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christian07195

Description :

pour les amoureux des rimes, des vers, des poèmes, des essais et des pamphlets, enfin bref pour tous ceux qui aime les mots, entrez et bonne lecture...

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  • Création : 11/08/2008 à 09:08
  • Mise à jour : 15/08/2008 à 06:00
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LES CLOCHES DU PARADIS

Christian HEBERT
















LES CLOCHES DU PARADIS










.1.









Il fait froid. La neige tombe en petits flocons serrés en cette avant-veille de Noël, tapissant la capitale d'une fine pellicule blanche, peu épaisse certes, mais bien assez suffisante aux gamins pour lancer des boules de neige aux passants chics des beaux quartiers.

Dans la nuit blanche et humide, à l'abri des regards indiscrets de la bourgeoisie se préparant à la fête, un couple de clochards a élu domicile sous le pont de l'Alma, aussi célèbre par son zouave que par ses habitants nocturnes et miséreux. Face à la Seine silencieuse, protégés des assauts du vent glacé par les lourds piliers bétonnés du pont, ils recherchent dans le sommeil la paix et l'oubli de leur misère. Allongés sur quelques cartons à même le sol en guise de lit, tout près d'un petit feu allumé en hâte entre deux patrouilles de police, couverts d'une vieille couverture délavée, sans couleur, dénichée dans une poubelle lors de leur randonnée matinale juste avant le ramassage des ordures, les deux cloches essaient tant bien que mal de se réchauffer ou tout au moins de ne pas geler, mais le froid est vif et persistant dans les courants d'air, d'abord il te chatouille les orteils et te picote les extrémités des doigts, glisse le long des bras et des jambes. Dans de grands frissons, il te caresse de sa main rugueuse et tranchante, le bas côté du dos, te glace le sang et t'engourdie le corps entier. Tu te raidis, tu claques des dents, paralysé tu attends...

- Tu roupilles encore Julot ou tu décuites ? Lança la vieille à son compagnon d'infortune dans son franc parler.

- Mm ! Mm ! Mm ! Bougonna celui-ci.

- C'est t'y pas vrai c't'homme ! Pousses ton cul un p'tit peu qu'j'y mette le mien sous la couvrante*.
_____________________________________________________________

Couvrante : Couverture.

Des bruits de pas le long du quai vint interrompre les râlements de la vieille Totoche.

- Tiens qui c'est qui vient ? S'interrogea t'elle. Julot arrête de pioncé*, on vient par là...Mais tu vas l'bouger ton derrière bon sang, s'pèce d'ivrogne !

- T'arrête d'piailler* un peu Totoche, pas moyen d'fermer les mirettes* pour gamberger* au Père Noël et pis tu vas déranger les honnêtes gens de s'bas monde à croasser comme ça !

- Ecoutes y un peu Julot, on s'radine* par là j'te dis !

- Et pis ! Les quais sont à tout l'monde nom de Dieu ! Y vont pas t'filer d'artiches* pour passer non ? Et d'abord tu risques pas de t'faire piétiner, faut y être bigleux pour n' pas t'voir.

- T'as qu'ça à déballer comme conneries ? D'abord j'suis pas grosse, j'ai des formes, c'est tout.

- Ah ouais ! T'as d'beaux gigots.

- Laisse tomber tes compliments et décrasses tes esgourdes*, j'te dis qu'on vient !

En effet, une ombre, grandie par la lueur des réverbères se profilait le long du quai.

- Qu'est ce qui nous veut c'ui là Julot ?

- P'tête ben qui s'baguenaude* Totoche...

- A c't'heure ?

L'inconnu approcha silencieusement, puis sauta dans la Seine sous les yeux horrifiés des deux compères.

_____________________________________________________________

Pioncer : Dormir. Piailler : Crier. Mirettes : Yeux. Gamberger : Rêver.
Se radiner : Venir. L'artiche : L'argent. Décrasser ses esgourdes : Ecouter.
Se baguenauder : Se promener.




- Julot y s'est j'té d'dans ! S'écria Totoche.

- J'l'ai ben vu faire mais que veux tu qu'j'y fasse ?

- Ben saute dans l'eau, repêche le !

- T'sais bien qu'sais pas nager Totoche, répondit Julot. Et pi si veux mourir, laisse le faire, c'est pas mon histoire.

Un grand silence questionna la nuit quand soudain l'inconnu réapparut sur le quai en hurlant des injures à la Lune.

- Il est même pas mouillé ? S'écria Totoche étonnée.

- Il est même pas noyé ? Répliqua Julot encore plus étonné.

- Qui c'est qui m'a mit s'raffiot* juste ou j'veux m'suicider ? Rouspétait l'inconnu à voix haute.

Totoche l'interpella.

- Qui es-tu ? S'écria t'elle.

- Tiens j'suis pas tout seul ? Se questionna l'inconnu en se retournant.

- Ben oui qui tu es ? Insista Totoche.

- Qui ? Moi ? Repris le jeune homme.

- Non l'Pape, navet ! Tu vois quelqu'un d'autre que nous trois dans c't'hôtel de la fauche* ? Lui cria Totoche.

- Heu ! Non ! répondit l'inconnu en regardant autour de lui.

- Alors ton blase* ? Redemanda la vieille.

- Pierre Margowsky, Pierrot d'Belleville si tu préfères.
_____________________________________________________________

Un raffiot : Un bateau. Un hôtel de la fauche : Un quartier mal fréquenté. Ton blase : Ton nom. Calencher : Mourir.

- Oui j'préfère. Pierrot d'Belleville, pourquoi tu veux calencher* ? Poursuivit Julot.

- J'en ai marre de c'te vie.

- Tu veux un coup d'rouquin* avant d'décoller* ? P'têtre qu'on peut t'aider à pas l'faire, proposa Totoche.

- Pour le canon j'veux bien mais pour le reste je n'pense pas qu'tu pourras changer mon idée.

- Pose ton cul sur la couvrante, c'est pas du grand luxe m'enfin viens profiter un peu de not'feu. Totoche pousse un peu que mossieur s'assoit !

- Tiens met toi là petit et raconte nous un peu ton histoire, demanda Totoche. D'où tu viens ? T'es pas d'la cloche, t'es bien trop jeune.

- Pis t'es sapé comme un prince, rajouta Julot.

- Tu crois qu'il y a un âge pour patauger dans la merde ? Depuis tout p'tit j'suis d'dans. Mes nippes ne sont que de la pacotille comme mon petit chez moi d'ailleurs, une chambre de bonne à Belleville d'où mon surnom. Pas zonard exactement, plutôt traîne latte*, j'vadrouille à gauche, à droite pour quelques turbins au black que j'ne paume pas les ASSEDIC. Ma vieille est partie r'joindre ses aïeux du temps qu'j'ai pas connu l'jour où j'ai pointé ma tronche dans c'Monde.

- Et ton paternel ? Demanda Julot.

- J'sais pas qui s'est tu penses, le dégonflé n'allait pas s'mettre dans la mouise avec un mouflet sur les bras. Non, pas bête le vieux ! Y s'est tiré avec l'oseille et m'a laissé dans la Grande Maison.

- L'Assistance ? Repris Totoche.

_____________________________________________________________

Un coup de rouquin : Un verre de vin. Décoller : Se suicider.
Un traîne latte : Un vagabond.



- T'appelles ça comme tu veux, pour moi c'est un avant goût d'la prison et puis l'jour de mes dix huit printemps, m'ont dit de partir. La réinsertion dans la vie active qu'ils appellent ça...Aujourd'hui j'en ai vingt quatre et j'suis comme le jour où j'suis venu au monde, orphelin de père, de mère et de la vie. M'enfin, j'pleure pas sur mon sort, ce ne s'rait qu'ça, je supporterais encore !

- Y'a autre chose ? Demanda Julot.

- Quoi dont si c'n'est pas indiscret ? Continua Totoche.

- Ben...J'suis amoureux !

- Amoureux ! Et c'est pour ça qu'tu veux crever ? S'étonna Julot.

- Oui la p'tite est du Grand Monde...

- Elle est amourachée d'toi aussi ?

- Hélas oui Totoche et c'est bien là le drame. Son daron* est directeur de banque.

- Et alors ? Demandèrent Totoche et Julot.

- Alors !!! On ne mélange pas les torchons et les serviettes. Demain j'suis invité par ce bourgeois à prendre le thé...

- Le thé ! S'écrièrent en duo nos deux clodos.

- Et oui, le thé, le réveillon et tout l'tralala qui s'en suit !

- Ils savent c'que t'es ? Où tu crèche ? C'que tu fais ?

- Bien sûr que non...Tu vois la p'tite s'pointer vers son vieux en lui disant : Papa j'suis amoureuse d'un mégoteur* de Belleville, chômeur de son état et pupille de la Nation par-dessus le marché ! Non, j'ai mentit à ma belle, c'est ce qui me désole. Je lui ai dit qu'mon vieux était médecin, qu'ma vieille élevait mon frolot et que moi j'étais étudiant en langues étrangères, vous voyez l'topo !

_____________________________________________________________

Son daron : Son père. Un mégoteur : Un minable.

- J'vois pas pourquoi tu t'fais du mouron p'tit gars, dit Totoche, la fillette t'aime, dit lui la vérité, elle comprendra.

- La môme t'as déjà astiqué l'pontife* ? Demanda Julot sans gêne.

- JULOT ! S'écria outrée Totoche.

- Ouais, nous avons déjà eu des rapports sexuels, répondit sans fausse modestie Pierrot. C'qui m'inquiète, ce n'est pas de dire la vérité à Sophie, c'est son nom, elle comprendra sûrement, mais pour le coup de mes parents, y'a une couille dans les nouilles !

- Pourquoi ? Demanda Totoche.

- Parce que...Je dois mi pointer chez ces gens avec mes vieux !

- Ah !

Pierrot regarda alors les deux vagabonds en esquissant un petit sourire, une lueur d'espoir se reflétait dans ses grands yeux verts, une idée géniale germait dans son esprit.

- Pierrot, pourquoi tu nous r'luques* comme ça ? Demanda intrigué Julot.

- Tu m'la coince* ! Rajouta Totoche.

- Je crois que...J'ai une idée, répliqua Pierrot.

- Et...Laquelle ? Interrogea timidement Totoche.

- Bien sûr...C'est vous !

- Nous ??? Quoi nous ? S'écrièrent en duo Totoche et Julot.

- Oui, vous...Vous êtes mes parents !

- Un ? Quoi ? Qui ? Nous ?

_____________________________________________________________

Astiquer le pontife : Faire une fellation. Nous reluquer : Nous regarder.
Tu m'la coinces : Tu me fais peur.
- Ouais ! Ouais ! Répondit Pierrot en mimant la future scène, je vous présente cher Monsieur mes parents, Monsieur et Madame Jules De Belleville

- Mon...Monsieur...Et...Ma...Dame de Belleville, bégaya Julot.

- C'n'est pas possible ! S'écria la vieille.

- Pourquoi Totoche ? Il faut m'aider, je t'en prie.

- Mais on t'connait pas...On pieutait* tranquille dans not'plumard* de carton...Toi t'arrives, tu veux prendre un bain de minuit, tu nous réveilles, tu nous déballes ta vie qu'on s'en fout...Et pis faut qu'on soit tes vieux !...T'as vu nos frusques ! T'crois pas qu'un réparateur de macchabées* s'bagotte* avec un bénard* à s'noyer d'dans attaché par une bigote*, un costard taillé sur mesure dans l'atelier d'Emmaüs...Mon Julot sait même pas dire bonjours sans argoter. Pis tu nous vois bouffer dans des auges en faïence, des couverts en argent qu'on a qu'une gamelle de faillots pour deux d'temps en temps et quelqu'sardines en boîte quand l'Bon Dieu veut bien nous en donner par bonté ou par charité.

- Vous seuls pouvez m'aider, j'vous en prie Totoche, et toi Julot...

- Non et non ! Dit Totoche d'un ton ferme et résolu, mon cul n'boug'ra pas de c'te place ci !

- Bon ! Répondit désolé Pierrot. Vous avez sans doute raison...Merci pour le rouquin...Adieu !

Pierrot se leva tristement et s'approcha du quai de la Seine prêt à s'élancer.

- Où tu vas ? Demanda Julot.

- Qu'est ce que tu fais ? Continua Totoche.

_____________________________________________________________

Pieuter : Dormir. Plumard : Lit. Réparateur de macchabées : Médecin.
S'bagotter : S'habiller. Un bénard : Un pantalon. Une bigote : Une ceinture.



- Finir ce que je suis venu faire, répondit Pierrot.

- Tu vas pas d'balancer d'vant nous tout d'même ? Reprit Totoche.

- Totoche ! S'exclama Julot, on peut pas laisser faire.

- Y fait c'qui veut, répondit déterminée Totoche. On va s'attirer des embrouilles aussi sûres que j'm'appelle Totoche.

- Mais r'garde le...L'est si triste...Y r'semble à un clébard d'la SPA.

Après quelques minutes d'hésitation, Totoche se plia aux arguments de son Julot.

- Pourquoi nom du Barbu*, qu'tu nous envois toujours des emmerdes ?...Pierrot, ramène toi là, c'est d'accord !

Pierrot ne se fit pas prier, il revint en courant vers ses deux nouveaux compagnons...Heu ! Vers ses parents adoptifs devrais-je dire.

- Merci Totoche, merci Julot !

- Arrête tes courbettes, lui dit Totoche, et quoi qui faut qu'on fasse maint'nant ?

- Je vais prévenir Sophie. Ensuite on va chez moi qu'on répète un peu la scène pour demain.

- Tu vas lui dire...Ce que tu...Et nous ??? Demanda Julot.

- La vérité Julot...J'vais lui dire la vérité. Elle seule peut nous donner des cours de bourgeoisie. Et puis selon sa réaction, elle me prouvera son amour, tu comprends Julot ?

- Ben...Heu !

- Attendez moi là, je téléphone et on y va.

- Non je n'peux pas attendre, lança Totoche ironiquement, j'ai mon avion à prendre. Où veux tu qu'on aille ? Chez le Président de la République ? Désolé j'ai r'fusée son invitation !
_____________________________________________________________
Nom du Barbu : Nom de Dieu.
Une dizaine de minutes plus tard, Pierrot fut de retour.

- Emballez vos fringues, on va chez moi, Sophie nous y rejoint.

- Chauffeur, prenez mes malles siou' plait, lança Totoche. Julot dans quelle galère qu'on se fout ?

- Remise ta bavarde* Totoche, j'sens qu'on va bien s'poiler*, repris Julot.

- Si tu l'dis, p't-être ben qu'c'est vrai, répondit Totoche. Et ta mignonne Pierrot ? Tu l'as mise au parfum au bigophone ?

- Non pas encore, chaque chose en son temps. Je lui ai dit que j'avais une chose importante à lui avouer. Elle saute dans sa voiture et elle arrive d'ici une demie plombe.

- Tu claques du doigt et elle accourt !

- La classe Totoche, la classe !

- Et nous on y va comment à Belleville ? A pinces ? Demanda Julot.

- En métro pardi, répondit Pierrot.

- Faudrait y truander les gars du « dur* » pour passé à l'½il, questionna Totoche.

- Faudrait y qu'tu sois honnête pour pas l'faire ? Répliqua du tac au tac Julot.

Les trois amis s'engouffrèrent dans le métro en direction de Belleville. Quelques pèlerins déambulaient dans les longs couloirs, mais rien à voir avec le surpeuplement des heures de pointes. Faut dire que la nuit était déjà bien entamée, de ce fait ils se réservèrent un wagon pour eux tout seul et en première classe s'il vous plait.

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Remise ta bavarde : Tais toi. Se poiler : S'amuser. Le dur : Le métro.



- J'vous ai raconté ma vie mais je n'connais pas la votre à part votre blaze, qui êtes vous au fond tous les deux ? Demanda Pierrot.

- T'es d'la flicaille p'tit gars ? Répondit la vieille, agressive.

- Oh non ! J'demandais ça pour passer l'temps...J'aimerais quand même connaître ceux qui seront mes parents pour l'occase...

- T'es pas culotté mon bonhomme ! On t'a rien demandé nous ! S'écria Totoche.

- Bon, ne l'prend pas sur ce ton Totoche, oublie c'que j'ai dit...

Le métro filait dans les entrailles de la Capitale. Après quelques minutes de silence, Totoche reprit la parole, un peu gênée de s'être emportée tout à l'heure.

- Mon vrai blason c'est Rosemonde Langlois. Mon Julot m'a toujours appelé Totoche, y m'dit qu'c'est un mot d'amour pour lui...

- C'est vrai, coupa Julot, c'te bonne femme, j'l'aime comme la prunelle de mes yeux. Un p'tit peu emmerdante comme toute les donzelles, mais sans elle j's'rais p't-être sur le boul'vard des allongés* à c't'heure où j'te cause...Ah oui, j'l'aime la Totoche !

- Tais toi mon Julot, tu m'fais chialer comme une madeleine, r'garde ma trogne*.

Fallait les voir ces deux manchards, main dans la main, à déballer leurs amours parmi leurs guenilles et leur crasse, à vous déchirer le c½ur.

- Mais comment t'es arrivée à faire la cloche Totoche ? D'où tu viens ? Y'a longtemps qu'tu crèches sous l'Alma ?

- C'est une grand histoire Pierrot...T'étais même pas en projet d'fabrication !...Pendant la guerre, j'tenais un troquet au pied d'la Butte avec maman. J'devais avoir la douzaine en 40. Mon dab* fut arrêté par les chleux à la Cliche*. Des trucs pas catholiques qu'il trifouillait avec la résistance, c'était un héro l'père Langlois, un héro qu'un collabo a donné à la Gestape. L'es partis par l'premier train à Autschwitz...L'aurait mieux fait d'y rester là bas plutôt que d'crever comme il a crever...Abandonné comme un chien, ils l'ont mis aux oubliettes à la Salpet'*à son retour. Il a trépassé en 49...Les croques se sont pas brisés les reins en portant sa redingote de sapin*, 45 kilos tout habillé qu'il pesait le vieux...Maman l'a rejoint en 55 au Père La chaise. La tuberculose qu'ils disaient les toubibs, c'est l'chagrin et l'turbin qui l'ont allongée oui ! Alors j'ai repris l'caberlot* avec Dédé, un zig* qu'est devenu mon mari...J'étais belle à c't'époque là, notre taf tournait bien. La belle vie quoi, sauf que Dédé flambait beaucoup, y paumait souvent, touchait rarement...J'me suis fait planter un marmot et l'pauv' Dédé s'est tiré avec une jeunette qu'avait du blé et m'a laissé avec le mouflet, le troquet et les ardoises jusqu'au jour où l'père presseur* est v'nu m'saisir. Les charognes m'ont foutu à la lourde de chez moi en 65. J'ai fait des p'tits boulots, mich'tonnée* à Pigalle. Mon gamin me fut r'tiré parce que j'pouvais pas l'élever, une idée du gobilleur*. Je n'l'ai pas r'vu depuis...

Totoche marqua un temps d'arrêt dans le triste récit de sa vie, les yeux dans le vague, perdue dans ses douloureux souvenirs, enfin elle se ressaisit et continua...

- Ensuite j'ai squattée un peu à Menilmuche*, la flicaille m'a chassée et j'suis sous l'Alma d'puis trois, quatre ans. Plus d'loyer, plus d'impôt, pas d'sou, pas d'soucis. Pis mon Julot est arrivé.

Pierrot écoutait sans rien dire, le c½ur serré, un sentiment d'amertume en vers cette société et d'amour en vers cette femme réduite à mendier pour survivre, lui transperçait le corps et l'âme, comme un fer de lance aiguisé par les rupins de ce Monde. Julot à son tour narra ses mésaventures qui constituaient son unique et misérable existence.

- J'ai connu la Totoche en décrassant le carré* d'Fleury. Totoche m'a invité à sa table parce que j'savais pas où aller, elle a fadé* ses cartons, sa couvrante et pis j'suis toujours avec.

- T'as plongé pourquoi Julot ?

- Cause d'un chat !
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Boulevard des allongés : Cimetière. Ma trogne : Ma figure. Mon dab : Mon père. La Cliche : Clichy. Salpet : Salpetrière. Redingote de sapin : Cercueil.
Un caberlot : Un bar. Un zig : Un individu. Le père presseur : Le percepteur. Michetonner : Faire le trottoir. Le gobilleur : Le juge. Menilmuche : Mesnil montant. Décrasser le carré : Sortir de prison. Fader : Partager.
- Un matou ?

- J'te l'dis ! Comme la goualante de la Grande Fréhel, tu connais ?

- « Un chat qui miaule », ouais je connais, répondit Pierrot.

- Ecoutes y mon histoire...J'étais avec un poto d'Paname* qu'es toujours en cabane d'ailleurs. Au ballon ou p't-être aux champs d'oignons*, j'sais pas ? Il a plongé pour récidive qu'ils disent...M'enfin c'est pas mon problème...On visitait une villa de rifflards* en banlieue, y'avait pas un bruit, dans l'ambiance quoi ! Quand s'putain d'greffier s'est foutu dans mes guiboles en gueulant sa mère tout c'qui savait. La loupiote s'est allumée et là j'ai roulé un palot à un canon d'flingot*. Le rupin qui créchait là n'était autre que le commissaire divisionnaire. On l'avait pas large, tu peux m'croire. Alors tu penses après son pitch, il a bigophoné à ses barbouzes, puis les bracelets, le panier à salade et la maison j't'arquepince*...Cinq ans qui m'a filé c'te juge de pacotille à Fleury. J'suis sortis y'a à peine trois Noëls.

- Voilà p'tit, tu sais tout sur nous. Tu vois, pas d'quoi pavané. Tu veux toujours qu'on soit tes vieux ? Demanda Totoche.

- Et comment ! Sans problème, répondit Pierrot. Nous arrivons...

- Les emmerdes aussi, rajouta Julot, mate un peu c'qui vient à l'autre wagon.

- Merde le contrôleur de mes deux, savez-vous courir les amis ? Lança Pierrot.

- J'cours plus à mon âge Pierrot, mon palpitant est encrassé. Laisse moi faire, tirez vous du wagon à la prochaine station, commanda la vieille.

Totoche s'approcha du contrôleur de la RATP avec ses guenilles et son éternelles bouteille de vieux rouge qui tâche dans sa poche et s'adressa à lui avec toutes les courbettes que comprend la noblesse.
_____________________________________________________________

Poto de Paname : Copain de Paris. Le champs d'oignons : Le cimetière. Les rifflards : Les riches. Un flingot : Un fusil. La maison j't'arquepince : La maison d'arrêt.

- Bonjour mon beau mossieur ! Joyeux Noël, vous n'avez pas cent balle pour une pauv'vieille cher mossieur ? Une petite pièce, rien qu'un petit sou ?

- Sort de là la vieille ! Répondit celui-ci sans ménagement. Je suis en service, va faire la manche sur le trottoir mais pas chez moi !

- Chez toi mon beau mossieur ? Tu crèches aussi dans l'métro ? Qui se ressemble s'assemble alors, répondit ironiquement Totoche.

- Je travaille madame, poursuivit le contrôleur en rajustant sa casquette sur son crâne pour bien montrer ses étoiles...Tiens voilà dix francs et déguerpie, que je ne te vois plus traîner dans les rames, ni toi, ni tes deux compères qui s'impatientent là bas.

- Mes deux ?...

Totoche étonnée remercia son hôte sans en rajouter. Le contrôleur avait remarqué le manège de ces trois vagabonds pour économiser un ticket. Es-ce l'odeur dégagée par la vieille Totoche, la pitié ou la bonté et la générosité de l'homme, en cette période de festivité, qui lui dicta la marche à suivre en vers ces trois miséreux filous ? Du reste les trois amis ne se firent pas prier et disparurent dans la nuit, libres et sans ennuis. Totoche avait même gagnée dix francs, quoi demander de plus. Dix francs, une fortune pour les déshérités.

La chambre de bonne de Pierrot se trouvait à quelques pas de la station du Métropolitain. Une vieille mansarde en haut d'un immeuble de quatre étages aussi vieux que le quartier sans doute. La logeuse devait dormir vu le calme qui régnait dans les couloirs, elle interdisait à ses locataires de recevoir du monde et exerçait son métier avec amour. Personne, aucun colporteur, représentant ou autres, n'osaient ou ne pouvaient passer le pas de la porte d'entrée sans automatiquement passer par la loge, quiconque, héroïque fut-il, s'aventurait dans les escaliers sans montrer patte blanche était rembarré immédiatement, d'abord après sommations, puis à grands coups de balais et d'injures aux plus courageux, sans autre forme de procès. Le mot « Porte à porte » était banni du vocabulaire et inexistant dans le dictionnaire de la mère Monique, célèbre dans tout Belleville pour ses majestueux coups de gueule. Totoche et Julot avertis, suivirent Pierrot dans les escaliers, dans un silence macabre, l'ascenseur n'ayant pas encore fait son apparition dans cette bâtisse du début du siècle. Ils pénétrèrent dans la chambre, une petite pièce carrée, bien rangée, propre avec un lit d'une place sous la fenêtre qui dominait les toits parisiens.
Dans un recoin de la chambre, caché par un paravent de bois vernis, un petit lavabo blanc en porcelaine d'époque, devait servir pour la toilette et la vaisselle. Sur la table en bois, un réchaud de camping où reposait une casserole emplie de café attira l'attention de Julot.

- Tu nous offres un jus ? Demanda t'il.

- Bien sûr, t'en bois un Totoche en attendant Sophie ?

- Oui. Dis moi, ta fillette ne craint pas avec ta logeuse ?

- Non, elle connaît la maison.

- Ah bon !...C'est chouette chez toi, continua Totoche, t'as l'eau courante, l'électricité, un palace quoi !

- Ce n'est qu'un petit meublé Totoche, répondit Pierrot.

- C'est toujours mieux que l'pont d'l'Alma, rajouta la vieille sans plainte, aucune.

- Ca oui, répondit le jeune homme un peu gêné.

- Pierrot...Tu te saboules* dans le machin là-bas ?

- La petite toilette oui, il y a une douche et les water-closets sur le palier...T'inquiète, la douche tu vas y goutter...Tiens on marche dans les escaliers, ce doit être Sophie.

En effet, trois légers coups sourds frappés avec assurance à la porte, annoncèrent la présence d'un visiteur. Pierrot ouvrit la porte, une jolie jeune fille pénétra dans la petite chambre avec un léger recul en apercevant les deux cloches déguster leur café.

- Tu n'es pas seul Pierre ?

- Entre je vais t'expliquer. Assied toi.

- A côté de ...Quelle est cette odeur ? Je me permets d'ouvrir la fenêtre.

_____________________________________________________________

Se sabouler : Se laver.
- Oui, bien sûr Sophie...Met toi sur le lit...Veux-tu un café ?

- Un thé si tu as ?

- Un thé !!! s'écrièrent en ch½ur Julot et Totoche.

La jeune fille rougissante balbutia...

- Bien quoi ?...Je...J'ai dit quelque chose ?...

- Non Sophie, repris Pierrot pour sauver la situation, je prépare ton thé.

- Explique moi Pierre, qui sont ces...Gens ? Des amis à toi ? Pourquoi m'as-tu demandé de venir ici à cette heure tardive, nous nous étions donné rendez vous demain seulement.

- Heu !...Je t'explique...Tiens voilà ton thé.

- Pierrot...P't-être ben qu'on va s'sauver ! Dit Julot sentant le malaise venir. Tu viens Totoche...

- Non, attendez, restez, repris le jeune homme, je vous en supplie.

- Tu m'expliques Pierre oui ou non ? Demanda impatiente Sophie.

- Voilà...Heu ! Par où commencer ?...Pierre Margowsky c'est mon nom.

- Je le sais Pierre, il est écrit sur la boîte aux lettres. Tes amis te surnomment Pierrot de Belleville, qui fait un peu vulgaire cependant, mais où est le problème ?

- Heu ! Tu l'savais...Bon, je continus...Mes parents...C'est...Enfin non...Ils sont...Heu !...Et moi je ne suis pas étudiant...Je suis...C'est un métier qui m'aurait plus...M'enfin je...

- Viens en au fait Pierre, je ne comprends absolument rien à ton charabia et n'ai nullement envie de jouer au puzzle ce soir.

- Ecoute chérie, reprit Pierrot, ne me complique pas la tâche, ce que j'ai à te dire est très compliqué alors ne me coupe pas la parole s'il te plait.

- Tu ne m'as toujours rien dit mon pauvre Pierre, tout au moins de compréhensible.

Julot voyant la situation s'envenimée prit la parole avant que l'orage ne devienne déluge et puisque la vérité devait être faîte, il l'a fit à sa manière.

- On est ses vieux, petite mademoiselle ! Enfin pas au quart de poils...On les cambute*...Pierrot nous a jaboter* de...

- Cela suffit ! S'écria Sophie en colère, je ne comprends absolument rien à ce qu'il dit celui là. Y'aurait-il une personne suffisamment intelligente ici, susceptible de me dire une bonne foi pour toute ce que je fiche parmi vous à cette heure ?

Totoche à son tour prit la parole afin d'éclaircir le mystère.

- Ah ! Ces bonshommes, pour l'baratin y s'connaissent mais pour parler aux dames c'est tout autre chose !

- Enfin de bonnes paroles, souffla Sophie.

- Voilà, moi j'vais vous causer petite demoiselle, reprit Totoche. Pierrot n'est pas étudiant, ni en langue, ni en rien. Il est chômeur...

- Chôm....Sans emploi ? Tu ne m'as pas fait déplacée pour cette broutille ?

- Chut ! Laissez moi terminer petiote. Ce môme nous a demandé à c'qu'on soit ces vieux...Enfin ses parents, demain, d'vant mossieur vot'père...

- Comment ? Vous ! Ses parents...Mais ?

- Pierrot est un gosse de la DDASS jeune fille, rajouta Julot, un numéro...Un matricule...

Pierrot, dans son coin, n'en menait pas large, s'il aurait pu se glisser sous son lit, sûr qu'il l'aurait fait, Totoche finit son café sans plus se soucier de la réaction de la jeune fille. Julot alluma un vieux mégot qui traînait dans le cendrier quant à Sophie, elle restait immobile, bouche bée, comme si le ciel venait de lui tomber sur la tête. Faut dire que la vérité, ce soir là, n'était pas bonne à entendre.
Après quelques minutes nécessaires pour recouvrer ses esprits, Sophie rompit le silence.

- Pourquoi, mais pourquoi m'as-tu menti Pierre ?

- Je ne sais pas Sophie, j'avais peur de ta réaction et puis la honte, l'humiliation pour toi et ta famille...Tu comprends ?

- Non Pierre, je ne comprends plus !

- Je t'aime tellement, je ne voulais pas te perdre.

- Tu m'aurais menti comme cela pendant combien d'années ? Interrogea Sophie.

- Le temps qu'il aurait fallut.

- Et qu'allons nous faire maintenant ? Continua t'elle.

- Comment qu'allons nous faire ?

- Tu oublis que demain mes parents t'attendent avec les tiens, tu perds vite la mémoire mon pauvre Pierre.

- Bien...Les voilà ! S'exclama Pierrot en désignant les deux compères.

- Ca ! Eux !...Ces gens là !

- Ca ! Ca ! Ca ! Ca ! Hurla Totoche, je ne vous permets pas petite...

- Calme toi Totoche, supplia Pierrot.

- Ton palpitant ! Rajouta Julot.

- - J'vais pas m'laisser insulté par une gosse de rupin qu'a même pas l'respect des anciens ! Repris Totoche en criant de plus belle.

- Sophie ne voulait pas dire ça !

- Elle l'a dit quand même !... Ca! Ca! Ca! T'entends Julot la môme ? Et t'ouvres même pas ton clapet ! Elle pourrait pisser sur ta godasse, tu lui tendrais l'autre...Non de non ! J'vais t'la faire rentrer la politesse dans ton crâne...

- De quel droit osez-vous me parler ainsi madame ? S'écria à son tour Sophie pour se défendre.

- Je vous en prie, ne vous engueulez pas, supplia Pierrot, ma concierge !

- Oh ! Non Pierre, cette vieille femme n'en vaut pas la peine, je rentre de ce pas chez moi. Adieu Pierre !

- Pas question petiote !

Totoche barra le chemin de la jeune fille qui s'apprêtait à sortir...

- Tâche d'entraver* ce que je vais te dire, ouvres grandes tes étiquettes, tu chialeras sur ton sort quand j'aurais fini d'causer. Pigé !

- Pierre ! Tu ne dis rien ? Mais dit quelque chose, sanglota Sophie.

- Non Pierrot ! C'est moi qui cause, ordonna la vieille. D'abord mad'moiselle, ton prince charmant a voulu se j'ter dans la Seine, sous l'pont d'l'Alma. Trépasser par amour...C'est beau ça non ?

Sophie se calma sur ces paroles si poignantes et regarda son Pierrot avec un air étonné et affolé. Totoche poursuivit sa leçon de morale.

- Moi et mon Julot, même si nos dégaines n'sont pas présentables, même si on r'semble à des épouvantails qu'vous plantez dans vos jardins, nous au moins on n'fout pas la trouille aux pigeons d'Paname. Si on est clodo, c'est parce que la société, ta Société petite, nous rejette. La misère, on ne la cherche pas, c'est elle qui nous poursuit. Devant ce fléau tu peux pas t'cacher, elle te prend par surprise...Un jour tu r'gardes tes pinceaux* et t'aperçois qu'tes pompes crient famine, mais t'as pas d'sou pour en racheter, puis c'te misère te r'monte le long des gambettes, et pis tu n' te laves plus... Et pis tu n' te changes plus...Et pis tu n' bouffes plus...C'est comme la gangrène qui t'ronge à p'tit feu. Tout ça parce qu'un jour des messieurs bien nippés te volent ton chez toi et tu t'retrouves à la rue...Un clébard on l'fout à la fourrière, un gosse à l'Assistance, un vieux à l'hospice, mais quand t'as pas l'âge on t'laisse dans ta merde...Y'en a qui vendent leur cul pour se tirer d'affaire, d'autres qui pillent les vieux, moyen plus facile, et les plus honnête font la manche pour s'payer un quignon d'pain, souvent le seul repas du jour pour pas crever comme un rat dans les égouts...Personne s'occupe de savoir si tout va bien, pis un jour le palpitant te lâche et tu t'retrouves à bouffer les pissenlits par la racine, seul...Toujours tout seul...Jusque dans l'trou...C'est ça not'vie petiote, tu t'lèves avec le Soleil et tu prie l'Bon Dieu, si y'en a un, de pas le voir s'coucher...Les bourges peuvent tout nous piquer, mais pas not' dignité...Non, pas ça !

Le visage buriné de la brave vieille bonne femme s'assombrit, une larme coula sur ses joues desséchées avant d'être prise d'une quinte de toux. Totoche cracha son sang dans le petit lavabo. Julot apeuré regarda sa vieille compagne, jamais il ne l'avait entendu parler ainsi avec tant de colère et de haine. Une belle leçon de morale qui décidera de l'avenir. La main de Sophie avait rejoint celle de Pierrot. La pauvre Totoche crachait tout ce qu'elle pouvait, le lavabo blanc était devenu rouge de sang ou de vin rouge ? La porcelaine blanche avait à présent une apparence de granit rose. Julot se leva.

- Ne te mets pas dans c't'état la vieille, viens on rentre à la maison, ton Julot est là...

- Oui Julot, répondit Totoche entre deux quintes de toux, on s'en va, on a rien à faire ici...Désolé Pierrot pour le lavabo.

- Attendez !

Totoche, Julot et Pierrot se retournèrent sur ce cri de détresse lancé par la jeune fille en larmes.

- Je...Je m'excuse de vous avoir blessée...Je ne savais pas...Mille excuses madame...Un tel mensonge m'a complètement retourné.

- Vous l'aimez le Pierrot ? Demanda Totoche calmement.

- Bien sûr que je l'aime.

- Alors le mensonge s'effacera aux fils des ans, rajouta la vieille.
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Cambuter : Remplacer. Jaboter : Demander. Entraver : Comprendre.
Les pinceaux : Les pieds.


Pierrot sortit de sa tristesse, de son silence et de la pénombre. Avec les bonnes paroles prêchées par Totoche, tout devrait s'arranger à présent.

- Pardonne moi Sophie !

- Je t'aime tellement mon Pierre, répondit celle-ci.

- Demain j'irais tout dire à tes parents.

- Non ! Surtout pas. Tu as monté ce canulars, allons y jusqu'au bout, nous ne pouvons plus reculer, tu ne connais pas mon père, cela se voit. Il est à cheval sur les principes. Il sait déjà que ton père est médecin, que toi tu étudie les langues étrangères, je ne peux absolument pas lui dire la vérité maintenant, mon père te tuerais et moi je prendrais le voile afin de passer mon ennui, ma solitude et mon remord de t'avoir perdu pour toujours. Et puis...Tes amis méritent une journée digne d'un jour de fête. Madame, Monsieur, encore mille excuses, mais acceptez...Faîtes le pour Pierre si vous ne le faîtes pas pour moi.

Totoche hésita un peu avant de donner sa réponse. Quant à Julot lui, il suivrait sa vieille...Où qu'elle soit, il était...Où qu'elle aille, il allait.

- Nous acceptons, décida Totoche.

- R'luquez not'dégaine ! Et pis on s'niffe pas la rose, rajouta Julot.

- Demain matin vous aurez ce qu'il faut pour paraître plus présentable. Ce sera votre cadeau de Noël, mais pour l'heure, une bonne douche ne peut vous faire de mal.

- Une douche ! S'écria Julot.

- Bien entendu, répondit Sophie, vous n'allez pas enfiler des vêtements propres sur votre saleté !

- Mais j'vais crever dans l'dos* de c'temps qui fait raousse* mam'zelle !

- Ne vous inquiétez pas monsieur Jules, le savon n'a jamais tué personne.

- Mézigue* si ! J's'rais p't-être le preum's sur la liste.

- Demain matin je vous donnerais également des cours d'élocutions et de bonnes manières, un médecin doit être impeccable jusqu'au bout des ongles...

Julot râlait dans son coin en regardant ses ongles. Sophie continua sans se soucier de son mécontentement.

- Je dois partir à présent...Pierre, surveille leurs toilettes, je m'occupe de leurs vêtements.

- Ne t'en fais pas ma chérie, ils seront nickels comme des Louis d'or. A demain.


Après une courte nuit passée dans la chambrette de Pierrot de Belleville, sous une couverture dépliée en hâte sur le sol, le grand jour arriva. A la première heure, après une bonne tasse de café bien chaud trempée par deux grandes tartines beurrées, Pierrot ordonna à ses deux compagnons de prendre la douche afin de désinfecter et désinsectiser ces pauvres corps où la crasse s'est emmagasinée depuis plusieurs semaines déjà, où les puces ont élues domicile. Sans faire de bruit pour ne pas alerter la logeuse, Totoche fut la plus courageuse, elle ressortie blanche comme un cachet d'aspirine, dans la robe de chambre bleue marine du jeune homme, les cheveux lavés, démêlés, parfumée de la tête aux pieds avec l'après rasage de son hôte. La fierté de Julot était à l'abandon, maudissant ce moment où Totoche lui cria :

- A ton tour mon Julot !

- T'es sûre Totoche ?

- Si j'suis sûre ! Allez oust, sous la flotte comme tout l'monde, pis t'enfil'ras c'machin là quand tu t's'ras astiqué, n'oublis pas les ratiches*, enfin c'qui t'en reste. T'as entendu la mignonne, faut qu'tu sois tout neuf qu'les aminches d'la chine* ne te r'connaissent pas. Pigé mon Julot ?

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Crever dans l'dos : Etre malade. Raousse : Dehors. Mézigue : Moi.
Les ratiches : Les dents. Les aminches de la chine : Les amis de la manche.



- A poil ? Demanda celui-ci.

- Tu n' vas pas t'laver avec tes loques non ! Lui lança la vieille.

- Vos frusques vous les mettrez dans le sac poubelle sous l'évier, vous n'en aurez plus besoin, dit Pierrot.

- Nos frusques !...A la poubelle ! S'écria outré Julot.

- Ils ne valent pas un pet d'lapin, répliqua Pierrot, t'inquiète, tu en auras des tous neufs.

- Puisqu'on t'dit d'bazarder tes r'luques, bazarde les ! Même l'Abbé Pierre, c'te Saint Homme, n'en voudrait pas pour saper ses pauvres ouailles. Fais confiance au fiston, rajouta Totoche.

- Merci Totoche, fit le jeune homme flatté.

- Confiance ! Confiance ! répondit celle-ci en croisant les doigts en signe d'espérance.

Julot continuait à bougonner sous la douche lorsque Sophie arriva, les bras chargés de colis.

- Bonjour ma chérie, que ramènes-tu de beau ? Demanda Pierre.

- Bonjour tout le monde, répondit Sophie. Il en manque un, où est-il ?

- Sous la douche, tiens regarde le arriver.

Julot, en pyjama rayé, pénétra dans la chambre sans se soucier de la présence de la jeune fille, il grognait comme un matou mouillé.

- Purée d'Père la Tuile ! M'faire dépoiler comme un bloche*, sabouler comme un lardon* tout rose, me frusquer d'un linceul de taulard qu'j'sais même pas à quoi ça sert, dans quelle galère tu t'es fourré mon Julot ?

- Arrêterez-vous une minute de vous plaindre ? Lui lança Sophie.



Un bloche : Un ver de terre. Un lardon : Un bébé.
- Hun ! Qui qu'c'est qui m'cause ? S'écria Julot en ôtant la serviette de sa tête. Vous mam'zelle ici ?

- Oui, c'est bien moi monsieur Jules, stoppez un peu de ronchonner comme la concierge.

- Ben ! Heu ! Je...

- Ca suffit ! Prenez ce colis, il est pour vous, celui-ci pour vous madame Totoche. Passez ces vêtements que je les retouche s'il le faut.

- Merci mademoiselle, s'écria Totoche toute émue, remercie la jeunette Julot...

- Merci la jeunette ! Répondit celui-ci.

- Les remerciements se feront plus tard, changez vous.

Julot et sa dame se changèrent derrière le paravent. Pierrot n'en pouvait plus de pouffer en les voyant s'agiter comme des gamins, les yeux écarquillés devant leur bas de laine au pied de l'arbre de Noël. Totoche sortie la première de derrière le paravent. Une robe mi longue bleue marine sur des collants noirs, un chemisiers blanc sur des sous vêtements de soie blanche, un petit gilet de laine, bleu également appareillé à la robe, changea la cloche de l'Alma en une élégante sexagénaire de la « basse » bourgeoisie. Totoche fut aux anges lorsqu'elle enfila une paire de bottes et au Paradis quand elle sortie du deuxième paquet, un magnifique manteau en poil « d'acrylique », accompagné de sa toque.
Les yeux humides valaient tous les remerciements du monde, Sophie lui fit comprendre avant que la vieille n'ouvre la bouche, la jeune fille lui mit délicatement un doigt sur les lèvres.

- Chut ! Vous êtes superbe Madame de Belleville.

Lorsque Julot parut à son tour, ce fut un fou rire général qui éclata dans la petite chambre. Le pauvre vieux tout débraillé avait boutonné sa chemise de travers, la braguette de son pantalon remontée de moitié laissait sortir le pan de sa jaquette blanche. Les chaussettes descendues aux ras des souliers lui faisaient comme des guêtres. Il tenait dans la main sa cravate et s'exclama, parmi les rires, sans aucune gêne :

- Qui qu'c'est qui peut m'faire un n½ud à ma pendante* ?

- Mon Julot, regarde toi comment t'es mis !

- C'est trop bath* pour mézigue.

- Non vous êtes superbe monsieur Jules, repris Sophie, reboutonnez votre chemise correctement, remontez vos chaussettes et votre braguette, descendez votre pull et attachez votre veste et tout sera parfait, je vous noue votre cravate, regardez il y a encore un paquet pour vous.

- Pour moi ?...Mais...

- Ouvre le ! Lui dit Pierrot.

Julot s'exécuta. A l'intérieur il trouva un magnifique par-dessus fourré, pour les longues nuits d'hiver, et une casquette à petits carreaux digne des turfistes amassés sur les champs de courses, le dimanche après midi, à Longchamp ou ailleurs.

- Non d'un cabot ! Des fringues de coulisse* aussi blanche qu'la misère est noire, une liquette qui r'niffle la lavourne* à bout d'pif, un costard qu'on dirait un boss, des écrases merde*, un pardeuss et une gaspette* de bisness, c'est chérot tout c't'attirail ?

- Ne vous occupez pas du prix monsieur Jules, dit Sophie.

- Quand même la môme, vous êtes le Père Noël !

- Et vous mes futurs beaux parents. Et pour faire honneur à vos habits, nous allons apprendre des à présent les bonnes manières. Il est onze heures, je vous emmène dans un petit restaurant à Saint Cloud près de chez mes parents. Il vous faut oublier votre vie passée. A cette seconde vous êtes Monsieur Jules de Belleville. Ce soir à 17 heures, attention à vos répliques, à vos manières. Si mon père ne vous interroge pas, ne dîtes rien surtout. Rien ne sert d'entamer la conversation. Soyez polis, courtois et discret.

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Une pendante : Une cravate. C'est bath : C'est bien. Des fringues de coulisses : Des habits de fête. La lavourne : La lessive. Des écrases merde : Des souliers. Une gaspette : Une casquette.

Les quatre personnes s'engouffrèrent dans la petite auto de Sophie qui continua ses recommandations durant tout le trajet. Enfin, ils arrivèrent au restaurant.

- Surtout suivez mes conseils et pas un mot, demanda Sophie.

- Tiens toi droit Julot, traîne pas la savate, tu es dans un endroit chic ici, rajouta Pierrot.

- Oui mon adjupète ! Répondit celui-ci en se mettant au garde à vous.

- Ecrase là ! lança Totoche à son Julot en lui assénant un coup de sac à main dans l'arrière train.

Totoche suivait les recommandations de sa bonne fée à la lettre comme une petite fille modèle devant son professeur. Quant à julot, la patience devait armer la jeune fille, il s'avérait plus difficile à lui inculquer les bonnes choses de la vie...Heu ! De la vie mondaine...Politesse, vouvoiement, respect, courbettes et tout ce qui s'en suit. Ce que craignait Pierrot, dans le restaurant, ne tarda pas à venir. Le père julot aussi bien sapé fut-il, ne faillit pas à ses habitudes rurales, mais chut ! Ecoutez plutôt...
Les quatre amis s'étaient attablés dans un coin du restaurant, un peu à l'écart et en dehors des regards indiscrets des autres clients. Un garçon de salle vint leur ôter leurs manteaux pour les mettre au vestiaire, chose coutumière de ce restaurant. Première gaffe du julot, le pauvre employé tendit la main pour recevoir la redingote du vieux, il fut rembarré sans ménagement.

- Monsieur, votre manteau s'il vous plait !

- Y veut m'piquer mon pardeuss s'pèce d'apache ! Flibustier* ! Bricolo* ! Faut qu'tu m'gambilles sur l'baigneur* si tu veux mon pardeuss.

- Mais...Monsieur...Bégaya le pauvre garçon rouge de confusion.

- Monsieur Jules, donnez votre manteau à ce jeune homme, ordonna Sophie, vous le récupérerez à la sortie.

- Mais mam'zelle !...Tiens arcan et torche le bien* mon redingo !
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Apache, Flibustier : Voleur. Bricolo, arcan : Bandit. Gambiller sur le baigneur : Passer dessus. Torche le bien : Prends en soin.
Le garçon disparut derrière ses vestiaires pour ne plus apparaître à la table des quatre convives.

- Un apéritif monsieur Jules ? Demanda la jeune fille.

- Oui mam'zelle.

- Totoche ?

- Oui !

- Pierre ?

- Aussi Sophie.

Le maître de maison apporta lui-même l'apéritif, peut-être pour voir de quoi avait l'air cet énergumène, Julot en l'occurrence, qui se permettait d'insulter son personnel, notamment le garçon du vestiaire.

- Vous pouvez disposer mon ami ! Lui sortit fièrement Sophie.

L'homme se courba devant la jeune femme et disparu dans le fond de son restaurant. Julot s'apprêtait à avaler son verre de Pastis d'un trait, Sophie l'arrêta dans son élan.

- Doucement monsieur Jules. Un apéritif se déguste comme toute boisson.

- Ah ! Lança ahurit Julot.

- Et puis lever votre auriculaire, celui-ci ne doit pas toucher le verre s'il vous plait.

- Mon quoi ?

- Votre auriculaire...Votre petit doigt !

Totoche écoutait avec intérêt et sans broncher les conseils de Sophie. Julot eut plus de difficulté à saisir et admettre le pourquoi de ces frasques. Enfin il s'exécuta et tous ce qu'il prit en main désormais, fut pincé délicatement entre l'index et le pouce aidé parfois du majeur, mais l'auriculaire restait à des lieux en retrait de ses autres doigts.
Un second garçon de salle présenta la carte des menus, Sophie choisit pour tout le monde pour éviter le pire. Le repas se déroula sans trop d'anicroches, un petit détail néanmoins, la nappe de flanelle rose ainsi que la serviette de Julot, encore lui, ressemblaient à des tableaux de l'un des Maîtres de l'art abstrait. Des tâches de vins, de sauces, de moutarde, illustraient parfaitement le repas gastronomique qu'il venait de s'engloutir. Les assiettes des deux cloches reconverties étaient aussi vides que le fond de leurs poches, pas une miette de pain ne restait sur la table à croire que le nombre des repas pris ces derniers jours, se comptait sur les doigts de la main.
Au moment du café, Sophie expliqua le topo de cette soirée chez les futurs beaux parents de Pierrot.

- Bien passons aux choses sérieuses maintenant. Dans trois heures à peine nous serons chez mes parents. Vous monsieur jules, vous êtes médecin, vous exercez à Belleville. Madame Totoche vous vous appelez désormais Madame de Belleville, vous êtes femme au foyer. Toi Pierre, tu es étudiant en langues, en première année de Fac, jusqu'ici tout va bien ?

- Ouais mam'zelle ! Répondit Julot.

- Vous croyez qu'on n'va pas gaffer ? Demanda Totoche inquiète.

- Il n'y a pas de raison, tout devrait se passer pour le mieux, rassura Pierrot.

- Le plus important c'est le premier contact, la première rencontre, les présentations surtout, poursuivit Sophie, ensuite, pendant le dîner, le vin aidant, le moindre écart passera inaperçu. Mon père ne va pas hésiter à vous questionner sur votre vie, votre travail, vos relations, sur vos biens, nous essaierons, Pierre et moi, de répondre au maximum à votre place, ce ne sera pas facile mais il le faudra. Monsieur Jules surtout n'ouvrez pas la bouche sans y être invité...

- Promis ! Juré ! Craché ! Muet comme un rétamé*, s'écria Julot.

- Cause comme ces Messieurs du Grand Monde Julot, réprimanda Totoche.

- Heu !...Promis ! Juré ! Glavioté ! Muet comme...Comme un mortibus !

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Un rétamé : Un mort.
- Ca va Julot ! Dit Pierrot désespéré, continu Sophie s'il te plait.

- Oui votre langage laisse à désirer monsieur Jules, mes parents auront du mal à vous comprendre.

- J'fais c'que j'peux ! Répondit Julot, mon école est celle de la rue, de la taule, pas celle des dollars.

- Bien, bien ! Madame de Belleville, mon père va vous baisez la main pour vous saluer. En entrant, il faudra la tendre sans ôtez vos gants. Monsieur Jules pareil pour vous...

- Quoi ? Votre daron va m'sucer la paluche ?

- Non, bien sur que non, c'est à vous de baisez la main de maman, un simple effleurement de vos lèvres sur le dos de sa main.

- J'préfère ! Reprit Julot soulagé.

- Ensuite vous entrerez dans le grand salon ou Madame Albertine, la bonne, vous demandera vos manteaux.

- Faut 'core s'dépoiler ? S'écria à nouveau Julot, la gaspette itou ?

- Oui monsieur Jules, la casquette aussi !

- Qu'est ce que c'est que c'te monde ou faut tout l'temps s'dépiauter, s'repiauter ? Se demandait Julot.

- La bourgeoisie Julot, la bourgeoisie, lui répondit Totoche qui semblait tout saisir.

- Monsieur Jules, je vous prie d'arrêter de m'interrompre s'il vous plait, reprit Sophie, nous prendrons le thé au coin du feu. Savez-vous jouer aux Echecs ?

- Aux Echecs ? Non.

- Au Poker ? Au Bridge ?

- Non plus.

- A quoi dont alors ?

- J'tape la Belotte d'temps en temps 'vec les frangins d'Paname.

- La Belotte ! Oui enfin...Mon père vous fera visité la propriété et vers vingt heures nous passerons à table, après l'apéritif. A minuit nous allons à la messe.

- A la messe ! S'étonnèrent Julot et Totoche dans un duo exemplaire.

- Bien sûr, n'êtes vous pas croyants ? Demanda Sophie.

- Es ce qu'il fait quequ'chose pour nous le Barbu ? Demanda amèrement la vieille.

- Il vous a envoyé à moi, répliqua Sophie.

Totoche et Julot ne surent quoi répondre à cette affirmation. Sophie reprit donc ses explications. L'heure tourna bien vite et bientôt il fallut prendre l'auto en direction de Saint Cloud. Plus la voiture approchait du but, plus nos deux amis d'infortune se tassaient sur la banquette arrière sans mot dire.

- Heureusement qu'il n'y a pas cent bornes à faire les amis, j'aurais été obligé de démonter la voiture pour vous retrouver à l'arrivée, blagua amusé Pierrot.

- Du cran messieurs dames, continua Sophie, « mes beaux parents » seraient-ils du genre courageux mais pas téméraire ?

- Etes vous sûre qu'il faut qu'on y aille ? Demanda Totoche.

- Il est trop tard pour faire marche arrière, répondit Pierrot.

La pâleur de Julot, rasé de très près en ce jour de circonstance, fit frémir la brave Totoche.

- Ca n'va pas mon Julot ?

- Non Totoche, répondit celui-ci.

- Mon vieux, t'y vas pas être malade ?

- J'préférerais être dans mon pucier* à c't'heure qu'il est plutôt qu'm'enfourner chez ces viocs*.
- Monsieur Jules, je vous en prie ! Reprit Sophie.

- J'me rabine* mam'zelle mais j'suis pas relaxe...Faudrait y qu'j'm'appelle Bébel pour faire du cinoche comme ce soir, mais j'suis qu'Julot !

- Tout ira bien monsieur Jules, vous verrez...Nous arrivons.

La voiture pénétra dans un grand jardin entouré de hautes grilles en fer forgé noir. Des haies de troènes impeccablement taillées bordaient l'allée centrale menant à une magnifique villa en molière. Les murs étaient recouvert de lierres, laissant apparaître des dizaines de fenêtres aux deux étages que composaient le manoir. Sur le perron de cette somptueuse demeure, reposaient depuis des décennies des vasques et des amphores en terre cuite, emplies de fleurs saisonnières, recouvertes d'une fine pellicule de neige. Sur la pelouse verte et blanchâtre, un peu plus loin, tout près d'une verrière, un salon de jardin abrité sous une bâche de plastique transparente attendait les beaux jours. Une statue entièrement nue, posée dans un coin de la propriété, ne passa pas inaperçu du Julot.

- Elle doit se peler l'cul la pauvrette ? Dit-il en ricanant.

- Que c'est beau chez vous mam'zelle Sophie, continua Totoche, que c'est grand !

- Oui bien trop grand, répondit Sophie d'un air désolé. Nous voici arrivés. Monsieur Jules de la tenue s'il vous plait et courage, mes parents n'ont jamais dévorés personne.

Sophie pria ses invités à pénétrer dans le grand vestibule. Une voix venant d'une pièce voisine située face à l'entrée, le salon sans doute, fit tressaillir Totoche et Julot. Pierrot n'était pas si fier non plus.

- Sophie, c'est toi ma chérie ?

- Oui papa.

Quelques secondes après, une femme d'une soixantaine d'années révolues, arriva à grandes pompes dans le couloir et tendit la main pour libérer de leurs effets les invités. Julot, bête et discipliné, ne trouva pas mieux que de baiser cette main tendue. La vieille dame confuse se retira.
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Un pucier : Un lit. M'enfourner chez ces viocs : Allez chez ces vieux. Se rabiner : S'excuser.
- C'est Albertine, la bonne, monsieur Jules, chuchota Sophie, donnez votre manteau, je m'en occupe.

- Pouvais pas l'savoir ! Répliqua le vieux.

Sophie poussa ses invités dans le salon. Un homme, assez fort de corpulence, fumait le cigare près d'une grande cheminée dont les bûches crépitaient.

- Bonjour papa, s'écria la jeune femme.

- Bonjour ma chérie, entrez messieurs dames je vous en pris.

- Je te présente papa...Voici Pierre et ses parents, Monsieur et Madame de Belleville...Mon père.

- Bonjour cher monsieur, dit Pierre.

- Monsieur ! Dit à son tour Totoche en tendant sa main.

Le baiser de main laissa toute émue la pauvre Totoche. Quand à julot, il fit des courbettes à n'en plus finir, balayant le plancher avec le peu de cheveux qui lui restaient sous l'½il interloqué de Monsieur Dubois Martin, père de Sophie.

- Relevez vous cher ami, pas de simagrées dans ma maison je vous prie, surtout entre personnes du même rang.

Julot ridiculisé se releva et dit à son tour pour détendre « son » atmosphère :

- Bien entendu cher ami, la classe dedans, les simagrées dehors !

Pierrot pouffa de rire. Totoche, toujours pas remise de son baise main, restait perplexe. Monsieur Dubois Martin regarda par-dessus ses lorgnons, le sourcil froncé, cet énergumène qui de son large sourire simplet, faisait apparaître les trois dents rescapées de quelques bagarres entre gueux pour une place de couverture ou un quignon de pain. Sophie intervint pour soulager la situation.

- Maman n'est pas là ?

- Elle se prépare ma chérie, lui répondit son père, puis se tournant vers Julot, vous êtes médecin m'a dit ma fille n'est ce pas ?

Julot n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche, Pierrot répondit à sa place.

- Oui Jul...Heu ! Mon père est médecin à Belleville.

Monsieur Dubois Martin s'adressa toujours à Julot qui se contentait de faire des signes de la tête puisque Pierrot se chargeait de la parole.

- Avez-vous une nombreuse et fidèle clientèle ?

- Oh oui, papa est très connu à Belleville.

- Vous exercez depuis longtemps à Belleville ? Insista le monsieur.

- Depuis toujours, répondit Pierrot. Nous avons posés les valises j'avais à peine trois ans.

Monsieur Dubois Martin se tourna alors vers Pierrot.

- Jeune homme votre père ne peut-il répondre lui-même ?

- Oh si bien sûr Monsieur, excusez moi...Hun papa ! Tu peux répondre ?

- Oui je...

- Vous voyez Monsieur, mon père peut répondre.

- Assez ! S'écria le bourgeois.

La tension s'apaisa lorsque la voix de cantatrice, ô combien charmante de Madame Dubois Martin, pénétra dans le salon.

- Ma chérie, où est ton galant ? Serait-ce ce charmant jeune homme si timide que je vois là-bas ? Bonjours mon petit, vous êtes très élégant, j'espère que vous nous donnerez de beaux petits enfants...

- Je t'en prie Eléonore, repris Dubois Martin père.

- Maman je te présente Monsieur et Madame De Belleville, les parents de Pierre.

- Enchantée, ravie de faire votre connaissance. Mais le petit ne vous accompagne pas chère madame ? Demanda Dubois Martin mère à Totoche.

- Le petit ?...Heu ! Non...

- Non, mon petit frère est aux sports d'hiver, répondit Pierrot.

- Oui, c'est ça, il est au ski...Rajouta Totoche.

- Veuillez vous asseoir chers amis, nous allons prendre le thé au coin du feu avec le froid polaire qu'il fait à l'extérieur, cela ne peut nous faire que du bien...Albertine, servez nous le thé s'il vous plait. Je me languissais de faire votre connaissance messieurs dames, votre rejeton est charmant, il vous ressemble un peu d'ailleurs Monsieur De Belleville et...

Madame Dubois Martin continua sa parlotte. Cette petite bonne femme habillée d'une longue robe de soirée en satin rouge, maquillée à la Salvador Dali, avait un baratin à vous couper le souffle, ce qui soulageait nos amis, tant que cette bonne femme causait, eux au moins ne risquaient pas de gaffer sur leurs véritables identités.
Albertine servit le thé. Julot un peu gêné prit la parole, coupant le sifflet à la dame, s'adressant à la bonne :

- Un p'tit noir pour moi s'iou plait !

La pauvre Albertine interloqué laissa tomber la tasse qu'elle tenait dans la main et tous les regards se fixèrent sur cet effronté qui osait réclamer un café à l'heure bénite du thé. Faut dire que Julot n'avait pas reçu l'éducation à l'anglaise, sa bonne école fut celle des comptoirs des bougnats de Paname. Il ne se démonta pas pour autant et continua...

- Ben quoi ! Je supporte pas le thé, j'vais pas en boire, ça m'ballonne la cantine* et m'fais r'filer la came*.

Du haut de son mètre soixante dix déplié, les yeux tout ronds, la grimace masquée par sa moustache épaisse, Dubois Martin père questionna Julot du regard. Pierrot intervint.

- Excusez mon père. Il a l'habitude' de causer en jargon médical. Il voulait dire que le thé le rendait malade...C'est cela papa ?
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Ballonner la cantine : Avoir mal à l'estomac. Refiler la came : Vomir
- Oui mon gars, répondit Julot.

La pauvre Albertine amena une tasse de café à Julot et s'enferma dans sa cuisine, seul endroit où elle avait la paix. La patronne de la maison reprit la parole, rester plus de cinq minutes sans tchatcher était pour elle un vrais calvaire et une condamnation à mort certaine.

- Alors chère Madame De Belleville, vous élevez votre petit dernier ?

Totoche répondit par l'affirmatif en hochant la tête de bas en haut.

- Comment se prénomme t'il ce petit chéri ?

La vieille regarda Pierrot inquiète de sa réponse et sortit le premier prénom lui passant à l'esprit.

- Dédé.

- Dédé ? André voulez-vous dire ? Reprit la bonne dame.

- Oui, c'est ça... Répondit Totoche.

- Avez-vous une nourrice ?

- Heu ! Non. Répondit la vieille.

- Vous avez une bonne à votre service tout de même ? Continua Eléonore.

- Heu ! Non. Répondit Totoche.

- Sans bonne et sans nourrice, mais comment faites-vous ? Je vous admire chère Madame...Madame ?...Madame ?

- Oui Madame ! Balbutia Totoche.

- Puis-je vous appelez par votre prénom ? Moi c'est Eléonore et vous ?

- Heu ! Toto...Rosemonde !

- Bien Rosemonde, laissons les hommes entre eux, venez visiter mon humble demeure.
Totoche regarda son thé qu'elle n'avait pas commencé, Sophie lui fit signe de suivre sa mère. Les trois hommes restèrent ensemble dans le salon.

- Un cigare Monsieur ? Demanda Dubois Martin à Julot en lui présentant un magnifique coffret en bois nacré de Chine.

- Mézigue c'est Julot...Enfin Jules et vous ?

- Bruno. Un cigare alors Jules ? Ils viennent directement de havane par colis spéciaux.

- Purée l'barreau d'chaise ! S'exclama Julot qui porta le cigare directement à ses lèvres.

Bruno le huma, l'humidifia, coupa l'embout à l'aide de sa pince avant de l'allumer. Julot le regardait faire, impatient de fumer le sien. Il tira une bouffée qui le fit tousser à rompre ses cordes vocales. Rien à voir avec les mégots ramassés sur le macadam des grands boulevards.

- Nom d'une jaquette flottante* ! c'est un machin à décongeler les macchabées...

- Mon père veut dire le cigare est parfait, repris Pierrot.

- S'il est bon ? Je le veux Jules, poursuivit Bruno, sans parler argent, chaque pièce de ces succulents cigares vaut la bagatelle de cent nouveaux francs.

Julot faillit tomber en syncope.

- Cent balles ! Plus chérot qu'la bigornette* !

- Que dit-il Pierre ? Demanda Dubois Martin.

- Oh rien d'important, toujours son métier, répondit Pierrot...Papa, peux-tu parler français s'il te plait, le Monsieur ne te comprend pas ?

- S'cuse moi mon gars.
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Nom d'une jaquette flottante : Nom de Dieu. La bigornette : La drogue.


- Et vous jeune homme, reprit le bourgeois, vous êtes dans les langues ?

- Il colle les timbres à la poste, coupa Julot en ricanant.

- Jul...Papa ! J't'en prie.

- Bien, bien, j'dis plus une broquille* fiston. Cause avec mossieur, moi j'me poudre le pif* avec c't'herbe de havane, répliqua Julot.

- Monsieur fait de l'humour ! Dit agacer Bruno.

Pierrot se tourna vers lui en répondant à sa question.

- En effet, j'étudie les langues.

- Do you speak english? Habla espanol? Parla italiano? Deutch?

- Comment?

- Oui parlez-vous anglais? Espagnol? Italien ? Allemand ?

- Pas exactement non !

- Le russe ? L'arabe ? le Chinois ?

- Non plus...

- Le grec ? Le latin ?

- Non, répondit Pierrot. J'étudies plutôt le...heu ! Les dialectes, oui c'est cela, les dialectes.

- Les dialectes ? S'exclama étonné Bruno.

- Ben oui...Le javanais, le verlan, l'argomuche*, le breton.

- Et ou parles t'on ces dialectes jeune homme ? Demanda intéressé mais surtout intrigué Bruno.

- Heu !...Un peu partout.
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Une broquille : Un mot. Se poudrer le pif : Se droguer. Argomuche : Argot boucher.
- Le javanais à l'île de Java ? Le breton en Bretagne ? C'est cela jeune homme ?

- C'est cela Monsieur, c'est cela même.

- Et le verlan, Et l'argotruche ? Demanda Dubois Martin persistant, sûr de laisser Pierrot sans réponse.

- Et bien, l'argomuche et non l'argotruche se parle ?...Heu ! Se parle ?...C'est un dialecte zoulou !

- Et le verlan, un dialecte pygmée je suppose ? Reprit Dubois Martin dupé.

- Tout à fait Monsieur, dit Pierrot soulagé de ses réponses.

- Mm ! Mm !...Et cela vous servira plus tard jeune homme ?

- Bien entendu Monsieur...Mon métier de grand reporter demande d'énormes connaissances en dialectes.

- Et vous ne connaissez pas l'anglais ?

- Chaque chose en son temps Monsieur...Les dialectes d'abord, l'anglais ensuite, répondit Pierrot pour ne pas contrarier Dubois Martin.

- Pouvez-vous me donner un exemple de...Zoulou, enfin d'argotruche, demanda celui-ci méfiant.

- D'argomuche Monsieur, d'argomuche...Que voulez vous que je vous dise ?

- Heu ! Je ne sais pas moi...La bonne servira l'apéritif dans une heure par exemple, cita Bruno.

- Bien, répondit Pierrot en prenant un petit accent africain afin de convaincre son futur beau papa, l'brasseuse fadera l'père nifflard dans un tour !

- C'est du zoulou ?

- Oui Monsieur, de l'argomuche de zoulou !

- Comment dîtes vous ? Insista Bruno, l'brasseuse fadera...

- ...L'père nifflard dans un tour ! Continua Pierrot.

- L'brasseuse fadera l'père nifflard dans un tour ! Repris Dubois Martin fier de connaître une phrase en « zoulou ».

Cette phrase ne rentra pas dans l'oreille d'un sourd, Julot enfumé par son cigare intervint.

- On va s'biberonner* l'apéro, c'est chouette !

- Votre père comprend l'argotruche de zoulou ? Demanda étonné Bruno.

- Heu...Oui ! Papa était médecin sans frontière en Afrique avant Belleville d'où mon amour pour ces dialectes...Vous comprenez ?

- Oui, oui, je comprends, il faudra nous conter votre épopée en Afrique Jules pendant le repas.

- En Afrique ?

- Oui papa vous dira tout ça tout à l'heure, n'est ce pas papa ? Interrogea Pierrot dans l'embarra.

- Oui, oui en Afrique...Tout à l'heure, répondit Julot.

- J'aurais besoin de vos services aussi Monsieur Jules, pas dans l'immédiat, mais si vous pouviez m'ausculter un peu, j'ai des douleurs dans le dos, des douleurs insupportables, demanda le bourgeois.

- Mon père n'a pas sa trousse Monsieur, répliqua Pierrot, soudain apeuré d'un tel mensonge grandissant au fur et à mesure de la conversation.

- Pas b'soin d'valoche, ni d'bistouri, un bon toubib ne s'sert que d'ses paluches, reprit Julot plongeant les deux pieds en avant dans cette rocambolesque histoire.
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Se biberonner : Boire.


- Dialecte zoulou ou jargon médical ? Demanda, malicieux, Dubois Martin.

- Jargon médical, répondit le jeune homme désespéré d'une telle supercherie.

Les trois femmes retrouvèrent les hommes dans le salon après la visite des différentes pièces de la maison.

- Alors mon cher, lança Madame Dubois Martin à son époux, comment se portent nos invités ? Mais ils n'ont rien à boire, un autre thé Madame Rosemonde ? Monsieur Jules un café ?

- Non merci, répondit Totoche.

- Moi j'veux ben un autre jus !

- Vos désirs sont des ordres cher ami, reprit Eléonore, je sonne Albertine.

Pendant que madame discutait avec ses invités et son mari, Sophie s'approcha discrètement de Pierrot et lui parla à voix basse.

- Alors comment était mon père avec Monsieur Jules ?

- On est dans la m..., ton père semble septique sur nos origines et nos différents boulots. Et puis cette histoire d'Afrique...

- D'Afrique ???

- Chut, je t'expliquerais ! Et puis il a demandé à Julot de l'ausculter.

- Et alors ?

- Julot a accepté pardi, espérons que d'ici là ton père oubli...Et ta mère avec Totoche ?

- Madame Totoche n'a pu placer un mot avec maman, tant mieux pour une fois que je ne lui demande pas de se taire.

- Je crains pour le repas, ton père n'arrête pas de nous questionner.

- C'est normal, mais je pense qu'il se calmera avec le vin. Voilà Albertine, revenons près d'eux.

Les deux tourtereaux revinrent près du groupe, Albertine apporta le café de Julot, un peu hésitante il est vrai, pour éviter toute catastrophe à l'approche de cet homme. Celui-ci d'ailleurs s'en donnait à c½ur joie en provoquant la pauvre bonne. En la voyant arriver avec son plateau à la main, son petit tablier blanc sur les hanches au dessus de sa robe noire, il ne puit s'empêcher de lui dire :

- Madame Albertine, votre cache frifri est crado*, vous ouvrez souvent les écluses* ?

- Jules !... Papa ! S'écria Pierrot.

- Julot ! Ajouta Totoche.

- Monsieur Jules ! Continua Sophie.

- Du zoulou ? Demanda Dubois Martin.

- Qu'il est drôle ! S'exclama Madame.

La pauvre bonne ne savait que faire. Les paroles de Julot n'avaient pas été comprises de tous bien entendu, mais Albertine les avait elle comprise ? Madame Dubois Martin intervint afin de renvoyer sa bonne à ses fourneaux.

- Disposez Albertine, posez le café sur la table et disparaissez !

- Oui madame, répondit celle-ci.

Julot rigolait dans son plastron, il prit sa tasse de café et sa cuillère en ayant soin de lever les deux auriculaires, s'adressant à la bonne d'une façon très snob et digne d'un bourgeois, à la surprise de Totoche, Pierrot et Sophie...

- Merci chère Madame Albertine ! Faites, faites...

Madame Dubois Martin intervint auprès de Julot.
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Votre cache frifri est crado : Votre cache sexe est sale. Ouvrir les écluses : Aller aux toilettes (Uriner).


- Vous êtes un drôle de bonhomme Monsieur Jules. Mon époux m'apprend que vous étiez médecin en exercice en Afrique ?

- Oui m'dame !

Totoche regardait son Julot toute surprise. Sophie ne comprenait plus rien et préférait se taire sans contredire ses parents. Eléonore continua.

- Les cases ? Les nègres ? Les tribus ? La jungle ?

- Oui m'dame ! Les éléphants, les lions, les kangourous...

- Les kangourous ? En Afrique ? S'exclama Bruno Dubois Martin.

- Heu...Oui ! Répondit Julot un peu gêné de sa réponse, il regarda Pierrot tassé dans le fauteuil puis rajouta...Ouais, y'a des guignols, des bamboulas qui en f'saient leur beefsteak...

- De la contrebande ?

- C'est cela d'la contre...Machin.

- Entre l'Australie et l'Afrique ? Demanda Dubois Martin.

- Ben oui !...D'la contrebûche entre les bananes et les kangourous.

- Vous y étiez aussi chère Madame Rosemonde ? Demanda innocente Eléonore.

- Heu !

- Ouais, ouais, repris Julot Totoche m'file le train* partout...

- Totoche ??? S'écria Bruno.

- Oh non ! Pensa Pierrot dans son coin.

Sophie restait stoïque, elle écoutait les mensonges plus gros les uns que les autres, sans broncher. Julot repris ses aventures imaginaires.

- « Totoche », ouais, c'était l'blaze qu'lui donnaient les zoulous.

- Et dans quelle région africaine étiez-vous ? Demanda Dubois Martin sceptique.

- Toute l'Afrique, j'ai mater tous les noircicauds qui s'trouvaient sous mes arpions*.

- Qu'est ce qu'il a dit ? Demanda Eléonore Dubois Martin.

- Du zoulou ! Répondit Bruno.

- Non, c'est du jargon médical, reprit Pierrot, ravit de contredire son « futur » beau père. Cela veut dire qu'il a soigné tous les africains.

- Ah ! S'exclama Bruno.

Eléonore insista sur ce séjour en Afrique relaté par Julot. Totoche ne causait pas trop, quant à son compagnon, il se faisait un malin plaisir à baratiner au maximum ces bourgeois. Les deux jeunes amoureux se taisaient dans leur coin de peur d'envenimé la situation ou tout simplement parce qu'ils plongeaient avec délice et s'intéressaient également aux aventures extraordinaires imaginées avec talent, narrées avec tant de convictions et de vérités par leur fabuleux complice.

- Avez-vous fait des safaris ? Demanda Eléonore.

- Des quoi ?

- Des safaris ? Des chasses aux éléphants par exemple ?

- ...Des baises en ville à pattes* ma p'tit dame !

- Comment ? Demanda le Monsieur.

- Mon père veut dire des crocodiles, reprit Pierrot servant d'interprète.

- Des crocodiles ! Oh ! S'écria Eléonore.

- Oui ma p'tite dame, des crocos, des vrais de vrais, si je mens j'vais en enfer !
_____________________________________________________________Filer le train : Suivre. Les arpions : Les pieds. Un baise en ville à pattes : Un crocodile.

- Racontez moi s'il vous plait Jules, vous êtes si fascinant, mon époux n'a pas été plus loin que la Creuse, lança Eléonore avec un soupçon de regret et de mépris en vers son mari.

- Mais chérie ! S'écria celui-ci.

- Maman, tu ne vas pas recommencer, repris Sophie.

- Je continus, poursuivit Julot en se levant pour mieux mimer sa chasse aux crocodiles...Alors voilà, j'étais pager* avec ma Totoche dans une guitoune, on s'trifouillait l'pipi*, m'enfin on f'sait des choses pas bonne à dire dans c'te société...Raousse, mes cinq boules de neige pionçaient autour du rif* quand j'ai r'çu un coup d'bigorneau* d'un toubib du pat'lin d'à côté, on avait besoin d'mézigue. J'dis pat'lin d'à côté séparé d'cinquante bornes quand même. J'ai pris mes cliques et mes claques, ma Totoche, mes négros, pis on est partis soigner l'pépé qui déposait l'bilan* dans son padock, l'pauv'vieux ! Pis là bas y'a pas d'pharmaco hein ! Fallait s'grouiller d'emmener les pilules à ressusciter les crevards*, les coupes chiasses, les piquouzes, la lilipionçette* et toute la panoplie. On est monté dans les charrettes, deux qu'y en avaient, pis on s'est sauvé...J'avais quand même agriffer* un flingot, on sait jamais dans la brousse avec les bestiaux...J'ai ben fait d'ailleurs, parce que arrivé à la flotte, un putain d'sac à main à pattes* a chargé les guimbardes*...Les négros ont gueulés à ravaler leur dentier. La Totoche était sous la banquette...J'ai pris mon flingot, aligné puis canardé...Boum ! Boum ! Boum ! J'ai d'abord descendu un p'tiot, mais ces bestiaux c'est comme la poulaille* ou les bicots, t'en touche un, y s'radine à dix avec les cousins, les cousines, les frangins, les frangines...Y z'ont chargés la caisse des mal blanchis, tu les aurais vu jouer des guiboles*, piquer un cent mètres pour planquer leurs côtelettes...J'restais seul avec ma Totoche, face à ces bottes en skaï...Elle était courageuse la Totoche, elle basardait tout se qu'elle trouvait à travers leur tronche...Pis j'ai réaligné mon flingot et boum ! J'ai fait un carton sur l'plus mastock*...C'était sûr'ment l'chef, les autres quand ils l'ont vu s'ratatiner et boire la goutte, se sont tirés sans nous remercier. Là les jus d'réglisses* sont rev'nus, j'leur ai dit de l'sortir du bain avant qu'il rétrécisse. Le bouillon était rouge de résiné*, j'avais visé entre les deux calots. Décalottée qu'elle était la bête. C'était un sacré mastos...Il avait une paire de roubignoles ma p'tite dame, j'vous dis qu'ça ! Et une arbalète à dégonfler une montgolfière le salaud !

- Papa évite les détails, interrompit Pierrot.

- 'Scusez moi m'dame, reprit Julot en s'adressant à Eléonore.

- Continuez, continuez, je suis fascinée, qu'avez-vous fait de ce crocodile Monsieur Jules ?

- On se l'ait mis dans l'congélo pour le grailler * plus tard...Sans baratiner, avec sa p'lure on a pu faire la toile d'emballage et la boîte du vieux crabe qu'avait calancher* avant qu'on arrive au pat'lin d'à côté pour l'soigner.

- Fantastique ! Superbe aventure, je n'ai pas tout compris par contre, dit Eléonore Dubois Martin.

- Vaut mieux maman, murmura Sophie.

- Pouvez-vous nous narrer une autre de vos aventures Monsieur Jules ? Demanda la dame.

- Tout à l'heure ma chérie, reprit Bruno, nous allons prendre l'apéritif.

- Je suis subjuguée par votre courage Monsieur Jules, s'exclama Eléonore.

- Vous savez m'dame, dit Totoche ébahit par l'imagination de son homme, Julot cravate...Heu ! En rajoute un peu.

- Et vous n'avez pas eu peur ? Demanda Bruno à la vieille Totoche.

- Peur ! Moi ! Pas du tout, j'en ai vu d'autres avec mon Julot.

- Dites ! Dites Madame Rosemonde...Heu ! Totoche...Je peux ?

- C'est comme ça que j'm'appelle.
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Se pager : Se coucher. Se trifouiller l'pipi : Faire l'amour. Le rif : Le feu. Un bigorneau : Un téléphone. Les crevards : Les mourants. Déposer le bilan : Mourir. La lilipionçette : La morphine. Agriffer : Prendre. Un sac à main à pattes : Un crocodile. Les guimbardes : Les voitures. La poulaille : La police. Jouer des guiboles : Courir. Mastock : Gros. Les jus de réglisse : Les nègres. Le résiné : Le sang. Grailler : Manger. Calancher : Mourir.

- Totoche, raconte à ces messieurs dames le jour où t'as bastonnée trois jeunes trous du cul à Menilmuche, demanda Julot.

- Menilmuche ? C'est où ça ? Demanda Eléonore.

- En Afrique, toujours, répondit Julot.

Julot voulait faire allusion à la rouste que Totoche avait administrée à trois jeunes zonards intéressés à ses quelques billets gagnés à la sortie de la messe un dimanche matin à Ménilmontant. Totoche pris dans le jeu de Julot poursuivit ses rocambolesques aventures « africaines ».

- C'était quequ'jours après l'empaquetage du croco...Tu t'souviens mon Julot ? J'faisais mon marca, enfin mon marché dans un bled, Menilmuche. J'achetais une citrouille, j'm'en souviens comme si c'était hier...

- Une citrouille en Afrique ? S'exclama Bruno.

- M'enfin ça y r'semblait, continua Totoche sans se soucier de l'incrédulité de Monsieur Dubois Martin, quand soudain j'sentis une main trifouiller mon sac à bouffes. Je m'suis retournée et là j'vis trois peignes culs aussi bronzés qu'un ramassis d'colombins*...

- Un ramassis de colombins ? C'est du zoulou ? S'interrogea Monsieur Dubois Martin.

- Ouais et vous z'aller pas m'couper l'sifflet dans ma parlotte à chaque fois sinon j'dépose ma chique*, s'écria Totoche.

Pierrot et Sophie se lamentaient dans leur coin, comment allait finir cette mascarade, ce gigantesque mensonge, monté de mains de maîtres par les deux cloches.

- Oui tais toi un peu ! S'écria à son tour Eléonore à son époux, laisse Madame Totoche causer, tu ne comprends rien au zoulou alors s'il te plait, chut !

Rembarré comme il le fut, Monsieur Dubois Martin se tue jusqu'à la fin de l'extravagante histoire de la brave Totoche. Celle-ci repris son résumé...

- Ou j'en suis maint'nant ? Il m'a coupé l'robinet c'ui là qu'sais plus où j'en suis !

- Un ramassis de colombins Madame Totoche, lança innocente Eléonore.

- M'ouais, alors j'vois ces tronches de boules de suif s'dilater la rate* 'vec leur boîte à ratiches* à faire tomber les mouches, trifouiller mon sac pour piquer mon flouze...Mon sang n'a fait qu'un tour...J'en ai choppé un par les esgourdes*, le deuxième par les douilles* qui perd encore ses plumes 'jourd'hui et le troisième j'lui ai filé un coup d'saton* dans les valseuses qu'il a guincher toute la nuit la musette des peines à jouir*...J'l'ai amputé d'la défonceuse* l'pauv'type, y doit r'filer d'la bagouse* à l'heure qu'il est l'nègro.

- Vous avez bien fait Madame Totoche, félicita Eléonore.

- Si nous revenions à nos jeunes tourtereaux, voulez-vous, lança Bruno harassé et jaloux de ces aventures exemplaires. Pensez-vous vous fiancer ?

- Je ne sais pas papa, l'avenir en décidera, répondit Sophie dans le doute.

- Pourquoi nous parles tu de fiançailles, repris Eléonore, à notre époque les jeunes ne se fiancent plus, que tu es vieux jeu mon pauvre ami.

- Vieux jeu où pas, il y aura des fiançailles avant le mariage, un point c'est tout, reprit rouge de colère Bruno. Et vous jeune homme, s'adressant à Pierrot d'un ton sec, avez-vous connu l'Afrique ?

- Heu ! Moi ?...Mon père...Enfin mes parents se sont installés en France, j'étais tout petit.

- Et pensez-vous repartir un jour là bas ? Insista t'il.
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Un ramassis de colombins : Les excréments. Déposer sa chique : Se taire. Se dilater la rate : Rire. La boîte à ratiches : La bouche. Les esgourdes : Les oreilles. Les douilles : Les cheveux. Un coup de saton : Un coup de pied. Les valseuses : Les bourses. Les peines à jouir : Les impuissants. La défonceuse : La verge. Refiler de la bagouse : Devenir homosexuel.
- Non, je ne crois pas monsieur, répondit Pierrot.

- A quoi vous sert vos études et l'apprentissage de ces dialectes africains alors ? Lança triomphalement Bruno Dubois Martin.

- Je...Heu !...Et bien...Je comptes faire des reportages dans ce pays, mais de là à m'y installer...L'eau coulera encore et encore sous les ponts.

- Ah ! Très bien, répondit un peu déçu Bruno.

La bonne vint interrompre la conversation.

- Monsieur et ses invités passeront à table à quelle heure ?

- Bientôt Albertine, bientôt.

- Monsieur me permet d'allumer la dinde ?

- Oui Albertine, faite, faite.

- Monsieur boira du vin rosé ou du vin rouge avec les viandes ?

- Du rouge Albertine, du rouge.

Julot prit à son tour la parole en s'adressant à la brave Albertine.

- Madame peut me montrer les water-closets, si madame veut bien m'accompagner.

Sophie et Pierrot pouffèrent ainsi que Totoche et Eléonore. Quand à Monsieur Dubois Martin, lui, ne le voyait pas du tout du même ½il, le sourcil plissé derrière ses lorgnons, il intervint auprès de sa bonne.

- Albertine, montrez les toilettes à Monsieur De Belleville et disparaissez dans votre cuisine et vous Monsieur, ne troublez plus ma bonne.

- J'demandais les wawas Monseigneur ! Mon poisson a besoin d'changer d'eau.

- Des wawas ?

- Du zoulou Monsieur, du zoulou !

- Nous allons passer à table si vous le voulez bien, repris Dubois Martin vexé de l'impertinence de Julot.

Dans la salle à manger, la table était dressée depuis le début de l'après midi. Totoche fut émerveillée de la beauté des assiettes et des couverts. Tout étincelait sur cette nappe de flanelle blanche. Devant chaque chaise étaient alignés, au centimètre près, deux assiettes de faïence, ciselées à l'or fin, posées délicatement l'une dans l'autre, trois verres à pieds en cristal de Venise par ordre décroissant de hauteur, trois fourchettes, trois couteaux de différentes grandeurs, une petite cuillère en argent massif déposée soigneusement entre les verres et les assiettes. Dans le plus grand verre, une serviette brodée blanche était pliée en forme de rose, et sur la droite de chaque duo d'assiettes, un petit cheval au galop en argent massif sans doute, devait servir de repose couteaux. Ce qui subjugua le plus la brave Totoche, c'était le magnifique lustre de cristal qui brillait de mille feux au dessus de la table et dessinait sur le mur de crépis blanc d'une propreté inouïe, des formes fantomatiques. Et ces tableaux d'artistes, ces toiles de maîtres, hors de prix, sans un poil de poussière, ces bibelots, tous aussi jolis les uns que les autres, posés au carré sur l'unique meuble de la pièce, un buffet rustique en chêne qui couvrait un pan entier de mur.
La pauvre vielle qui ne connaissait que les cageots de légumes en guise de table, les papiers journaux pour unique nappe, les gamelles en fer blanc ou les conserves ouvertes avec les moyens du bord pour toute vaisselle, les modestes repas avalés d'un trait, en hâte à la lueur des réverbères, resta quelques minutes paralysée d'admiration et n'osait pénétrer dans cette véritable caverne d'Ali baba. Sophie s'approcha d'elle et lui murmura.

- Entrez Madame Totoche.

- Que c'est beau petite ! Tes parents sont si fortunés ?

- Hélas oui Madame.

A cette réponse si nostalgique, Totoche regarda la jeune et jolie fille, si malheureuse d'une telle fortune parentale. Pierrot assista à la scène et se glissa entre la vieille et Sophie. Il les pris chacune par un bras et les invita à pénétrer dans la salle à manger ou les Dubois Martin étaient déjà installés. La jeune femme repris le dessus de son cafard passager et pria Totoche, toute émue de tant de beauté, de s'asseoir en face d'elle. Pierrot à sa gauche et les maîtres des lieux à chaque bout de table. Une place était vide entre Totoche et Eléonore, celle de Julot qui n'avait pas encore réapparu des toilettes.
- Nous allons attendre Monsieur Jules avant de faire venir les plats, dit Eléonore.

- Pourquoi il n'est toujours pas revenu des toilettes ? Interrogea Bruno.

Les minutes passèrent, toujours pas de Julot...

- J'espère qu'il n'est rien arrivé à ton père, Pierre ? Demanda Sophie.

- Ca devient inquiétant, cela fait bien dix minutes qu'il est aux c...Toilettes ?

- Se serait-il perdu celui là ? Lança méchamment Bruno Dubois Martin.

- Je t'en pris, soit correcte Bruno, reprit Eléonore, Monsieur Jules ne connaît pas la maison.

- Inutile de connaître la maison pour revenir des toilettes, répondit celui-ci.

- Va donc voir mon ami au lieu de ronchonner envers sa personne.

Bruno ne répondit pas à cette remontrance d'Eléonore, il sonna la bonne qui accourut quelques minutes plus tard.

- Albertine, avez-vous vu Monsieur De Belleville ? Lui demanda t'il.

- Non Monsieur, j'ai déposé Monsieur devant la porte des toilettes.

- L'avez-vous vu ressortir ? Continua le maître de maison.

- Je ne sais pas Monsieur, j'ai rejoint la cuisine ensuite, répondit Albertine.

- Je m'en doute ! Reprit Madame Dubois Martin, Albertine n'est pas payer pour faire le peloton devant la porte des toilettes cher ami, soyez logique si vous n'êtes pas assez intelligent...Tournez votre langue dans la bouche avant de causer et d'accuser les gens.

- Je n'accuse personne Madame Dubois Martin, repris Bruno fou de rage, je constate, je constate !

- Vous constatez ! Et quoi dont constatez vous ?

- Je constate qu'un de nos invités a disparu.

Pierrot inquiet s'adressa à voix basse à Sophie.

- Pourquoi se vouvoient-ils maintenant ?

- Ils se disputent mon chéri, chut !

- A cause de Julot ? Demanda Totoche désolée.

- Non madame, répondit Sophie, ne vous inquiétez pas, ça ne dure jamais longtemps, laissez faire.

Les trois amis écoutèrent donc cette petite querelle passagère sans broncher entre la bonne, habituée d'une telle situation après vingt années passées au service des Dubois Martin et des deux maîtres de maison qui se chamaillaient régulièrement, seuls ou en publique comme ce soir là.

- Si vous preniez soin de vos invités au lieu de les soupçonner et de les jugez Monsieur, continua Eléonore.

- Ce n'est pas mon rôle de surveiller les pas et les gestes des étrangers de cette maison et de plus ce ne sont pas « Mes » invités, ce sont les votre Madame !

- Quel toupet ! C'est quand même bien vous qui vouliez rencontrer le garçon que fréquente votre fille Monsieur ?

- C'est exact je le reconnais, mais ce n'est pas moi qui les ai invité à partager notre repas de Noël Madame !

- Je ne suis pas une sauvage moi, Monsieur !

Comme dans une partie de tennis, les têtes de nos invités se promenaient de gauche à droite de la table selon qui des deux ennemis intimes avaient la parole. Sophie se leva d'un bond en frappant du poing sur la table.

- Cela suffit ! Quand cesseront vos jérémiades ?

- Mais ma chérie ??? Lancèrent pantois et en duo les deux adversaires.

- Vous n'avez pas honte de vous chamailler devant le monde, de vous tirez les cheveux comme des malfrats...Belle renommée pour les Dubois Martin ! Au lieu de savoir qui a fait quoi, cherchez donc Monsieur De Belleville...Nom d'un...Nom d'un...Nom d'un roubignol de curton* !!! Oh excusez moi !

- C'est du zoulou ma petite ? Demanda intrigué son père.

Sophie rougit à exploser. Totoche applaudit la chute de cette réponse et Pierrot éclata de rire sous l'½il médusé de Monsieur Dubois Martin. Madame quant à elle, chercha la signification de cette expression : « Un roubignol de curton ».

- Je demanderais à Monsieur Jules quand il réapparaîtra, se dit-elle.

Albertine qui avait disparue dans ses fourneaux durant la bataille de ses patrons, revint en courant dans la salle à manger, la respiration haletante...

- Monsieur ! Monsieur !

- Qu'y a-t-il ?

- J'ai...J'ai...Retrouvé Monsieur...

- Bien parlez Albertine ?

- Si Monsieur...Veux bien me suivre...Monsieur est coincé dans...Dans les toilettes.

- Comment ? Vous dites Albertine ? Répliqua Eléonore.

- Monsieur frappe à la porte des toilettes en hurlant Madame.

- Oh non ! S'écria Pierrot en portant sa main au front en signe de découragement.

- Restez là Mesdames, Commanda Bruno, jeune homme venez avec moi...

- Je vous suis, répondit Pierrot.

En effet quelqu'un était bien enfermé dans les toilettes. Ce ne pouvait être que Julot qui maugréait à l'invisible sa fâcheuse position. Un dictionnaire ne suffirait pas pour noter tous les jurons entendus ce jour là durant l'emprisonnement du père Julot.

- Ca va Jul...Heu, papa ?

- Oui fiston...Mais j'crève la d'dans ! Quel est la tête de piaf qu'a fichu une serrante* déglinguée ?

- Que dit-il ? Demanda Bruno à Pierrot.

- Non, non, rien, répondit celui-ci, il veut sortir de là c'est tout.

- Magnez vous l'trouffion*, d'puis trois plombes qu'suis dans c'pot à merde, j'commence à tomber dans les bégonias*.

- Que dit-il ? Redemanda Bruno.

- Il dit qu'il se plait là dedans mais qu'il voudrait voir autre chose.

- Bon sang, je n'arrive pas à décoincer la serrure, avec ses manies de mettre des blindages partout, de quoi a-t-elle peur ? Se demanda Bruno en causant de son épouse.

- Qu'allons nous faire Monsieur ? Interrogea Pierrot.

- Nous allons défoncer la porte, cria t'il à Julot, mettez-vous dans le fond des toilettes.

- Purée ! J'peux coller l'papier au mur les yeux fermés tellement j'connais ces chiottes, grommelait Julot du fond de son cachot.

- Allez y jeune homme, défoncez moi cette porte, ordonna Bruno Dubois martin, je ne peux vous aider, mon dos ne le supporterais pas.

Pierrot ne se fit pas prier, au bout de quatre coups d'épaule, le loquet de la porte céda, délivrant le pauvre Julot de sa fâcheuse posture.
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Une serrante : Une serrure. Se magner le troufion : Se dépêcher. Tomber dans les bégonias : S'évanouir.
- L'était tant ! J'avais plus une tune pour l'bigophone ! S'écria t'il.

- Comment ? Demanda Bruno.

- Rien ! Rien ! Y pige que dalle c't'oiseau, chuchota le vieux Jules.

Les trois hommes revinrent dans la salle à manger où les attendaient impatientes les trois femmes. Julot fut hué amicalement, ce qui détendit un peu l'atmosphère de ces dernières minutes. Après tout ce soir était jour de fête, alors autant en rire.

- Albertine, servez s'il vous plait, ordonna le bourgeois, tenez Monsieur, gouttez moi ce petit vin blanc d'Autriche pour vous remettre de vos émotions. Vous m'en direz des nouvelles. C'est un ami autrichien, un confrère qui m'en a fait cadeau lors de sa visite à Paris. Si cela vous intéresse, après dîner je vous montrerais ma cave, de nombreux grands crus s'y trouve, certains ont plus de vingt ans d'âge, une valeur inestimable...Vous appréciez le bon vin j'espère ?

- Oh oui ! Répondit Julot, l'pinard s'est ma spécialité, pas l'Préfontaine en plastoc, mais du bon bromure qui vous étripe le gosier, là Mmm ! Slurp !

- Gouttez moi dont celui-ci.

Julot ne se fit pas prier, il porta son verre aux lèvres comme un connaisseur, but une bonne gorgée de ce vin blanc d'Autriche et se lava les quelques dents qui lui restaient avec, pendant quelques secondes, puis avala d'un trait le reste du verre.

- Alors ? Demanda impatient Bruno.

- On l'sent passer l'pivois savonné* !

- Le pivois ???...Voyez comme il colle au palais, regardez sa robe, sa couleur, humez son odeur...

Julot mimait les gestes de Dubois Martin pour ne pas le contredire et avala son deuxième verre tout comme le premier. A vrais dire la différence qu'il faisait entre un blanc, un rouge et un rosé, ne tenait plus de la couleur que du goût. La robe, l'odeur et autres appellations des ½nologues n'avaient aucune importance pourvus que cette substance, ce liquide de vie, n'est-il pas le sang du Christ dans la Bible, le fasse décoller et planer loin de son petit monde tout gris qu'il côtoyait chaque seconde de sa misérable existence.
Le premier plat fut servit, des douzaines d'huîtres attendaient béantes de se faire engloutir par ces bouches affamées. Totoche et Julot se jetèrent sur ces coquillages telles des mouches sur un pot de confiture. C'eut été un outrage, voir un crime, d'interroger ces deux cloches durant le court instant que dura leurs assiettes. Madame Dubois Martin n'avait pas avalé trois huîtres que Julot gobait la dernière de sa douzaine. Faut dire aussi qu'il ne s'embêtait pas à décoller l'animal de sa coquille avec le couteau à huître, de presser un zeste de citron dessus, de tartiner un petit toast chaud de beurre, perte de temps inutile, il aspirait l'huître avec de grands slurp d'appréciation entre deux gorgées de vin d'Autriche. Il attaqua les toasts beurrés après les coquillages. Totoche, un peu moins rapide, dégustait, tout aussi salement, ses huîtres, sans un regard sur les maîtres de maison atterrés d'une telle tenue incorrecte, surtout Monsieur Dubois Martin qui était à cheval sur les principes de la bourgeoisie. Quand à son épouse, elle se dit qu'après toutes ces années passées dans les contrées sauvages d'Afrique noire, il était bien normal d'oublier les bonnes manières. D'ailleurs elle prit le même chemin d'imiter ses deux invités, pour les dernières huîtres restantes, en aspirant goulûment les mollusques sans autre forme de procès.
Le deuxième plat fut servit, Foie gras du Périgord sur canapé de salade verte, arrosé d'un Château Rothschild. Totoche refusa de goutter le foie gras, se sachant fragile du foie, cirrhose oblige, mais accepta volontiers un verre de bon vin. Julot, lui, qu'importe sa cirrhose, son cancer, son sida ou son palpitant, se jeta sur son assiette sans demander son reste.

- T'en boulotte* pas ma Totoche ? Il est meilleur que celui en boîte de chez « Olida » !

Bien entendu le pauvre vieux confondait, ou ne faisait aucune différence entre le pâté de foie en conserve à dix francs maximum dans les super marchés et celui qu'il avait dans l'assiette à mille deux cent francs le kilo chez les gastronomes professionnels du sud est.
Boudins blancs truffés, flambés à l'Armagnac. Les deux cloches écarquillaient des yeux de caméléons à la vue de tous ces plats succulents, préparés avec amour par la brave Albertine, défilés sur la table. Le père Julot, plus sans gêne que lui, tu meurs, ne prêtait guère d'attention aux regards qui le fusillaient à l'arrivée de chaque plat. Totoche, plus terre à terre, savait trop la différence entre ces deux mondes qu'ils côtoyaient ce soir là. Celui de la misère et de la richesse, des crèves la faim et des gaspilleurs, entre le noir et le blanc, entre le fer et le velours, entre les chiffons et les dentelles. Ce rêve éveillé qu'ils vivaient à cet instant n'était qu'aléatoire, il s'éteindra à un moment précis, lorsque ces gens bien intentionnés l'auront décidé. Deux pions sur un échiquier, deux quilles dans un bowling que le joueur dégomme selon son adresse, son agilité et sa volonté. La vieille savait que demain, elle et son Julot, allaient retrouver la rue, les cartons, la crasse, le froid, la faim et la manche. Elle se sentit soudainement malheureuse, non pas qu'elle reniait sa vie vagabonde, loin de là, jamais l'on a vu des clochards manifester leur pauvreté, se plaindre de quoi que se soit, non, mais prendre tant de bonheur et de joie en quelques heures et tout perdre en l'espace de quelques secondes était trop bête et très dur à assumer surtout pour son compagnon de déroute, son Julot qu'elle aimait tant, son homme qui se laissait aller au jeu malsain de l'argent impalpable, intouchable, un trésor fictif offert sans arrières pensées, une récompense au rôle ingrat qu'il fallait jouer et assurer malgré tout pour sauver un amour impossible entre deux enfants innocents, victimes des adultes, de la société, de la différence de deux classes sociales, la richesse et la pauvreté, tout simplement victimes de la vie.
La vieille ruminait tout cela dans sa tête, personne, trop pris à déguster leur boudin blanc truffé, ne se souciait de sa tristesse, de sa détresse passagère. Seule Sophie lisait les pensées déroutantes de Totoche. Seule Sophie savait. Seule Sophie comprenait. Elle lui fit savoir par un sourire angélique de petite fille toute aussi malheureuse qui toucha, qui blessa le c½ur de mère de la pauvre vieille et pour toute réponse à ce sourire forcé, Totoche versa une larme sur ses joues rugueuses, passée inaperçue de l'assemblée.

Ces minutes de lassitude furent coupées par l'arrivée d'un quatrième plat qui fit sursauter la vieille dame. Dinde de Noël dans sa purée de marrons. Un gigantesque volatile, doré à souhait, fumant de toute sa saveur, truffé d'une épaisse purée de marrons dont l'odeur appétissante vint lécher les babines et les nasaux de Julot, fut déposé au centre de la table.

- On s'l'attaque la cocotte les amis ! S'écria gaiement Julot, r'gardez là, bien rôtie d'cuire, ses gigots à faire bander un chevalier d'la manchette.

- On y va, on s'l'attaque Monsieur Jules, reprit Eléonore en essayant de causer « zoulou ».

- Je t'en prie Eléonore, parle français, lui lança médusé Bruno.

- Tu ne sais pas t'amuser mon cher, Monsieur Jules apprenez moi cette langue, cela m'amuse...
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Le pivois savonné : Le vin. Boulotter : Manger.


- Ben ma p'tite dame, c'n'est pas trop glandilleux*...Quoi qu'j'vous apprends ?

- Tout Monsieur Jules, tout ! D'abord expliquez moi la signification de cette phrase : « Nom d'un roubignol de curton » ?

- Maman ! S'écria Sophie.

- Bien quoi ? Je voudrais savoir.

- Vous débutez fort p'tite madame, continua Julot en souriant.

- Mon Dieu ! Se lamenta Bruno, où allons nous si ma femme parle le « zoulou » ?

La dinde fut découpée en six morceaux par les soins de Julot, ses doigts étaient plus gras encore que le plat de sauce et je ne vous parle pas de la nappe blanche...Heu ! Qui fut blanche, a présent, une imitation parfaite d'un chiffon après une vidange d'huile moteur de voiture recouvrait la table. Ceci dit, la volaille ne fit pas long feu dans les assiettes, ni la purée de marrons d'ailleurs. Il est inutile de faire allusion aux bouteilles de vin qui en aucun cas n'auraient pu tourner en vinaigre vu la vitesse de descente des fêtards. La Totoche, après son petit coup de cafard, retrouva le sourire, l'alcool aidant et sa gouaille de Titi parigot, enfin de Madame De Belleville pour la circonstance. Même le père Dubois Martin, dont le scepticisme sur l'authenticité des faits relatés par Julot le rendait fou de rage, plaisanta avec ses invités.

-Plateau de Berger- La pauvre Albertine, vaillante malgré son âge, n'arrêtait pas un instant ses allez et venues entre ses fourneaux et la salle à manger, à croire qu'elle était montée sur patins à roulettes. Le plateau de fromages composé de dix espèces différentes, fit le tour de la table. Entre Totoche et Julot, qui raffolaient de ces délices régionaux, denrées si rares pour ces pauvres gueux, le deuxième tour de service, le « rab », devint impossible.

- Si vous n'appréciez pas le fromage ou si l'un d'entre eux ne vous convenait pas, faites le savoir, lança amèrement Bruno aux deux acolytes en regardant le plateau vide.

- Quel est cui'ci ? Demanda Totoche ironiquement.
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Glandilleux : Difficile.

Bruno fou de rage ne répondit pas à cet affront et baissa les yeux dans son assiette.

- Du crottin de chèvre, répondit toute candide Madame Dubois Martin.

- Et c'calandos là ? Continua Julot.

- De la Tomme de Savoie, repris naïve Eléonore.

- Et c'morceau ? Montra Pierrot d'un ton moqueur.

- Du Brie de Meaux, répondit Madame.

- Et celui-ci maman ? Continua Sophie prit dans le jeu de ses amis.

- Du Pyrénées, répondit encore Madame Dubois Martin, fière de montrer ses connaissances fromagères aux invités et elle continua l'énumération des dix fromages...Celui-ci c'est du Carré de l'Est, celui-ci de l'Emmental, celui-là du Camembert de Normandie, quelques portions de Six de Savoie, celui-là du Bleu de Bresse et enfin du Boursin aux noix.

- Et c'picrate ? Demanda Julot.

- Ce quoi ? Demanda Madame.

Julot montra la bouteille sans répondre, les yeux plongés dans ses fromages.

- Le vin est du domaine de mon époux.

- Du Pommard 1990, répondit Bruno. A propos de vins Jules, j'ai appris par hasard que certains de vos confrères prescrivaient du bon vin pour les problèmes de circulation sanguine, est-ce exact ou c'est simplement un canular de publicitaires payés pour vendre du vignoble ?

Julot ne du pas tout saisir la question posée, mais il répondit par l'affirmatif.

- Le pinard est obligatoire m'sieur ! Ca vous décrasse les boyaux, pi quand tu te les pèles, une bonne bourre* réchauffe un bonhomme.

- Vous-même, en prescrivez-vous à vos patients ?

- Un à deux biberons par jour au temps jaune* 'vec une p'tite gnole de sirop des îles* en hivio* et tu carbures à cent à l'heure.

- Je m'excuse, je n'ai pas tout saisie votre réponse, demanda Eléonore.

- Mon père veut dire qu'il prescrit deux verres de vin par jour en été et un petit verre de rhum en plus l'hiver pour empêcher les engelures et les malaises cardiaques dues au froid, expliqua Pierrot.

- Etes-vous généraliste dans votre sinécure ou spécialisé dans une certaine médecine ? Demanda curieusement Bruno.

- J'suis toubib c'est tout ! répondit ahurit Julot d'une telle question.

- D'accord, mais je veux dire, insistait Dubois Martin, médecin en quoi ? La médecine est une science grandiose, de multiples points précis la composent, cardiologie, ostéopathie, gastroentérologie...

- Ecologie ! Lança Totoche.

- Je vous en prie Madame de Belleville, soyons sérieux...Alors Monsieur Jules ? Gynécologie ? Cardiologie ? J'en passe et des meilleurs...

- C'est ça, c'est les meilleurs, répondit Julot sans se dérouter pour autant.

- Comment cela les meilleurs ?

- J'me suis pas radiné chez vous pour effeuiller l'turbin M'sieur ! Lança le vieux Jules le nez dans son assiette.

- Comment ? Répliqua Dubois Martin faisant mine de ne pas entendre.

Pierrot, sous la table, asséna un léger coup de pied à Julot pour lui faire comprendre de répondre, une connerie si nécessaire mais le gros bourgeois buté comme un turc attendait une réponse. Julot releva la tête et lança à son interlocuteur, dans l'étonnement général et de son propre étonnement d'ailleurs :
- Toubib en pestouillards !

Comprenez médecin en malchanceux. Totoche et Pierrot qui comprenaient la langue verte, ouvrirent des yeux tout ronds.

- En pestouillards ? Repris Dubois Martin persistant, mais dans quelle catégorie classez vous cette médecine ?

Madame Dubois Martin, moins sotte qu'elle en a l'air, voyant l'embarras et la gêne de son invité intervint auprès de son époux.

- Tu nous agaces avec tes questions professionnelles, puisque Monsieur Jules te dit qu'il est médecin en pestouillards, c'est qu'il est médecin pestouillards, un point c'est tout ! Quel intérêt de savoir les origines, les symptômes, les méthodes de guérisons de cette maladie ? Tu n'y connais rien en médecine...Es-ce que Monsieur Jules te demande la valeur du dollar ? Le coût du change ? Les devises ? Les travellers et tous les aléas de l'argent ?

- Ca craint pas ! Murmura Totoche.

- Es-ce que Monsieur Jules cherche à savoir la différence entre un écu, un Napoléon et un Louis d'or ?

- Un sou est un sou ! Marmonna Totoche.

- Es-ce que Monsieur Jules te demandes les taux d'intérêts mensuels d'un compte épargne ? Les plus valus ?

- Faudrait-y savoir c'que c'est ! Chuchota Totoche.

- Es-ce que Monsieur Jules te dem....

- Oh ça va Eléonore ! Cria Bruno Dubois Martin, parles dont de tes dentelles, de tes magasins, de tes potins de bonne femme mais je t'en prie ne te mêle surtout pas de la conversation des hommes ! Ai-je raison monsieur Jules ?

- Heu !...Oui...Non...Je sais pas !

- Si nous passions au dessert papa, il est déjà onze heures, ne tardons plus pour la messe de minuit, proposa Sophie pour interrompre cette stupide querelle.

- Prenons le café, nous dégusterons le dessert au retour avec le champagne.

Albertine servit donc le café avant de se préparer pour la messe de minuit. C'était la coutume dans la maison des Dubois Martin, la bonne assistait avec la famille aux manifestations religieuses. Faut dire qu'Albertine, après vingt cinq ans de bons et loyaux services chez ces gens là, faisait partie intégrale des murs de la maison. N'avait-elle pas sa chambre d'ailleurs au rez de chaussée près de la cuisine. Et puis manquer un office religieux, surtout en ce jour saint de la naissance du Christ, fut un blasphème en vers l'Eglise pour cette vieille femme qui regrettait, avec les années en plus, sa vocation première : S½ur au diocèse des Côtes d'Armor. Mais l'amour de la bonne chaire l'éloigna du célibat et donc forcément de la vie religieuse. Elle passa devant Dieu pour le meilleur et pour le pire dans les années quarante. Son époux décédé en 70, elle entra chez les Dubois Martin pour ne jamais en ressortir. Elle lavait, repassait, faisait le ménage malgré son âge, la cuisine et même les courses avec le jardinier une fois par semaine. En récompense, outre son salaire, ses « Maîtres » lui accordait quelques concessions, un loyer vraiment désuet, si je me le permettais, je parlerais du franc symbolique, aucune note de nourriture, ni frais de blanchisserie. Elle menait sa petite vie simplement, tranquillement. Heureuse ?...Peut-être !
Sophie l'adorait pour être sa confidente les jours de cafards et puis la vieille Albertine lui avait enseigné avec brio le catéchisme et transcrit sa Foi et son amour dévoué pour la religion chrétienne. Sans être adorateurs du Seigneur, ni endoctrinés dans l'Eglise, les Dubois Martin étaient néanmoins de bons pratiquants. Ils allaient pour ainsi dire régulièrement prier le dimanche matin et les jours de circonstances, Pâques, Noël, etc....Et leur manie, sans parler de hobbies, n'enchantait guère le père Julot pas plus que la brave Totoche. Mais comme disait l'autre : « Obligations obligent ! ». Pour ne pas décevoir les bourgeois, il fallait se soumettre aux ordres sans broncher...Tel avait dit Monsieur, tel fallait obéir !
Julot n'avait, ou alors dans sa plus tendre enfance, jamais franchit le seuil d'une église. Ni pour prier, ni pour se confesser et encore moins pour visiter les lieux. Aucun prêtre, abbé, curé, dans toute la France profonde et dans la capitale ne connaissait le Sieur Jules Marnet. Même les archives ecclésiastiques et les reliques baptistaires des années suivant sa naissance avaient bannis à tout jamais l'illustre Julot. Savait-il lui-même la différence entre un protestant et un catholique ? Je ne le penses pas et s'était le moindre de ses soucis.
La Totoche en connaissait un peu plus sur le monde religieux. Enfant, elle lisait la Sainte Bible, bien avant la guerre, mais très vite son éducation fut basée exclusivement sur les livres de comptes du petit bar tabac que tenait sa pauvre mère et compter les recettes, additionner, soustraire les ardoises et les commandes, diviser, multiplier étaient ses prières quotidiennes du soir durant de longues années. A l'inverse de Julot, elle respectait quand même le Bon Dieu en se disant que si le Bonhomme l'avait mis sur le pavé dans la vie, c'était sans doute pour lui réserver une place au soleil dans l'Autre Monde et que le tri des mortels s'avérait extrêmement difficile pour lui, qu'il fallait respecter sa volonté : « Souffrir dans sa vie de mortel pour s'épanouir dans son trépas éternel ! » Telle était sa devise qui l'aidait dans les moments les plus difficiles de l'Existence.

Ceci dit, le petit groupe se préparait pour l'église. Dubois Martin décida de faire monter les De Belleville dans sa Mercedes et laissa les enfants et Albertine partir dans la petite voiture de sa fille. Ce qui fut dit, fut fait. Totoche et Julot s'installèrent confortablement à l'arrière de la grosse auto et les voilà partis sur la route. Quelques kilomètres seulement reliaient la demeure cossue à celle du Bon Dieu. Une foule assez dense de fidèles et de curieux se massait déjà dans le parvis et se précipita aux meilleures places à l'ouverture des lourdes portes.

Nos sept personnages occupèrent deux rangées de bancs sur le côté de la nef, légèrement en retrait de l'Autel. Monsieur et Madame Dubois Martin devant avec Albertine et Julot, Totoche et les jeunes tourtereaux derrière eux. La porte se ferma. L'orgue résonna accompagnant les enfants de ch½urs dans une cantate religieuse. La messe commença, les ennuis aussi...

Le prêtre, comme le veut la coutume, demanda à ses fidèles de se lever, l'assemblée s'exécuta sauf un pèlerin : Julot. Pierrot lui cogna du coude, le temps de compréhension, la foule se rassied, Julot se leva et ce petit manège désordonné tourna plusieurs fois. Julot épuisé de se lever, de s'asseoir, de se relever, de se rasseoir en décadence, s'exclama haut et fort :

- Y sait c'qui veut l'radis noir* ? Je m' dépagnote* ou j'me colloque* ?

Le prêtre le mitrailla du regard. Toutes les têtes des badauds se tournèrent de son côté dans un grand « chut ! » de mécontentement. Toute, sauf la bonne Albertine, plongée dans ses pensées. L'homélie reprit. Julot se jura de ne plus se lever. Il tint ses promesses et resta vissé sur son banc, les pieds sur le prie-dieu à contempler les statues, les vitraux et gober les mouches au passage. Là n'allait pas s'arrêter ses élucubrations, loin de là. Au moment des offrandes, lorsque le berger passa dans l'allée centrale avec un mouton bien vivant, vrai de vrai, il ne puit s'empêcher de tapoter les gigots de l'animal et de gueuler plus fort que celui-ci :

- Quels beaux beefsteaks ! J'm'en f'rais bien mon p'tit déj' de c'te tas d'laine !

Le prêtre l'ignora cette fois et continua ses incantations en vers le Seigneur qui devait se bidonner sur son crucifix de voir un tel énergumène dans sa maison. Dubois Martin restait de marbre, n'osant se retourner sur cet homme qui était cependant son invité. Son honneur de bon chrétien était en jeu, son honneur tout court d'ailleurs.
La messe se poursuivit, les chants, les bonnes paroles, les prières. On oubliait presque les quelques désagréments provoqués par ce diable de Julot en ce début de messe jusqu'au moment fatidique ou celui-ci fut pris d'un terrible hoquet à faire écrouler la Tour de Pise. Cela aurait pu passer inaperçu ou tout au moins être pardonnable s'il n'y rajoutait pas de commentaire assez scabreux.

- Hic ! 'Scusez moi ! C'est les glaires en coquille*...Hic ! Ca c'est l'décapant* !... Hic ! Excusez moi encore, c'est la bidoche...Hic ! L'coulant qui rend ses comptes.

Trop, ce fut trop pour Dubois Martin qui se retourna rouge de colère et de honte. Julot se tue soudainement avec un petit sourire narquois. La vieille Albertine n'assista pas à la scène, son esprit devait guincher avec Jésus, les yeux rivés sur son missel. Le serviteur de Dieu poursuivit son top 5O religieux, des refrains entonnés par les groupies du Bon Dieu repris en ch½ur par les bêlements du mouton de la crèche vivante. La parfaite basse cour biblique était réunie dans l'enceinte de l'église sur des airs de berceuse à assommer le plus gros des pachydermes. Il n'en fallut pas plus pour Julot et Totoche, épuisés par leur journée bourgeoise, par le festin gastronomique, que dis-je, pantagruélique, pour s'endormirent comme des enfants sages malgré les larsens de l'orgue et les canards de la chorale improvisée des bigotes et lorsque les chants se turent, pour laisser place aux murmures de la prière, deux ronflements montèrent, innocents, chatouiller les anges en haut du clocher. Les deux pauvres travestis s'en donnaient à c½ur joie de leur concert de gorges et de narines. Le curé, ce soir là, du être soulager lorsque le son des cloches de sa paroisse, annonçant l'avènement et la fin de la messe, tintèrent dans la froide nuit neigeuse. Pierrot secoua ses deux compagnons qui dormaient comme des loirs, à poings fermés, malgré l'air glaciale qui régnait dans les murs de l'église.

- Quelle belle messe, se dit Albertine, sortit de son euphorie.

Dubois Martin regagna son véhicule sans un mot. Quant à Madame, elle partagea l'humour de Julot.

- Un peu barbant ce prêtre n'est ce pas Monsieur Jules ?

- Du Con la Joie, répondit celui-ci.

- Nous rentrons boire le champagne et manger la bûche, rajouta Eléonore.

- Un instant, s'écria Totoche. Pierrot passe moi cent balles c'te plait, j'le mérite bien...

- Ouais tu le mérites, mais que vas tu en faire ?

- Z'yeutes là bas...

Pierrot regarda dans la direction indiquée. Des gens bien sapés, mis sur leur 31, chapeaux haut de forme, baise en ville en bandoulière, parapluie ouvert pour les messieurs, manteaux de fourrure sur de longues robes couvrant des bottillons à fins talons pour les dames, passaient sans scrupule, sans même un regard, sans honte, devant un vieillard usé, emmitouflé dans une vieille couverture râpée, la main violacée, gelée de la tendre dans l'espoir d'une petite pièce. Sophie eut un choc. Julot baissa la tête.

- Nous partons ! Nous n'avons pas le temps de nous attarder sur ce vaurien, s'écria, ingrat, Bruno Dubois Martin.

Totoche se retourna, s'approcha du bourgeois, le fixa de ses deux grands yeux noirs plein de haine, de mépris et de tristesse.

- Qui de vous deux est le plus heureux ? Demandez à votre miroir, lui lança t'elle de sa voix enrouée et railleuse dans un français parfait.

Dubois Martin ne répondit pas, il monta dans son auto, vexé d'un tel affront et devant sa famille en plus. Sophie tendit un billet de deux cent francs à Totoche.

- Allez lui donner Madame Totoche.

- Dieu vous l'rendra petiote, répondit la vieille en crachant par terre, signe de jurement et de promesse.

Totoche déposa le billet de banque dans la poche de l'infortuné, lui ferma sa main raidie de froid, passa son écharpe de laine autour pour la réchauffer un peu. Ensuite elle ouvrit la porte cochère et l'installa à l'abri de la brise et de la neige.

- Tiens, prend mes cibiches* et ces allumettes.

- Merci m'dame, joyeux Noël, ne cessait de répété l'inconnu.

- Chut ! On est d'la même branche mon gars, lui répondit Totoche avant de retrouver les Dubois Martin.

Déjà le moteur de l'automobile de Bruno vrombissait. Les deux miséreux, sans rien dire, montèrent à l'arrière de la voiture de Sophie. Albertine prit donc place dans la Mercedes de ses patrons.
De retour à la propriété, le bourgeois donna l'ordre d'oublier ces petits incidents de l'église et de rire et s'amuser en dégustant la bûche et le champagne millésime. Mais le c½ur de Totoche n'était plus de la fête. Julot, trop naïf, garda son éternelle bonne humeur. Il devait quand même, tant bien que mal, se résoudre à assumer son rôle jusqu'au bout. Le maître des lieux était Bruno Dubois Martin, les De Belleville seraient les serviteurs. Eléonore, qui gardait le silence depuis sa sortie de l'église, offrit l'hospitalité de la nuit à ses invités. En fonction de l'heure tardive, Pierrot accepta sans demander l'avis à ces parents fictifs, d'ailleurs n'avait-il déjà donné rendez-vous à sa belle lorsque le marchand de sable aurait déversé ses lests de sommeil sur les paupières des habitants ?
Les festivités de ce réveillon finirent sur deux coupes de champagne dont les bulles laissèrent un goût amer sur le palais de Totoche, un goût d'hypocrisie et de dominance de la part de ce bourgeois, Bruno Dubois Martin. La brave femme songeait déjà à ses réactions lorsqu'il apprendra la vérité, parce qu'un jour il saura, un jour il connaîtra la supercherie de ce soir de Noël. Un mensonge ne peut se conserver une existence entière et Totoche ne pourrait vivre avec ce terrible secret sur le c½ur. Madame Dubois Martin, malgré son air « fofolle », semblait plus ouverte sur les alinéas de la vie, plus sensible aussi sur les malheurs d'autrui. Acceptera t'elle plus aisément ce canular qui grossissait un peu plus chaque seconde ? Totoche se résolue de lui parler seule à seule, femme entre femme, dès le lendemain matin et elle s'endormie sur cette sage décision dans l'immense lit d'époque où Julot, noyé dans les couvertures et la couette en plumes d'oie, dormait du sommeil du juste piqué par la mouche Tsé-tsé de la bouteille.
On peut dire que le père Julot profitait de la situation sans se poser de questions. La vie l'avait bien trop rembarrée dans les profondeurs de la décadence, mis au rancard de la mondanité dès son enfance. Aujourd'hui il rattrapait le temps perdu, jouant de l'occasion, de la fortune des Dubois Martin. « Prend ce que la vie te donne au jour le jour sans te soucier du lendemain ». Il ne se privait pas, sachant très bien que toutes bonnes choses ne durent qu'un temps. Si les bonnes fées avaient envoyé Pierrot sur son chemin en cette période de fête, il ne fallait surtout pas les contrarier ni les décevoir, une telle occasion, une telle aubaine, une telle chance ne se reproduira rarement ou jamais dans son existence de raté de l'humanité, de reclus de la société, d'un zéro dans un ensemble de quotients intellectuels dit élevés, d'une brebis galeuse dans un troupeau de petits moutons, en quelques mots, d'une merde sur le tapis de l'évolution.






























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Une bonne bourre : Une bonne cuite. Le temps jaune : L'été. Du sirop des îles : Du rhum. L'hivio : L'hiver. Un radis noir : Un curé. Se dépagnoter : Se lever. Se colloquer : S'asseoir. Les glaires en coquille : Les huîtres. Le décapant : Le vin. Des cibiches : Des cigarettes.


.2.









Le premier debout fut Julot, avec une envie pressante de ...Je ne m'étendrais pas sur le sujet.

- Où qu'tu vas ? Lui demanda Totoche.

- Changer l'poisson d'eau* ! Répondit Julot enfilant sa jaquette.

- Combien d'tour à la tocante* ? Continua la vieille.

Julot regarda le réveil posé sur la table de nuit et répondit à sa bonne femme avant d'ouvrir la porte de la chambre.

- Six plombes du mat* j'crois qu'il est.

- Tu décambutes* comme ça ? S'intrigua Totoche en reluquant son homme.

- Ben quoi j'vais qu'pisser !

- Enfile ton bénard* au moins, si tu t'fais entôler dans les chiottes comme hier au soir, la rombière* va tomber sur le poil* en matant ton service trois pièces crier au s'cour dans ton calcif*.

Julot suivit les conseils de Totoche, il enfila son pantalon et sortit de la chambre. Il se trouva nez à nez avec le Pierrot qui lui sortait de la chambre de Sophie, les godasses à la main, la chemise débordante du pantalon. Tout penaud, Pierrot balbutia :


Changer le poison d'eau : Aller uriner. Combien de tour à la tocante : Quelle heure est-il ? Six plombes du mat : Six heures du matin. Un bénard : Un pantalon. La rombière : Vieille femme prétentieuse. Décambuter : Sortir. Tomber sur le poil : Tomber dans les pommes. Un calcif : Un slip.

- Toi ? Ju...lot ?...Qu'est ce que tu fais ?

- Comme toi, j'prends l'air, répondit-il à voix haute.

- Pas si fort tu vas réveiller les Dubois machin.

- La p'tite dort bien ? Reprit le vieux en pouffant dans son plastron.

- Chut ! Ca baigne ! Fit le jeune homme avant de disparaître dans sa carrée.

- Sacré mich'ton* ! Toujours les balloches* en fête, continuait Julot dans les toilettes du premier étage, la porte grande ouverte sans apercevoir l'arrivée inopinée de Monsieur Bruno Dubois Martin.

Celui-ci marqua un temps d'arrêt devant le spectacle qui se déroulait devant lui. Le père Julot de Belleville déballant ses petites affaires en chantant « Le temps des cerises » avec en contre fond le son des chutes du Niagara se brisant dans la cuvette.

- Hein ! Hein ! Roucoulait le sieur Dubois gêné de sa présence.

- Bonjour m'sieur, lança sans le moindre gêne Julot. J'vous laisse la place.

- La...La...La porte, Monsieur Jules.

- La lourde ? Elle est là, j'l'ai pas carotter* ?

- Une porte se ferme cher ami, repris Dubois Martin du haut de sa fierté.

- Pour être coffrer comme un marlou d'la tire* ! Macache, répondit Julot en cédant sa place.

- Une porte n'est pas faîte pour les chiens Monsieur Jules, continua Bruno.

- Ca j'm'en doute, j'ai jamais vu un clébard dans les chiottes, répondit ironiquement Julot.


Un micheton : Un jeune, un adolescent. Les balloches : Les testicules. Carotter : Voler. Un marlou d'la tire : Un voleur rusé.
Dubois Martin s'enferma à double tour dans cette petite pièce de soulagement sans répondre aux calomnies de Jules, outré de son impertinence. Quand a lui, n'ayant plus sommeil, il décida d'aller empiéter dans les appartements d'Albertine, la cuisine, histoire de casser une petite croûte avant le petit déjeuner et de s'enfiler un petit remontant. Albertine était déjà dans ses fourneaux à croire qu'elle y avait passée la nuit. Julot ne se désarma pas pour autant, plus on est de fous, plus on rie, il se retrouva bien vite attablé devant un restant de bon vin de la veille et un énorme sandwich, rien à voir avec ceux préparés par la SNCF, une tranche de jambon élastique foutue entre deux morceaux de pain de mie, retenue entre eux par ce qu'ils appellent du beurre, non rien à voir, le sandwich à Julot était digne de ce nom, un casse croûte à la française où les rondelles de saucisson débordent du bon pain de campagne fariné, beurré à souhait. Notre brave ami s'en mettait plein la panse et à bon compte.
La bonne, Albertine, tournait depuis un bon moment autour de la table, avec une envie de dire quelque chose sans savoir comment s'y prendre. Elle s'installa en face du clochard reconvertit, le regarda quelques secondes dévorer son amuse gueule de Gargantua d'avant le petit déjeuner et lui lança avec nonchalance :

- Qui êtes vous réellement Monsieur ?

Julot la fixa de ses deux grands yeux de chiens battus, avec son large sourire interrogateur, arrêta de mâcher sa pitance et lui répondit flegmatiquement, la bouche pleine de saucissons.

- M'sieur De Belleville pardi !

- Non ! Repris la bonne, qui que vous soyez, usurpateur ou ami intime de Monsieur Pierre, ne vous avisez jamais de nuire à mademoiselle Sophie. Elle est déjà si malheureuse de la bourgeoisie de ses parents.

- Mais non !...L'contraire ! S'exclama Julot déglutissant sa bouchée. J'vais vous déballer la chose, d'vous à mézigue, mais une condit...Jamais balancer la cavalerie* à vos tôliers. Il en va d'l'av'nir des moutards*. Pigé m'dame Albertine ?

- Heu ! Oui. Répondit celle-ci après avoir traduit le langage de Julot.


Balancer la cavalerie : Dévoiler le secret. Les moutards : Les enfants.

- Croix d'bois, croix d'fer, si j'mens, j'vais en enfer ! Crachez par terre lui lança t'il.

- Comment ? S'étonnait Albertine.

- Ouais repiquez le serment de Mutchelle* et dîtes après mézigue en l'vant la paluche : Croix d'bois...

- Croix de bois, répéta Albertine.

- Croix d'fer...

- Croix de fer, continua t'elle.

- Si j'mens, j'vais en enfer.

- Si je mens, je vais en enfer.

- C'est bon, glaviautez* par terre maint'nant.

Julot et la bonne crachèrent ensemble sur le carrelage quand soudain Sophie entra dans la cuisine.

- Bonjour vous deux, quel est le pacte qui vous unis ? Demanda t'elle toute rayonnante de beauté.

- Heu ! Rien, répondit Julot.

- Non, rien...Pas encore ! Rajouta Albertine.

- Monsieur Jules ne me mentez pas, reprit la jeune fille.

- Monsieur Jules allait me dévoiler le secret qui vous unis tous, poursuivit la bonne, voyant l'embarra du vieux.

Sophie s'agenouilla devant Albertine, sa confidente des grands malheurs et des jours sombres, et lui prit la main.

- Je te promets de tout te dévoiler Albertine, mais pas maintenant, pas ici, les murs ont des oreilles tu le sais bien et si papa apprenait certaines vérités, il chasserait Pierre de sa maison et de ma vie, j'en mourrais d'ennuis.

- Relève toi mon enfant, essuies tes yeux, j'attendrais le moment choisis pour écouter ton histoire. Et vous Monsieur Jules, je vous remercie de votre sincérité.

Leur conversation fut close lorsque Monsieur Dubois Martin père fit irruption dans la cuisine.

- Quel est ce complot dans ma maison ? S'écria t'il fièrement...Une émeute ?

- Une révolution ! Continua Sophie. Bonjour papa.

- Bonjour ma chérie, Bonjour Albertine.

- Bonjour Monsieur.

- Je ne vous salut pas mon brave, poursuivit le bourgeois en s'adressant à Julot, nous nous sommes déjà entrevus ce matin. Je vois que vous ne perdez pas l'appétit.

- Ah oui m'sieur Dubois, remède de toubib, toujours casser la graine* avant le p'tit déj'.

- Vous pouvez servir le petit déjeuner Albertine, Madame va descendre, Monsieur Pierre est déjà à table avec Madame sa mère.

- Bien Monsieur, répondit Albertine d'un air bête mais discipliné.

On ne s'attarda pas au petit déjeuner. Chacun reprit le chemin de sa chambre pour la toilette, même Totoche et Julot. Celui-ci prit une douche sans se faire prier pour être certain de retourner à la rue propre et digne. Quand à la vieille, elle s'offrit un dernier petit plaisir. Un bon bain.
Etendue de tout son long dans la baignoire, le flacon de sel de bain mélangé à cette eau ni trop chaude, ni trop froide, formait un bain de mousse idéal à la relaxation. Elle mirait la splendeur de la salle d'eau. Tout dans cette maison, de la cave au grenier resplendissait de beauté. Les robinets étincelaient d'un doré que l'on eut cru des lingots d'or. La baignoire, la vasque, le bidet, d'un mauve pastel, sentaient la fraîcheur et tout l'amour des jolies choses du décorateur. Même les attaches des trois magnifiques miroirs, fixés sur le mur, étaient ciselées d'une fine dorure.


Le serment de Mutchelle : Le serment du silence. Glaviauter : Cracher. Casser la graine : Manger.
Totoche couverte de mousse admirait tous les détails de ce palais d'un jour. Elle vivait un rêve éveillé qui hélas devait s'achever dans la journée lorsque les enfants le décideraient. Après tout, peut-être qu'il valait mieux que toutes ces peccadilles, ces frous-frous et dentelles, ces richesses honorablement gagnées, cessent le plus tôt possible, on prend vite le goût des bonnes choses. Réaliste, elle l'était et savait très bien que le luxe n'était pas fait pour elle.
L'appel de Pierrot brisa ces moments de contemplations et de réflexions. Totoche redescendit sur terre, elle sortit de la baignoire, s'emmitoufla dans une moelleuse sortie de bain de mousseline, mauve également, sécha ses longs cheveux cendrés qu'elle ramena en chignon tenu par quelques peignes trouvés dans les tiroirs du meuble blanc. Elle osa s'asperger du parfum des quelques flacons posés sur l'étagère de marbre rose, se pouponner le visage d'un fond de teint, cachant ainsi les crevasses et les rides sur sa peau burinée, légèrement violacée due à l'alcool, au tabac, aux rudes épreuves de la rue, les intempéries, les bagarres entre vagabonds. Elle camoufla tout simplement la cicatrice que lui à léguée la misère.
Enfin prête, Totoche descendit dans le salon où l'attendaient ses amis, impatients de rentrer sur Belleville, la fête était finie, digne dans sa robe bleue marine, fière derrière son masque de dame du grand monde, avec le charme d'une sexagénaire épanouie. Les deux jeunes amoureux restèrent bouche bée sur cette transformation. Les yeux exorbités de Julot sur celle qu'il appelait avec beaucoup de tendresse, « Ma Totoche », se voilèrent. Larmes de bonheur ? Sûrement, de voir cette bonne femme après tant d'années de vaches maigres, de mendicité, de vagabondages, anarchiste en vers la société mais sans jamais se plaindre, aujourd'hui belle comme la levée du jour, devenue pour quelques heures une dame respectée et respectable. Larmes de tristesse ? Sans aucun doute, de savoir que lui, Jules Marnet, plus connu sous le surnom de Julot, cloche de son état, ne pourra jamais redonner ces quelques instants de bonheur irréels à celle qui faisait sa vie, son unique but dans l'existence. Totoche s'approcha de lui et par ces quelques mots le rassura :

- Tu vois mon Julot, j'me suis fait un p'tit raval'ment pour qu'tu sois fier de moi d'vant les aminches d'la manche.

Julot ne répondit pas. Fier, il l'était, ô que oui qu'il était fier de sa Totoche le vieux Julot.

- M'dame Dubois, reprit Totoche, j'voudrais vous causer seule à seule, c'est possible ?

- Bien entendu, venez près du feu chère amie, répondit Eléonore, nous serons plus tranquille.
- J'n'en ai pas pour longtemps.

- Madame Totoche ? S'écria Sophie intriguée par ce mystère.

Totoche se retourna sur Sophie et lui fit un simple clin d'½il qui voulait dire beaucoup avant de s'enfermer dans le coin cheminé avec Eléonore Dubois Martin. Pierrot et Sophie allèrent retrouver Albertine dans la cuisine afin de lui dévoiler la terrible supercherie. Julot resta seul avec le maître de maison.

- Qu'a voulu dire votre épouse en parlant de manche ? demanda Bruno.

- Oh rien !...Elle causait de...De...De belotte, répondit Julot.

- Ah oui !...Au fait, si vous me faisiez quelques massages Monsieur Jules, vous savez pour mon lumbago, vous m'avez promis hier. N'étant pas dans la confidence des femmes, autant en profiter.

- Dac, mon vieux ! Allons vous patiner* les arêtes...Paddockez vous sur l'pucier*, rel'vez vos frusques, j'vais vous asticotez tout ça.

Julot prit un malin plaisir a cogner sur le dos de ce malheureux Dubois Martin, plus l'un criait, plus l'autre frappait. Un massage maison dont le bourgeois ne devrait jamais oublier.
Et vas y que je te tapote le bas des reins, remonte le long de l'échine, que je te pince les bourrelets de gras double oubliés par les années, que je t'écrase les omoplates, te frissonne les côtes, que je te tasse les vertèbres et décoince les disques. Et pour clore tout ceci, une magnifique et majestueuse gifle colossale sur les miches graisseuses et rebondies du sultan de la bonne bouffe. Ce supplice dura une bonne demie heure et tout courbaturé, Bruno Dubois Martin se releva péniblement du canapé.

- Ca va mon bô Monsieur ? demanda joyeusement et ironiquement Julot.

- Ouille ! Ouille ! Ouille ! Aille ! Aille ! Aille ! Vous n'y allez pas de main morte avec vos patients.


Patiner les arêtes : Masser. Un pucier : Un lit.

Les deux femmes finirent leur confession et tout le petit groupe se retrouva devant l'arbre de Noël.

- Ma chérie, dit Bruno à sa fille, avant de raccompagnez ces gens, si tu allais voir sur l'arbre, le Père Noël t'aurait peut-être laisser un petit cadeau ?

La jeune fille s'exécuta. Un petit colis attendait, accroché au bout d'une branche. Elle ouvrit devant l'assemblée sous le sourire hypocrite de son père.
Une petite boîte renfermait une enveloppe, et dans l'enveloppe...

Sophie poussa un petit cri, accompagné d'un long soupir, agenouillée devant l'arbre, la gorge nouée de petits sanglots.

- Es-tu heureuse ma fille ? Lui lança content de lui Dubois Martin.

- Mais papa !...Je...Je ne...

- Ce n'est rien, tu me remercieras plus tard.

- Mais écoute !...

- Chut ! Tout est arrangé, ton avenir est tracé, bientôt PDG d'une succursale. Je suis fier de toi ma chérie.

- Papa, écoute moi !...Je ne veux pas partir aux Etats-Unis.

Le sieur Dubois Martin resta interloqué sans rien dire. Pierrot tremblait de tous ses membres en voyant la convocation et le billet d'avion dans les mains de sa galante. Pour une surprise ce fut une surprise. Bruno, en secret et sans l'avis de personne, s'était arrangé avec l'un de ses collègues américains pour envoyer sa fille à Philadelphie afin de perfectionner son anglais et lui apprendre les rudiments, les manigances et les magouilles de l'argent pour pouvoir, à son retour, seconder son cher papa et prendre sa succession dans la direction de son agence l'heure de la retraite sonnée. Mais pour Sophie il n'était nullement question de devenir banquière.

- Papa, je ne partirais pas là-bas que tu le veuilles ou non ! Et pour rien au monde je deviendrais banquière.

- Nous en reparlerons plus tard ma fille et tu changeras très vite d'idée tu verras, répondit le bourgeois confient.
- Non papa !

- Le sujet est clos ! S'écria t'il d'une fermeté à faire frémir Schwarzenegger.

Sophie se tue, réfugiée dans les bras de Pierrot tout penaud. L'heure du départ sonna, la mascarade prenait fin. C'eut été un soulagement pour les invités si Bruno Dubois Martin n'eut pas l'idée « géniale » de proposer ce qui suit :

- Je serais ravi de passé le nouvel an en votre compagnie. Seulement cette fois nous nous invitons chez vous, à Belleville.

- Mais ! S'écria Julot affolé d'une telle suggestion.

- Nous fêterons ensemble le départ de Sophie, rajouta Bruno.

Les trois femmes se regardèrent. Pierrot prit la situation en main.

- C'est impossible Monsieur pour deux raisons. .La première, mes parents sont absents pour la Saint Sylvestre.

- Ah ! Vous partez en voyage ?

- Dans la famille, répondit Totoche.

- En Afrique ? Lança sévèrement le bourgeois. Et la seconde raison jeune homme pour ne pas nous recevoir ?

- La seconde raison...Je vais vous la dire Monsieur. Vous n'obligerez pas votre fille à partir à l'étranger, je la kidnapperais s'il le faut, mais vous n'irez pas contre sa volonté.

- De quel droit jeune homme osez vous vous mêlez de nos histoires de famille ? S'écria en colère Dubois Martin.

- Du droit de l'amour ! Répondit Pierrot du tac au tac, j'aime Sophie et elle deviendra ma femme que vous le vouliez ou non !

- Votre femme ! Votre femme ! Votre femme ! Petit prétentieux, je suis le maître des lieux ici...

- Cela suffit ! S'écria à son tour Eléonore.

- Je donnerais ma fille à qui je le souhaite, continua le bourgeois rouge de confusion.

- Notre fille n'est pas un objet Bruno ! Elle choisira son époux elle-même, dit d'un ton résolu Madame Dubois Martin.

- C'est ce que nous verrons...Messieurs dames, je ne vous retiens pas.

Sur ce, Bruno Dubois Martin ne salua pas ses invités. Quelque chose de maléfique brillait dans son regard. On devinait dans ses yeux hautins, le scepticisme de cette rocambolesque histoire. Trop de messes basses, de points flous, de mystères faisaient de ces gens des suspects et qu'en aucun cas il ne se laisserait berner par une calomnie si minime soit-elle. Sa dignité de bourgeois, sa réputation d'honnête homme n'allaient pas être souillées par de simples menteurs.
La machine du mal qui sommeillait dans le c½ur de cet homme se mit en marche. Qu'importe le bonheur de sa fille, mais il ferait payer à ce Pierrot l'insulte de son honneur. Mais n'anticipons pas...
Ce jour là, Monsieur Dubois Martin s'aperçut du complot monté contre lui sans pour autant connaître le but, les raisons, le pourquoi, le comment ni les protagonistes de cette énigme. Son épouse lui devait quelques explications.





















Le bourgeois « mauvais homme » convoqua son épouse après le départ des « De Belleville ». Le maître de maison s'installa dans son bureau de ministre face à sa femme soumise à ses ordres. Eléonore attendait les jérémiades et les remontrances lors de l'interrogatoire de son époux.

- Donne moi une explication je te pris Eléonore, que signifie cette mascarade ?

- Quelle mascarade ? Répondit celle-ci, mimant l'ignorance.

- Qui sont ces gens ? Repris Bruno.

- Ah ! C'est dont ça, doutes-tu de ces charmantes personnes ?

- Monsieur De Belleville est médecin comme moi je suis curé !

- Allez dont à confesse cher ami !

- Son épopée africaine n'est que baliverne et ce jeune homme, imposteur de son état, n'étudie pas plus les dialectes que moi le Coran ! Alors j'aimerais connaître ton opinion et à quoi jouez-vous dont toutes les trois ?

- A rien cher ami, à rien, répondit Eléonore.

- Assez de me mentir ! S'écria le bourgeois, je vois votre manège, les messes basses, les clins d'½il derrière mon dos, que signifie tout ceci ? A quoi rime ce mystère ? Serais-je trop bête pour comprendre ?

- Oh ! Calmez vous Bruno, s'exclama la dame, personne ne vous traite d'idiot, aucun mystère n'a lieu dans cette maison sinon le votre, pourquoi m'avoir caché cette histoire des USA ? Vous auriez pu demander mon avis, concerter votre fille avant de décider pour elle. Et puis que cherchez vous au juste ? Briser le bonheur de Sophie ? Serait ce la jalousie qui vous pousses à chercher le mal là où il n'y en a pas, ou votre imagination déraille t'elle ? Ces gens sont honnêtes un point c'est tout !

- Ces gens m'ont trompés, salis et vous êtes dans la confidence, vous, Sophie et peut-être même la bonne ?

- Oh ! Laissez Albertine à ses fourneaux je vous prie. Raisonnez-vous un peu puisque je vous dis qu'il n'y a pas lieu d'ameuter la CIA ni le FBI. Ces gens n'ont rien fait qui puisse vous déshonorer...Et parlons en de votre honneur !

- Le mensonge est un déshonneur, et je n'accepterais aucun usurpateur sous mon toit, aussi j'interdis Sophie de revoir ce jeune homme tant que je n'aurais eu d'explications valables. Et puis son voyage lui fera oublier ce petit dévergondé. Je lui ferais part de ma décision à son retour.

- De quel droit ? Sophie ne mérite pas un tel affront de la part de son père et j'ai mon mot à dire, moi je l'autorise à revoir Pierre de Belleville avant son départ pour les States.

- Vous autorisez ! Vous autorisez ! Occupez vous dont de vos ½uvres de charités, moi je m'occupe du devenir de ma fille...Qui porte le pantalon ?

Le ton montait dans la demeure des Dubois Martin.

- Ne montez pas sur vos grands chevaux, vous allez chuter ! Mais regardez vous mon pauvre ami, rouge de colère et de honte, ces gens ont bien plus de mérite dans leur misère que vous dans votre richesse...

- Comment ? Vous dîtes ? Vous me parlez de misère ?

- ...Vous m'éreintez ! S'écria Eléonore confuse de sa gaffe, vous discutez dans le vide, j'en ai assez de vous entendre, je monte dans ma chambre.

Bruno resta seul dans son bureau en grommelant, faisant les cents pas de long en large.

- Ces gens ont bien plus de mérite dans leur misère, m'a-t-elle dit ?...Dans leur misère ?...Leur misère ?

Il esquissa un petit sourire sournois en hochant la tête de bas en haut. Un sourire qui laissait présager le pire pour les jours à venir.

Cependant à Belleville, Sophie arrêta la voiture devant un restaurant rapide à l'enseigne américaine, elle ne pouvait quitter ses amis comme ça, bêtement, aussi décida t'elle de leur offrir un dernier repas avant de retourner à Saint Cloud, chez ses parents.

- Comment on était Sophie ? Demanda Totoche.

- Très bien...Qu'avez-vous dit à ma mère ?

- La vérité.

- Mon Dieu ! S'écria Sophie.

- J'ai fait une gourance* ? Repris, inquiète, Totoche.

- Oui et non, répondit la jeune fille sans vouloir offenser la vieille, maman ne peut tenir un secret, aussi à cette heure mon père doit être au courant de toute cette machination.

- Ah ! S'exclama désolée Totoche.

- Qu'importe, reprit Pierrot, ton père n'est pas dupe ma chérie, il s'est aperçu de quelque chose bien avant les aveux de Totoche.

- J'en ai peur et tout ceci ne va pas rester sans échos, répondit Sophie, mais cela n'a plus grande importance, je vais partir pour les Etats Unis, je ne pourrais t'oublier Pierre mais toi pourras-tu attendre mon retour dans un an ?

- Mais il est hors de question que tu partes là-bas si tu ne veux pas y aller ma chérie.

- Je ne peux aller contre la volonté de mon père sanglotait Sophie.

- Mais pourquoi ? A t'entendre, je suis presque heureux d'être orphelin...Je vais allez dire la vérité à ton père, se décida Pierrot, je me fous de sa réaction mais notre amour ne doit pas butter sur l'humeur d'un bourgeois gros et gras, baignant dans sa fortune.

- Pierre, c'est de mon père que tu parles, ai un peu de respect s'il te plait, réprimanda Sophie.

- Du respect ! Du respect ! Excuse moi ma chérie, mais je n'ai de respect qu'avec des gens dignes de mon amitié. Et lui a-t-il du respect pour nous ? A-t-il du respect pour toi ? Je ne sais même pas s'il se respecte lui-même ?

- Tu as sûrement raison mon Pierre, mais que veux-tu que je fasse ?

- Lui dire les quatre vérités et que son voyage il se colle là où je pense ! Tu es majeure Sophie, tu ne vas pas rester dans le cocon familiale toute ta vie...

- Qu'il cause bien, murmura Totoche.

- ...Dans ce cas, autant rompre maintenant et toi entre au couvent !

- Facile à dire, mais pas facile à faire mon Pierre, répondit découragée Sophie, tu ne connais pas mon père, il est capable de tout...De tout !

- Je peux jacter* ? Interrompit Julot. Moi j'me débine*. Fini pour moi de jouer les charlots d'vant cet aristo. J'tire le rideau. Au l'ver du soleil, j'prend mes gambettes et j'retourne à Paname, Totoche avec mézigue. Not' place est au trimard* pas chez les galures*.

- Mon Julot a raison, poursuivit la vieille, on n'peut plus t'aider maint'nant.

- Je sais, c'est sympa d'avoir accepté. P'têtre qu'un jour on s'reverra, répondit Pierrot.

- P't'être ben ! Mais l'plus tard...Tu verras fiston, tout finira par s'arranger, Foi de Totoche.

- Merci la vieille, t'es bien bonne.

En fin de soirée, Sophie du repartir chez elle, laissant son amour et les deux vagabonds sur le pas de la porte cochère de l'immeuble de Belleville. Pierrot offrit l'hospitalité de la nuit à ses deux amis, la concierge ne fut pas du même avis.

- Doucement dans les escaliers, la mère Monique est dans sa loge...

Pierrot n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'une tornade sortie de la loge en furie. Une gueulante pas possible, à faire écrouler les murs, déjà délabrés de la bâtisse, éclata. Le quartier venait d'apprendre que deux intrus s'étaient introduis au 28 de la rue Ramponeau, chez la mère Monique.


Une gourance : Une erreur. Jacter : Parler. Se débiner : S'en aller. Un trimard : Un vagabond. Un galure : Un bourgeois.

- Foutez moi le camps d'ici. Les visites sont interdites, vous le savez monsieur Margowsky, à la prochaine intrusion d'inconnus sans mon autorisation, je vous fiche à la porte !

- Mais madame, je pair mon loyer ! ces gens sont des amis.

- Je n'veux pas le savoir ! faut demander pour recevoir, vous connaissez le règlement.

- Mais j'vous l'demande...

- Trop tard ! seuls les parents sont acceptés et vous êtes pupille de la Nation. Je vous fais déjà une fleur en autorisant la petite demoiselle qui vient de temps en temps. Ici c'n'est pas un hôtel ni le souk. Pas d'aller et venu alors messieurs dames, la porte est là. Dehors !

- Vous n'avez pas le...

- Chut ! Coupa Totoche, nous allons partir, viens Julot on déguerpis.

- Mais attendez ! S'écria Pierrot.

Totoche et Julot redescendirent les quelques marches, la vieille jeta un regard de dégoût en vers la concierge qui baissa les yeux avant de s'enfermer dans sa loge. Pierrot les suivit dehors...

- Excusez moi les amis, revenez cette nuit quand c'te garce dormira.

- Non Pierrot, on s'tire ! remercie c'te vieille pouffiasse, pi si tu t'baguenaudes vers l'Alma un d'ces quatre, p't'être qu'on y sera, arrête toi boire un jus.

Les deux cloches s'éloignèrent, Pierrot remonta déçu et triste, en maugréant des mots austères en vers la mère Monique qui guettait derrière ses rideaux. Elle ne l'emportera pas au Paradis.
Revoilà les deux pauvres gueux allant clopin-clopant à le recherche d'un abris pour la nuit. Le froid vif engourdissait les quelques badauds errant sur les grands boulevards. Leurs compères d'infortune les regardaient d'un mauvais ½il, eux nippés comme des princes, dormir à la belle étoile paraissait louche et pas question donc de s'inviter autour d'un feu. Le temps, avec la crasse et la faim leur rendra une allure plus digne de vagabond mais pour ce soir nos deux acolytes se firent un petit nid douillet dans l'arrière cour d'un magasin restée ouverte par oubli où une quantité de cartons les protègera si c'n'est de l'humidité, au moins du froid.

C'est dans ce contexte de solitude et d'abandon, serrés l'un contre l'autre qu'ils s'endormirent d'un sommeil entrecoupé de frissons et sans doute de mauvais cauchemars.





































.3.









Au petit matin, Monsieur Dubois Martin prit le chemin de sa banque accompagné de sa fille qui travaillait également dans cet établissement. La veille, une discussion assez mouvementée solutionnait l'indifférence que l'on pouvait lire sur ces visages défaits et graves de ces deux êtres. Dubois Martin était décidé coûte que coûte à mettre un terme à la liaison de sa fille unique avec ce jeune malotrus qui l'avait outrageusement humilié et trompé, quoi que ne sachant pas très bien les raisons et l'origine de la supercherie, il téléphona au service des renseignements de France Télécoms afin de connaître l'adresse et le numéro de téléphone de ce docteur de Belleville. Bien entendu la réponse fut négative, aucun médecin ne portait ce patronyme dans le quartier pré cité, ni dans la capitale d'ailleurs.
Il engagea donc un certain Monsieur Henri Grosset, grand ami de la famille Dubois Martin et détective privé à ses heures, afin d'enquêter sur ce fameux « docteur » et de sa soit disant famille, seul renseignement qu'il possédait, vu le silence de son épouse, de sa fille et de sa bonne, qui elles connaissaient pourtant la vérité.
Pour son honneur, il se devait d'aller jusqu'au bout de sa colère et faire payer ce mensonge à qui de droit mais surtout, il craignait pour sa fortune. Il pria donc sa fille, du moins jusqu'à son départ pour l'Amérique, de ne plus revoir le jeune homme jusqu'à nouvel ordre et pour plus de sécurité, il lui confisqua les clefs de sa voiture offerte le jour de ses dix huit printemps, lui interdisant également de téléphoner ou de répondre aux appels.
Sophie, ignorant les recherches entreprises par ce Monsieur Grosset, par amour de Pierre, se plia aux exigences de son tyran de père, préférant rompre maintenant malgré le mal qui lui déchirait le c½ur pour ne pas atténuer les conséquences déjà dramatiques de ce rocambolesques mensonge et ainsi diminuer les risques d'ennuis à son Pierrot, à Totoche et à Julot. Avec le temps, peut-être que l'amour triomphera ou que l'oubli remportera.
Quand à Eléonore, elle vivait ce drame sans trop se soucier du vaincu et du vainqueur, elle avait un parti pris tout simple, celui de ne pas se mêler des affaires d'autrui, trop occupée aux après midi de bridge, aux thés dansants avec ses amies de la haute société parisienne ainsi que la direction d'un club du troisième âge réservé aux retraités de la banque de son époux.
Henri Grosset passa donc sa journée et celles qui suivirent entre Saint Cloud et Belleville, il étudiait les différentes hypothèses que lui suggérait Bruno Dubois Martin, notamment la machination de ces trois vagabonds : Entrer dans la noble famille des Dubois Martin par l'intermédiaire de Sophie, qui d'un mariage ferait profiter de sa fortune son époux, Pierre Margowsky en l'occurrence ainsi que sa belle famille Julot et Totoche. Tout ce complot tramait autour de l'argent familial, Bruno en était certain. Bien résonné et c'est cette hypothèse que retint le détective privé. Il ratissa Belleville afin de mettre déjà la main sur ce jeune homme surnommé « Pierrot de Belleville ». Son résonnement se portait comme suit : les gens de la rue usant de pseudonyme sont généralement des personnes connues dans les lieux publics, des familiers de bars, commerces, marchés, etc., etc. Par déduction, notre Hercule Poirot à la française prit position d'interroger tous les cafetiers du quartier sans trop de succès d'ailleurs, beaucoup d'entres eux connaissaient effectivement Pierrot, soit, mais nombreux aussi se taisaient, les curieux étant indésirables et toujours désignés du doigt, considérés comme louches et mal appréciés dans ces endroits. Cependant l'un d'entre eux laissa échapper un indice qui n'entra pas dans l'oreille d'un sourd, Henri Grosset était sur le pied de guerre, donc à l'affût du moindre renseignement concernant son enquête.

- Si je connais l'Pierrot ? Il bosse sur le marché de temps en temps à vendre des fruits et légumes.

Sans plus tarder, notre détective se rendit sur place, au comble de la chance, ce jour était jour de marché ! Il se résolu d'inspecter discrètement tous les étalages de fruits et légumes pour ne pas ameuter les marchands et rester dans l'incognito. La persévérance paie...Le prénom de Pierrot fut cité plusieurs fois à l'un des étals. Henri Grosset se mêlant à la foule repéra, sans intervenir, le jeune homme répondant à ce surnom, puis son visage enregistré en tête, il s'attabla à la brasserie située en face du marché et attendit, devant un bon chocolat chaud, l'heure du ré emballage des étalages et le départ du suspect.
Quand vint le moment, Pierrot amena sans se douter le détective chez lui, caché derrière une automobile en stationnement, celui-ci nota l'adresse sur son calepin et sonna à la porte de la loge lorsque Pierrot disparu dans les escaliers.

- Bonjour madame.

- C'est pourquoi ? Lança la mère Monique, ici pas de représentants, ni colporteurs !
- Non je ne suis pas représentant, encore moins colporteur, répondit le détective.

- Que voulez-vous alors ? Les visites sont interdites chez moi, repris la bonne femme de son air aimable.

- Je suis détective privé. Henri Grosset.

- Et moi la baronne de Rothschild...

- Je vous assure, affirma Grosset en fouillant dans sa poche.

- Détective ? Ca existe ça ? J'croyais qu'on voyait ces gens là que dans les films...

- Et non, voici ma carte.

La concierge jeta un ½il sur la carte du détective et ajouta :

- Et que voulez-vous, Monsieur le détective ?

- Y a-t-il un certain Pierrot de Belleville logeant ici ?

- C'est écrit sur la boîte aux lettres ! Vous ne savez pas lire ?

- Pierrot de Belleville n'y figure pas.

- Pierre Margowsky ! S'écria la logeuse.

- Pierre Margowsky ? Repris Henri Grosset.

- Vous êtes sourd ? Il vient de monter, mais pour le voir vous attendrez qu'il redescende, les visites sont interdites pour tout le monde.

- Non, je vous remercie, je ne compte pas le voir, tout au moins pas pour le moment. Adieu Madame.

- Encore un qui n'sait pas c'qui veut, se dit la mère Monique en claquant sa porte.

Henri Grosset sortit de l'immeuble et téléphona à la première cabine.

- Allo ! Monsieur Dubois Martin ? Bonjour, Monsieur Grosset à l'appareil...La chasse est bonne, je connais à présent l'adresse de ce Pierre Margowsky.

- Margowsky ??? Répéta Bruno.

- Pierrot de Belleville est un surnom.

- Margowsky, un polack par-dessus le marché ! Très bien, savez vous qui sont ces Jules et Rosemonde de Belleville ?

- Pas encore, chaque chose en son temps mais l'enquête s'avère assez facile...Je ne quitte pas d'une semelle ce Margowsky, il me mènera certainement à ses complices. Je vous tiens au courant cher Monsieur.

- Bien, bien, n'hésitez pas à m'avertir s'il y a du nouveau, au revoir Henri.

Le détective raccrocha le combiné téléphonique et regagna sa planque derrière l'auto. Pierrot redescendit de sa chambre de bonne dans la soirée afin de prendre des nouvelles de son amour par le téléphone. Hélas pour lui, Monsieur Dubois Martin lui raccrocha au nez. Il essaya le lendemain matin, le surlendemain, toujours épié par Henri Grosset, en vain, le bourgeois débranchait le téléphone dans la journée et remettait la ligne en service le soir en rentrant de sa banque. Sophie désespérée refusait de défier une nouvelle fois son père en contrevenant aux ordres et discuter de ses opinions pour ne pas allez à l'encontre de nouveaux ennuis mais pourtant elle acceptait difficilement cette rupture si soudaine sans un mot, sans une explication à son amoureux. Son c½ur vacillait entre le respect de son père et l'amour de Pierre. Et l'heure du départ approchait, prévu le 4 janvier après les festivités de l'an nouveau, nous étions déjà le 29 décembre. Six jours qu'il restait. Six jours pour que tout s'arrangent. Six jours pour retrouver son Pierre. Mais où ? Mais quand ? Mais comment ?
De son côté Pierrot était bien décidé à ne pas baisser les bras, il avait une idée en tête, retourner à Saint Cloud afin de s'expliquer en tête à tête avec ce bourgeois aussi bête que riche, c'est dire l'importance de sa connerie et je suis poli, et demander la main de sa bien aimée. Mais d'abord quelques conseils de ses amis de l'Alma lui seraient de bonne augure et d'un précieux secours, aussi il se décida d'aller les retrouver suivit malheureusement par le détective privé plus buté qu'un ours.
Il lui fut aisé de retrouver la trace des deux vagabonds. A cette heure tardive de la soirée, ils ne pouvaient qu'être emmitouflés l'un contre l'autre sur le quai de Seine sous le pont de l'Alma, leur domicile d'hiver.
En effet, Julot harnaché dans son costard trois pièces de Noël, comme un chevalier dans son armure, un peu plus sale, avec une barbe éparse de quelques jours, poussait la goualante de la Grande Fréhel, de sa voix rauque, barytonné au vieux rouge, bouteille plastique d'un litre et demi à quelques balles dans les super marchés dont je tairais le nom, tandis que la vieille Totoche préparait la guitoune en faisant chauffer au bain marie une boîte de cassoulet dérobée à l'étal du même super marché, sur un petit feu de bois attisé par des cageots et du papier journal. La nuit était tombée, le froid avec. Pierrot leur fit la surprise de sa visite.

- Té la vieille ! Mate un peu qui qui vient par chez nous, s'écria le Caruso de la déglingue.

- Qu'est ce qui te trimballe par là Pierrot ? T'y viens pas pour t'balancer dans la sauce* ?

- Non rassures toi Totoche, j'viens causer un peu.

- Et ta poulette ? Demanda Julot.

- Justement, c'est d'elle que j'veux vous parler, répondit tristement le jeune homme.

- J'paris qu'tu l'as pas r'vu d'puis la grosse bouffe chez son daron ?

- Comment t'as d'viné Totoche ?

- J'ai vécue fiston. J'sens qu'ça va s'gâter encore, répondit Totoche.

- J'essais de téléphoner tous les jours depuis Noël, dans la journée ça sonne occupé et le soir on me raccroche au nez. J'crois bien qu'Sophie ne veut plus m'voir, rajouta pierrot désespéré, elle va partir chez les ricains sans même me dire au revoir.

- Dis pas ça mich'ton. C'est son dab qui la r'tient.

- J'veux bien t'croire Totoche, mais comment faire pour en être sûr ?

- Arpente le pavé* de Saint Cloud, d'vant le domicile des boss*. Essais d'voir la vioc* quand son jule est au turbin, elle a une bonne tronche la rombière, m'enfin la mère Dubois machin chose, p't'être qu'elle te causera un peu plus, conseilla Totoche.

- Ok ! J'vais à Saint Cloud...

- Chut ! Ecrasez là, s'écria soudain Julot.

- Qu'est ce qui t'arrive Julot ?

- Y'a une taupe* dans l'coin qui nous mouchte*, suis sûr !

- J'entends rien, répondit Pierrot.

- Mézigue itou* ! Mais si l'Julot l'a dit c'est qu'c'est vrai y'a quelqu'un ! Toutes ces piges* passées au gnouf lui ont mis des esgourdes* de clébards.

Les deux hommes firent le tour du bivouac. Derrière les piliers du pont, personne. Dans les embarcations amarrées à cet endroit du fleuve, personne. Dessus le pont, personne.

- T'es sûr qu'c'est pas l'rouquin* qui t'a causé ? Lança ironiquement Pierrot.

- Suis sûr qu'on nous mouch'tait p'tit. A cré* à tes abattis. J'sens comme un coup d'arnaque.

- T'inquiète pas vieux, répondit le jeune homme, personne n'a encore « baisé » l'Pierrot d'Belleville et j'pars maint'nant à Saint Cloud pour avoir une explication avec ce galure, mon futur beau papa.

- Tu r'viens nous déballer ta converse petit ?

- Ouais Totoche, j'repasse demain soir, promis juré !



La sauce : La rivière. Arpenter le pavé : Courir les rues. Le boss : Le bourgeois. La vioc : La vieille. Une taupe : Un espion. Moucheter : Espionner. Mézigue itou : Moi aussi. Des piges : Des années. Les esgourdes : Les oreilles. Le rouquin : Le vin. A cré : Attention.





Pierrot s'éloigna. Les deux cloches s'installèrent autour du feu pour déguster le cassoulet qui frémissait dans la boîte de conserve. Le vieux Julot
se sentait épié, surveillé, son intuition ne le trompait que très rarement. A force d'habitude de toutes ces années où son héroïsme dans les casses et les fric-frac des nobles propriétés payaient. La bonne époque quoi ! Une seule fois son flair lui a fait défaut, bilan : Cinq ans derrière les barreaux juste avant sa rencontre avec Totoche, alors pensez bien qu'il était sur ses gardes le vieux. Au moindre bruit suspect, au moindre regard indiscret, il bondissait comme un chien d'arrêt puis tournait en rond, faisait les cent pas, reniflait jusqu'à la découverte de sa proie. Mais ce soir là c'n'est pas Julot qui trouva son gibier, mais l'indésirable qui vint au devant des deux cloches.

- Bonjour Messieurs dame.

- ???

La brave Totoche laissa tomber la gamelle, surprise de la visite d'un inconnu à cette heure tardive de la nuit. Un faillot du cassoulet, passé en travers dans le gosier du vieux Julot, lui provoqua une toux à lui arracher les poumons et quelques crachats par ci, par là, à faire vomir le père Landru, salua l'intrus.

- Qui ?...Qui ?...Qui c'est qu'vous êtes ? S'écria Julot remit de son étouffement.

- Un ami de Monsieur Margowsky.

- Margo qui ?

- Pierrot de Belleville, vous connaissez ?

- T'es d'la flicaille ? Demanda Totoche.

- Vous connaissez ce Pierrot de Belleville n'est ce pas ? Reprit l'inconnu, il quitte à peine cet endroit.

- T'as ton carton d'poulet* ? Redemanda la vieille.

- Et les Dubois Martin, vous connaissez ? Poursuivit Grosset sans s'attarder sur les questions de Totoche.

- Donne ton blaze, déballe ton pedigree, montre moi ton image* de frère de l'attrape* et t'auras p't'être des réponses à ta chansonnette*, s'écria Totoche sans se débiner devant cet homme qui se prenait pour Dieu le Père avec ses allures d'inspecteur Javert.

- Mon identité n'a pas d'importance, moi je vous connais, vous êtes Rosemonde de Belleville dite Totoche et vous Jules de Belleville, allias Julot, les soit disant parents de ce Pierre Margowsky. Vous avez usurpé la profession de médecin alors que vous vivez dans la misère. Miséreux clochards !

- J'vas lui...

- Laisse le causer mon Julot, p't'être ben qui va déballer l'pourquoi qu'il est v'nu ce bô Môsieur, demanda sans s'inquiéter Totoche.

- Je suis venu pour en savoir plus sur votre complot.

- Complot ? Quel complot ? S'interrogea la vieille. Et pis ça va tes conneries, moi j'cause pas aux pingouins* que j'connais pas. Qui t'encarre* ici ? Qui te casque* pour nous cuisiner ?

- Monsieur Dubois Martin lui-même. Je suis détective privé et j'enquête sur votre trio de malfaiteurs qui prétendez à la fortune de ce brave homme.

- Salaud ! Enfoiré ! j'vais t'trucider la tronche, s'pèce de serinette*, s'écria Julot en s'élançant vers Henri Grosset.

Ses grosses mains de miséreux secouaient le pauvre détective privé comme un prunier. Rouge de colère et de pinard. Les injures pleuvaient. La Totoche gueulait tout ce qu'elle pouvait pour séparer les deux ennemis, puis soudain sa respiration se fit haletante, elle se tint la poitrine et vacilla dans une quinte de toux plus forte et plus glauque qu'à l'habitude, du sang mêlé à sa salive gicla de sa bouche. Julot lâcha prise en voyant sa vieille tituber. Grosset en profita pour prendre congé, les jambes à son cou il s'éclipsa tout retourné par cette altercation mouvementée et imprévue, il grommelait sa vengeance en oubliant même son chapeau.


Un carton de poulet : Une carte de police. Ton image : Ta carte. Un frère de l'attrape : Un policier. Une chansonnette : Un interrogatoire. Un pingouin : Un individu. Encarrer : Envoyer. Casquer : Payer. Une serinette : Un maître chanteur.


- On se reverra ! On se reverra ! Cria t'il aux deux manants lorsqu'il fut hors de portée des poignes de Julot.

Celui-ci déboussolé et désemparé de voir sa Totoche dans cet état ne savait que faire.

- Tiens la vieille, gerbe dans l'galure du ripoux...Ca va mieux maint'nant ?

- C'est pas jourd'hui qu'vais casser ma pipe, t'inquiète mon Julot. Te fais pas de mouron, j'ai l'battant qui tremblote un peu mais y va t'nir encore un bon moment !

- Reste pieuter sur la couvrante la vieille, mézigue j'vais m'mettre près du rif pour c'te noille.

- Wallou ! Files toi sur les toiles près d'moi mon Julot.

Le pauvre vieux s'exécuta, il se glissa sous la couverture près du feu, auprès de sa totoche. Ils restèrent ainsi quelques minutes à regarder les étoiles qui scintillaient entre deux passages de nuages noirs, sans rien dire, sans même songer à leur maigre repas interrompu par la venue inopinée de cet énergumène sans grande vertu nommé Henri Grosset, au service de sa gracieuse majesté Bruno Dubois Martin.

- Totoche tu pionces ? Demanda Julot.

- Non pas encore, répondit celle-ci.

- Ca baigne pour toi ?

- Un chouia d'mieux que tout à l'heure.

- Tu m'as foutu la chiasse t'sais la vieille.

- J'tirais pas ma crampe non plus mon vieux...T'sais, repris Totoche, c'te combine de gugusse commence à m'chatouiller les mollets !

- Mézigue itou, repris Julot.

- Va falloir que j'me mêle un peu de c't'embrouille, si les deux moutards on l'béguin l'un pour l'autre, faut y qui s'retrouve et c'est pas c'te zèbre plein la bulle de Dubois machin chose qui posera des contrecarres*. Y faut qu'j'y fourre mon nez dans c'tas d'mistoufles*...Qu'est ce t'en pense Julot ?

- J'te file le train. Où qu'tu vas moi j'y vas ! Répondit celui-ci.

- Laisse rappliquez l'môme de Saint Cloud qui débagoule* c'qu'il a zieuté chez l'rupin et j'te jure qu'on va s'poiler*, foi de Totoche.

Cependant à quelques kilomètres de Paris, chez les Dubois Martin, tout était éteint. Pierrot aurait une sérieuse discussion avec le maître des lieux quitte à passer la nuit dans le jardin malgré le froid, mais il reverrait Sophie afin de l'entendre dire de vive voix que leur amour était rompu entre eux deux. Il s'installa dans la verrière, derrière la maison, à l'abri des courant d'air, parmi les roses et les semis divers en gestation durant l'hiver. Son attente allait porter ses fruits puisque vers 7 heures 30, le lendemain matin, le gros bonhomme sortit de la maison accompagné de sa fille comme à l'accoutumé pour se rendre à la banque au c½ur de la capitale. La mine grave du pacha, l'air triste de Sophie paralysa quelques secondes Pierrot, mais il se ressaisit, prenant son courage à deux mains, il s'immobilisa sur le petit chemin, barrant ainsi le passage de l'auto s'apprêtant à quitter la grande demeure.

- Qu'est ce qu'il vient faire chez moi ce petit rigolo ? S'écria Dubois Martin surprit par l'audace du jeune homme.

- Papa, laisse le je t'en prie, supplia Sophie.

- Toi tu restes à l'intérieur, je vais lui botter les fesses à ce petit voyou.

Bruno sortit en furie de son auto. Sophie, la tête dans les mains pleurait à chaudes larmes.

- Fiche le camps de chez moi, hurla Bruno, ou j'appelle la police, Bandit ! Brigand !

- Je veux juste vous parler Monsieur, répondit Pierrot calmement.

- Et moi je ne veux rien entendre d'un vaurien, d'un menteur et d'un escroc.


Des contrecarres : Des empêchements. Des mistoufles : des ennuis. Débagouler : Raconter. Se poiler : Rigoler.
- Pourquoi m'insultez-vous ? Demanda le jeune homme, je veux simplement connaître les raisons de cette interdiction de revoir votre fille.

- Ma fille n'est pas faîte pour un vendeur de légumes à deux sous ! Et puis c'est ma fortune que tu vises chenapans, mais toi et ta bande de...De...De « Zoulous », finirez tous en prison je vous l'assure.

- Quoi votre fortune ? j'aime Sophie et je veux l'épouser. Votre pognon vous pouvez l'emporter dans votre caveau, j'en ai rien à foutre ! Et tant que je n'aurais pas eu une discussion avec Sophie, je ne quitterais pas votre maison ! Hurla décidé Pierrot, Vous pouvez me rouler dessus si ça vous chante, je ne bougerais pas...J'attends !

Bruno Dubois Martin remonta dans son véhicule et démarra, prêt à s'élancer sur Pierrot qui faisait toujours barrage de son corps avec sa dégaine de Lucky Luke, sous les yeux à demis ouvert de Madame Eléonore Dubois Martin penchée à sa fenêtre, se demandant d'où provenaient ces éclats de voix.

- Il veut jouer les fins limiers avec moi, attend, il est ici dans ma propriété, légitime défense donc, grommelait le bourgeois.

- Non papa, tu ne vas pas faire cela ! S'écria à son tour Sophie.

- Ne t'occupe pas de ça toi ! Lança méchamment Bruno à sa fille, c'est une histoire entre ce malfrat et moi.

- Non papa ! J'ai tenue ma promesse, je n'ai pas revue Pierre, ni même téléphoné comme tu me l'avais demandé, s'il est ici aujourd'hui c'est de ta faute. Pierre m'aime et je l'aime aussi, tu ne m'empêcheras pas de lui parler.

- Sophie reste ici !

La jeune fille sortit de l'auto en claquant la portière sous l'½il stupéfait de son père. Elle s'élança dans les bras de son galant et le fixa dans les yeux en retenant ses larmes pour trouver la force nécessaire à prononcer ces paroles :

- Mon chéri je t'aime, si tu m'aimes aussi, pars et ne reviens plus ici. Les choses s'arrangeront d'elles mêmes. Je dois causer une bonne fois pour toute à mon père et le décider à accepter notre union, mais pour l'instant disparaît.

- Et ton voyage aux Etats-Unis ? Dans cinq jours tu t'envoles pour un an et tu me demandes de ne plus te voir cette semaine ! Non Sophie, je veux être à tes côtés, je veux être une sangsue, je veux t'aimer avant ton départ.

- Il n'y aura pas de voyage ! Je ne pars pas Pierre.

- Et ton père ?

- Je suis majeure et vaccinée, tu me l'as assez répété mon chéri. Je ne veux pas de son voyage, je ne veux pas de sa banque ni de son argent. Je te veux toi et rester moi même, fidèle à tes côtés avec plein d'enfants dans notre maison. Je veux vivre pleinement sans être aux ordres de qui que ce soit et surtout pas de mon père. Alors va, disparaît, je te contacterais d'ici à cinq jours.

- Mais si ton vieux refuse ? Insista inquiet Pierrot.

- Alors je prendrais mes responsabilités.

Sophie embrassa tendrement sur les lèvres son amour, sous le regard médusé de son paternel recroqueville derrière le volant de son auto. Pierrot tout penaud et quelque peu rassuré regarda une dernière fois sa bien aimée ainsi que cet homme dont le mépris et le dégoût lui prodiguaient des envies morbides de le voir coucher entre quatre planches étouffé par des liasses de billets de banque et pour honorer sa présence en ces lieux maudits, le jeune homme, les yeux noirs de haine, mêlés à ceux rouges de colère de Bruno Dubois Martin, cracha sur le capot de la grosse voiture et disparu derrière la haie de troènes qui menait à la sortie de la propriété alors qu'une voix perçante venue du balcon de la chambre d'Eléonore, fit trembler les murs de la maison :

- Qu'est ce qui se passe en bas ?

Le jeune homme rentra à Belleville, soulagé des bons propos tenus par Sophie et heureux de se coucher dans un lit douillet après sa longue nuit passée dans la verrière de son ennemi de Saint Cloud. A peine eut-il franchit le pas de la porte de l'immeuble, la mère Monique l'empoigna par le bras et le poussa sans ménagement dans sa loge.

- Expliquez-moi Margowsky, s'écria t'elle de sa belle voix railleuse de marchande de poissons dans la position du fakir, les deux bras croisés sur sa forte poitrine.

- Vous m'appelez par mon nom maintenant ? Répondit Pierrot le sourire moqueur au coin des lèvres, et vous expliquez quoi ?

- Que signifie ce petit manège ? Et qui est le vieux plouc qui vient me bassiner sur votre compte ? Continua celle-ci en déployant ses deux gros bras musclés sur les hanches.

- Qui ça ? Quelqu'un est venu vous asticotez ? S'inquiéta soudain le jeune homme.

- Ouais, hier en fin d'après midi, poursuivit la mère Monique en fronçant du sourcil. Il s'est planqué derrière la bagnole en face et vous a suivit quand vous êtes partit.

Le jeune homme se leva et regarda par la fenêtre dans la direction indiquée par la bonne femme, les trottoirs étaient déserts. La logeuse rajouta.

- Aujourd'hui je n'l'ai pas vu si c'est cela que vous r'gardez ?

- Et que voulait-il savoir ? Continua Pierrot intrigué.

- Il a d'mandé après vous, c'est tout.

- Et que lui avez-vous répondu ?

- Qu'il aille se faire voir ! Lança sans surprise la mère Monique, chez moi les visites sont interdites, ni représentant, ni colporteur...

Pierrot citait en même temps que la concierge la devise si célèbre de l'immeuble entendue maintes et maintes fois de la bouche de celle-ci. Puis ceci dit, il revint au mystérieux inconnu.

- Mais qui c'était ?

- J'en sais rien pardi ! Si je l'savais, je n'vous l'demanderais pas, répliqua du haut de ses un mètre cinquante déplié la Monique. Il m'a montré sa plaque de détective privé.

- Détective privé ? Répéta Pierrot.

- Si j'vous l'dis, c'est qu'c'est vrai !

- Ouais bien sûr...Mais comment il était m'dame Monique ? Demanda le jeune homme.

- Plutôt bel homme, avec dix ans en arrière j'en aurais bien fait mon affaire, répondit pensive la gardienne d'immeuble, il était de la même taille que vous à quelques centimètres près, les cheveux grisonnants, la cinquantaine bien sonnée, bien bâtit...Comme moi, mais lui tout en longueur si vous voyez c'que j'veux dire !

Pierrot essaya tant bien que mal à garder son sérieux en écoutant les commentaires de cette minuscule bonne femme toute enrobée de graisse, petite de taille mais forte en gueule. Celle-ci rajouta après la description du détective.

- Je n'veux pas d'histoire chez moi jeune homme ! Moi les espions, les gendarmes et les malfaiteurs dehors ! j'ai déjà donnée pendant la guerre, pigé ?

- Vous n'aurez pas d'ennuis, rassura Pierrot, mais si ce mec revenait, faites le moi savoir...Poussez une gueulante dans les escaliers par exemple, je comprendrais de suite. Vous savez si bien avertir le quartier avec votre organe de cantatrice.

- J'défends mon pain jeune homme et ma voix de cantatrice, elle t'emmerde ! Je ne suis pas une indic pour les forces de l'ordre ni une complice des forces du désordre, vos couillonnades entre vous et ce type vous les règlerez ailleurs que chez moi et prenez ça pour un avertissement, compris Margowsky ?

- Ok ! Entravé m'dame Monique, répondit Pierrot en empruntant les escaliers.

Il monta quatre à quatre les marches en essayant de mettre un nom sur celui qui aurait pu engager un détective privé sinon Dubois Martin. Il n'y avait que lui comme suspect capable de payer les services d'un professionnel de la filature. Son imagination cessa de fonctionner soudainement quand il fut sur son palier. Il s'arrêta net, immobilisé dans son élan, bouche bée, la respiration haletante après l'effort, les yeux écarquillés, exprimant la surprise, rivés sur la porte de sa chambre. Elle était entrouverte.
- J'suis sûr de l'avoir fermée hier soir, se dit-il, et la mère Monique n'a pas l'habitude d'entrer chez ses locataires...Soyons prudent !

Il poussa doucement la porte, pénétra à petits pas dans le studio, les volets étant clos, il s'avança dans le noir prêt à parer un éventuel mauvais coup si quelqu'un l'attendait à l'intérieur. Malgré la faible lueur venant du couloir, il trébucha sur un objet et s'affala de tout son long sur le plancher.

- Merde ! Merde ! Et re-merde ! Cria t'il en se relevant tant bien que mal.

Sa main tâtonna le mur à la recherche de l'interrupteur. La lumière fut. L'effroi avec...Un désordre monstre, pour ne pas dire le bordel, régnait dans la petite chambre de bonne. Bien entendu, la personne indésirable et responsable de ce bric-à-brac s'était éclipsée sans laisser d'adresse, la chambre était vide de toute vie humaine.
Les tiroirs de la commode, vidés de leurs contenus, avaient été balancés aux quatre coins de la pièce, aussi chaussettes, caleçons, chemises s'éparpillaient pêle-mêle sur le sol parmi les gamelles, les divers papiers et les morceaux de verres et d'assiettes brisées. Le peu de livres que contenait la petite bibliothèque avaient été, avec un soin méticuleux, déchirés page par page et jetés dans le petit évier de la kitchenette où l'eau du robinet coulait toujours. Le café, ainsi que les bouteilles de vin, renversés sur le tapis qui servait de descente de ce qui fut le lit. Les draps et couvertures lacérés de coups de couteau, laissaient apparaître le matelas éventré où les ressorts jouaient des castagnettes, heureux de retrouver l'air libre et les plumes de l'édredon voltigeaient encore dans la pièce sous l'effet des courants d'air pénétrant par la porte laissée ouverte. Les rideaux, confectionnés avec amour par la mer Monique, pendaient en lambeaux le long du mur tâché de café et de sauces trouvées dans le petit frigo dont la porte baillait tout ce qu'elle savait à la lueur de l'ampoule intérieure.

- Qui a fait ça Bon Dieu ? Pourtant j'n'ai rien a voler et pourquoi tout ce bordel ? Cette casse inutile ? Oh pute borgne ! Comment annoncer ça à la mère Monique ? Se questionna désespéré Pierrot.

Il scruta encore et toujours ce souk laissé par quelques énergumènes dont il jura avoir la peau, puis ses yeux se fixèrent sur une petite boîte en métal blanc étalée par terre parmi casseroles, sous vêtements et autres objets quelconques. D'un bond il se précipita dessus et l'ouvrit. Sa cagnotte de cinq mille francs dormait toujours, sans se fructifier, dans cette boîte de gâteaux secs en guise de coffre fort. Il les empocha dans son blouson de jean en ayant soin de bien fermer le bouton pression qui clôturait sa poche intérieure puis s'assied sur la seule chaise restée debout au milieu de la chambre dévastée et réfléchit tout haut.

- Mon pognon est toujours là, donc le salaud qui a fait ça n'est pas venu pour me voler mais pour casser de façon à m'intimider...Mais j'y pense, ce détective...Je crois que Dubois Martin va avoir des comptes à me rendre.

Le Pierrot resta un bon moment assit sur sa chaise avant d'affronter la mère Monique.

Bruno Dubois Martin au même moment, venait de quitter Henri Grosset au téléphone. « C'est fait, ils vont bouger maintenant ! », « Très bien, beau travail, continuez votre filature. » furent les propos échangés entre les deux hommes. Ensuite le bourgeois convoqua sa fille dans son bureau comme un directeur son employée.

- Assied toi ma fille, nous avons a discuter tous les deux. J'ai respecté ton silence ce matin durant le trajet de chez nous à la banque, maintenant il est tant de m'expliquer toute cette mise en scène. Qui est réellement ce jeune défroqué ?

- Papa, c'est de Pierre dont tu parles, ton futur gendre que tu le veuilles ou non, s'écria Sophie.

- C'est toi qui le dis, tu verras ma fille, tu reviendras vite sur tes opinions et tu me remercieras plus tard...

- Pourquoi veux tu toujours avoir raison papa ? Coupa Sophie.

- Ne m'interrompt pas, répondit le bourgeois, tu causeras à ton tour...Ce petit voyage aux Etats-Unis te fera réfléchir, Monsieur John Smith, mon collègue américain est un homme respectable et son fils, qui a ton âge d'ailleurs, a déjà une lourde responsabilité au sein de la succursale de Philadelphie. Il seconde son père au plus haut niveau.

- Que veux tu dire, interrompit la jeune femme, tu m'envois là bas afin de faire les yeux doux à cet homme que je ne connais pas ?

- Non ma fille, repris Bruno, mais tu aurais plus d'intérêts à faire les yeux doux, comme tu le dis si bien, à cet honnête homme, certainement plus intéressant que ton vendeur de légumes...

- C'est à sa fortune surtout qu'il faut faire du gringue n'est ce pas ? Continua Sophie, et puis comment sais tu que Pierre est commerçant ?

- Un camelot ma fille ! Poursuivit le père, et certainement pas le premier des petits Saints.

- C'est maman hun qui...

- Ne parle pas de ta mère, ne la mêle pas à ces histoires, reprit Dubois Martin. Alors qui sont ces gens ? Que visent-ils ?

- A quoi bon que je te dise que Pierre est toute ma vie ? Tu le renies sans même le connaître parce qu'il n'est pas fortuné. Après tout qu'est ce que cela peut faire qu'il soit marchand ambulant ? Je ne veux pas épouser un millionnaire papa ! Je ne veux pas vivre dans cette bourgeoisie où j'ai grandie, je n'ai pas le droit de condamner mes futurs enfants a vivre ce que j'ai vécue, des vouvoiement par ci, des courbettes par là, des dîners mondains, des amuses gueules aux caviars...Non ! Je veux les élever simplement comme tous les enfants du peuple.

- Tu oses cracher sur ta fortune et défier le titre de ton père ? S'écria stupéfait Bruno.

- Quel titre papa ? Répondit Sophie, ce n'est pas un titre de bourgeois capricieux, ni un blason orné d'or qui me rendra heureuse...

- Mais tu m'insultes petite effrontée ! Hurla le gros bourgeois, tes relations douteuses te donnent des ailes et des libertés indignes pour une jeune fille de bonne famille...Tes mauvaises manières sont outrageantes, oses-tu contredire ton père, petite dévergondée ? Où est-elle ta fierté de petite fille modèle ?...Jamais, avant tes fréquentations de la rue, tu n'aurais oser dire un mot plus haut que l'autre en t'adressant à moi.

- Mais papa écoute moi...Comprend moi ! S'écria Sophie en larmes. Je ne veux pas de la vie que tu m'offres, crois-tu que maman soit heureuse de vivre dans le luxe avec pour toutes occupations les parties de bridges avec les retraités de Ta banque ? C'est sûr, elle peut s'offrir tout ce qu'elle désire mais as-tu pensé qu'elle voulait peut-être connaître autre chose que sa vie mondaine ? Regarde son accueil envers Monsieur et Madame De Belleville, as-tu remarqué la joie qu'elle éprouvait et la jalousie aussi, en écoutant les récits de Monsieur Jules ? Non, tu n'as pas remarqué, trop prit à épier tes invités, à les juger avant même de les connaître...Et bien je ne souhaite pas un avenir comme celui que tu as offert à maman...

- Je t'ai dit de ne pas causer de ta mère ! Hurla, en frappant sur son bureau, l'homme bafoué par sa fille.

- Tu as dit ! Tu as dit ! Tu donnes toujours des ordres, continuait la jeune femme en tenant tête, mais je ne suis pas l'une de tes employées papa, je suis ta fille, tu comprends, Ta fille !

- C'est justement ! Un enfant doit le respect à son père...Tu feras ce que je considère de mieux pour toi, notamment ne plus revoir ce Pierre Margowsky.

- Non papa ! Répondit Sophie, et comme je vois que tu es bien renseigné sur l'identité de mes amis et bien ma décision est prise...Je vais vivre avec Pierre et si tu ne veux pas assister à mon mariage, qu'à cela ne tienne, Monsieur et Madame De Belleville seront mes uniques témoins et invités.

- Ces clochards ! tes témoins ! laisse moi rire...Si Dieu t'entendait ma pauvre petite, pouffa le père.

- Il m'approuverait papa, sûr qu'il m'approuverait, répondit la fille.

- Et où iras-tu vivre avec ce ...Ce...Ce Don Juan du pavé ? demanda le père.

- Dans sa chambre de bonne à Belleville en attendant autre chose, continua la fille.

- A l'heure qu'il est, il doit être sous les ponts, murmura le père.

- Que dis-tu papa ? Je n'ai pas entendu, demanda la fille.

- Rien, rien. Nous verrons cela dans un an, à ton retour des USA, répondit le père.

- Non papa ! S'écria Sophie.

- Quoi non ? S'interrogea bêtement le père.
- Il n'y aura pas de voyage ailleurs qu'à Belleville, repris Sophie en sortant de sa poche le billet d'avion offert à la Noël.

- Que fais-tu avec ce billet sur toi ? Tu vas l'abîmer, implora Dubois Martin père.

- Papa désolée, mais ce voyage je ne le ferais pas et ton billet d'avion voilà ce que j'en fais.

Sophie déchira en morceaux le billet d'avion et le jeta en confettis sous le regard médusé et furieux de son père, fou de rage il se leva d'un bond, renversant sa chaise et gifla sa fille en l'empoignant par le bras.

- Jamais tu m'entends, s'écria t'il, jamais tu n'épouseras ce vaurien, tu mérites mieux que ce...Ce tas de merde ! Et de mon vivant tu ne déshonoreras pas ma famille et ne saliras pas mon nom, compris ?

- Alors papa, répliqua Sophie, à ce jour, sache que tu n'as plus d'enfant et par la même occasion je te présente ma démission de ta banque. Réfléchis bien à la question de savoir qui de nous deux sera le plus malheureux ? Et si par le plus grand des hasards, tes idées changeaient, fais le moi savoir...Adieu !

La jeune fille, digne et fière, sortit du bureau en claquant la porte sous les regards interrogatifs des secrétaires qui avaient tout entendu de la discussion père fille. Quant au gros bourgeois, il resta muet et paralysé de stupéfaction devant la « perte » brutale de sa fille unique, ou plutôt devant l'humiliation qu'il venait de subir. Sophie monta dans le premier taxi passant près de la banque et s'enfuie à Saint Cloud, sachant qu'à cette heure, seule la bonne se trouvait à la maison.
Là bas, elle rassembla ses affaires, dérangea une petite valise en haut de l'armoire et y enferma ses effets personnels, quelques vêtements et sa trousse à maquillage, puis descendit dans la cuisine se confier à sa chère Albertine.

- Ma pauvre petite fille, alors ça y est tu nous quittes ?

- Oui Albertine, je m'en vais retrouver Pierre.

- C'est encore ton père qui fait des siennes n'est ce pas ? Demanda la bonne.

- Mon père ! Il n'existe plus et j'attends ses excuses pour revenir...Il m'a giflé...Et...

Sophie, qui avait jusque là retenue ses larmes, se fondit dans les bras d'Albertine, les deux femmes restèrent quelques minutes serrées l'une contre l'autre.

- Laisse toi aller mon enfant, pleure tout ce que tu veux, cela te soulagera, chuchota paisiblement et d'une douceur maternelle la brave Albertine.

- Pourquoi Albertine ?...Pourquoi papa agit-il ainsi ? Ne voit-il que l'argent pour l'avenir ? J'aime Pierre et je ne veux pas d'un Rock Feller américain pour époux !

- Tu es née dans un berceau doré ma petite fille, répondit la vieille et bonne confidente, tout ce que ton père possède aujourd'hui, il l'a créé de ses mains, à force de volonté et de courage, rappelle toi toujours que tes grands parents paternels n'étaient que paysans...

- Et fiers de l'être Albertine ! Coupa sophie.

- Soit, je suis d'accord avec toi mon bébé, rajouta Albertine, mais ton père pense vouloir faire ton bonheur en t'offrant une vie paradisiaque avec de l'argent honnêtement gagné, il t'aime et souhaite que tu ne manques de rien comme pour lui dans son enfance après le décès prématurés de ses parents.

- Mais s'il m'aime, pourquoi m'a-t-il giflé ? Questionna la jeune fille.

- As-tu été correcte avec lui mon enfant ? Répondit de sa douce voix la brave femme.

- ...Non, c'est vrai Albertine, répondit désolée Sophie, mais...Je dois partir...Mon père doit comprendre que j'existe et vu mon caractère, je suis seule à disposer de ma vie comme je l'entends. S'il est têtu, je le suis aussi, c'est héréditaire parait-il et je ne reviendrais pas à la maison sans Pierre.

- Mon enfant, fais attention à toi, donne moi de tes nouvelles, recommandai tout aussi calmement Albertine.

- Ne t'inquiète pas, répondit Sophie, je penserais très fort à toi, je t'aime tellement, tu seras mon point de ralliement avec mes parents.

Les yeux de la bonne se voilèrent, une larme coula sur ses joues ridées par les années mais elle se ressaisit et tel un guerrier prêt pour le combat, elle s'écria décidée, le poing levé de fureur.

- Ton père reviendra sur sa décision ! Il te pardonnera et tu épouseras Pierre en sa présence, je m'en occupe !

- Adieu Albertine, répondit Sophie après lui avoir baisé la joue.

La jeune fille lâcha la main de sa brave nounou et disparue dans le jardin et dans la ville.

Cependant, à quelques lieux de là, Pierrot assit sur la chaise, la seule survivante du typhon dévastateur passé dans la chambre, se leva et descendit tout hésitant à la loge de la concierge. Courageux mais pas téméraire, il toqua timidement à la porte de la loge qui s'ouvrit aussitôt à croire qu'une tornade était retenue prisonnière à l'intérieur. Pierrot eut un mouvement de recul en apercevant l'Obélix en jupon coiffée d'un panache de bigoudis multicolores, la mère Monique.

- Qu'y a-t-il pour votre service jeune homme ? S'écria t'elle.

- Heu !...Tout à l'heure, avant mon arrivée...Avez-vous vu...Ou cette nuit, vous n'avez rien entendu d'anormal ? Personne n'est monté ? Bégaya Pierrot.

- Oh vous, vous n'avez pas la conscience tranquille mon gars ! Personne n'entre chez moi sans mon autorisation, répondit sûr d'elle la concierge.

- Je ne suis pas si sûr que vous, marmonna Pierrot.

- Que voulez-vous dire ? Que je n'fais pas mon boulot ? S'écria outrée d'une telle impertinence la Monique.

- Venez constater vous-même Madame, demanda le jeune homme en indiquant les escaliers.

La mère Monique ferma sa loge à double tour et monta allègrement les quatre étages. Quelles ne furent pas son émotion et sa colère en entrant dans le petit studio de Pierrot. Elle poussa un cri d'effroi encore plus strident que les sempiternelles engueulades journalières. Elle rougit, elle blêmit, elle pâlit, elle suffoqua de rage, quelqu'un venait de bafouer sa responsabilité de logeuse. Ces vingt années et plus de loyaux services rendus à la société d'HLM venaient de s'écrouler en quelques secondes. Sa vengeance et sa haine se retournèrent contre Pierre Margowsky.

- Que veux dire ce bordel Margowsky ? Vos relations douteuses, vos sorties nocturnes ?

- Je suis encore libre de faire ce que je veux sans votre permission m'dame ! Vous n'êtes pas ma mère.

- La pauvre, je la plaint, s'écria la mère Monique en se signant.

- Et que fait-on pour mes fringues au lieu de faire la morale ? Demanda le jeune homme écoeuré par l'attitude de sa logeuse.

- C'qu'on fait ! Je vais vous dire c'qu'on va faire, répondit celle-ci, premièrement vous ne touchez à rien, deuxièmement, on descend ensemble à la loge et troisièmement on attend la police.

- La police ? Répéta Pierrot.

- Bien sûr, pour constater le vol.

- Il n'y a pas eut de vol, simplement de la casse, s'exclama le jeune homme.

- Simplement de la casse ! Simplement de la casse ! Hurla la gardienne, vous êtes gonflés jeune homme, seriez vous en conflit avec la police ?

- Non mais...On peut peut-être s'arranger autrement, répondit gêné Pierrot.

- Et vous paierez la casse ? Non ! J'appelle les flics et vous les attendrez avec moi.

La dame composa le numéro de la police sur son combiné téléphonique et quelques minutes plus tard, c'est toute une armada d'homme en uniforme et d'inspecteurs en civil qui débarquèrent de leur fourgon, sirènes hurlantes, dans ce paisible immeuble de Belleville, attroupant les badauds et les voisins, curieux en émotions fortes.
Le Pierrot, blanc comme un aspirine, rigolait jaune d'être au c½ur de cette histoire tirée d'un mauvais polar de série B. Un homme en bleu marine resta en planton devant la porte d'entrée de la bâtisse contenant, tant bien que mal, la foule qui s'amassait comme à l'entrée de l'Olympia un soir de première. Cependant l'inspecteur Benetti s'entretenait déjà avec la concierge et le jeune homme au dernier étage, sur les lieux du méfait afin de constater les dégâts et retrouver d'éventuelles empruntes sur les objets éparpillés au sol.

- D'après les premiers indices, nous avons à faire à un pro de la cambriole, dit un inspecteur.

- Aucune emprunte ? Demanda Benetti.

- Aucune, commissaire, répondit un policier, tout au moins pour le moment.

- Continuez les recherches les gars, vous madame et vous jeune homme, venez avec moi, ordonna l'inspecteur.

Ils se mirent tous les trois sur le palier de la chambre de bonne, laissant travailler les hommes de lois.

- Puisque je vous dis que l'on ne m'a rien volé, dit Pierrot afin d'éviter l'interrogatoire.

- Avez-vous fait l'inventaire de vos effets personnels ? Lui demanda le commissaire.

- Non, mais mes économies étaient planquées dans cette boîte en fer, là parterre...

- Elle est vide ! Constata le policier.

- Bien entendu, en voyant le désastre, j'ai regardé aussitôt à l'intérieur, continua Pierrot. C'est le seul pognon que j'ai alors pensez bien, j'ai pris mes précautions quand j'ai vu qu'les biftons étaient toujours là, j'les ai pris, les voleurs n'sont pas forcément ceux que l'on croit, n'est ce pas ? Dit-il en regardant la mère Monique. Les cinq mille balles sont dans ma fouille.

- Juste assez pour rembourser les dégâts, s'écria la logeuse en tendant sa main comme un manant à la sortie de la messe.

- Pas question la vieille ! Lui répondit Pierrot, ce pognon c'est le mien, j'l'ai honnêtement gagné et puis j'ai toujours payé mon loyer et les assurances en temps et en heure, adressez-vous à ses loustics, ils vous dédommageront.

- Vous entendez Monsieur le Commissaire, se plaignait la grosse dame, on loue des chambres à des gens que l'on croit honnête et voilà les remerciements...Depuis quelques temps déjà je surveille ce Margowsky, Monsieur le Commissaire, et ce n'est pas un enfant de ch½ur, croyez-moi...Toutes ces allers et venus dans les escaliers, cette jeune fille, une certaine Sophie, correcte et polie je l'avoue, puis ces vieilles personnes le lendemain de Noël...

- Ce sont mes parents ! Lança Pierrot.

- Vos parents ! Vous venez de la DDASS jeune homme, continua la mère Monique et cet homme, Monsieur le Commissaire, qui faisait le planton hier sur le trottoir d'en face, demandez lui si c'est son oncle !

L'inspecteur écoutait sans broncher les commentaires de la dame, avec son gros cigares à la commissure des lèvres, il jetait de temps à autres, de vagues regards sur Pierrot dont la physionomie changeait selon les déclarations, tantôt réjouis, tantôt inquiet, tantôt apeuré ou encore étonné. La mère Monique continuait son scénario.

- J'vous l'donne en mille, Monsieur le Commissaire, cet homme s'est présenté à ma loge comme détective privé et oui ! Détective privé. Vous ne trouvez pas cela étrange qu'un détective s'intéresse à un jeune garçon soit disant sans problème ni reproche ?

- Continuez Madame, votre histoire m'intéresse, répondit froidement le commissaire.

- Oui ce Margowsky, ce jeune malotru a quelque chose à se reprocher, c'est sûr ! Ce matin même dans ma loge, lorsque je lui est annoncé la visite de ce détective privé, il s'est levé d'un bond l'air inquiet...Il n'a pas la conscience tranquille, j'vous l'dit Monsieur.

- Mais je...Je voulais savoir qui c'était, repris Pierrot déboussolé par de telles accusations.

- Et quand je vous ai parlé de prévenir la police, pourquoi avoir refusé ? Insista la mère Monique.

- Pour...Ne pas les déranger !...Ils ont tellement à faire ces gens là, répondit Pierrot.

- Monsieur le Commissaire, ce jeune homme est un escroc et même peut-être un espion, cela ne m'étonnerais guère, poursuivit la logeuse.

- Madame, je crois que vous poussez un peu fort, dit le commissaire sortant de son silence. Vous savez que toutes ces accusations peuvent aller très loin...

- J'vous dis ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu Monsieur le Commissaire et rien de plus, répondit la Monique.

- Très bien, continua l'inspecteur, jeune homme je vous demanderais de bien nous suivre au poste de police.

- Vous m'arrêtez ! S'écria Pierrot, vous croyez cette vieille folle ?

- Je ne vous arrête pas jeune homme, reprit le commissaire d'un calme étonnant, mais simple interrogatoire d'usage afin d'établir votre déposition.

- Et mes affaires ? Je peux les prendre ? Demanda Pierrot.

- Vous serez de retour dans la soirée, répondit Benetti.

- Je n'ai pas confiance en cette vieille...Vieille toupie ! Lança Pierrot en vers la mère Monique.

- Vieille toupie ! Vieille toupie ! Répéta celle-ci outrée...Voyez Monsieur le Commissaire, ces jeunes trous du cul n'ont même plus le respect des anciens. De mon temps jamais je n'aurais osée insulter ma logeuse...Jamais !

- Votre temps est dépassé ma pauvre vieille, repris Pierrot et pi, fallait y rester dans votre temps plutôt que de venir nous faire chier dans le notre.

- Oh mon Dieu ! Voyou ! Malpoli ! Hurla la gardienne d'immeuble.

- Rentrez dans votre loge madame, commanda le commissaire Benetti et vous jeune homme ne craignez rien pour vos affaires, un gardien de la paix restera en fraction devant la porte de la chambre jusqu'à nouvel ordre. ? Veuillez me suivre.

- Ok Commissaire, je vous suis.

- Et ne revenez pas racaille ! Rajouta dans un dernier cri la mère Monique.

- Je ne vous ferais pas cet honneur, je reviens chercher mes affaires et j'me tire de votre bordel, répondit Pierrot.

- Nuance, je vous mets à la porte ! Termina la logeuse.

Un des deux agents de police resta donc en permanence devant la porte de l'ex chambre de Pierrot. Celui-ci s'engouffra dans la voiture banalisée du commissaire Benetti et le chauffeur les emmena au commissariat.
Lorsque le calme fut revenu dans l'immeuble, quelques minutes après cette « descente » de police, un taxi s'arrêta devant le 28 de la rue Ramponeau. Sophie, comme à l'accoutumée, pénétra dans l'immeuble et s'apprêtait à monter les escaliers sans montrer patte blanche à la petite fenêtre de la loge de la mère Monique. Celle-ci, pas encore remise des insultes proférées à son égard par Pierrot, sortit en trombe dans le hall en poussant la goualante des logeuses.

- Ce n'est dont pas fini ce ramdam chez moi ? Mademoiselle s'il vous plait !

- Qui moi ? Murmura, interloquée d'un tel comportement, la jeune fille.

- Vous voyez quelqu'un d'autre dans les escaliers ? Venez par ici, j'ai à vous causer.

Sophie s'exécuta, elle fit demi tour et se trouva nez à nez avec l'Hercule en jupon des bas quartiers.

- C'est y pas malheureux ça ! Repris la Monique, une si jolie jeune fille, de bonne famille sans doute, fréquenter une crapule sans aucune personnalité...

- Quelle crapule ? Demanda Sophie intriguée par l'étrange comportement de son interlocutrice.

- Ce voyou ! Cria la Monique.

- Quel voyou ? Questionna la jeune fille.

- Votre Pierre Margowsky pardi ! Répondit la vieille.

- Pierre ? Un voyou ? Depuis quand ? S'écria Sophie. Et puis de quoi vous mêlez-vous Madame ? Je fréquente qui je veux, mon Pierre ne ferait pas de mal à une mouche.

- Et bien vous pouvez faire demi tour petite si c'est lui que vous venez voir, dit d'un ton héroïque la logeuse.

- Pourquoi Pierre n'est pas là ? Demanda Sophie.

- Il n'est plus là ! Répondit la Monique.

- Où est-il ? S'inquiéta la jeune fille.

- Au poste de police et j'espère bien qu'il y restera, continua la grosse dame.

- Au poste de police ? Mais pourquoi grand Dieu ? Qu'a-t-il fait ?

- Il m'a volé cher enfant.

- C'est impossible, pas Pierre, c'est un malentendu.

Sophie dans un geste de désespoir monta les escaliers quatre à quatre afin de s'assurer de l'absence de son bien aimé suivit par la mère Monique qui hurlait tout ce qu'elle pouvait. La folle cavalcade de la jeune fille devait s'achever dans les bras de l'agent de police resté en surveillance devant le pas de la porte de la chambre du méfait.

- Hop ! Où va-t-on comme ça chère Mademoiselle ? Demanda t'il surpris.

- Excusez moi...Chez mon ami, il habite ici, balbutia Sophie, rouge de confusion.

- Hélas, il n'est point ici et vous, s'adressant à la concierge essoufflée par l'ascension sulfureuse des quatre étages, arrêtez dont d'hurler ainsi je vous pris.

- Ma...Ma...Ma...Demoiselle...Sortez de mon immeuble immédiatement, bégaya t'elle en s'écroulant sur son séant à la dernière marche.

- Oui partez jeune fille, continua l'agent de police, votre place n'est point ici et votre ami sortira d'ici ce soir du commissariat, il n'a commis aucun crime rassurez vous, bien au contraire il a été victime d'un cambriolage avec effraction.

- Cam...Cambriolé ! Hurla la mère Monique malgré sa respiration haletante, c'est un coup monté, j'en suis sûre.

- Taisez vous Madame, rétorqua l'agent.

- Et ce détective privé ? Hun ? Qu'en faites-vous ? Poursuivit la vieille.

- Cela suffit, monta d'un ton le gardien de la paix, laissez nous mener notre enquête sans accuser qui que ce soit !

- Ce Margowsky est un brigand, continua la logeuse et si vous le laissez en liberté, la police sera complice.

- Quel détective ? Je ne comprends pas, soupira Sophie.

- Partez Mademoiselle avant de vous attirez des ennuis, Monsieur Margowsky n'est soupçonné d'aucun crime et vous Madame la gardienne d'immeuble, poursuivit le policier, disparaissez dans votre loge avant que je ne vous embarque pour accusations abusives et outrage aux forces de l'ordre !

La mère Monique disparue dans les escaliers marmonnant des mots incompréhensibles dans son double menton. Sophie désemparée demanda au policier sans trop compter sur son aide cependant.

- Pouvez-vous me dire à quel poste de police vos collègues ont emmené mon Pierre monsieur ?

- Ne vous faites pas de mauvais sang jolie Mademoiselle, répondit flegmatiquement l'agent, rentrez chez vous, à son retour je lui ferais part de votre visite, il vous téléphonera.

- Me téléphoner ! Heu...Non ! Je n'ai pas le téléphone, répondit gênée Sophie.

Après avoir salué respectueusement l'agent de police, la jeune fille sortit de l'immeuble, elle appela un taxi.

- Au pont de l'Alma s'il vous plait, commanda t'elle au chauffeur.


Le taxi déposa Sophie au lieu dit. Auprès de la bonne et brave Totoche, espérait-elle trouver réconfort et amour. Seule la Totoche, toujours disponible, ouverte et à l'écoute des deux gamins qu'elle avait pris en amitié et sous la protection de son aile maternelle, pouvait donner de bons conseils. Une réciprocité d'amour unissait ce couple de vieux mendiants aux deux jeunes tourtereaux que la couleur et l'odeur de l'argent rendaient malheureux. Leur union semblait compromise, voir impossible vu la tournure tragique de cette affaire.
Sophie n'eut pas trop de mal à trouver ses deux compagnons et bien vite elle se trouva assise sur une pile de cartons autour d'un bon petit feu de bois, une tasse de café, ou de jus de chaussettes serait le bon terme, à la main.

- Accouche* nous vite le fond de c't'embrouille petiote d'puis la grande bouffe chez tes viocs*, demanda Julot.

- Ouais qu'est c'qui s'est passé ? Rajouta Totoche. Ton Roméo est v'nu chialer dans nos basques quequ'jours après Noël suivit par un loustics aux ordres de ton vieux, un détective qu'y z'appelle ça !

- Un détective ? Mon père a engagé un détective ! Je comprends à présent...Pierre est au poste de police, accusé d'avoir volé sa concierge, son appartement est sans dessus dessous.

- Chez la poulaille !!! S'écrièrent dans un duo parfait les deux cloches.


Accoucher : Raconter. Tes viocs : Tes parents.

- L'agent de garde, devant la porte de sa chambre, m'a assuré qu'il sortirait ce soir, précisa Sophie.

- Cette combine malhonnête commence a tourner vinaigre, dit la Totoche, ce soir nous prendrons une décision quand l'gamin s'pointra par chez nous. Et toi fillette, pourquoi tu viens visiter la misère ?

- Je me suis enfuie de la banque après une dispute avec papa, répondit désolée la jeune fille. Tant qu'il n'acceptera pas ce mariage, il ne me reverra pas. Mon père peut me déshériter, je n'ai que faire de son argent.

- Et les amerlocs ? Demanda Julot.

- Annulé ! Répondit Sophie, le billet d'avion offert par mon père est réduit en confettis.

- Tu l'as ?

- Déchiré, exactement, continua Sophie, ce qui m'a valut d'ailleurs une bonne gifle.

- Y t'as frappé ! S'écria Totoche.

- Ce n'est pas le plus grave, repris la jeune fille, j'ai vu briller dans ses yeux une lueur de honte, de colère et de haine, j'ai pris peur et suis partie.

- Bien joué ! Complimenta Julot.

- Et que faisons nous maintenant ? Demanda Sophie.

- Rien, on attend le Pierrot, conseilla la vieille.


Cependant chez les Dubois Martin, tel un navire tombant dans les mains des mutins, un dernier soubresaut de l'équipage tenta de réunir force et idées afin de sauver le bâtiment. L'homme de maison sonna la retraite dans son QG de bureau, assisté de son bras droit, le détective Henri Grosset, du quartier maître Eléonore Dubois Martin, son épouse, et de la « mousaillonne » Albertine. Le commandant Bruno Dubois Martin, d'un courage et d'une dignité exemplaires, fit le récit de son altercation avec sa fille, du départ précipité de celle-ci de son lieu de travail et de la disparition du taxi dans l'agglomération parisienne. Eléonore écoutait avec intérêt, entre deux sanglots, le dramatique résumé de son époux. Le détective notait sur son calepin quelques éléments, quelques indices utiles à son enquête, la bonne ne disait rien.

- Très bien Monsieur Dubois Martin, dit Grosset après quelques secondes de réflexion. Je crois savoir ou se trouve votre fille.

- Chez ce jeune voyou je suppose, coupa ce dernier.

- Non pas du tout, dans l'état où j'ai laissé sa chambre, à cette heure il doit traîner le pavé ou croupir dans un cachot, certifia Grosset.

- Où se cache t'elle alors Monsieur ? Demanda désappointée Eléonore.

- A votre avis ? Récapitulons...Elle n'est pas à la banque ?

- Non.

- Bien...Ici non plus, d'accord ?

- Heu non !

- Chez ce Pierre Margowsky, comme je vous le dis, il n'a plus de chez lui, donc par simple déduction...Quelles sont les personnes impliquées dans cette affaire outre Sophie et Margowsky ?

- Oh non ! Vous ne voulez pas dire...C'est impossible, s'écria Bruno.

- Et si hélas ! Répliqua Grosset.

- Les deux cloches...Merde ! Poursuivit le bourgeois.

- Exactement, répondit le détective et j'en mettrais ma main à couper si je me trompe.

- Ma fille sous les ponts ! Ô déshonneur ! Ô rage ! Ô désespoir ! Hurla le Shakespeare de Saint Cloud.

- Oh mon Dieu ! Sanglotait son épouse.

- Elever son enfant durant vingt ans dans la gentillesse, l'amour, le confort d'un foyer uni, d'un nid douillet où il fait bon vivre, continuait Bruno.

- Ma petite fille ! Implorait Eléonore.

- Se priver, user ses forces et sa santé dans un travail difficile et si pénible pour offrir à sa progéniture un toit chaleureux, de la viande, des légumes, du fromage à chaque repas, clamait Le bourgeois.

- Mon bébé ! Se lamentait la bourgeoise.

- Sortir en famille dans des soirées mondaines, à l'Opéra, au théâtre, être fier de son enfant...Lui offrir des cours particuliers dans les meilleures écoles qui soient, lui préparer une place de haut fonctionnaire convoitée par tant d'autres dans la banque paternelle, un voyage aux Etats-Unis qu'elle refuse, l'ingrate ! Pleurnichait Dubois Martin père.

- Misère de misère ! Pleurait Dubois Martin mère.

- Tout ceci pourquoi ? Pour apprendre que son enfant dort sous les ponts !...Et mon argent, gagné à la sueur de mon front, que des gens mal intentionnés veulent m'usurper...Je suis trahis ! Je suis bafoué ! Je me meurs !

- Du calme Monsieur Dubois Martin, résonnez-vous, lança Henri Grosset devant le désespoir du bourgeois.

- Je ramènerais ma fille sur le droit chemin, appelons la police, s'écria celui-ci.

- La police ! Repris Grosset, il n'en est pas question.

- Je vous paie Monsieur Grosset pour m'obéir et si je décide d'alerter la police, j'alerterais la police.

- Voyons, soyez raisonnable Monsieur, il ne faut surtout pas que la police intervienne, murmura le détective.

- Expliquez vous Grosset ? Ordonna Dubois Martin, je vous écoute.

- Vous m'avez embaucher pour filer ce Monsieur de Belleville, enfin Margowsky, n'est ce pas ?...Aujourd'hui vous savez ce que j'ai découvert, mais mon titre de détective ne me donne pas le droit de pénétrer chez les gens en leur absence, surtout pour dilapider leurs biens, ceci est une faute extrêmement grave dans ma profession, l'abus de pouvoir est réprimandé et condamnable par la Loi, alors comprenez bien Monsieur Dubois Martin que pour mon intérêt et le votre, cette affaire ne doit pas s'étendre au-delà de cette maison, si la Justice sans mêle, nous sommes fichus...Et pour être franc, je ne crois pas en la culpabilité de ces gens. L'innocence de leur jeunesse et de leur amour n'est pas un crime mais pour en être certain et clore mon enquête, j'irais des demain sous le pont de l'Alma discuter avec ces gens et je ramènerais votre fille.

- Retournez-vous votre veste Monsieur Grosset ? Demanda Bruno de son air hautin.

- Pas du tout Monsieur, répondit le détective, ceci est une conclusion sur le dossier que vous m'avez confié et puis n'oubliez pas que votre fille est majeure, il est tout à fait légal qu'un enfant âgé d'une vingtaine d'années quitte le domicile parental sans aucune explication ni autorisation du chef de famille.

- Soit ! Se résigna Dubois Martin. Je vous donne jusqu'à demain soir 18 heures pour raisonner ma fille et faites en sorte que notre réveillon de la Saint Sylvestre ne soit pas perturber par votre incapacité Monsieur Grosset, votre rémunération risquerait fort d'en pâtir.

- Votre fille sera là ! Répondit sûr de lui le détective.

- Bien !...Quant à vous Albertine, vous préparerez le souper du réveillon à l'arrivée de Sophie, vous rajouterez une assiette, Monsieur grosset partagera notre repas, ainsi nous fêterons notre victoire...

- Non Monsieur ! Non et non ! S'écria la bonne qui jusqu'ici s'était contentée d'écouter sans mot dire, vous me répugnez...

- Oh !!! Se stupéfia le bourgeois.

- Laissez moi parler, continua la bonne, votre fille ne fut-elle qu'un objet que vous manipulez à votre guise ? Un chien que vous sortez pour ses besoins, selon votre convenue sans lui demander son avis ? Sophie m'a tout raconté avant de s'enfuir...Elle aime Monsieur Pierre et les noces se célèbreront avec ou sans votre consentement. Quel beau gâchis faites-vous là Monsieur. Mais acceptez dont la réalité des choses, pauvre diable ! Vous flambez avec votre fortune mais elle n'intéresse que vous, ces gamins, vous ne les achèterez pas avec quelques billets.

- Comment osez-vous ? Hurla outré Bruno Dubois Martin.

- Mon Dieu, Albertine ! Que dites-vous là ? Se lamenta Eléonore.

- J'ose dire tout haut ce que les autres, les faux culs, pensent tout bas et puis à cette seconde, je ne suis plus à votre service Monsieur. Je rends mon tablier. Vos repas, votre réveillon, vous les préparerez vous même et entendez bien Monsieur Dubois Martin, jamais votre fille ne reviendra sans Monsieur Pierre...Commencez dont à marmonner vos excuses car il faudra vous faire pardonner à genoux devant ses miséreux, devant votre enfant et devant Dieu...Ainsi soit-il, adieu !

La brave Albertine disparue dans sa carrée. La tension montait dangereusement dans la villa cossue des Dubois Martin. Le silence de Bruno, à la morale de la bonne, montrait à quel point le désappointement et la honte s'écrasaient d'un coup sur sa bêtise et sa cupidité. Venait-il enfin de comprendre la réalité ? Descendait-il subitement de son nuage de haut dignitaire de la richesse donc forcément responsable ? Et la crainte envahissante d'une faillite, d'un échec financier, d'un vol crapuleux l'emmuraient-ils dans son égoïsme et sa méchanceté avec cette manie, bien douloureuse pour ses proches, de voir des voyous à toutes les portes ? S'il fallait décrire plus simplement cet homme, l'Oncle Picsou, héros à sa façon, ferait une bonne comparaison et naturellement, inutile de le préciser, tous ses proches fussent les Rapetouts. Sa fierté et sa colère prenaient le dessus sur sa peine et on désarroi.

- Qu'elle s'en aille fichtre ! Je la mets à la porte, après tout elle a l'âge de la retraite... Et vous Monsieur Grosset, vous n'êtes point partis ? L'heure avance, à votre place j'irais de ce pas retrouver ma fille...Souvenez-vous, demain 18 heures !

- Patience Monsieur Dubois Martin, répondit le détective, une nuit à la belle étoile ne peut lui être que bénéfique, croyez-moi.

- Dans les bras de ce malotru ! A votre guise, après tout c'est avec votre argent que vous jouez, continua Bruno...Et toi Eléonore, cesse de sangloter de la sorte, tâche dont de recruter une nouvelle bonne.

- Vous me navrez Bruno ! S'écria celle-ci. Que votre fierté et votre bêtise vous fassent tomber de votre échelle. Tout ceci est de votre faute. Un pur produit de votre bassesse, fort en gueule, haut en titre et en gloire mais si petit en intelligence ! Votre dictature vous perdra mon pauvre ! Regardez en peu de temps le désastre que vous laissez derrière vous, le départ de votre fille unique, la démission de votre bonne, l'accusation de vol de ces pauvres innocents, la dégradation de l'appartement de votre futur gendre...

- Futur ?...Bégaya le bourgeois.

- Silence ! Ecoutez moi encore un peu, poursuivit Madame, j'en ai assez de vos caprices et de vos sottises...En vous épousant j'ai touchée le gros lot, mais votre argent ne remplacera jamais ma petite Sophie dans mon c½ur. Et puisque vous avez dressé un ultimatum à Monsieur Grosset, sachez que demain à l'heure dite, à savoir 18 heures, si toute cette mascarade n'a pas cessée et que tout n'est pas rentré dans l'ordre, vous perdrez également votre épouse ! Prenez ceci comme le dernier avertissement !

- Mais !...Eléonore !...Balbutia le bourgeois abattu par les événements, tu me laisses seul face à ce problème ?

- Un problème ? Diantre ! Une catastrophe, s'exclama la bourgeoise. Tu as su le créer tout seul ce problème, et bien prend tes responsabilités et je n'accepte aucun SOS. Je monte me coucher et demain 18 heures, souviens t'en !


Au bivouac des infortunés, sous le pont de l'Alma, le petit feu crépite, donnant un air de fête en colorant d'un ton orangé les parois grises et glacées des piliers en béton du pont. Le maigre repas, partagé à trois vient de s'achever et le Julot prépare déjà la paillasse pour la nuit, un carton étalé à même le sol et une unique couverture. Le vieux s'y glisse dessous, bientôt suivit par Totoche qui se serre contre lui afin de laisser une petite place à le jeune fille. Sophie hésitait un peu, puis fouilla dans son sac, elle en retira un petit fourre-tout qui renfermait un nécessaire de toilette.

- Quoi qu'tu fais 'vec c'te sacouse* petiote ? T'as ram'né ton plum* avec toi ? Demanda Julot.

- Mon quoi ? Interrogea la jeune fille de bonne famille.

- Ton pieu, répondit le vieux.

- Pas du tout mais je dois faire ma toilette avant de me coucher, y'a-t-il un robinet quelque part Madame Totoche ?

- Un robinet ? S'écria la vieille.

Les deux cloches ne purent s'empêcher de rire devant l'innocence de Sophie.

- Ai-je dit quelque chose de comique pour vous voir ainsi tordus de rire ? Demanda celle-ci rougissante.

- Tu n'as pas assez d'la Seine pour t'sabouler ? Repris Julot, p't'être ben qu'avec les colombins, les scaphandres de poche* qu'y a d'ssus, t'y vas choper la crève !

- Excusez moi, mais je ne comprend pas ce que vous me dites cher Monsieur Jules, coupa Sophie, la tête haute.

- Non petiote, repris Totoche, ici c'n'est pas un quatre étoiles ! T'es sur l'macadam Sophie, qu'ça n'sorte pas de ton crâne...J'vais t'filer des tuyaux sur la misère comme toi tu nous as cloqué* tes sermons de galurettes*.

Sophie baissa les yeux et referma l'étui de sa brosse à dent. Une petite déception se dessinait sur son visage d'ange. Mais son caractère de battante repris le dessus. Se décourager pour si peu ! Non. Elle replongea sa main dans son sac et en retira un magnifique pyjama bordé de dentelles sous l'½il moqueur mais attendrit de Julot qui ne perdait pas une miette du spectacle qui se déroulait devant lui. Il avait tout vu dans sa pauvre vie ce vieux filou, mais là, voir cette jeune fille si naïve, descendante de la cuisse de Crésus, condamnée a coucher à la belle étoile avec l'intention d'enfiler ces froufrous de nuits bourgeoise alors que le thermomètre accusait tout juste les moins deux degrés centigrade, dépassait toute les situations comiques qu'il avait assisté jusqu'alors. Totoche, comme une bonne mère, tenta de raisonner la jeune fille.

- Tu n'vas pas mettre ça sur l'cul pour pioncer ?
- Et pourquoi pas Madame Totoche ? Je ne vais tout de même pas dormir avec mes habits de la journée ?

- Goupille* c'que tu veux, mais tu vas t'cailler les miches c'te noille*.

- Ne vous inquiétez pas, j'ai déjà fait du camping vous savez étant plus jeune et je n'en suis pas morte.

- Du camping ! Du camping ! Hein ! Hein !

- C'est sûr mon père ne m'aurait pas confisqué les clefs de mon auto, nous aurions pu coucher à l'intérieur, mais là, faute d'auto...

- Y'a l'pavé ! Coupa Julot avant de sombrer dans le sommeil.

La vieille Totoche laissa faire la jeune fille à sa guise. Celle-ci se changea derrière un pilier, loin des regards indiscrets, et réapparue vêtue de son pyjama sur lequel elle avait enfilé un large pull-over pour plus de précautions, c'est vrai que le climat de cette fin d'année était rude. Mal lui en a pris de ne pas écouter les conseils de la brave bonne femme. Le froid polaire réveilla plusieurs fois dans la nuit la pauvre Sophie dont les dents ne cessèrent de jouer des castagnettes. Au fur et à mesure de ses sursauts nocturnes, alors que les longues heures s'écoulaient péniblement, elle se couvrait de vêtements à la hâte afin de se retrouver complètement habillée au petit matin.













Une sacouse : Une sacoche. Un plum : Un lit. Des scaphandres de poche : Des préservatifs. Cloquer : Donner. Des sermons de galurettes : Des cours de bourgeoisie. Goupiller : Faire. Cailler : Avoir froid. Cette noille : Cette nuit.

.4.









31 décembre, trois corps serrés l'un contre l'autre sous l'unique couverture, dormaient du sommeil du juste malgré les ronflements de Julot allongé tout près du tas de cendre du petit feu allumé la veille avec quelques journaux et quelques cageots, totalement éteint à cette heure matinale. Blottie contre la vieille, grelottant dans ses vêtements humides, le froid, le vent, la dureté de son matelas de pierre, mais surtout le retour de manivelle de la journée d'hier, extirpa Sophie des bras de Morphée. Elle se redressa d'un bond, les yeux exorbités après une nuit agitée, regarda autour d'elle, elle ne vit que les deux cloches dormir à poings fermés. Les aiguilles de sa montre marquaient déjà 8 heures 30 et toujours aucune nouvelle de son Pierrot. L'inquiétude l'envahit. Son ami fut-il emprisonné à perpétuité ? Fallut-il payer une caution pour le faire libéré ? Son père aurait-il porté plainte contre lui ? Et si...Et si... Et si...Elle secoua la vieille Totoche pour partager ses angoisses et ses craintes, celle-ci râla dans son subconscient contre cet indélicat osant la tirer du pays des songes pour la sinistre réalité de l'Existence. Elle remua quelques secondes, ouvrit un ½il, se racla la gorge d'une toux rauque et se rendormit sans autre forme de procès. Sophie enfila son manteau par-dessus son pyjama, ses pulls, ses collants, son survêtement et ses jeans, chaussa ses bottes sur deux paires de chaussettes, parée pour la journée, elle ralluma le petit feu afin de chauffer le café lorsque soudain elle entendit, malgré le brouhaha de la ville en éveil, des bruits de pas le long du quai.

- Pierre ? S'interrogea t'elle.

Laissant tomber le feu et le café, elle courut à l'encontre de la silhouette se dessinant à la lueur des réverbères mais s'arrêta net en apercevant, emmitouflé sous son chapeau, son cache nez remonté au bas des yeux, le col de son pardessus relevé, le visage d'Henri Grosset, qu'elle connaissait pour l'avoir à plusieurs reprises aperçu au côté de son père.

- Vous ici Monsieur ? Balbutia t'elle étonnée.

- Et oui mademoiselle, répondit le détective.
- Et que venez-vous faire par ici à cette heure et par ce temps ? demanda Sophie intriguée d'une telle présence.

- Votre père m'envoie vous chercher, expliqua Grosset, alors veuillez me suivre jusqu'à ma voiture sans chercher à fuir, ni faire d'histoire s'il vous plait.

- Vous suivre ! Il n'en est pas question, répondit la jeune fille, c'est dont vous que mon père a payé pour surveiller mes faits et gestes ? Vous le fameux détective dont l'art est de s'immiscer dans la vie des gens pour tout briser, anéantir. Vous le Sherlock Holmes parisien, as de la filature, plus escroc qu'honnête, plus bandit que vos victimes...

- Chut !

- Le nouveau Robin des Bois, détrousseur des pauvres pour lécher les bottes aux riches...

- Assez de votre impertinence jeune fille ! Cria Grosset.

- Et combien mon père vous paie t'il pour briser mon bonheur ? Continua Sophie.

- Assez pour que je vous ramène de gré ou de force mademoiselle, répondit le détective.

- Et de quel droit venez-vous empiéter sur ma vie privée ? Je suis majeure et la richesse de mon père je la laisse aux bandits de votre espèce Monsieur. Je ne vous suivrais pas !...Vous devrez me bâillonner, me ficeler, m'assommer pour me ramener, hurla Sophie.

- Si ce n'est que cela mademoiselle, répondit Grosset, aucun problème, j'ai ce qu'il faut.

En disant ces mots, le détective sortit de sa poche une paire de menottes et empoigna la jeune fille qui n'eut pas le temps d'esquisser la grosse main velue se posant déjà sur sa bouche. Elle ne puit se débattre, ni hurler, la force d'Henri Grosset était bien supérieure à la sienne. Malheureusement, la partie était perdue pour Sophie, aucune solution ne fut possible sinon accepter, contre sa volonté, le retour au domicile paternel. La bonne étoile brille toujours, parait-il, quand il s'agit de défendre une cause humanitaire et honnête, cette histoire ne fut-elle pas dans ces règles ? « Défendre des miséreux contre le Pouvoir de l'argent ! », oh que si ! Et c'est sans doute pour cela que les bonnes fées veillaient sur la destinée de Sophie...Elle se voyait déjà perdue, Henri Grosset triomphant, la tenait fortement d'une main ferme sur la bouche pour lui faire bâillon, serré contre sa poitrine, et de l'autre main, il essaya de lui passer les menottes lorsque soudain deux poings sortis de la pénombre empoigna le détective, libérant ainsi la jeune fille, bousculée par son sauveur.

- Pierre !

Le détective ne compris pas sur l'instant ce qui lui arrivait, il reçut un violent coup de poing sur la mâchoire qui l'allongea sur le pavé trempé des quais de Seine. Il se releva avec peine, rajusta son n½ud de cravate sous son pardessus, recoiffa son chapeau sur la tête et leva les yeux vers cette brute qui venait de lui faire goutter le macadam parisien. Pierrot se tenait sur la défense, en garde comme un boxeur prêt à parer la réponse du puching-ball, Grosset en l'occurrence. Celui-ci, calmement, tira un mouchoir de sa poche, essuya le petit filet de sang ruisselant à la commissure de la lèvre inférieure et dit flegmatiquement à son agresseur.

- Nous sommes quitte Monsieur Margowsky !

- Quitte ? Tu rigoles fripouille ! Ceci n'est que l'appéro pour avoir bousculé ma gonzesse, voici l'entrée maintenant pour la casse de ma piaule...

En disant ces mots, le jeune homme balaya une droite au détective qui tituba sans tomber.

- Allez défend toi flibustier ! cria en colère le Pierrot.

- Prend garde petit, je n'ai aucune intention de me battre avec toi, mais si tu insistes de trop, tu le regretteras, répliqua calmement Grosset.

- Salaud ! bats toi j'te dis, persista Pierrot, tiens ça c'est le plat de résistance pour les heures passées au gnouf.

Henri Grosset s'étala une seconde fois sous le direct de Pierrot. Cette fois-ci il retroussa ses manches quand il fut sur ses jambes. Sophie avait disparue pour alerter les vagabonds.

- Tu l'auras voulu petit con, dit-il en ajustant son poing en pleine face de Pierrot, ceci c'est le désert !
Pierrot eut du mal à se relever. Le nez ensanglanté, il se remit en position de défense prêt cette fois à encaisser d'autres coups de son ennemi. Le détective voyant la persistance du jeune homme pour le combat, ne pu que revenir au front, puisqu'un coup ne lui avait pas suffit pour abandonner cet affrontement, un second, plus fort, plus violent, viendra peut-être à bout de la soif de vengeance de Pierrot. Il ôta son pardessus, serra les poings, aligna son bras mais fut arrêté dans son élan par le vieux Julot qui retrouva la verve de ses vingt ans dans cette petite bagarre. La Totoche encourageait son Julot en hurlant de sa voix railleuse à s'arracher les poumons. Sophie suppliait les trois hommes pour l'arrêt immédiat des hostilités, un combat qui tournait maintenant au ridicule et se transformait en lynchage pur et simple du détective. Sophie se positionna entre les trois adversaires au risque de prendre elle aussi quelques coups.

- Cessez donc se massacre stupide ! N'avez-vous pas honte, deux contre un ! Et l'égalité qu'en faites-vous dans tout ça ? Ne croyez-vous pas que ce serait plus honnête et plus humain de causer sérieusement autour d'un bon café et connaître les projets de mon père à propos de l'avenir ? La violence n'arrange en rien les problèmes, elle en crée de nouveau bien au contraire. Alors cela suffit de vous battre comme des chiffonniers, mettez vos mains dans les poches, gardez vos jurons au fond du c½ur et parlons !

La Totoche applaudit cette intervention courageuse de Sophie. D'un commun accord, une trêve fut décidée entre les protagonistes de ce combat irrégulier. Aux femmes à présent de soigner les petites blessures, sans gravitées, lèvres éclatées, pommettes rougies, yeux bleuis, nez suintants

- Votre père m'a chargé de vous ramener avant 18 heures aujourd'hui afin de ne pas gâcher son réveillon de la Saint Sylvestre, sinon...

- Sinon quoi Monsieur Grosset ? Demanda Sophie.

- Sinon la police mettra son nez dans cette affaire, répondit le détective.

- Les flics sont déjà sur le coup, ma nuit au poste en est la preuve, repris Pierrot, et c'est sans doute ce Dubois Martin qui vous a commandité de fouiller ma piaule ?

- Exactement jeune homme, répondit en baissant les yeux Grosset.

- Allez crache le morceau, pourquoi ? S'excitait le jeune homme.
- Pour se venger de votre mensonge, lâcha le détective.

- Comment cela ? Demanda Sophie.

- En dévastant...la chambre de Monsieur Margowsky...sans rien voler, expliqua le détective en hachant ses phrases par plus de honte que de peur, la PJ se serait intéressé à cette affaire...Vous accusant de tentative d'escroquerie aux assurances et puis la logeuse n'a-t-elle pas porter plainte contre vous pour détérioration de matériel Margowsky ?

- Non Monsieur ! Répondit Pierrot, sur les conseils de l'inspecteur machin truc, elle a portée plainte contre X...

- Contre X ? Répéta inquiet Grosset.

- Oui, elle vous a repérée tournant autour de l'immeuble juste avant le casse et puis ne lui avez-vous pas demander après moi ?

- Si, si, reprit le détective les yeux fixés sur le pavé verglacé.

- Mais pourquoi avoir fait tout ce cinéma ? Demanda Sophie.

- Avec toutes les charges contre Margowsky, continua Henri, votre père espérait vous voir revenir dans le droit chemin et plus fréquenter ce voyou mademoiselle.

- Le salaud ! Pensa tout haut Pierrot.

- Et votre garde à vue...Monsieur Margowsky ? Demanda hésitant le détective pris à son propre piège.

- Ben...Y'a Colombo qui m'a bassiné, un certain inspecteur Beni...Betti...

- Benetti ?

- C'est ça ouais, un rital dans la police française, m'enfin ! Repris Pierrot, il m'a posé des questions sur mon emploi du temps, mes fréquentations, mon boulot, tout l'tralala quoi !

- Et sur notre affaire plus précisément ? S'inquiétait le détective.

- Ouais aussi ! Continua le jeune homme, mais heureusement que la mère Monique n'a pas déposée plainte contre moi sinon j'y s'rais encore au trou à c't'heure et vous Grosset vous auriez gagné la partie, mais pas d'chance pour vous, ce Benetti s'intéresse beaucoup plus au commanditaire du fric frac qu'à la victime.

- Tu as parlé de mon père Pierre ? Demanda affolée Sophie.

- Tu m'prends pour qui ma chérie ? Répondit Pierrot, je ne moufte pas si facilement aux poulets et puis je n'avais aucune preuve contre lui avant l'arrivée de Monsieur Grosset. Maintenant que tout est mis au clair, p't'être ben qu'j'vais allez trouver ce Colombo et tout raconter...

- Tu n'peux pas faire ça mon amour, supplia Sophie, malgré tout c'est mon père, tu lui ruinerais sa carrière.

- La demoiselle a raison Margowsky, rajouta le détective.

- Vous craignez pour la carrière du bourgeois ou pour la votre Sherlock Holmes ? Ironisa Pierrot.

Le détective confus et déboussolé par la tournure tragique de cette histoire baissa les yeux. Les deux cloches silencieuses jusqu'à présent intervinrent inquiètes elles aussi pour leur situation. Tout ce petit groupe, la Totoche, le Julot, Sophie, Pierrot, le détective Henri Grosset et le Dubois Martin, n'étaient-ils pas assit sur un baril de dynamites et qu'au moindre faux pas, l'explosion leur serait fatal ?

- Et nozigues*, quoi qu'on fout dans l'topo* ? S'écria Totoche. Y nous en veut aussi qu'on a été grailler dans son palace c't'asticot ? Qu'on s'est payé sa fiole* 'vec nos conneries d'chasse aux noircicauds ?





Nozigues : Nous. Le topo : L'affaire. Se payer sa fiole : Se moquer de lui.




- Si ce ne fut que cela, répondit Grosset, il vous accuse vous et votre compagnon de viser sa fortune par l'intermédiaire de Monsieur Margowsky. Mademoiselle Sophie est l'unique héritière de son empire et selon lui son mariage avec un roturier entraînerait sa ruine.

- Comment mon père peut-il penser cela ? Comment peut-il agir ainsi ? Se lamentait Sophie.

- Depuis votre visite au repas de Noël, reprit Grosset, ne vous êtes vous pas fait passer pour les parents de Monsieur Margowsky sous le pseudonyme de De Belleville ? N'avez-vous pas usurpé Monsieur Jules Marnet, le titre honorable de médecin ? Monsieur Margowsky, n'avez-vous pas déclaré être étudiant en langues étrangères à mademoiselle Sophie ? Tous ces mensonges cumulés, ces énigmes, toutes ces substitutions d'identités, ces cachotteries, ont laissés une suspicion et un doute dans l'esprit de Monsieur Dubois Martin entraînant sa méfiance auprès des miséreux qui pour lui tournent tout autour de son porte monnaie.

- Y peut crevé avec son blé ! Hurla Julot, on est pénard mézigue et la vieille et pis c'est pas nous qu'on a commencé c't'embrouille, c'est l'môme qu'a voulu s'trucider pour la petiote, fallait-y l'laisser boire la goutte* ? On a filé qu'un coup d'paluche, ils ont l'béguin Mossieur l'soudeur à blanc*.

- Je voudrais bien vous croire, repris Grosset, mais hélas il me paie pour faire mon enquête et rapporter vos faits et gestes.

- Est-ce qu'on a la dégaine malhonnête ? Répliqua Totoche.

- Non...Je ne crois pas, répondit le détective après quelques secondes d'hésitation, mais vous savez, l'habit ne fait pas le moine.

- Vous êtes l'avocat du diable Monsieur Grosset ! Continua la jeune Fille. Vous transformez des innocents en coupables en construisant de fausses preuves, c'est cela votre travail ? Et mon père vous paie pour cette sale besogne, c'est une honte.


Boire la goutte : Se noyer. Un soudeur à blanc : Un faux policier.


- T'es qu'un pingouin ! Injuria Totoche, une balance qui flinguerait père et mère pour les pesettes.

- Appelez cela comme vous voulez, répondit impassible le détective.

- Et pourquoi vous nous déballez tout ça, demanda Pierrot, à nous qu'on n'a pas de dollars à vous offrir, à croire que vous jouez un double jeu ?

- Parce que l'ultimatum a lieu à 18 heures et passée cette heure, vous serez tous dans la merde en restant poli, et moi avec, si je veux toucher mon cachet, je dois ramener impérativement mademoiselle Sophie chez ses parents. Je suis un privé et ce n'est pas l'Etat qui me nourrit mais le client, quel qu'il soit et quelle que soit ses convictions, lança le détective.

- Et qui vous dit que j'accepte de vous suivre ? Repris Sophie, vous êtes si sûr de vous Monsieur le détective privé !

- Faudrait être folle pour refuser, répondit Grosset.

- Si la petiote décide d'planter la tente chez nous, elle restera ! S'écria la vieille.

- Nous sommes tous dans cette galère après tout, continua Pierrot, ensembles nous avons provoqués la colère de cet homme, déclarés la guerre, ensembles nous la continuerons.

- Et faut pas s'frotter de trop à Julot, lança celui-ci pour ne pas être en reste, si l'rupin veut v'nir s'la donner, je l'attend !

- Merci mes amis, repris Sophie. Et vous Monsieur Grosset, reprenez le chemin de Saint Cloud et dites à mon père que nous n'avons besoin d'aucun commissionnaire, qu'un face à face serait plus futile et plus correcte de sa part pour faire ses excuses...Précisez bien surtout que mon retour aura lieu, Pierre à mon bras ou pas du tout !

- Mais...mademoiselle ! S'exclama Grosset, vous devez venir... N'avez-vous pas eu votre dose de problèmes ? Vos acolytes n'auraient donc aucune importance à vos yeux pourvus que vos caprices soient exaucés ?

- Que voulez-vous dire ? Interrogea perplexe la jeune fille.

- Imaginez le déroulement de l'affaire suite à votre refus d'obtempérer, expliqua le détective, la police interviendra quelques minutes après 18 heures, vos amis seront placés en garde à vue pour au moins 48 heures, le temps nécessaire à votre père de porter plainte pour tentative d'escroquerie sur l'héritage, de réunir des preuves et des témoins, de prendre un bon avocat et le jour du jugement les jurés trancheront en faveur de l'argent et vos amis seront condamnés à une peine supérieure ou égale à dix ans de prison, c'est ce que vous voulez ?

- Bien...Je...Balbutiai Sophie.

- Arrête ton char bleusaille ! Intervint Totoche.

- Laissez moi finir Madame, coupa Grosset, et vous mademoiselle, votre père vous enverra aux Etats-Unis afin d'épouser le fils de son richissime collègue philadelphien, pendant que vos « Branles misères » croupiront à Fleury-Mérogis ou ailleurs !

- C'est de nous qu'vous causez espèce de salaud ? Hurla Pierrot. Sophie ne te laisses pas convaincre par ses mensonges...

- Non jeune homme, je n'ai pas l'habitude de mentir comme certains, se défendit Grosset.

- Il n'y a aucune preuve contre nous, continua Pierrot et je suis prêt à signer un contrat à notre mariage renonçant à toute la fortune de mon épouse en cas de malheur, son pognon qu'il se le garde et qu'il pourrisse en enfer et vous avec Grosset !

- Cela n'arrangera rien à la chose, repris le détective, la machinerie est en route et des têtes tomberont, déjà savez-vous mademoiselle que votre chère et tendre bonne a remis sa démission ?

- Albertine ? Démissionnée ! S'exclama Sophie.

- Ce n'est pas tout, poursuivit Grosset, Madame votre mère menace également de quitter le domicile conjugal l'ultimatum passé...Voyez-vous ma pauvre, vous mettez tout le monde dans l'embarras avec vos caprices d'enfant gâtée, redescendez sur terre, votre bonheur ne se trouve certainement pas sur le pavé du pont de l'Alma.
- Monsieur ! Dit Sophie d'un ton décidé, cette gâterie dont vous m'accusez vient de mon père, l'hérédité de la bourgeoisie. Plaignez-vous auprès de lui si vous avez l'audace et le courage...En ce qui concerne ma décision, vous suivre serait céder à ce chantage odieux proféré par mon père, donc une seule solution pour lui montrer ma détermination...Je reste ! Adieu Monsieur.

- Déballe bien not'converse à c't'asticot de peigne cul, termina Julot au départ du détective.

Henri Grosset revint bredouille au domicile de son « employeur » et client. Je vous laisse imaginer à votre convenance la stupéfaction et la colère de Bruno Dubois Martin, insulté une fois de plus dans sa fierté et son honneur par l'absence de sa fille. Le détective rendit ses comptes, résumant cette visite inopinée, inespérée et mouvementée sous le célèbre pont Parisien. Il s'attarda sur les détails, sur les risques encourus courageusement, sur ses blessures occasionnées par cette intrusion dans le camp de l'ennemi espérant peut-être ainsi adoucir l'humeur du bourgeois et se faire pardonner de cette défaite. En vain, qu'importe la gravité des lésions, de son état général et de toutes les facéties de cette brève rencontre, Bruno avait donné un ordre, le détective avait manqué à son devoir et raté l'enquête, de plus il s'était ridiculisé devant les malfrats en se pliant aux exigences de Sophie. Cela n'allait pas se passer sans répercutions.

- Nous retournons là bas tous les deux ! Hurla Dubois Martin, ces vauriens vont voir de quel bois je me chauffe !

- Cela est inutile Monsieur, balbutia Grosset.

- Inutile pour vous minable ! Rétorqua Bruno, vous allez voir comment une enquête aboutie chez les Dubois Martin et prenez en de la graine !

Il ordonna et laissa des consignes à son épouse qui se languissait, enfouie dans le fauteuil face à la grande cheminée du salon, à savoir :
Primo : Attendre dix huit heures précise avant de donner l'alerte aux forces de l'ordre si toutes communications étaient rompues entre Saint Cloud et le pont de l'Alma. Sans nouvelle de qui que se soit voudrait signifier, danger. Avertir notamment l'inspecteur Benetti chargé du dossier Margowsky ou plus exactement de l'effraction commise dans la chambre louée par la mère Monique.
Deusio: Lancer dans cet engrenage infernal l'avocat de la famille, Maître Lévy, afin qu'il tranche et conseil Bruno Dubois Martin sur les accusations à pourvoir afin de traîner en Justice les De Belleville alias Totoche, Julot et Pierrot, qu'ils répondent de leurs faits et gestes devant un Tribunal compétant qui les conduira en prison.
Tertio : Retenir la bonne le plus longtemps possible dans ses quartiers en essayant de la raisonner et de la convaincre à reprendre son service pour préparer le fameux repas de fin d'année.

Le maître de maison, par sa prévenance, avait toutes les chances ou presque de son côté. Sur ce, après un petit repas avalé en hâte dans la cuisine, les deux hommes se rendirent, à bord de la grosse voiture, au 8 éme arrondissement de Paris, au pont de l'Alma.

Entre temps, au bivouac des infortunés, seule la cendre froide du petit feu et les cartons étalés sur le sol, dénonçaient une ancienne présence humaine datant de quelques heures seulement, mais pour l'instant, les quatre amis avaient désertés cet endroit. Sophie affamée et affaiblie par sa première nuit passée à la belle étoile décida de prendre un petit repas chaud au premier restaurant, le moins cher, accompagnée bien entendu par ses acolytes. Henri Grosset guida le bourgeois jusqu'au campement.

- C'est ici ? Demanda celui-ci.

- Oui c'est ici mais il n'y a plus personne, répondit le détective.

- Je le vois bien ! Répliqua Dubois Martin et où sont-ils à votre avis monsieur l'incapable ?

- Partis déjeuner sans doute, nous allons les attendre, repris Henri Grosset.

- Déjeuner ! Sur le compte de ma fille, s'écria Bruno, il dilapide déjà notre fortune sans être mariés, Grand Dieu ! Il faut réagir, bougez vous un peu Monsieur Grosset, nous n'allons pas rester planter dans ce trou à rats alors que mon portefeuilles est à la merci de ces voleurs ! Sophie se fait dévaliser par votre faute, il faut les retrouver impérativement...

- Du calme Monsieur, repris le détective, ils vont revenir.

- Comment en êtes vous si sûr Grosset ? S'ils décidaient de coucher à l'hôtel cette nuit, Sophie saura t'elle leur refuser ? Hurla le bourgeois dont l'avarice faisait peine à voir, et nous deux aurions l'air plutôt ridicule à monter la garde sous un pont par ce temps en ce jour n'est ce pas !
- Ils reviendront, je vous le promet, répondit calmement le détective, je prend tout sur moi, faites moi confiance.

- Vous faire confiance ! S'exclama Dubois Martin, ne deviez-vous pas revenir avec ma fille ce matin ? Vous avez bafoué ma confiance en manquant à votre devoir. Regardez ou cela me mène aujourd'hui, obligé de me déplacer moi même, c'est une honte...Vous faire confiance ! Prouvez moi maintenant, si vous en êtes capable, qu'ils reviendront dormir au même endroit Monsieur le détective.

- Ne serait-ce qu'un court instant, ils reviendront parce que Sophie sait pertinemment que vous ne resterez pas les bras croisés sur le perron de votre maison à attendre...Elle connaît vos réactions a un tel affront, vous avez trop d'honneur devant ces misérables pour rester cacher, en silence, vous êtes un homme de terrain Monsieur Dubois Martin, un véritable guerrier faisant front à l'ennemi, loua Grosset pour adoucir l'humeur de son client.

- Vous le pensez vraiment ? Murmura flatté Bruno.

- Je le pense, répondit Grosset et puis d'ailleurs ne dit on pas que tout animal retourne toujours vers ses maîtres et son logis ?

- Heu !...Oui...On le dit, continua le bourgeois fier des compliments. Vu sous cet angle, vous avez certainement raison Henri, nous allons donc les attendre ici...Mais qu'ils se dépêchent, les aiguilles de ma montre tournent et l'heure fatidique n'est plus très loin.

- Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ! Moralisait Henri Grosset, heureux d'avoir marqué un point devant le bourgeois.

En effet, la patience paie. Bruno Dubois Martin arpentait le quai de Seine de long en large depuis maintenant bientôt une heure, suivit dans ses talons par son fidèle serviteur, le dévoué Henri Grosset. Les deux hommes emmitouflés dans leur gabardine, les mains dans les poches, le col relevé, la tête à demie enfoncée dans leur chapeau respectifs, sautillaient pour se chauffer les pieds à défaut du corps entier. La valse des frigos battait son plein lorsque les quatre protagonistes tant attendus apparurent en haut du pont. « Le Maître et son valet » se cachèrent derrière le pilier de béton pour les laisser approcher jusqu'à leur portée et les assommer par l'effet de surprise.
Sophie aperçue, stationnée à l'intersection du pont et de la route longeant la rive, la grosse auto noire de son paternel, elle en fit part à ses amis qui courageusement, têtes baissées, foncèrent au bivouac, Totoche en première, maugréait déjà des injures suivit de près du père Julot dont les manches retroussées de sa veste, pour plus d'aisance en cas d'empoignade, faisaient apparaître, incrustés dans la chair de ses avants bras durcis et ridés par les années, deux tatouages délavés, sur celui de gauche, une pensée fleurit sur des souvenirs d'adolescences tourmentée par cette période noire de la guerre, dont le Julot, héro de la résistance était alors un jeune homme respectable et respecté. Une époque figée dans sa mémoire, gravée à l'encre du sang de ses veines, à jamais immortalisée par ces trois mots : « A la chance », du temps de sa splendeur, de ses presque dix huit ans, du temps de sa vie d'homme tout simplement. Le second tatouage, plus petit celui-ci et plus intime aussi sur l'avant bras droit, représentait une clef dessinée avec talent juste au dessous d'un nom et d'une date dont je laisse le soin a chacun d'interpréter ce motif selon son imagination : « Fleury 23 avril 1961 ». Telle était l'inscription.
A quelques mètres derrière Julot, au bras de son galant, malgré la peur qui l'envahissait, Sophie marchait néanmoins d'un pas décidé vers son père, debout, les bras croisés, raide et dur comme les piliers du pont. Le détective se tenait à l'écart décidé à ne pas intervenir durant cette altercation du père et de la fille. La Totoche stoppa sa course effrénée à quelques mètres de Dubois Martin, Julot sur ses gardes, prêt à cogner si nécessaire la talonnait. Quand à Sophie, elle resta collé au bras de Pierrot légèrement en retrait des deux cloches.
La vieille, les yeux rivés dans ceux du bourgeois se mit sur la pointe des pieds pour tenter d'égaler sa hauteur avec celle de son ennemi qui restait impassible et silencieux.

- Comme on s'retrouve ! Lui dit-elle.

Dubois Martin fit mine de ne pas entendre, il s'adressa directement à sa fille d'un ton autoritaire comme à l'accoutumée.

- Nous rentrons Sophie !

La jeune fille regarda Pierrot, lui serra la main encore plus fort, ses yeux pétillaient de colère et de la colère elle en avait suffisamment pour puiser le courage nécessaire à répondre négativement aux ordres de son père.

- Nous ? Lui demanda t'elle, Pierre et moi ?

- Cesses tes plaisanteries stupides ma chérie, répondit le bourgeois, tu m'as très bien compris...Tu vois ma gentillesse et ma compréhension domine encore une fois mes états d'âme, je suis prêt à pardonner ta désobéissance, fermer les yeux sur tes mensonges. Je chasse de mon esprit ces gens sans autres procédures nuisibles à leur liberté si tu rentres immédiatement à la maison.

- Papa, tu me fais encore du chantage et je ne l'accepte pas, repris Sophie. Ces gens n'ont rien à se reprocher sinon leur délicatesse et leur obligation d'aider leur prochain.

- Et a voler les honnêtes gens ! rajouta dans un sursaut de colère Bruno.

- Oublis dont ta fortune pour une fois, continua la jeune fille, ma vie je la conçois auprès de ceux que j'aime. Pierre sera mon futur mari que tu le veuilles ou non. Je ne suis plus une enfant et n'ai aucun besoin de ton consentement pour l'épouser. Et saches que je dirige mes sentiments, mes envies, mes amours moi même, comme toi tes affaires.

- Sophie à raison Monsieur, poursuivit Pierrot, je vous le demande une dernière fois, acceptez moi comme je suis!

- Jamais ! Hurla Bruno, ce n'est pas ma fille que tu désires mais mon argent, j'en suis sûr.

- Papa je t'en prie, essais de comprendre, supplia sa fille, Pierre en a que faire de ton argent.

- Je te déshérite ! Cria Bruno.

- Et bien déshérite moi, répéta Sophie, nous vivrons d'amour et d'eau fraîche.

- Je te déshonore ! Hurla Bruno.

- Déshonore moi ! D'ailleurs mon seul honneur à présent est de porter le nom de Pierre, madame Sophie Margowsky, dite Sophie De Belleville ! cela sonne bien non ? Ironisait la jeune fille.

- Je te châtie ! Piaillait Bruno.

- Châtie moi ! Repris Sophie, ma seule et unique ambition est de fonder une vrai famille, sans aide de quiconque. Si nos deux salaires ne suffisent pas à faire bouillir la marmite, nous ferons des heures supplémentaires.

- Je te congédie de la banque ! Je te coupe les vivres ! Menaça dans un dernier souffle de haine et à court d'arguments le bourgeois. Tu verras qui de nous deux gagnera ?

- Je ne joue pas papa ! Tu me désoles, s'exclama tristement Sophie avant de se taire définitivement.

- Monsieur, repris à son tour Pierrot, comme je l'ai dit ce matin à votre larbin, je suis d'accord pour vous signer un paperasse stipulant mon refus à votre succession, je renonce à votre fortune et Sophie ne veut aucune dote pour notre mariage. Vos titres, votre gloire, votre banque, je m'en bats les cacahuètes. Et si cela peut vous faire plaisir, à la seconde qui suivra notre oui réciproque, vous n'entendrez plus jamais parler de moi. Sophie vous visitera seule, Sophie vous écrira, vous téléphonera sans une fois prononcer mon nom, je vous le promets !

- Les promesses d'un menteur ne valent pas leur pesant d'or ! Répliqua, buté comme un ours, têtu comme un âne, Dubois Martin.

- Mais merde ! Que cherchez-vous alors ? S'énerva Pierrot. Que voulez-vous ? Un lèche bottes ? Un baise main ? Que j'tombe à vos genoux suppliant votre pardon ? Que j'rampe devant vous comme ce Grosset ?

- Je ne veux pas de vous dans ma famille tout simplement ! répondit le bourgeois déterminé, ni de vous, ni de ces souillons en charpies, es-ce clair ?

Totoche, jusque là attentive et muette à la conversation du père et de la fille, ne puit s'empêcher d'intervenir à ces derniers mots, la colère lui monta au nez, ses yeux mitraillèrent cet homme répugnant, ce salaud bafouant la cause de la misère. Elle cracha par terre et bouscula le géant qui se dressait devant elle. Julot se tenait sur ses gardes, prêt à bondir au premier mauvais geste mal placé du colosse sur la vieille dame. Quand au détective, s'il aurait pu se glisser dans un trou de souris, je pense qu'il n'aurait pas hésité un instant a s'y fourrer.

- Ces souillons que vous gueulez si fort vous emmerdent mossieur l'aristo ! Vous voyez ces paluches, lui montrant ses mains, ce sont les pognes de la misère qui triment toute une foutue vie pour finir sur l'carreau a entret'nir des fricotins* comme vozigue, et ces arpions j'vais vous les mettre dans la gueule si vous traînez la mistoufle dans la merde !

- Mais de quel droit osez-vous me causer sur ce ton ? S'écria indigné Bruno.

- Du même droit qu'le votre ! Repris Totoche, et pis vous allez y goutter d'la misère c'te noille, à not'tour d'vous inviter à not'table pour la fête du père Sylvestre ! C'est c'que tu voulais à Noël, partager la bouffe du grand jour et ben tes désires sont des ordres mon bô mossieur ! Pose ton cul sur les cartons.

- C'est impossible Madame, mon épouse m'attend à la maison, répondit inquiet Bruno.

- Elle comprendra la situasse* et pis p't'être ben qu'on va la voir s'radiner après six plombes 'vec quequ'amis d'la poulaille* ?

- Sophie, tu ne vas pas laisser ton père se faire insulter de la sorte, implora le bourgeois.

- Ce n'est pas une insulte papa, répondit Sophie, mais une invitation. Madame Totoche et Monsieur Jules te font les honneurs de leur dernière boîte de cassoulet, tu ne peux pas refuser.

- C'est un enlèvement ! Un odieux chantage ! Grosset...faites dont quelque chose, après tout vous êtes détective, à vous de nous délivrer de ces mains infâmes.

- Qu'est ce qu'elles ont mes paluches ? Se demanda Julot qui ne saisissait pas toutes les nuances de cette discussion assez scabreuse.



Les fricotins : Les riches. La situasse : La situation. La poulaille : La police.
- Cessez de vous plaindre Monsieur Dubois Martin, répondit le détective sortant de son trou. Cette expérience vous fera peut-être réfléchir sur l'avenir.
- Comment ! Vous aussi contre moi ! retournez-vous votre veste, changez-vous de camps Grosset ? S'exclama le bourgeois, traite ! Assassin !

- Mon métier consiste à chercher la vérité et défendre le juste du mauvais, je ne crois pas me tromper en faisant pencher la balance de la Justice en faveur de ces gens Monsieur Dubois Martin. Je suis partisan de la bonne cause et mon enquête, après maintes péripéties, m'a mener à la conclusion suivante : Ces gens sont l'innocence même. Leurs propos tenus sont sincères. Votre fortune, ils en n'ont que faire, Mademoiselle Sophie et Monsieur Pierre s'aiment, c'est éloquent. Le seul crime de ses vrais faux parents, Madame Rosemonde Langlois et Monsieur Jules Marnet allias Monsieur et Madame De Belleville est peut-être d'avoir un trop bon c½ur, en voulant éviter un drame, à savoir le suicide de ce jeune homme, ils se sont attirés les pires ennuis...Vous devez l'admettre Monsieur, vous avez perdu !

- L'admettre ! Perdu ! je suis trahi, pris en otage, insulté, cela ne vous suffit pas Grosset pour me donner raison ? Hurla Bruno.

- Vous avez tort Monsieur, continua Pierrot et je le prouverais. Considérez-vous comme un otage si vous le désirez mais vous boufferez avec nous ce soir, votre réveillon vous le ferez sur le pavé !

- Pas pour longtemps, croyez moi, la police sera là dans peu de temps, mon épouse exécutera mes ordres et vous pourrirez tous en prison.

- Justement, je les attends les flics, répondit Pierrot, j'ai enfin retrouvé la trace du boss, commanditaire de l'effraction et du saccage de mon appart...Vous, Monsieur Dubois Martin !

- Aucune preuve ! S'écria celui-ci.

- Un témoin...Lui, Monsieur Henri Grosset, montra Pierrot.

- Vous n'allez pas faire ça Grosset ? Demanda effrayé Bruno.

- S'il le faut ! Répondit le détective.

- Voulez-vous ma ruine ? Vous n'avez pas le droit, hurla le bourgeois. Au secours ! Au secours !
Dubois Martin donna dans l'Opéra avec sa voix de baryton afin d'alerter les passants. Sa mauvaise posture devenait très inquiétante mais tout n'était pas encore gagné pour les jeunes gens.

- Basta ! Stoppe ta romance goualeur* ! Folqueux* ! Ou c'est mézigue qui va t'la colmater*, s'écria Julot à son tour.

- Monsieur Jules s'il vous plait, dit à voix basse Sophie, le c½ur gros de devoir agir ainsi avec son père, je vous en prie, ne traînez pas papa dans la boue plus que de raison, je vous le demande...

- La p'tite a raison Julot, ajouta Totoche, poireautons jusqu'à la visite des barbouzes sans s'monter la bourriche !

- Dac ! J'capitule, répondit Julot, puis s'adressant au bourgeois, si mon bô mossieur veut s'donner la peine de poser son cul sur la couvrante ou p't'être ben qu'y veut une cadière* ?

- Laisser moi partir, je vous en conjure pour éviter tout ennui supplémentaire. Sophie, ma fille, reprend toi, pense à ta pauvre mère qui se languit de ton absence...Elle qui rêvait d'un gendre intelligent, distingué, digne de notre nom, qui espérait un beau et grand mariage à l'église de Saint Cloud, dans ta robe blanche d'organdi avec une traîne de plusieurs mètres dans laquelle tu serais la plus jolie, des centaines d'invités s'inclinant à ton passage, pour un jour devenir Sissi Impératrice de Saint Cloud. Tu ne peux la décevoir ma chérie.

- Je ne la décevrais pas papa, continua Sophie, l'église, la robe, mon prince charmant, tout y sera à l'exception des invités de Pierre, deux personne seulement.

- Laisse le temps au temps ma fille, repris Bruno, plus tard tu comprendras peut-être.


Un goualeur : Un chanteur. Un folqueux : Un maître chanteur. Colmater : Faire taire. Une cadière : Une chaise.





- Non papa, il n'y aura pas de plus tard, le mariage est programmé pour le 12 février, je voulais vous en faire la surprise ce soir à minuit, mais vu les circonstances !

- Ma pauvre fille...Tu désenchanteras, balbutia le bourgeois au bord de la syncope.

Les aiguilles au cadran de l'attente tournèrent lentement, les secondes furent des minutes, les minutes des heures. Bruno Dubois Martin espionnait sa montre toutes les cinq minutes avec un soulagement lorsque 18 heures, l'heure cruciale, sonna à son poignet.

- Il est encore temps de réfléchir, dit fièrement Bruno à ses ravisseurs, les bureaux de la police doivent être en effervescence à cette heure, encore quelques toutes petites minutes de patience et fini pour vous la liberté. A votre place...

- Vous n'êtes pas à notre place, répondit Pierrot.

Les quatre amis n'avaient pas l'air de trop s'inquiéter sur cette affirmation non confirmée du bourgeois. Ils se regardèrent sans rien dire, c'est tout.
Cependant à Saint Cloud, le calme régnait dans la grande maison des Dubois Martin, Madame était affalée dur le divan du salon avec sa bonne, la brave Albertine qui n'avait toujours pas ré enfilé son tablier. Un long discours entre les deux femmes fit oublier l'heure fatidique. Un sermon qui dura et dont Madame Dubois Martin, qui l'eut cru ? Fut la sermonnée. Elle écoutait sans broncher, avec intérêt ce que la bonne avait sur le c½ur et c'est qu'elle en avait à dire Albertine, sans l'entrecouper de ses boniments de bourgeoise, bien au contraire. Entre la lueur du feu de la cheminée et le clignotement des guirlandes électriques décorant le sapin de Noël, la vieille dame distingua nettement les yeux pétillants et humides de sa patronne, Eléonore Dubois Martin pleurait. Des larmes d'inquiétudes certes, des larmes de honte sûrement. C'est aux alentours de 19 heures 30 que ce petit colloque féminin cessa. La bonne regagna ses fourneaux. Eléonore sortit de son gros vaisselier en chêne massif, dans la salle à manger, deux assiettes, deux verres, deux fourchettes, deux couteaux, deux petites cuillères et deux serviettes blanches brodées aux initiales du nom familial. Elle alluma les deux chandelles posées sur la table, un dîner en tête à tête se préparait...Mais qui était dont l'invité ?

La dame de maison descendit ensuite à la cave, un geste qu'elle n'avait pas fait depuis très longtemps, à vrai dire même peut-être jamais et en remonta une bonne bouteille de Moët et chandon de la collection personnelle de son époux qu'elle glissa dans le sot à champagne en argent emplis de glaçon sur la table. Puis se servit un bon verre de Brandy qu'elle but d'un trait et un second pour trinquer avec l'inconnu.

- Voilà quelques amuses gueules pour l'apéritif Madame, dit Albertine, un plat de petits toasts à la main.

- Merci Albertine, prenez place je vous prie, dînons ensembles et trinquons à la nouvelle année, après nous nous occuperons de Monsieur...Je vous suis reconnaissante de m'avoir ouvert les yeux sur la détresse de Sophie.

- Vous savez Madame, mademoiselle Sophie est un peu ma petite fille, je l'ai vu naître, je l'ai changée, langée, nourrit au biberon et élevé comme mon propre enfant lorsque Madame était absente. Personne n'a le droit de lui faire du mal et surtout pas son père. C'est une brave petite et Monsieur Pierre est un bon petit gars, je me suis renseigné auprès de ses amis de Belleville, sa situation je sais n'est pas très confortables actuellement, mais l'amour domine toujours sur les soucis financiers et ça ne coûte rien à Monsieur votre époux de leur donner un petit coup de pouce pour cadeau de mariage.

- Exactement Albertine et rassurez-vous, je me charge personnellement de ce mariage. Et je pense que cette nuit passée à la belle étoile remettra les idées en place à Bruno.

Effectivement, la nuit devait être très longue pour le bourgeois et son acolyte de détective, entre la brise, le froid, l'inquiétude, l'attente et la colère.

- La bigorne* s'est y paumée mon bô mossieur ? Lança ironiquement le vieux Julot.

- Ou vot'bergère qu'a oubliée la commission ? Pouffa Totoche.

- Vous ne perdez rien pour attendre ! Bande d'escrocs, ils vont venir, répliqua Bruno, confiant malgré tout.

- Il est bientôt 21 heures, interrogea Grosset tout penaud dans ses basques.


La bigorne : La police.
- Vous êtes bien placé pour savoir mon cher Grosset que les démarches administratives sont toujours très longues a se mettre en route, surtout un soir de réveillon, répondit le bourgeois sans se laisser prendre au piège de l'angoisse.

- Et qu'les poulets n'sont jamais pressés, poursuivit Pierrot pour faire monter la tension entre les deux prisonniers.

- Papa je crois que tu vas passer la nuit avec nous, maman a du comprendre le fond de cette stupide histoire, continua Sophie, et du reste elle te fait sûrement confiance, me sachant à tes côtés, elle n'a rien à craindre.

- Petite effrontée ! Lança méchamment Bruno, comment tu oses...

- Chut ! Tu verras les premières heures sont les plus difficiles, poursuivit la jeune fille, mais le corps s'habitue vite à l'air glacial et au bitume.

- Il est hors de question que je dorme sur le pavé ma fille, repris le bourgeois, dans une demie heure si personne ne nous a délivrés, je m'en vais et aucun de vous ne m'arrêtera à moins de m'assommer ou me trancher la gorge.

- No problème ! Répondit Julot l'½il coquin, jouant à faire passer son opinel d'une main à l'autre pour intimider l'ennemi.

- Mon cher beau papa, continua Pierrot, avec la permission de votre fille, je me porte volontaire pour vous ficeler comme un vulgaire saucisson.

- Attend Pierre ! Un instant veux-tu, hésita le jeune fille, papa, promet moi de ne pas t'enfuir...

- Des promesses !...A des charlatans...des bandits...Jamais ! Tu m'entends, jamais !

- Je vous le promet moi mademoiselle, murmura Grosset, inquiet de devoir passer la nuit pieds et poings liés.

- Traître ! Vous capitulez avec ses brigands Grosset ! Hurla Bruno, vous ne valez pas mieux que cette racaille, soyez digne au moins, faites honneur à l'héroïsme...

- Si vous appelez cela de l'héroïsme, couché à la belle étoile attaché à un lampadaire pour défendre une cause qui n'en vaut pas la chandelle, là, je démissionne Monsieur.

- Désolée papa, mais je suis obligée, à contre c½ur, d'accepter la solution de Pierre...Vas y mon chéri, ordonna Sophie, attache les, mais vas y doucement.

Dubois Martin se débattit quelques secondes mais la force de Julot qui le maintenait eut raison de sa rébellion et c'est avec un malin plaisir que Pierrot ôta l'écharpe autour du cou de son futur beau père et lui passa autour des poignets, derrière le dos, en serrant le n½ud assez fort pour qu'il fut impossible de le dénouer tout seul. Une légère crispation faciale du à la douleur occasionnée, prouva à quel point le bourgeois avait les poings liés. Un morceau de chiffon mouillé fit une bonne lanière pour ses pieds. Le détective, abattu par tous ces événements, n'éprouva aucune résistance, il tendit lui-même son écharpe à Pierrot. Même s'il s'était apparemment rangé dans le camp des kidnappeurs, la confiance en lui n'était sûrement pas au point le plus haut.

- Vous n'avez pas le droit de nous traiter ainsi, criait le bourgeois, si la police arrive vous serez pris en flagrant délit de kidnapping et vous finirez vos jours en prison.

- Ne gueule pas ou j'te colmate le clapet 'vec le canard qu'y a à tes pinceaux ! Cria encore plus fort et menaçante la Totoche.

Bruno Dubois Martin se tue, il regarda sa fille d'un air hautin et dédaigneux.

- Excuse moi papa, je suis obligé de faire cela pour que tu comprennes...

Sophie se pencha sur son père, plongea sa main dans la poche du pardessus et en retira les clefs de l'automobile stationnée au dessus du pont et la mit précieusement dans la poche de son jeans.

- Tu me le paieras petite garce ! Menaça entre ses dents l'homme déchu.

La jeune fille regagna sa place sur son carton au côté de Pierrot avec un petit pincement au c½ur, mais le jeune homme la rassura bien vite avec un tendre baiser sous les yeux arrogants du roi découronné qui seul, restait assit sur son carton.
Les deux cloches s'endormirent sans se faire prier. Le détective, nantit de ses liens, eut du mal à trouver le sommeil mais la fatigue l'emporta également au bout d'une petite heure. Le bourgeois s'allongea enfin quand il entendit ronfler toute cette petite colonie de malfaiteurs, il n'y avait rien à faire pour tenter de s'échapper sinon attendre l'éventuelle descente de la police. Il se tourna et se retourna sur son carton, ses poignets lui faisaient souffrir, une question lui trottait dans la tête, son épouse avait-elle mis sa menace à exécution, à savoir quitter le domicile conjugal après 18 heures sonnées ? Dans ce cas personne, absolument personne ne viendrait les délivrer, il ne fallait pas compter sur la bonne et du côté du détective, célibataire endurcit, aucun de ses proches ne s'inquiéteraient de son absence prolongée. Donc l'insomnie de cette nuit du 31 décembre au premier janvier n'était pas seulement du à la dureté de sa couche, ni au froid, son pardessus, ses pulls, ses caleçons longs et ses pantalons le protégeaient très bien des courants d'air, mais la honte, l'humiliation et l'attente des secours qui ne viendraient peut-être jamais l'empêcha de fermer l'½il. Il entendit au loin sonner au gong d'une horloge les douze coups de minuit suivit aussitôt d'un concert de klaxons sur le pont et le boulevard longeant la rive. Des cris, des chants, des trompes s'élevèrent dans l'aube naissante de la nouvelle année. Il aurait voulut hurler, avertir les badauds et les fêtards de sa mauvaise posture mais se ravisa, se rappelant la menace de la vieille Totoche. Enfin, vers les trois heures du matin, lorsque la liesse de la foule laissa place au silence, quand les derniers noctambules s'engouffraient dans les bouches du métro, lorsque le froid redoubla d'intensité, les paupières lourdes de fatigues du bourgeois se fermèrent sur la sinistre réalité pour le pays des songes...Ou des cauchemars.


















.5.









- Que personne ne bouge, c'est un ordre ! Police !

Telle fut la phrase gueulée par l'inspecteur Benetti, dont les origines italiennes lui avait léguée une voix chaude et forte de ténors, qui fit sursauter les dormeurs de l'Alma. Tirés précipitamment de leur sommeil, Totoche et Julot grognaient toutes les injures possibles et inimaginables, apprises à l'enseignement de la rue, à l'encontre de ces agents en uniforme venus en renfort les secouer, matraques aux poings, prêt à cogner.

- On se lève, les mains sur la tête, les jambes écartées, vous aussi mademoiselle, ordonna le Colombo de la police française.

- Non, c'est ma fille ! S'écria Eléonore Dubois Martin qui participait à cette razzia matinale sur le bord de la Seine.

- Maman ? Toi ici ? S'étonna Sophie.

- Oui ma chérie...Monsieur le commissaire vous pouvez laisser ma fille, elle n'a rien à voir dans cette histoire, demanda la bourgeoise.

- Il n'en est pas question maman ! Se fâcha la jeune fille. Fouillez moi également Monsieur l'agent, je suis la seule responsable du kidnapping de mon père.

- Mais ma chérie ? Bégaya Eléonore surprise.

- Fouillez tout ce joli monde j'ai dit, ordonna Benetti.

- C'est à cette heure ci que tu arrives, s'énerva Bruno Dubois Martin à son épouse, je t'avais dit dix huit heures hier soir pas à neuf heures ce matin !

- Hier au soir je réveillonnais mon cher et avec Madame Albertine ne vous déplaise ! Répondit ironiquement la grande dame.

La rage montait dans le c½ur de cet homme, les joues rougissantes, les yeux foudroyants, le léger tremblement de sa lèvre supérieure, le froncement des sourcils, les dents serrées sur une bouche entrouverte, la crispation des muscles, les poings serrés, des signes de fureur qui ne trompent pas, mais il se ressaisit devant les forces de l'ordre, la colère ne pourrait qu'envenimer les choses et être néfaste à son égard, et d'une voix douce, suppliante même, il s'adressa au commissaire.

- Pouvez-vous me détacher ? Voyez comme ces malfrats m'ont ficelé Monsieur le commissaire. Mes poignets sont presque ensanglantés.

- Presque ! Répéta Benetti.

- Je suis courbaturé de partout, continua Bruno.

- De partout ! répéta encore l'inspecteur.

- J'ai froid, je suis affamé, meurtris, Monsieur le commissaire, se plaignait le gros bourgeois.

- Depuis combien de temps êtes vous retenu en...Heu !

- En otage ! Monsieur le commissaire, en otage, le mot n'est pas trop fort...Depuis hier soir...Aux mains de ces bandits, sous leur menace, leur pression et ma fille en est l'investigatrice, je vous prie de me croire Monsieur le commissaire, qu'on les jette en prison...Ma fille avec, ils ne méritent que cela !

- On se calme Monsieur Dubois Martin, poursuivit le commissaire, vous allez tous nous suivre au poste pour vos dépositions afin d'éclaircir cette histoire.

- Mais ce sont eux les bandits ! S'écria Bruno, ils n'ont rien de normal ces gens...Regardez cet homme, il se fait appeler Julot, se dit médecin et en plus il est armé !

- Armé ? Demanda Benetti.

- Nous avons trouvé cet Opinel dans sa poche commissaire, montra un agent, rien de bien dangereux et non interdit par la Loi.
- Pourquoi ce couteau ? Monsieur Ju...Lot, c'est cela ?

- M'oui m'sieur ! Répondit le vieux, c'est pour suriner l'bourge pardi !

- Ne jouez pas au plus malin avec moi, continua Benetti.

Julot ne répondit pas. Valait mieux, vu son passé, éloigné certes d'ancien repris de Justice, la récidive, dans cette accusation grossière de rapt, lui pendait largement au cou.

- Je suis de la maison en quelque sorte Monsieur Benetti, voici ma carte, Henri Grosset, détective privé, je suis ici pour enquête. Entre confrère vous pouvez m'appeler Henri si vous le désirez.

- Pas de familiarité avec moi et puis je vous connais Monsieur Grosset, dit le commissaire.

- Tous les honneurs sont pour moi, répondit flatté le détective.

- C'est dont vous le casseur de Belleville ? Ce jeune homme là-bas, Monsieur Margowsky, a déposé plainte dans nos locaux pour l'effraction de son appartement et acte de vandalisme commit au 28 rue Ramponeau. Quelque chose a rajouter ? Demanda Benetti.

- Heu ! Non...Sinon que j'exécute les ordres de mon client, se défendit Grosset.

- Et je suppose que votre client est Monsieur Dubois Martin, otage de sa propre victime...Une sale affaire à démêler n'est ce pas Grosset ?

- Oui commissaire, répondit celui-ci.

- Ces gens n'y sont pour rien Monsieur, laissez les partir, demanda Sophie en désignant Totoche et Julot.

- C'est exact Monsieur, continua Pierrot. Je suis seul coupable, je les ai mêlé contre leur gré à cette histoire, ils ne voulaient pas, je les ai forcé en menaçant de me suicider devant leurs yeux.

- Menteur ! Hurla Bruno, ces vieux clochards sont du complot, coupables de tentative de vol ! D'usurpation d'identités et de séquestration...Cela ne vous suffit pas pour les enfermer commissaire ?

- Vieux schnock, t'écrases ton claque merde ou j'te fous une raclée, hurla à son tour Julot.

- Laisse le causer mon Julot, j'vous accompagne au lardu* m'sieur l'sondeur*, j'veux l'voir chambrer* au gnouf c't'asticot. Il est ben trop fier pour être honnête.

- Ne vous inquiétez pas Madame Rosemonde, tout devrait s'arranger, je m'en porte garante, affirma Eléonore.

- Grand Dieu ! Tu me trompes également, toi, mon épouse ! Hurla de plus belle Bruno. Mais c'est le ciel qui me tombe sur la tête ! Tout d'abord ma fille complote contre moi, j'engage un détective, il retourne sa veste et témoigne en faveur de ces misérables, ma bonne qui fiche le camps le soir de la saint Sylvestre et maintenant ma propre femme qui prend partie de mes ravisseurs ! Mais c'est un scandale ! Une honte ! Vous déshonorez la famille ! Vous salissez mon nom !

- Silence ou je vous coffre pour nuisance...Allez embarquez moi tout ce charmant petit monde, ordonna Benetti à ses hommes.

- Non, je ne vous suivrais pas, insista Bruno, vous ne savez pas qui je suis...

- Un banquier ni plus ni moins, avec une forte tête en plus, allez grimpez ! Répondit intransigeant le commissaire.

- J'ai des relations Monsieur ! Je vous ferais tomber...Réduit à la circulation, s'époumonait inutilement Dubois Martin.

- Des menaces ! Qu'on lui passe les menottes !

- Lâchez moi ! Ôtez vos sales pattes de mon pardessus ! J'ai mon auto stationnée sur le pont...Lâchez moi !

- La fourrière s'en occupe.


Le lardu : Le commissariat. Un Sondeur : Un inspecteur de police. Chambrer : Enfermer
Benetti eut le dernier mot. Trois agents furent indispensables pour faire monter Bruno Dubois Martin dans le fourgon, qui se débattait tant qu'il pouvait. Henri Grosset et les deux jeunes tourtereaux attendaient bien sagement à l'intérieur. Julot suivit le bourgeois en sifflotant « le temps des cerises », comme un acte routinier et s'installa à la droite du gros bonhomme qui piaillait toujours et la colère de celui-ci fut à son paroxysme lorsque la Totoche s'assit calmement à sa gauche. Encadré de par et d'autre des deux gangsters responsables de son arrestation, surveillé de deux policiers en arme comme l'ennemi public numéro un, les poignets menottés, quelle belle journée du premier de l'an pour cet homme sans histoire, ce Saint au casier judiciaire vierge, ce banquier modèle à la vie claire comme de l'eau de roche qu'on lui aurait donné le Bon Dieu sans aucune confession.
Le car de police, escorté de deux véhicules dont une voiture banalisée, celle de Benetti, se fraya aisément un passage dans la circulation fluide de cette heure matinale de ce jour férié, jusqu'au commissariat de Belleville sans avoir besoin du klaxon deux tons, seuls les gyrophares éclairaient par intermittence les façades des maisons et des magasins, tous rideaux tirés, dans le jour naissant de cet hiver rigoureux.
Eléonore, dans son auto, suivait le convoi cellulaire, la vitesse ne l'impressionnait guère dans ces instants mémorables, attrayants, ô combien angoissants où le suspens tenait en haleine les protagonistes de cette rocambolesque aventure.

Une cage grillagée au milieu d'une pièce accueillit le petit groupe, Henri Grosset échappa à l'internement provisoire dans ce cachot ouvert à la vue de tout le monde. Il fut le premier convoqué dans le bureau de Benetti où Madame Dubois Martin était invitée comme témoin. Un agent ôta les menottes de Bruno avant de le pousser derrière les barreaux, bouclé à double tour en compagnie de Sophie, Pierrot, Totoche et Julot, ainsi qu'un jeune autre détenu, sans domicile fixe sans doute, vu la dégaine crasseuse de ses vêtements, les cheveux ébouriffées, assis par terre la tête reposant sur ses genoux. Par moment, il relevait la tête, regardait autour de lui avec des yeux vides, cernés, exorbités. Un sourire bête déchirait son visage d'adolescent juvénile, si pâle, absent du monde alentour, il devait avoir approximativement dans les dix sept ou dix huit ans, pas beaucoup plus, mais, la dose d'excitants ingurgitée dans la nuit le vieillissait d'une dizaine d'années, puis reposait sa tête blonde sur ses jambes si frêle et replongeait dans sa somnolence artificielle où quelques sursauts venaient troubler sa paix dérisoire, agitant son corps comme un pantin désarticulé. Triste exemple de la faune nocturne qui hante hélas tous les commissariats parisiens et d'ailleurs. Triste compagnon de cellule de Dubois Martin qui hurlait, bouillait, insultait, rageait sous la surveillance de deux gardiens impassibles à ses propos provocateurs tenus et gueulés. A croire que l'habitude engendre l'indifférence et la tolérance, deux choses essentielles et primordiales dans les rangs de ceux qui font respecter l'ordre, la Loi et le bien de chacun.
Au bout de quelques longues minutes, un agent pria Sophie et son fiancé à pénétrer dans le bureau du commissaire. S'en fut trop pour Bruno Dubois Martin. Abattu d'une agitation inutile, éreinté d'avoir pousser la chansonnette des jurons un peu trop haut, las d'être enfermé dans une cage, honteux, lui le digne directeur d'une agence bancaire, de se faire menotté, emprisonné comme un animal avec pour voisinage deux clochards et un jeune paumé plongé dans la drogue, sans classe ni vertu. Dans un dernier relent de survie, dans une ultime tentative de sortie, il supplia le policier.

- S'il vous plait Monsieur l'agent...J'oublie tout...J'efface tout de ma mémoire, mais par pitié, je ne vous demande pas la lune mais simplement de ma changer de cachot, si vous ne pouvez me rendre la liberté dans l'immédiat, acceptez ma requête, je ne puis supporter plus longtemps la vision et l'odeur de ces...Ces poivrots, cause de mon déshonneur !

La vieille Totoche entendit ces mauvais propos prononcés à leurs égards. Son sang ne fit qu'un tour, elle se leva d'un bon et assena le bourgeois d'une multitude de coups de sac à main offert à la Noël par Sophie. De sa voix railleuse à l'accent de Paname, elle gueulait à s'arracher les poumons, soutenue par les cris de son compagnon d'infortune.

- Vas y ma Totoche ! Cogne le c't'asticot ! Fout le sur l'tapis !

Les gardiens s'amusaient de cette scène inédite, véritable numéro de cirque, un gros et gras bourgeois passé à tabac par le sac à main d'une vieille bonne femme ! Fallait le voir pour y croire. Une petite querelle « de trottoir » sans conséquence grave pour l'avenir...Et pourtant ?

Le fou rire général était déclenché dans le commissariat principal du 20 éme arrondissement où Madame Eléonore Dubois Martin avait demandé de l'aide très tôt ce matin sachant que Benetti était chargé de l'enquête concernant l'affaire du casse de la chambre de Pierrot. Les coups de Totoche, les plaintes du bourgeois, les olés de Julot, les rires des uns, les cris des autres alertèrent le commissaire qui sortit promptement de son bureau avec autour de lui Eléonore, Sophie, Pierrot et Grosset.

- Arrêtez tout de suite, on ne s'entend plus dans ce bordel, cria t'il encore plus fort.

Le jeune drogué releva la tête avec toujours ce faux sourire qui décidemment dépareillait sur sa panoplie de junkie. Un silence étrange pesait maintenant sur le commissariat, un silence qui fit résonner la quinte de toux soudaine de Totoche, comme venue des enfers. Une toux sèche, forte qui lui racla la gorge à lui arracher les entrailles. La pauvre vieille lâcha son sac à main, porta ses mains à la poitrine, des gerbes de sang mêlées à la salive giclaient de sa bouche à chaque expiration. Elle se plia, tituba, vacilla. Julot l'allongea sur le banc de bois scellé au sol.

- Ouvrez cette porte, vite ! Ordonna Benetti.

Un policier exécuta l'ordre sur le champ, Sophie se précipita sur la pauvre vieille qui suffoquait entre deux convulsions. Le commissaire téléphona aussitôt aux pompiers. Le bourgeois, comme pour se faire pardonner, ôta son pardessus et couvrit le corps maladif de la malheureuse, Pierrot lui fit un oreiller avec son blouson roulé en boule tandis que Julot, impuissant, caressa les joues rugueuses et ridées devenues blanches comme un linceul de Totoche. Les yeux larmoyants, il dit au commissaire entrant à son tour dans la cage d'acier.

- Quand elle pique sa rogne la vieille, elle glaviote toujours du raisiné*, d'puis belle lurette maint'nant !

- Les pompiers ne vont pas tarder, ne vous inquiétez pas, répondit Benetti, gêné de la tournure tragique de ce fait divers.

Agenouillés devant la vieille dame, Pierrot et Sophie, tels deux enfants en prière, retenaient leurs larmes pour ne pas l'effrayer plus qu'elle ne le fût déjà. La jeune fille lui prit tendrement la main. Totoche la lui serra, inclina légèrement sa tête vers les jeunes gens, son visage révulsé, crispé de douleurs, cherchait encore une expression naturelle, ou trouvait-elle la force de sourire malgré la souffrance qui paralysait son corps ?

- On va gagner...On va gagner les enfants, murmura t'elle avant de perdre connaissance.

Lorsque les secours arrivèrent, ils ne purent que constater l'inconscience de la pauvre dame. Cette alerte était donc plus sérieuse et plus alarmante que les précédentes. L'inspecteur Benetti renvoya Bruno Dubois Martin à son domicile avec la consigne de ne pas quitter le département jusqu'à nouvel ordre, puis se rendit à l'hôpital accompagné de


Glaviauter du raisiné : Cracher du sang.
Julot, de Pierrot et de Sophie. Grosset regagna sa tanière sans demander son reste. Il échafaudait quand même quelques astuces pour se faire régler, dans les plus brefs délais, la note de ses honoraires auprès du bourgeois, son enquête était à présent close et les services d'un détective privé, même des plus ringards, se paient à coups de milliers de francs.


Que l'attente fut longue dans les couloirs du service des urgences de l'hôpital. Malgré ce jour férié, Sophie due remplir les documents administratifs nécessaire à l'hospitalisation et à la prise en charge de Totoche. Sous les conseils du commissaire Benetti, les frais d'hôpital devraient être réglés par la famille Dubois Martin. Bruno n'était-il pas, indirectement bien sûr, responsable de cette tragédie ? Julot, qui connaissait à peu près les réponses aux renseignements demandés, prêtait main forte à la jeune fille.

Nom : Langlois
Prénom : Rosemonde
Adresse : Néant
Date de naissance : Aux alentours de 1930
Lieu de naissance : Paris
Numéro de Sécurité Sociale : Néant.

Depuis le temps que la brave Totoche n'avait pas mis les pieds chez un employeur, elle était à tout jamais bannie de la liste des assurés sociaux de la Caisse Primaire d'Assurances Maladies. Et d'autres services de ce grand labyrinthe qu'est l'Administration l'ignoraient totalement, tels que Caisse de retraite, Bureau de vote, Caisse familiale, Assurances diverses, Banques, j'en passe et des meilleurs. Faisait-elle seulement partie de la démographie française ?

Julot faisait les cent pas entre le distributeur de boissons chaudes et le grand mur blanc, plutôt délavé, de la salle d'attente. Il arpentait de long en large ce vieux sol carrelé dont les motifs s'effaçaient au fil du temps. Il errait dans cette pièce, refuge et témoin de tant d'angoisse, de désespoir, de tristesse, de larmes, de rires et de joies aussi, tous les atouts coutumiers qu'un hôpital puisse apporter en sentiments pour les familles d'un blessé ou d'un malade. Il sursautait à chaque ouverture de la grande porte battante dont sur les vitres teintées étaient inscrit en grosses lettres rouges ces trois mots : Urgence, accès interdit, où médecins, infirmières, brancardiers, internes, femmes de service, allaient et venaient au gré de leur travail. Qui passait comme un coup de vent un stéthoscope autour du cou ? Qui roulait des chariots supportant différents appareils médicaux ? Qui poussait des brancards où des corps allongés, recouvert d'un drap blanc, étaient destinés à la salle d'opération ? Qui encore, s'afférait dans une chambre avec un balai, une serpillière, un haricot à la main ? Une vraie fourmilière d'hommes en blanc s'agglutinant dans l'enceinte de cet établissement avec un but unique et essentiel, sauver des vies humaines.
Le pauvre Julot ne différenciait pas les services de ces gens là, tout être humain sapé de blanc était membre de l'hôpital donc en mesure de connaître et de donner des nouvelles sur l'état de santé de sa Totoche. Il les agrippait donc tous un par un, les interrogeant, les suppliant et grognant à chaque réponse négative. Qu'il était triste à voir ce vieux bonhomme désappointé. Puis enfin la silhouette d'un médecin s'immobilisa dans l'encadrement de la porte. Un mètre quatre vingt de muscles, un visage tout frais rasé avec quelques coupures éparses due au feu du rasoir, des yeux, encore encrottés d'une nuit qui fut courte et certainement arrosée de champagne, exprimaient un désappointement certain. Pour sa première urgence depuis la prise de son service en ce premier janvier, le cas Langlois ne fut pas des plus brillants. Il s'approcha du petit groupe.

- Vous êtes la famille de Madame Langlois ? Dit-il d'une voix douce et rassurante.

- Ouais ! S'écria Julot devançant ses compagnons.

- Y'a-t-il un certain Monsieur Julot, parmi vous ? Demanda le chirurgien.

- C'est mézigue ! Répondit l'intéressé.

- Madame Langlois vous demande, deuxième porte à droite, je vous en prie, indiqua l'homme en blanc.

Julot ne se fit pas prier, il s'enferma dans la chambre de réanimation avec sa bien aimée

- Docteur, c'est grave ? Demanda Sophie inquiète.

- Vous êtes ses enfants ? Répondit le médecin, secret médical oblige.

- En quelque sorte oui, rajouta Pierrot.

- Commissaire Benetti, parlez sans inquiétude, Madame Langlois est sous ma responsabilité, dévoila le policier en présentant sa carte tricolore.

- Elle a repris connaissance mais son cas est jugé très critique, poursuivit le médecin, elle nous a fait une hémorragie interne, le c½ur est très fatigué, ses organes vitaux, fois, poumons sont dans un triste état vous savez...

- Le cancer ? Lança Sophie sans laisser le temps au médecin d'expliquer la maladie.

- Elle le traîne depuis un bon nombre d'années, repris celui-ci, l'alcool, la mauvaise nutrition, le tabac n'ont rien fait pour l'enrayer, bien au contraire, il est aujourd'hui général et malheureusement en phase terminal.

- Il n'y a pas d'espoir ? Rien à faire ? Demanda Pierrot en connaissant déjà la réponse.

- Attendre, elle est inopérable, répondit le médecin.

- Combien de temps docteur ? Une année ? Un mois ? Un jour ? Une heure ?

- Quelques minutes...quelques secondes, Dieu seul le sait mademoiselle. Veuillez m'excuser je dois retourner à mes patients, je suis désolé, termina t'il.

- Merci...Merci docteur.

Dans la petite pièce à l'odeur d'éther, où aucune fenêtre ne laissait pénétrer la lumière du jour, la Totoche, nue sous un draps blanc, reposait calmement dans un lit aux vulgaires montants de ferraille, parmi les flacons de perfusions, les appareils électriques dont les électrodes branchés sur son corps devaient sans doute la maintenir en vie. Sa respiration saccadée, glauque, râpeuse, rompait le silence lourd de cette chambre calfeutrée où la chaleur devenait étouffante pour un homme bien portant comme Julot. Elle avait le visage jaunâtre, froid mais lisse cependant, les rides accumulées depuis tant d'années d'errance disparaissaient au fur et à mesure que le goutte à goutte pénétrait dans son corps meurtrit, le gonflement de la peau effaçait les cernes violacées sous ses deux grands yeux ouverts, d'un bleu délavé par un léger voile, sur ses pupilles dilatées. Elle fixait son homme, son frère, son compagnon de galère, son alter ego, son Julot. Julot à la mine décomposée par sa souffrance intérieure. Julot à l'éternel sourire, brisé sur l'agonie de sa complice. Julot tout penaud, dont la bonne humeur communicative s'enfuyait et se perdait déjà dans les regrets du passé si proche cependant, mais déjà souvenirs.
- Approche le vieux ! Murmura Totoche d'une voix caverneuse, sortie d'outre tombe, qui n'était plus la sienne...J'te fous la frousse 'vec tous ces tuyaux dans l'pif !...Y m'ont saigné les docs...Même dans les abatis y m'ont piqués...A la lilipionçette*...Dis moi mon Julot, es-ce que j' ressemble déjà à une viande froide ?

- Jabote* pas comme ça la vieille, t'es pas encore refroidie, tu vas t'rambiner*, j'te l'dis, tenta vainement de rassurer Julot noyé de larmes.

- Wallou* mon Julot, pas c'te fois !...Tu t'es tapé un bout d'chemin avec moi...Je n'ai pas toujours été chouette hein ? Ni une belle pièce pour tézigue mais j'suis heureuse d'calancher* en sachant qu't'es toujours là...

- Chut ! Ecrase là, t'es pas 'core dans la boîte Totoche, repris Julot en ravalant ses sanglots.

- J'esgourde* déjà...L'darraque* du croque et...La jase* du...Du curton.

Totoche parlait plus lentement, plus doucement déjà. Elle s'éloignait. Elle s'éteignait. Julot effondré serrait plus fort sa main pour tenter désespérément de la retenir sur cette Terre qui n'avait pas toujours été chique, ni très belle pour eux deux. Mais malgré la misère, l'indifférence, la Loi du plus fort dans cette jungle de déshérités, ils aimaient la vie et c'est une injustice de la part du Bon Dieu de décider du départ prématuré de la bonne et brave Totoche. C'est ce que pensait Julot, mais à quoi bon penser ? A quoi bon prier dans ces moments dramatiques ? Rien ne pourra arrêter le cycle de l'Existence. Rien ne pourra changer la destinée ce ceux que l'on aime.

- Julot ! Julot ! T'es là ? Chuchotait la vieille.

- Où tu veux qu'j'y sois? J'suis où tu es ma Totoche, répondit effrayé le vieux.



Lilipioncette : Morphine. Jaboter : Parler. Rambiner : Guérir. Wallou : Non. Calancher : Mourir. Esgourder : Entendre. Un darraque : Un marteau. La jase : La prière.

- Julot...J'veux pas qu'on m'fiche dans l'trou 'vec des macchabées qu'je connais pas...Dis leur Julot...Dis leur que j'veux pas...Y faut m'riffauder*...Y faut qu'mon casaquin* soit cramer...Que je n'laisse pas d'trace dans c'putain d'Monde...Et j'veux pas emmerder les gens 'vec tout l'tralala...T'entends mon Julot ? T'entends ?

Bien sûr qu'il entendait le Julot et ne puit répondre que par un timide oui aux dernières volontés de la Totoche.

- Julot, mate dans la fouille d'mon baise en ville...Prend l'tire jus*...Offre c'qu'il y a d'dans aux mômes, ce s'ra not'cadeau d'mariage...

Julot s'exécuta. Il retira du mouchoir un petit médaillon munit d'une chaîne, en or sans doute. Une reproduction de la Vierge et l'Enfant était gravé sur le côté pile de la médaille, sur le côté face, un prénom et une date y figuraient : Rosemonde 1927. Quel beau souvenir de la vie passée de Totoche représentait ce bijou, un cadeau de baptême car la vieille avait été baptisée à n'en pas y croire d'après les propos tenus en vers et contre l'Eglise.

- Ca vaut des tunes c'truc là ? S'écria Julot.

- Plus dans l'palpitant qu'dans la fouille ! Répondit faiblement Totoche.

- J'leur refil'rait la vieille, promis juré !

Totoche marmonnait des phrases incompréhensibles, des mots imperceptibles tellement sa voix se transformait en chuchotements et en murmures. Julot du tendre l'oreille tout près de la malheureuse pour entendre ses dernières paroles.

- Julot...Je pars, balbutia t'elle.

- Restes y 'core un chouia ma Totoche, suppliait le pauvre homme, pas encore la vieille...Mézigue, j'ai besoin d'toi...


Riffauder : Brûler. Un casaquin : Un corps. Un tire jus : Un mouchoir.



Julot se cramponnait désespérément au bras de totoche, essuyant ses larmes sur la manche de sa veste.

- A...dieu Julot...Adieu !

Dans son dernier souffle, Totoche eut encore la force de sourire une dernière fois à son vieux compagnon de bohème qui ravala difficilement sa peine dans d'interminables et insoutenables sanglots. C'est une partie de lui-même qui disparaissait à tout jamais avec la mort de Totoche. Il enfourna le petit médaillon dans le mouchoir et empocha le tout dans son veston. Il déposa un dernier baiser sur le front de la défunte et sortit comme un automate de la « chambre mortuaire » pour rejoindre dans la salle d'attente Sophie, Pierrot et le commissaire.
La parole fut inutile. Tout ce petit monde comprit aussitôt en voyant ce pantin désarticulé, méconnaissable, la mine défaite par des yeux rougis s'égarent dans le vide, marcher à tâtons comme les vieillards de l'hospice voisin, le douloureux aboutissement de cette sombre histoire.
En quelques minutes, la peine avait fait surgir les séquelles de la vieillesse dans le corps meurtrit de Julot, dont la pâleur faisait emprise. Le médecin constata le décès et revint dans la salle d'attente en hochant la tête de droite à gauche avec un léger pincement aux lèvres comme signe de désespoir. Les deux jeunes gens baissèrent les yeux, Sophie blottit dans l'épaule de Pierrot. Le commissaire resta perplexe sur le déroulement de cette affaire, à quoi bon importuner plus longtemps ces braves gens en remuant le couteau dans la plaie, il s'éclipsa de la salle, de l'hôpital sans rien rajouter et gagna Saint Cloud et le domicile des Dubois Martin.

Le bourgeois était attablé en compagnie de son épouse lorsque l'homme de Loi sonna à la porte d'entrée. Faut dire que midi avait sonné depuis quelques minutes déjà et fin gourmet qu'il était, adorateur vénéré de bons repas, Bruno cru bon rattraper son réveillon de la saint Sylvestre passé involontairement dehors. Albertine, réengagée au service des Dubois Martin depuis la discussion de la veille avec la maîtresse de maison, alla ouvrir. Elle ne fut pas plus choquée quand l'inconnu se présenta comme commissaire de police, le choc survint un peu plus tard...

- Veuillez patienter dans le salon, je préviens Monsieur de votre visite, dit-elle à Benetti.

- Et que fait Monsieur ? Demanda celui-ci.

- Il déjeune ! Avec toutes ces histoires d'hier soir, Monsieur déjeune ! Répondit avec un air de dégoût Albertine.

- Etes vous au courant des faits qui se sont déroulés cette nuit ? Questionna le commissaire.

- Que Monsieur fut retenu en otage par sa fille ? Bien sûr, c'est moi-même qui conseilla Madame de ne vous avertir seulement ce matin, avoua la bonne, vous et seulement vous Monsieur Benetti. Une nuit sous le pont de l'Alma n'a jamais tué personne, la preuve Monsieur n'a pas perdu l'appétit.

- Oh que si, hélas ! Chuchota dans ses moustaches le commissaire.

Albertine se présenta dans la salle à manger où Bruno Dubois Martin se ventait déjà, auprès de son épouse indifférente, du valeureux courage dont-il a fait preuve lors de son héroïque aventure du Nouvel An.

- Monsieur, il y a un certain commissaire qui voudrait vous entretenir dans le salon, annonça la bonne.

- Un commissaire ? De police ? Qui est-il ? Que me veut-il ? Cette histoire n'est dont pas classée ? S'étonna Bruno.

- Et non Monsieur Dubois Martin ! Répondit Benetti en pénétrant dans la salle à manger avant d'y être invité.

- Vous ? Ici ? Déjà ? S'exclama le bourgeois, voyez vous je n'ai pas quitté mon domicile, ni le département...Albertine, servez un verre de vin à notre cher commissaire...Avez-vous déjeuné Monsieur Benetti ? Voulez-vous partager notre maigre repas ?

- Non merci, je viens pour tout autre chose, répondit gravement le commissaire.

- Et que venez vous m'annoncer ? L'arrestation définitive de ces escrocs j'espère ? Ironisait le bourgeois.

- Madame Rosemonde Langlois dite Totoche est décédée à l'hôpital il y a à peine une demie heure.

Cette fois ce fut le choc pour Albertine. Elle lâcha la bouteille de vin qui se brisa sur la table répandant son contenu sur la belle nappe de dentelle blanche. Eléonore soupira un long moment avant d'éclater en sanglots la tête entre les mains. Seul le bourgeois Bruno Dubois Martin restait de marbre et inébranlable, aucune réaction, ni surprise ne l'affecta à l'annonce de cette terrible nouvelle.
- Paix à son âme !...Albertine, épongez moi cette nappe, regardez moi ça ce gâchis et toi Eléonore cesse de couiner comme si tu avais égarer une de tes parures...Excusez les Commissaire, elles sont très sensibles aux malheurs des autres. Je vous sert un autre verre, installez-vous le temps de descendre à la cave chercher une autre bouteille, répondit Bruno.

- Pas la peine, continua Benetti. Réalisez-vous vraiment votre position Monsieur Dubois Martin ?

- Ma position ? Elle est toute simple Monsieur le commissaire, une de mes ennemies jurées a rejoint l'autre monde voilà tout !

- Non Dubois Martin ! A votre place je me méfierais, poursuivit Benetti, essayant de décrocher un soupçon d'anxiété, de tristesse ou de remord à cet homme impassible. Il y a mort d'homme, une pauvre femme a laissée sa vie par vos caprices de pacha.

- Elle était malade...Vous n'allez pas m'accuser de meurtre tout de même ? Répliqua Bruno tout souriant.

- Il n'y a pas meurtre, affirma le commissaire.

- Où est le problème alors ? Continua Bruno en se frottant les mains, faudrait-il plaindre ces bandits ? Ces clochards ? Ces traînes savates ?

- Gardez en bouche ces propos désuets Monsieur, c'est un conseil, ordonna le policier.

- Est-ce un crime d'appeler par leur nom ces gens Monsieur le commissaire de police ? Si oui, plaignez-vous auprès des créateurs de la langue française, pas chez moi, plaisantait le bourgeois.

- Cessez vos plaisanteries de mauvais goût qui se passent de commentaire, dit en bouillant Benetti.

- Vous êtes le représentant de notre police ? Prouvez-le ! Faite la différence entre un honnête homme que je suis et une bande de charognards, insistait Bruno.

- Votre morale est dépourvue de bon sens et si vous ne vous taisez pas immédiatement je vous poursuis en Justice se fâcha Benetti.

- Quelle faute ai-je commis ? Demanda perplexe Dubois Martin.

- Insubordination !...Mais justement, je viens au but de ma visite. Je vous accuse d'être l'investigateur de toute cette comédie. Le commanditaire de l'acte de vandalisme survenu dans la chambre de Monsieur Margowsky louée par Madame Monique Polichon qui a d'ailleurs portée plainte contre vous.

- Avez-vous des preuves ? Des témoins pour avancer de telles hypothèses ? S'inquiéta soudain Dubois Martin.

- Madame Polichon a formellement identifié en la personne de Monsieur Henri Grosset, l'individu rodant autour de son immeuble et épiant Monsieur Margowsky.

- Et alors ? S'étonna Dubois Martin, ce n'est pas une preuve.

- Henri Grosset est passé aux aveux et reconnaît être l'auteur de ce fait mais sous vos ordres Monsieur Bruno Dubois Martin, accusa le commissaire.

- C'est tout ! Soupira Bruno.

- Votre épouse, ici présente, a déclarée solennellement avoir entendu votre conversation téléphonique, vous avez dit textuellement à votre interlocuteur, à savoir Monsieur Grosset, ce qui suit.

Le commissaire sortit un petit carnet de notes de sa poche et reprit :

- « Cassez tout, brisez tout sans vous faire repérer, qu'il se retrouve à la rue ce salaud, ma fille me reviendra ! » Votre compte est bon Monsieur Dubois martin dit triomphalement Benetti.

- Toi ? Eléonore tu m'as fait ça...Tu m'as trahis ! Je suis, perdu ! Se lamenta soudainement le bourgeois.

- Silence ! Continua Benetti, nous avons passé un accord avec votre épouse contre la vérité et je tiens mes promesses, tout dépend de vous à présent, sinon...

- Sinon ? Répéta hébété Bruno.

- Sinon je redeviens le policier bête et méchant faisant mon devoir de policier discipliné, haussa le ton Benetti.

- Et vous...Vous demandez combien pour passer l'éponge ? Demanda à voix basse le bourgeois.

- Vous cherchez les pots de vin en plus ! Corruption d'un fonctionnaire des forces de l'ordre ! Sermonna Benetti.

- Mais je...J'ai cru comprendre...

- Chut ! Continua le commissaire, avec la permission de Madame, le 12 février vous célébrerez le mariage de votre fille et de Monsieur Pierre Margowsky.

- Quoi ! S'écria Bruno.

- Ce n'est pas tout, poursuivit le commissaire, dans le contexte actuel des choses, et ce n'est pas Madame Dubois Martin qui me contredira, vous prenez à votre charge les frais d'hôpital et malheureusement d'obsèques de cette pauvre femme sans ressource et sans famille.

- Heu !

- Ce n'est pas fini, repris Benetti, j'oublis cette histoire, je décide Madame Polichon, la logeuse, à retirer sa plainte contre vous si vous vous engagez formellement à la dédommager à l'amiable, tout au moins à couvrir les frais que ses assurances ne prendraient pas en charge.

- Misère ! Hurla Bruno.

- Et pour finir, n'omettez pas de payer les honoraires et les services de Monsieur Henri Grosset, termina le commissaire.

- Je suis ruiné ! Accablé ! Trompé ! Pleurnichait Bruno Dubois Martin.

- Pas du tout mon chéri, répliqua Eléonore dont l'innocence faisait son charme et le malheur de son époux. En vendant ta limousine, tu auras largement de quoi régler tes dettes sans toucher à ton compte en banque.

- Vas-tu te taire, vipère ! Je te hais ! Tu me déshonneur, tu ne vaux pas plus que ta fille, avec votre manie de distribuer et de lapider notre fortune avec les premiers venus ! Gueulait, et le mot n'est pas trop fort, le bourgeois. Et si je refuse ?

- Dans ce cas, je vous conseille d'avoir un bon avocat et j'aurais l'immense plaisir à vous embarquer au poste. Quelques années de prison vous ouvriront peut-être les yeux sur le monde qui vous entoure Monsieur, menaça le commissaire.

- Allez au diable ! Qu'on me laisse seul, j'ai besoin de réfléchir, après tout c'est mon argent, lança Bruno.

- Soit, 24 heures de réflexion, cela suffit, continua Benetti, vous savez ou me trouver, passé ce délai, la grande roue de la justice s'ébranlera à votre tort...Au revoir Monsieur et bon appétit !

- Tel est pris qui croyait prendre ! rajouta Albertine avant de regagner ses fourneaux.

Eléonore raccompagna le commissaire Benetti sur le perron, alors que Bruno claqua violemment la porte de son bureau où il se réfugia pour réfléchir au calme.

Décidemment, les surprises s'accroissaient dans la noble demeure des Dubois Martin. D'abord il y eut la démission de la bonne suivit de sa réintégration après son tête à tête avec Eléonore, puis la disparition du maître des lieux dans la journée du 31 décembre, ensuite sa libération le premier janvier au matin, la visite inopinée du commissaire de police à l'heure du déjeuner, les accusations portées contre le bourgeois par ce dit commissaire soutenu dans ses propos par l'épouse et le détective privé Henri Grosset. Il y a maintenant quelques trois bonnes heures, le retranchement volontaire de Bruno, enfermé dans son bureau et à la seconde où je fais l'inventaire de ces quiproquos, la sonnette de l'entrée retentit...Le bourgeois ne bougea pas de sa « prison ». Eléonore, assoupie dans sa chambre à coucher après tant d'émotions, n'entendit pas la sonnerie. Trois ombres floues se dessinaient derrière les carreaux dépolis de la porte d'entrée. Albertine se précipita pour ouvrir et resta en stupéfaction, comme un chien d'arrêt devant son gibier, à la vue des trois personnages se présentant sur le perron.

- Bonjour Albertine, dit l'un d'eux d'une voix si douce, si triste, si désemparée, couverte de regrets avec un soupçon d'amertume cependant.
- Toi ? Vous ? Ici ? Doux Jésus ! Balbutia surprise la bonne, entre ma petite fille, fais entrer tes amis, je vous en prie...Laisse moi te regarder...Dans quel état tu es ! Sale, décoiffée, pâlotte...

- Albertine, je suis si triste, éperdue, sanglota Sophie en se jetant dans les bras de sa chère nounou.

- Vas y pleure, cela te fais le plus grand bien, tout va s'arranger mon enfant, rassura tendrement Albertine avant de regarder Julot...Je suis désolée Monsieur Jules pour Madame To...

Le pauvre vieux baissa les yeux sans répondre. Je suis désolé, il est désolé, nous sommes désolés, tout le monde fut désolé, mais la désolation n'a jamais ressuscité un cadavre !

- Mes parents sont là ? Demanda la jeune fille, retrouvant son courage.

- Ta mère est dans sa chambre, elle se repose, ton père est enfermé dans son bureau depuis la visite du commissaire, répondit Albertine.

- Et que fait-il dans son bureau si ce n'est pas indiscret ? Interrogea Pierrot.

- Il réfléchit ! S'exclama la bonne. Veux tu que je le prévienne ma chérie ?

- Non Albertine, pas encore ? Je vais réveiller maman. Peux-tu t'occuper de mes invités ? Rajouta Sophie.

- Bien entendu...Venez avec moi dans la cuisine Monsieur Pierre et Monsieur Jules, un bon café vous fera énormément de bien et nous serons bien mieux chez moi que dans cette maison malsaine, répondit Albertine.

Les deux hommes suivirent donc la vieille bonne. Sophie monta les grands escaliers menant aux chambres à coucher. Elle toqua légèrement la porte de celle de ses parents pour ne pas réveiller sa mère en sursaut. Aucune réponse ne se fit entendre, la jeune fille pénétra à tâtons dans la pièce, Eléonore était endormie sur le lit, elle dormait paisiblement recouvert d'une mousseline de soie blanche. Sa longue chevelure blonde, décolorée au fil du temps de quelques mèches argentées, éparpillée sur l'oreiller lui faisait comme une auréole autour de son visage. Etait-ce une Sainte qui sommeillait sur ce grand lit carré ?
La jeune fille s'assied au coin de l'épais matelas et contempla la beauté naturelle, pour une fois sans maquillage, sans far, sans rimmel, sans rouge, d'une quinquagénaire qu'était devenue sa mère. Elle resta comme cela, muette, immobile, à décrire les formes, les rondeurs, à se souvenir de son enfance pas si lointaine au côté de cette femme qu'elle adorait plus que tout au monde, sa maman. Sa rêverie dura quelques minutes, puis revenant à la réalité elle approcha son visage auprès de celui ensommeillé de sa mère, souffla sur les mèches de cheveux tombant sur les yeux clos, un souffle de tendresse comme la brise frissonnant les épis dans un champ de blés, puis d'une voix douce, un murmure dans le silence calfeutré de la chambre, elle chuchota au creux de l'oreille de sa mère.

- Maman, c'est moi, je suis revenue.

Un tendre baiser de la fille sur la joue rose de la mère fit frémir le corps tout endormis. Eléonore ouvrit avec peine les yeux et le nuage du réveil difficile dissipé, les adultes s'étreignirent non sans larmes, larmes de joie des retrouvailles, larmes de regrets d'une complicité maladroite, larmes de peine d'un dénouement tragique et larmes de honte d'un agissement stupide.

- Tu es venue seule ma chérie ? Demanda Eléonore.

- Non maman, Pierre et Monsieur Jules sont avec Albertine dans la cuisine, répondit la jeune fille.

- Et pour combien de temps restes-tu parmi nous ? Se désolait déjà la mère.

- Tout dépend de toi et de papa, si Pierre et Monsieur Jules sont acceptés, nous resteront la nuit et demain à la première heure nous chercherons un appartement pour ne pas vous embêter plus longtemps tandis que Monsieur Jules reprendra son errance comme il le désire après l'enterrement, dit plein d'enthousiasmes Sophie, et que vous le vouliez où non, le mariage se célèbrera le 12 février.

- Oh ma chérie ! Bien sûr je le désire, répondit avec toute son affection Eléonore, si tu crois que Pierre fera ton bonheur, je l'accepte pour gendre.

- Et papa ?
- Ton père ! Monsieur Benetti s'en est occupé, crois moi tout se déroulera selon ton désir, poursuivit Madame Dubois Martin, et je vous offres l'hospitalité à vous trois pour la nuit mais dit moi, ton Pierre ne peut-il récupérer son appartement à Belleville ?

- Non maman...Ton cher époux, mon père, l'a fait mettre à la porte, d'ailleurs tu lui diras à ce cher Monsieur, directeur de banque, que sa secrétaire est en congé maladie pour une semaine, s'il a l'intention d'envoyer un contrôleur de la Sécurité Sociale, qu'il précise bien que je suis sans domicile fixe, un vagabond si tu préfères.

- Ne parles pas ainsi de ton père ma chérie, dit tristement Eléonore désolée d'un tel comportement si ridicule entre père et fille.

- Excuse moi maman, je suis si bouleversée, si perturbée de la dimension qu'à pris cette histoire et j'ai si peur de la suite, repris Sophie...Je descends prévenir mes amis.

- Je t'accompagne ma chérie.

Les deux femmes retrouvèrent les hommes dans la cuisine. Albertine leur servit une tasse de café et Pierrot aborda le lourd sujet, ô combien douloureux mais primordial, des obsèques de la pauvre Totoche. Eléonore rassura le vieux Julot dont son silence montrait à quel point cette disparition si brutale l'avait éprouvé. Le ciel pouvait à présent lui tomber sur la tête, il s'en fichait comme de l'an 40. Sa vie devenait inutile, seul l'amour et l'aide des deux jeunes gens le retenait sur cette Terre. Son corps faisait acte de présence mais son esprit vacillait déjà dans des pensées morbides entre le rêve et le cauchemar sur cet autre monde où la Totoche avait trouvé refuge et la paix du repos éternel. Pour cet homme, de quoi demain sera-t-il fait ?

- Ma chérie as-tu vu ton père ? Demanda Eléonore, rompant ainsi ce sinistre silence.

- Non maman, pas encore, répondit Sophie, crois-tu qu'il veuille me revoir après cette pénible journée ?

- Toque à son bureau, on a rien sans rien, fais le premier pas, conseilla la mère.

La jeune fille écouta ce sage conseil, elle cogna timidement sur la porte du bureau, aucune réponse. Elle frappa un peu plus fort, un imperceptible râle se fit entendre à l'intérieur, un sanglot sortit des profondeurs du désespoir. Sophie colla son oreille à la porte, c'est sûr Bruno Dubois Martin pleurait...

- Papa ! Ouvre moi, c'est Sophie, murmura t'elle d'une plainte langoureuse...Pierre et Monsieur Jules m'accompagnent. Papa...Oublions tout, je t'en supplie ouvre moi et discutons...Papa !...Papa, je t'aime...

Bruno resta impassible aux douloureux gémissements de regrets et de pardon de sa fille où tout au moins voulait-il le faire croire, même dans ces moments d'intenses émotions, sa dignité prenait le dessus sur ses sentiments et son amour paternel, son honneur d'honnête homme bafoué le rendait déjà malade, alors s'avouer vaincu l'aurait entraîner « les deux pieds devant » !
Sophie n'insista pas, elle retourna désolée dans la cuisine et se jeta en pleurs dans les bras de sa mère.
En fin de soirée, avant le repas, Eléonore tenta à son tour de raisonner et faire sortir son époux de son retranchement volontaire, en vain. Elle se heurta contre un mur. Seul des bruits de pas, de longs soupirs, d'ouverture et de fermeture de portes de placards, des grincements de tiroirs, de livre que l'on feuillette, avouaient une présence humaine dans le bureau, mais de parole, aucune. Aucun mot du patriarche. Le repas fut servit sans Bruno, fait exceptionnel car l'art culinaire était sacré dans cette demeure, Albertine déposa néanmoins un plateau bien garnit de nourritures sur un tabouret devant la porte du bureau.

- Monsieur est servit ! Cria t'elle au mur.

22 heures 30. Alors que Julot dormait dans le salon, le préférant de loin à la chambre d'ami où il avait passé sa première nuit en compagnie de Totoche la veille de Noël, alors qu'Albertine, après sa vaisselle, plongeait dans la lecture d'un gros bouquin mystique après sa prière quotidienne dans ses appartements, alors que les deux jeunes gens, enlacés l'un contre l'autre, trouvaient le sommeil du juste, Eléonore implorait une nouvelle fois son mari à sortir de sa pénitence. Sans plus de résultat, elle remonta se coucher déçue et découragée.
Minuit passé, Sophie fut prise à son tour de remords, elle s'échappa des bras de Pierrot, enfila une petite laine et dans le noir descendit le grand escalier en tâtonnant le mur, comme une aveugle, pour ne pas chuter. Un filet de lumière filtrait dessous la porte close du bureau. Bruno ne dormait pas. La jeune fille désespérée approcha, distingua dans l'obscurité le plateau de nourriture, sur le petit tabouret, qui n'avait pas été entamé, la bonne soupe chaude était réduite à un bouillon de légumes archis froid. Elle voulut toquer à la porte mais elle entendit la voix de son père discuter au téléphone avec un inconnu. Elle ne puit entendre ni comprendre correctement la conversation et du attendre quelques longues minutes, que son père raccroche le combiné, avant de manifester sa présence. Elle le pardonna, le supplia, l'implora de la laisser entrer et discuter en tête à tête, sans témoin, sans personne qui puisse déformer leurs explications. Sans succès. Une statue de marbre ne répond pas, ne parle pas, ne réagit pas, telle est la comparaison que l'on peut faire en décrivant le mutisme de Bruno Dubois Martin et son indifférence en vers l'inquiétude des siens, à une exception : L'homme domine la pierre par son intelligence, domination précaire certes ! Mais domination tout de même.
Une ultime tentative de raisonnement eut lieu à deux heures et trente six minutes précisément, mais cette fois ci, une surprise attendait Eléonore. Aucune lumière ni aucun bruit ne filtrait de l'intérieur du bureau. Dans l'obscurité totale, la femme chercha l'interrupteur électrique mural de l'entrée. La lumière fut, Eléonore cligna des yeux, éblouit par ce flash si soudain puis son regard se porta sur le plateau de nourriture toujours intact. Un morceau de papier blanc plié soigneusement en quatre, déposé debout entre l'assiette et le verre, retint son attention. Elle ouvrit la feuille et voilà textuellement ce que Bruno avait noté, certain de sa découverte, si ce n'est d'Eléonore, par Albertine, debout quotidiennement aux alentours de six heures trente.

Le 02 janvier. 1heure15 minutes.

Rendez vous toutes et tous à 8 heures précises, au salon où dort Monsieur Jules. Bruno Dubois Martin.

Eléonore épingla ce message au tableau de service dans la cuisine en ordonnant par écrit à sa bonne le réveil général de toute la maison à 7 heures et qu'aucun retard ne serait toléré à l'heure décidée par son époux. Puis elle remonta se coucher moins inquiète et moins tourmentée.













7 heures 30. Alors que les faibles rayons de Lune tentaient une dernière percée au travers les nuages épais et neigeux, le Soleil s'offrait une grâce matinée hivernale bien méritée à l'aurore de ce 2 janvier. La nuit pesait encore lourdement sur la nature et sur les paupières des hommes qui émergeaient lentement de cette dernière semaine de fêtes et de folies, de bons repas aux bonnes bouteilles, entre Noël et la Saint Sylvestre. Mais pour chacun de nous, ces frasques, ces plaisirs et ces solitudes furent désormais le patrimoine des souvenirs, un nouveau chemin se traçait déjà avec des habitudes qu'il ne fallait pas négliger, le travail en prime abord. Trois cent soixante cinq jours de mystères, de découvertes mêlés de rires, de larmes, de bonheur, de malheur, tous les agréments qui forment l'Existence.
Dans la villa des Dubois Martin, la bonne fit son office en réveillant tout ce petit monde à l'heure dite. Eléonore patientait déjà en chemise de nuit dans le salon où sa présence n'avait, en aucune façon, gêné le vieux Julot qui s'enroulait dans la couette sur le divan. Sophie et Pierrot, intrigués d'un réveil si matinal pour un lundi, jour de la fermeture de la banque paternelle, s'en prenaient à la pauvre Albertine qui leur donna bien vite la raison d'un tel remue-ménage. L'ordre affiché au tableau de service signé de la main d'Eléonore ainsi que le petit mot émanant du Maître de maison, Monsieur Bruno Dubois Martin, toujours prisonnier volontaire dans son bureau, bouleversait la matinée.
La sonnerie de l'entrée retentit une première fois, Monsieur Henri Grosset, invité surprise, était surpris lui-même de la convocation téléphonique faite hier au soir par Bruno, sans aucune explication, simplement l'heure du rendez vous. Albertine servit rapidement le petit déjeuner qui fut tout aussi vite avalé par les invités de Bruno, impatients et curieux de connaître l'intention de celui-ci.
A 7 heures 45, Eléonore, Sophie, Pierrot, Julot et Grosset se tenaient dans le salon à s'interroger du regard tandis que la bonne allait ouvrir la porte d'entrée dont la sonnette venait de tinter une seconde fois. L'inspecteur Benetti se présenta sur le même ordre du bourgeois que le détective. Que signifiait donc cette mascarade ? Quelle révélation importante méritait un tel branle bas de combat dans cette maison en ce lundi matin ? Quel fait nouveau valait ce conseil mystérieux, cette réunion entre tous les protagonistes de cette affaire ? Seule la mère Monique, concierge et ex logeuse de Pierrot, manquait à l'appel. Sa présence n'était donc pas nécessaire à l'entretien organisé par le Maître des lieux ? Chacun scrutait, qui sa montre ? Qui la grande horloge près de la cheminée où le balancier semblait basculer de gauche à droite au ralentit ? Puis les huit coups de 8 heures tintèrent à la seconde exact où la grande aiguille de fin laiton ciselé, travaillée avec minutie piétinait sur le chiffre douze. L'heure de délivrance avait enfin sonnée, Bruno entra dans le salon, décoiffé, pas rasé, son costume de la veille chiffonné, sa cravate froissée, la mine décomposée d'un noctambule ayant veillé tard. Il tenait à la main quelques feuilles de papier noircies de sa fine écriture. Il salua l'inspecteur d'une secousse de la tête accompagné d'un clignement des yeux cernés, mais resta indifférent aux autres personnes présente dans la pièce.
Albertine allait s'éclipser dans sa cuisine lorsque la voix grave et autoritaire de Bruno l'intercepta dans sa fuite.

- Restez Albertine, cela vous concerne également.

La bonne se plia aux exigences de son patron et s'assied sur le divan auprès de Sophie, Pierrot s'affala aux côtés de sa bien aimée, Eléonore sur le fauteuil tandis que l'inspecteur, le détective et Julot restèrent debout, un peu en retrait de la cheminée, face au bourgeois assit sur le bord de la table basse en marbre de granit rose de La Clarté où il étala ses notes. Il aligna ses petites lunettes rectangulaires sur le nez et pris la parole.

- Je tiens à vous remercier, vous Monsieur Grosset de votre présence mais surtout Monsieur Benetti d'avoir accepté mon invitation si tardive, il va de soit, veuillez me pardonner de mon appel téléphonique de cette nuit, mais je souhaitais vous avoir comme témoin aux résolutions prisent après maintes réflexions dont je vais vous faire la lecture. A vous Monsieur le commissaire de trancher, d'approuver où de contester les solutions que j'ai trouvé aux problèmes. Vous êtes seul juge compétent parmi nous.

L'inspecteur Benetti donna son accord d'un simple signe de la tête, Bruno commença sa plaidoirie.

- Primo ! Je regrette profondément, cher Monsieur Jules, la mort prématurée de votre compagne. Elle était bien malade et se savait condamnée. Paix à son âme...

- Vous l'avez escarpée* ! S'écria le vieux inconsolable, t'es qu'un chourineur* !

- Chut ! Du calme Monsieur Marnet, coupa l'inspecteur, votre colère, même si elle est juste, ne fera pas revenir la pauvre Madame Langlois...Poursuivez Monsieur Dubois Martin.

- Merci...Je comprends votre douleur et je compatis, repris Bruno, de ce fait je pardonne vos accusations mal à propos...Aussi, ai-je décidé de régler des aujourd'hui les frais d'hôpital et vous promets des obsèques solennelles pour...To...Totoche. Avez-vous une concession ? Un caveau familial dans un quelconque cimetière ?
- Inutile papa, répondit Sophie, selon sa dernière volonté, Madame Totoche sera incinérée et ses cendres dispersées sur la Seine.

- Bien, très bien, continua le bourgeois satisfait d'une telle aubaine, des paperasses administratifs à établir en moins...

- Du pognon a économiser en plus ! Lança sévèrement Pierrot.

Le bourgeois fronça le sourcil mais ne répondit pas à cette calomnie mal placée et poursuivit son débat.

- Bien, un sujet de traiter, arrangé et classé. Rien à dire Monsieur Benetti ?

- Rien, continuez.

- Secondo ! En ce qui concerne le cas de Monsieur Grosset, notamment ses honoraires...Il était bien stipulé sur note contrat, le paiement de 50 % au début de l'enquête pour vos frais personnels, téléphone, essence et tout ce qui s'en suit et les 50% restant, à la fin de l'enquête si je ressortais gagnant de cette sordide affaire, n'est-ce pas ? Et j'insiste sur le si !

- Bien...Heu ! Balbutia Grosset.

- Oui ou non Monsieur Grosset ? Avez-vous signé ce contrat oui ou non ? L'avez-vous lu seulement ? Insista Bruno.

- Oui, mais mon enquête a été relativement positive, se défendit Henri Grosset.

- Pouvez-vous m'indiquer le positif Henri ? Continua le bourgeois.

- J'ai retrouvé la trace de ces malfaiteurs, découvert leurs véritables identités, je vous ai conduit à leur tanière, énuméra le détective.

- Oui en effet, repris Bruno, j'ai même goutté du pont de l'Alma le soir du Nouvel An par votre incompétence et vous n'avez pas bronché ni levé le petit doigt pour nous sortir de cette prise d'otage, tout au contraire, vous preniez presque partie de ces gens !
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Escarper : Assassiner. Un chourineur : Un assassin

- Que vouliez-vous que je fasse ? Interrogea le détective.

- Jouez de votre titre de détective pour raisonner ces esprits détraqués et ramener ma fille à la maison sans envenimer la situation. Non, je fus obligé d'intervenir moi-même, d'inventer tout un stratagème pour nous sortir de ce faux pas.

- Mais...Vous n'avez rien fait ! S'exclama Grosset.

- Taisez-vous, hurla Bruno, honteux de la vérité, aussi je vais vous régler simplement 40% des 50 initialement prévus. J'ajoute également, pour ne pas me montrer avare, une prime de risque mais sachez que je suis mécontent de vos services et la publicité en votre égard Monsieur Grosset, sera plutôt négative de ma part.

- Monsieur l'inspecteur ! Se lamenta Grosset en se tournant vers Benetti.

- Chut ! Répondit celui-ci avec un léger sourire au coin des lèvres, vous n'avez pas tout perdu.

Monsieur Bruno Dubois Martin mis de l'ordre dans le dossier posé sur la table, se frotta les mains et repris la parole dans le silence de ses hôtes.

- Tercio ! C'est à vous Albertine que je m'adresse à présent. Vous m'avez soumis votre démission l'autre jour, je pardonne votre coup de tête et votre colère du moment mais surtout, j'ai pitié de votre âge et suis reconnaissant de tous les bons et loyaux services témoignés durant toutes ces années parmi nous. Soyez réaliste Albertine, sortie de chez nous, où irez-vous ? Vous faites partie intégrante de la maison, de la famille, aussi je suis dans l'obligation de refuser votre démission.

- Monsieur, j'ai ré enfilé mon tablier avant d'avoir votre avis, poursuivit la bonne, je suis désormais au service de Madame, plus du votre.

- Encore un caprice de bonne femme tramé derrière mon dos. Mais qu'à cela ne tienne, vous ne quitterez pas cette demeure, sinon les pieds devant, l'affaire est close !

Albertine observa Eléonore qui lui sourit puis se rassied sans plus rien dire.
- Quarto ! Reprit Bruno, venons en à l'affaire la plus importante et responsable de ces quelques quiproquos de ces derniers jours. Le mariage. Sophie, je te demande pour la dernière fois et devant témoins, as-tu bien réfléchie ? Sache que chez les Dubois Martin, divorce et séparation sont des mots bannis de notre vocabulaire. Si tu te maries ma fille, c'est pour la vie et notre porte ne servira en aucune façon de refuge ou de bureau des pleurs au moindre nuage dans ton ménage.

- Tout est réfléchi papa, j'aime Pierre et je le veux pour époux, répondit sûr d'elle la jeune fille.

- Mais la différence de classe, de niveau de vie, de langage, t'indiffère, insista Bruno.

- J'aime Pierre tel qu'il est, affirma Sophie, eut-il été autrement que je n'aurais peut-être rien éprouvé en son égard. Son côté gavroche, naturel, spontané, innocent, font son charme et sa gentillesse, je n'en demande pas plus, l'argent entretient le bonheur du couple certes, mais ne le créé pas. Papa c'est tout réfléchi, je serais sa femme !

Pierrot ne savait plus trop où cacher son gêne après de tels compliments, il se tassa sur lui-même, la tête rentrer dans les épaules, les joues rougissantes d'émotions. Bruno lorgna par-dessus ses lunettes les deux jeunes gens, hésita un peu puis repris un peu déçu quand même.

- Soit !...J'accepte le mariage. Pourtant j'avais rêvé d'un gendre un peu plus...

- Un peu plus quoi Monsieur ? Demanda du haut de sa fierté Pierrot.

- Un peu plus...Enfin plus...Possédant quelques...Un peu plus, bégaya le bourgeois.

- Un peu plus riche ! Un peu plus honnête ! Dit en élevant la voix le jeune homme. Sachez Monsieur que la modestie est un honneur quand elle est bien gérée et partagée. Mieux vaut avoir cent balles en poche et en faire profiter les malheureux que des millions dans un coffre et en faire profiter les banquiers de votre espèce ! La récompense en sera deux fois plus grandiose. Le sourire d'une cloche est sans aucun doute sincère, celui d'un pacha sincèrement douteux.
- Je...Je n'ai pas voulu dire cela jeune homme, rétorqua honteusement Bruno.

- Votre pensée est si forte que tout le monde ici présent l'ont entendu, allez continuez votre discours de sourd, répondit Pierrot.

- Oui je continus...Voyez que l'avarice est le moindre de mes soucis puisque je vous offre, à tous les deux, notre appartement du IX éme arrondissement.

- Nous offre papa ? Tu veux dire que l'appartement est à nous, s'étonna Sophie.

- Monnayant un modeste loyer de mille cinq cent francs mensuel au lieu des deux mille cinq cent habituel, répondit si tôt le bourgeois, les charges non comprises bien entendu. Cela tombe bien puisque Monsieur Margowsky est à la porte de chez lui...

- La faute à qui ? Lança Pierrot.

- Je reconnais mon erreur et celle de Grosset, répliqua Bruno et je fais réparation en vous offrant cet appartement à bas prix.

- Et qui paiera la casse chez la mère Monique ? Interrogea le jeune homme.

- Les assurances par bleue ! Elles servent à ça non ? Répondit Bruno.

- Sachez que cette dame a porté plainte contre X pour effraction et dégradation de biens mobiliers et tant que cette plainte n'est pas levée, vous faites l'objet d'une condamnation pénale étant reconnu coupable, vous serez poursuivit en Justice et mon devoir de policier est de vous arrêtez Monsieur Dubois Martin.

- J'irais trouver cette dame en votre compagnie Monsieur Benetti, continua Bruno, avec quelques billets sa plainte ne vaudra plus grand-chose.

- Je l'espère pour vous, dit l'inspecteur.

- Revenons à nos moutons voulez-vous ? Poursuivit Bruno, donc tu pourras emménager des demain ma fille si tu le désire.

- Oui ma chérie, rajouta sa mère, tu emporteras les quelques meubles et le grand lit dans le grenier, ils sont encore potable pour débuter dans la vie...

- Il n'en est pas question ! Coupa furieux Bruno. Ces meubles font partie de cette maison.

- Mais enfin Bruno ! Ce mobilier ne nous sert plus depuis des lustres, depuis la mort de ta pauvre mère, Dieu est son âme ! Lança indignée Eléonore.

- Justement, ce sont des souvenirs de famille et je préfère les savoir pourrissant dans le grenier que de les voir s'égarer à droite, à gauche.

- Ils ne s'égareront pas, continua Eléonore tenace, puisque c'est ta fille qui les emprunte et puis ta mère aurait souhaité les lui offrir.

- Non et non ! Hurla fermement son époux, je refuse catégoriquement.

La jeune fille chuchota à l'oreille de sa mère, mais bien assez fort quand même pour que ses paroles fussent audibles de son père.

- Ne t'inquiète pas maman, j'ai assez d'argent pour m'acheter autre chose que des reliques.

- Autre chose ! Des reliques ! Reprit troublé, rouge de confusion et de colère le gros bonhomme, cela suffit, cessez vos jérémiades, vos remontrances et vos messes basses...Pour l'appartement, le dossier de location est prêt sur mon bureau, vous viendrez le signer tout à l'heure à la remise des clefs et soyez satisfait, je ne vous demande pas deux mois de loyers pour la caution en plus du loyer en cours, vous êtes jeunes et je sais ce que s'est d'emménager dans un nouvel appartement.

- Excusez moi de vous interrompre à nouveau, coupa Pierrot, nous feront l'état des lieux dans la foulée je suppose ?

- L'état des lieux ? Quel état des lieux ? S'emporta Bruno Dubois Martin, n'avez-vous aucune confiance ?

- Je n'ai confiance qu'à ce que je vois et puisqu'il faut payer, s'il y a des travaux à faire, vous les ferez avant notre signature, expliqua le jeune homme.

- Monsieur Margowsky a parfaitement raison, jugea l'inspecteur Benetti, l'état des lieux d'une location ou d'une vente d'un appartement ou d'une villa, fait partie des conventions de l' immobilier et vous ne pouvez vous dérober à la règle, vous devez vous soumettre aux exigences, ô combien recommandées, des nouveaux locataires.

- D'accord, nous nous rendrons là bas dans l'après midi, répondit dignement Bruno...Je...Peux poursuivre ?

- Faites, faites m'sieur ! Lança Pierrot fier d'avoir marqué un point.

- Pour le mariage, je suppose que votre famille Monsieur Margowsky, ne dispose pas d'une petite fortune afin de faire part égale avec moi pour les frais ? Demanda hautin Dubois Martin.

- Ma famille ?...Vous l'avez devant vous ! Elle ne va pas vous ruinée, répondit avec arrogance Pierrot.

- Je vois, je vois. Je me sacrifies donc, avec toute la générosité qui caractérise un Dubois Martin, a régler tous les frais du mariage. Après tout vos invités, comme vous le dites jeune homme, ne vont pas me ruiner, considérons ce mariage plutôt comme une réunion de famille ni plus ni moins.

Pierrot bouillait de rage, Sophie lui serrait la main comme un étau retenant son envie de flanquer son poing sur le nez de ce gros et gras bourgeois, indigne de sa fortune, indigne de sa famille, indigne des Hommes. Celui-ci continua ses élucubrations sans honte et sans regret.

- Nous célèbrerons cette union le 12 février en l'Eglise de Saint Cloud, le repas se fera ici. Albertine vous serez aidée par un traiteur. Eléonore tu t'occupes de publier les bans et les cartes d'invitations.

- Aussi de la toilette et de la robe de ma fille, rajouta celle-ci.

- Cela n'a pas trop d'importance, cru bon d'ajouter Bruno en quittant le salon, petit moyen, petit mariage, petite toilette !

- Et petit poing dans sa grande gueule, murmura entre ses dents Pierrot retenu cette fois ci par le commissaire Benetti.

- Du calme jeune homme, lui dit-il, il a perdu et sa défaite le fait agir aussi méchamment que sa bonté peut-être grandiose. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage, ne l'oubliez pas.

Pierrot regarda l'inspecteur Benetti qui lui fit un clin d'½il de complicité et sans doute d'amitié. Son visage alors s'éclaira et il retrouva son calme, sa sagesse et sa sérénité habituelle. Le débat fut clos sur ces paroles dotées de bon sens. Henri Grosset toucha son chèque moins les dix pour cent, mais la prime de risque couvrait largement la somme prévue dans le contrat. Albertine retourna à ses fourneaux, Eléonore à son secrétaire pour établir la longue liste des invités. L'inspecteur Benetti salua tout ce petit monde et regagna son commissariat où un travail routinier l'attendait.

Dans l'après midi, Dubois Martin conduisit les deux jeunes gens dans l'appartement quasiment neuf et ensembles ils signèrent le contrat de location. Julot enfermé dans son silence et son deuil suivait comme un automate son fils adoptif Pierrot de Belleville alias Pierre Margowsky. Au retour, Bruno s'arrêta aux Pompes Funèbres afin de régler cette pénible et douloureuse affaire, les obsèques de la pauvre Totoche. Sophie accompagna son père et servit de porte parole entre le vieux Julot et l'employé du magasin. Le vieux clochard lui fit quelques recommandations, ni fleurs ni couronnes. Pas d'église, pas de curé et pas de cimetière.
Quelques minutes s'écoulèrent et Sophie revint frapper au carreau de la grosse voiture avec une autre question pour Julot.

- Venez choisir le cercueil au moins Monsieur Jules.

- Non. Choisis toi. Agriffe* l'moins chérot. T'sais pour riffauder la chaudière pas b'soin d'une boîte de fricotins*, répondit lascivement le vieil homme.

- Et pour l'urne ? Ajouta Sophie.

- Kif kif ! P't'être ben qu'un sac en plastoc f'ra l'topo. T'sais qu'les rabs* j'les fous à la baille, alors boîte à vote où pas !


Agriffer : Acheter. Les fricotins : Les riches. Les rabs : Les restes.

Sophie rapporta le choix de Julot au « croque morts ». Elle choisira elle-même le cercueil et l'urne funéraire parmi l'étendu de la panoplie entreposés dans les sous sols du magasin. Une galerie souterraine sinistre et impressionnante, un musée macabre exposant des pièces uniques, de véritables ½uvres d'art, d'une beauté exemplaire. Lustrés, dépoussiérés, frottés avec soin, chouchoutés avec dévotion et amour, étincelants sous les feux des projecteurs tamisés, certains cercueils de cette collection inédite atteignaient des prix exorbitants. Des italiens, au bois vernis, ciselés, sculptés, étaient jolis et acceptables pour toutes les bourses. D'autres, américains, plus sobres, plus épais, plus lourds mais tout aussi beaux, dont la forme variait légèrement à celle normalisée étaient un peu plus onéreux, des français, des anglais, de nombreuses nationalités se confondaient dans ce capharnaüm du marché de la mort.
C'est également une forêt de cercueils aux espèces de bois différents qui se dressait dans ce sanctuaire funèbre. Les uns taillés dans du bois de rose où de merisier, bois clairs et assez léger, d'autres un peu plus lourd, en chêne, en acajou, tous cirés et vernis. Des plus petits peints en blanc ou en rose, taillés dans du pin, scrupuleusement réservés aux enfants, impressionnaient et mettaient mal à l'aise le visiteur.
Dans le rayon du sur mesure, le choix était tout aussi vaste. Des plus longs, des plus courts, des plus larges, des plus épais, variaient l'exposition. Zingués ou non, selon le désir de la famille et la destination du corps. Le choix des motifs, des tires fond, des poignées, quatre à six selon la forme du cercueil et le poids de la dépouille, différenciait également le prix de ces coffres mortuaires. De la simple croix de bois rajoutée et clouée sur le couvercle à celle en acier doré, ciselée, travaillée. De la vis de menuisier pour la fermeture au tire fond en forme de fleurs de Lys. Des quatre planches nues à celles sculptées tout autour du catafalque, chemin de croix, Saintes et Saints, toutes scènes de la Bible confondues, déterminaient la valeur de cet ultime présent offerte par la famille du défunt.
L'intérieur de ces boîtes, recouvert d'un habillage de satin brodé ou de soie dont la palette des couleurs assorties aux coussins du linceul s'étalant du blanc maculé au bleu pastel en passant par le champagne, le rose et le mauve, offraient toute une gamme de produits disponibles à toutes les classes de la Société.
Bruno laissa libre choix à sa fille, qu'importe le prix, il devait bien cela à la pauvre Totoche. Sophie, après quelques hésitations, s'arrêta sur un cercueil tout simple destiné à la crémation. L'urne fut d'une élégance sobre et digne, sans insigne religieux particuliers étant donné la croyance, plutôt précaire et les dernières volontés de la défunte. Les obsèques, rendues officielles, furent fixées au mercredi matin.



Il pleut sur la capitale et ses environs en cette pénible journée. Le temps semble avoir prit le deuil et c'est des larmes de pluie qui coulent sur les carreaux embués de la morgue de l'hôpital. Sophie avait demandé la veille, aux employés des Pompes Funèbres, de revêtir le corps de totoche du tailleur bleu marine offert pour le réveillon de Noël, lavé, repassé et amidonné bien entendu et de pratiquer une petite toilette pour embellir son visage et ôter son masque de misère à l'occasion de son dernier voyage. Ce fut fait, la mise en bière également et dans le reposoir, Totoche était certainement la plus jolie, sereine, un léger petit sourire à la commissure des lèvres, drapée dans un linceul bleu ciel, la couleur de ses yeux.
Les deux jeunes gens soutenaient le pauvre Julot, inconsolable, décidé à l'accompagner jusqu'au bout, l'admirant une dernière fois avant la fermeture du cercueil. Ce recueillement dura des minutes bien trop courtes selon l'avis des amis de la défunte. Le commissaire Benetti fit une brève apparition afin de saluer la dépouille de Totoche. Bruno Dubois Martin, caché derrière de grosses lunettes noires, tentait de camoufler sa peine. Eléonore éparpilla des pétales de roses rouges autour du visage de la vieille dame pour rendre moins triste cet ultime adieu et à défaut de curé, Albertine se chargea de réciter les prières et d'entonner quelques cantiques en la circonstance mais des traditions inutiles aux yeux des deux cloches.

- Mademoiselle, pouvons-nous fermer le cercueil ? Demanda le Maître de cérémonie.

- Quelques secondes encore s'il vous plait, répondit Sophie.

Un par un, sans hystérie, dignement les six compères défilèrent devant le corps. Julot d'abord, il déposa un tendre baiser sur les lèvres roses et froides de sa compagne entre deux reniflements dus au chagrin. Puis Albertine se signant, se re-signant du signe de la croix, psalmodiant des incantations incompréhensibles, suivit de Sophie soutenue par Pierrot ou Pierrot soutenu par Sophie, qu'importe, le chagrin et la tristesse étaient de même pour tout le monde. Eléonore caressa le front de totoche en guise d'adieu. Mais celui que l'on remarqua le plus, fut certainement Bruno. Il se prosterna, s'inclina devant le corps inerte, posa sa main sur celle de Totoche et d'un chuchotement presque inaudible dit dans l'étonnement et la douleur des autres :

- Pardon Madame, pardon !

- Viens papa, sortons pour la fermeture du cercueil, murmura Sophie émue par la réaction de son père.

On Procéda à la fermeture. Julot y assista avec Pierrot, puis aux ordres du Maître de cérémonie, les quatre porteurs empoignèrent le cercueil et le montèrent à l'épaule et dans un pas cadencé, sortirent de la morgue suivit des fidèles. Le cercueil disparut dans le fourgon et chacun regagna son véhicule. Julot prit place à l'arrière de l'auto de Sophie et la bonne dans la grosse voiture de ses patrons et le convoi funèbre s'ébranla lentement vers le crématorium.

- En dernier hommage à Madame Langlois, nous allons observer une minute de silence.

Des paroles prononcées par le Maître de cérémonie devant le cercueil arrivé à destination. Une minute de silence presque insoutenable, entremêlée de sanglots des uns et des autres. Puis le cercueil déposé sur un chariot disparu dans les sous sols du bâtiment renfermant les fours crématoires. Bruno salua et remercia comme il se doit les employés des Pompes Funèbre. Pour eux le travail était terminé, mais la cérémonie continuait. Un peu plus d'une heure après la crémation, un homme remettait l'urne contenant les restes de la vieille Totoche à Julot. Et c'est sous le pont de l'Alma que le voyage prenait fin. Julot déversa les cendres dans l'eau trouble de la Seine. L'urne de bois lestée de grosses pierres coula à pic et c'est ainsi que s'acheva la longue et triste existence de Rosemonde Langlois dite Totoche.






















.EPILOGUE.









Le 12 février. Les obsèques de Totoche étaient déjà loin mais personne n'oubliait cette terrible journée. La vie continuait cependant avec ses hauts et ses bas, ses bonheurs et ses malheurs quotidiens. Aujourd'hui le noir cédait sa place au blanc dans le c½ur et la tenue des jeunes amoureux.
La maison de Saint Cloud s'ébrouait de toute part depuis la veille, entre le va et viens des livraisons de fleurs et le ballet incessant des invités saluant la famille Dubois Martin avant de regagner leur hôtel tout proche, loué à l'occasion en totalité ou presque.
Sophie était revenue chez ses parents depuis deux jours, laissant seul son fiancé dans l'appartement parisien. Selon la coutume, respectée à la lettre par les Dubois Martin, le prétendant ne devait pas voir la robe de sa future épouse avant le mariage, puisque mariage il y avait en ce jour de février.
Albertine, aidée d'un traiteur, terminait le buffet froid succédant au vin d'honneur. Les décorations des plats, de la maison, l'installation de la sonorisation pour l'ambiance musicale, tout étaient fin prêt pour cette grande et belle fête. A présent, chacun pouvait préparer sa toilette dans les chambres respectives. Ordres étaient donnés aux invités de se réunir à présent en la Mairie de Saint Cloud.
Qu'elle était belle la mariée sur le parvis de l'Hôtel de Ville au bras de son père, attendant son fiancé qu'un ami était partit chercher en auto. Dans sa robe d'organdi, coiffée d'un petit bibi de feutre blanc recouvert d'un voile moucheté de petites roses blanches lui tombant sur son visage d'ange, des paillettes dans les cheveux rassemblés en chignon. Trois petites filles vêtues de même, robe blanche tachetée de jolies fleurs bleues, tenaient la longue traîne, s'étalant comme un tapis de soie sur les marches de la Mairie. Si les années de bonheur des jeunes mariés devaient se compter sur la longueur de la traîne, je crois bien qu'une vie entière ne suffirait pas à combler tous ces instants de plaisirs. Enfin Pierrot se présenta, beau comme un pape dans son costume noir, n½ud de papillon strict dessus sa chemise de flanelle blanche offert avec ses économies sauvés in extremis du fric frac de sa chambre de bonne de belleville.
Cependant malgré leur beauté, malgré la joie des invités, malgré leur victoire remportée sur Bruno Dubois Martin, quelque chose ou quelqu'un manquait dans le décors de ce grand jour inoubliable gagné après tant de galère et maints efforts. Comme la présence des deux cloches de l'Alma aurait soulagé les deux jeunes gens de leurs craintes, leurs inquiétudes et fait de ce moment, le plus important de leur vie commune. Mais voilà Julot s'était éclipsé depuis les obsèques douloureuses de Totoche. Comme envolé. Disparu. Pierrot essaya à plusieurs reprises de retrouver la trace de son père adoptif, mais le pont de l'Alma était désert, seuls quelques cartons traînaient encore pêle-mêle sur le quai humide de la Seine. La petite enquête de l'inspecteur Benetti, appelé à la rescousse, n'apporta aucun élément nouveau. Ni hôpitaux, ni morgues, ni hospices, ni prisons alentour ne recueillit le vieux clochard. Hélas il fallut se rendre à l'évidence, Julot avait bel et bien disparu de la circulation.
L'adjoint au Maire invita les deux futurs jeunes époux à pénétrer dans la salle de mariage, bien trop étroite pour accueillir tous les invités. Qu'importe, la séance de signatures ne dura que quelques minutes et la cérémonie religieuse avait bien plus d'importance aux yeux des Dubois Martin que les formalités d'usages de l'Etat Civil Municipal.
Les lourdes portes de l'église s'ouvrirent enfin au long cortège. Le prêtre accueillit la famille et sur l'air de « La marche nuptiale », Sophie pénétra fièrement au bras de son père dans la maison du Bon Dieu, suivit des témoins et des proches. Pour clore le défilé, Eléonore avait tenue a accompagner elle-même son gendre jusqu'à l'Autel. Lorsque tout le monde fut rentré, la musique cessa, la messe débuta. Une messe qui dura, dura pour le plus grand plaisir de la bonne et brave Albertine qui bien entendu était aux premières loges au concert de monsieur le curé. Tout se passa pour le mieux entre les prières, les chants, les consentements mutuels, la bénédiction des anneaux. On dit même, parait-il, qu'au moment de la passation des alliances, Dubois Martin père laissa échapper une petite larme d'émotion sur ses grosses joues roses de bourgeois bien en chair. Puis les cloches sonnèrent à toute volée en ce samedi matin. La cérémonie religieuse céda sa place à la séance de photos après la jetée de riz traditionnelle à la descente des marches du parvis de l'église.
Désormais la demoiselle Sophie Dubois Martin n'existait plus qu'en souvenirs. Madame Sophie Margowsky sortait vainqueur de cette union si pénible à obtenir.

- Allons tous à la maison pour le vin d'honneur et l'ouverture des cadeaux, suggéra Eléonore aux invités.

Personne ne se fit prier et dans un concert de klaxon, le cortège quitta l'église pour la demeure des Dubois Martin. Le Champagne coula à flot dans les coupes. Cependant les deux jeunes époux déballèrent les nombreux cadeaux, fleurs et mots de félicitations éparpillés sur la table sous, les rires et les applaudissements de la famille et des amis. Une petite fille tout de blanc vêtue, cousine de Sophie, approcha du couple ébahit par tous ces présents et s'adressa à Pierrot.

- Il y avait quelqu'un dans l'église qui demandait des sous, dit-elle.

- Oui, c'est la quête du curé petite, répondit Pierrot, occupé à déballer un service de casseroles en cuivre.

- Non Monsieur Pierre, je connais les gens qui ont fait la quête avec leur petit panier d'osier, lui, il tendait la main et ses yeux brillaient quand vous avez dit oui devant l'Autel.

- Un mendiant ? Un pauvre homme n'ayant n i fortune, ni domicile, continua Sophie, lui as-tu donné quelques sous ?

- Dix francs que j'ai mis dans sa main sale, il m'a remercié et est sortit de l'église sans bruit, poursuivit la petite fille.

- C'est très bien ma grande, Dieu te le rendra, complimenta sophie.

- Il y a autre chose, reprit la fillette.

- Et quoi qu'il y a ? Demanda Pierrot.

- Ce monsieur nous a suivit jusqu'à la maison.

- Tu veux dire qu'il est parmi nous ? Interrogea Sophie.

- Il y était, mais il a du partir, il m'a donné cela pour vous deux.

La petite fille sortit de sa poche un petit paquet, une petite boîte d'allumettes enveloppée d'un petit papier blanc griffonné d'une écriture tremblante. Pierrot déplia le papier et lu de tête les quelques lignes écrite avec application et amour, puis ouvrit la boîte.
D'un geste désespéré, il se précipita dehors, bousculant quelques invités, renversant deux ou trois verres au passage sous les yeux interloqués des Dubois Martin. Pourquoi un envie si pressante de sortir ? Dans sa hâte Pierrot oublia le petit papier blanc posé parmi les papiers d'emballage des cadeaux sur la belle table fleurie. Sophie s'en accapara et lu à son tour ces quelques lignes :

Soyez heureux pour la Totoche
Adieu mes enfants.
Julot.
Quelques mots que Julot avait copiés et recopiés maintes et maintes fois d'après un modèle écrit par un cafetier à la terrasse d'un café. A son tour Sophie sortit rejoindre son jeune époux sur le trottoir.

- L'as-tu vu mon chéri ? Lui dit-elle.

- Non et c'est bien dommage car je crains ne plus le voir à présent, se désola Pierrot.

- Ne te lamente pas Pierre, un jour nous le retrouverons, le Monde est si petit pour ceux qui s'aiment, assura la jeune femme.

- Tu as peut-être raison...L'important c'est qu'il soit venu, même incognito et puis d'ailleurs Totoche est déjà, parmi nous, regarde.

Pierrot tendit la petite boîte d'allumettes à sa femme. Ce qu'elle renfermait avait bien plus de valeur sentimentale que financière. La vieille Totoche avait voulu céder le seul bien qui lui appartenait dans sa vie ratée de misérable à ces deux jeunes mariés, ses enfants qu'elle chérissait. Elle leur offrit son c½ur, son âme, son amour dans ce petit médaillon de baptême qu'elle remit à Julot sur son lit de mort. Chose promise, chose due, le vieil homme venait de faire son devoir, de respecter la dernière volonté de sa compagne. Désormais il n'avait plus lieu de rester dans la vie de ces deux jeunes époux. Il s'éclipsa sans bruit, sur la pointe des pieds, disparu à tout jamais.

Cependant, si un jour vous passez par le pont de l'Alma, tendez bien l'oreille, écoutez dans le silence de la Seine, l'écho de la mémoire de ces deux énergumènes Totoche et Julot. Levez les yeux vers le ciel parisien et vous y verrez peut-être, les deux cloches au Paradis.









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#Posté le mardi 12 août 2008 03:31

QUESTION DE TEMPS

Christian HEBERT















QUESTION DE TEMPS











1









Question de temps. Tout se trouve régit sous la dure loi du temps : La vie, la mort, l' amour, la haine, le bonheur. Le bonheur...Tiens parlons en du bonheur, une perle rare à mettre sous verre ; une toile de Maître, au prix inestimable, claquemurée dans la chambre forte du musée de l'Espérance de l'Etre, à l'abri des regards envieux du commun des mortels ; une chimère, un dahu, un animal imaginaire tapit dans l'antre de la conscience humaine, annihilée par l'autorité du Pouvoir. Je conseille à tous ceux qui le pourchasse et le capture de l'enfermer dans une cage blindée à la galerie des légendes au grand zoo de la Civilisation où dans un coffre verrouillé à double tour à la Banque Mondiale de la plénitude. Prenez garde qu'il ne s'échappe. Le bonheur est un trèfle à quatre feuilles parmi liserons, luzernes et pissenlits dans un immense terrain vague abandonné des hommes et de leurs idées.

Savoir patienter ! Attendre le moment le plus propice pour s'offrir un instant de plaisir, un carré de félicité, c'est une simple question de temps. Tout arrive un jour ou l'autre à celui qui sait attendre. « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage » n'est-ce pas monsieur De La Fontaine ?

Moi, je pensais vivre heureux, je croyais avoir su apprivoiser ce sacré bonheur, ce n'était qu'illusion. Je me suis rongé le c½ur, le corps et l'esprit pour essayer de retenir ce fantôme me fuyant dans les plus grands besoins. Et cet amour dont on m'a parlé durant mes jeunes années autour de moi, à l'église, à l'école, en famille, existe-t-il vraiment ? Ou n'est-il qu'une aspiration d'adulte en mal d'un idéal ? Il est vrai qu'enfant tout est or, mais l'or se ternit bien vite au gré des années qui passent...
Je suppose qu'il faut être aisé pour prétendre à l'amour et à la chance. Le dicton « L'argent ne fait pas le bonheur » s'avère inexact. L'argent fait le bonheur, tout au moins il l'entretient. Au proverbe, j'y ai cru...En vain.

Je divague et je pouffe, tout seul penché sur mon désespoir. Mon temps, ce sacré temps entre ma vie et ma mort, je le provoque en duel, lui pose un défit. Qui de nous deux gagnera ? Moi, qui détourne mon temps de vie pour mourir plus tôt, ou le temps qui prend son temps, me faisant souffrir avant de me faire mourir ? Je dois gagner la partie, moi seul déciderai mon jour et mon heure pour rejoindre l'autre monde.

Je suis maître de mon corps et au seuil de ma mort, Saint Pierre ou Satan, que l'un de vous deux m'ouvre sa porte. Acceptez mon âme torturée, dévorée par toutes les injures, les injustices, les moqueries de cette humanité hostile à mon mental. Je suis seul sur cette planète, seul contre un régiment de fous, de violeurs de dignité. J'ai le pressentiment que le monde entier me manifeste son hostilité, je maudis le monde. Ma vengeance sera cruelle, oh pas physiquement, mais moralement. J'emporterais les scènes de déroute de mes dernières années au fond de mon caveau, mais sachez que je ne regrette nullement la décadence de ma personne qui m'emmène au bout du chemin. Je suis content de mourir. Je meurs heureux...

Depuis deux mois que j'habite cette chambre d'hôtel, un hôtel sordide de campagne, perdu quelque part au c½ur des landes de Lanvaux dans le Morbihan, ce soir est l'un des premiers depuis longtemps où je ne suis pas dans un état second. J'appelle état second lorsque l'alcool domine ma volonté, quand les 0,8 grammes autorisé bouffe mes réflexes, amenuise mes efforts. Lorsque mon estomac recrache ces liquides impurs, si bons sans abus mais qui par trop d'excès deviennent un poison. Cet alcool qui ronge lentement mes organes et détruit peu à peu les neurones de mon cerveau. Que suis-je devenu ? Un ivrogne ? Une serpillière trop imbibée « d'eau » qui commence à pourrir ? Certes, mais je pense toutefois avoir gardé certaines facultés : Je suis sain d'esprit.

Après la pluie vient le beau temps, après la drogue que reste-t-il dans le corps d'un homme ? Un horizon brumeux, un avenir flou. Pourtant cette drogue me rendait sûr de moi, un joint de cannabis de temps à autre pour voir la vie en rose durant une ou deux heures, pour chasser mes idées noires, puis un shoot pour me fixer cette image du bonheur dans la cinémathèque de ma mémoire. Une heure de bonheur artificiel dans une existence ! Quel gâchis cette putain d'herbe, et puis mourir pour mourir, autant crever en bonne santé. Je ne bois plus jusqu'à mon acte fatal, promis !

Je palabre. Je monologue. Je radote comme un vieillard usé et sénile, perdant la tête, pourtant je suis seul dans cette chambre, deviendrai-je dingue ? Peut-être ! Mais tout me démoralise dans ce cachot, les quatre murs gris, le papier délavé qui se décolle par la moisissure du plâtre de la cloison, ce plancher qui grince pour un oui, pour un non et cette grosse armoire bretonne en chêne massif qui reste là, sans rien dire, muette sur mon désespoir, devant moi comme une statue de marbre, me surveillant, m'espionnant. Etrange armoire, dis-moi quelque chose merde ! Ouvre tes yeux et regarde la loque humaine qui se trouve devant toi, allongé sur cet immense lit, faisant l'amour à une bouteille vide, enfoui sous la couette sur deux épais matelas.
Armoire, raconte-moi ma vie, prends-moi dans tes lourdes portes et par ton parfum de bois verni, caresse-moi le c½ur, envoûte-moi de tes légendes armoricaines, de tes contes mystérieux sur le sol de ton pays natal puis réconforte-moi, j'ai tant besoin de réconfort !

Mais non, maudite armoire, toi aussi tu te moques de mon sort, je le sais, vieille vipère que tu es ! Tu guettes ma mort pour me ligoter à tout jamais au plus profond de tes entrailles de linges lavandés. Je t'en prie belle et noble armoire, à genoux je viens te supplier, ne t'acharne pas sur ma conscience et dis-moi : Suis-je encore un homme ?

Cigarettes sur cigarettes, je m'amuse à compter les trous de brûlures sur la couette. Bonne aubergiste, si vous saviez ce que je fais de vos biens, mon loyer doublerait, triplerait de prix. Le cendrier est plein de mégots qui se consument encore, mes soucis s'envolent avec la fumée. J'imagine dans ces volutes, mon âme libérée de ces chaînes qui me gardaient prisonnier dans la geôle de la haine. Je traîne mon boulet de vie ratée, muet, aveugle dans ce monde qui croupit sous les lois de madame Nature. Je hais l'hypocrisie. L'hypocrisie m'adore.

Depuis combien de temps ne me suis-je pas levé de ce lit ? Pas rasé, ni lavé. L'orage d'indifférence qui éclate autour de cette auberge m'invite à rester couché à l'abri des regards indiscrets de mon entourage. Je suis seul avec ma gueule dont la pâleur se cache sous une barbe de quelques jours. Mon sang bout dans mes veines avec une envie de hurler au monde entier ma haine en vers cette société ; les mots sortent en cascade de ma gorge, dans une incompréhension totale ; avec une envie de tout foutre en l'air dans cette maudite prison, l'armoire qui je sais me déteste, le lit qui tangue comme un bateau ivre, qui vogue dans mes cauchemars et me donne mal à la tête.

J'ai envie de vomir, dégueuler ma rage sur la race humaine. Envie de briser la fenêtre, d'ouvrir les volets qui me tiennent enfermé et puis partir, me sauver, m'envoler à cent lieux d'ici, à des années lumières de ma détresse, mais où aller ? J'ai tout quitté, femme, gosse, chien, famille...Si ma gamine me voyait ! Honte, j'ai honte de moi. Déserteur d'une vie familiale, conquérant de la Bretagne en solitaire, une idée d'enfance réalisé, hélas, à quel prix !

Ma dégradation physique et morale, surtout morale, car le physique, à part un amaigrissement assez considérable, n'a pas trop souffert, débuta il y a environ deux ans. Deux années de souffrance, d'embûches et d'emmerdes. Sept cent trente et un jours à errer à gauche, à droite, recherchant un nouveau bonheur, hélas rarissime. Comme un archéologue à la découverte d'une cité passée, je cherche, je fouille dans mon avenir ce qui peut me souder à cette vie. Je passe et repasse le film de mon existence sur l'écran géant de ma tristesse. La bobine de mes souvenirs se déroule dans un suspense d'Agatha Christie, d'une mise en scène à la Hitchcock. Je ne puis trouver de réponse à mes questions, je me ronge le cerveau à réfléchir, à chercher le pourquoi du comment, espérant trouver des jours meilleurs dans le pays d'où l'on ne revient pas. Je vais me prendre au guichet du temps qui passe un aller sans retour, un billet pour la mort expresse, un ticket direct en première classe pour le terminus de ma souffrance. Et l'ombre de cette armoire fixée dans ma mémoire m'invite à me taire, mes yeux roulent dans leurs orbites et je vomis des torrents d'injures à cet homme qui est cause de ma détresse : « Vous êtes viré ! » qu'il m'a dit le salaud. « Viré », un mot qui résonne encore dans ma tête, comme un orage qui tarde à venir, puis qui éclate au moment le moins propice, au moment du silence, de la nuit. Ce mot me fait frémir, je tremble de tous mes membres et je me souviens...


























2









Les valises étaient fin prêtes, bouclées pour le départ des vacances tant attendues, la route vers le soleil, la Méditerranée, en cette moitié du mois d'août...

Je pense partir le 16, à la fraîche. Encore trois jours de travail dans ce supermarché où je suis employé en qualité de réceptionnaire, trois jours à subir l'oppression des clients, des fauves rendus à l'état sauvage, lâchés dans une jungle peuplée d'esclaves sans défense, quel carnage, quelle lâcheté.

Puis la soumission à un homme en costume et cravate, communément appelé « patron ». Un de ces genres d'homo sapiens les plus difficiles à supporter. Un extra terrestre de la planète Terre, surhomme qu'il faut vouvoyer, respecter, traiter avec tous les égards que comprend la noblesse avec des messieurs par ci, des messieurs par là...
Malheureusement pour tous et surtout pour moi, je ne suis pas de ceux dont la servilité fait sourire, jamais je ne prendrais la place des b½ufs pour tirer la charrue, vos courtoisies je n'en ai que faire, je n'écorche pas mes mots, voilà mon tort. Pour une quelconque raison, j'ai prié à mon cher directeur d'aller se faire voir, ses promesses ainsi que son magasin, je me les mets dans un endroit bien précis de ma personne, et que pour rien au monde je n'adresserais mes excuses. Les faibles et les dominés pardonnent leurs fautes, moi jamais...Putain d'orgueil !
Sans politesse, le directeur me répond : « Vous êtes viré ! ». « Viré ? J'en suis fort aise et bien bossez maintenant, ce n'est pas le boulot qui vous écorche les mains. Je vous paierais un rond-de-cuir avec ma prime de chômage pour vous le flanquer au cul et un petit coussin rembourré pour vos hémorroïdes. Et puis depuis trois ans à votre service monsieur, je ne peux me vanter d'avoir planquer mon argent en Suisse. Le salaire, la solde excusez-moi de mon impertinence, que vous nous offrez généreusement au dernier jour de chaque moi me permet à peine de payer madame pipi aux Champs Elysées ! ». Et sans plus comprendre, je suis sorti de cette fournaise de bureau en claquant la porte.

Je le revois son faciès à ce cher directeur, rouge, fou de rage, grommelant des menaces dans ses moustaches, ses deux grands yeux noirs de gai exorbités derrière ses grosses lunettes d'écaille me mitraillant des pieds à la tête. Pauvre général dégradé, où est-elle ta fierté ? Le petit soldat t'a fait ravaler tes galons ! Toi qui te croyais invulnérable, intouchable, te faire insulter par un petit ouvrier sans vertu, je te touches en plein c½ur ! Imbécile d'homme, j'ai mutilé ta dignité. Moi qui pensait te voir battre mers et océans, écrouler des montagnes pour obtenir une excuse ; pour simple réponse, timidement tu lève ton bras, ton index m'indiquant la porte, tu me dis désespérément : « Sortez ! »

Je peux dire qu'il m'a fait rigoler ce joyeux luron, ce prince déchu, ce roi découronné, oh pas longtemps ! Lorsque j'eus réalisé ma situation, dans la rue, sans travail, avec un peu plus du salaire minimum interprofessionnel de croissance en poche, ma paie de quinze jours de labeur rajoutée à mes congés payés, mon c½ur n'était plus à la plaisanterie et bien vite je ravalai ma fierté. Que vais-je dire à mon épouse ? Comment lui annoncer la chose ? Et nos vacances ? Ma faute ne doit pas amputer les vacances de ma gamine, nous partirons coûte que coûte. Du boulot ? J'en chercherais au retour. Je pense être encore capable d'assumer une tâche aussi pénible soit-elle, ce serait dommage à vingt quatre ans. Je peux l'avouer maintenant, il m'a quand même bien roulé cet homme avec son flegme de faux jetons.

Je rode autour de l'HLM depuis un bon moment, je n'ose monter l'escalier et l'ascenseur m'emmènera trop vite à mon appartement, au douzième étage. Cependant, après quelques hésitations, je prends mon courage à deux mains, je monte...Ma femme est dans la cuisine, son domaine. Ma gamine joue dans sa chambre. Je ne sais comment m'y prendre pour annoncer cette tragédie qui me révolte.

La colère passée, je suis là, immobile, inerte, me dérobant à mon devoir de chef de famille. Une boule m'enserre la gorge, je ne peux prononcer un mot.

- C'est toi chéri, tu es déjà rentré ? Me lance mon épouse.

Je ne bouge pas. Mon souffle s'accélère, mon c½ur joue un concerto pour timbale, mon sang prend de l'altitude à une vitesse vertigineuse et ma chère et tendre moitié qui me relance cette interrogation qui ma paralyse :

- Tu es déjà là ?

Oui, je suis déjà là et pour un bon moment. La voilà qui vient souriante, elle ne m'a pas entendu.
- Bonjour, tu en fais une tête, qu'y a-t-il ?

La transpiration me coule de tous les pores de ma peau, je rougis, je pâlis, je blêmis, j'explose intérieurement. Après l'orage vient le beau temps, ma colère s'est tue, ma franchise s'estompe. Je voudrais courir, courir, courir, m'évader de cet enfer. Mes jambes se dérobent sous le poids de mon amertume. Des sanglots me montent au visage. Je me retiens pour ne pas chialer comme un gosse. Mon sang se glace dans mes veines et me fige les nerfs tendus, crispés, j'ouvre enfin la bouche, le courage l'emporte :

- Il m'a viré, ce salaud m'a viré, cet ignoble individu m'a fichu à la porte !

Quelle charmante épouse, aucune réaction de sa part sinon une réplique aiguisée en fer de lance :

- Cela devait arriver ! Me répond-elle.


























Une nuit d'amour. Une nuit d'amour à s'enlacer, s'étreindre dans la chaleur de cette belle nuit d'été. Je vagabonde dans un ailleurs tapissé de tendresse avec la sensation d'être étendu sur un tapis de velours, bercé par les caresses d'une fée, moi le rustre, dont la dignité s'égare dans le néant ; la tête entre les mains, je pleure des larmes sincères, des gouttelettes chaudes de tristesse que mon c½ur rejette avec amertume, un poids pesant lié au bout de mon âme devenant plume, quel soulagement. Et la bonté de cette femme me réconfortant de ses tendres baisers. Ai-je le droit à l'amour ? Ai-je le droit de renier cet homme qui est cause de mon désespoir ? Dois-je lui faire de promptes excuses comme me le suggère mon épouse afin de me libéré de se sentiment de culpabilité qui me déstabilise ? Coupable de mon humeur furibonde face à la sournoiserie mesquine de ce pleutre représentant de la classe patronale...Jamais ! En aucune façon je ne me prostituerai devant la bourgeoisie, ne plierais l'échine face à l'aristocrate raté en mal de reconnaissance, quitte à endurer ses représailles, je les subirais avec décence et dignité.

Après cette nuit inoubliable, féerique, aux spasmes multicolores, un feu d'artifice de douceur tiré en mon honneur, une tornade de plaisirs à en perdre haleine, moi, l'homme tuméfié de honte, moi qui par fierté me retrouve à la rue comme un malpropre, un intrus dans une société d'infamie où les places si chères se font si rares, je m'organise un sommeil forcé, debout le matin à huit heures, grasse matinée pour moi qui d'habitude sursaute à la sonnerie du réveil à quatre heures trente. Formidables journées passées en solitaire dans cet appartement, ma gamine chez mes parents, ma femme à son travail, un calme sublime, des heures fantastiques à rêvasser de ma lubie d'enfance : Un petit lopin de terre dans le pays cher à mon c½ur, dans ma région aux milles légendes, dans ma Bretagne chérie, plus précisément en Côte d'Armor. Ce rêve me hante depuis mon plus jeune âge. Une vache, un cochon, des poules, une vie paradisiaque dans un royaume d'une richesse naturelle. Un autre côté de la vie terrestre. Un jour je tournerais la page des citadins, à moi la campagne, la mer. Le fourmillement de tous ces hommes pressés me donne le vertige, la nausée. J'étouffe entouré de buildings, de béton et d'acier. A sept heures du matin, c'est un grouillement de mortels qui défile dans les rues des grandes villes, les robots sont connectés sur le grand ordinateur gouvernemental du travail, prêt à trimer, sans un sourire, sans un mot, sans un regard sur son prochain. Ignobles que nous sommes. Pourquoi rester plus longtemps dans ce merdier pollué par l'excrément du modernisme, où la nature crie pitié, dans ce calvaire où l'on creuse assidûment notre tombeau alors qu'à quelques centaines de kilomètres d'ici, la joie fleurie dans les champs de blés, le bonheur se cueille sur l'arbre du paradis, les rires et l'amitié se ramassent à la pelle. La belle vie quoi...Question de temps !...

3









L'exode de la grand-ville a débuté. Valises, chien, gosse, femme prêts pour le départ, attachez vos ceintures, destination la belle famille, quel entrain !
Nous roulons vers le Midi de la France où mes chers beaux parents possèdent un mas dans les environs de la Cité Phocéenne. Adieu mon rêve breton de ces derniers jours, la routine est toujours omniprésente dans le choix de nos vacances estivales et pour rien au monde mon épouse ne s'écartera de ses sentiers battus entretenus avec fougue et détermination par sa mère. Comme une tradition familiale, la Méditerranée nous est imposée une fois l'an et toujours aux beaux jours a fin de rendre compte à ces gens, en quelque sorte, le déroulement de notre année passée en région parisienne.

Bonjour beau-papa, bonjour belle-maman, quelle joie de vous retrouver en superbe forme, votre retraite se passe t-elle bien ? Le soleil du Midi vous réussit, que vous êtes bronzés, que vous me semblez beau ! Et le boulot ?...Ah ! Le boulot...Ca va, ça va.
En quelques minutes toute notre vie est dévoilée, tous nos secrets s'éparpillent dans le cerveau déraisonnable de mes beaux-parents, jusqu'au jugement. Un jugement irrationnel trop vite prononcé par ces deux personnes vivant à mille kilomètres de chez nous. Et qui sont-ils pour statuer sur mon cas ? Quel pouvoir, quelle autorité, sinon sur leur fille, ont-il pour me condamner ?

La première semaine de notre séjour se déroule dans une ambiance bon enfant, rien à signaler. Coups de soleil, baignades, des vacances bien organisées comme au Club Méditerranée, malgré un pressentiment malsain devant les sourires fallacieux de nos hôtes. Par contre la deuxième quinzaine de ces vacances, sans préavis de tempête préalable, le temps s'obscurcit peu à peu au dessus de notre maisonnée, des orages de reproches éclatent par intermittence, des pluies éparses de griefs assombrissent mon ciel, il souffle comme un mistral de réprobation sur mon honneur. Un chômeur dans la famille, quelle infamie pour ces beaux-parents d'une intelligence triviale. La connerie de ces gens, hélas, déteint sur leur fille, mon épouse.
Je ne puis accepter plus longtemps de telles offenses, celle-ci me défit, m'outrage, me provoque sous la tutelle et l'encouragement de ses parents et d'engueulades en bousculades, soudain, des pluies diluviennes nous séparent et noie notre complicité d'antan. Minable, déchet de la société, profiteur, quels titres honorables pour ma personne, un torchon souillé parmi serviettes et dentelles. La guerre est déclarée, qui de nous deux fera le plus de mal à l'autre ?
Nos rires, d'hier encore, fondent en larmes, nos mots d'amour, enfouis au plus profond de ma mémoire, deviennent injures. Des pavés d'ignominie reçus en pleine face nous blessent et nous torturent devant l'enfant, notre enfant, témoin impuissant de nos batailles, seul miraculé de notre vie commune. Un ménage brisé pour l'honneur d'une famille sans scrupule. Deux êtres différents mais unis devant Dieu et les hommes, cruellement déchirés dans un duel insoutenable, dans l'incompréhension totale de ces pauvres hères qui jugent selon leur humeur et leurs idées. Deux gladiateurs aux arènes de la malchance, s'entretuant de paroles aiguisées en fer de lance dans l'ignorance de leurs fautes et du pourquoi de leur combat. Pour la dignité de tels idiots, un amour de trois ans sombre dans la Méditerranée, notre soleil brûle son énergie et s'éteint à tout jamais dans les remous de l'indifférence aux pieds de notre fille, vulnérable et inconsolable.

Ce qui doit arriver, arrive. J'en ai marre de ces insultes, de cette lutte sans merci. Le petit saint, calme et tranquille d'apparence, laisse place au démon qui sommeillait en lui jusqu'à présent. J'éclate, j'explose tout comme dans ce bureau, il y a quelques semaines. Je sors de mes gongs et lance amèrement mes quatre vérités à cet homme et cette femme qui me volent mon bonheur, mon épouse et mon enfant. Je ne peux plus supporter de tels affronts sans me défendre. Aucun droit ne leur permet de me juger comme un criminel. Ma prompte révolte ne sert hélas à rien, ils ont envoûté leur fille, je n'ai plus qu'à fermer les yeux, baisser les bras et me boucher les oreilles pour ne plus entendre leurs sarcasmes qui m'abaissent au plus bas niveau de la respectabilité humaine. Mon amour propre agonise sans plus chercher outre mesure à le soigner ni même à le venger. Comme un lâche, je m'enfuis et noie mon chagrin dans l'alcool et la cigarette sous le soleil brûlant du Midi.

Les falaises des calanques qui s'élèvent impitoyables vers le ciel d'azur, vers la liberté, m'étouffent. Seul, nu sur ces roches grises, offert à l'astre de lumière qui me brûle la peau, dans cette crique déserte, je fuis ce monde de soudards, ruminant ma colère à me ronger l'âme et le c½ur. Je reste ainsi des heures, immobile, fixant l'étendue bleutée du ciel tacheté de blanc lors d'un vol de mouette, enivré d'alcool, de chaleur et de lassitude.

Les jours suivants se ressemblent. Plus un regard sur cette femme qui m'évite et se renferme dans sa bêtise attisée par l'influence néfaste de ses parents autoritaires. Despotes et marâtres unis dans un même esprit totalitaire où nul n'a le droit à l'erreur, où l'homme avili devient servile, où la suprématie de l'individu se devine à l'épaisseur de son compte en banque. Miséreux que vous êtes intellectuellement ! ¼il pour ½il, dent pour dent, la Loi du Talion est la mienne et vous paierez votre discrimination.

La solitude a remplacée la passion, le mois se termine et nous rentrons, mon épouse, ma fille et moi, désemparés, sans mot dire, à Paris. Puisse notre amour refleurir au pied de notre intimité, loin des Bouches du Rhône, du Midi, de mes beaux parents...
































Notre histoire sombre dans un épais brouillard où nous avons du mal à réaliser ce qui se passe entre nous. Les disputes, les cris font place au silence. Rien de plus mauvais pour des nerfs fragiles.

L'océan déchaîné se calme avec la tempête, les assauts du vent ont chassé notre amour. Je prépare seul mes repas. Jamais le chien n'a été autant sorti. Mon épouse a repris ses habitudes, lever à six heures, préparer la gosse, l'emmener chez sa nourrice puis partir travailler, sans un regard, sans un sourire, sans un mot, Et moi je reste là, avec le bruit des portes qui claquent encore dans la tête.

D'usines en magasins, de chantiers en intérims, je cherche en vain une place stable, qu'importe le travail. Hélas, des propositions de quinze jours ne m'intéressent pas. Je ne peux pas affirmer que la fainéantise s'accapare de ma personne, mais quelque chose en moi me pousse à refuser les offres d'emplois ; un ras-le-bol général sans doute, une lassitude passagère, les prémices d'une déprime me guette certainement, alors, pour me changer les idées, je traîne de bistrot en bistrot, rentre de plus en plus tard à la maison. Il m'arrive parfois de coucher chez un copain sans prévenir mon épouse. Comme un écorché vif, sans aucune dignité, sans espoir de lendemain, j'affronte désormais la vie au jour le jour, sans plus me poser de questions ni même m'inquiéter de mes proches.
Ma femme en a assez, j'en ai assez de ma femme. Nous sommes épuisés, lassés, écoeurés, il n'est plus question de trêve entre nous. Ses parents lui téléphone tous les soirs, je le sais, non pas pour arranger la situation bien au contraire, son visage éprouvé montre sa répugnance à mon égard, notre aventure est fusillée au pied du mur des lamentations. Je ne sais pas ce qui me retient par moment de lui arracher le combiné téléphonique des mains et dire merde à ces beaux parents qui ont détruit notre couple ; qu'ils nous laissent le peu d'espoir de réconciliation entre nous, fleurir et s'épanouir au fil des jours, mais à quoi bon ? Un pot cassé ne se recolle pas !

Les gens lynchent ma vie par des rumeurs qui font mouche à chaque fois sur mon moral. Les voisins m'auscultent des pieds à la tête comme un étranger, un monstre fautif de je ne sais quelles abominations. Ils s'immiscent dans mon existence, s'y ingèrent comme un cheveu sur la soupe, sans raison apparente mais cependant avec tellement d'éloquence que je me sens coupable du malheur qui s'abat sur mon couple. Je deviens l'animation de la cité, l'attraction publique, montée sur une estrade avec mes colères et mes emportements. L'on m'a jugé bien vite sans savoir, fiché aux dossiers des bons à rien ou des mauvais à tout, selon l'opinion de chacun de mes accusateurs, avec épinglée dans le dos, une étiquette bien apparente : Ivrogne, chômeur.
Ma place n'est plus ici. Il faut que je m'évade de ce clan de débiles, que je m'éloigne aux antipodes de cette cabale. Me changer d'air. Me ressourcer et me refaire une vie. Me reconstruire un avenir loin, très loin de ce labyrinthe où je m'égare. Déserter cet appartement où je me sens soudainement un intrus. Quitter cette femme qui me glace la peau, j'ai plus de conversation avec les murs qu'avec elle. Fuir cette arène où je me donne en pâture tel un gladiateur face aux animaux féroces que représente mon entourage. Il n'y a que mon chien qui me comprenne. Tant pis pour ma gamine, je l'aime pourtant. Son éducation, sa mère et ses grands parents maternels s'en chargeront en me traînant dans la boue, en m'avilissant, en m'humiliant pour enfin m'oublier, purement et simplement.

Je suis un lâche, je le sais mais je ne puis accepter plus longuement cette barrière de broussailles qui me barre le chemin du bonheur. Où sont passés nos amours ? Que reste-t-il de nos étreintes ? Des barbelés nous enserrent le c½ur dans un cocon d'acide qui ronge nos plaisirs. L'amour fut ! L'amour n'est plus.

Putain de vie gâchée...
























Ca y est ! Je me suis enfin décidé...Assis devant mon verre de whisky, hier soir au café de la gare, fief de ma détresse, après un conciliabule avec moi-même ayant pour uniques témoins, ma conscience et ma bouteille, j'ai décrété, en commun accord avec mon c½ur et mon âme, de m'évader demain.
Terminé notre combat de chiffonniers mon amour, je me déclare vaincu par forfait. Vous avez gagné, toi, ta famille et tes amis, par mon abandon amplement réfléchi. Je quitte cet appartement où je ne me sens plus chez moi. Je ne veux pas passer le reste de mon existence à jouer au chat, à la souris avec toi. Je pars. Je bas en retraite en laissant derrière moi toutes mes dernières semaines de calvaire.

Je n'ai que très peu dormi, occupant ma nuit à méditer sur mon besoin de déserter cette ville dont j'ai pris en horreur. Mon épouse est partie travailler. Je me permets d'emprunter les deux cent euros économisés, déposés dans une boîte de biscuit de Retz en fer blanc, cachée dans l'armoire de notre chambre sous une pile de draps, maigre cagnotte, certes pour me reconstruire, mais elle me servira au moins pour le voyage. Les papiers de la voiture, mon livret d'épargne, ma valise, tout est prêt pour le départ. Je laisse une lettre d'explications bien en vue sur la table du séjour, pour peu qu'une énième explications ait encore de la valeur dans l'esprit tourmenté de ma femme. Viens mon chien, je t'emmène avec moi...

Adieu cité maudite, goulag de tant d'ouvriers oppressés par le dur labeur en usine, à la chaîne, en chantier ou ailleurs ; manufactures d'automates allant les pourrissant au plus profond de leur psychisme où rêver devient une imposture et croire en un Idéal, un pêché mortel.
Cité dortoir, cité de terreur qui fait bander cette génération masochiste par tant de violence aveugle au coin de chaque rue, nanties d'espèces de baraquements sans formes, aux façades sans couleurs entremêlés dans un écheveau de ruelles où le soleil hésite à passer ses rayons de peur de transgresser la Loi du ghetto.
De cages à lapins, emboîtée comme un lego les unes dans les autres, effleurant la voûte carbonée, entourées de quelques arbres décatis et d'un carré de verdure où l'on peut lire sur un panneau, écrit en grosses lettres blanches sur fond bleu : « Pelouses interdites ». Des fleurs aussi, pour ne pas faire oublier à la flopée de locataires que la campagne existe quelque part entre le béton et le bitume.
Et les portes d'entrée déglinguées ; les vitres cassées ; les containers poubelles calcinés ; les ascenseurs toujours en panne ; les murs sales, couverts de tags et de graffitis, reflet du désoeuvrement d'une certaine jeunesse ; les automobiles forcées sur le parking ; les gosses, fils d'immigrés pour la plupart, traînaillant au bas des immeubles jusqu'à dix onze heures du soir afin de laisser la tranquillité aux parents, déchargés de toute responsabilité, sans autorité ni pouvoir, affalés sur leur canapé devant la mire de télévision.
Les caves servent de repaire aux plus âgés d'entre eux, souvent ils s'y initient à la drogue, fumant leur premier joint dans les entrailles malfamées et désertées de leur HLM ; le viol fait partie, parfois, du bizutage, de l'apprentissage de la vie des banlieues, sous l'½il indifférent des adultes. Bref un climat où règne la peur, l'insécurité, l'incommunicabilité, le ras-le-bol, la bêtise humaine...Tout simplement, la zone.

Adieu appartement qui a tant vu d'amour et de haine, essuyé tant de rires et de larmes au creux d'un ménage que je croyais parfait.
Adieu voisins méprisants, violeurs d'une vie intime, responsables de ma honte en vers ma famille que j'aime malgré tout. Je vous accuse, mauvais conseilleurs, d'avoir agi contre moi ; d'avoir détourné les sentiments de la mère de mon enfant par vos fallacieux discours au détriment de notre union. Elle me hait, je l'aime encore.
Adieu ô vie tranquille et conventionnelle, un nouveau soleil se lève sur mon existence, ce matin je me réveille parisien pour m'endormir au crépuscule breton...

























4









La route est longue et monotone, mais pas plus interminable que mes derniers jours passés à la maison où le silence régnait pesamment. Je songe à la tête de ma charmante épouse en lisant ma lettre. Aura-t-elle des regrets ?

Vitré, Rennes, cherchons, en centre ville, un hôtel qui veuille bien t'accueillir mon bon toutou. Hôtel de la Gare, hôtel des Voyageurs, hôtel de l'arrivée, aucun ne veut nous héberger, ne serait-ce qu'une nuit, les quatre pattes nuisant lourdement à leur réputation, mais ne nous décourageons pas Tom, nous trouverons !

Je pousse un peu plus loin ma conquête dans les Côtes d'Armor. Saint-Brieuc, Perros Guirec, Trégastel, Ploumanac'h, sans plus de succès. Les chiens sont interdits. Aussi bien sur le bord de mer que dans la campagne bretonne, les gîtes et chambres d'hôte sont trop onéreux pour mon modeste budget et vue l'heure tardive, les motels bon marché, situés aux abords des zones industrielles, ont déjà portes closes et je ne possède pas de carte de crédits, seule et unique moyen de paiement faisant office de clef pour l'obtention d'une chambre en l'absence de l'hôtesse d'accueil.
Tant pis, nous coucherons dans la voiture pour cette nuit, mais je ne t'abandonnerais pas dans la nature. Allons manger un morceau, la route m'a ouvert l'appétit, pas toi ?

Il y a du monde dans cette auberge enfumée, je commande deux plats du jour, un pour moi, un pour ma bête. Ah ! Les parisiens, quel tenue dans un restaurant, même des moins chique, un Berger Allemand s'empiffrant une blanquette de veau, on aura tout vu ! La clientèle, exclusivement des familiers à cette époque de l'année, nous regarde amusée où stupéfaite, on s'en fiche, remplis-toi la panse mon chien, ton repas est payé.

Un paysan s'assoit à ma table, se sent-il gêné de se restaurer avec mon fidèle compagnon à poils ? Il se sert un verre de vin rouge à mon compte et entame la conversation. Bonne mentalité ces bretons, oh pas ceux des grandes cités mais tous ces braves gens du terroir. Il faut différencier les bretons des villes et les bretons des champs...
Sans me connaître, avec un accent typiquement bretonnant, il s'adresse à moi comme à un ami de longue date, me tutoyant naturellement avec une bonhomie caractéristique et des familiarités non pour me déplaire, bien au contraire. A la fin du repas, il m'offre cette bolée de cidre qui me tient à c½ur, puis tout en le remerciant, j'ose lui demander l'adresse d'une maison qui veuille bien nous héberger, mon chien et moi, pour la nuit.
Brave homme, sans rechigner, sans chercher à savoir qui je suis, d'où je viens, où je vis, il m'offre une place dans sa grange. Comment le remercier ?

- Patron, vous nous remettez une tournée de cidre, s'il vous plait, c'est moi qui paie.

Nous buvons notre bolée de terre cuite traditionnelle, je règle l'addition et le suis par des chemins de traverses, éclairé uniquement par les feux de nos deux autos, jusqu'à sa ferme à quelques kilomètres de là dans la campagne trégoroise.

Son épouse, vieille femme au teint hâlé, au visage burinée par le vent salé de la côte, aux mains ravinées par les années de pénibles labeurs aux champs, prend immédiatement mon chien en affection en lui offrant, avec amour, des petits biscuits sablés avant de nous sortir de son bahut de cuisine, deux petits verres à digestifs et une bouteille de gnole que nous vidons, aux trois quarts.
Je suis assommé de fatigue et d'alcool lorsque enfin cette femme me fournit une couverture et me salut d'un amical Kenavo.

- Dormez bien mon gars, que la nuit vous soit paisible, que les Bugul-noz (lutins) veillent sur vous !

Kenavo braves gens, que le Seigneur, pour peu que celui-ci m'entende et se souvienne de moi par le biais de mon baptême et de mon mariage, soit avec vous. Mille fois merci pour votre gentillesse, votre générosité et votre confiance. Vous ne savez rien de moi et m'accordez ce lit douillet dont la bonne odeur de foin m'aère les poumons malgré la poussière.

Que la campagne me ravigote ! Qu'elle me ravive ce sentiment de bien-être endormi depuis des lustres ! Comme je me sens bien, serein, reposé. J'oublie par enchantement tous mes soucis et sans berceuse je m'endors en souriant sous l'oeil attentif et vigilant de mon chien.

Levé au chant du coq, les cheveux ébouriffés, pailletés de foin, le couple de fermiers me propose un petit déjeuner copieux avant de reprendre la route. J'acceptes volontiers. Entre deux gorgées de café noir et une belle tranche de pain de campagne tartinée de beurre demi-sel et de saindoux, je les sollicite de garder mon chien pour la matinée, l'occasion pour moi d'aller de ferme en ferme trouver du travail. Je suis confus d'une telle requête, mais le sourire du vieil homme et l'enthousiasme de son épouse me rassure, pour eux il n'y a aucun problème, le chien restera à la ferme le temps de me retourner et la grange me reste ouverte selon mon désir. Le brave paysan refuse le billet que je lui tends pour le remercier de sa serviabilité.

- Je ne t'ai pas vendu ma keor mon gars, me dit-il, va cherche du boulot !

- Excusez-moi, que veut dire ma keor ?

- Mon cul, mon gars, mon cul ! Ah ! Ah ! Ah !

C'est sur cet éclat de rire que je salue, comme il se doit, mes anges gardiens, braves gens, je ne cesserais de le répéter. Une caresse à mon chien. A tout à l'heure...Il ne me verra plus jamais...





















A Lannion, une coopérative de lait frais recherche des chauffeurs livreurs. Avec mon permis de conduire poids lourds pour tout bagage, je tente ma chance, j'entre au culot. Je m'adresse à une jeune femme dans le premier bureau qui se présente. Elle me fait patienter dans une salle d'attente, le patron va me recevoir. Je bouquine un quelconque illustré en fumant une énième cigarette lorsqu'un homme en bleu de travail m'interpelle :

- S'il vous plait. Vous cherchez du travail ?

- Ben oui !

L'homme qui semble être le directeur de la société m'invite à entrer dans son bureau.

- Vous n'êtes pas de la région ?

- Non.

- Vous venez d'où ?

- La région parisienne.

- Hum ! Hum !

N'aimerait-il pas les parisiens ce cher homme ? Du reste il me demande de remplir un dossier, nom, prénom, âge, adresse, ancienne profession, salaire souhaité, enfin bref toute la routine pour une embauche. Je remplis ce curriculum vitae sans véritable espoir.

- Vous connaissez la région ? Me demande t-il.

- Heu ! Non, mais j'apprendrai à la connaître.

- M'ouais ! Venez demain matin à quatre heures, nous ferons un essai de quinze jours.

Merci, mille fois merci cher monsieur, je vous dois là une fière chandelle, m'exclamai-je dans mon for intérieur sans lui montrer, outre mesure, ma satisfaction afin de ne pas lui donner cette impression de pouvoir et de puissance dont jouit tout employeur devant les salamalecs du nouvel employé. Malgré mon air impassible accentué sur le visage, un sourire dissimulé trahit mon sentiment de joie et de fierté d'avoir trouvé du travail si rapidement.
A présent cherchons une chambre d'hôtel pas trop éloignée de l'entreprise, ma valise s'impatiente dans le coffre de mon auto.

A la sortie de Lannion, une petite auberge m'accueille gentiment. Je loue une chambre à bon prix pour quinze jours seulement, quitte à renouveler mes nuitées plus tard selon mon embauche définitive où non. Après mon installation, rapide, dans cette petite chambre, un brin de toilette s'impose. La douche sur le palier me revigore, je me sentais si poisseux par la moiteur du voyage, la poussière du foin et la transpiration naturelle, puis je sors visiter la ville, je profite de l'occasion pour retirer le peu d'argent qu'il me reste sur le livret d'épargne. Je dois régler une partie de la note d'hôtel ce soir, un acompte en quelque sorte. Ma voiture restera au parking, ainsi j'économiserais le carburant.

Je flâne le long du Léguer, heureux de ma liberté retrouvée, fasciné par les maisons à colombage du centre ville. Lannion est une majestueuse cité costarmoricaine. Oh ! Bretagne, comme ton accueil est chaleureux, ton peuple m'adopte assez facilement, comme je suis fier Armorique chérie, accepte l'offrande de mon corps. Mes mains peineront au labeur pour sauvegarder ton charme de la nature. Tes monuments m'envoûtent l'âme et le c½ur. Je t'aime Bretagne, je t'aime...

Ce soir je me couche tôt, une soupe au restaurant de l'auberge et je monte las de ma journée.
Lorsque je pense au brave paysan qui doit s'impatienter de mon retour avec mon chien sur les bras, j'ai honte. Je sais que Tom ne sera pas malheureux, mais je me trouve ignoble d'avoir agi ainsi. Je ne suis qu'un lâche. Maître indigne ! Père indigne ! Pauvre gamine que j'ai abandonnée. Je ne regrette pas mon départ, loin de là, j'épanche ma soif d'évasion, mais je m'ennuie déjà de mon enfant. « Courage ! » me crie ma conscience, « courage ! » et je m'endors paisiblement sur mon sort.














Le lendemain matin, à quatre heures sonnantes, je me présente devant la grille de la coopérative. Soudain une voix m'interpelle :

- Montez, prenez le volant, je vous indique la tournée.

Et la politesse ? Sans un bonjour, sans une poignée de main, cet homme, d'origine italienne je crois, dégage une impression de froideur qui annihile tout bon sentiment à son égard. Sans rien dire, je m'installe donc au volant de mon seize tonnes chargé la veille de lait, en bouteilles de verre, en bricks de carton, en containers de dix litres, tels sont les ordres et nous voilà sillonnant les routes désertes de la Bretagne à cette heure, si matinale. Aucun mot échangé depuis trente minutes à part ses succinctes instructions, « tournez à droite », « tout droit », « tournez à gauche », « arrêtez », intimées d'un ton sec et arrogant ainsi que ses laconiques explications pour m'apprendre le déchargement d'une commande de tel ou tel magasin. Je déteste déjà cet homme antipathique qui me reluque comme une curiosité.

La tournée est assez longue, je parcours de nombreux kilomètres dans un bon périmètre de ma chère Bretagne, de Lannion à Rennes de Rennes à Saint Malo en passant par Dinan, Dinard et toutes les bourgades alentours, le département de l'Ille-et-Vilaine se dévoile peu à peu à mon désir de découverte. Un travail assez harassant, certes, mais tellement enrichissant au point de vue géographique. Du lundi au samedi, de quatre heures du matin à treize ou quatorze heures l'après midi, j'abats de la besogne tel un forçat ayant droit à mon quart d'heure obligatoire toutes les quatre heures, j'en profite pour m'assoupir dans la cabine de mon camion.

Au fil des jours, l'épuisement se fait ressentir. Je tourne toujours avec cette statue de patron qui me tape sur le système. Déjà dix jours que je trime pour lui sans un encouragement ni une bonne parole de sa part, sans même dire une seule fois bonjour. Quel mufle ! Aucun savoir-vivre dans un pays soi-disant civilisé. Comment voulez-vous que la fraternité s'installe entre les peuples alors qu'il y a tant de différences entre deux êtres de la même patrie ! Sommes-nous donc pas tous identiques, fabriqué dans un même moule à l'image du prétendu Créateur ? En l'observant, cet homme à deux bras, deux jambes, une paire de couilles entre les cuisses. En son enveloppe charnelle, je suppose qu'une cervelle le fait réfléchir, qu'un c½ur, plus ou moins sympathique, bat dans une carcasse d'os, de muscles et de nerfs. Je présume qu'il vit, comme tout un chacun, avec des joies et des peines, avec des problèmes et des bonheurs, alors où est notre différence ? Je ne comprends et ne comprendrais jamais le pourquoi de tant de dédain et de mépris en vers ses semblables...Ah si, j'y suis ! Il y a cette sacro-sainte outrecuidance!
Au bout du quinzième jour de labeur, en rentrant de tournée quotidienne, mon employeur me convoque dans son bureau. Sans prendre de gant, sans chercher à m'amadouer ni faire de baratin, il en vient directement au fait de l'entretien :

- Désolé, vous ne faîtes pas l'affaire, l'essais n'est pas concluant, deux retards en quinze jours, vous pouvez rester chez vous, je me passerais de vos services. Faîtes-vous payer à la caisse et ne revenez pas...

- Mais !...

- Il n'y a pas de mais...D'ailleurs votre place est prise. Notre chauffeur en titre rentre de maladie, au revoir monsieur !

Le souffle coupé par ces allégations déplaisantes et non fondées, je sors tout pantelant du bureau. Un coup de masse sur le crâne m'assomme. Un vent glacial me transit d'émoi, puis je suffoque par la chaleur soudaine que dégage ma colère. J'écume, j'enrage en dedans. La salle des machines dans ma carcasse bat la chamade. Mon sang bouillonne dans mes veines. Levons l'ancre, hissons le grand foc et quittons le port la tête haute avant le déclenchement des hostilités, l'envie d'envoyer ad patres cet enfoiré ne me manque pas, mais je m'abstiens pour ne pas envenimer ma situation, ô combien déjà précaire ! A nouveau je suis viré.

Le comportement perfide de ce salaud fait sombrer ma chaloupe dans les abysses de la respectabilité, sans bouée de sauvetage, mon amour-propre se noie dans les remous de l'indécence. Je chois à nouveau de l'échelle de l'évolution, une chute difficile à amortir. Suis-je condamné à stagner ainsi, éternellement, dans le cloaque de l'indigence ? Comme une vieille chaussette trouée que l'on jette aux ordures, suis-je bon pour la déchetterie ? Une retraite anticipée à vingt-quatre ans, quel déshonneur ! Le va-nu-pieds est mis sur une voix de garage...out ! Quelle humiliation ! Quelle infamie !

Adieu veaux, vaches, cochons, lopin de terre, fermette, lendemains chantant, tous mes projets tombent à l'eau. Décidément mes visées se perpétuent dans l'illusion. Mon avenir s'accompagne encore de tribulations dont je m'échine à surmonter mais mes forces déclinent, mon moral s'atrophie cédant peu à peu sa place au ras le bol.
Le mauvais ½il me poursuit et de fil en aiguille, n'ayant plus de boulot, mes comptes en pâtissent. Par obligation, je donne congé à mon aubergiste et quitte cette ville, plus que déprimé. Premier échec en ce pays breton.
Abattu par ces deux semaines de travail, je file vers une autre aventure involontaire, poussant mes pérégrinations un peu plus dans les terres trégorroise jusqu'au confins des Monts d'Arrée, à la frontière du Finistère nord, mais là-bas idem : Le travail est un oasis dans le désert.








































5









De campagne en bord de mer, de villes en villages, de fermes en centres de vacances, les économies filent à une rapidité désastreuse. Le travail intérimaire ne fait pas vivre son bonhomme. Avec mes deux cent cinquante euros en poche gros maximum, je quitte définitivement les Côtes d'Armor et franchis, à contre c½ur, le département voisin pour poser ma valise à Brest, ville étape dans ma dégradation humaine. Je me trouve sans trop de difficulté une place de docker sur le vieux port marchand parmi maghrébins, portugais, italiens et autres immigrés. Et moi ne suis-je pas un étranger en ces terres bretonnes ?

J'ai perdu plus de trois kilos depuis mon départ de la région parisienne. Déjà, je ne pesais pas très lourd, à présent mes côtes saillent de ma cage thoracique sans non plus décharner mon pauvre corps fourbu, mes vêtement trop larges flottent comme les flammes aux mats des navires. Je ne mange pas à ma faim et mon paquet de cigarettes, en guise de substitutif, se consume dans la journée. Mon chagrin se noie dans la fumée. La déprime me guette au coin de mon avenir. J'use le peu d'énergie qui me reste à ce boulot d'enfer, décharger et recharger ces immenses bateaux venant du bout du monde, débarquant des tonnes et des tonnes de marchandises, vomissant des milliers de passagers et en ravalant tout autant.

Que d'efforts inutiles, mais déterminé, j'irais à la limite de mes forces, si celles-ci m'abandonnent et bien je crèverai là, entre deux caisses destinées à Tombouctou ou ailleurs comme ces dizaines de rats que l'on découvre çà et là, crevés sur ce quai insalubre, malsain, malpropre, à moitié dévorés par ces matous affamés, ces crève-la-faim, ces squelettes ambulants identiques à mon portrait.

Et vogue ma galère vers cette destinée que je renie sans même la connaître mais que j'affronte en silence, sans implorer la grâce de ce Dieu inexistant pour les pauvres types de mon espèce. Que ma solitude et mon silence châtie ces envies de gueuler mes brusques colères de haine et de furie en vers cette société pourrie qui est notre.
Le volcan endormi en moi somnole, le magma de fiel boue dans mes entrailles et je me retiens de cracher, à la face du monde, la lave en fusion de mes rancunes, au point de compresser ma bulle de verre me préservant de tout emportement belliqueux mais qui menace cependant de se brisée et de corrompre outrageusement cette race irrécupérable que je déteste : L'homme.

A peine neuf cent cinquante euros par mois de salaire, rétribution misérable pour un poste miséreux. Je me tue la santé pour ces quelques billets qui me servent à payer la note de ma chambre surlouée dans un bouge à deux pas du port, mes cigarettes et, sans excès, mon unique repas du soir.

Un mois...Deux mois de servitude, opprimé par le Système interlope des docks, puis arrive la Noël. J'envois ma prime de fin d'année à ma gamine, un mandat rien que pour elle ; enfin, sa mère en bénéficiera certainement, compensant ainsi la pension alimentaire non versée. Depuis seize semaines sans donner de mes nouvelles, la surprise va être énorme pour mon épouse et sa famille qui m'ont éconduit ignoblement ! Un seul mandat sans lettre explicative sur ma vie d'aujourd'hui, sans donner d'adresse non plus, une missive pour leur dire quoi ? Que j'existe encore ! Mon pognon va les contenter si ce n'est les rassurer.

Ce soir la ville est en fête. Je passe mon réveillon de Noël seul, enfermé dans ma chambre, devant un pack de bière et une gamelle de cassoulet en boîte, réchauffée en cachette sur un réchaud de fortune, la cuisine n'étant pas autorisée dans ce foyer sordide d'un quartier malfamé de Brest, mais les locataires, en majorité africains employés au port, passent outre l'interdiction. Sans télévision ni poste de radio, l'ennui m'enivre bien plus vite que l'alcool et vers minuit, un spleen désobligeant me contraint à sortir de cette langueur monotone. J'enfile mon blouson puis descend dans la rue faire quelques pas en grillant une dernière cigarette. L'air frais de cette nuit de la Nativité me saisit, certes, mais me procure un bien extraordinaire.

J'erre dans les rues de la vieille ville, l'arsenal, le vieux port, la rade. Je croise des badauds endimanchés dans leurs habits de fête, hélas trop éméchés pour dialoguer, ne serait-ce seulement se souhaiter un bon Noël mais ils m'ignorent comme je les dédaigne. L'indifférence même en ce soir bénit me répugne.

Une légère brise déferlant du nord entraîne dans son souffle quelques accords de bandonéon. Comme un chien suivant l'odeur parfumée d'une charcuterie, j'emprunte instinctivement la direction de ce courant d'air musical provenant de la salle des fêtes à proximité.
Sur la scène, l'orchestre joue un tango effréné tandis que des couples de danseurs s'en donnent à c½ur joie de ces pas argentins plus ou moins exécutés en cadence et moi ahuri, je toise ce bétail effarouché d'hommes, de femmes, d'enfants, gigoter, se dandiner au son de la musique.
Tous ces rires et ces chants me donnent la nausée. Je commande une bière à la buvette pour tenter d'extirper cette jalousie momentanée qui m'envahit et me prend la tête. J'ai le bourdon. Le cul sur la chaise, les coudes sur les genoux, la canette à la main, je guette ces fauves déchaînées, la camisole de force ne servirait point à les isoler de leur jubilation, et dire qu'il y a quelques mois encore, j'étais toujours le premier sur la piste de danse à m'exciter dès les premières notes de la mesure. Aujourd'hui tous ces danseurs m'agressent et me révoltent.
Totalement déconcerté par ce vacarme, je me résous à quitter cette cacophonie loin de ce brouhaha, de ce tintamarre étourdissant entre le braillement des danseurs, les fausses notes de l'orchestre et la voix dissonante et criarde de la pauvre chanteuse qui s'égosille pieusement derrière son micro. Dans mon emportement je trébuche sur le pied d'une jeune fille à l'allure sibylline :

- Excusez-moi mademoiselle !

- Ce n'est pas grave, me répond-elle nonchalamment.

Nos regards se croisent. Quel merveilleux visage candide, auréolé d'une chevelure ébène mi-longue ébouriffée, certes, mais soyeuse et éclatante, deux grands yeux noirs interrogateurs sur un teint d'une pâleur inquiétante, des lèvres bien dessinées, naturelles comme des pétales de rose, sans stick outrageant ni cosmétique. Son sourire discret m'attire, son petit air malheureux et effarouché me séduit. Serait-ce le coup de foudre ? Eros vient-il de me transpercer le c½ur de sa flèche empoisonnée ?
Je n'ose l'aborder, mon c½ur bat la chamade. Je n'entends ni ne vois plus rien autour de moi, sinon cette nymphe au bord de la piste. Les flonflons du bal s'évaporent dans mon mirage. Qui es-tu ma belle inconnue ? Tes yeux égarés brillent derrière les volutes de ta cigarette, tu me dévisages. Comme un fakir, lis-tu mes pensées ? Je voudrais t'enlever de ce bal maudit, ma Cendrillon, comme j'aimerai t'inviter à danser mais je manque d'audace, paralysé par mon manque d'assurance mais surtout par ton charme déconcertant d'une autre caste, sans doute d'une éthique divergente du commun des mortels. Soudain tu te lèves :

- Tu danses ? Me demandes-tu.

- ... ?...

Je ne réponds pas, subjugué par ton élégance, hypnotisé par ton glamour, tu me réitères ta demande en me taquinant affectueusement de ma maladresse.

- Vois-tu un monstre en moi pour rester en stupéfaction comme ça ? Me dis-tu amusée.

Tu as fait le premier pas et j'en suis ravi, je n'en demandais pas tant. Je t'étreins dans mes bras, rassuré, mon rêve devient réalité. Nous dansons sans interruption une série de slows, progressivement tu te blottis au creux de mon épaule, larmoyant, trahis par les rayons des projecteurs. Je n'ose te demander la raison de ces larmes. A la fin de la dernière danse, nous quittons la piste où nous n'avons plus notre place. L'orchestre entame un vieux rock n'roll qui brise nos tendres instants.

- Sortons, sommes-tu.

- Et tes amis ?

- Tous des cons ! Me réponds-tu.

J'enlace mon bras autour de ton cou, comme une enfant perdue, tu te consoles contre ma poitrine. Cela va si vite, trente minutes à peine se sont écoulées depuis notre rencontre, mais le temps me semble accéléré, j'ai l'impression de te connaître depuis une éternité.
Amoureusement nous faisons quelques pas dans la rue déserte à cette heure avancée de la nuit. Sur un banc public, à l'abri du vent, un tendre baiser nous met du baume au c½ur.

Tu m'offres une cigarette, un joint de cannabis roulé par tes soins de tes petits doigts gelés, bleutés ; je te regarde faire amusé. Tu es bien habile, mon ange, malgré le froid. Le clope allumé, tu aspires une bonne bouffée dessus faisant rougeoyer le bout incandescent, illuminant ton joli minois d'oiseau blessé, puis me le passes en me disant, apaisée :

- Viens sur ma planète !

Sans réfléchir je le porte aux lèvres, inspire dessus avec ferveur et en avale la fumée, une bouffée de chaleur me monte alors au visage, pris dans une quinte de toux soudaine, le larynx en feu, je crache mes poumons avec dédain, puis le spasme s'estompe, recouvrant peu à peu une respiration normale, je m'écrie :
- Mais qu'est-ce que c'est que cette merde ?

- De la Marijuana à l'état pure ! Me réponds-tu réjouie.









































Depuis trois ans qu'elle s'adonne au haschich, au cannabis et autres produits illicites, ma belle inconnue m'initie, durant le reste de la soirée, à son vice. Joints sur cigarettes, au fil de notre conversation, nous nous découvrons de nombreux points communs puisés dans nos courtes existences respective, ô combien délicates ?

Un sentiment d'amour platonique, spontané et virginal naît au fil des minutes, nous n'avons pas besoin de nous connaître d'avantage pour apprécier nos qualités et nos défauts personnels, une certaine connivence dans cet univers factice créé d'un peu d'herbe prohibées, nous élève spirituellement en dehors de cette société perfide qui nous rebute. Elle, dépendante de la drogue à vingt-et-un ans, fille aînée d'un PDG d'une fabrique de pièces automobiles, véritable globe-trotter trop souvent en déplacement à l'étranger, rarement confiné à la maison avec sa famille et d'une mère introvertie, soumise aux siens par amour, sans véritable personnalité, ne faisant preuve d'aucune autorité, qui, pas une seule fois dans sa vie d'épouse, ne s'est révoltée contre son mari afin de lui manifester sa solitude et son désir d'avoir un homme à ses côtés et non à des centaines de milliers de kilomètres. Et moi, le salaud ayant abandonné le foyer conjugal, le lâche abîmé dans l'alcool, seul remède trouvé pour laver l'affront de tous ces gens responsables de ma dérobade, avec cette oppression qui m'afflige et accable mon courage. L'héroïsme qui jadis sommeillait en moi a trépassée au gré des conjonctures, telle est ma triste vérité d'aujourd'hui !

Sans arrière pensé, cette fille m'invite à boire un dernier verre chez elle, vraisemblablement y passer la nuit, considérant l'heure, déjà très avancée, de l'aube. C'est dans un état pitoyable, groggy de bières et de narcotiques, que je l'accompagne dans les rues désertes du vieux Brest.

L'appartement, assez cossu, d'une artère bourgeoise du centre ville, me parait immense avec ses trois chambres, son bureau, ses longs couloirs, son salon, sa salle à manger et sa cuisine a y loger tout un régiment de sous-mariniers de l'île Longue, voisine de la rade. Il me semble d'autant plus spacieux que ses propriétaires en sont absents. La mère de Corinne a du se rendre précipitamment à la Capitale, au chevet de l'un de ses parents agonisant dans un service de l'hôpital de Villejuif, en phase terminale d'un cancer généralisé; son père, quant à lui, festoie avec les ricains, dans l'Illinois, pour un séminaire interprofessionnel où les dollars doivent garnir le berceau de l'Enfant Roi en ce soir de Noël; son petit frère, livré à lui-même du haut de ses quinze ans, squatte chez un copain afin de fuir sa solitude et trouver un certain rayonnement familial absent de son adolescence. Belle fête de la Nativité pour cette famille désunie par le travail et sans doute par l'adultère.
Dans sa chambre désordonnée, où des vêtements chiffonnés jonchent le sol parmi papiers divers, paquets de cigarettes vides et autres peluches et bouquins, Corinne sort du bas de son armoire, camouflée par des pulls, une bouteille de Vodka qu'elle me tend en silence puis se déshabille machinalement, sans exhibition, sans sensualité ni perversité comme le ferait tout naturiste avide de sa nudité. Je fais de même tout naturellement, sans me poser de question, surtout sans idées lubriques, le désir charnel n'entre pas dans la conception, commune, de cette fin de soirée.
Nous sommes nus, allongés sur le lit, main dans la main, nos esprits voltigent à des années lumières de ce capharnaüm, embués d'alcool et de chanvre indien, herbes miraculeuses pour une évasion spirituelle.

Une nouvelle existence toque à la porte de ma vie. Je me laisse entraîner sur le sentier rocailleux d'un bonheur préfabriqué, dans un labyrinthe de béatitude éphémère, d'où la sortie échappe à tout entendement.
Un ruisseau de minutes merveilleuses serpentant paisiblement entre les deux rives de la déraison, dans une vallée encaissée aux parois abruptes de haschisch et de gorgées de Vodka, jusqu'aux tumultueux rapides de la défonce complète, l'extase. Atteindre le nirvana sans s'effleurer, sans se caresser, sans même faire l'amour, inutile...nous sommes tellement heureux ainsi.
Un Eden interdit récusé par la Loi morale, je découvre un monde alors inconnu où l'envie d'aimer son prochain, d'un amour intense mais incorporel, perdure durant le flash. (Le flash, est le moment crucial pour un drogué, où l'effet de la drogue atteint son paroxysme, où tout devient rose, c'est l'arrivée sur l'autre planète, l'orgasme en quelque sorte).

Quelle chic fille, dans son délire, Corinne me propose de rester toute la semaine avec elle dans l'appartement, squatter sa chambre, au moins jusqu'au retour de sa mère. Inconscient à toute réalité abstraite, soumis à l'exultation de mes premières prises de stupéfiants, j'accepte volontiers son offre, demain je donne congé à mon logeur. Le boulot, j'en ai assez. Je me donne un mal de chien pour gagner le SMIC, non et non ! Je démissionne. Au diable les docks et ses dockers, que les esclaves déchargent leurs navires sans moi, je veux passer mes jours et mes nuits avec ma conquête, ma douce et tendre Corinne, mon nouvel amour, à la recherche de poudre blanche qui nous préservera désormais de tout matérialisme. Elle et moi pour la vie, elle et moi pour la mort. Sans elle je ne suis plus rien, qu'un nouveau drogué parmi tant d'autres...




6









La porte de la chambre s'ouvre brutalement en ce premier matin de vie commune. En éveil, sursautant et dans un réflexe naturel, je tire le drap sur moi pour cacher ma nudité. Corinne dort encore. Dans l'encadrement de la porte, en contre jour, je devine une silhouette imposante, grandie sans doute par la surprise et ma demi somnolence, celle d'un adolescent, me semble t-il, stupéfait par ma présence dans ce lit et dans mon plus simple appareil.

- Qui tu es toi ? Me dit-il arrogant d'une voix à l'intonation mal assurée par la mue pubère.

- Et toi ? Lui répondis-je un peu gêné.

- Son frère...Yoann !

- Salut Yoann...On ne t'a jamais appris à frapper aux portes avant d'entrer ?

- ...Tu ne m'as pas répondu, continu le jeune garçon avec audace, qui es-tu ? Que fais-tu dans le pieu de ma frangine ?

- David, je m'appelle David, pour le reste cela ne te regarde pas !

- Si ma mère apprend ça, elle te tue !

Corinne émergeant de son sommeil avec difficulté rembarre l'adolescent sans ménagement :

- Ta gueule Yoyo !...Fais nous un café.

- Tu ne peux pas te lever ? Tu as vu l'heure qu'il est ? Lui répond agressivement le jeune garçon.

- Je m'en fou de l'heure, continue Corinne en s'étirant de tout son long, s'il te plait...Un petit café.

- Et quelle heure est-il ? Reprend-je en m'adressant à Yoann.

- Midi dix.

D'un bond je me lève, ramasse mes vêtements éparpillés au sol et m'habille sans plus me soucier de la présence du jeune garçon qui, un peu gêné de mon indécence, détourne son regard de ma nudité.

- Allez petit frère...Avec deux sucres s'il te plait, lui implore sans répit Corinne.

- Yoann fait ci ! Yoann fait ça ! Se plaint l'adolescent en s'éloignant dans la cuisine, et l'autre qui se ballade à poil...Font chiez !

Autour de la table, le nez dans ses céréales, principal menu du déjeuner en l'absence de sa mère, le jeune garçon n'a de cesse de me dévisager, lorgnant par-dessus son bol et repoussant énergiquement d'un revers de main sa mèche rebelle rousse lui tombant sans arrêt sur ses yeux d'un vert transparent.
Du haut de ses quinze ans, Yoann me paraît rebelle et revêche, toujours sur la défensive, protégeant Corinne démesurément, par ses ardeurs et son agressivité verbale ; la bousculant activement pour éviter qu'elle ne se noie prématurément dans sa nonchalance due aux expédients illicites ingurgités. Malgré son jeune âge, se sent-il responsable, en l'absence de ses parents, de sa s½ur aînée embrigadée dans la drogue ?
En les regardant tous les deux, je cherche sans rien dire la petite ressemblance familiale qui pourrait me sauter aux yeux, en vain, rien dans leur physique, leur physionomie et leur comportement n'indique un lien de parenté. Corinne est brune aux yeux noirs, d'une taille dite normale pour une femme de vingt et un ans, de corpulence assez frêle malgré ses petits seins bien dessinés tandis que son frère a la tignasse rousse ondulée, auréolant son visage poupon et malicieux bardé de tâches de rousseurs et de quelques traces d'acné juvénile naissante, en harmonie avec le vert cristallin de ses yeux qui lui donnent un regard assez séduisant, son corps élancé et dégingandé du haut de son mètre quatre vingt croule sous des vêtements trop larges et fortement usagés.

- Tu te tires quand ? Me demande t'il d'un ton frisant la provocation.

- Lorsque je lui dirais, lui répond Corinne sans ménagement.

- Tu le connais d'où ? Encore un mec zarbi que tu as dégottée dans un rade pourave...

- Oh la ferme Yoann !

S'adressant à moi avec une acrimonie déconcertante, prisonnier de sa sensibilité, le jeune garçon me semble tellement désemparé dans son adolescence tourmentée que je fais fi de ses sarcasmes ;

- Que cherches-tu ici ? Hun ! Qu'es-ce que tu veux ? T'es qui ?...T'es quoi ? Un squatteur ? Un dealer ? Un mac ? Ne t'avise jamais de faire pleurer ma s½ur où tu auras à faire à moi...

- Ecrase Yoyo !

- Oui ta s½ur à raison, tu parles trop petit, lui dis-je sereinement.

- L'inspecteur Gadget tu connais ? Reprend sa s½ur en se moquant, Yoyo en personne...Tiens resserre moi une tasse de café, tu paraîtras plus intelligent.

- Tu te démerdes ! S'écrie Yoann, et ne m'appelle pas Yoyo, surtout devant les étrangers, tu piges ! Ton café...Tu lèves ton cul et tu te le sers toi-même...Je ne suis pas ton larbin.

- Tu me gonfles Yoyo ! Poursuit Corinne, Lorsque maman n'est pas là tu fais ce que je te dis...Ok !...Que ce soit bien clair entre nous.

- Mon cul ! Rétorque le jeune garçon en claquant la porte de sa chambre.

- Yoann ! Petit con va...Je t'aurais sans courir mon pote !

- Il a du caractère ton petit frère, dis-je à Corinne.

- Quel petit pédé ce mec ! Me répond-elle mélancoliquement.

- J'aime bien...




Corinne reçoit régulièrement des nouvelles de sa mère par le biais du téléphone, celle-ci prolonge son funeste séjour obligé dans la capitale jusqu'à la fin du mois de janvier.

Quelle semaine ! J'ai appris à rouler mes propres joints. Corinne m'a présenté des copains, des revendeurs, des dealers. Pour vingt euros, je m'arrange toujours à nous dégotter quelques grammes de cette poudre de survie qui nous tient continuellement en haleine, mais l'argent file plus rapidement entre nos doigts qu'il ne lui faut de temps pour emplir nos bas de laine, surtout qu'après quinze jours d'un régime exagéré, l'accoutumance aux substances prohibées se fait ressentir et ma consommation personnelle augmente considérablement ; les douze grammes légal d'une barrette de shit ne me suffisent guère à assurer notre semaine surtout que le noctambulisme fait partie intégrante à notre état de camés notoires et le mot travail nous rend malade. Pour éviter le manque, notre dose ingurgitée de marijuana, de haschisch où de cannabis s'accentue lorsque nous n'avons pas de cocaïne à inhaler.

Nous déambulons dans les quartiers malfamés de Brest, main dans la main, entiché comme un couple uni et accro l'un de l'autre. Corinne a quitté son boulot pour mieux s'occuper de nos affaires. Nous achetons la came à nos revendeurs à titrés et la revendons un peu plus cher dans les bouges des quartiers chauds des grandes villes du nord au sud, de l'est à l'ouest du Finistère tout en gardant la part de notre consommation personnelle.
A Lorient, aux confins du Morbihan, nous avons une large clientèle d'habitués. Vivement les vacances d'été, avec tous les touristes étrangers, allemands, hollandais, anglais, notre commerce clandestin va s'amplifier et prendre son envol, surtout au moi d'août lors du festival inter celtique annuel. Nous rentrerons bientôt dans nos frais.

En l'espace d'un mois, nous sommes devenus des pros dans la toxicomanie, reconnus et respectés par nos pairs, pour peu que le respect ait encore une valeur morale dans cette faune glauque et dépravée de la prohibition, notre notoriété s'accroît de jour en jour et non pour nous déplaire.

Je décide de vendre la voiture, elle n'est plus cotée à l'argus depuis des lustres mais je la cède néanmoins, dans l'état, pour trois cent euros. Avec le solde de tout compte de Corinne, mon petit pécule des docks économisé sur mon livret d'épargne, nous nous récoltons à deux une petite cagnotte de près de mille cinq cent euros, de quoi nous faire plaisir et nous défoncer au maximum.
Nous célébrons ce petit capital fortuit à notre façon. Il nous faut autre chose que du haschisch, du cannabis où de la cocaïne pour cette dernière soirée passée ensemble. Nous sommes le 29 janvier, la mère de Corinne rentre demain de Paris après avoir enterré son frère, enfin libéré de son agonie.
Un bon remontant s'impose pour nous évader de cette morosité soudaine qui nous écorche vif. La Lune est haute dans le ciel, j'ai la seringue et la poudre qui nous sortira de ce cafard, Corinne prépare la mixture dans la cuillère à café, emplit la seringue :

- A toi l'honneur mon chéri. Tu es prêt ? Me dit-elle tendrement.

Je relève la manche de mon pull-over, de ses doigts humides et mal assurés, ma dulcinée me caresse la peau de l'avant-bras à la recherche d'une veine.

- Tu as des veines formidables tu sais, je pose le garrot et puis en route mon amour.

- Vas-y ma douce, envole moi au pays des songes !

Ma première intraveineuse est une réussite, l'effet de l'héroïne ne tarde pas à venir. Je sombre lentement dans une nébulosité parfumée d'encens. Mon corps flotte dans l'univers. Je vole vers l'infini, guidé par une douce mélodie, jusqu'au rendez-vous de mon amour. Elle est devant moi, plus belle encore, plus rayonnante. Son teint blafard m'invite à la réchauffer. Nous étions seuls dans la chambre il y a quelques instants, soudain c'est une multitude de personnes vêtues d'atours multicolores, bariolés de couleurs vives, qui nous portent aux nues dans mon hallucination, je reconnais là mon épouse, épanouie ; ma fille nimbée de lumières ; mes beaux parents m'acclamant de toute leur bienveillance ; mon patron parisien se prosternant à mon passage ; celui de Lannion, me souriant plus que de raison...Quelle féerie ! Quels merveilleux moments ! Le temps me semble arrêté. Un soleil rose, luisant au zénith, arrose de ses doux rayons ce temple du bonheur où règne une atmosphère de bien-être. Qui vient pour la première fois en ces lieux y retournera forcément.
Je plane au dessus de l'enfer de la Terre, virevolte dans un oasis de cocaïne. Je me sens si léger, à l'apothéose de la volupté où les soucis, le cafard, la déprime semblent évanouis dans ce fabuleux nirvana. J'aimerai vivre ma deuxième existence sur cette planète où la lumière tamisée du jour me berce l'âme et l'esprit d'un flamboiement souverain pigmenté de poésie. Le zéphyr de l'imaginaire me caresse le visage d'une douce tiédeur veloutée comme le souffle d'une mère à son enfant. Je suis serein, quiet, bien dans ma peau. J'aime cette vie d'emprunt. Je respire ces fascinants moments, éphémères soit, mais grandioses, à pleins poumons.

Durant ce flash de quelques minutes qui, comme le rêve, semble s'éterniser dans l'inconscience, je savoure tout le strass du décor qui m'environne, les couleurs multicolores du paysage semblent danser une sarabande envoûtant mon corps inerte d'une légèreté bienfaisante.
Hélas, je dois quitter ce pays de cocagne, ce jardin aux mille merveilles pour regagner, à contre c½ur, ma sinistre réalité mais je reviendrais très bientôt dans cet eldorado où j'ai désormais ma place.

Les yeux rougis et alourdis par mon premier fixe, je regarde ma poupée encore en extase, la pâle lumière, tamisée de rouge, émanant de la lampe de chevet recouverte d'un abat-jour de taffetas, dessine des ombres affriolantes sur son corps frêle. Mon doigt parcourt délicatement ses seins, ses hanches, glisse à la découverte de ce corps encore inconnu. Corinne ne me résiste pas, elle frissonne de volupté, mes lèvres cherchent les siennes et nous nous abandons enfin dans le plaisir de l'amour charnel. Nos corps en ébullition s'entrelacent et se confondent pour ne former qu'un. Nous jouissons d'une frénésie intense, d'une tendresse incomparable et profitons de ces instants surréalistes pour nous aimer dans un univers sibyllin créé par quelques grammes d'héroïne.
























Le lendemain matin, je me sens beaucoup moins à l'aise, j'appréhende la rencontre avec la mère de Corinne, maintenant j'aurais besoin d'un voyage pour chasser mon anxiété. Quelle sera la réaction de cette femme en me voyant cohabiter avec sa fille sous son toit ? Je m'angoisse déjà à l'idée de devoir quitter la chambre, de retourner sans doute à la rue mais mon inquiétude ne se justifie pas aux yeux de mon amour qui, parait-il à tout arrangé !

Yoann nous accompagne à la gare. La tension des premiers jours s'est apaisée entre nous deux sans non plus atteindre une cordialité à toutes épreuves, cependant, un respect mutuel préserve une certaine retenue à notre relation conflictuelle mais la dissension est telle, entre lui et sa s½ur, qu'il est suicidaire de servir de tampon à leurs humeurs versatiles, pour notre bonne entente du moment.

Le train est annoncé avec quelques minutes de retard amplifiant l'impatience de mes deux acolytes. Il se profile enfin à l'horizon, au bout de la ligne droite de la voix ferrée, les projecteurs au nez du TGV attisent mon inquiétude. Je serre la main de Corinne, ravie de revoir sa mère. Le convoi entre en gare et s'immobilise le long du quai.

- Allons au devant d'elle ! Nous propose Yoann tout autant guilleret que sa s½ur, si ce n'est plus.

Une petite femme brune au regard tourmenté, apparaît sur le marchepied du dernier wagon. Elle se courbe sous le poids de ses bagages. Nous apercevant, elle pose sa valise et son sac sur le sol en souriant à ses deux enfants.

- Bonjour maman, tu as fait bon voyage ? Lui demande Corinne enjouée.

- Oui, je suis épuisée...Bonjour Yoann.

- Salut m'man !

- Dis donc tu as mauvaise mine toi, dit-elle à sa fille en me dévisageant.

- Je te présente David, mon petit ami, reprend Corinne, je me suis permis de l'héberger dans ma chambre comme je te l'ai dit au téléphone maman, j'espère que tu ne vois pas d'inconvénient. Nous avons décidé de vivre ensemble, alors le temps de trouver un appartement et du boulot...
- Tu as quitté ta place ? S'interroge d'un ton désolé la mère.

- Oui, j'en avais marre.

- Je porte ton sac maman, se charge Yoann tandis que je m'occupe de sa valise.

Durant le trajet du retour, madame Le Garrec raconte son funeste séjour forcé à Paris, expliquant religieusement à ses enfants contemplatifs l'agonie de leur oncle, la veillée mortuaire et les funérailles qui ont suivit sa mort, tout en me lançant d'explicites regards interrogateurs sur mon allure et mon physique. Qu'ai-je dont de si intriguant sur mon visage et ma dégaine de jeune paumé pour une telle intensité d'expression négative à mon égard de la part de cette femme ?

Arrivé à la maison, alors que Corinne et Yoann s'occupe dans le grand salon a déballer les quelques souvenirs ramenés de la capitale, je reste seul dans la cuisine avec celle-ci, dans un geste impitoyable elle se permet de prendre mon bras, sans ménagement, relève la manche de mon pull-over puis me dit résignée en voyant ma veine bleuie et boursouflée :

- Vous aussi ?

Je revois ses yeux noirs larmoyants me fixer avec amertume et pitié...

Confus, humilié par mon propre orgueil mis à mal, figé de compassion devant la détresse de cette pauvre femme qui par ces deux mots « Vous aussi », lancé comme un dernier appel au secours devant le supplice lancinant de sa fille, je fuis par lâcheté cette responsabilité en m'enfermant à double tour dans la salle de bains, la laissant seule face à son affliction.

Madame Le Garrec connaît les vices et les penchants destructeurs de sa fille aînée, elle sait pertinemment qu'elle se drogue depuis plusieurs années, mais moi ? Les stupéfiants m'ont-ils gravés sur le visage, en l'espace de quelques semaines, leurs viles empruntes empestant la Camarde ? Comme un tatouage indélébile, la drogue me marque t-elle à vie du fer rouge de l'indignation ? Suis-je imprégné de ces signes qui ne trompent pas : Les yeux rougis, le teint livide, les joues creuses, le regard superficiel ?
Dans mon désarroi, j'ose enfin affronter le miroir qui me dévoile ostensiblement la vérité...Mon Dieu ! Que suis-je devenu ? Un moribond, un zombi.

Pour tenter d'effacer de ma mémoire mon reflet souillé, sali, dépravé, pour m'efforcer de réparer cette offense à ma personne, ce crime contre nature sur mon ego, je choisis abjectement de regagner ma planète, le seul endroit où je n'éprouve aucune sensation de culpabilité, ni de honte. Je fausse compagnie à cette femme fautive de son indiscrétion, responsable de son hardiesse qui vient de m'humilier en me faisant découvrir le vrai visage de la décadence.
La seringue plantée dans ma veine, je prends à nouveau la clef des champs, loin de ce monde endeuillé, pour mon ailleurs et ses extases. Mon amour m'y rejoint.


































7









Les jours passent tout en se ressemblant. Notre commerce illégal pourrait prospérer beaucoup mieux si nous ne nous piquions moins souvent mais la modération et la sagesse sont deux mots inexistant de notre vocabulaire, ils n'entrent pas dans la conception de notre abâtardissement prémédité et en état de trip, notre c½ur est un saloon où tout nos condisciples de la dépendance s'invitent sans crier gare, où le partage devient un rite, nous distribuons la came gratuitement jusqu'au point de ne plus en avoir assez pour notre propre consommation. Alors arrivent les instants de flip : l'angoisse ; les tremblements ; les douleurs qui, comme des fers de lances chauffés à blanc, transpercent nos entrailles ; des crampes violentes et interminables dans le ventre, dans les articulations, dans la poitrine ; ces minutes épouvantables de carences gonflant nos veines, parce que notre organisme réclame sa dose de dope ; dans un delirium tremens avancé, d'horrifiques hallucinations excitant nos neurones jusqu'aux limites de la folie dans un cerveau déjà fragilisé par toutes les saloperies inhalées ; Tant de crises de manque nous pompant des tripes le peu de vitalité miraculée mais sursitaire de cette dégénérescence volontaire, alors le visage crispé, tordu par le mal physique, l'on réchappe de cet enfer dans un état lamentable. Un joint atténue quelque peu cette souffrance mais la dose n'est pas assez forte, il nous faut trouver un crack plus puissant, du LSD, de l'opium, de l'héroïne, enfin un de ces stups nécessaires à calmer ces convulsions au risque de braquer une officine et d'en assassiner son pharmacien. Un camé en manque, comme on nous appelle vulgairement, est un animal enragé, un dément bon pour la camisole. Une piqûre de psychotrope, rien qu'une petite intraveineuse peut l'apaiser et calmer son agitation.
Alors nous ingurgitons n'importe quoi, souvent de la merde, pour compenser ce manque, sous la désolation de cette pauvre femme qui héberge à présent deux junkies sous son toit.

Jamais madame Le Garrec ne m'a demandé de m'en aller, de quitter Corinne, de laisser sa famille tranquille, avec ses problèmes et sa détresse. Je suppose qu'elle m'accepte ainsi de crainte de perdre définitivement sa fille aînée, prenant mon parti dans toutes les situations. Elle supporte nos frasques, soutenu par son fils, avec l'espérance insensée de nous voir un jour guérir. Par sa gentillesse, elle essaie de nous aider à sortir de cette spirale mais est-ce la bonne solution ? Faudrait-il pas, au contraire, montrer un peu plus de poigne en vers nous, laisser tomber les sentiments et nous tendre la perche avec détermination et virulence ? Elle ne sait comment si prendre pour discuter sans nous brusquer, pourtant j'ai sympathisé avec elle mais elle n'ose, devant l'agressivité croissante de Corinne, d'aborder le sujet.
Cependant, un soir où je suis seul, elle se décide enfin à me faire la morale avec néanmoins une petite appréhension quant à ma réaction. En état de manque, je me serais certainement emporté dans une colère folle mais sur le moment, sortant d'un trip, je suis zen, l'esprit bien reposé, toujours dans les vapes, certes, mais opportuniste et à l'écoute de la voix de la sagesse.

- Pourquoi un homme a-t-il le droit de se détruire lui-même ? Me dit-elle.

- .../...

- Ne me répond pas si tu veux David, mais tu vas m'écouter. N'as-tu pas honte de vouloir mourir ? Je me permet de te parler ainsi, parce que tu n'es qu'un gamin qui tente de fuir ses soucis dans un bonheur artificiel...Un échappatoire, malencontreusement, sans issue de secours. Corinne est aussi une enfant malheureuse, j'en suis consciente...Pourtant j'ai fait mon possible pour élever mes deux enfants dans le droit chemin mais avec un mari comme une girouette, que veux-tu ?...Ma fille, si fragile, ne supporte pas cette désunion professionnelle, l'absence répétée de son père l'a menée indirectement à la drogue...Mais Bon Dieu ! Supportez dont ces lourdes charges de l'existence, résistez et battez-vous, petits cons que vous êtes, soyez plus forts que vous-mêmes, plus fort que ce poison qui vous détruit ! Je t'en prie David...Je donnerais ma vie pour vous sortir de ce pétrin mais aidez-moi, toute seule je ne peux rien pour vous...Tu as de la volonté, tu peux t'en sortir. Quitte cet enfer pour la Vie bon dieu !...Sauve ma petite fille, je t'en supplie, Corinne t'aime et tu l'aimes aussi, alors soyez heureux tous les deux, ne gâchez pas votre bonheur avec toute cette fichue drogue. Dîtes merde à tous ceux qui vous salissent avec leur jugement incongru, mais ne vous détruisez pas...David, je ne sais rien de toi, qui tu es ? D'où tu viens ? Et je ne veux pas le savoir, je veux simplement que tu jettes ton masque de mort et que tu deviennes un homme normal avec une femme, un foyer, des enfants, tu m'entends David ? Tu m'entends ?...

Oui, j'entends ces paroles si poignantes malgré mon silence, oui j'ai de la peine de vous voir pleurer ce soir chère « Mama », ce soir là plus qu'un autre. Oui après maintes délibérations, je décide d'affronter la réalité, interrogeant mon destin. Quelle terrible vérité ! Quel gâchis ! C'est l'ombre d'un cadavre qui se reflète désormais dans la glace.

Ais-je le droit d'avoir oublié mon épouse et ma gamine ? Cette foutue drogue me les a effacer de ma mémoire, je suis impardonnable. La mort, je ne mérite que la mort. Quelle simplicité de mourir d'une overdose mais le courage me manque, puis je suis contraint de veiller, impérativement, sur Corinne. Elle se trouve dans un état pitoyable, la pauvre fillette.

Nous devons sortir de ce bourbier où nous nous sommes, en toute connaissance de cause, enlisés ; décrocher une bonne fois pour toute de cette dépendance assassine. Aux chiotes les pilules, les cachets, l'héro, il est encore possible de s'en tirer avec de la volonté et toi mon amour avec moi, de gré ou de force.

Une nuit, entre deux fixes, je fais part à Corinne de mes intentions.

- Maman t'a parlé ? Me répond-elle acerbe.

- Oui et elle a raison. Elle s'inquiète pour toi. Regarde dans quel état nous nous trouvons...Contentons-nous de notre herbe mais plus de trips, plus de cachet, plus d'acide ni piqûres. Je sais que notre sevrage va être très dur, mais avec courage et acharnement nous triompherons, j'en suis certain...

- Et bien, elle t'a bien fait la morale...

- Ecoute Corinne...

- Soit ! Ok ! Essayons, me dit-elle sans conviction.

Enfin, après une longue hésitation et mûres réflexions, Corinne accepte de me suivre dans cette idée de désintoxication volontaire. Nous commencerons la cure dès demain.

En arrivant à Brest, pas un seul instant je n'aurais soupçonné l'étrange analogie de certains de ses bas quartiers avec les quartiers chauds de ma banlieue d'origine, en Ile de France, à deux pas de la capitale, avec en guise de décor, la violence, la prostitution, la débauche, la corruption et la luxure.
Jamais, en mon pays de prédilection, je n'aurais pu imaginer sombrer dans l'infernale spirale de la drogue, faut-il que je sois tombé bien bas dans ma démoralisation pour avilir ainsi mon pauvre corps ? Mais tout ceci ne sera bientôt plus qu'un mauvais souvenir, je plaque définitivement cette putain de drogue qui me condamne, qui me torture, me brûle lentement le foie, les poumons, le cerveau. Je la répudie avant de devenir dingue. Plus de fixes, finis aussi les prises, terminés les voyages, quelques joints seulement pour tenir le coup et m'aider à décrocher plus facilement.




































Il nous est dur de s'abstenir à cette dépendance psychotrope sans douloureuses conséquences pour notre entourage. Les nerfs à vifs, un rien nous irrite, dans l'impossibilité de garder notre self-contrôle et de maîtriser nos pulsions destructrices, nous nous emportons violemment à la moindre contrariété frisant la limite de la violence dont madame Le Garrec tente, tant bien que mal, de contenir avec un calme olympien et une philosophie à toutes épreuves. Cependant la situation conflictuelle entre Corinne et son frère est assez ambiguë. Le jeune garçon, dont la puberté rend émotif et acerbe ne fait rien pour aider sa s½ur à retrouver le bon chemin, bien au contraire, il semble pris d'une jalousie soudaine par rapport à sa mère au petit soin pour Corinne. Son comportement désinvolte augmente la pression, ô combien déjà tendu, de la petite maisonnée dont j'essais de faire soupape, comme sur la cocotte minute, afin de libérer les vapeurs bouillonnante de cette ébullition intérieure. Malheureusement, en l'absence de la « Mama », je ne puis hélas policer leur relation, la confrontation verbale augmente d'un cran à chaque prise de tête et l'affrontement devient inévitable.

Nous rentrons un mercredi après midi à la maison dans un état supportable pour deux toxicos en cure de désintoxication avec néanmoins un certain manque titillant nos nerfs acérés. De la musique techno, gueulante dans la chambre de Yoann, nous agresse soudainement, nous résonne dans la tête à nous faire exploser les tympans. Corinne dans un geste désespéré ouvre violement la porte de la chambre surprenant son frère et l'ami de celui-ci. Yoann a juste le temps de dissimuler quelque chose derrière son dos.

- Tu as fini ce bordel ! Lui lance t-elle amèrement.

- Qu'es-ce que tu veux ? Répond Yoann surpris, tu n'as rien à faire dans ma chambre.

- Ca pue ici ? Que caches-tu derrière ton dos ?

- Dégage ! Lui hurle l'adolescent en bousculant sa s½ur.

- Montre ça, insiste Corinne en furie.

Les forces décuplées par son manque d'expédients, ma douce égérie coince son frère et son mètre quatre vingt contre le mur, faisant valser étagère, bouquins et disques compact puis lui arrache des mains la cigarette qu'il camouflait jusqu'alors.

- Lâche moi...Ce n'est qu'un clope ! Clame Yoann sous les yeux effarés de son camarade.
- Un clope ça ! Vocifère Corinne...David, ce petit salaud fume le pétard !

- Fou le camp de ma chambre ! Ordonne Yoann à sa s½ur en la rembarrant violemment au milieu de la pièce, Quand tu t'injectes ta merde dans les veines, je ne te dis rien...Alors fou moi la paix !

- Je t'interdits de fumer, continu à hurler Corinne.

- Tu m'emmerdes...Tu comprends, tu m'emmerdes !

Kévin, le petit camarade de Yoann, tout penaud, tremblant comme une feuille, d'une voix étouffée essaie tant bien que mal d'apaiser la colère de Corinne en s'accusant du méfait mais celle-ci, furibonde, ne le voit pas du même ½il et l'envoie paître méchamment.

- Toi ta gueule !...Dégage d'ici petit con et tout de suite...Ne t'avise plus de revenir dans cette baraque.

- Mais ?...Balbutie le jeune garçon confus en me regardant de ses yeux de chien battu.

- Dehors ! Eructe encore ma Corinne sous mon étonnement.

- Je me tire aussi ! Meugle Yoann avant d'être empoigné par sa s½ur.

- Toi tu restes là.

Kévin, peu fier, s'éclipse de la chambre sans demander son reste abandonnant son copain à son triste sort. Celui-ci tente de se débattre des griffes de tyran de sa s½ur.

- De quel droit tu fais ta loi ici ?...Lâche moi connasse...

- Tu n'as pas le droit, tu m'entends...Tu n'as pas le droit de faire ça, poursuit Corinne en secouant son petit frère, ne soit pas comme moi...Jamais !

- On essayait seulement ! Alors pourquoi me casses-tu les couilles ?

- Non ! Non ! Et non ! Tu ne dois pas essayer...jamais, tu comprends ça...Jamais !

- Tu l'as bien fait toi, et tu le fais encore...

- Fais ce que je dis pas ce que je fais bordel de merde !...Putain de Bon Dieu quand vas-tu comprendre ça ?...As-tu pensé à maman ?

- Et toi, tu y penses ? Hurle de plus belle Yoann, L'entends-tu pleurer la nuit ?...Es-tu là dans la journée lorsqu'elle sanglote devant ta photo et celle du père ? Non ! Tu t'en fou, trop occupée à vendre ton cul à des inconnus pour t'offrir ta came...Ca ne te suffisait pas de te faire troncher dehors, maintenant tu les ramènes à la maison...Tu n'es qu'une salope...

A ses mots, Corinne ne se retenant plus, retourne une gifle magistrale à son frère, celui-ci la saisie à la gorge en la menaçant de plus belle.
Jusqu'à présent je m'abstenais de me mêler de leurs différents, me contentant simplement d'écouter, sans juger ni prendre parti pour l'un ou pour l'autre, mais cette altercation prend une tournure de règlement de compte dont je ne peux rester indifférent. Je ceinture vigoureusement Yoann par la taille puis le tire en arrière qu'il lâche enfin sa s½ur, suffocant sous la pression des doigts puissant enserrant sa gorge. L'adolescent se débat en brassant l'air de ses poings avant de se calmer peu à peu et finir en pleurant dans mes bras.

- Doucement, calme-toi, lui dis-je pour l'apaiser, pleure un bon coup gamin, cela ne te fera que du bien...Voilà, c'est ça...Ne te retiens pas.

Corinne, remise de son étranglement, s'assagit à son tour, elle s'approche de son frère que j'enserre amicalement, lui passe timidement la main dans sa tignasse rousse avant de l'étreindre à son tour dans ses bras.

- Ne recommence plus jamais ça petit frère, lui dit-elle entre deux sanglots, je ne veux pas que tu deviennes ce que je suis devenu...Regarde moi Yoann, promet-moi de ne plus toucher à cette putain de drogue...Promet le moi...

- Pardonne-moi...Je voulais seulement essayer.

- Il ne faut jamais essayer, c'est le seul moyen de ne pas devenir accro de cette merde...Tu me promets Yoann, je t'aime si fort.

- Je te le jure. Jamais plus je ne toucherais à ça...Corinne, je t'aime aussi tu sais...Et n'en veux pas à Kévin, il n'y est pour rien.

8









Semaine après semaine je poursuis, sans baisser les bras, ma cure de désintoxication volontaire. Les nuits blanches, dues aux crises de manque, se succèdent mais la Mama veille, aussi bien sur moi que sur sa fille, elle est là...Toujours là...Encore là...Impassible, courageuse, emplie de bravoure et d'amour.

Mon essai est convaincant, quelques mois après ma bonne résolution prise devant mon miroir un soir de février, j'ai arrêté les drogues dures, les plus dangereuses, mais j'ai besoin de ma vingtaine de joints par jour et la nuit, il m'arrive de me lever, lorsque la douleur revient, pour fumer mon herbe de délivrance. Quant à mon amour, pas question pour elle d'arrêter. Elle a bien essayé un mois mais rechuta de plus belle malgré ma désapprobation et mes remontrances.

Madame Le Garrec me dégotte un petit boulot pénard dans l'arrière-boutique d'une de ses amies. Je me range à présent dans le rang des gens presque bien. Mon salaire n'est pas énorme, mais assez suffisant pour payer mon shit et la came de ma « drogue douce », surnom que je donne affectueusement à Corinne. Je n'aime pas la voir souffrir malgré ma répugnance envers les excitants, je lui offre à contre c½ur, certes, mais sans discrimination vis-à-vis de notre existence d'avant, d'avant que je ne décroche. J'espère qu'un jour elle voudra suivre mon exemple, se contenter de fumer seulement.

Mes nuits sont toujours habitées de cauchemars et d'hallucinations, mais je me passerais du médecin et de ses médicaments hypnotiques, remèdes miracles pour insomniaques et psychopathes.
Souvent je me vois sombré dans un puit sans fond aux parois de cocaïnes ; ma gamine, agrippée comme un insecte diptère à ce pan d'alcaloïdes, aspire de sa trompe les toxiques malgré mes appels désespérés qui souvent m'éveillent de ma somnolence avec torpeur et suées mais sitôt apaisé par la douceur maternelle de la « Mama » m'épongeant le front, bercé par ses murmures tranquillisant, je me rendors fiévreusement sans même m'extirper vraiment de mon sommeil paradoxal où l'obsession me reprend toujours, encore plus terrifiante.

A part ces nuits blanches, s'estompant peu à peu, tout à repris tournure dans ma tête, j'essais à présent d'être heureux avec ma nouvelle famille, la Mama, Yoann et Corinne dont je suis amouraché, sans oublié mon cannabis qui préserve ma santé. Je ne parle pas de monsieur Le Garrec puisque celui-ci trouve son idéal au bureau ou chez ses partenaires étrangers, enfin loin des siens comme s'il les tenait à l'écart de sa vie professionnelle par pédanterie, orgueil et dignité.

Je recouvre une certaine sérénité et reprend du poids, mes douleurs abdominales s'espacent jusqu'à les oublier complètement, mais j'ai mal pour mon amour. Elle s'est métamorphosée en héroïnomane avérée, survivant grâce aux drogues les plus dures. Je n'aperçois plus les veines de son bras parmi les hématomes, les croûtes, les boursouflures qui s'y forment sous les intraveineuses répétées. Elle pique au hasard cinq ou six fois de suite dans l'espoir de trouver cette veine, cette issue, ce long couloir, au naturel synonyme de Vie, mais menant indubitablement, dans son cas, vers la porte de l'absurde.
Son teint devient livide, ses yeux noirs sont brillants et hagards, elle a perdue ses jolies formes qui m'ont tant charmées à notre rencontre, ses petits seins, si mignons, fondent sous ses vêtements trop amples pour son corps amaigri, ses fesses autrefois arrondies s'aplatissent dans son jean bien trop large puis elle semble être saisie de tics nerveux outre ses tremblements intempestifs.
Sa mère se désespère dans sa solitude et son impuissance, son père se dérobe à ses responsabilités en accentuant ses déplacements professionnels à l'étranger, son frère se retranche dans un mutisme inquiétant, découchant couramment chez Kévin, sa langueur impute injustement sur ses études. Telle est la lourdeur de l'atmosphère ressentie chez les Le Garrec.

Quant à mon labeur, il est en osmose avec mes ambitions assez lymphatiques il est vrai. Je songe offrir un petit voyage à mon amour. Pour ce, j'économise les quelques deniers gagnés à la sueur de mon front. Au mois d'août, nous partirons tous les deux en amoureux. Je souhaite que Corinne décroche d'ici là car son état empire et mon inquiétude nuie malencontreusement à la vaillance cahotante de la « Mama » qui d'ailleurs propose de nous payer une cure de désintoxication dans un centre spécialisé. Je m'emporte, elle sanglote.
Je m'excuse Mama, mais je refuse. Je ne suis plus un toxicomane, mes joints de marijuana ne sont pas dangereux pour ma santé ou, du moins, pas autant que toutes les saloperies ingurgitées jusqu'alors. Pour Corinne, je fais mon possible pour la sortir de cette impasse, mais pas question d'hôpital, de toubibs et autres charlatans.
Est-ce la jalousie, la peur et l'angoisse de perdre mon amour ou l'égoïsme qui me font agir ainsi ? Je l'ignore. Hélas, je comprendrais mon tort un peu plus tard...







































Un fabuleux voyage à Amsterdam où les ethnies, les cultures et les différentes classes sociales se côtoient en parfaite harmonie, parmi les Hippies, où ce qu'il en reste des années soixante-dix, les Punks, les nouveaux rappeurs ; toutes générations et mouvements socioculturels confondus un peu dépendant de quelques substances prohibées en nos frontières mais courantes dans ce pays du nord ouest de l'Europe.

Avant notre départ, Corinne m'a promis de décrocher, elle tient ses promesses, plus d'intraveineuses ; comme moi, elle se contente de son herbe et de quelques prises. Une quinzaine de pétards me suffisent maintenant pour être en forme. Mon amour reprend des couleurs, retrouve son appétit, son sourire me réconforte. Nous sommes heureux comme deux enfants récompensés après un devoir de mathématique réussi.

Nous traînons nos pieds nus sur ces plages où la mer du Nord nous ensuque de son onde pure. Tous nos soucis d'antan semblent s'envoler avec l'air frais de ce pays nordique. Moi qui pensais qu'un voyage parmi les stupéfiants, un coin hasardeux pour l'héroïne, allait empirer la situation, hé bien non ! Nous nous tenons tranquilles. Deux adultes responsables, raisonnables et sages comme des images. Nous profitons de ces journées ensoleillées, enivrés de joies et de bonheur, éclaboussés par les vagues qui roulent sur la grève pour nous aimer sans interdits ni contraintes, Brest nous parait bien loin...

Lorsque vient le soir, allongés sur le sable fin, blanc comme un néon, dans nos nuits euphoriques nous veillons les étoiles, emmitouflés dans nos duvets. Nos âmes dans la voix lactée se rassemblent au firmament, bercées par la traînée silencieuse d'une étoile filante dans le halo d'une comète, nous nous égarons dans l'infinité du temps, serrés l'un contre l'autre, sous un gracile rayon de lune qui essais de nous tenir en éveil, mais épuisés, nos paupières se ferment sur l'aurore de ces nuits d'été.

Un mois au Paradis passe hélas trop vite, comme toute bonne chose notre périple aux Pays-Bas touche à sa fin mais nous rentrons à Brest les poumons aérés, gonflés d'une envie de vivre extraordinaire, des projets plein la tête, la valise pleine de souvenirs. Mama nous embrasse affectueusement, silencieuse mais tellement heureuse de nous voir en si bonne santé, des larmes de joie lui perlent aux paupières et roulent sur ses joues, burinées par les aléas de ces dernières années.

Je reprends mon petit boulot dans l'épicerie, la propriétaire a confiance en moi, elle me remet la caisse en son absence. Il y a bien longtemps que personne ne m'a donné de responsabilités. Quelques fois mon amour me donne la main pour réapprovisionner les quelques rayons de la boutique.
Les clients familiers approuvent notre choix, connaissant notre tumultueux passé, ils nous encouragent à poursuivre notre sevrage et croient en notre guérison, ils nous le témoignent d'ailleurs par leur gentillesse, leurs politesse, leur respect ; ainsi inconsciemment, sans jugement, ils nous tendent la perche et nous aident à essayer de vivre comme tout le monde. Nous avons tout de même énormément de chance d'être bien entourés pour notre réinsertion dans la société.

La Mama, ravie de la tournure des évènements, nous prépare de succulents petits plats, j'adore cette femme malgré les commentaires mal à propos de certaines commères du quartier. Sa simplicité, son ouverture d'esprit comme son hospitalité débordante, font jaser mais qu'importe, elle me considère un peu comme l'homme de la maison en l'absence de son époux, Yoann reste à ses yeux et à son c½ur, son bébé.

Son mari a fait escale quinze jours parmi nous, il se fiche éperdument de ce qui se passe chez lui pourvu que des rumeurs n'aillent pas entacher sa situation professionnelle.
S'aperçoit-il que sa fille se drogue, se détruit pour la simple raison de se sentir rejetée par son géniteur ? Elle couche avec un inconnu implanté dans sa chambre, depuis plusieurs mois déjà, sans une autorisation paternelle et celui-ci baisse les yeux ; son fils, livré à lui-même, fait les quatre cent coups, sèche les cours enquiquinants du lycée pour traîner dans les cinémas de la ville avec son éternel acolyte Kévin, heureusement issu de bonne famille qui le préserve et le maintient hors des sentiers battus des ghettos de Brest, et cet innocent déblatère ses voyages comme un conte extraordinaire sans se soucier du malaise familiale ; son épouse se démène corps et âme à pourvoir une éducation saine à ses enfants mais se rend malade de n'y parvenir faute d'autorité et monsieur bafoue son rôle de père de famille pour se promener autour de la planète, il me répugne. Triste existence pour ces deux femmes et cet adolescent que je respecte et que j'aime...
Mais, outre ma bassesse, ne suis-je pas l'équivalent de cet homme ? L'identique, si ce n'est de ses moyens financiers, de ses envies continuelles d'échappée, d'exode loin des siens. N'ai-je pas fugué moi-même de la routine familiale ? Les routes et les incessants départs ne serviraient-ils pas de refuge à notre liberté tant convoitée ?

En presque une année passée chez les Le Garrec, j'ai du croiser cet homme un à deux week-end par mois sans sympathiser outre mesure, il ne m'a jamais poser de question, ne s'est jamais interposé de ma présence en sa demeure ni même rebellé face à ma dépendance à la drogue, s'inquiète t-il seulement de la destruction de sa fille ?
La seule période où l'on aurait pu se connaître d'avantage et échanger quelques avis personnels sur la banalité de l'existence, parler de notre avenir et pourquoi pas même fraterniser comme tout bon gendre face à son beau père, fut durant ces congés payés annuels, mais malheureusement le calendrier ne correspondait en rien à nos emplois du temps respectifs, durant sa présence à Brest, nous étions Corinne et moi à Amsterdam.

Cet aventurier des palaces repart une semaine à Sydney en Australie, nous l'accompagnons à l'aérodrome de Brest où un avion-taxi l'attend pour décoller vers Paris. Sa fidèle épouse préfère de loin rester à la maison parmi ses fourneaux et ses larmes, depuis déjà bien longtemps elle a fait son deuil des au revoirs sur le quai de la gare où dans la salle d'embarcation de l'aérodrome, évitant ainsi tout dépit.

- Voilà ! Encore un nouveau départ papa, lui lance amèrement Corinne dans l'aérogare, qui pour la circonstance n'a encore pris aucun fixe.

- Et oui ma chérie, je ne fais pas ce que je veux, mes clients sont rois et je suis actuellement sur un bonne affaire...Encore quelques années de dure labeur et je plaque tout, à moi la retraite anticipée !...Prend soin de ta mère ma chérie elle m'a l'air si fatiguée, toi-même tu me parais souffreteuse...David, je vous confis ma fille, qu'elle retrouve des couleurs et un poids raisonnable, elle est si maigrichonne, me conseille t-il en me tendant sa main.

- A bientôt monsieur, lui répondis-je poliment malgré mon antipathie en vers lui.

Il embrasse sa fille puis se tourne vers son fils, un peu à l'écart, la tête baissée, les mains dans les poches de son blouson bien trop large.

- A bientôt Yoann, lui dit-il, hésitant sur la façon de le saluer.

- C'est ça ! A bientôt, lui rétorque l'adolescent en tournant les talons.

Monsieur Le Garrec, stupéfait, ne répond pas à la contrariété de son fils, à l'inverse il dévisage Corinne d'un air décontenancé, cherchant sans doute dans son regard, une explication à ce comportement illogique et stupide.

- Laisse le papa, je parlerais avec lui, le rassure t-elle, va, tu vas rater ton avion.

Il la remercie, embrasse sa fille une seconde fois à l'écart des regards de ses compagnons de vol puis disparaît sur le tarmac avec insouciance, insensibilité ni même un brin de curiosité sur les raisons de l'abattement de son fils. Les autres chats a fouettés valent mieux que son propre chaton à choyer...




































Mes journées et mes semaines s'écoulent paisiblement, je continus mon petit bonhomme de chemin entre mon travail à l'épicerie et la quête de quelques grammes d'héro pour ma dulcinée, choisissant mes fréquentations, j'évite mes relations des bas quartiers de Brest.
Tous les mois, j'essais d'envoyer un minimum de cent euros à ma gamine, rien ne peut plus me la faire oublier sinon cette fichue drogue que j'ai laissé tomber. Malgré toutes mes pensées pour elle, je suis bien décidé à ne jamais remonter sur Paris. Désormais ma vie se trouve ici, sur ce sol breton tant sollicité dans ma prime jeunesse, ma mort aussi...

Le petit mouton bien gentil et poli, exploité par tous ces meneurs imbus de pouvoir des grandes villes a disparu derrière la lourde porte de son passé, aujourd'hui je me suis métamorphosé en un homme responsable, mature et respectable malgré mon apparence dépravée. Je nais une seconde fois en apportant un renouveau à ma présence en cet univers. Je porte les cheveux longs, mon anneau solitaire à l'oreille gauche est entouré à présent de trois diamants. Je me rase lorsque j'ai le temps et l'envie, c'est-à-dire, pas souvent, mais je me sens bien dans ma peau et cela m'est primordiale pour ma survie.

Avant la Noël, nous tapissons notre chambre, elle le méritait. Corinne choisit le papier peint, un papier aux couleurs vives resplendissant de jeunesse et de grandiloquence, assez agressif à l'oeil, certes, mais cependant en harmonie avec nos goûts respectifs, provocants et surréalistes.
Formidable, après de tumultueuses péripéties et de fantastiques acrobaties, notre déco se termine. Nous avons travaillés comme des professionnels et même si les motifs, les nuances et les tendances de la tapisserie ne plaisent pas forcément à Yoann ni à sa mère, nous nous félicitons, Corinne et moi, fiers de nos travaux.
L'été prochain, nous tapisserons la salle à manger, cela fera plaisir à notre chère Mama, malgré sa réticence et sa moue boudeuse face à notre ½uvre.

Chère mama, je vous admire. Votre patience me stupéfie de jour en jour, comment faites-vous pour supporter, chez vous, deux énergumènes de notre trempe sans jamais vous plaindre ni vous insurger contre mes écarts de conduite ? Que vous acceptiez les extravagance de votre fille, je le comprend, mais les miennes ? Moi l'étranger, l'intrus qui me suis incrusté dans votre petite vie médiocre sans crier gare, avec mes façons d'être et d'agir originales, pas forcément en osmose avec vos idées préconçues de l'existence ; avec mes manies loufoques de fleurir l'appartement, des fleurs partout, fleurs des champs, fleurs coupées, plantes, des toilettes à la salle de bains, de la cuisine aux chambres à coucher ; avec mes obsessions diverses et ma dernière lubie en date, le végétarisme, dont Corinne est une fervente adepte, refoulant toutes viandes et nous nourrissant exclusivement de produits bios, en incohérence totale avec les barrettes de shit frelatées qui continuent à alimenter mon organisme et celui de ma Drogue Douce.

Vous m'attendrissez par votre gentillesse, votre générosité et votre humilité, prête à vous sacrifier pour notre satisfaction personnelle afin de nous dégager de ce bourbier où nous nous sommes enfoncés Corinne et moi en dépit de la jalousie de Yoann se sentant illégitimement délaissé. Tout cet amour débordant dont vous faite preuve n'est, aux yeux de votre fils, qu'un sentiment de pitié, de repentir et d'opprobre de n'avoir su préserver votre fille aînée de la drogue. As-il raison ? Peu m'importe, les faits sont là et je ne peu nier votre affection, quoi qu'il en pense.
Jamais, non jamais vous n'avez fait allusion à mon passé et je vous en remercie. Pourtant vous connaissiez une certaine vérité, inconsciemment je me suis excessivement livré lors de mes cauchemars durant ma désintoxication volontaire, lors de ces hallucinations où je voyais ma gamine sombrer dans la drogue ; où la mort, de ces lugubres clameurs et ses rires sardoniques, me rappelait à l'ordre et me plongeait alors dans une réalité encore plus angoissante.
Combien de fois pouviez-vous alerter la police pour vous débarrassez de moi et faire interner votre fille afin de retrouver votre tranquillité et monopoliser votre temps libre à l'éducation de votre garçon, plus digne de votre attention que nous autres ? Même si cette pensée vous a effleurée l'esprit, comme tout être humain recherchant la sérénité, jamais vous ne l'avez mise à exécution.

J'implore votre pardon pour vos nuits blanches passés à nos chevets, nous soignant avec dévouement et résignation lors de nos crises de manque, lorsque les douleurs insupportables, comme des aiguilles nous transperçant de part en part les entrailles, nous faisaient hurler à la mort. Quand notre organisme demandait sa dose de calmant dans nos corps amaigris, tordus, crispés par le mal, où la sueur suintant de tous les pores de notre peau et nos immondes vomissures envahissaient la chambre d'une odeur nauséabonde. Lors de ces crampes d'estomac que le mal tiraillait et de ces brûlures intérieures abominables, combien de fois ai-je demandé grâce ? Imploré la pitié pour que tout finisse, que l'on me laisse crever d'une overdose ? Sous nos cris, nos pleurs, nos douleurs et nos coups, vous étiez impuissante mais toujours présente. Seule votre foi dans la prière vous aidait dans ces angoissants moments malgré les reproches et l'exécration de Yoann, épuisé de nous entendre et l'absence de votre époux.

Chère mama, pardon, mille fois pardon pour les désagréments, le tracas et le désespoir que l'on vous a causé durant cette longue année. J'entends encore votre douce voix affectée de sanglots nous intimer, nous supplier d'arrêter notre destruction.
Aujourd'hui, ce calvaire est terminé, tout est fini, nous sommes raisonnables à présent...Je le pensais ! Votre fille est guérie...Je le croyais !

Toutes les promesses, tous les espoirs que l'on a pu faire naître en vous n'étaient qu'illusions, mirages, projets tombés à l'eau. Un pot cassé ne se recolle pas, une vie brisée ne se refait pas.
Putain de vie minable !...



































9









Noël, jour anniversaire de notre rencontre, quelle joie de se retrouver attablés dans le bougnat où pour la première fois je t'ai déclaré mon amour. Je t'offre pour cette occasion une gourmette ciselée en plaquée or achetée en cachette, rien que pour toi.
Tu déballes le petit colis de tes doigts tremblants et empreints de maladresse, hâtive comme une enfant impatiente de découvrir son contenu. Emerveillée de ma tendre pensée, tu me souris. Comme tu es belle...

- Elle te plait mon amour ?

- Elle est sublime, me réponds-tu ravie, attache la moi s'il te plait...J'ai...J'ai quelque chose moi aussi...

Corinne plonge sa main dans la poche de son manteau et pour tout remerciement, à l'instar du plaisir, en ressort l'instrument de torture, la seringue. Elle me propose un shoot en ce soir de fête. J'avais déjà oublié le galbe, la saveur et l'odeur de la mort.

- Une seule fois, juste pour l'anniversaire, me supplie t-elle.

- Non mon amour, reste clean, je t'en prie...Depuis six mois nous n'avons rien touché en dure...Je refuse, ne fais pas ça ma chérie !

- Tu ne peux pas comprendre...

- Si je comprends Corinne, tu as le moral à zéro et tu veux noyer ton cafard dans la coke comme d'autres le feraient dans l'alcool...Tu n'es pas heureuse avec moi, tu t'emmerdes avec ta mère trop mère poule, ton frangin envahissant et ton père absent...C'est ça, dis le moi s'il faut que je parte...

- Non mon amour, écoute, je t'aime mais ce soir j'ai besoin d'un voyage pour fêter Noël dans ma tête, j'ai quelques grammes d'héro, juste assez pour nous deux, viens avec moi, comme avant, un seul et unique shoot, après j'abandonne définitivement...

- Non Corinne, je n'irais pas dans ton voyage.

Six mois de gâchés en l'espace de quelques secondes. L'aiguille pénètre lentement dans ta veine qui gonfle et bleuie sous la pression du garrot. Le liquide impur s'écoule de la seringue. Pauvre amour, tu replonges inévitablement dans ce monde absurde de l'abrutissement mental, tu planes à présent dans l'irréalité de cette quatrième dimension avec l'impression de bien-être et de légèreté, avec ces visions de bonheur artificiel qui abrège un temps soit peu tes souffrances morales.
Tu pâlis, tu m'enserres le bras sans bouger assise sur le bidet des toilettes crasseuses de la gargotte. Impuissant je regarde ta métamorphose, ce masque morbide, qui voile soudain ton visage blafard, me fait peur. Te voilà redevenue un pantin désarticulé, à l'aube de ton existence primaire.

Je ne réagis pas, inerte à la destruction, sous mes yeux, de mon amour ; ma vaillance me fait défaut devant sa trahison, pourquoi ? Je suis un impardonnable lâche. Un scélérat, un assassin. Allons-nous en. Fichons le camps de se bouge infâme, un peu d'air frais nous fera le plus grand bien.

Nous déambulons sur le quai du vieux port. J'étreins Corinne de mon bras assurant sa démarche chancelante, ses jambes flageolent et sa tête tourne dans une farandole effrénée, pourtant ce n'est pas l'envie qui me manque de jeter cet automate désarticulé dans l'eau glacée de la mer Iroise pour chasser les traces de ce fixe qui la meurtrit, puis sauter avec elle et disparaître à tout jamais de cette Terre.
Des idées noires m'envahissent l'esprit tandis que ma poupée divague dans ses fantasmes perlés de rose, dans ce voyage sans retour, au-delà de l'irréel, sur cette planète que j'ai quitté, qui me lance un dernier appel, comme un SOS, et m'attire inexorablement dans ce gouffre du néant aux parois de cocaïne. Et si j'allais la rejoindre dans son extase ! Après tout, je n'ai plus rien à perdre en ce bas monde...

Je cherche de bar en bar un revendeur, auprès d'anciens complices de défonce, sans trop de peine, je trouve une dose qui m'emmènera au nirvana.
Je m'installe auprès de Corinne dans un local désaffecté, servant de squatte pour les plus démunis vers l'arsenal, une faune hétéroclite d'oiseaux de nuit patibulaires y loge pour la nuit au frais de la charité. Des vas nu-pied, des traînes misère, des ivrognes, des camés, de jeunes fugueurs aussi, tous les mis à l'index de la société trouvent asile dans se refuge précaire, certes, mais à l'abris du froid, du vent, de la pluie mais surtout loin des flonflons des festivités de cette nuit de la Nativité.
Enfin la seringue est prête. Le voyage de mon amour continu. Attends ma chérie, j'arrive, je te rejoins sur ta planète.
Noël, cette nuit là, tout a basculé...

Nous avons quittés le squatte et les ronflements, les raclements de gorges, les toux, les délires et les cauchemars de ses habitants nocturnes pour trouver le calme et l'intimité de la nuit sur le port de marchandise malgré la froidure de l'hiver breton, à l'abri entre deux containers destinés à la Nouvelle Zélande ou ailleurs, qu'importe.


































Les pieds et les mains gelés, nous rentrons au petit matin, les yeux hagards, cernés de poches violacées, le teint livide, les cheveux ébouriffés et poisseux. Notre chère mama est déjà debout, s'est-elle au moins couchée ? Sans mot dire, elle nous dévisage des pieds à la tête, défringués, pouilleux que nous sommes ! Une larme coule sur ses joues ridées, qu'elle cache derrière ses casseroles, sa peine est immense et je m'en veux énormément d'avoir trahi sa confiance. Coupable d'ingratitude, j'ai honte.

Un peu plus tard, j'apprendrais par Yoann que vous avez pleuré toute la nuit, pauvre mama, beau cadeau pour cette sainte nuit. Je me repends, que de tristesse l'on vous cause !

- Voulez-vous un café ? Nous demandez-vous toute affligée.

Oui mama, votre bon café nous réchauffera le corps, si ce n'est le coeur. Le nez dans ma tasse, mon regard se fixent sur l'arbre de Noël, deux paquets posés sur nos chaussettes, à défaut de souliers, nous attendent, chère mama, vous avez pensé à nous et je rentre avec votre fille au petit matin complètement défoncé. Je rougis de confusions, vous ne méritez vraiment pas ce nouveau coup du sort dont j'assume mon entière responsabilité. J'aimerais m'absoudre à votre clémence en vous embrassant tendrement comme un fils à sa mère mais hélas un mur turpide nous sépare, je ne peux vous salir de mes baisers impurs et indignes. Je refuse de me blottir au creux de votre bonté pour implorer votre miséricorde, je sais d'avance que vous nous pardonnerez, comme toujours.

Ce jour là, pour sauvez votre fille, vous auriez pu alerter la police, les médecins, l'asile, que sais-je encore, je n'aurais pas bougé d'un poil, pas pipé mot, reconnaissant honteusement mes torts.

Notre vie de toxicomanes reprend donc ses droits après six mois de répits. J'essais de me restreindre aux joints et aux prises, un fixe de temps à autre lorsque le moral est au plus bas, mais sans dépendance aucune. Quant à Corinne, elle renoue avec son attitude de junkie au grand désespoir de sa pauvre mère. Crise de manque, sauvagerie barbare pour un stup, recherches acharnées de came ; je ne sais plus quoi faire pour la sauver, me contentant de mon herbe, je ne veux pas replonger totalement dans ce business pour l'accompagner dans ce monde pré fabriquer ni la laisser tomber, j'adore cette fille par-dessus tout.





Devant la rechute et la destruction inéluctable de Corinne, après plusieurs semaines de réflexion, madame Le Garrec se trouve dans une conjoncture extrême la concernant. Un choix difficile s'impose à sa conscience avec deux alternatives en guise de solution ; où, à contre c½ur, flanquer sa fille à la porte de chez elle et l'abandonner, seule, à son triste destin en lui coupant les vivres et tout liens familiaux, où, malgré son refus, l'envoyer de force en cure de désintoxication.
Sa terrible, mais vitale décision, est prise en conciliabule avec son époux, présent pour la circonstance. Le médecin vient souvent à la maison visiter Corinne, celle-ci se débat et le répudie sans ménagement, lutte contre la sentence parentale, inutilement ; moi dans mon coin je ne dis plus rien, je n'interviens pas aux supplications de Corinne, sachant pertinemment que notre aventure va s'achever prochainement. Mon amour va partir en cure et je vais, seul, reprendre la route, déambuler ma vie sur les sentiers battus par la malchance, mais qu'importe, au diable mon égoïsme, ma « Drogue Douce » doit être soignée le plus tôt possible.
Le médecin de famille prend donc un rendez-vous dans un établissement spécialisé. La date de l'hospitalisation est fixée. Mercredi prochain. Une semaine, rien qu'une petite semaine encore à nous deux. Durant ce laps de temps, j'essais de cacher ma tristesse. La mama me propose de rester ici après le départ de Corinne, mais il n'en est pas question. Corinne s'en va, je dois partir aussi, fuir Brest et ses quartiers maudits où j'ai côtoyé familièrement la mort...

Le jour J arrive trop vite. Le mardi matin, le médecin établit les papiers d'admissions nécessaires à l'administration de l'hôpital où Corinne doit être internée, en Loire Atlantique, aux portes de la Bretagne.
Enfin résolue à son hospitalisation, mon tendre amour me prie de la laisser seule pour ce dernier après midi. Elle désire goûter une dernière fois les joies de la liberté, loin des draps blancs amidonnés, de l'odeur d'éther, des blouses blanches des infirmières et des médecins, des heures de visite, assez strictes, qui l'attendent prochainement. Son air de petite fille malheureuse, sa sincérité dans ses suppliques, ne me provoque aucune inquiétude. Soit mon amour, va errer dans ta ville natale, depuis bientôt deux ans de vie commune, tu mérites une telle liberté, va respirer la vie à pleins poumons, l'odeur plombée du centre ville, entend les sirènes gueulantes des navires en partance pour les pays lointains dans la grisaille de ce port pollué. Va mon amour, goûte une dernière fois ta solitude mais surtout soit raisonnable, suit le chemin de ta guérison, ne t'écarte pas sur les sentiers broussailleux de tous ces paumés ayant le mal de vivre dans la peau. Soit prudente, reviens-moi naturelle, sans ton visage voilé d'opium.

Cependant je reprends ma tâche journalière à la boutique, Yoann, au lycée, est heureux que sa s½ur aînée se fasse soignée, la mama nous prépare un petit repas pour ce soir, repas d'au revoir et de bonheur en l'honneur de sa fille qui va enfin se désintoxiquer et recouvrer tous ses esprits, ses facultés intellectuelles et ses habitudes de petite fille modèle d'antan. Monsieur Le Garrec, entre deux coups de vent, est repartit dans le sud de la France, il sera absent au départ de Corinne.

Demain ma dulcinée partira en compagnie de sa mère munit de la lettre du médecin, je l'accompagnerai jusqu'à la gare et de mon côté, j'irai chercher du travail sur Nantes jusqu'à sa sortie, loin des souvenirs, de la drogue, de Yoann et de la mama puis, lorsque j'aurais économisé suffisamment d'argent, nous achèterons une petite ferme a retaper loin de Brest et nous vivrons heureux. Ce passé nous l'effacerons de notre mémoire pour la naissance d'un nouvel avenir.
Jetons nos sombres moments révolus dans la fosse aux loups et semons la graine du bonheur qui germera, grandira et s'épanouira au fil du temps, au gré de notre amour.




























Qu'elle fut longue et pénible cette soirée d'adieu...

Il est 21 heures, mais qu'importe l'heure, le jour, le mois, l'année, à travers les persiennes, Yoann, à l'affût de sa s½ur en retard pour le dîner, aperçoit la voiture de la gendarmerie de Brest stationner sur le petit parking du lotissement. Les deux militaires s'engouffrent dans le hall de la résidence. Quelques lancinantes secondes s'écoulent puis l'on sonne à la porte. La mama toute tremblante va ouvrir tandis que Yoann, comme un petit garçon effarouché, étrangement se rapproche de moi, les yeux, dévorés par sa mèche rousse rebelle, écarquillés d'angoisses.

Un adjudant, je crois, dans le vestibule discute avec madame Le Garrec avec tout le respect qu'il se doit. Je ne comprends pas ses propos, de la cuisine où nous sommes, Yoann et moi, nous n'entendons pas les paroles du gendarme qui, il est vrai, murmure dans sa barbe comme un prête à confesse, mais, je distingue nettement le visage de cette femme, déjà meurtrie par tant d'années de luttes, de combats acharnés et de défaites contre la drogue, changer de teint. J'aperçois son éternel sourire nerveux s'esquisser, s'évanouir, se métamorphoser en grimace ; comme un coup de tonnerre brisant le silence, un changement de décor incongru, de longs sanglots lui enserrent à présent la gorge. Elle ne peut retenir ses larmes, dans un râle de douleur profonde, elle titube le long du couloir laissant pantois le brigadier. Yoann précipitamment lui offre une chaise et interroge du regard le gendarme désolé. La peur m'envahit à mon tour, mon c½ur bat la chamade dans ma poitrine, une angoisse me brûle de l'intérieur, je m'approche de cette femme meurtrie soutenue par son fils, le militaire planté dans le hall me dévisage avec insistance, que me veut-il ? Quelle effroyable nouvelle a-t-il apporté pour tant affecter notre mama ? Je n'ose le lui demander. Le gendarme soudain s'interpose dans mes réflexions morales.

- Vous êtes de la famille ? Me demande t-il.

- En quelque sorte, oui !

- Veuillez passer à la brigade le plus tôt possible, nous aurions des questions à vous poser.

- Demain sans faute, mais...

Sur ce, le gendarme nous salut, je referme la porte derrière lui et surtout sur mon interrogation. Je regarde cette pauvre femme prostrée sur sa chaise, elle pleure en silence ses mains blotties dans celle de son fils à genoux, en larmes également.
Mama, quelle est la cause de votre si grande peine ? Dites-moi que ce n'est pas mon tendre amour ? Certifiez-moi qu'il ne lui est rien arrivé ! Jurez-moi qu'elle va nous revenir dans la minute...Je ne pourrais survivre sans elle !

Pourquoi toujours refuser les vérités les plus funestes et accepter seulement celles dont nous voulons entendre ? Pourquoi nier les mauvais augures en faveur des bons présages ? La satisfaction ne se loue pas, elle se donne, il en est de même pour la douleur. L'accepter c'est déjà l'oublier.
Corinne n'est plus, la vie continue...

L'overdose l'a emportée loin de moi, dans les toilettes infâmes d'un bouge du vieux port, la seringue assassine encore plantée dans sa veine. On a retrouvé son corps d'enfant, inerte, inanimé, parmi sa panoplie de camée. Mon Dieu ! La malheur cessera t-il un jour de m'importuner ?

Une nouvelle fois je retrouve ma solitude. Le soir même de ce drame, ma valise est faîte n'ayant pas le courage d'affronter la police ni d'assister aux obsèques de Corinne, sachant très bien que mon amour m'attend quelque part dans les Cieux, que sous sa bonne étoile elle veille sur moi dans son repos éternel.
Je quitte donc Brest, Yoann, la mama, monsieur Le Garrec, appelé d'urgence, notre chambre au décor psychédélique. Le souvenir de ces deux années passées dans cet appartement hantera ma mémoire jusqu'à la fin de mes jours.

Je rend grâce à la patience des gendarmes, ceux-ci vont pouvoir m'attendre longtemps sachant ce qu'ils me veulent : Démanteler le réseau de stupéfiants installé dans la région à partir de mes dépositions, ainsi remonter la filière, boucler tous les dealers et avec un peu de chance, appréhender le parrain de cette mafia brestoise. Même si j'approuve leur boulot, je ne balancerais personne, qu'ils se démerdent...

La funambule de son fil a chuté, elle qui jonglait avec sa vie, ne méritait pas de finir ainsi, dans les chiotes crasseuses d'un bar sordide. Pauvre gamine que j'aimais, que j'aime et aimerai sans, malheureusement, avoir pu aider. Injustice, je te hais !
L'incomprise a quitté la terre des supplices pour rejoindre ce paradis perdu où vagabonde toute une jeunesse écoeurée par ce soi-disant monde moderne. Je te vengerai ma chérie, tu m'entends, je ferai payer ton crime à cette société démente qui nous nie et nous renie du fait que nous refusons tout bonnement de lui ressembler. Parce que, endoctrinée dans les lois et les réformes, elle suit le chemin tracés depuis des décades par nos aïeux, sans jamais s'en écartés.
Nous avons fait un faux-pas, certes, mais l'idée était bonne de vouloir oser fuir ce peuple d'automates et de clones. Ce mal de vivre, ce manque de je ne sais quoi, qui nous empêche de ressembler à Monsieur Tout le monde, sont des causes certaines à notre déchéance mais l'intolérance, l'indifférence, le sectarisme et l'incompréhension soufflant en mistral autour de nous, en sont les principaux attributs. Alors, la mort seule, nous délivre de cet enfer.





































10









Je marche vers l'inconnu, suivant la petite route déserte au milieu de la nuit, mon baluchon sur l'épaule, les yeux embués de larmes, la gorge enserrée de sanglots. Le piaillement des mouettes m'annonce le rivage à quelques centaines de mètres. Des remords plein la tête, j'emprunte un chemin de terre, le fameux chemin des douaniers longeant les côtes françaises, qui m'emmène inextricablement vers mon destin comme il l'eut fait jadis aux brigands et autres malandrins poursuivit par la Maréchaussée.
Dans mon emportement je trébuche sur une racine dissimulée et insidieuse et m'étale de tout mon long dans la caillasse et la boue injuriant l'univers, la nuit, les hommes. La haine me démange le fond du c½ur. Je hurle à la pleine lune ma tristesse, agenouillé sur le sentier, personne ne peut m'entendre, mes poings fermés frappent le sol, comme seul responsable de mes malheurs. Je tue mon cafard à grands coups d'amertume.

Putain de vie, je te déteste !

Me voilà sur la plage, épuisé. J'ai parcouru je ne sais combien de kilomètres depuis mon départ précipité de Brest. Je regarde l'aube se lever sur cette nappe d'eau immense qui m'attirait tant autrefois puis m'allonge sur le sable fin de cette grève, mes forces m'abandonnent, le vent salé sèche mes larmes et déchire ma peine, je m'assoupis à l'abri d'un rocher.
La berceuse que me chante le clapotis des vagues me rassure, je ne suis plus seul, la mer me protège. Tu vois mon amour, les bonnes fées sont de mon côté, elles ont donné une lourde tâche à l'océan, celle de veiller sur moi. Je sais que tu m'épies de là-haut, j'entends ta voix dans la brise qui m'appelle.
Dans mon empressement, j'ai oublié mon herbe dans notre chambre, dommage, j'aurais pu me sentir encore plus près de toi mon tendre amour, je me contente de mes bonnes vieilles gitanes. Dans les volutes de fumée, je distingue ton visage encore plus rayonnant qu'autrefois. Je t'aime. Une dernière bouffée et le sommeil a raison de mon épuisement. Océan, veille sur mon pauvre corps ou prend moi dans tes lames cruelles au flux de ta marée. Mon amour, réchauffe mon âme.

Les jours et les semaines passent inlassablement, sur toutes les plages de la côte l'on peut voir mes traces de pas que le vent efface lentement. Je couche où bon me semble, grange, hangar, je n'ai plus d'argent. Je survis de quelques petits vols à l'étalage à droite, à gauche, le courage me fait faux bond pour trouver un emploi. Je traîne ma carcasse, un sac d'os errant, à la recherche d'un quelconque espoir, par tous les temps, par tous les vents, par tous les chemins. Mon spectre traîne son boulet dans les landes bretonnes, la bouteille à la main ; après la drogue, l'alcool m'aide à surmonter mes ennuis... Quels ennuis ? Dans mon état, aurais-je encore des ennuis ? Non, envolés tous mes soucis, mes jours me semblent comptés.

A l'abri sous un dolmen, forteresse de la nuit des temps, je regarde tomber la pluie qui ruisselle dans mon refuge de fortune. J'ai froid, j'ai faim, je suis malade. Mes tremblements m'empêchent de dormir. L'orage me bombarde de ses éclairs éblouissants qui me font sursauter dans ma tanière. Tapi en chien de fusil, j'agonise à la salle des tortures de Dame Nature qui m'électrocute de ses électrodes venues du ciel, branchés sur ces cumulo-nimbus électrostatiques. Serait-ce le Jugement du Tout Puissant qui me sonde avant ma mort ? Mais je ne dois pas crever là, je ne le veux pas, pourtant je ne peux me lever, mes jambes paralysées par le froid, la fièvre et l'épuisement, refusent de m'obéir, elles se dérobent sous mon poids.

Avec peine, j'extirpe mon portefeuille de la poche de mon blouson crasseux, trempé, déchiré et je pleure sur ces photos jaunies, délavées de ma gamine. Ma chère enfant, tu ne reverra jamais plus ton père, ne le connaîtra qu'à travers les propos malsains et les mensonges de mes détracteurs. Mon petit bout de chou que j'ai tant envie de serrer dans mes bras, l'enfant d'un amour brisé, je t'aime. Tu es mon autre vie lorsque j'étais encore quelqu'un de respectable et respecté avant de devenir ce chiffonnier, ce sans domicile fixe, ce miséreux qui implore des dieux inexistants pour sauver le peu d'honneur et de dignité qui lui reste.
Et toi ma femme, ma chère et tendre épouse, que penses-tu de moi ? Où t'imagines-tu que je sois ? Si tu savais ! Oh ! Non je ne regrette rien, j'ai ce que je mérite, je ne suis pas à plaindre.

Ma transmutation d'homme clochard effraie le peuple qui ferme les portes de l'entraide et de l'amitié sur mes haillons, ma saleté et ma pudeur écorchée. On fuit mes oripeaux comme je fuis la société.
Mon chien que j'ai lâchement abandonné aux ordres d'un brave paysan, as-tu trouvé le bonheur dans ton nouveau foyer, ou erres-tu désespérément comme ton maître indigne sur les sentes bretonnes ?

Ma « Drogue Douce », comme je t'aime encore malgré ta disparition, je ne le crierai jamais assez fort. Je t'aime ! Je t'aime ! Je t'aime ! Ton absence m'est tellement insupportable. J'embrasse ta photo et ferme les yeux pour revoir ton corps nu, si frêle, si fragile se balancé au son d'une musique mélancolique. Tu flippes encore aux portes du Paradis.

Comme un lapin traqué par des chasseurs, tapi dans son terrier, je me cache des hommes, recroquevillé sur moi-même pour retenir le peu de chaleur que dégage mon souffle fébrile. Des milliers de korrigans (lutins) font la ronde autour de mon tombeau. J'ai peur. Je transpire de fièvre pourtant le froid me transit. Frissonnant, grelottant, engourdi de tous mes membres, je tourbillonne, lâche prise et m'abandonne à la folie d'un onirisme démentiel dû à la température élevée de mon corps.

Ce blockhaus qui m'emprisonne tourne, tourne, tourne de plus en plus vite, comme le manège d'une fête foraine qui ne cesse de pivoter dans le tumulte d'une foule en délire. Ma tête explose sous les assauts du vent qui redouble d'intensité. L'orchestre invisible des damnés joue une sarabande effrénée dans un tintamarre de rires macabres qui m'abrutit. Les flots vont emporter ma prison où je me terre mal en point.

Dehors, une foule de villageois invisibles, brandissent fourches, râteaux, bâtons, ils veulent ma peau, je les entends rugir, invoquer ma mort, hurler mon prénom en de grands cris lugubres. Certains me jettent des pierres, elles se fracassent contre les parois de ma cachette, je suis en sécurité ici, mais pour combien de temps encore ?

- Laissez moi...Laissez moi !

Je me démène pour sortir de mon refuge afin de chasser ces imposteurs. A plat ventre, je rampe comme un serpent, servile à ma déficience morale et physique...Avec peine, parvenant dehors, la pluie dégoulinante sur mon visage tatoué du signe de la torpeur, j'essais de repousser les mauvais esprits qui veulent m'envoyer au Royaume de Satan.

- Partez !...Allez vous-en !...Laissez-moi !

Un fou furieux combattant les éléments déchaînés. Le Don Quichotte du nouveau millénaire, menant bataille contre l'armée invisible des démons de la conscience. J'ouvre les yeux, mes ennemis disparaissent par enchantement, je suis seul sur la plage, la pluie tombe drue encore, mais l'orage semble s'éloigner.

- Flibustiers, montrez-vous !...Bande de lâches...Salauds !

Tel un enfant coléreux allongé sur la grève détrempé, je frappe des mains et des pieds le sable qui semble m'enliser, fuyant ce piège en me traînant pour retrouver mon abri, dans la nuit je distingue mal son ombre, tout devient flou autour de moi, mes yeux se voilent d'un liquide aqueux et salé, je ne vois plus rien, aveuglé, égaré dans un labyrinthe, bousculé par des forces surnaturelles. Je renonce, épuisé, malade, ne pouvant faire un pas de plus, ma vigueur m'abandonne. Vous avez gagné, je me rends.

Le vertige : un précipice, un tunnel sans fin qui ne conduit nulle part. Une sirène hurlante me perce soudain les tympans. Je ne bouge plus, ma respiration haletante s'accentue pourtant le temps me semble arrêté. J'entrevois encore des formes spectrales tout autour de moi, toutes blanches dans ma nuit noire, les anges de la mort viennent sans doute me chercher. Des lumières bleues étourdissantes valses à la lisière de ce gouffre du néant qui m'attire inexorablement et des visages, de nombreux visages dont les traits s'évaporent à mon regard...Puis plus rien.

Je comprendrai plus tard...


























11









Mes yeux s'entrouvrent difficilement, encollés d'avoir trop dormi. Il fait jour. Où suis-je ?
Un étrange silence me surprend et me déconcerte. Quatre murs tapissés de papiers peints aux tons pastel, reposant à l'oeil, m'environnent. Les stores, entrouverts à la fenêtre, laissent pénétrer quelques timides rayons de soleil me léchant agréablement le visage, cependant une migraine m'importune. Mon corps nu, recouvert d'un drap blanc s'ankylose. J'essaie de me redresser sur l'oreiller mais des liens m'en empêchent. Je suis ficelé, prisonnier du lit et les lanières m'enserrant les poignets me font atrocement souffrir sous mes soubresauts désordonnés, tentatives désespérées à les arracher, une perfusion sort de la veine de mon avant bras droit, celle déjà meurtrie par les intraveineuses d'hier. Un flacon quelconque suspendu sur son support s'y écoule goutte à goutte. Je m'affole et je vocifère, mon calvaire n'est donc pas terminé, c'est ça la mort ? Pourquoi, mais pourquoi ?

Soudain la porte s'ouvre, une jeune femme vêtue de blanc entre dans la pièce une seringue à la main, sans s'alarmer outre mesure de mon agitation et imperméable à mes doléances, elle me pique d'un geste énergique et précis

- Détachez-moi, je vous en prie...Ne me piquez plus, j'ai laissé tomber cette putain de drogue, pourquoi me replonger dans ce monde que je fuis ? Qui êtes-vous ?... Où suis-je ?

La piqûre de tranquillisant me calme instantanément et la douce infirmière, baissant le store, m'explique enfin, d'une voix suave et rassurante, ma présence en ces lieux.

Il y a trois jours, deux enfants me trouvèrent inanimé sur la plage à deux pas d'un vieux blockhaus, mes vêtements en lambeaux, trempés. La police fut alertée, une ambulance m'emmena dans cet hôpital de Vannes avec plus de 41 ° de température, dans un semi coma.

Je dors depuis trois jours dans cette chambre d'hôpital sans m'en apercevoir, assommé de fièvre et de médicaments neuroleptiques.
Je comprends mieux maintenant mes dernières visions de la plage avant de sombrer dans l'inconscience, les sirènes, les visages, les silhouettes blanches, les lumières bleues n'étaient point des hallucinations post-mortem, je suis toujours vivant...

Le médecin doit passer tout à l'heure, l'infirmière me conseille de dormir, de me détendre afin d'accélérer mon rétablissement. Elle me libère de mes liens qui me faisaient tant souffrir en s'excusant de cette immobilisation forcée, mais depuis mon arrivée, je ne cesse de m'agiter dans un delirium tremens profond, arrachant ma perfusion au risque de me blesser, prononçant des paroles incohérentes avec une phrase revenant sans cesse dans mes propos sans queue ni tête : « Ma drogue douce », parait-il. Une phrase incohérente à ses yeux mais pour moi tant de souvenirs...Ma sinistre vérité.

Ma première visite est celle de la police. Deux inspecteurs en civil sont là, devant moi essayant d'extirper des renseignements dans mes réponses à leurs questions.

- Tu te piques toujours ?

- .../...

- Crack, amphétamine ?

- Laissez-moi.

- Parle petit con ! Tu sais qu'une gamine de vingt ans est morte, il y a quelques semaines par ta faute...Brest, cela ne te dit rien ?

- Corinne...Ma drogue douce...Mon amour.

- Qui sont tes fournisseurs ? Donne nous leurs noms et nous te laisserons tranquille, nous pouvons t'aider à décrocher complètement, il suffit de nous balancer tes putains de dealers.

- Je ne sais pas...je suis fatigué...Il faut que je dorme.

- Ecoute mon gars, tu peux plonger pour dix ans, détention et abus de stupéfiants, débauche et mort d'overdose d'une jeune fille, deal etc....

- Je n'ai pas touché un seul gramme de shit depuis mon départ de Brest et n'ai rien sur moi.

- Je le sais bien, mais nous sommes flics et tu n'es qu'un camé. Crois-tu que les juges te feront une fleur ? Pas questions ! La Justice est avec les plus forts, tu devrais le savoir et les plus fort, qui sont-ils à ton avis ? Alors un petit effort, fait travailler tes méninges, qui vous a revendu cette merde ? Un nom et je te promets mon aide pour t'en sortir...

- Mais je ne sais pas, je n'en sais rien...

- Sais-tu qu'à Paris il y a un gosse qui t'attend ?

- Comment le savez-vous ?

- Nous avons étudié ton pedigree, tu n'as aucune chance de t'en sortir sans notre aide...Je ne souhaiterais en aucune façon être à ta place...

- Moi non plus, je suis un traîne-lattes d'accord, mais je suis honnête moi monsieur.

- Arrête tes conneries maintenant, parle...

- Je n'ai rien à dire.

- Ok ! Tu vois ce sachet...C'est du LSD, nous l'avons trouvé dans tes poches...

- C'est faux ! Vous n'avez pas le droit...

- Des noms.

- Non, je ne dirais rien...Foutez moi le camp, bande de salaud...Laissez-moi...

Mes cris ont du être audible de tout l'hôpital, la porte s'ouvre soudain, le docteur apparaît comme le messie dans l'encadrement.

- Messieurs sortez, vous êtes dans un hôpital et ici c'est moi qui commande, vos interrogatoires faîtes-les à la brigade, mon patient a besoin de sommeil alors la porte est là...Merci !

- Nous partons mais toi mon gars nous ne te lâcherons pas si vite. Notre enquête durera le temps qu'il faudra, mais tu parleras...

Je ne réponds rien aux sarcasmes menaçants de l'inspecteur de la brigade des stups pour ne pas envenimer ma situation, ô combien délicate.

- Vous à présent, vous dormez, m'ordonne le médecin.

- Merci docteur.

Celui-ci referme la porte, me laissant seul avec une idée en tête. Les flics ont retrouvé ma trace, je dois fuir leur piège, et au plus vite, ma liberté en dépend, mais je ne peux partir à poil ! Il me faut des vêtements. L'infirmière de service me paraît charmante, très jolie aussi, mes raisons suffiront-elles à sa compréhension, je lui promets de ne pas m'éloigner du jardin mais l'air iodé de l'extérieur ne peut me faire que du bien.
Des promesses, on m'en a fait tant et tant que je n'y crois plus, alors pourquoi les tenir ?
Après mes deux jours de repos forcé afin de faire tomber ma température et récupérer un peu de force en m'alimentant sainement, je trouve un matin sur la chaise jouxtant mon lit, des vêtements propres, quasi neufs, bien repassés, amidonnés et mon bon vieux blouson, témoin de tant de drames. Merci belle infirmière de ce geste de bonté et digne de votre confiance, confiance que je vais, hélas, trahir non pas par complaisance mais par nécessité, il en va de mon avenir.

Demain sera le grand jour pour m'enfuir, en espérant que les flics ne m'ont pas mis sous surveillance. La journée me paraît longue, je flâne dans le jardin ensoleillé, une légère brise venue du large me fait frissonner, la chair de poule m'envahit, faut dire que je n'ai pas encore recouvrer toute mon énergie, je rentre dans le hall de l'hôpital prendre un café au distributeur et remonte dans ma chambre après avoir emprunté du papier et un stylo au bureau des infirmières.

En ses instants de solitude, assis sur mon lit devant ma feuille blanche, je cherche à graver à jamais, par des mots rimés, mon aversion et mon désaccord en vers cette jungle d'homos sapiens érudits et vaniteux, responsable de ma déchéance. Des phrases qui bouillonnent dans ma tête jusqu'à la pointe de ma plume et s'inscrivent en cascade sur le papier. Des propos qui résument en quelques vers mon existence tourmentée...Le mal être, la drogue, l'alcool, le désespoir et la délivrance que j'envisage puissamment...


DEPRIME




J'ai rendez-vous avec l'ennui
Dans l'impasse des mauvais jours,
Là-bas l'horloge des soucis
Sonne l'heure d'un prochain malheur.

Dans ce quartier des emmerdes
J'y vais bien trop souvent
Là-bas pousse la mauvaise herbe,
J'en cueille pour me construire de bons moments.

Au péril de ma vie
Je couche avec l'angoisse
Qui envahit mon c½ur trop petit
Pour supporter d'autres coups qui lassent.

Je pardonne mes nuits d'insomnie
Qui me tracassent sans cesse,
Je sens qu'au fond de ma folie
Mon corps lance un dernier SOS.

J'ai le moral en peine,
Mon compteur est à zéro.
Au pays du cafard règne
Mon spectre, tel l'idiot...

...Du village de la déprime
Jouant sa vie au casino du mal
Y gagnant des parties sublimes,
Le sort me sera fatal !










Le lendemain matin, neuf heures, c'est l'heure des visites, je profite de cette effervescence matinale pour peaufiner mon évasion. Je ne me suis jamais senti aussi bien qu'en cette journée d'octobre.

Je franchis la porte de ma geôle, il n'y a personne dans le couloir, ni infirmières, ni médecin et surtout pas de policiers, allons-y !
Je laisse derrière moi cette chambre numéro 223, l'ascenseur est là qui semble m'attendre à l'étage, la chance me sourit.
Dans le jardin ensoleillé, je respire à pleins poumons un grand bol d'air pur qui m'étourdit un peu ; je m'enivre de cet air marin au goût salé glissant sur ma peau marbrée par la fraîcheur de l'automne. Un vol de mouette m'offre la liberté au-delà des hautes grilles.

Des malades en robe de chambre se promènent dans les allées du parc en compagnie de leurs proches, certains d'entre eux sont munis de leur perfusion, de leur masque à oxygène où que sais-je encore. Pauvres gens, pauvre civilisation mutilée perdue dans l'enceinte de cette usine à réparer les mourants. Je n'appartiens pas à ceux-là, non ! Je le refuse. Je préfère me comparer au cheval blessé que l'on abat sans soigner. Etre mais ne pas paraître. Vivre mais ne pas survivre.

La liberté m'appelle et me donne des ailes, elle m'exhorte d'agir vite avant que l'on s'aperçoive de ma disparition. Je cours dans les rues de la ville, cours sans me retourner, sans m'arrêter, vers l'horizon de mes jours à venir avec une idée en tête, repartir à zéro. Je me sauve de mon passé dans l'espoir de trouver en demain l'épanouissement du bonheur que je cherche depuis ma création, en vain...

















12









Le cycle infernal de mon existence continu son immuable parcours sur le chemin de croix tracé de ma destinée. Mon train de vie vient de quitter une gare, le convoi s'ébranle lentement sur ses rails, prenant de la vitesse jusqu'au prochain arrêt, avec un flot de nouveaux voyageurs et leurs bagages de bien et de mal, de joie et de tristesse. Mais le terminus approche, je le sais, je le sens...

Je marche sur le grand boulevard au centre de Vannes après ma nuit frisquette passée dans un square du centre ville. J'erre, ne sachant plus très bien où aller. D'instinct je me dirige sur la jetée du port. Deux jeunes gens, les cheveux longs, en sandales malgré la fraîcheur de l'automne, la mine patibulaire, aussi désaxé que moi me semble t-il, jouent sur une guitare, un tambour et une bombarde de fortune, de vieux airs bretons devant un groupe de touristes en visite dans le golfe du Morbihan. Je fredonne les quelques refrains de ces chants que je connais de toujours, étant donné mon amour fervent pour ce beau pays, pour sa langue et sa culture depuis ma prime enfance. L'un des deux jeunes gens, Loïc, me remarque et me laisse une place à ses côtés, ainsi se forme notre trio. De refrain en refrain tout le répertoire de notre groupe idole « Tri Yann » y passe. Le peu de badauds qui s'attroupent autour de nous nous jettent quelques euros dans une gamelle mise à leur disposition sans trop s'attarder non plus sur notre orchestre improvisé. Après le port, nous nous produisons de bar en bar, chantant toujours les mêmes ritournelles. Notre petit pécule de la journée nous offre un repas digne de ce nom, une entrée, le plat du jour et un dessert arrosé d'une bouteille de vin rouge puis de plusieurs verres de chouchen en guise de digestif.

Je sympathise très vite avec mes deux compagnons d'infortune et décide, après leur oppressante demande, de rester avec eux et vivre de la manche le temps que cela durera car je sais à présent que chaque bonne chose a une fin. Ils m'invitent à partager leur demeure, une vieille bicoque en ruine, abandonnée depuis pas mal de temps, vue les mauvaises herbes qui s'amoncellent tout autour, vouée à la destruction dans un chantier interdit au public à la sortie de Vannes. De drogué, je passe squatter...
Notre petit business, loin des strass du Show-business, tourne plus ou moins rond, on ne devient pas millionnaire en mendiant, l'aumône nous fait tout juste survivre ; ils nous arrive, certain soir, de rentrer bredouille au squatte, le ventre vide et le morale à zéro. Faut dire aussi que le pays entre en léthargie en cette période de l'année, les touristes se font de plus en plus rares en semaine et les terrasses des cafés ont pris leur allure hivernale. La Bretagne est en hibernation et nous autres, vagabonds, sommes à la diète forcée, nous dansons devant le buffet.
Mais un jour, ô bonheur ! Un bon aubergiste nous propose d'animer quelques soirées pour l'honnête somme de cinquante euros chacun avec une avance de trois cent euros pour nous acheter des vêtements présentables et nous louer une chambre à proximité de l'auberge. Nos repas du soir nous sont offerts amicalement par notre nouveau patron à chaque représentation. Que demander de plus, un travail rémunéré correctement sans être déclaré, une chambre à bon marché. Adieu guenilles et ruines. Jusqu'à fin janvier, nous ferons notre possible pour assumer notre tâche en y mettant le meilleur de nous-même, après, selon l'humeur de l'aubergiste, ce sera la porte ou trois mois de plus. L'idéal serait de tenir jusqu'en juin où la population estivale augmente considérablement les chiffres d'affaire des commerçants vannetais et par déduction remplira notre escarcelle. Mais le destin en décidera autrement...

Les premières soirées sont concluantes, les clients de l'auberge, assez chics, sont ravis de l'animation musicale donnée lors du repas. J'écris de nouveaux textes en compagnie d'Erwan, le tambourinaire et joueur de bombarde tandis que Loïc le guitariste du groupe compose les mélodies tirées du folk breton et tous les soirs notre public inaugure de ses applaudissements un ou plusieurs titres inédits.

Sans nous monter le bourrichon de ce modeste succès, ni chercher la gloire à tout prix, nous attendons tout de même notre heure avec impatience, un producteur, un impresario où bien même un sbire du gotha passera bien dans la ville un jour ou l'autre ? Nous l'espérons avec néanmoins une certaine retenue...L'espoir fait vivre n'est-ce pas ?

Si seulement ce satané Erwan s'était tenu tranquille...








Très tôt un matin, après notre concert, nous étions couchés lorsque l'on tambourina vivement à la porte de notre chambre, la police nous surprit dans notre sommeil, nous eûmes quelques secondes pour nous vêtir en hâte et menottes aux poignets l'armada policière nous mena sans ménagement au commissariat.

Finis la gloire, le vedettariat ! Pourquoi Erwan m'as-tu fait ça ? J'aurais tellement voulu épater et me venger de tous ceux qui m'ont enterré vivant dans les catacombes de la déroute. Cet aubergiste nous a recueillis, offert une chance pour nous sortir de ce bourbier où nous perdions pieds, tu n'as pas su la saisir, ta descendance de délinquant juvénile t'a dépassée, pour tout remerciement, tu lui fauches la recette de la soirée, sans rien nous dire. Au comble de ta connerie, nous sortons tous les trois de notre chambre, emmenottés et encadrés par quatre gardiens de la paix, comme de vulgaires criminels.

Arrivés au commissariat, un inspecteur de la Police Judiciaire nous ordonne de nous asseoir dans la cage, chacun dans un coin surveillé par un homme en arme. Plusieurs inspecteurs en civil et des agents en tenue pénètrent dans le hall, certains prennent leur service, d'autres rentrent de patrouille nocturne, les yeux gonflés et larmoyant de fatigue, je reconnais parmi tous ces policiers celui de l'hôpital ainsi que son acolyte. En m'apercevant, il a une brève discussion avec son collègue : « Celui-là, je m'en charge ! » Crois-je comprendre alors qu'il me dévisage sournoisement.

De bureau en bureau, d'interrogatoire en interrogatoire, d'inspecteur en inspecteur, je me retrouve dénudé de mes vêtements dans un petit local pour la fouille traditionnelle précédent la garde à vue.

- C'est bon rhabille-toi ! Me lance l'un des geôliers.

Chose dite, chose faite. Empoigné par un flic, je traverse un long couloir sombre, puis descends dans les sous sols par un escalier de fer menant aux entrailles de l'hôtel de police, au gouffre de l'oubli, les cachots.

- Combien de temps me garderez-vous enfermé ? Dis-je au maton.

- Je ne sais pas, me répond celui-ci, le juge en décidera.

Poussé sans égard dans une petite pièce obscure, minuscule, d'une odeur nauséabonde ; enfermé à double tour dans ce cagibi meublé d'un bloc de béton en guise de lit ; déplumé de mes bagues, boucles d'oreilles, chaîne, montre, ceinture, lacets, comme un ignoble criminel ; le temps soudain me semble arrêté. Seul entre ces quatre murs gris, sales, abandonné des hommes et de ma liberté, j'attends. « Le juge en décidera », quel injustice ! La liberté d'un homme, innocent de surcroît, ne dépend que d'un juge. Je hais leur justice, je hais les hommes, je hais ma vie.

L'attente est longue, très longue, trop longue. Dans ce silence lugubre et pesant, j'entends un bruit de clef, peut-être vais-je enfin sortir de ma prison ? Fausse alerte, un flic ouvre, cellule après cellule, les petits judas sur les portes blindées pour s'assurer de la bonne santé des prisonniers, mes deux compagnons en l'occurrence. Son pas s'éloigne et je replonge dans mon cauchemar, ma solitude et mon désarroi. J'essaie de dormir pour passer le temps, mais cette odeur d'urine, ce froid polaire et ce lit de pierre m'en empêchent. Les secondes s'écoulent interminablement. Comme un joint de haschisch me ferait du bien, mais ces salauds m'ont tout confisqué, même mes cigarettes et pas question d'en demander une seule au gardien, cette statue au bout du couloir, froid comme du marbre, exécute les ordres de sa hiérarchie comme un corniaud bête et discipliné.

Je n'ai pas encore rencontré mon cher inspecteur croisé à l'hôpital, mais cela ne saurait tarder. Le pauvre homme doit récupérer sa nuit de permanence à moins qu'il m'ait oublié mais cela tiendrait du miracle, décidé comme il l'était l'autre jour à notre première entrevue et du fait de son air jubilatoire en m'apercevant tout à l'heure menotté dans ses locaux, je suis certain d'avoir de ses nouvelles dans peu de temps. Quand on parle du chat, on en voit la queue, la porte de mon cachot s'ouvre, la silhouette du gardien apparaît dans l'encadrement en contre jour. Il me passe les menottes :

- Suis-moi, m'ordonne t-il.

- Où ça ?

- Quelqu'un veut te voir, une petite connaissance paraît-il.

- Qui ça ?

- Un inspecteur de la Stups, il souhaiterait te poser quelques questions.

- Je pensais justement à lui.

- Ecoute, un bon conseil, ne joue pas au plus fin avec lui, c'est une peau de vache, il obtient tout ce qu'il désire, même des aveux créés de toutes pièces.

- Merci de votre recommandation.
- Répond à ses questions sans faire le mariole ni chercher à couvrir un copain si tu tiens à ta petite gueule.

- Il est si pourri que ça ?

- Joue au con et tu verras...Voilà son bureau.

Mon gardien toque à la porte, une voix à l'intérieur de la pièce répond d'entrer, une voix assez calme mais néanmoins autoritaire. Nous pénétrons dans ce petit réduit d'une crasse incroyable. La poubelle pleine de paperasses déborde sur le sol. L'inspecteur, caché derrière une pile de dossiers, le nez dans sa machine à écrire, les doigts noirs d'encre, grogne des injures en vers celle-ci. A mon avis cet homme n'est pas bureaucrate pour deux sous, il se préfère sans doute dans la rue a affronter la délinquance à la base plutôt qu'être enfermé dans ce capharnaüm derrières ses tonnes de rapports à rédiger, éparpillés pêle-mêle sur la table, malheureusement pour lui, le travail administratif fait suite aux opérations sur le terrain et le Ministère de l'Intérieur a omit de lui envoyer une secrétaire particulière ni même un ordinateur en remplacement de sa vieille machine.

- Laissez-nous, dit-il au gardien. Toi, assieds-toi.

Je m'exécute. Il tripatouille encore quelques instants sa machine à écrire récalcitrante sans me lorgner. Je rigole dans mon plastron de penser que cet inspecteur, soi-disant invulnérable au yeux de ses collègue, se fasse berner par un engin mécanique osant lui résister. Soudain il lève la tête comme s'il venait de se souvenir de ma présence, il repousse expéditivement sa machine à écrire sur le côté, s'essuie les mains sur quelques feuilles de papier qu'il chiffonne et jette au hasard dans sa corbeille débordante.

- A nous deux, me dit-il, je suis heureux de te revoir en pleine forme, mon garçon, malgré ton départ précipité de l'hôpital.

Je ne réponds rien à cette boutade, bien au contraire, je me tasse sur ma chaise comme un gamin honteux surpris de sa maladresse par un tiers. Je suis certain d'avoir été l'objet d'une étroite surveillance policière depuis ma fuite de l'hôpital.

- Alors, as-tu quelque chose à m'avouer ?

- A quel sujet ?

- Commençons par ce qui nous intéresse aujourd'hui...

- C'est-à-dire ?

- Tu as la mémoire courte, veux-tu que je te la rafraîchisse à ma manière ?...La caisse du restaurant, cela ne te dit rien ?

- Je ne suis pas dans le coup, c'est Erwan qui l'a fauchée et je n'étais pas au courant de son forfait avant d'être emmené ici, manu militari, encadré par quatre poulets comme l'ennemi public numéro un, Mesrine en second !

- Sache pour ta gouverne que Mesrine a débuté sa carrière de truand comme toi, regarde où il en est maintenant...

- Vous l'avez assassiné.

- Dame oui ! C'est ce que tu penses...Bien, sur le restaurant, c'est tout ce que tu as à me dire ?

- Oui.

- Très bien...Voyons, et sur Brest ?

A entendre le nom de cette ville, un long frisson me parcourt le dos, mon sang se glace dans mes veines et je m'immerge volontairement dans un mutisme irritant pour mon interlocuteur, refusant de me ressasser cette période trop lourde à supporter.

- La tête dure ! J'ai de la patience mon garçon, mais elle a des limites, alors parle-moi un peu de Corinne, la jeune droguée que l'on a retrouvée morte dans les chiotes d'un bar...

Le salaud, il me parle de Corinne, ravivant ma douleur de sa disparition, il essaie de m'avoir par les sentiments, par ces souvenirs récents que je me force à oublier. Je ne tomberai pas dans le panneau, plutôt crever que de dénoncer mes anciennes relations brestoises qui, malgré tout, sont, ci ce n'est responsable, au moins complice de la mort de mon amour pour lui avoir vendu de la merde.

- Il paraît qu'elle se prostituait pour payer sa came, faisait la pute si tu préfères ? Me lance arrogant cet enfoiré d'inspecteur.

- Non ! Vous n'avez pas le droit...Corinne n'a jamais couché pour avoir ses doses.

- Ce n'est pas la version de mes collègues de Brest, d'après les témoignages de plusieurs de leurs indics, nombreux l'on vue rôder avec des inconnus autour d'hôtels de passes, si tu n'appelle pas cela vendre son cul, qu'est-ce que c'est ?

- C'est faux ! Archi-faux ! Vous voulez me mettre vos conneries en tête pour me faire parler...

- Elle ne travaillait plus, sa mère ne lui donnait pas d'argent de poche, où et comment avait-elle sa came ? Des âmes généreuses lui offrait, comme ça, gratuitement ?...Non, ta chère petite chérie n'était qu'une salope qui aurait vendu père et mère pour quelques grammes de poudre.

- Assez ! Vous n'avez donc pas de c½ur ? Vous ne pouvez pas vous empêcher de la salir encore plus maintenant qu'elle est morte...Oubliez-là, merde, la came c'est moi qui...

- Continue, je t'écoute ?

- Non, je ne sais pas.

- C'est toi qui ?...Qui lui refourguais la drogue n'est-ce pas ?

- .../...

- Répond, c'est toi qui la fournissait ?

- Dites moi que ce n'est pas vrai, Corinne ne m'a jamais trompé avec des inconnus depuis notre rencontre...

- Donnes-moi des noms où je te flanque sa mort sur le dos...Cette gamine est morte par ta faute, tu l'as fait crever d'une overdose en lui donnant des saloperies...

- C'est faux, je lui disais d'arrêter, je la priais pour qu'elle décroche comme moi, sa pauvre mère et son petit frère en sont témoins mais Corinne n'a jamais voulu m'écouter...Le dernier jour elle est partie seule en ville...Je ne sais pas qui lui a vendu cette merde, mais elle est morte parce qu'elle voulait mourir...J'en ai marre de vos questions...Je ne suis pas un assassin, j'aimais trop cette fille pour lui vouloir du mal.

- Tu dois bien connaître ses relations ?

- Sans savoir leurs noms, ces mecs là sont assez intelligents pour ne pas dévoiler leur véritable identité...

- Tu reconnaîtrais leurs visages ?

- Non, non et non !

Cet enfoiré de flic véreux se lève d'un bond, fait le tour de sa chaise, m'empoigne par le col sans que je puisse l'évité, figé par la surprise, puis me projette violemment contre le mur et tombe au sol. Sa cruauté ne se termine pas ainsi, avec peine je me relève, d'un coup de pied dans les côtes, que je ne peux esquiver, il me renvoie furieusement au tapis m'explosant l'arcade sourcilière et me fendant la lèvre inférieure en heurtant le coin de la table, faisant valser ses dossiers et sursauter sa machine à écrire, un brutal coup de poing sur la nuque m'écrase à terre, complètement sonné. Cette bête, avec furie me soulève du sol et me rassied sur la chaise.

- Parle à présent, ceci n'est qu'un petit échantillon de ma façon d'interroger les fortes têtes de ton espèce et tu peux hurler, personne n'entrera dans cette pièce sans mon autorisation.

- Profitez-en...Un jour où l'autre, une forte tête de mon espèce vous crèvera...

- Ne joue pas les gros bras mon gars, d'autres petits cons m'ont menacé avant toi, ils pourrissent en prison d'autant plus que nous avons une plainte contre toi...Une plainte venant de la banlieue parisienne, d'une certaine madame M.

- C'est ma femme !

- Tiens donc, tu retrouves tes esprits ? Abandon du foyer familial, une petite fille de quatre ans qui attend son père depuis deux ans...Deux années a devoir la pension alimentaire que tu as lâchement oublié.

- J'envoyais des mandats !

- Aucune trace...
- Salaud ! Tu n'es qu'un pourri de flic gâteux...

- Pas d'insultes...Tout ce que tu dis dans cette pièce se retournera forcément contre toi, en aucun cas tu n'es crédible pour ta défense.

- Un jour j'aurais ta peau, je te le promets.

- Tout de suite mon gars, montre moi ce que tu as dans la culotte, nous sommes tous les deux, allez viens, je t'attends...

Le flic se lève brusquement, s'écarte du bureau en brandissant ses deux poings comme un boxeur dans un ring. Je ne bouge pas, non par crainte, mais une petite voix intérieure m'ordonne de ne pas me lever, de ne pas relever cet affront, la voix de la sagesse sans doute ? Pourtant comme je désire l'étrangler avec ces menottes qui me déchirent la peau des poignets, comme je brûle de le crever, de le voir implorer ma pitié, à genoux devant moi.
Cet ostrogoth voit bien mon indifférence à ses provocations, en aucune façon terrifié devant ses menaces, mon rictus de désinvolture le rend plus furieux encore. Il renverse ma chaise et me fait valdinguer la tête la première dans la corbeille à papiers. Comme un forcené en crise de démence, ce sadique de la violence policière m'assène avec fureur des coups de pieds dans les reins, les côtes, l'estomac. Ce sado jouit de ma punition. Il bande de me voir soumis à sa brutalité gratuite, à sa bestialité indigne d'un fonctionnaire, de plus officier de police. Plus je me tords de douleur, plus les coups de ce maniaque redoublent d'intensité.
Quelle héroïque fierté pour un représentant de cette sacro-sainte Loi. Frapper un homme à terre, les poignets menottés, gloire à toi ô Justice sans vertu ni honneur !

Soudain le téléphone sonne, mon calvaire se termine enfin.

- Gardien ! Hèle mon bourreau.

Le brigadier de permanence entre dans la pièce et m'aide à me relever.

- Ramenez-le à sa cellule...Et toi mon garçon, pas un mot sur notre petit entretien, ok ! Pour les marques sur ta petite gueule, tu es tombé dans l'escalier par exemple.

Sans répondre à mon tortionnaire, j'emboîte le pas à mon gardien et sort groggy du bureau.
Comme un automate je traverse les longs corridors, descends les escaliers sans un mot, m'épongeant le sang suintant de mes plaies au visage avec un mouchoir en papier offert pour la circonstance. Arrivé dans ma cellule, démenotté, je m'allonge en chien de fusil sur le bloc de pierre et éclate en sanglot, mes nerfs jusqu'ici tendus viennent de se relaxer.

Durant une bonne heure, je reste prostré ainsi, la tête entre les bras en songeant à la vengeance que je pourrais infliger à ce représentant de l'Ordre, ce gardien de la Paix, indigne de ce titre, puis je m'assoupis enfin...Oh ! Pas très longtemps, au moindre pas dans le couloir, au moindre cliquetis de clefs, je me réveille en sursaut, espérant ma libération.

































13









Le temps passe religieusement, mais privé de montre et de fenêtre à ma cellule, je ne peux deviner l'heure, il doit être assez tard cependant. Revoilà le maton qui fait sa ronde. Cette fois-ci, il ouvre la porte de mon cachot.

- Viens.

- Où allons-nous ?

- Suis-moi.

- Vous avez l'heure ?

- 21 heures 45.

Près de douze heures déjà enfermé dans les dédales du commissariat, dans ce trou à rat où pullulent les hommes en bleu insoucieux à mon innocence. Nous arrivons dans le hall, où je retrouve, pour la première fois de la journée, mes deux compagnons de misère, enfermés dans la grande cage grillagée dans un coin de la salle. Je les y rejoins menotté.

- Content Erwan, qu'en penses-tu ? Dis-je à voix basse à mon acolyte tout penaud.

Celui-ci ne me répond pas, se contentent de baisser la tête et d'éviter mon regard soutenu.

- Ils t'ont frappé ? Me demande Loïc en voyant mes ecchymoses sur le visage.

- Oui, l'inspecteur, une vieille connaissance...Sais-tu ce qu'ils vont faire de nous ?

- Non.
- Je crois qu'ils ont parlé du dépôt de Rennes, balbutie Erwan sans relevé la tête, nous allons croupir là-bas.

- Au dépôt ?

- Ouais, nous attendons le fourgon.

En effet, vers les onze heures du soir, un fourgon cellulaire pénètre dans l'enceinte de l'hôtel de police tandis que nous faisons l'inventaire de nos effets personnels qu'un policier emballe soigneusement dans des sacs en papiers hermétiquement fermé, marqué de nos noms et prénoms puis nous montons un par un, deux jeunes inconnus aux crâne rasé, mes deux compagnons et moi, menottes aux poignets, dans le bus bleu marine aux vitres grillagées. Il y fait noir, les cellules intérieures y sont minuscules, juste de quoi se recroquevillé sur un banc de bois, séparés les uns des autres par des cloisons métalliques.

Nous roulons, filons dans la nuit, sans bien connaître notre destination, sans rien dire, sans même clamer notre innocence. Un filet de lumière pénètre sous la porte de la cabine du camion, c'est tout ce qui me relie désormais à la liberté.

Au dépôt de Rennes, nous revoilà, nous cinq, dans un long corridor, debout devant une porte, adossés au mur, surveillés par nos gardiens, abattus, silencieux, soumis, à attendre que l'on nous appelle. A mon nom, j'entre dans une petite pièce meublée d'une table et d'une chaise unique. Deux matons, les mains gantées de gants de caoutchouc sont debout les bras croisés. Un flic me libère de mes menottes.

- A poil ! M'ordonne t-il.

A croire que l'exhibition des détenus est monnaie courante en ces lieux de perversités, j'exécute l'ordre sans broncher, la nudité par elle même ne m'a jamais déranger pourvu qu'elle ne soit pas obscène ni souillée par de libidineux esprits. Nu comme un ver, courbé en avant, m'efforçant vainement de toucher mes orteils de mes deux mains par manque de souplesse, le postérieur bien offert au regard des flics, l'un d'eux écarte l'endroit le plus intime de ma personne de peur que je ne cache un quelconque objet acéré, telle une lame à rasoir où autre poison pouvant m'être fatal. Le suicide d'un prévenu est mal perçu, durant sa garde à vue, par l'autorité judiciaire et les médias se ferait un plaisir a relater l'affaire au grand dam de l'armada policière d'où toute cette sécurité affligeante et déshonorante. Tandis que ma fouille au corps à corps se poursuit par l'inspection des cheveux, de la bouche, des oreilles, l'autre maton scrute méticuleusement mes vêtements, du caleçon aux chaussures, s'attardant sur toutes les coutures et replis de mon vieux blouson, sur les poches de mon jeans, sur les semelles de mes godillots déjà dépourvues de leurs lacets.

Je me rhabille aussi sec leur exploration finie. Empoigné par le gardien, je m'en retourne dans ce labyrinthe de couloirs, d'escaliers, de portes fermées à clef jusqu'aux catacombes de la maison d'arrêt.

- Enlève tes godasses, met-les devant la porte, ton cachot est là...Et tiens toi tranquille.

Exécution rapide. Me revoilà enfermé à triple tour dans un trou à rat de deux mètres sur deux, grand maximum, avec les chiotes à la turque suintant une odeur d'urine et d'excrément. Je m'allonge sur le bloc de béton sans couverture, la nuit sera longue. J'essuie le sang séché de ma lèvre et de mon arcade sourcilière tuméfiées avec la manche de mon pull en contemplant les quatre murs couverts de graffitis du sol au plafond.

Je suis le énième prisonnier à m'endormir dans ce cachot avec les yeux remplis de haine en vers cette justice, une hostilité qu'il me tarde à graver à mon tour sur ce mur crasseux à l'aide du zip arraché en hâte à la fermeture éclaire de mon blouson. Tous ces noms, ces dessins obscènes, ces dates, ces injures taillés dans la pierre me font vaciller dans un demi-sommeil rompu à plusieurs reprises par les cris des autres détenus, par les chuchotements des matons durant leur ronde, par ces frissons qui me parcourent le corps entier, mais surtout par ces douleurs dans les reins et les côtes dues aux coups de mon tortionnaire.
La nuit est interminable. Comme je voudrais mourir, m'endormir et ne plus me réveiller dans ce monde absurde.

Je dors depuis je ne sais combien de temps lorsque la porte s'ouvre soudain, me réveillant en sursaut.

- As-tu soif ? Me propose l'un des deux matons.

- Un peu.

- Sors sans geste brusque, prend le verre et serre toi dans le seau d'eau.

Immonde. Ignoble. Crasseux. Dégueulasse. Inconcevable. Il n'y a pas d'autre mot pour désigner cette prison. Je bois mon verre d'eau avec dégoût, un verre qui a servi, qui sert et qui servira aux autres prisonniers et retourne dans ma cellule, indigné.

- Tiens voilà ta bouffe pour la journée.

- A quelle heure verrai-je chez le juge ?

- Quand il voudra voir ta gueule, silence maintenant.

La porte se referme sur mon inquiétude. Voyons le menu de la journée, un quignon de pain aussi mou que du chewing-gum, deux parts de fromage fondu enveloppées dans leur papier d'aluminium, une pomme et deux petits beurre, je ne demandais pas un dîner aux chandelles chez Maxim's mais là, c'est trop exagéré et mon repas fini dans les chiotes sans même y avoir goûté. Je préfère crever de faim que de manger cette merde puis je me rallonge sur la table de tortures qui me sert de lit et j'attends.

Dans les moments d'angoisse, les secondes deviennent des minutes, les minutes des heures, les heures des jours. Je n'ai plus la notion du temps. Pourquoi suis-je ici ? Ils le savent très bien que je ne suis pas dans le coup, Erwan a passé des aveux complets, alors pourquoi ? La seule raison valable que j'imagine à me rendre malade, c'est que ma gueule ne leur revient pas. Pensez-vous, un ex junkie, un paumé, un salaud, quelle proie facile pour ces charognards, surtout cet inspecteur. Je revois ses yeux noirs et froids, son regard impitoyable me fixant à l'hôpital. Je ressens ses coups sur mes plaies et mes ecchymoses. Il m'a eu. Je suis perdu. Partout où j'irai, il sera là, devant moi, émergeant de mon subconscient avec ses accusations injustifiées, l'index pointé devant moi. Comme je voudrais qu'il crève, qu'il se fasse descendre par un petit voyou sans envergures. En plus il recevra, à titre posthume, la prouesse d'une médaille pour bons et loyaux services rendus à la Patrie. Mes rêves se brisent encore une fois par les bruits des clefs dans la serrure.

- Lève-toi et suis-moi.

- Nous allons voir le juge ?

- Non.

Nous entrons dans une petite salle assez sombre, un jeune promu de la police judiciaire habillé en civil nous y attend avec son attirail de photographie. Je comprends maintenant, ils vont me ficher dans leurs archives pour homicide. Il me photographie avec un numéro de matricule, qui sera désormais ma nouvelle identité dans le grand Système judiciaire, avec le mot VOL, bien en gros, écrit à la craie sur l'ardoise que je tiens sous mon visage. Un portrait de face et de mes deux profiles, puis la prise de mes empruntes digitales de mes dix doigts, ensuite l'énumération des signes particuliers indélébiles, tatouages sur les deux avants bras, souvenirs de mon adolescence, piercings au lobe de l'oreille gauche, différents grains de beauté marquant et éventuelles cicatrices où traces quelconques, puis la mesure, le poids, la couleur initiale de ma pilosité et de mes yeux et enfin la toute nouvelle prise d'ADN pour l'information génétique prise d'après ma salive, le tout inscrit informatiquement dans leur fichier central. Je suis classé dans la petite délinquance avec détention et abus de stupéfiants. Désormais il me sera impossible ou très difficile de me réinsérer dans une société dite normale, la Justice entrave mon chemin de l'équité et compromet ma destiné.
Les mains bleuies d'encre, sans mot dire, puisqu'un numéro n'a plus le droit à la parole, je retourne à la solitude et à la désolation de mon goulag.






























Il est 16 heures 30, me voilà enfin dans le bureau du Juge d'instruction, sorti des oubliettes du Palais de Justice où je me lamente depuis une éternité, le gardien ôte mes menottes par respect au magistrat qui doit juger un homme libre, suspecté certes, mais non condamné, malgré la garde à vue.

- Bonjour monsieur.

- Monsieur le Juge, dis-je poliment.

- Asseyez-vous...Quelles sont ces traces sur le visage ?

- Oh c'est...Une mauvaise chute.

Il y a un grand silence, ma réponse ne doit pas être crédible aux yeux de ce vétéran du Droit Civique, il a du en voir défiler dans son cabinet des prévenus marquer du signe de l'interrogatoire policier, sans s'étendre sur le sujet, complice de ces malfaçons, il plonge son nez dans mon dossier.
Pour ma part, dévoiler la vérité, dénoncer ces abus de pouvoir et porter plainte pour coups et blessures, signifie enquête, contre enquête, interrogatoire et contre interrogatoire de la police des polices, préjudiciables pour ma liberté actuellement mise en point de suspension. Une plainte contre l'inspecteur indélicat m'entraînerait certainement dans les méandres des tribunaux que je cherche à fuir et retarderait, sans aucun doute, la date de mon procès en Grande Instance.

- Qu'avez-vous à dire pour votre défense à propos de l'affaire vous concernant ?

- Je crois avoir tout déclaré à la police.

- Vous croyez ? Réfléchissez bien, il n'y a pas un petit détail qui vous échappe, non ?

- Je suis innocent monsieur le juge, je ne savais pas qu'Erwan...Enfin monsieur...machin chose, avait fauché la caisse de l'aubergiste.

- Et le butin, vous deviez le partager ?

- Je ne sais pas, je n'ai aucune idée sur ses intentions, voulait-il partager ? Tout garder pour lui ? Je n'en sais pas plus...Nous traînions ensembles depuis quelques semaines mais sans vraiment nous connaître...Vous savez monsieur le Juge, la nature de mes camarades ne m'intéresse pas du tout.

Encore un nouvel interrogatoire mais des plus décent, celui-ci. Ma déposition ne varie pas d'un mot. Le greffier tape sur sa machine, le juge me regarde avec insistance, buvant mes mots, le flic derrière moi s'impatiente et moi j'attends le verdict impartial de l'homme, la sentence tendancieuse de la Justice : la liberté ou l'incarcération ?

- Bien...J'ai écroué votre acolyte monsieur Erwan Guegen, principal accusé dans l'affaire, il est incarcéré à la maison d'arrêt de Rennes, le tribunal décidera de son sort lors de son procès. Quant à votre deuxième complice, monsieur Loïc Quémeneur est libre mais sous contrôle judiciaire...Voyons votre cas à présent...

Une vive inquiétude me met mal à l'aise, mon c½ur bat la chamade et des suées m'incommodent. J'ai les mains moites, les doigts croisés entre mes cuisses dont je ne puis contrôler les tremblements, la mine déconfite à l'idée de croupir en prison.

- Votre casier judiciaire est vierge, poursuit le juge, aucun antécédent, aucune condamnation...Ce qui m'ennuie un peu, c'est votre tendance pour les stupéfiants et surtout votre passé, vous avez quitté le domicile conjugal en abandonnant votre enfant ?...Mais, bon...Je vous place sous contrôle judiciaire, vous sortirez libre de ce bureau avec néanmoins l'interdiction absolue de quitter le territoire et l'obligation de vous présenter tous les quinze jours à votre conseiller qui va vous recevoir tout à l'heure avant de quitter le Palais, et ceux jusqu'au procès.

- Merci monsieur le juge.

Libre, enfin libre. Affranchi de mes entraves je réintègre les sous sol du Palais de Justice, accompagné par mon gardien mais cette fois pour récupérer mes effets personnels empochés depuis mon arrestation. Faisant des gorges chaudes aux matons médusés, prenant tout mon temps, je vérifie un par un mes différents papiers et photographies dans mon portefeuille, compte avec assiduité les quelques euros dans mon porte monnaies, sans attendre d'être dans le couloir, replace avec simagrée et outrecuidance mes anneaux à l'oreille, ma montre au poignet, renoue mes lacets aux chaussures, re-ceinture mon pantalon puis hypocritement salut ce joli petit monde carcéral après avoir signé une décharge.

Dans le hall d'attente du conseil judiciaire, je retrouve avec plaisir Loïc, tout aussi réjoui et soulagé que moi du dénouement bienheureux de cette sombre histoire. Individuellement nous nous présentons à nos conseillers respectifs, puis nos obligations morales établies, nos jurisprudences en règle, après les fouilles, les coups, les accusations, les interrogatoires, les dépositions et notre garde à vue de 48 heures, largement dépassée, nous quittons enfin le Tribunal de Grande Instance de Rennes et son imbroglio judiciaire et entrons dans la première brasserie, loin des uniformes bleu marine de la force publique, des robes noires de la magistrature où nous commandons deux bières pression bien fraîches afin de reprendre goût à notre chère liberté retrouvée.

Lorsque je penses à toi Erwan, pour avoir trahit la confiance du brave aubergiste et cédé à la tentation de sa recette, tu croupis à présent dans un cachot d'un centre pénitentiaire, destructeur de morale, exterminateur de dignité, oublié des hommes et certainement de Dieu, j'ai de la compassion pour toi malgré ton geste déloyal en vers nous. Je te pardonne de nous avoir causé tant d'ennuis mais surtout d'avoir violé mon désir de réussite, mon envie de triomphe.

Pour Loïc et moi, pas question de remettre les pieds dans cette auberge. Adieu vie de saltimbanque, gloire éphémère d'un rêve inachevé, une nouvelle fois je me retrouve à la rue...





















14









Je me sépare de mon compagnon de déroute, nous nous partageons le peu d'argent qu'il nous reste, chacun sa part, chacun son chemin, chacun sa destinée.
Adieu et bon vent mon ami. J'espère qu'aujourd'hui tu n'en es pas réduit à faire la manche pour subsister, que tu te trouves au plus haut niveau sur l'échelle de la réussite où je me suis toujours cassé la gueule.

J'ai jonglé avec la chance, un nouvel espoir de renaissance s'est effacé de ma ligne d'horizon, je tourne une nouvelle page de ce maudit livre noir de mes souvenirs. Ma galère s'échoue dans cette chambre d'hôtel où je survis en ermite depuis deux longs mois, où je me vide l'esprit en narrant sur un cahier d'écolier, par le biais de mon stylo, cette aventure involontaire vécue depuis deux ans.
Pour me nourrir, d'un unique repas le soir, je fais la plonge et les courses au Thénardier des temps modernes, propriétaire des lieux. Il y a peu de monde dans la salle de restaurant en cette période de l'année et trois locataires seulement occupent les chambres du rez de chaussée, pas de quoi fouetter un chat, mais suffisant pour gagner ma maigre pitance.

Accoudés au bar, toujours les mêmes têtes, tous les vieux paysans du bourg, se rassemblant le soir après souper pour leur bolée de cidre, leur verre de gnole ou de chouchen et leurs éternelles parties de belote finissant toujours en querelles bonne enfant sans grands dommages pour la camaraderie existante. Quel triste patelin du Morbihan.

Enfermé dans ma carrée, je passe des heures à interroger le peu d'objets qui meublent la pièce. Je les contemple, les définis, les devine au temps de leur splendeur. Je les pénètre de mon regard, si bien qu'ils se gravent dans ma mémoire et hantent mes sommeils agités.
L'espèce de coiffeuse en chêne massif et son indissociable plateau de marbre blanc, empoussiéré, sur lequel repose une cuvette et un broc en porcelaine où en faïence de Quimper liserés d'une fine ciselure bleue, qui n'ont pas servi depuis fort longtemps comme en témoigne l'araignée qui a tissé sa toile dans le creux de ces ustensiles éternels, survivants d'une Basse Bretagne antique et pittoresque. Comme eux, la solitude m'appartient.
Et cette armoire, compagne de ma détresse, conversant dans un lourd silence sépulcral, où les motifs sculptés à la main sur ses lourdes portes reflètent tout l'amour et la passion du bois de son créateur, mort depuis des lustres.
Dans un gros cadre en bois, le portrait noir et blanc, plutôt jauni, d'une bretonne en coiffe des années 1900 me surveille, combien avez-vous vu défiler dans cette chambre, des types ne sachant plus très bien la raison de leur présence sur Terre ? De ceux qui, assoiffé de liberté, finissent leurs jours seuls, oubliés dans l'indifférence générale, comme des épaves de navires échouées sur les récifs que les flots recouvrent pour l'éternité dans les gouffres de l'oubli.
Et ce crucifix suspendu au mur au dessus de mon lit ! Jésus cloué sur sa croix qui hurle en silence sa douleur et sa peine. Une momie muette qui me regarde de ses yeux livides et froids, regard de martyre...Imbécile que je suis ! Cet homme crucifié n'est que mon âme assassinée par toute une machination cruelle de scélérats fortunés qui condamnent ceux n'ayant pas les mêmes m½urs, les mêmes goûts, les mêmes idées, les mêmes croyances. Mon âme est damnée, priez pour elle !

Toute cette génération d'illuminés se lance tête baissée dans le miroir aux alouettes d'une Existence édénique d'où ne se reflètent hélas, que la honte, l'intolérance, la violence et la haine. Je ne puis juger de tels ignorants alors que ma conscience refuse de me juger moi-même.
Je ne regrette point mon départ, dommage seulement d'avoir emprunté le mauvais chemin. Le passé ne se conjugue pas au présent, je songe déjà à l'avenir.

Cette aventure involontaire m'a permis de visiter l'envers de la mondanité, de sonder les coulisses d'une Vie auréolée d'utopie mise au devant de la scène dans le halo du projecteur divin de l'Idéal.
J'ai franchi le mur séparant les deux mondes ; celui de la banalité, métro, boulot, dodo contre celui plus hasardeux de la décadence ; traqué, poursuivi par cette poisse qui vous invite irréversiblement à la dernière danse au bal de la dépravation avec pour amuses gueule la drogue, l'alcool, le désespoir et la mort. J'ai sauté la barrière de l'intégrité pour m'enfoncer dans le sable mouvant de l'avilissement sans m'en apercevoir. Il ne m'est plus possible de ressurgir de ma tombe que j'ai proprement creusée.
Le modeste petit employé de magasin n'existe plus, le temps l'a emporté dans le tourbillon des désespérés. Je ne veux pas vivre dans cette fusion de haine et de pitié. Mon suicide sera ma vengeance de ces deux années démoralisantes, mes propos paraissent incohérents mais lorsque mon heure sonnera, la peur s'installera dans l'esprit de ces témoins autant responsables qu'innocents. Responsables pour leur silence, leur lâcheté et leurs faux airs de monsieur tout le monde, se terrant derrière leur confort sans rien dire, rougissant de honte devant cette jeunesse désoeuvrée et révoltée, arborant le signe de la victoire, une victoire sur qui ? Une victoire sur quoi ?

Une voix intérieure me pousse à commettre un crime contre nature, la voix de la sagesse ou celle de la folie ? Qu'importe, je vais devenir assassin, j'en serai la victime. Mon repos éternel, je me l'offre à l'aube de mon vingt- septième anniversaire, mon ultime cadeau que j'attends depuis mon premier soupir. Aucun regret ne m'arrêtera dans mon ascension vers les Cieux. J'en ai marre de cette indifférence, de ce chacun pour soi qui bat dans le coeur de chacun et qui pourrit le peu d'amour restant dans le subconscient. Plutôt crever et vaincre la monotonie de ces tristes journées d'amertume que de vivre possédé par le Mal d'aujourd'hui, la démoralisation d'autrui.

Causer, radoter, attendre...C'est agir qu'il faut à présent et j'agirai selon mes désirs. Je suis seul maître de mes actes et moi seul déciderai mon jour et mon heure pour mourir, certainement pas lui, là-haut, qui semble m'avoir oublié ! Ce n'est qu'une question de temps.

J'ai le mobile de mon crime et un vague aperçu sur le moyen de m'assassiner, à élaborer bien entendu. La pendaison ne m'intéresse pas, certaines personnes jouiraient de me voir balancer au bout d'une corde comme un légitime condamné à la peine capitale. La noyade, non merci pour moi, je ne veux pas polluer l'océan de mon corps en putréfaction souillé de drogue, d'alcool et de désillusion. Une balle dans la tête...Non ! J'ai une bien meilleur idée...Un pistolet, des balles à blanc et à moi le Paradis.














Sans difficulté, je me rends en stop à la ville la plus proche de mon repaire isolé dans la campagne morbihannaise, le premier bon samaritain passant par la départementale m'invite à bord de son véhicule et me dépose au centre ville de Lorient. Là, il ne m'est pas difficile de trouver un armurier, « Chasse et pêche », belle enseigne pour l'achat de l'instrument funeste, passeport pour mon dernier voyage.

- Bonjour monsieur, je souhaiterais une arme de défense.

- Oui, quel modèle, arme blanche ? Arme à feu ?

- Un pistolet chargé de balles à blanc fera l'affaire pourvu que l'effet visuel et auditif rejoigne la réalité.

Pesé, emballé, payé. Kenavo brave homme, je vous remercie de m'avoir vendu, sans le savoir, la clé de délivrance ! Je retourne à mon hôtel pour préparer avec minutie mon mauvais scénar.

Récapitulons, j'ai mon arme du crime, admettons que le mobile soit le ras-le-bol ; le lieu de l'homicide, un magasin ; manque à mon polar mes assassins, ceux-ci ne seront autre que les forces de l'ordre, un pied de nez en quelque sorte à ce cher inspecteur de la brigade des stups, ce ripoux, coupable de son acharnement, de sa lâcheté, de son irrespect, de sa violence aveugle bafouant ainsi la Justice et les Droits de l'Homme.

Une lettre, malgré mes brèves mémoires rédigées sur mon cahier de brouillon depuis mon exil volontaire dans cette chambre, il me faut écrire une lettre pour expliquer mon geste fatal afin de ne compromettre personne en particulier dans mon drame...Tout le monde est responsable.
J'écris simplement merci. Merci de m'avoir libéré de cette vie qui me devenait pesante, merci à la Société se complaisant dans sa propre misère. Ces petits moutons allant, bêlant comme des fous, se jeter dans la gueule de ces loups sanguinaires, hauts dignitaires de la Cour et de son Roi. Un merci qui remplit tout de même deux pages.

Trugarez diouz oll. (Merci à tous).

Je profite de mon suprême après midi sur Terre pour me délecter une dernière fois de la saveur iodée de cette campagne humide tant appréciée mais cependant si désolée, tout me semble gris, triste, endeuillé par ma sinistre décision. Les oiseaux se taisent à mon approche ; le soleil se voile derrière les nuages ; le ciel pleure, il déverse sa bruine pénétrante et glaciale sur la nature entière qui s'afflige de mon intention.
L'Ankou, (la mort), se promène sur les chemins terreux de Bretagne, j'entends le grincement de son char. Elle vient me chercher, m'envelopper dans son linceul de paix. Le Royaume des ombres m'invite au bal masqué donné en la mémoire des incompris.

Spectre de la mort, prince des Ténèbres, samedi je serai ton serviteur...





































15









Dans vingt-quatre heures tout sera terminé pour moi. Mon suicide se prépare avec minutie et détermination, comme un expert de la mort expresse, je règle les derniers détails afin d'assurer mon départ sereinement et dignement, sans anicroche ni repentir. Avant d'achever le roman noir que représente mon existence, j'ajoute à ma lettre un post-scriptum, un dernier adieu aux gens qui m'ont aimé ou détesté, adulé ou haït.
Tout d'abord à ma pauvre mère qui a tant pleuré de mes visites si rares et de mon désintéressement de la famille. Adieu maman, je ne te causerai plus jamais de soucis, essuie tes larmes, ne me cause pas de regret sur ce geste fatal, mûrement réfléchi, que je viens d'accomplir. Console-toi auprès de mes frères et s½urs qui m'ont ignorés parce qu'incompréhensifs à la détresse des autres. Je ne règle pas mes comptes, loin de moi cette idée, que chacun d'eux vaquent à leurs soucis quotidiens sans remords ni compassion à mon égard. Je n'ai pas sombré dans la folie, je meurs sain de corps et d'esprit, j'ai accompli cette ultime mission dans un état sobre.

Maman, ton petit garçon rêveur vient de trouver son issue de secours, sa bouée de sauvetage dans l'autre monde, éternel celui-ci, ailleurs que sur cet enfer terrestre, loin de tout ce tracas qui le rendait malade. Dans mon acte, un nouveau soleil se lève rien que pour moi, ma flamme brûlera infiniment au crépuscule de l'invisible attisant un feu apocalyptique où je détruis mon passé submergé de souvenirs qui m'écorchent vif. Je meurs heureux maman pour renaître sur cet Eden où l'indifférence n'existe pas, où l'homme est amour tout simplement, et honnis sois-je si je me trompe !

Adieu ma tendre épouse, comme je t'aimais et t'aimes encore, prend bien soin de ce qui reste de moi, le côté le plus sage de ma personne, notre enfant. Ma chère petite fille que j'adore mais ne verrai pas grandir. Ce petit bout de femme qui s'épanouira à l'ombre de ma pensée. Pardonne-moi mon absence et accepte mon baiser, à titre posthume, pour mon dernier cadeau d'adieu, tu comprendras sans doute plus tard la cause de notre séparation d'avec ta mère mais sache que ton père n'est pas le salaud que les gens mal intentionnés pensent. Je ne veux pas te faire plus de peine du haut de ton jeune âge alors attend de lire ce manuscrit, poignant certes, mais si sincère, écrit avec mes larmes et ma rage au ventre.

Adieu ce pays si attachant que j'aime et respecte malgré la souffrance vécu en ses frontières. Ce bout de France extraordinaire, duché de légendes et de mystères qui m'a envoûté, embretonné, enceltiqué dès mon plus jeune âge, moi le petit citadin des banlieues franciliennes, enfin je me créais une origine, une Patrie...Une Histoire. Bretagne, tu m'as pris dans tes bras, enterre-moi à présent.

Mon souhait le plus cher, si je m'écoutais, serait de retourner à Brest le temps de quelques secondes afin de me recueillir sur la tombe de celle avec qui j'ai passé les plus beaux moments de mon périple à travers l'Armorique. « Ma drogue douce », ma chérie à dix mille pieds sous terre, si tu entends ma prière, en cette dernière journée de vie terrestre, prépare-nous un lit douillet pour m'accueillir dans ta nouvelle demeure. Plus personne ne nous empêchera de fumer nos herbes magiques qui nous rendaient si heureux, en osmose avec nous même. Un nouvel amour naîtra à mi-chemin entre le Paradis et l'Enfer, entre le rêve et la réalité.
Et que devient ta pauvre mère ? Notre « mama », si bonne et si patiente à notre égard. Elle doit se sentir bien seule, sa fille au cimetière, son fils fuyant la famille pour des camarades de son âge comme tout adolescent, son mari par monts et par vaux...En fin de compte, tu te trouve plus près d'elle à présent que ton père puisque tu dois hanter toutes ses pensées ! Pauvre mama qui ne veut changer ses habitudes, qui se complait dans son rôle de femme résignée et d'épouse soumise, elle vivra perpétuellement dans le tourment de la solitude.

Enfin kenavo à vous, tous mes anciens patrons qui n'ont su dialoguer décemment, avec seulement une phrase commune à la bouche pour toute défense à mes fielleuses répliques : « Vous êtes viré ! »
Je vous dis bravo pour votre bravoure sans l'ombre d'une rancune. Vous empochez le gros lot, la défaite d'une jeunesse, de ma jeunesse. Du haut de mon jeune âge, dans ce monde ingrat du travail, j'ai combattu fièrement vos lois et vos dictatures, comme un hussard chargeant l'ennemi, j'ai même été jusqu'à me syndiquer pour voir toutes vos balivernes s'écrouler en de simples propos inaudibles.
La guerre des mots fut déclarée dès ma première embauche, sortant tout juste de l'adolescence, je me suis forgé une carapace pour résister à vos humiliations, à vos esprits oppresseurs, j'ai lutté, tenu bon de nombreuses années mais au front de vos discours despotiques, je suis tombé mortellement blessé d'une rafale de promesses non tenues, une blessure me rongeant depuis deux ans, deux ans à subir les critiques, les injures et les coups d'une société patronale qui ose se déclarée ouvrière. Mensonge et calomnie ! Je ne politise en rien vos versatiles comportements mais je ne puis endurer plus longtemps cette notion d'esclavage qui vous fait dresser le fanion de gloire pendant entre vos cuisses.
Mon c½ur sauvagement torturé ne résiste plus à vos assauts d'infamie. Je ne veux plus combattre, cette trêve de deux ans m'a fait comprendre des choses dont vous n'avez pas idées, la résistance ne sert à rien contre des moulins à vent, il suffit simplement de cesser de souffler ce vent de colère et de haine pour que leurs ailes s'immobilisent enfin. Don Quichotte aurait du le comprendre ! Mais sachez, chers patrons, vous avez gagné la bataille mais vous n'avez pas gagné la guerre, moi et mon armée d'idéalistes auront notre revanche. Nos fantômes hanteront vos usines, vos bureaux, vos chantiers, vos magasins, vos mémoires, tous vos biens en pâtiront. Je le jure sur mon âme greffée de remords, demain, lorsque mon heure sonnera, vos sommeils seront peuplés de cauchemars, la peur vous indiquera le chemin de vos tombeaux.





























Je suis prêt, dans une poignée d'heure tout sera fini. Tant pis pour la note d'hôtel, mon aubergiste ne mourra pas de ne pas être payé ce mois-ci, d'ailleurs il n'y a pas de quoi me faire du mouron pour lui, mes bons et loyaux services rendus préalablement honorent largement mon dû. Il me reste quelques euros pour prendre le car jusqu'à la grande ville. Une dernière visite de la cité s'impose. J'empoche mon cahier de souvenirs, plié en deux, dans mon blouson et ma lettre l'accompagnant puis je sors, heureux d'approcher le bout du tunnel.

Le port est en pleine effervescence, le retour de pêche de quelques chaluts se balançant au gré des flots agités, poursuivis par une envolée de mouettes réclamant leur pitance en piaillant à tout va, active de nombreux marins resté à quai prêt à décharger et à entreposer le poisson sous la grande halle pour la criée quotidienne. Je les regarde s'afférer autour des balises, des nasses, des cordages, des filets et des caisses de polystyrène emplit de prises où sardines, lieus, bars, congres et autres poissons et crustacés baignent dans de la glace. Triés par les matelots à même la cale du navire avant son entrée au port, la pêche est en mesure d'être vendue, séance tenante, aux nombreux grossistes rassemblés pour l'occasion.
Il est toujours passionnant d'observer ces scènes marines artisanales, vieilles comme Hérode et inchangées depuis des siècles, qui en rien, malgré tout, ne me feront reconsidérer ma décision, bien au contraire.

La mer à marée haute semble, elle-même, me supplier de patienter en ce monde, d'attendre sur le plancher des vaches son reflux pour l'accompagner dans son retrait des plages, monter sur ses chevaux d'écume, rouler sur ses vagues d'infortunes et m'engloutir à vingt mille lieux en dessous, au Royaume de Neptune.
Quelques pèlerins déambulent sur sa grève. Le sable est humide, le temps grisaille et le vent du nord souffle par intermittence. Il ne pleut pas encore mais la brume recouvre l'horizon et de gros nuages bas menacent.
Sous mon blouson, la crosse de mon arme me caressant la peau du ventre me donne des frissons.

Des gosses bâtissent un château de sable au bord de l'eau malgré la bise. Leurs cris et leurs rires m'agressent et m'interpellent, j'aimerais leur apporter mes connaissances mais je ne dois pas m'attendrir sur ces innocents, j'ai une mission à accomplir et je l'accomplirais, cependant de les observer, des souvenirs me reviennent en mémoire. Je me revois enfant avec mes parents, mes frères et mes s½urs sur la plage de Perros Guirec, en Côte d'Armor, où nos vacances estivales se sont échouées, durant de longues années, sur la côte de granite rose, que j'étais heureux de ce temps là, candide à la vie des adultes, novice à l'existence, naïf à l'avenir, petit ingénu en culotte courte curieux du monde alentour mais insouciant aux lendemains latent. Dans ma vision enfantine, alors tout était or...

Adieu océan, étendue liquide source de la Vie, tu as voulu me prendre une fois dans tes flots rugissants, lorsque tapi dans mon fortin, je pleurai mes amours disparus, t'en souviens-tu ? Aujourd'hui je m'offre à toi, avant la fin de la journée, j'irai rejoindre tes victimes, ô courageux marins qui ont péris dans tes lames cruelles ; là-haut, bien au-dessus des nuages, au-delà des mirages, existe une autre galaxie, une Lumière bleue qui m'appelle de ces douces lamentations, moi seul peut l'entendre puisque je suis l'élu du jour, moi qui m'approche à petits pas éperdus de l'Univers du silence, de l'obscure et du mystère, un peu semblable à ta faune aquatique au confins de tes abysses.

Je signe mon nom dans ton sable que la marée effacera avec le temps.





























J'erre dans la ville à la recherche d'un magasin digne de mon suicide. Je tombe par hasard sur un petit supermarché qui me convient parfaitement avec son unique entrée contiguë à la sortie. Au comble de la providence, son enseigne est affiliée à la grande surface parisienne où j'ai trimé durant trois ans avant que son cher directeur me remercie comme un malpropre.

Dieu si tu existes, je sacrifie ma vie pour soulager mon âme, ne me condamne pas à une lourde peine lors de ton jugement, ton purgatoire je l'ai connu sur Terre, j'aspire à présent au repos éternel. Seigneur, prie pour moi, je ne saurais le faire !

Je pénètre timidement dans le magasin, demande aussitôt le bureau de son directeur. Une charmante dame en blouse blanche, chef de rayon sans doute, m'indique la direction aimablement. Je monte au premier étage par l'escalier de service interdit aux clients, face à la pointeuse une porte close devrait être celle du bureau désiré. Je toque par courtoisie mais entre dans la pièce sans attendre de réponse. Un homme d'une cinquantaine d'année bien sonnée, surprit de ma précipitation me regarde interloqué de mon audace mais avant qu'il n'ouvre la bouche, pour me sermonner sans doute de mon inconvenance, je dégaine mon arme factice et d'un geste décidé le braque dans sa direction en lui ordonnant de faire évacuer le magasin. L'air médusé sans toutefois s'affoler, celui-ci me répond par la négative, trouvant un prétexte bidon à son refus. J'insiste menaçant lui collant furieusement le canon de mon arme sur le front.

- Faîtes évacuer immédiatement le magasin où je vous fais exploser la cervelle ! A vous et à tous vos clients.

Après quelques minutes de réflexions inutiles, voyant ma détermination, à contre c½ur il s'exécute en brisant la vitre du petit coffre en métal rouge appliqué au mur, renfermant le bouton d'alarme.

- Dites à votre secrétaire de téléphoner aux flics, qu'elle les prévienne qu'un déséquilibré vous retient en otage.

La sirène retentie dans tout l'établissement commercial, dans ses réserves, ses vestiaires, ses bureaux et son parking. Dans un état de panique, le magasin se vide de ses clients et de son personnel. En dix minutes, policiers, pompiers, ambulances encerclent le bâtiment rejoint bien vite par les tireurs d'élite de la gendarmerie. Un périmètre de sécurité a déjà été installé tout autour et les rues adjacentes sont interdites à la circulation jusqu'à nouvel ordre.

Je me retrouve donc seul dans le magasin, enfermé dans le bureau de son directeur dont la hardiesse de tout à l'heure vient soudain de se métamorphoser en pleutrerie, il tremble maintenant comme une feuille face à mon intimidation.

- Mais que voulez-vous ? La caisse ?

Non mon brave homme, tu es loin de la vérité, si tu savais ce que j'attends !

Un médiateur de la police tente de me résonner en hurlant dans son porte-voix, je n'ai que faire de ses pourparlers. Je ne réponds pas à son chantage, j'attends seulement mon heure. Moi seul déciderai du moment voulu pour mourir. Je défie le temps, formidable ! Une lancinante et fascinante attente s'engage. Qui va gagner, le temps ou moi ? Le temps c'est tous ces flics dehors, déployés en cohorte sur la rue adjacente au magasin, sur le parking, sur les toit des HLM en face, le doigt pressé sur la gâchette de leur flingue espérant l'ordre des supérieurs pour tirer à vue. Un contre cent. Belle injustice de la race humaine. Mon arme chargée à blanc fait tant d'effet ? Je tire deux coups en l'air par la fenêtre ouverte pour intimider le public, un cri de stupeur éclate dans la foule de curieux agglutinée aux premières sirènes des secours et parquée comme du bétail derrière des barrières de sécurité. S'ils savaient ces imbéciles que toute cette mascarade n'est que du bidon, qu'une mise en scène à mon polar. Et ce cher directeur qui ne me quitte pas des yeux, suivant méticuleusement chacun de mes gestes et mes pas, j'aimerais lui avouer mon drame, mais le plaisir de le voir transpirer d'inquiétude l'emporte sur la compassion qu'il pourrait avoir à mon égard. Pisse dans ton froc vieux, que je rigole !

Dehors la tension monte d'un cran. De la fenêtre, je distingue des inspecteurs en civil, avec leur brassard rouge de police, courir dans tous les sens.
La foule de curieux amassée derrière les barricades, assoiffée d'émotions fortes s'impatiente de la tournure de l'affaire. Le suspense est à son apogée, l'attente insupportable les fascine, les envoûte comme un épisode d'une quelconque série policière télévisée. Ma mise à mort ne vient pas assez vite. Comme une bande de vautours prête à bondir sur mon cadavre, les charognards de la bonne société bavent sur mon sort, ils me font rire. Regardez-vous, meute de loups sanguinaires, hordes de chiens sauvages, ramassis de cinglés qui me lyncheraient volontiers pour avoir bouleversé vos habitudes, perturbé votre routine quotidienne. La vie d'un homme n'a donc aucune importance à vos yeux de barbares pourvu que l'on ne dérange pas votre ordinaire ? Des robots programmés par des masses intellectuelles, voilà ce que vous êtes ! Vous ne réagirez donc jamais ? Mais merde ! Bande de primitifs endoctrinés, ouvrez donc vos yeux sur ce monde en déroute, regardez autour de vous ce qui se passe, voyez le désoeuvrement de vos enfants. Combien vous faut-il de jeunes sacrifiés pour enfin réaliser le malaise qui plane aujourd'hui ? Combien de martyres pour vous apercevoir de ce manque de repaire et d'amour, pour comprendre l'intolérance du gotha et l'instabilité de notre communauté ? Réfléchissez un peu à la question, cherchez le maillon manquant à la grande chaîne de l'évolution pour vivre en harmonie une existence presque parfaite.
Dialogue de sourd avec cette foule en délire qui scande ma mort et ne m'entend point. Le directeur du supermarché me regarde étonné, me prend-il pour un vrai dingue ou essaie-t-il de me comprendre ? En fin de compte je m'en fiche éperdument.

Je me donne encore une heure, une heure de sursis avant d'exécuter mon geste fatal. Une heure de plus d'impatience pour ce troupeau d'affamés agglutiné sous les parapluies. Une heure d'angoisse pour mon otage tout mielleux, le cul sur sa chaise. Je lui explique en deux mots ma triste existence depuis deux ans, je sais qu'il s'en souci comme de sa première vérole mais il m'écoute sagement, sans me contredire, comme un gosse terrorisé par son professeur dégurgitant des tonnes de phrases dans un charabia intello pour en fin de compte arriver à n'en tirer aucune conclusion. Cela me soulage de vider mon sac et m'encourage pour les évènements à venir même s'il ne me comprend pas, je parle sans doute une autre langue, natif d'un pays où les débiles sont rois. Je fixe ma pauvre victime, il me fait pitié. La peur de mon arme le paralyse, il bégaie des mots incohérents.
Ta bravoure t'abandonne mon cher directeur ? Dommage qu'aucun témoin ne nous regarde.

- Ne...Ne me tuez pas...Ca ne vous servirait à rien...J'ai...J'ai des enfants...

- Moi aussi mon vieux, j'ai une petite fille quelque part en région parisienne...Des gens comme toi me l'on fait s'écarter de moi, ils lui ont appris à me maudire, à me juger, à m'oublier mais je l'aime encore vois-tu...Pour son équilibre un enfant a tout autant besoin de son père que de sa mère...Même si je suis coupable d'avoir quitté ma femme, la vie maritale me devenant impossible, j'aspirais à avoir de ses nouvelles de temps en temps. J'espérais avoir sa garde durant les vacances scolaires mais non ! A défaut d'enfant, la drogue, l'alcool, la misère m'ont fait les yeux doux...J'ai sombré dans l'inconcevable. Mon départ conforte ma culpabilité, ma désertion familiale m'a privée de mon enfant, tels étaient les commandements de ma belle famille à la mentalité dépravée, pourtant, les quelques sous gagnés à Brest étaient pour elle...En échange ces putains de flics sont venus ternir ma vie...Mais pourquoi je te raconte tout ça ? Tu ne peux pas comprendre toi...

- Mais si je...

- Silence...N'essais pas de m'attendrir, regarde tu me fais chialer, t'es content ?

- Rends-toi petit, ne fait pas de conneries, tu ne le mérites pas...

- Ta gueule ! Ta gueule ! Ta gueule !

Je renifle pour retenir mes sanglots en phase d'éruption afin de ne pas craquer devant mon otage, qui tente, par sa subtilité de me déstabiliser.

- ...Mais n'aie pas peur, je ne te tuerai pas, ce n'est point mon intention...Tes gosses, tu les retrouveras ce soir...Moi, ma gamine est là, dans ma tête... Même au-delà de ma putain de vie, elle y restera...Maintenant nous allons sortir.

- Attends...Pourquoi fais-tu ça ?

- Pour crever ! Tu comprends ça ? Ta société de merde m'a déglingué, à elle de me finir à présent... Et ferme là avant que je ne change d'avis et retourne le canon de mon arme vers toi pour te trouer la panse.

Je m'approche de la fenêtre mon otage en bouclier. Mon arme appuyée sur sa carotide, j'hurle à la foule :

- Que tous les flics sortent du magasin !

Et oui tu vois mon cher petit directeur, je vais te laisser sortir, dehors tu pourras parader aux feux des projecteurs, fier de m'avoir échappé. La foule est prête à te porter en triomphe, entends-là scander. Et puis quelle publicité pour ton magasin, tu vas faire la une des journaux. La presse écrite, la télévision, tous les médias sont là dehors, ils attendent l'épilogue de ce faits divers avec l'infime espoir de ma mise à mort pour vendre encore plus leurs canards, pour faire monter l'audience de l'audimat et toi le héro, tu vas poser pour une photo auprès de mon cadavre comme un chasseur devant son trophée avec pour fond, en grosses lettres d'or, l'enseigne de ta boutique. Ne me remercie pas, tout le plaisir est pour moi !

Je scrute une dernière fois par la fenêtre, les forces de l'ordre semblent s'être regrouper devant l'unique sortie à moins de vingt mètre de la porte du magasin sur le petit parking bondé de curieux, de pompiers, d'inspecteurs en civil, de tireurs d'élite en treillis bleu marine, à l'abri d'une balle perdue derrière leurs véhicules.

- A nous de jouer, allez avance vieux con...

Je recharge, subrepticement, mon arme de balles à blanc que je braque sur la tempe de mon otage puis nous descendons lentement les marches qui nous mènent dans le magasin. Les différents rayons me semblent déserts, nous nous faufilons entre les caddies chargés de marchandises laissés en hâte, pêle-mêle dans les allées, par les clients paniqués durant l'alarme. Les chasseurs de primes sont dehors. La sortie est à quelques mètres, la mort à quelques secondes.

- Allez, fous le camp, tire-toi...

Le directeur, les mains en l'air, hésite à sortir. Est-il effrayé à l'idée sordide que je puisse lui tirer dans le dos ? Où veut-il une dernière fois me résonner ? Quelle que soit les raisons de son hésitation, avant qu'il n'ouvre la bouche, je luis hurle à la face d'un ton frisant l'hystérie.

- Dégage je te dis et magne toi le cul !

Le voilà qui court les mains sur la tête, pauvre loque ! J'attends qu'il soit à l'abri des balles. Un grand silence... Un seul coup de feu déclenchera la fusillade fatale, ils vont m'abattre et j'en suis heureux.

J'entends les applaudissements et les hourras du public au passage de mon otage, il est sitôt pris en charge et mis à l'abri dans un véhicule de police.
Je sais que mon suicide va réussir, j'en suis certain. Dans quelques secondes je sors, je tire au hasard et les gardiens de cette fichue Paix, les partisans de cette foutue Loi, les fonctionnaire de cette sacrée République me descendent comme un gibier. La Justice va devenir assassin. Ils ne peuvent me manquer, j'ai tout calculé. J'arrive ma « Drogue douce », prépare-moi un fixe. Adieu ma triste vie, bonjour ma mort.
Je retiens ma respiration. A trois je sors.

- Un...Deux...Trois...



EPILOGUE









Je n'ai pas entendu la fusillade et me voilà déjà tombé à terre, la gueule dans le caniveau, recroquevillé comme un f½tus, le crachin breton lavant le trottoir inondé de mon sang. Mon corps criblé de balles, réelles celles-ci, percé comme une passoire se vide de ce liquide rouge sombre, liquide nutritif au métabolisme, liquide de vie. Je n'ai pas réellement mal malgré les picotements aigus ressentit dans la poitrine, ma mort est toute proche, j'en suis fort aise...Pourvu qu'ils trouvent ma lettre.

La rue s'anime dans un brouhaha lointain, un bourdonnement indescriptible m'enflamme les tympans comme un essaim d'abeilles virevoltant tout autour de moi. J'agonise sous la couverture de survie qu'un inconnu m'a, dans la précipitation de mon exécution, sitôt jeté dessus sans même constater mon état après s'être saisi de mon arme...Tout se déroule très rapidement, comme un mécanisme bien huilé, mais j'ai l'impression, cependant, de vivre ma mort au ralentit, analysant tous les faits et gestes de mes bourreaux.

Je rigole dans mon plastron de les entendre palabrer sur mon sort, ils se sont aperçu que mon revolver était chargé à blanc, donc inoffensif et se questionnent maintenant sur les raisons de mon geste désespéré, entraînant leur bavure et portant atteinte à leur responsabilité dont la Police des police devra déterminer le taux afin de les juger après enquête et contre enquête.

Mes muscles s'ankylosent, je ne peux plus bouger, mon corps se raidit. Quelqu'un m'ôte la couverture, un médecin se penche précipitamment sur mes blessures, entouré de son armada médicale, infirmières, brancardiers, pompiers, il tâte mon pouls, découpe mes vêtements, me perfuse, m'oxygène artificiellement, me prodigue les premiers soins à même le trottoir maculé de mon sang...

J'aperçois enfin, en filigrane, la tête de tous ces badauds. Bouche bée, ils défilent devant mon corps, assoiffés d'émotions fortes, bousculés par les forces de l'ordre, allant chacun de leur commentaire pour en venir à la même conclusion : « Mourir si jeune, quelle connerie ! »...
Peut-être ? Mais vieillir pour s'encroûter dans ce monde en folie, pour s'enraciner sur cette Terre sans devenir...A quoi bon vivre ?...Et puis ne dit-on pas qu'il n'y a que la mauvaise herbe qui repousse ? Alors j'ai ma chance de renaître un jour parmi vous, vous que je hais mais remercie pourtant...Vous, tous les gens...Vous qui n'avez rien compris à mon histoire...L'histoire de tant de jeunes, égarés dès la naissance dans le tourbillon malsain du désoeuvrement d'une société désenchanté, avec un horizon bouché de désillusions. Triste génération, pionnière du troisième millénaire, préceptrice de quelle avenir ?

Hum ! Les voix s'éloignent, elles semblent s'éteindre une à une cédant leur place à un bruissement de sons plus où moins mélodieux...Pourvu qu'ils trouvent ma lettre...
La lumière du jour décline...Les yeux grands ouverts, figés sur la voûte céleste d'une couleur plombée ; les paupières fixes, sans gêne ni picotement pour mes cornées dont l'humeur aqueuse paraît stagner sur les cristallins ; je discerne à présent, dans un flou absolu, des visages brouillés, des ombres vaporeuses aux gestes lents et aériens, inclinées sur mon corps.
Mes maux s'évanouissent...Le médecin hurle ses ordres à son personnel assistant mais je ne perçois aucun son. Ses paroles me sont inaudibles...Je n'entends plus rien de la réalité sinon un friselis discontinu...J'ai peur, non de mon agonie, mais de l'inconnu.

Soudain je me sens léger avec une impression de bien être incommensurable, vidé de tous tourments, de tous tracas, de tous soucis. Je plane...C'est super ! Mieux que tous les fixes que j'ai pu prendre. La cocaïne, l'opium, le haschisch, le LSD, toutes ses substances néfastes ne sont que de la guimauve à côté de la Faucheuse...
J'ai...J'ai enfin la réponse à mes questions...La vie et la mort...Ne sont qu'une question...Une question de choix...Une question de...

- Fini pour lui, emmenez-le !

- Commissaire, nous avons trouvé ce cahier puis cette lettre tachés de sang dans la poche intérieur de son blouson.
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#Posté le mardi 12 août 2008 03:14

QUARTIER NORD

Christian HEBERT












QUARTIER NORD















CHAPITRE 1









Je laissais tomber le flipper à l'effigie de « Mad Max » qui venait de me piquer presque cinquante balles lorsque j'ai regardé l'heure à ma montre, 19 heures 30 minutes, encore un bon quart d'heure pour rentrer chez moi. Avec un peu de chance, je serais à la maison avant ma mère qui à cette heure finissait d'encaisser la marchandise des derniers clients avant la fermeture du magasin ou elle est employée.

« Mad Max », alias Mel Gibson, j'aurais bien aimé lui ressembler...Au héros qu'il incarne je m'entend, quoique l'acteur n'est pas trop mal, mais à chacun sa beauté et personnellement, je ne me plains pas trop, les parents ont bien bossés lors de notre fabrication, moi et mes deux frères, mon père ne m'a pas fini « en pissant » comme on dit vulgairement, j'ai les cheveux blonds foncés, longs et raides séparés en leur milieu par une raie discrète avec une mèche rebelle retombant sans cesse sur le front que je m'efforce de rabattre en arrière d'un coup de tête où de mes doigts, balayant ma tignasse lorsqu'elle résiste et insiste à vouloir me cacher les yeux. J'aurais bien aimé ondulé, mais je frise à plat, contentons-nous de ce que l'on a...J'ai les yeux gris verts où bleus délavés serait le terme le plus exact.
A « Mad Max », j'envie sa force, son invulnérabilité, ok ! Ce n'est que du cinoche, mais j'ai toujours adoré le cinéma, me mettre dans la peau des personnages du grand écran, surtout les justiciers, car voyou je le suis déjà, du moins c'est ce que pensent les gens des quartiers sud de ma banlieue, les riches, les rupins. Et oui, la cité des « 2000 » est mon fief. L'Hlm est mon ghetto.

Je laisse les copains pour ce soir et je rentre à la maison. Après un petit plat de spaghettis préparé par maman, j'irais me pieuter, au chaud dans mon lit pour bouquiner un peu, j'adore la lecture tout aussi bizarre que cela puisse paraître...Jules Verne est mon auteur favoris et je dévore ces romans comme les spaghettis de maman. Je suis peut-être un zonard mais j'ai quand même assez d'instruction pour me prendre au jeu de mots des bouquins malgré l'école que je sèche fréquemment. Je suis différent de mon frère Arthur, âgé d'à peine Dix huit ans, lui passe sa vie dans la graisse, l'huile moteur, le capot des bagnoles des copains, il est mécano dans un petit garage à l'entrée de la ville et la mécanique n'a aucun secret pour lui, d'ailleurs papa disait toujours d'Arthur qu'il était né avec une clé à molette dans la main, déjà tout petit il démontait ces jouets afin de voir ce qu'ils avaient dans le ventre.
Grégoire, mon frère aîné que l'on surnomme tous Greg, est le sportif de la maison, judo, sport de combat en dehors de son boulot, conducteur d'engin de chantier, occupent ses soirées quand il n'est pas fourré avec les copains de la bande pour un coup fumant contre les minets bourrés de frics de la cité « Neuve », quartier résidentiel, côté sud, nos pires ennemis.
Greg remplace aussi papa à la maison, il est plus sévère que lui encore et maman lui fait entièrement confiance dans notre éducation et c'est peut-être pour cela qu'il veille sur nous comme une vrais nounou, depuis un an et demi que notre père a disparu dans l'accident, Greg est là, toujours là du haut de ses vingt et un ans.
Je n'ai aucune ressemblance avec eux, ni avec les copains d'ailleurs, je suis le poète de la bande, le rêveur, la tête en l'air, me posant toujours des questions avant d'agir, je n'ai rien d'un loubard dans mon caractère sinon ma dégaine, je suis des «2000 » et cela me colle à la peau.

Arthi, par moment essais de me comprendre, pas comme Greg qui lui ne jure que par ses muscles, il frappe d'abord et discute ensuite. Non, Arthur parle avec moi de temps en temps, de la pluie et du beau temps, de quoi pourrait-il parler d'autre sinon de la mécanique ? Ah si, des filles aussi !
Arthi me considère comme son frère cadet de quinze ans, Greg me prend toujours pour un bébé. Arthi vit sa vie au jour le jour, sans inquiétude, sans se poser de questions, toujours souriant même avec la pire des embûches qui pourrait nous tomber dessus, il trouverait toujours un prétexte à sourire.
Greg est plus terre à terre, plus sévère, plus sérieux, plus adulte aussi et il a de quoi faire avec nous, ce n'est pas toujours un instant de plaisir de veiller sur ses deux petits frères pour seconder maman, maman que l'on adore tous les trois par-dessus tout.

Donc je marchais sur le boulevard, la nuit était déjà tombée et j'évitais les petites ruelles très sombres, quittes à me rallonger de quelques centaines de mètres mais dans ces banlieues, mieux vaut prévoir que de subir. Les agressions contre les jeunes solitaires sont monnaies courantes et ce n'est pas écrit sur mon visage que je suis des « 2000 », quoique parfois être des quartiers nord n'est pas forcément une référence ni même un droit de passage. Nos blousons de cuir où bombers, notre seule fortune, intéressaient pas mal de mecs des autres cités encore plus paumées que la notre ou camés, alcoolos, truands notoires vivaient en communauté explosive dans une crasse pas possible et une pauvreté inacceptable. Mais le pire de ses goulags était je crois le « Val des roses », ou toutes religions, ethnies et nationalités confondues n'hésitaient devant rien, braquages, agressions, cambriolages et parfois meurtres étaient choses routinières, même les forces de l'ordre évitaient de les déranger dans leurs sales affaires. Mieux valait pour nous d'être à leur botte et c'était chose réussie. Les « 2000 » s'alliaient au « Val des roses ».

Si Greg me voyait rentrer seul, c'est sûr qu'il me passerait un savon et irait mater les copains de m'avoir laisser partir sans escorte dans la nuit, j'avais beau lui répéter sans cesse que je ne risquais rien, il me rabâchait toujours la même histoire d'il y a six mois maintenant ou mon meilleur ami de seize ans s'est fait planter dans l'usine désinfectée pour vingt balles par un gars des quartiers sud, depuis ce jour, la guerre était déclarée entre la zone et les boutons dorés et Miguel, la victime, ne sortait plus sans son couteau à cran d'arrêt dans la poche .
C'est vrai, j'aurais pu demander à La Carotte, un de nos plus fidèles potos de faire un bout de chemin avec moi mais je n'aime pas déranger, ce n'est pas de ma faute. Je commençais à changer d'avis lorsque deux mecs sur une grosse cylindrée tournaient et retournaient au bout du parking en me dévisageant. J'étais presque arrivé à domicile et j'accélérais le pas, mais à quoi bon, j'ai revu le visage de Miguel lorsqu'on l'a retrouvé inconscient, la gueule tuméfiée par les coups, une longue balafre ensanglantée causée par la lame d'un cutter sur la joue droite et une large plaie béante à l'abdomen, on le croyait mort « l'espingouin », ce soir là il était seul, ils sont tombés à trois dessus, les salauds.

Les deux peignes culs en bécane s'approchaient maintenant en décrivant des cercles autour de moi. S'il y a un bon Dieu en ce Monde, faîtes qu'ils se plantent avec leur engin ! Je suais de toute part par la frousse, car c'est vrai, j'avais peur. Les mecs étaient plus grands, plus âgés et plus baraqués que moi et je n'avais aucune lame ou poing américain pour me défendre. Les mains dans les poches, je gonflais mes pectoraux, bombais le dos tel un matou en colère, mais rien ne les impressionnaient. J'évitais néanmoins de leur montrer ma panique. L'un d'eux releva la visière fumée de son casque intégral, c'était des minets de la cité Neuve.

- Salut zonard ! M'a-t-il lancé d'un ton agressif. Qu'est ce que tu fous tout seul à cette heure dans la rue, tu as la permission de ta maman ?

L'autre ôta son casque, les cheveux coupés courts, carré au dessus des oreilles légèrement décollées, nec plus ultra, il me regarda en souriant, d'un sourire sarcastique qui ne me promettait rien de bon pour les minutes à suivre...

- Ton perfecto !

Je ne répondis pas. Je n'avais rien à répondre d'ailleurs. Je savais d'avance ce qu'ils me voulaient. Taillés dans leurs fringues tirés à quatre épingles, ces bourges endimanchés aimaient, en dehors de leur forteresse d'or et d'argent et de la vue de leurs parents, se trimballer en cuir et en jeans dérobés sur des zonards de mon espèce, qu'ils planquaient ensuite avant de regagner le bercail.
Voyant mon refus, le blondinet aux grandes oreilles ôta la lourde chaîne cadenassée qu'il portait autour du cou et la fit valser de haut en bas, par-dessus son épaule, comme un nunchaku, essayant de m'intimider.

- A poil zonard !

Cette fois je lui répondit comme un affront : Non ! Avant de reculer pour prendre la fuite. L'autre fut le plus rapide, d'un croc en jambe il me plaqua au sol avant de m'asséner un violent coup de casque sur le nez. Mon sang gicla, tachant le col de sa belle chemise en flanelle, couleur crème, sous son gros pull-over et son manteau trois quarts, style « cachemire ». Mon agresseur fit la grimace.

- Tu pisses comme un porc ! Vous les traînes lattes vous avez le sang à fleur de peau, comme des truies !

Malgré la douleur intense, je me débattais pour me libérer. Ils étaient maintenant tous les deux sur moi, essayant de me déloquer, déchirant mon sweet sous mon blouson de cuir. Lorsque le plus costaud des deux s'agrippa à ma ceinture, je me mis à hurler à m'arracher les poumons.

- Arthi ! Greg ! Au secours !

Je mordais, je frappais de mon poing, laissé libre, ces deux enculés capable de tous les sévices pour assouvir leur faim. Je reçu un autre coup dans la mâchoire qui m'étourdit un moment. Je sentais mon jeans glisser sur mes jambes et je ne pouvais plus rien faire pour arrêter mes tortionnaires, même plus crier, un mouchoir enfoncé dans la bouche m'étouffait.
Soudain je me suis sentit dégagé en entendant des bruits de pas, j'ai reconnu les voix qui hurlaient mon prénom. Les deux motards enfourchèrent leur engin et disparurent dans la nuit. Greg m'a soulevé le buste pour m'asseoir, sans se soucier de mes éventuelles côtes cassées ni de ma colonne vertébrale peut-être amochée, il ne ferait pas un bon secouriste...
Il me fixa de ses yeux glacés qui paralyseraient le plus gros des pachydermes. Arthur se pencha sur moi et me dit avec son éternel sourire :

- Ca va Mathurin ?...Remonte ton froc, tu vas prendre froid.

- Oui ça va...Merci, répondis-je tout bêtement.

- Tiens Mat, ta godasse, rajouta La Carotte en me tendant ma tennis blanche.

- ...Greg...Excuse moi !

- Ceci n'est qu'un avertissement petit, quand je te dis qu'il ne faut jamais se balader seul la nuit !

- J'ai bientôt seize ans merde !

- Mais pas de cervelle ! Répondit Greg en me tapotant la joue de sa grosse main amicale.

Je savais que je venais de trahir Grégoire. Sa responsabilité et sa promesse faîte à papa sur son lit de mort venaient d'être bafouée par mon imprudence et mon frère aîné se reprochait déjà de me laisser trop de liberté.

Greg est un grand costaud aux cheveux bruns, mi-longs, toujours impeccablement peigné, un peu macho. Jamais il ne fera voir ses sentiments mais je sais qu'il se sacrifie corps et âme pour nous depuis le jour ou papa s'est balancé contre un pylône avec son dix neuf tonnes par ras le bol de notre société, laissant maman seule dans sa peine avec nous trois. Lâche ? Non, je ne crois pas, il avait tout le courage, toute la force et un amour incomparable pour les siens. Papa avait tout fait dans sa courte vie, toujours premier aux combats, aux manifs, il luttait sans cesse, anar, soixante-huitard, toujours en lutte, toujours en guerre contre les puissants. Syndicaliste chevronné, il était respecté et aimé par beaucoup, mais beaucoup l'ont trahi. C'est ce qui l'a tué. Il est mort comme il a vécu, en faisant un dernier pied de nez à ces salauds qui nous gouvernent. Grégoire tient énormément de lui. Papa lui a laissé toute sa haine, sa générosité, sa franchise et sa violence. A vingt et un ans, il a déjà trop vécu sans même avoir le temps de respirer. Maman lui donne tous les pouvoirs, elle se décharge entièrement sur lui, elle se crève au boulot pour gagner quelques tunes afin de nous faire vivre correctement et surtout pour surmonter ce mal qui la ronge, cette absence qui la tue à petit feu. Elle aimait papa. Elle nous aime tant.
Bien des fois Greg aurait pu se prendre une piaule en dehors de notre Hlm, il gagne correctement sa vie, s'il le voulait, il s'installerait dans les quartiers sud, son pavillon, sa femme, ses gosses, son confort, une vie de pantouflard. Toujours il se ravise, ne pouvant surmonter la désunion de la famille. Il s'offre entièrement aux siens pour honorer la mémoire de papa.

Greg m'a tendu son bandana qu'il portait toujours dans la poche arrière de son jeans.

- Tiens Mat, essuies-toi un peu, tu pisses le sang comme pas possible. En rentrant, pas un mot à maman pigé !

- T'inquiète, je moufte pas, elle ni verra que du feu. Je me change en arrivant.

- Ils t'ont bien arrangé ces pédés, ajouta Arthi en m'examinant de plus près sous la lueur d'un réverbère.

- Ah bon ?

- Et ta faillit te retrouver fille mère mon gars ! Lança La Carotte.

- Ouais...

- Ferme là Dan ! Lui rétorqua agressivement Arthur.


Arthur est le genre de mec où tu deviens accro au premier regard. Intelligent mais fainéant du côté cérébral. Toujours ou fréquemment enfilé dans son bleu de travail taché de cambouis, il serait capable, par oubli, d'emmener sa gonzesse en discothèque nippé de sa côte. Il approche des dix neuf ans, bien battit, beau gosse, il ressemble étrangement à maman, en plus viril malgré son visage lisse et fin. Il a raté sa vocation de mannequin. Ses cheveux sont aussi longs que moi, un peu plus blonds et bouclés. Les yeux verts noisette, légèrement tirés en amande comme son sourire éclatant sur des dents de magasine. Il sait qu'il plait aux filles et en profite au maximum sans pour cela vouloir se caser, même pas avec Solange, la petite qu'il fréquente depuis l'âge de quinze ans, entre autre. L'armée le guette, il est presque heureux de partir si ce n'est les ordres qu'il réfute. L'aventure, les bastons l'attirent énormément mais sans contrainte, sans obligation, Arthur aime trop sa liberté et son indépendance.

Jusqu'à maintenant j'avais retenu mes larmes puisqu'un loubard des « 2000 » ne pleure pas, mais les nerfs ont pris le dessus, j'ai craqué.
La douleur, le sang, l'humiliation, tout ceci n'avaient que peu d'importance à mes yeux, mais la présence de mes frangins et de La Carotte, cette alliance, cette complicité qui nous unissaient dans les pires moments me touchaient encore plus que les coups dans la gueule que je venais d'encaisser. Et j'en suis sûr que la bande entière aurait agit pareil. Dans un sens, heureusement que mon agression n'a pas eut lieue un samedi soir, la ville entière serait à cette heure, la cible d'affrontements inévitables entre les quartiers nord et ceux du sud.

- Calme toi Mat !...Ils ne t'ont rien fait après tout ! Me consola Arthur.

- Non...Presque rien ! Dis-je.

- Bon cessez vos déclarations d'amour tous les deux ou j'en prend un pour frapper sur l'autre, cria Greg, la mère va nous attendre à la maison.

- Et je commence à avoir faim, rajouta La Carotte en s'invitant chez nous.

- Toi n'en rajoute pas, continuas le frangin esquissant un petit sourire, où tu vas servir de repas aux vers de terre.

- J'disais ça pour détendre l'atmosphère...

- Avant de dilater ton estomac !

- Tiens regarde qui rapplique Greg, coupa Arthur en désignant de son index les deux silhouettes qui s'approchaient de nous à vive allure.

Romain Malavert, dix neuf ans, teigneux comme un poux, argneux comme un roquet, arrogant, méchant, violent, je manque de qualificatif pour parler de cette ordure car Romain est une ordure. Je ne l'aime pas du tout mais c'est un gars des « 2000 ». Battit tout en longueur et épais comme un casdale SNCF, il est spécialisé dans les vols à l'arraché, s'attaquant aux pauvres petites vieilles sans défense, flanqué de son acolyte Claude Bianco, plus petit et plus rondouillard, âgé également de dix neuf ans, venaient à notre rencontre.
Ces deux inséparables que l'on appelait en cachette Laurel et Hardy, étaient de vrais cogneurs, ils en prenaient des coups mais en donnaient tout autant sinon le double. Plus nerveux que musclés, leur force leur venait des entrailles et non des bras, plutôt maigrichons, surtout ceux de Romain car ceux de Claude avaient des formes mais tout en graisse.

Puisque je suis dans la présentation des copains, je vous parle depuis le début de cette histoire de La Carotte. Allons y pour sa description.
Daniel Handlefoot, d'origine anglaise par son père, d'origine seulement, pour ce qui est de l'expression, il se sent plus à l'aise dans le langage des rues que dans la langue de Shakespeare, sait-il au moins qui est ce bonhomme ?
Dan vit seul en face de chez nous, dans un petit studio plutôt bordélique. Agé de vingt deux ans, il est l'ami intime de Greg, ensembles ils ont usés leur fond de culotte sur les bancs de la même école et surtout traînés la savate dans toute la ville. Ensembles encore aujourd'hui, ils fréquentent le même club de judo. Ce mec est super cool. Une bonne pâte. Pas agressif pour deux sous, mais sachant rendre la monnaie à ses agresseurs et croyez moi, vaut mieux être de son côté lors des bastons. Taillé dans un roc, je lance le défit à celui qui parviendra à le coller au sol, seul Greg y parvient après maintes et maintes efforts. Pourquoi La Carotte ? J'y viens...Un surnom amical donné par la bande en honneur à sa chevelure orange, pas rousse mais littéralement orange, plantée en épis sur son crâne comme la fane du légume. Le teint de son visage étrangement blanc lui fait ressortir ses taches de rousseurs. Ses grands yeux verts et son sourire narquois lui donne l'air d'un mauvais garçon alors qu'il est la bonté même, le c½ur toujours sur la main. Pas franchement beau ni laid non plus, il drague sans attirer ou attire les filles sans draguer, uniquement par son humour plutôt ravageur.
Le boulot est un mot bannit de son vocabulaire, il vit de petits vols à l'étalage, de petits cambriolages chez les bourgeois des quartiers sud, de son RMI et surtout de la générosité de maman qui l'accueil pratiquement tous les soirs pour le repas. On rigole tout le temps avec lui rien qu'à voir sa dégaine, on ne peut s'empêcher de sourire. Dans la journée il traîne souvent avec moi et Miguel quand nous séchons les cours ou durant les vacances scolaires, comme chargé de nous surveiller.

Thomas Perry c'est joint à notre bande il y a six mois environ, lors du passage à tabac de Miguel par les ordures des quartiers sud. Il ne vit pas au « 2000 » mais chez Riton, un bar hôtel en centre ville tenu par un ancien de la pègre rangé dans les affaires. Mais dans notre cité, il s'est déjà illustré, posant ses conditions, ses lois, en prenant Miguel sous son aile protectrice, il a réussit à se faire respecter, chose plutôt rare pour un étranger arrivant tout juste de Marseille, peut-être grâce à son pedigree qui a vite fait le tour de la ville, même les flics le surveillent déjà. A dix neuf ans à peine, Tom possède un casier judiciaire assez chargé. Il vient de purger trois ans de prison ferme pour uns sombre affaire de règlement de compte entre dealers. Bien que clamant son innocence, il fut condamné à cinq ans d'emprisonnement dont deux avec sursit. Enfermé aux Baumettes, il a juré sa vengeance en vers cette société de merde, cette justice bénéfique aux plus forts, les flics et les bourgeois qu'il hait par-dessus tout.
Son histoire, qu'il raconte par bribes décousues lors de ses beuveries, fait état d'une correction flanquée à un dealer chez lui à Marseille, d'un « revendeur de mort » comme Tom les appelle, qui a profité de l'innocence d'un gamin pour refourguer sa merde. Témoin de la scène, une folie meurtrière lui est soudain montée au cerveau et à coups de poings, de pieds, de batte de base-ball, il a quasiment achevé le dealer qui doit néanmoins la vie sauve à la police appelée en rescousse par quelques badauds présent. Les parents de la victime, respectables citoyens, hautement connus et appréciées pour leur fortune, ont naturellement porter plainte contre Thomas niant en bloc les accusations contre leur cher petit chérubins et payé l'un des meilleurs avocats lors du procès. Déjà poursuivit pour d'autres délits, Tom fut reconnu coupable de coups et blessures et envoyé aux Baumettes. A sa sortie, il y a dix mois, il quitte Marseille, sa ville natale, la mer, la Canebière pour s'enterrer dans ce bled, histoire de, peut-être, se faire oublier.
Que dire de Thomas ? Qu'il a la beauté du diable. Des yeux de geais, des cheveux ébène coupés en brosse faisant ressortir son anneau d'or à l'oreille gauche. Qu'un tatouage sur le biceps saillant, qu'il exhibe sous son tricot de corps, lui fait sa fierté. Que son sourire fait craquer les filles mais son arrogance et son langage vulgaire les font fuir. En effet, tout en ayant gardé son petit accent méridional, Thomas ne prend pas le temps de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de l'ouvrir. Il ne cause pas, il débite des paroles grossières, des mots tranchants comme la lame de son couteau à cran d'arrêt qu'il possède, des injures sortant directement du c½ur et si par exemple il t'ordonne de te casser, tu as tout intérêt à prendre cet ordre à la lettre, il ne répète jamais deux fois la même chose, que du temps perdu pour lui, ensuite il se sert du langage des poings et pour cela il n'est pas manchot.
Dans la bande on l'aime bien le Thomas, tout en le craignant, on se méfit aussi de son caractère imprévisible, lunatique, arrogant, provoquant, tout aussi violent et dangereux pour les autres que pour lui-même. Ce qui touche dans ce garçon, c'est sa sincérité et sa sensibilité a fleur de peau qu'elle est cause de ses sautes d'humeur, de ses tourments et de ses ennuis avec la Justice.

Miguel Gomez, surnommé « Amigo », cherchez l'astuce ! Est mon meilleur pote. Il m'a vu naître, enfin façon de parler, il a un an de plus que moi, dix sept ans. Fils d'immigrés espagnols, comme son nom l'indique, comme tous méditerranéens qui se respecte, il a les cheveux aussi noir que ceux de Thomas mais beaucoup plus longs, les yeux marrons sur un teint halé tailladé sur le visage, séquelles de la rouste d'il y a six mois.
Ses parents ont débarqués en France il y a une vingtaine d'années, posés leurs valises dans notre ghetto pour ne plus en ressortir. Une guerre froide oppose Miguel et son père, maçon illettré, dépendant de l'alcool, jaloux de l'éducation et de l'intelligence de son propre fils, un conflit éternel les déchire sous la désolation de la mama, femme soumise et muette sur le comportement violent et stupide de son époux.
Miguel fugue régulièrement et se réfugie dans un squatte, une vieille usine désinfectée vouée à la démolition. Là-bas, seul ou en ma compagnie, il me parle de ses rêves qui lui envahissent l'esprit. La mer, le soleil, les grandes étendues, les jolies filles, le tour du Monde qu'il projette, lui qui n'a jamais quitté son trou. Il souhaite un jour aller au pays, le découvrir et m'a promis de m'y emmener. Chez nous il subit la violence, l'indifférence, la haine raciale, la xénophobie sans rien dire. Il ne dit jamais rien. D'un tempérament plutôt calme, réservé, timide, méfiant et craintif, il essais de contourner les aléas de sa vie dans le silence mais comme, je le répète et le répèterais tout au long de cette histoire, nous sommes nés zonards...De la cité des « 2000 »...Nous resterons toujours en dessous.

Je renouais le lacet de ma tennis, la tête baissée pour cacher mon visage tuméfié et ensanglanté lorsque Romain et Claude arrivaient à ma hauteur.

- Encore les branleurs de la « Neuve » n'est-ce pas ? Demanda Romain à Greg.

- ...Ouais !...Ne vous en mêlez pas vous deux, Mat l'a bien cherché, depuis le temps que je m'efforce à lui faire comprendre de ne pas se balader tout seul la nuit.

- Deux en six moi !...D'abord Amigo...Mat aujourd'hui...Demain a qui le tour ?...Nous sommes chez nous ici, ils nous affrontent sur notre territoire Greg !

- Je sais...Que veux-tu qu'on y fasse Romain ? Tu connais le risque si nous répondons...

- Ouais mais nous ne pouvons pas nous laisser taper sur la gueule indéfiniment par ces glandeurs friqués sans répondre !

- On en reparlera mercredi soir à la cafete, avec tous les potes...En n'attendant pas un mot à Thomas, ok ?

- Comme tu veux Greg...

- Et toi ça va gamin ? Me demanda Claude.

- Ca va !
- Bien amoché tout de même.

Je passais ma main sur mes gnons, histoire de les camouflés un peu car j'ai horreur que l'on s'apitoie sur mon sort Puis j'ai sortit mon paquet de Camel de la poche de mon blouson, écrasé par le poids de mon agresseur.

- Ils m'ont niqués mes clopes !

La Carotte me tendit les siennes, J'en volais une et allais lui remettre le paquet.

- Garde le, me dit-il, j'en ai un autre.

- Tu n'as pas de feu aussi ?

Trois flammes crépitèrent dans la nuit aux briquets de Dan, de Claude et d'Arthur.

- Bien amène toi Mat, lança Greg, toi aussi Arthi, on rentre !

- Et moi tu m'oublis ? Demanda La Carotte.

- Tu fais partis des murs toi connard !...Salut les mecs et pensez à ce que je vous ai dit, pas un mot à Thomas !

- T'inquiète ! Répondirent en ch½ur Romain et Claude, bye ! Et la prochaine fois Mat, écoute ton frangin.

- Lâchez-moi les basks, répondis-je entre mes dents.

Toujours écouter Greg. Se plier aux idées de Greg. Se soumettre aux exigences de Greg. Et les Droits de l'Homme, qu'est ce qu'il en font dans tout ça ? J'ai le droit d'exister, de vivre sans garde du corps, merde ! J'ai quinze ans, je ne suis plus un bébé...Comme j'aurais voulu le gueuler ce soir là à la Terre entière, mais à quoi bon ? Il n'y a jamais personne pour m'écouter à par Miguel, mais lui n'était pas là. J'aime bien Greg, c'est mon frangin, mais pourquoi s'obstine t'il si durement sur moi ? Papa était tellement plus cool, plus patient et certainement moins inquiet...Pourquoi ce drame papa ? Moi qui te croyais invulnérable, inébranlable...
Je ruminais des tas de sottises dans ma petite tête de rêveur si bien que je ne n'aperçus pas la porte de notre escalier et continuais, les yeux rivés au sol, à marcher comme un automate où me portaient mes pas. Arthi me chopa par le col de mon blouson pour me faire redescendre de mon nuage.
- Où vas-tu comme ça ? Encore à des kilomètres ! Me lança t'il amicalement.

- Bonjours les garçons...

- Bonjour m'man, répondit Arthur piochant déjà dans le saladier posé sur la table.

- Nous passons à table dans cinq minutes Arthur !

- Je goutte simplement !

- Dîtes madame Harvey, rajouta La Carotte, je...Peux goutter moi aussi ?

- Tu me le demandes d'habitude Dan ?

- Heu !...Et bien non mais d'habitude vous tournez le dos.

Elle ne m'a pas vue, je me suis enfermé dans la salle de bain pour me mirer dans la glace au dessus du lavabo après avoir ôté mon sweet déchiré. Ma poitrine était lézardée de griffes, ce fils de pute aurait pu avoir eu l'obligeance de passer chez la manucure avant de me sauter dessus, pensais-je tout haut, de vrais gonzesses ces rupins des quartiers sud. Ils m'avaient bien arrangé le portrait aussi, l'½il au beurre noir, la lèvre enflée, le nez suintant et cette maudite balafre qui partait du coin de la lèvre et remontait le long de la joue tuméfiée sur au moins cinq centimètres, me donnant vraiment l'air d'un voyou, rien à voir avec le déguisement de Miguel après sa correction, lui c'était pire que moi, mais j'étais presque heureux d'avoir ces marques sur le visage, au moins on ne prendrais plus pour un morveux. Dommage que l'on était en vacances scolaires, quel succès aurais-je eu au lycée ? Surtout avec nos filles, je veux parler celles de nos cités, les autres sont certes mignonnes, mais trop pimbêches pour adorer et fantasmer sur les ecchymoses, les cicatrices, les bosses et les clics de leurs mecs.
Je frottais lentement de mon gant de toilette humide mes plaies, c'était douloureux mais il fallait bien camoufler au maximum ces traces, surtout nettoyer le sang séché qui me défigurait afin de ne pas alarmer maman, pour le reste, je trouverais bien des mensonges à raconter ou Dan s'en chargerait.
J'entendis la voix de Greg derrière la porte.

- Magne-toi le cul frangin !

- J'arrive...

J'ai posé vite fait un morceau de sparadrap sur mon entaille, nettoyé le lavabo, enfilé un sweet propre avant de sortir de la salle de bain. Greg me dévisagea et me fit signe de passer à table. Avant de fermer la porte de la salle d'eau, il enleva mon sweet déchiré et maculé de sang que j'avais oublié sur le rebord de la baignoire, il en fit une boule et le bazarda par la goulette du vide ordure dans l'entrée.

Tout penaud, j'attendais la réaction de maman, assis sur ma chaise devant mon assiette au côté de La Carotte et en face d'Arthi. Greg s'asseyait désormais à la place du père depuis sa mort, en face de maman. Elle eut un passage à vide de quelques secondes en me voyant, le choc certainement, bouche bée, arrêtée dans son élan à nous servir, une louche dans une main, une assiette dans l'autre, les yeux écarquillés, enfin maman me posa la question que je redoutais.

- Mon Dieu, Mat !...Tu...Tu t'es battu ?

- Ce n'est rien m'man, répondis-je peu fier.

- ...Il faut te désinfecter ça mon chéri !

- Ca va maman j'te dis, c'est déjà fait.

- Que s'est-il passé ?

- C'est de ma faute m'dame ! Rassura La Carotte.

Nous, nous retournions sur lui étonnés, qu'allait-il inventer comme mensonge, plus gros que lui, pour me tirer d'affaire ?

- On a fait une petite passe au terrain...Mais son poids plume n'a pas résisté à mes quatre vingt dix kilos...Je n'ai pas sentis ma force.

- Oh Dan ! Répondit maman de sa douce voix, tu n'es qu'une brute, tu finiras bien par me les briser en deux mes fils, surtout Mathurin, il est si fragile...

- Désolé m'dame !

Je bouillais dans mon fort intérieur avec une envie de leur jeter à la figure la vérité pour leur prouver à tous que je n'étais plus un môme, quitte à faire du mal à maman, mais il fallait leur démontrer une bonne fois pour toute par A plus B qu'à quinze ans on a le droit d'être traiter en adulte. Finis les sermons infligés aux gosses, fait pas ci ! Fait pas ça ! Tu seras privé de dessert !...Pourquoi ne me mettent-ils pas au coin avec les mains sur la tête et le bonnet d'âne pendant qu'il y sont ! Greg me surveillait en silence. Dan s'inquiétait de mon rictus insolent qui me crispait soudain le visage, Arthi continuait à manger comme si de rien n'était.

- Mat fragile ! Continua Dan...Vous rigolez m'dame ! C'est un monstre ce type...Je ne vous ai pas encore parlé de la tannée qu'il m'a mis après...Le ballon était plus souvent dans mon camps que dans l'siens...J'vous l'dit, ce p'tit, c'est un homme !

On s'est regardé un instant tous les quatre. Quel comédien ce grand rouquin. Arthi cessa de mâcher sa pitance avant d'éclater de rire et de tout recracher dans son assiette. Nous avons ris une bonne partie du repas sous les yeux interrogateurs de maman, j'en avais mal à ma balafre qui saignait à nouveau mais en aucun cas je n'ai montrer ma douleur pour ne pas contredire le merveilleux mensonge de La Carotte en mon honneur. Je suis un homme ! Je savais que Dan mentait en ce qui me concernait. Dan a toujours les mêmes idées que Greg et Greg me prenait toujours pour un gamin, donc La Carotte aussi.


Allongé sur mon lit, je fixais le plafond de la chambre comme si celui-ci pouvait me répondre. Arthi était couché également, il se levait tôt demain, nous dormions dans la même chambre depuis toujours. Je lui fis part de mes inquiétudes.

- Arthi, tu dors ?

- Non pas encore, je pensais à ta raclée, ils auraient pu te...

- N'insiste pas, lui dis-je, ne lui laissant pas le temps de finir sa phrase, je sais, je risquais gros...Dis-moi, si je trouvais un boulot...Crois-tu que cela changerait le comportement de Greg et de maman ?

- Comment ça ? Tu veux laisser tomber tes études ? Me répondit-il étonné d'une telle question.

- ...Peut-être !

Arthur se retourna dans son lit et me regarda, je fixais toujours le plafond où je semblais puiser ces drôles d'idées qui me brouillaient l'esprit.

- Tu ne peux pas faire ça ! Me dit-il.

- Pour Greg ? Pour maman ?

- Pour toi petit con !...Sans diplôme que feras-tu ?

- As-tu des diplômes toi ? Non ! Et tu bosses !

- Moi, c'n'est pas pareil, j'ai toujours été nul à l'école mais toi...Tu es intelligent, tu as toutes les chances de réussir.

- Et de rester un bébé toute ma vie aux yeux de Greg et de maman ?

- Tu dérailles complètement ! Ces enfoirés t'ont crevé la cervelle...Ecoute-moi Mathurin...

- Ne m'appelle pas comme ça, tu sais que je déteste mon prénom autant que Greg me déteste...

- Où vas-tu chercher tout ça idiot ? Tu te fais des films là ! Greg t'aime, maman t'aime, les copains t'aiment, je t'aime aussi...Greg te sermonne quelques fois et te traite comme un bébé, ce n'est pas pour te faire chier mais parce qu'il a peur pour toi, pour ton avenir, comprend-le...Tu es et tu resteras toujours son petit frère.

- Mais toi...Il te considère déjà comme un homme, tu n'as que dix neuf ans à peine.

- Nous ne sommes pas fait de la même branche Mat, voilà tout.

Il y eut un long silence...Lorsque j'ai repris la conversation, Arthi ne me répondit plus. Il dormait à poings fermés, un sourire sur les lèvres. Comment fait-il ? Même en dormant il arrive à sourire.











CHAPITRE 2.






Nous avions rencontré Thomas Perry au volant de sa vieille Renault 16 des années 60, retapée par Arthur, s'impatientant au croisement du grand boulevard et de la rue principale, maugréant après le feu rouge qui tardait, selon son avis, à passé au vert. Il se rendait à la cafete en centre ville, notre fief, notre point de ralliement à toute la bande, il nous proposa de nous y emmener Miguel et moi.
Bien sur mes blessure aux visage ne lui sont pas restées inaperçues et à Tom, il était impossible de mentir, il me bourra tellement le crâne de questions qu'à la longue je ne savais plus quoi répondre, sinon la vérité. Aux journées passées dans l'enceinte des commissariats lors des gardes à vue, aux heures d'intimité entre lui et les inspecteurs, Tom connaissait parfaitement les dessous des interrogatoires et jouait de son savoir pour faire la part entre le vrai et le faux.

- On les crèvera ces enculés ! Me dit-il fermement en cognant le volant de son poignet.

Du hard rock américain, à plein décibel, gueulait à toute berzingue dans les enceintes saturées, larsenées, parasitées de la Renault 16. Tom a pilé sur une place de parking près de la cafete, il ne s'emmerdait jamais avec les créneaux. Il s'arrêtait comme ça, subitement, où bon lui semblait, rien à foutre des flics, encore moins des contractuelles. Il collectionnait les PV, comme des trophées qu'il collait impeccablement sur le mur de sa piaule sans jamais les payer.
J'ai dû me battre avec la portière arrière de l'auto pour sortir, a force de coups d'épaule, j'ai réussis à l'ouvrir, elle se coinçait régulièrement, usée par les années mais surtout par la tôle froissée d'un quelconque accrochage. Même les caisses nous cherchaient des noises dans cette banlieue de merde !

Thomas nous paya un soda à chacun car nous n'avions pas une tune en poche. Il but sa bière d'un trait avant d'en commander une seconde. On parlait de tout et de rien mais mon passage à tabac revint sans cesse dans la conversation.
Au fur et à mesure des canettes de bière engloutie à tire larigot, je voyais la haine et la colère au fond des yeux noirs et brillants de Tom. Je n'aimais pas. Ses réactions sont tellement imprévisibles que je craignais le pire et plaignais déjà le pauvre bougre, fils à papa, qui allait servir de bouc- émissaire à sa violence, à sa vengeance.
Dans la cafete, nous ne craignons rien, aucun « Boutons dorés » n'oserait s'aventurer en plein jour dans cet endroit, nous étions chez nous, cependant quelques courageux téméraires, l'alcool aidant, passait outre les recommandations, la nuit tombée et souvent à plusieurs pour casser du « zonards » comme ceux qui ont démolit Miguel, ils venaient du « Betty's », situé trois rues plus loin où un monde de richards, sur peuplait ce piano bar servant de frontière entre nos deux quartiers.
Six canettes plus tard, nous sommes sortit de la cafete et avons décidés de faire un tour à pied dans le « quartier neutre », histoire de se dégourdir les jambes et mater un peu les filles super branchées des rupins.
Si nous appelions cette avenue commerciale le « Quartier neutre », c'est que le nouveau commissariat ultra moderne de la ville s'était implanté comme une forteresse à cheval entre les deux quartiers sud et nord. Ce qui n'empêchait pas les coups fourrés entre les zonards et les bourges qui se côtoyaient à ciel ouvert dans une tension permanente, surveillés par les patrouilles de police qui tournaient et retournaient régulièrement dans la grande artère, comme des vautours prêt à sauter sur leur proie.

- Ca pue ici, nous dit Thomas.

- Ca sent le fric c'est tout, répondit Miguel qui jusque là n'avait pas ouvert la bouche.

- Et le flic surtout ! Rajouta Thomas d'un air dégoutté. Tirons-nous, retournons à la bagnole, j'ai envie de gerber.

Pour ne pas faire demi tour, un des « 2000 » ne rebrousse jamais chemin, nous avons empruntés une petite ruelle sur la droite de l'avenue qui nous mena directement à l'intersection des deux quartiers, sur la route du Betty's à droite et la cafete sur la gauche.
C'est au drugstore que j'ai reconnu la bécane stationnée sur le bord de la route, le blondinet aux grandes oreilles, dont j'ai encore la signature sur la joue, venait d'y entrer.

- Merde ! M'écriais-je, c'est lui !

- Qui ça Mat ? Me demanda Miguel.

- Le barbouze qui m'a saigné hier au soir.

- Redescendez la route les gosses et planquez vous derrière le renfoncement de la pharmacie, je reviens ! Nous ordonnâmes Thomas.

- Que vas-tu faire Tom ? S'inquiéta Miguel.

- Planque toi Amigo et attend moi, on va s'marrer...

- Viens Miguel ! Lui dis-je, l'agrippant par le bras.

Nous étions derrière le muret, au premier rang, vue sur le drugstore, je fumais ma énième cigarette, un peu nerveux quand soudain, nous avons entendu un vrombissement de moteur familier, la vieille Renault 16 descendait à vive allure le boulevard, cramponné à son volant, Tom, dans une embardée spectaculaire frôla les voitures en stationnement devant le magasin pour emplafonner la roue arrière de la moto, garée en épis. Elle chuta lourdement sur la chaussée après un vol plané magistrale. Le phare et l'aile droite de la Renault 16 restèrent accrochés au porte-bagages de la bécane. Dans l'affolement général des clients, personne n'eut le temps de relever le numéro d'immatriculation, en partie effacé d'ailleurs, de la plaque de notre voiture.
Arrivé à notre hauteur, Tom appuya sur le frein. Dans un crissement de pneus, la voiture s'immobilisa au milieu du boulevard, il nous cria de monter à bord avant de repartir sur les chapeaux de roues. Nous avons gueulés à tout va notre joie et chantés notre victoire, même Miguel semblait heureux de cette petite revanche sur les « niocs » des beaux quartiers.

Nous, nous sommes arrêtés au garage où travaille Arthur afin de planquer l'auto. Après quelques explications et les félicitations de mon frangin, La Carotte qui était là et tout excité par notre expédition punitive, nous proposa de tous nous emmener ce soir dans sa Ford, au balloche organisé par son club de judo, dans la salle des fêtes, Greg sera là et tous les potes de la bande. Une consigne était néanmoins donnée, pas de baston. Le bal était ouvert à tous, aux cutéreux comme aux culs dorés et le club avait besoin de leur pognon et de leur soutient pour se sortir du labyrinthe des factures impayées.


A 21 heures, la Ford verte rouille, tirant plus sur la rouille que sur le vert nous déposa devant la salle des fêtes. Greg était arrivé avec Arthi dans la camionnette du chantier. Claude et Romain faisaient déjà piliers de bar à la buvette. Thomas se retournait en sifflant sur chaque gonzesse qu'il croisait, qu'elle soit accompagnée ou non, il n'était pas jaloux avec la femme des autres. La Carotte lui renouvela les consignes, pas de baston, avant de nous faire rentrer gratis.
Tom se dirigea directement au bar où se trouvait Greg, et s'enfila ses deux canettes. J'aperçus Arthur, enlacé dans les bras de Solange, qui se trémoussait langoureusement au son d'un vieux slow joué frénétiquement par l'orchestre de vieux schnocks plutôt ringards.
Deux filles, assez jolies, étaient attablées seules et m'avaient sautée aux yeux depuis un bon moment, le hasard faisant bien les choses, une table était libre à leurs côtés. J'en ai fait la remarque à Miguel qui approuva d'un clin d'½il. On s'installa donc tout près d'elles sans rien dire, sans les aborder, intimidés par leurs rires, de moquerie sans doute, nous n'entendions pas leur conversation avec le grincement de l'accordéon et les canards de la pauvre chanteuse qui s'époumonait sous les quolibets et les sifflements du publique mais leurs regards nous suffisaient pour croire que nous étions dans leur collimateur.
Thomas nous a rejoint à la table en lorgnant de ses yeux de braise les deux pins up qui se détournaient de son regard hypnotique. Il prit une chaise à leur table et la fit grincer à terre, je sentais qu'il allait faire l'un de ses numéros de drague pour attirer sur lui l'attention de ses filles des quartiers sud. Je ne me trompais pas. Il s'assied juste derrière la plus belle des deux qui nous tournait le dos et posa ses santiags poussiéreuses sur la chaise à quelques centimètres de sa jupe. Elle fit mine de ne pas le voir et continuait à discuter avec sa copine qui riait tout le temps, je venais de découvrir le sosie d'Arthur au féminin.
Tom parlait haut et fort dans son jargon particulier, grossier à souhait, une langue bien a lui. Je me faisais tout petit sur ma chaise, rougissant de son culot, surtout que la « grande rieuse », placée en face de moi, ne me lâchait pas d'une semelle de son regard sulfureux. Miguel n'en menait pas large non plus.
C'était vraiment de belles poupées, d'une autre espèce, d'une autre race, d'une autre planète que la notre, celle de la zone. Bien sapée, bien coiffée, dix sept ans environ, légèrement maquillée. Celle qui me reluquait avait les cheveux bruns, mi longs qui se courbaient sur ses épaules dénudées, les yeux d'un bleu profond qu'on aurait dit l'océan. Je pouvais me noyer dans son regard. L'autre que je voyais de dos seulement, avait dans ses cheveux presque noirs, des reflets cuivrés, un peu plus longs que sa copine, ils tombaient en désordre sur son dos nu d'un teint légèrement halé.
Tom continuait son cinéma sans pour autant faire d'effet sur la gent féminine, cela le vexait et l'énervait. Il passa au stade supérieur dans son attaque amoureuse. De son index, il caressa doucement les cheveux cuivrés, effleurant la peau nue de la belle brune. Elle tressaillit, se retourna et lui jeta un regard glacial de ses grands yeux verts.

- Tu vires tes sales pattes de mes cheveux et tu écrases !
Quelle beauté. J'avais déjà vu cette fille à la cafete, seule pourtant elle était maquée avec un dur des quartiers sud. Je ne comprenais plus très bien son rôle...Thomas la fixa. Elle lui vira les deux pieds qui reposaient sur la chaise et lui balança d'un air hautin :

- Ôtes tes bottes de péquenot de la chaise, elle est prise !

Thomas faillit tomber à la renverse. Sa copine qui me matait depuis un bon moment lui souffla quelques mots dans l'oreille que je ne pu entendre. La brune cuivrée se retourna à nouveau, cette fois pour me regarder. Tom revint à la charge.

- Tu veux un coca ma belle ?

- Laisse nous tranquille, va t'exciter sur la piste de danse mais fiche nous la paix...D'ailleurs nous sommes accompagnées.

- Ah oui ! C'est vrai ce mensonge ? Ils sont ou vos Roméo ?

- Ils dansent, répondit la copine en ricanant.

Tom sourit d'un sourire sardonique et tourna les talons en roulant la mécanique, il allait au bar. Les deux poupées nous dévisagèrent un moment avant que la brune n'ouvre la bouche.

- Venez à notre table tous les deux, vous nous protégerez !

- Et vos potes ? Demanda doucement Miguel.

Elles pouffèrent, nous mettant encore plus mal à l'aise...

- Vous ne craignez rien, venez !

Miguel me sourit et me fait signe de la tête que pour lui c'était ok. Et nous voilà attablés avec deux superbes nanas des quartiers sud.

- Comment t'appelles-tu ? Me demanda la brune.

- Heu !...Mat...Répondis-je hésitant.

- Mathieu ?...C'est ton vrai nom ?

- Mathurin Harvey, lança Miguel pour m'emmerder.

Vraiment pour m'emmerder car les copains savent très bien que je déteste mon prénom. L'effet comique bien sûr me fait rougir comme d'habitude.

- C'est original comme prénom !

- Mon père était original en son genre, mon frère aîné c'est Grégoire et l'autre Arthur et lui, en désignant mon copain, Miguel Gomez dit « Amigo » !

- Mignon ! Moi c'est Sonia avec un « y », Sonia Van Gogh.

- Van Gogh ? Rétorquais-je surpris.

- Rien à voir...Ma copine c'est Elvire Pasquale avec un « q » !

Nous éclations de rires à notre tour sous la gêne de l'intéressée.

- Ca va ! Ca va ! Dit celle-ci.

- Dîtes moi tous les deux, repris plus sérieusement Sonia, que faîtes vous avec un salaud comme Thomas ?

- Tu le connais ?

- Qui ne connais pas Thomas Perry ?

- Tom est notre pote, repris Miguel, c'n'est pas un salaud...Nous...Nous sommes des « 2000 »...

- Waouh !!! De vrais voyous à notre table, lança Elvire, c'est chouette.

- Nous ne sommes pas plus voyous que vos pédales de mich'tons, lui répondis-je violemment en me frottant ma balafre.

- ...Tu...Tu as eu droit à ta raclée toi aussi ?

- Ouais, deux contre un, pas très courageux tes copains.

- Je suis désolée Mat, répondit Sonia.

C'est vrai, elle me parut vraiment désolée, ce n'était pas du cinoche et cela me faisait presque de la peine. A ce moment, Thomas est revenu chargé de boîte de coca et d'une bière.

- Aide moi Amigo !

Miguel lui libéra les mains. Thomas distribua les boissons et tendit la boîte de coca à Sonia.

- Tiens chérie, ça calmera tes humeurs !

Sonia le fixa en prenant la boîte de coca qu'elle frappa fortement sur la table, elle l'approcha du visage de Thomas sans baisser les yeux et tira la languette de métal qui fait gicler la boisson en mousse nous éclaboussant.

- Et ça pourrit, ça calmera tes ardeurs !

Personne jusqu'à aujourd'hui n'avait traité Tom de pourrit ou alors il n'était plus là pour l'avouer. Je sentis soudain la tension monter. Tom essuyait son visage du revers de la manche de son blouson. Ses yeux noirs s'assombrirent encore plus, un éclair foudroyant semblait paralyser Sonia qui continuait a le fixer, à croire qu'ils faisaient le concours à celui des deux qui baissera les yeux le premier. On n'en menait pas large, même Elvire « la rieuse » ne riait plus. Miguel tremblait mais eut plus de courage que moi pour dire à Tom de se calmer.

- ...Ta gueule ! Lui répondit Thomas...J'me tire, j'ai pas ma place avec ces pétasses...Elles me font gerber !

Thomas retourna au bar s'enfiler quelques bières de plus et quitta la salle à la recherche d'un mauvais coup. Je sais que ce soir, un innocent trinquerait à la place de Sonia car Tom était comme cela, jamais il ne cognait sur le sexe dit faible mais pour se calmer, il se sentait obligé de s'en prendre au premier mec du même gabarit que lui passant à sa portée. Non Tom n'était pas un salaud.

- Ouf !...J'en tremble encore, dit soulagé Sonia.

- Tu as de la chance d'être une nana, lui annonça naturellement Miguel, t'as évitée le surin.

- Le surin ? Vous êtes vraiment des petits durs !

- Thomas est comme ça, il plante et discute ensuite.
Greg et La Carotte, soucieux du départ précipité de Thomas, vinrent aux nouvelles à notre table.

- Que s'est-il passé ? Demanda Greg.

- Un malentendu...Une plus forte tête lui a cloué le bec, répondis-je en regardant Sonia.

- Aie ! Le pauvre mec. Et qui c'est ce courageux qu'on lui prépare ses funérailles ? Ironisa la Carotte.

- Elle est devant toi...Sonia Van Gogh, puis m'adressant aux filles, je fis les présentations, Greg mon frangin et Dan.

- T'as du cran poupée ! Félicita La Carotte, ton jupon t'a sauvé la vie...Vous êtes de la « Neuve » toutes les deux ?

- Exact, répondit Sonia sans se démonter.

- Amigo, Tom portait une lame ? Demanda Greg.

- Ouais.

- Je crains le pire. Allons jeter un ½il sur le parking, tu m'accompagnes La Carotte ?

- J'te suis...Amusez-vous bien les gamins ! En regardant les deux filles il rajouta, vous avez bons goûts.

Arthur, qui n'avait pas assisté à la scène trop occupé par ces ébats amoureux, s'approcha de nous avec Solange qu'il tenait par l'épaule. Je refis les présentations. Sonia et Elvire connaissaient à présent la famille Harvey à part maman, qui à cette heure, devait dormir du sommeil du juste, épuisée de sa semaine.
L'orchestre jouait de vieux twists et rocks des années 60, Arthi nous proposa de venir sur la piste de danse. Enchantée, Elvire invita Miguel qui refusa d'abord par timidité sans doute, car Amigo était un excellent danseur, faisant mille prouesses dans les tangos argentins et pasos, puis cédant aux caprices de la jeune fille, il accepta. Mon refus fut catégorique, je ne sais absolument pas danser et ne voulais surtout pas me ridiculiser devant Sonia. Elle non plus n'était pas très bien emballée d'ailleurs, le contre coups de son affrontement verbal avec Thomas Perry la choquait maintenant Nous restions tous les deux attablés devant notre coca, regardant se dandiner Arthur, Miguel, Solange et Elvire. Elvire, la seule « boutons dorés » du quatuor.
J'enviais Arthi. C'est vrai qu'il avait du charme, ces boucles blondes trempées de sueur lui faisaient comme une auréole autour de son visage d'ange. Ses dents blanches, sous son sourire éclatant, étincelaient à la lueur des spots. Papa et maman, de leur amour passion, avaient fabriqué un Apollon et je remarquais une pointe de jalousie dans le regard des jeunes filles autour de la piste en vers Solange qui ne payait pas de mine mais qui était des notre.
Nous ne nous décrochions pas un mot avec Sonia depuis un bon moment, quand elle me sortit de mes rêveries.

- Ton copain...L'espagnol...Miguel je crois ? Que lui est-il arrivé ? Il est si craintif et ces marques sur son visage ? Il a subit le même sort que toi ?

- En pire !

- Que veux-tu dire ?

- Demande à tes copains, ils t'expliqueront.

- Ne sois pas si agressif Mat, j'essais seulement de comprendre le pourquoi de cette haine entre nos deux quartiers.

- Une dissertation pour le lycée ?

- Ne dis pas cela Mat, ça ne te ressemble pas.

- ...Excuse moi, je suis à cran en ce moment.

Je n'avais pas besoin de faire d'effort pour me remémorer cette journée, je m'en souvenais comme si c'était hier. Six mois après le drame, nous avions toujours en travers la gorge cette lâcheté gratuite, en démolissant Miguel, ces enculés de fils de putes, nous avaient tous mutilés et l'idée de vengeance nous trottait encore dans le crâne aussi bien aux « 2000 » qu'au « Val des roses ».


Miguel était en fugue comme d'habitude, sa mère pleurait au bled à l'enterrement d'un grand oncle je crois, son vieux bourré du soir au matin et du matin au soir confondait souvent son fils avec un puching-ball. Toute la bande le savait réfugié au squatte, dans l'usine désinfectée à la sortie de la ville. On se relayait pour ne pas le laisser gamberger à ses envies suicidaires et éviter qu'il ne se renferme encore plus sur lui-même et qu'il devienne un ermite à part entière. On lui fournissait la bouffe et les cigarettes car Miguel avait toujours les poches vides, fauché comme les blés. Il ne sortait pas souvent de sa tanière et m'attendait impatiemment tous les soirs vers 17 heures après mes cours. Mais ce soir là, le squatte était vide. Quelques uns de ses effets personnels traînaient encore près des cendres froides d'un ancien feu. J'ai attendu une bonne heure et me suis décidé à passer chez lui, prit de remords, aurait-il regagné l'appart de ses parents ? J'ai sonné à la porte, son père, complètement disjoncté, râlait à l'intérieur et m'envoya me faire foutre moi et son fils. Je retournais dans le squatte, toujours pas la moindre trace de Miguel. Dans le quartier, aucun des copains ne l'avait aperçu depuis sa fugue.
Le soir à table, j'en ai parlé à Greg. Après le repas, il téléphona à quelques potes disponibles et nous sommes tous partis au squatte. Dispersés en binôme, on a fouillés l'usine de fond en comble, armés de nos lampes de poches et de nos couteaux, on ne sait jamais...Je le voyais, Greg n'était pas tranquille, une étrange appréhension le rendait nerveux, et ses dons de clairvoyance, face au danger, ne le trompaient guère. Les recherches de quelques indices à travers les deux étages et du sous-sol délabrés avaient débutés depuis quelques minutes seulement, lorsque Arthi nous appela d'une voix étrange mêlée d'inquiétude et d'effroi. Il se trouvait au rez de chaussée en compagnie de La Carotte.

- Regardez les pierres ! Nous dit-il.

- Merde, c'est du sang ! S'écria Greg.

Des frissons d'angoisse me firent tressaillir. Nous avons baladés nos lampes à travers ce labyrinthe de gravats, de ferrailles tordues, de pans de murs écroulés en appelant Miguel en vain, seuls les rats nous répondaient de leurs couinements lugubres.

- Là ! Hurla soudain Romain.

Dans la pénombre d'un recoin d'un mur en ruine, une forme grise gisait. Nous, nous sommes approchés précipitamment en trébuchant sur les décombres, une bâche en plastique dissimulait bien quelque chose.

- Eclairez-moi, lança Greg.

Il souleva la bâche. Une vision d'horreur nous figea tous. Miguel, a demi dévêtu, baignait dans une marre de sang. Le visage tuméfié d'ecchymoses, une plaie béante à l'abdomen. J'ai faillis dégueuler. Il râlait faiblement, nous devions faire vite, sa vie filait par ce trou sombre dans les entrailles.

- J'appelle les pompiers ? Demanda Arthur.

- Pas le temps, répondit Greg, nous allons l'emmener.

Il prit Miguel dans ses bras, Thomas ôta sa grosse chemise de trappeur et la déposa sur le corps ensanglanté de notre copain et disparu dans la nuit. La vision de Miguel l'avait bouleversé et j'ai su, par la suite, que Thomas avait pleuré.
Nous sommes arrivés à temps à l'hôpital. Miguel a vu la mort de près, elle avait l'apparence de quatre fils à papa des quartiers sud.


Depuis un bon moment, je jouais avec la boîte de coca vide sur la table en racontant l'histoire de Miguel, soudain je l'ai écrasé entre mes doigts, ce qui fit sursauter Sonia. Elle était pâle, semblait abasourdie, sonnée, écoeurée d'une telle violence de la part de siens.
Un jour, tout ça finira en drame, je le sais, je le sens. Cette rouste gratuite en vers Miguel avait complètement déstabilisée la bande et depuis chacun de nous ne sortait plus sans sa lame ou poing américain, hier soir j'ai fait les frais d'un oubli, triste résultat pour ma pomme, ils m'ont bousillés.

- Tu t'en serais servit ? M'interrompit Sonia.

J'ai levé les yeux sur elle, balayé de ma main la mèche rebelle qui me tombait sur le visage. Machinalement, je me mordillais les lèvres, un tic qui m'aide à réfléchir, la boîte de coca n'était plus qu'une boule de métal rouge et blanche au milieu de la table.

- Peut-être !...Mais ça doit être dur de planter quelqu'un ?

La main d'Arthur ébouriffant mes cheveux me fit redescendre de mon nuage. La réalité était là, devant moi, présente en la personne de Miguel et de ses cicatrices, de mes clics et de ma balafre encore toute chaude, l'éternel sourire d'Arthi bécotant sa Solange, la « grande rieuse », Elvire, dont la pureté et l'innocence dépareillait totalement à cette guerre aveugle rageant entre nos deux classes sociales ou se paumait Sonia, complètement désespérée de son impuissance dans ce conflits. Mais quoiqu'il arrive, les riches seront toujours en haut, dominant les pauvres. Rien ne changera. C'est ainsi...


CHAPITRE 3.









Un attroupement à l'entrée de la salle des fêtes et des cris à l'extérieur attira notre attention. Je choppais La Carotte qui passait précipitamment devant notre table alors que l'orchestre nous crevait les tympans avec leur accordéon minable.

- Que se passe t'il Dan ?

- Thomas !...

- Contre qui ?

- ...Mouss Belkrim.

- A la loyale ? Demanda Arthi.

- Bien sur.

Nous sommes tous sortis de la salle pour se rincer l'½il, laissant les vieux avec leurs tangos. Sonia et Elvire nous ont accompagnés. Souvent Tom s'en prenait à Mous, où Mouss défiait Thomas comme un jeu. Ils se cognaient dur mais toujours loyalement, sans lames, sans chaînes où autres armes blanches, seulement à mains nues, comme un entraînement dans une salle de sport. Les deux garçons se respectaient mutuellement, aucun conflit sérieux ne les opposaient réellement mais ils se sentaient obligés de se frapper dessus, une accoutumance, une drogue en quelque sorte et pour explication, chacun disait : - « En nous tabassant, cela évite de cogner du mich'ton aux couilles d'or ! ». Je les comprends, ils auraient vite fait de le trucider le pauvre. En général, leur bagarre se finissait au bar, devant des litres de bière.
Une complicité les unissait dans les expéditions punitives et affrontements organisés contre les quartiers sud. Alors Tom et Mouss se serraient les coudes, chacun pouvait compter sur l'autre sans rancune. Alliers, unis dans la force et dans l'amitié.

Mouss, Mustapha Belkrim, est un grand gaillard d'un mètre quatre vingt dix, battit dans un roc, âgé de vingt ans, cheveux crépus et sombres, le teint basané de ses origines nord africaines, de se soleil brûlant qu'il ne connaît que sur les livres de géographie qu'il a très peu ouvert ou sur les cartes postales du pays qu'il ne verra sans doute jamais. Né sur notre sol, comme Miguel, il n'a jamais quitté son trou, cette banlieue de merde, son quartier chaud du « Val des roses » qu'il dirige en maître de sa poigne de fer.
Teigneux mais droit, haineux mais juste avec son milieu, récidiviste dans le fric-frac des maisons bourgeoises, champion de la recel, à fond dans le trafic des bagnoles plutôt « classes », connu et surveillé de loin par les flics qu'il défit sans cesse, il sait déjà qu'il n'a peu ou plus d'avenir. A t'il eut seulement un passé ? Comme il aime s'en vanter, Fleury et Fresnes sont ses deux résidences secondaires et la perpétuité sera sa dernière demeure.

La foule de curieux et d'habitués se massait autour de Thomas et Mouss, elle formait un cercle, les protégeant de l'imprévisible pouvant surgir de l'extérieur, les flics bien entendu mais surtout la bande de la cité « Neuve », des lâches, sautant sur l'occasion d'une baston entre zonards, d'une bousculade, d'une altercation pour régler leurs comptes à la déloyale, capable de suriner en traître, dans le dos, un pauvre mec et disparaître incognito dans le chahut et l'excitation du publique.
Greg était au premier rang. En arbitre, il supervisait le déroulement du combat. Lui qui avait répandu avec La carotte la fameuse consigne « No baston », il jubilait ce soir de la castagne entre Mouss et Tom. Y'a pas à dire, mon frère aîné aimait la baston comme papa aimait la baston et Arthur prenait le même chemin. Dans les quartiers nord, sommes-nous vraiment des voyous ? Où tout simplement des masos !
Les coups pleuvaient. Le sang giclait. Les copains gueulaient de joie. Miguel s'était écarté du ring improvisé, appuyé contre le capot d'une voiture en stationnement, il sursautait à chaque claquement de poing s'écrasant sur la figure de l'un ou de l'autre des combattants. Les yeux grands ouvert, fixés dans le vide, extrêmement brillants à la limite des larmes, les lèvres tremblantes, il semblait terrifié, revivant sa propre raclée, il ressentait soudain les coups, la douleur et la peur d'il y a six mois.

- Viens mec ! Lui dis-je, tirons-nous.

A peine avoir terminé ma phrase, au loin nous entendions déjà les sirènes de la police. Personne ne paniqua pour autant, selon le plan habituel, la foule resta compacte autour de Thomas et de Mouss qui cessèrent leur lutte folle et s'accroupirent tous les deux à terre. Thomas sortit de sa poche plusieurs billes de verre et pour défier les forces de l'ordre et surtout les ridiculiser, ils firent une partie de « tac au tac ». Les copains, bien sur dans la combine, redoublèrent leurs cris lorsque les voitures, toutes sirènes hurlantes et gyrophares bleus affolés, pilèrent sur la terre battue du terrain servant de parking provisoire à la salle des fêtes. Certains scandaient des « Vas y Tom ! », d'autres leur répondaient en échos des « Vas y Mouss ! ».
Les flics, matraques à la main, tentaient de se frayer un chemin, sans ménagement, a travers la mêlée mais ils se trouvèrent tous cons lorsque au c½ur de l'attroupement, ils virent les deux complices bien amochés, arcades sourcilières ouvertes, lèvres fendues, jouer aux billes comme de tendres enfants sages.

- Bonjour Police ! Leur lança Tom ironiquement, une partie avec nous ?

- C'est moi qui gagne ! C'est moi qui gagne ! S'exclamait Mouss d'une hypocrisie déconcertante.

Miguel retrouva le sourire et nous ne pensions même plus à nous barrer, voir ces gardiens de la paix, hébétés d'une telle situation, nous enchantait. Sonia ouvrait des yeux tout ronds sur le culot de Thomas, Cupidon veillait...

L'agent Delmonière, le plus haut gradé de la brigade d'intervention de ce soir, n'était pas dupe. Connaissant Thomas, il savait très bien ce qui se tramait au sein du rassemblement de nous autres pour s'y être déjà fait berner et abusé, mais sans preuve, sans flagrant délit, il ne pouvait absolument rien contre nos potes.

- Fais gaffe Perry !...Tu vois ces bracelets, je te les réserve. N'oublis pas, tu es en sursis...Un jour se sera toi ou moi ! Menaça Delmonière, sa matraque pointée vers Tom.

- Partie de billes prohibée mon pote ? Demanda Mouss en dépliant sa corpulence d'athlète.

- Fais pas ton mariole, répondit l'agent, t'es aussi mal partit que ton petit copain...Et du bicot, moi j'en boufferais tous les jours.

Un lourd silence, soudain, remplaça les rires et les exclamations des bandes réunies. Les gars du « Val des roses » serraient les poins, les cinq flics serraient leurs matraques.

- Laisse tomber Mouss, lança Greg en agrippant son bras. Messieurs, dit-il en s'adressant aux hommes en uniforme, je crois que votre place n'est plus ici...Il n'y a pas eut de baston mais votre présence risque de dégénérer.

L'agent Delmonière fixa Greg puis Tom puis Mouss d'un air hautin, haineux et violent qui fut réciproque d'ailleurs.

- On rentre ! Ordonna t'il à ses troupes.

En grimpant dans leur break bleu, blanc, rouge, la flicaille fut huée, sifflée et traitée de tous les noms d'oiseaux existant dans les quartiers nord.
Greg en responsable dispersa les copains, calmant les plus échaudés qui gagnèrent en partie la buvette sinon la piste de danse.

Je restais dehors seul avec Miguel, la fraîcheur de la nuit nous faisait du bien, nous regardions la Lune, bien grosse et lumineuse, lorsque Sonia et sa copine Elvire nous proposa de faire quelques pas le long de la route, histoire de changer un peu d'air et surtout en savoir plus sur Thomas et la vie dans nos quartiers nord pas très différente, à mon avis, de celle des quartiers sud. Johnny Hallyday, toujours notre idole, avait je suppose, le même succès dans les deux zones, sa voix portait aussi bien dans les Mercedes et autres BMW, que dans la vieille Renault 16 de Tom d'autant plus que dans nos bagnoles, nous l'écoutions sur les autos radios volés aux bourgeois, donc super classe. Le Soleil brillait autant pour les uns que pour les autres à la seule différence qu'il éclairait chez nous, les façades grises, sales, mornes et délabrées de nos Hlm tandis qu'il baignait d'une douce lumière les coquets pavillons entourés de jardins des cités pavillonnaires, la cité « Neuve » en l'occurrence. Le fric, seulement le fric formait la frontière entre nos deux quartiers. Sonia me sourit à mes réflexions.

- L'argent ne fait pas forcément le bonheur ! Me dit-elle. Crois-tu qu'il nous suffit de claquer du doigt pour tout obtenir ? C'est faux, du moins pour certain d'entre nous. Nous ne sommes pas tous issus de la Cuisse à Crésus, tu sais !

- Vous n'êtes pas à plaindre non plus !...Pour rien au monde tu n'échangerais ta place contre la mienne je suppose ? Lui répondis-je agressivement.

- ...Tu sais Mat, nous n'avons pas les mêmes valeurs, les mêmes buts, les mêmes ambitions...Et je vous envie !

- Qui nous ? Les paumés ! Les zonards ! Les voyous !

- Ne dis pas ça, vous avez bien plus de mérites que nous, tu peux me croire. Les boutons dorés n'ont aucune morale, aucun sentiment. Tout nous est dû. Nos c½urs sont vides et froids...Vous êtes unis vous, soudés les uns aux autres. Vous êtes émotifs, ouverts, nous sommes méfiants, sans c½ur...Peux-tu me donner la définition du bonheur quand tu ne peux plus rien avoir, plus rien demander puisque tu as déjà tout ? Où est le plaisir ?

- C'est vrai, vu sous cet angle, répondis-je.

Elvire ne dit rien, pas plus que Miguel qui se contentait d'écouter. Mais je lisais dans ses pensées et je sais que s'il détenait en poche un dixième de la fortune de Sonia, il en ferait bon usage. Nous ne serions certainement pas ici ce soir à nous conter fleurette, à s'abandonner dans des discutions sans queue ni tête, à chercher le pourquoi du comment, à savoir qui a raison, qui a tord ? Non, nous traînerions déjà sur les plages d'un lointain pays sans se soucier de la dernière baston, des derniers potins des quartiers sud.
Nous deviendrons aventuriers, conquérants, explorateurs dans ces contrées inconnues que nous rêvons si souvent tous les deux. Dans la bande, il n'y a que moi et Miguel capables de s'abandonner entièrement dans des songes, peut-être un peu Arthur, mais luis ses rêves doivent forcément s'arrêter aux hanches et aux seins d'une jolie fille aperçue dans un quelconque magasine.

- A quoi tu penses Mat ? Me chuchota Sonia.

- A la mer...Cette étendue bleutée, elle seule pourrait en un instant, à la vitesse d'un cheval au galop, conquérir nos terres et nos quartiers alors, si différents, deviendraient une île, sans frontières, sans riches ni pauvres, sans boutons dorés ni zonards, tous dans le même bateau, serions-nous peut-être... Homme tout simplement.

- Oui au cinéma ou dans les livres d'anticipations, mais la réalité est toute autre !

- ...Voilà deux réalités qui s'amènent n'empêche ! Nous lançâmes soudain Elvire en regardant devant elle.

Eclairée par les réverbères, une décapotable coupée sport bleue métallisée, descendait lentement la grande route. Miguel serra ses poings dans sa poche. Elvire s'agitait inquiète et nerveuse.

- Qu'est ce qu'on fait ?
Sonia hésita un peu.

- Faisons mine de ne pas les avoir vus et retournons sans nous presser à la salle des fêtes.

- Qui est-ce ? Demandais-je.

- Nos petits copains, répondit doucement Sonia, Paul et Xavier.

- Et leurs gardes du corps j'imagine ? Rajouta Miguel apercevant quatre silhouettes à l'intérieur de l'auto.

Sa voix était agressive mais tremblante, il me semblait, pour le connaître par c½ur, lui si dur, courageux et surtout pas influençable, qu'une peur panique, cette fois, l'envahissait lentement sans pouvoir la contrôler. Elvire et Sonia marchèrent le long du mur, Miguel et moi au bord de la route pour les camoufler un peu de la vue des boutons dorés qui passaient à notre hauteur en ralentissant puis continuant leur route.

- Ouf ! Je crois qu'ils ne nous ont pas vu, soupira soulagée Elvire.

- Peut-être !...Parles moi un peu de Greg, ton grand frère, Mat.

- Pour quoi dire ? Qu'il me prend toujours pour un gosse, répondis-je amèrement. Depuis la mort du père il n'arrête pas de me surveiller, de me reprendre, de me faire la morale. D'ailleurs s'il me voyait traîner la rue ce soir avec vous, sans un copain pour m'espionner, il m'écraserait sur le champ.

- C'est faux Mat, me coupa Miguel étonné, Greg est un bon frangin, il t'aime...Il ne veut pas qu'il t'arrive quelque chose c'est tout...Si tu penses le contraire c'est que tu n'as rien compris !

- Qu'est ce que t'en sais toi, Miguel Gomez ? T'es le chouchou de la bande et en plus tu es libre comme le vent, sans personne pour t'obliger à faire ci, à ne pas faire ça...Tes vieux se foutent éperdument de toi...

Miguel baissa les yeux sans répondre, il frémit, je venais de le sonner d'un direct en parole en pleine tête. Je me suis soudain sentit rougir, ridiculisé par mes propres sottises. Je ne pensais vraiment pas ce que je disais. J'ai passé mon bras sur les épaules tremblantes de Miguel et de l'autre main j'ai ébouriffé ses cheveux noirs.

- Excuse-moi Amigo, je ne voulais pas...

- Tu as sans doute raison Mat, me répondit-il en essayant de sourire. C'est vrai, mes vieux se fichent de ma présence, je ne suis rien et parfois je préfèrerais presque que mon père m'engueule ou me cogne lors de mes fugues, cela me prouverais que j'existe !

- Pourquoi ? Mais pourquoi ? C'est pas juste, criais-je éperdument, la vie est injuste, pourquoi les crasses sont toujours pour les mêmes ?

Je déblatérais littéralement sur les copains. Miguel, fils d'un ivrogne et d'une infidèle immigrés d'Espagne. Arthur et moi orphelin de père, dressés à la dure par notre frère aîné puisque maman devait travailler pour subvenir à nos besoins. Romain, le maigre teigneux, enfant de la DDASS et son extrême et complice Claude, étouffé par des parents trop intentionnés. Daniel, La Carotte, vivant seul, fâché avec son père depuis belle lurette dont on n'entend jamais parler et Thomas, le petit marseillais véreux, repris de Justice dont on ignore totalement l'existence d'avant son arrivée dans notre
Banlieue, s'égarant dans l'alcool et la violence.
Nous approchions de la salle des fêtes lorsque la décapotable à redescendue la route à vive allure, traversant dans un crissement de pneus la chaussée sans marquer un temps d'arrêt. Elle nous immobilisa sur le trottoir. Paul Du Brandy et Xavier Lépinay qui se trouvaient à l'avant, en descendirent, les deux autres à l'arrière restèrent dans l'auto. Miguel eut un frisson en apercevant le visage de ces deux types éméchés, bien nippés dans leur chemise, leur pantalon de toile et blazers de la dernière mode. Nous avions l'air plutôt cloche avec nos jeans et nos sweet usés devant leur apparat bien amidonné du dimanche.
Je sentais le coup fourré et ravalais ma salive. Miguel m'a tendu une cigarette, il savait que cela me calmerait. Le plus grand des deux culs dorés, Paul, bien mis, beau comme un ange, mais de ces anges bâtardés avec un démon fixa Miguel de ses yeux bleus de glace. Miguel n'osait le regarder en face de sa gueule de chien batu. Paul lança aux filles d'un ton sec et autoritaire, sans détourner son regard de mon copain qui ne savait plus très bien ou se mettre.

- Que foutez-vous avec ces branleurs ? Deux belles poupées comme vous avec des traîne-lattes !

- Ecoute Paul, lui répondit Sonia. Nous ne faisions rien de mal, nous discutions c'est tout puisqu'il est impossible de causer avec vous lorsque vous avez bu.

- Bu ? Pas plus que d'habitude ma chérie, pas au point d'en faire un drame.

- Pas plus que d'habitude ! Lui rétorqua hors d'elle Sonia, mais regarde toi mon pauvre, obligé de te tenir à la portière pour ne pas tituber.

L'autre gars, le chauffeur, Xavier coiffé proprement d'une raie sur des cheveux bruns, mi-longs, plutôt raides, s'adressa à Elvire qui ne daignait même pas le regarder.

- Ma puce, on vous ramène à la maison et je te promets d'être clean la prochaine fois.

- Dix fois que tu me répètes la même chose, s'écria Elvire. Je dois te ramasser à chaque fois sur le pavé, j'en ai marre Xavier, vous n'êtes que des alcooliques tous les deux.

Paul s'énerva de l'affront des deux filles.

- Et même que nous soyons saouls, ce n'est pas une raison pour traîner avec ses ratés !

De derrière la voiture, sortie de la pénombre, une voix familière se mêla à la conversation.

- Qui traites-tu de ratés ?

Paul et Xavier se retournèrent. La Carotte, armé d'un couteau à cran d'arrêt, s'avançait. L'un des passagers arrière tenta vainement d'ouvrir la portière, rembarré à coups de pieds par Dan. Le fils de bourgeois n'insista pas et resta plaqué sur son siège.

- Je répète ma question, qui appelles-tu raté, peigne cul ?

- C'est la bagarre que tu cherches Poil de carotte ? Injuria Paul.

La Carotte souriait d'un rictus insolent, lui donnant un air plutôt relax mais il fallait se méfier des faux airs de Dan. De ses petits mots d'amour pouvaient naître des déluges d'injures. De ses petits sourires en coin, innocents, des tornades de coups de poings y ont surgit. Paul brisa le fond de sa bouteille sur le pylône d'un réverbère et mit en joue Dan pendant que Xavier nous surveillait. Dans ma poche je serrais mon couteau, prêt à le sortir au moindre écart.
- Viens raté que je te fasse goûter de ma bouteille de Bourbon.

La Carotte pris sa garde pour planter son ennemi lorsque Sonia intervint.

- Arrêtez, bande d'idiots ! Arrêtez !

Elle regarda La Carotte puis Paul.

- Jette-moi cette bouteille...Et toi, range-moi ce couteau tout de suite !...Nous allons rentrer avec vous Paul, mais cessez vos bagarres insensées.

- On se retrouvera, fit La Carotte en repliant la lame de son surin.

- Remontez dans la voiture, j'ai deux mots à dire à Mat...


Elle me prit à part alors qu'Elvire montait déjà dans l'auto. Miguel remercia La Carotte.

- Mat, il faut que je te dise... T'es un mec super sympa, mais je te demande une chose, en ville évite de m'approcher. Tu comprends, pour ton bien tu dois m'éviter.

- Pour mon bien ?

- Oui, je ne veux plus de bagarre...Si le seul moyen de les arrêter est de ne plus se fréquenter, alors acceptons-le comme une victoire personnelle, tu comprends ?

- Je comprends, répondis-je bêtement.

- Au fait Mat...L'océan de tes rêves est identique au mien et nous sommes cette île que tu espères...Salut Mathurin.

Elle me planta comme ça, monta à l'arrière de la coupée sport qui démarra sur les chapeaux de roues.

- Tu viens Mat, me fit La Carotte me ramenant à la réalité. Ton frangin te cherche depuis une bonne demi heure, tu vas te faire engueuler...

- Comme d'habitude...Pas un mot Dan sur ce qui vient de se passer.

- T'inquiète gamin !

Nous retournions à la salle des fêtes, Greg était dehors, à l'écart des curieux, il me sermonna. La Carotte ne dit rien, il n'avait qu'une parole et jamais il ne la trahirait.

- Où étais-tu bordel ? Tout le monde te cherche !

- J'ai ramené les deux filles avec Miguel.

- Tu ne peux pas prévenir, c'est trop te demander ?

Greg était furieux plus que d'habitude, il devait avoir bu. J'ai baissé la tête sans un mot, préférant de loin le silence aux longues explications inutiles. Greg avait toujours raison. Le ton montait.

- Il est deux heures du mat, petit, et toi tu te vadrouilles avec des gonzesses, tu n'as que quinze ans merde ! Les flics peuvent t'arrêter pour fugue, vagabondage ou je ne sais quoi encore !

- Je sais, mais je ne l'ai pas fait exprès, on a discuté...

- Pas fait exprès ! Pas fait exprès ! Tu n'as que ces mots en bouche...Redescend sur terre morveux !

J'avais l'air idiot, ridicule, me faire sermonner comme un gosse par mon grand frère devant les copains me frustrait. Je retenais mes larmes, larmes brûlantes de colère. Greg hurlait si fort que même La Carotte semblait trembler. Arthur prit ma défense, retournant la colère de Greg contre lui.

- Toi écrases ! Lui dit-il menaçant... C'est au marmot que je m'adresse, tu causeras quand je t'en donnerais la permission.

- Ne t'en prend pas à Arthi, Greg, je suis seul responsable !

- Ta gueule ! Me cria t'il en me bousculant violemment.

J'ai titubé en arrière, vacillant, me suis retrouvé le cul par terre. La Carotte stoppa Greg emporté dans sa folie, il m'aurait s'en doute corrigé si Dan ne l'avait pas fait entrer dans la salle des fêtes pour le calmer. Miguel m'aida à me relever. D'un revers du bras, je me suis dégagé et me suis enfuis en courant vers la route.

- Mat ! Hurla Arthur atterré...Il n'a pas voulu...

- Je le ramène Arthi, proposa Miguel, il m'écoutera.

- Faîtes attention les gamins, recommanda Romain.


Je manquais de souffle et du m'arrêter. J'étais déjà loin de la salle des fêtes, en direction du squatte lorsque Miguel m'a rejoint tout haletant lui aussi. Je me penchais en avant, les mains en appuis sur les genoux en respirant fortement. Les larmes, que j'avais jusqu'alors retenu, jaillirent comme un geyser et je ne pu les contrôler. Je craquais. La voix chaude et douce de Miguel essaya de me rassurer.

- Calme toi Mat...Tu sais, tu cavales comme un pro. Ben Johnson ne serait pas ton grand père ?

- J'en ai marre Miguel...J'en ai marre !

- Chut...Tiens prend une tige, ça t'apaisera.

Je pris la cigarette tendue, Miguel m'alluma son briquet. Ma respiration revenait doucement, j'aspirais une grande bouffée de fumée et me calmais peu à peu, essuyant mes yeux de la manche de mon sweet-shirt.

- Allons jusqu'au squatte, je serais peut-être en état de rentrer après.

Miguel ne me posa pas de question et nous avons marchés sur le boulevard. Je vidais mon sac, me soulageant de ses spasmes intérieurs. Comme un psychologue, qu'il n'était pas, mon copain me laissait causer sans m'interrompre.
Greg n'avait jamais été si violent que ce soir en vers moi depuis la mort du père. Souvent il gueulait mais jamais il ne m'avait frappé. L'alcool ingurgitée à la buvette lui était montée au cerveau et avait changé considérablement son comportement. Greg ne buvait jamais. Je le savais irresponsable de ses gestes et demain, il se sentirait tout penaud devant moi, si au moins il se souvient de cette altercation, mais moi je vais avoir énormément de mal à lui pardonner.
Si maman n'était plus là, il y a longtemps que je serais partit de cette tôle, loin, sur mon île imaginaire. Même du haut de mes quinze ans, j'ai le droit de décider de ma vie, de ma destiné sans ordre ni conseil de quiconque. Papa le comprenait. Il en est mort. Il s'est toujours battu, seul le plus souvent, pour l'égalité des classes, détestant l'injustice, il a combattu à coups de mots et non de poings comme Greg, Arthi, Dan, Tom et les autres.
Papa avait la patience et un certain talent, celui d'écouter d'abord, de décider ensuite. Il se penchait des heures entières sur telle ou telle cause humaniste au sein de l'entreprise qui l'embauchait. Responsable syndical pour l'ouvrier, il triomphait souvent dans ses luttes lancées contre le patronat et les Grands de ce Monde. Maman l'adorait pour son calme, son sang froid et ses responsabilités paternelles, aussi pour son amour exubérant pour les siens. Dans les derniers temps, il travaillait au chantier avec Greg. Sans bagage, il avait su s'implanter, imposer sa révolte en vers la société actuelle basée sur les gros sous, il désirait « un petit paradis pour tous » comme il nommait son projet ou les avantages de certains, aideraient volontiers les tracas des autres, les plus démunis de la dite société qu'il défendait de toute sa force, de toute sa puissance, hélas, elle l'a trahit...Elle l'a tué.
Sa grandeur, sa prestance et sa facilité d'expression valaient sans nul doute toutes les récompenses, tous les diplômes qu'il n'a jamais obtenu, de ses études qu'il n'a pu terminer, sortit de l'école à 14 ans, il a battit seul son univers autour de lui et je sais qu'un jour, il aurait gagné son billet pour les quartiers sud qu'il réfutait malgré tout.

Nous sommes arrivés dans l'usine désinfectée, fief de Miguel et aussi témoin de ses blessures. J'imaginais être en sécurité pour récupérer un maximum de courage afin de rentrer à l'appartement. Je me trompais. Les choses tournèrent au plus mal...


















CHAPITRE 4.









L'usine était plantée sur deux étages dans un terrain vague jonché de ferrailles, de poutres de bois, de détritus de toute sorte et d'ordures ménagères qui s'amoncelaient depuis plusieurs semaines en dépits des autorités et de l'écriteau placardé sur le grillage à moitié arraché : « Défense de déposer des ordures sous peine de poursuite ». La décharge prohibée prenait néanmoins de l'ampleur.
Cette vieille bâtisse, qui renfermait à l'époque une fabrique de pièces automobiles, a fermée ses portes depuis quelques années maintenant, les machines d'usinage et d'ajustage ont été transférées dans un autre cite industriel plus proche de la capitale et laissée à l'abandon, sans surveillance continuelle, vouée à une démolition future.
Le baraquement en ruine, dangereux en certains endroits, servait de refuge provisoire aux squatteurs et autres marginaux de passage. La journée, il offrait un terrain de jeux idéal pour les enfants des bas quartiers.

Il faisait noir, je marchais à tâtons parmi les décombres, Miguel, qui connaissait parfaitement cette planque me guida dans ce labyrinthe.

- Tu n'as pas froid Mat ? Me demanda t'il en me voyant frissonner.

- Tu penses...Je cailles oui !

- Il y a plein de vieilles planches ici, faisons un feu.

Le feu crépitait, me faisant découvrir ce petit réduit à l'abri des courants d'air, un minuscule local de deux mètres carrés sans fenêtre et sans porte, seule, une voûte en béton ouvrait notre cachette à la grande salle qui hier accueillait les machines outils. Je tirais de grandes bouffées sur ma cigarette, me frictionnant les bras couvert simplement de mon sweet. Miguel me proposa son blouson que je refusais tout net. Je ne suis pas une mauviette, lui répondis-je. Il sourit et n'insista pas.
Soudain, à l'extérieur, nous avons entendu le bruit d'un moteur tourner au ralentit sur le chemin longeant le grillage de l'usine. Miguel pensa de suite à une patrouille de police, souvent la nuit, les flics faisaient leur ronde dans le quartier, mais nous n'avions rien à craindre, du dehors personne ne pouvait voir notre feu. Le moteur s'arrêta cependant et des bribes de voix se firent entendre tout d'abord sur le terrain vague, ensuite au sous sol. Miguel poussa un juron étouffé.

- Merde ! Eteignons le feu...

- Qui est-ce ? Marmonnais-je en couvrant les cendres de sable.

- Les deux amoureux éconduits de tout à l'heure avec leur colosses en brillantine, me lança Miguel sur de lui.

- Qu'est ce qu'ils veulent ?

- J'en sais rien. Mais je paris qu'ils nous cherchent. Ils sont complètement beurrés et nous étions avec leurs nanas...Chut !

Nous, nous sommes réfugiés tout au fond de notre cachot, au coin le plus sombre. Mais je pense que les battements de nos c½urs étaient audibles dans toute l'usine.

- Eteint ton mégot Mat, ta cendre va nous faire repérer, chuchota Miguel encore plus terrorisé que moi.

J'aspirais une dernière bouffée avant d'écraser mon clope sous mon talon.

- Tirons nous Miguel !

- Il est trop tard, ils vont nous voir.

- Mais nous sommes sur notre territoire ici, l'usine est au nord !

- Je sais Mat mais ils s'en foutent...Le grand, tu sais le mec à Sonia, brun frisé, Paul je crois...

- Ouais et bien ?

- ...C'est lui qui m'a planté il y a six mois.

- Merde, un violent !

Nous entendions les pas des quatre culs dorés, ils trébuchaient souvent, injuriant tous les obstacles, rigolant à tout va. Ils se dirigeaient droit sur nous et lorsqu'ils furent à l'étage, de notre planque, nous distinguions sur les murs les croisements des faisceaux lumineux de leurs torches. J'avais la trouille. Miguel encore plus, il cherchait dans sa poche son couteau. Je me munis d'un morceau de tuyau en plomb traînant par là. Terrifiés, comme deux animaux traqués, nous n'osions même plus respirer, blottit contre le mur, notre seul chance de survit était le silence, ne pas se faire repérer de ses quatre ivrognes.
Après quelques minutes qui ont durées des heures, l'un d'eux, de sa voix imbibée de whisky cria à ses acolytes :

- Prenons le large, ça pue ici !

Les torches s'éteignirent aussitôt. Un remue-ménage de quelques secondes puis le silence lourd et pesant nous rassura un peu. Nous restions prostrés, figés sur place et n'osions murmurer un mot. Nous n'entendions plus un bruit à l'étage ni même au rez de chaussée. Notre peur nous avait-elle rendu sourd ? Ils nous semblaient ne pas avoir perçu le bruit du moteur de la coupée sport redémarrer.

- Il est temps de rentrer Mat, chuchota Miguel sur ces gardes.

Nous sommes sortis de notre tanière, Miguel armé de son couteau à cran d'arrêt et moi, de mon tuyau de plomb que je serrais fortement dans ma main. Nous n'avions pas fait deux pas dans la salle que des éclairs de lumière nous aveugla. Paul, Xavier et les deux autres gars étaient debout et nous regardaient. Entre deux gorgée de whisky, dont la moitié coulait le long de son menton, Paul, d'une voix mal assurée, s'essuyant les coulées d'alcool de la manche de son blazer, nous pris à partis.

- Regardez moi ça les gars, les deux petits lapins qui faisaient du gringue à nos gonzesses !

- Tirez-vous d'ici, vous n'êtes pas chez vous, les avertis Miguel d'une voix hésitante, la bande sera là d'un moment à l'autre !

Xavier avança en nous insultant et s'adressa à Miguel qui fit un pas en arrière.

- Ecoute zonard...Elvire est trop belle pour toi, et puis ce n'est pas une traînée pour un immigré, pigé « espingouin » ?

Je serrais les dents. Je maudissais ce peigne cul endimanché qui venait d'abaisser mon meilleur copain. Le sang me montait au visage. J'en avais subit des insultes de toutes sortes, mais là Miguel était touché en plein c½ur, il ne répondit rien. J'avançais et faisais face à Xavier, Paul se mit entre nous et m'agrippant au collet, il plaqua son visage puant l'alcool contre le mien.

- Sonia t'a dans la peau mich'ton !...T'as une belle petite gueule de rat, j'espère que tu en as bien profité, je vais te la démolir...

Pour toute réponse je lui ai craché au visage avant de tenter désespérément de m'esquiver de ses grosses mains manucurées. Xavier me retourna d'une prise de judo tandis que les deux autres boutons dorés se chargeaient de Miguel, désarmé et couché en chien de fusil sur les gravats. Il fut assommé par les coups de pieds violents de ses tortionnaires.
J'ai pu me dégager un instant et courir à l'autre bout de la pièce, Xavier et Paul, suivit des deux autres qui venaient d'en finir avec Miguel, m'ont poursuivit en hurlant des menaces. Xavier me plaqua une nouvelle fois au sol qui trembla bizarrement sous la chute de mon corps. Seul Paul me tabassait, les autres se contentaient de me tenir les pieds et les bras que je ne puisse me protéger des coups. Je sentais le plancher craquer quand soudain Miguel, remit de sa volée, hurla en courant vers moi le couteau à la main. On me lâcha, Paul était encore sur moi lorsque le sol céda. Un épais brouillard envahit mon cerveau quand ma tête heurta, au rez de chaussée, une poutre heureusement recouverte d'une gaine en laine de verre.


Des petits gémissements brisaient le silence de la nuit lorsque j'ai repris connaissance. J'étais allongé au sol, un filet de sang suintait de ma tempe et coulait le long de ma joue. J'avais mal à la tête et eut de la peine à ouvrir les yeux. J'étais vraiment sonné. La lueur de la Lune, pénétrant au travers les vitres brisées, éclairait faiblement la salle. Je me redressais difficilement et tournais la tête vers les petits cris plaintifs. Miguel pleurait, tremblait, aussi pâle qu'un linge d'hôpital. Il me regardait de ses grands yeux noirs d'où la terreur s'y reflétait. Il essuyait la lame de son couteau tachée de rouge. A ma droite, tout près de moi, si près que je pouvais le toucher, un corps gisait sur le ventre, une plaie béante dans le dos. Oubliant ma douleur au crâne, je m'écartais d'un bond de cet homme pour m'asseoir auprès de Miguel.

- Je...Je l'ai tué Mat...Paul est mort.

Je ne voulais pas voir le cadavre. J'évitais de le regarder. Une envie de dégueuler m'arrachait les tripes. Je me ressaisis et ne savais quoi faire pour réconforter Miguel.

- C'est pas toi Miguel...C'est pas toi...Il...Il est tombé de là-haut...

- Je l'ai planté avant que le plancher lâche sous votre poids.

- Ce n'est pas possible !

- Si...Il t'aurait tué Mat...Comme ils voulaient me tuer...Ce ne sont que des ordures.

- Et les autres ? Demandais-je inquiet.

- Ils se sont tirés quand j'ai crié...La voiture n'est plus là.

Je paniquais. Miguel se retenait pour ne pas craquer aussi, il fallait bien que l'un de nous deux puissent prendre des initiatives pour ne pas finir en tôle.

- Tu...Tu as une cigarette Miguel ? Qu'est ce qu'on va faire ?

- Tiens c'est la dernière, dit-il en me donnant son paquet.

Puis il se leva d'un bond, plia la lame de son couteau qu'il rempocha, dénoua son bandana qu'il me mit autour du front pour arrêter le saignement et me tapota l'épaule en regardant autour de lui, il tremblait mais paraissait imperturbable au meurtre qu'il venait de commettre.

- Foutons le camp d'ici, les flics ne vont pas tarder à rappliquer.

- Ok ! Mais aller où ?

- Voyons à la salle des fêtes s'il y a encore les copains.

Nous, nous élancions dans une course effrénée dans la ville endormie en remontant le boulevard. Il était plus de trois heures du matin et le bal à la salle des fêtes devait être terminé, mais Greg, Arthi, La Carotte et les copains nous recherchaient sans doute s'ils n'étaient pas trop éméchés, avec un peu de chance, nous tomberions sur eux. Mais la chance ne fut pas au rendez-vous, à défaut de la camionnette de Greg, nous croisions au niveau de la pharmacie, une voiture de police, nous eûmes juste le temps de plonger derrière le petit muret qui nous avait déjà servit la veille lors de l'exploit de Tom avec sa Renault 16 contre la bécane du blondinet aux grandes oreilles.
La patrouille roulait lentement, elle tourna dans la rue menant au centre ville. Sans hésiter nous sommes sortit de notre cachette et sans plus attendre, avons repris notre course folle. La salle des fêtes était close, plus une lumière, plus une note de musique, plus de voitures sur le parking et aucune trace de mes frères et de la bande.

- Allons voir Thomas, lui seul pourra nous dire quoi faire, décida Miguel.

Je ne discutais pas les ordres et suivais Miguel à la trace, trop paniqué pour réfléchir. Notre marathon nocturne dura une bonne demi heure. Enfin, nous sommes arrivés chez « Riton », le bar hôtel où logeait Thomas.
Sans perdre un instant, d'un geste déterminé, Miguel frappa à la porte du pub encore allumé. Le vigile, derrière la porte, a entrebâillé le petit judas et nous a demandé les raisons de notre présence dans cet endroit réservé.

- Thomas...Thomas Perry, on veut voir Tom, lui dis-je haletant comme un chien de chasse.

L'homme disparu un instant, puis la porte s'est ouverte. Riton, le patron du bar aussi carré que le cadre de la porte, nous cacha la vue de la salle d'où émanaient des rires sarcastiques, des gloussements bizarres, des petits cris féminins plus que louche, des tintements de verres et des musiques « vieillo-américaines » qui piaillaient dans un vieux juke-box des années soixante. Elvis avait son hit.

- Des mômes ? S'étonna le gorille planté devant nous, pas encore couchés les gosses à cette heure, que fichez-vous ici ?

- On veut voir Tom, c'est urgent, lui répondis-je à mi-voix, un peu intimidé.

- Vous savez ce que je risque si les flics se pointent ? Détournement de mineurs, je suis bon pour la paille et je ferme ma boîte !

- Bien magnez-vous de chercher Tom, criais-je plus arrogant, c'est une question de vie ou de mort !

Monsieur muscles me regarda, surpris de mon audace puis lorgna Miguel qui baissa la tête l'air complètement désemparé. Il remarqua sûrement les traces qui traumatisaient nos visages mais surtout nous étions des « 2000 » et cela se voyait comme le tatouage indélébile de Thomas, incrusté à vie dans le sang de nos veines. Il nous sourit.

- Attendez là, je vais voir...C'est quoi ton nom ?

Miguel répondit à ma place.

- Amigo !...Dites lui Amigo !

La porte se referma sur notre impatience et notre inquiétude. Nous tremblions toujours mais de froid cette fois. Notre course nous avait trempé nos fringues et Miguel ne me proposa pas son blouson, il était aussi gelé que moi malgré la sueur qui coulait sur nos fronts
Thomas apparut quelques minutes plus tard, vêtu de son éternel tee-shirt blanc faisant ressortir ses biceps saillant et son tatouage représentant un aigle aux ailes déployées. Son visage était boursouflé par les coups reçu de son ami Mous, à moitié enivré d'alcool, il nous a demandé d'une voix endormie :

- Amigo ? Mat ? Que voulez-vous ?...Vous savez que l'on vous a cherché une bonne partie de la nuit ! Heureusement que Greg en tenait une bonne couche, j'espère pour toi qu'il aura tout oublié demain à son réveil...Et c'est quoi ce déguisement ? Tu joues aux indiens maintenant ? Me dit-il en matant le bandana de Miguel autour de mon front.

- Miguel a tué un mec, un bouton doré !

Tom resta bouche bée quelques secondes en plongeant ses yeux noirs dans ceux de Miguel, gêné, désorienté, paniqué. Il nous fit monter dans sa chambre après avoir bien repéré les environs de l'hôtel, les flics étaient souvent en guet, bien planqués afin de déceler un éventuel trafic de drogue ou d'armes, ancien vice de Riton qui l'a malheureusement fait plonger durant de longues années à la centrale de Fleury-Mérogis.

- Racontes moi tout Amigo, qu'est-il arrivé ?

Miguel narra avec précision, n'oubliant aucun détail, les évènements de cette soirée depuis notre départ de la salle des fêtes. L'accrochage avec Greg et tout ce qui s'en est suivit. Thomas assit sur son lit l'écoutait avec intérêt en pompant sa cigarette avec acharnement comme si celle-ci pouvait apaiser la rage qui lui rongeait les entrailles contre les bourgeois des quartiers sud. Il félicita Miguel, d'abord, du geste fatal qu'il venait d'accomplir sur Paul Dubrandy, c'était lui ou moi, cela est indéniable. Miguel a fait ce qu'il fallait faire et celui-ci, déjà, chouchouté et protégé par Thomas, montait en flèche sans son estime. Il rougissait de ces compliments, tellement rares dans la bouche de Tom. Mais ce n'est pas de la fierté qu'il ressentait l'Amigo, plutôt de la culpabilité et de l'amertume d'avoir buté ce type. Ce n'était pas le moment de faire du sentiment, nous avions trop besoin d'aide, notamment celle de Thomas Perry.
Après le récit, Miguel se tu. Thomas me regardait, je grelottais comme une feuille, mon mal de crâne devenait insupportable et je sentais la fièvre brûler mon corps.

- Ôte ton sweet et met celui-ci et enfile mon blouson, tu vas choppé la crève gamin !...Fais voir ta blessure.

J'ôtais mon bandeau alors que Tom sortait une bouteille de whisky de son armoire. Il en imbiba un maillot propre et me le passa sur la plaie pour la désinfectée. Je sursautais, l'alcool me piquait énormément mais je retenais mon souffle et serrais les dents pour ne pas laisser échapper le moindre cri de douleur. Je ne suis pas une mauviette ! Je ne suis plus un gamin et pourtant les larmes me montaient aux yeux. Le sweet et le blouson de cuir de Tom étaient bien trop larges pour moi, mais ils me réchauffèrent bien vite.

- Tenez les gosses, voilà deux mille francs, assez pour tenir un mois...Je ne vous promet pas de grands festins tous les jours mais au moins vous ne crèverez pas de faim...Amigo, regarde dans le tiroir, prend la cartouche de cigarette, ne fumez pas trop quand même ! Miguel exécuta cet ordre car toutes les paroles de Thomas étaient des ordres indiscutables. Tom était comme ça, dur, violent, arrogant, pédant mais il donnait sa chemise pour aider un ami...Nous étions ses amis.

- Voilà, fis t'il en tendant un revolver à Miguel, j'espère que tu ne t'en servira pas Amigo. Fais gaffe il est chargé.

- C'est...C'est indispensable ? Murmura Miguel.

- Indispensable ! Si c'est indispensable ! S'indigna Tom, c'est nécessaire bordel ! N'oublis pas que dans quelques heures, les flics seront à vos trousses...Les poulets, ce n'est pas bien grave encore, mais ces fils de pute de bourges, crois-tu qu'ils vont pardonner la mort d'un des leurs ? Tu rêves !

Miguel a enfouit le flingue au fond d'une musette de toiles kaki, qu'il a recouvert de mon sweet trempé et des paquets de cigarettes éparpillées dessus, s'en rien rajouter.

- Pute borgne ! S'écria soudain Thomas de son patois marseillais, c'est à moi que reviens le plaisir d'annoncer ça à ton frangin ?

- Tu n'as qu'à pas lui dire, ai-je répondu, d'ailleurs il ne faudrait peut-être pas qu'il le sache.

Je m'en foutais que Greg se fasse du mouron à mon sujet, après tout n'était-il pas un peu responsable de notre fugue ? S'il ne m'avait pas frappé, nous serions restés bien sagement, Miguel et moi, au balloche. Tom m'empoigna par le col, j'étais impressionné par son regard de braise si violent mais si tendre à la fois.

- Là, tu déconnes petit !...Tes emmerdes sont nos emmerdes, à moi, à tes frolots et à tous les copains, tu piges ? Ne redit jamais une connerie comme ça où je t'esquinte !

Je n'en menais pas large et ne répondis rien. Je savais que la bande serait toujours là pour nous soutenir, mais en disant cela, je pensais à maman, à son inquiétude, sa peine et son désespoir en apprenant que le plus jeune de ses fils était devenu un assassin.

- Je vous emmène à Montparnasse, dans la voiture à Riton, la mienne est toujours au garage, Arthi s'en occupe. De là, vous sautez dans le train pour Le Man et descendez à Nogent le Rotrou. Ensuite vous vous démerdez de gagner Thiron Gardais par vos propres moyens et continuez en direction d'Illiers-Combray par le bord de Loir, coupez à travers champs, évitez les routes. Juste avant Illiers, vous verrez sur votre droite un petit chemin s'enfonçant dans un bois toujours le long de la rivière, au bout d'un kilomètre, il y a deux caravanes camouflées par la végétation, l'une est habitée par un pote en cavale, l'autre est vide, vous vous y installez et ne sortez plus le bout du nez jusqu'à nouvel ordre...Vous achèterez votre bouffe pour la quinzaine à Thiron par exemple...C'est une bonne planque et Gavros ne vous fera pas chiez, il parle à peine le français. Il est discret comme une souris, muet comme une carpe, doux comme un agneau, rusé comme un renard et malin comme un singe, en bref c'est un truand, un vrai de vrai. En tôle on le surnommait « le zoo ». Vous lui dites que Tom vous envois et précisez lui le numéro 126, c'est un code entre nous, pigé ? Si tout va bien, dans quinze jours je vous apporte des nouvelles, ok ?

Bien entendu que nous étions entièrement d'accord avec toi Tom, nous aurais-tu emmené au bout du Monde, que l'on t'aurait suivit, déjà pour nous libérer de la crainte des représailles des culs dorés et de la Justice ensuite. Pour se rêve d'évasion que nous avions en commun avec Miguel, notre tour du Monde inespéré commençait cette nuit même à quelques trois cent kilomètres de notre banlieue ghetto, loin de l'océan, certes, mais sur sa route.

- Bien en voiture ! Décida Thomas, nous n'avons pas une minute à perdre.

- Tiens ton blouson, dis-je à Tom en tirant sur la fermeture éclaire.

- Garde le, tu en auras besoin, il n'y a pas de chauffage là-bas, me répondit-il...Prend en soin !



Je somnolais à l'arrière de l'auto, Miguel écoutait la vie de Thomas Perry, surtout l'épisode qui lui valut cinq ans de prison. Jamais, jusqu'alors, Tom ne s'était autant livré avec autant de sincérité à l'un de ses copains. Il en disait beaucoup quand l'alcool le faisait délirer mais ce soir il était presque sobre et Tom n'était pas du genre à se confesser si facilement, encore moins à se plaindre. Les regrets et les remords n'étaient pas son lot de consolation non plus, pourtant je discernais dans ses propos, malgré ma somnolence, quelques vagues sentiments de culpabilités et de reproches en vers lui-même. Parlait-il ainsi pour soulager l'esprit embué de Miguel qui ne savait plus très bien ce qui se passait autour de lui ? Je sentais monter en lui une tension peu habituelle qui effritait peu à peu sa solidité. A 16 ans, Miguel, si dur qu'il puisse sembler paraître, entraîner des sa naissance dans le cercle vicieux de la haine raciale, de l'indifférence familiale, dans le tourbillon violent des cités dortoirs de nos banlieues, avait la sensibilité à fleur de peau, aussi fragile que le chêne de La Fontaine qui rompt toujours sans jamais se plié, Miguel allait craquer d'un instant à l'autre et se retenait pour ne pas chialer devant Thomas.

- Nous y sommes ! Nous signalâmes Thomas. A vous de jouer les gamins...N'oubliez pas, Nogent, Thiron, Illiers...Numéro 126.

- Merci Tom, lui dis-je en lui tendant la main.

Il me regarda avec un sourire en coin, se frotta l'anneau d'argent à l'oreille comme une sorte de gêne, me prit la main et me l'a serra sincèrement.

- N'en veux pas à Greg petit...Jamais !

J'ouvris des yeux tout ronds. Tout le monde me répétait sans cesse la même chose et je ne comprenais pas, c'est quand même moi qui trinque à chaque fois.

- J'y réfléchirais, répondis-je à Tom.

Miguel salua également Thomas. Nous, nous apprêtions à entrer dans le hall de la gare lorsque Tom nous lança une dernière recommandation depuis sa voiture.

Hé les mômes !...Prenez un billet, ne vous faîtes pas repérer ici !

Nous lui avons fait un signe de la main et la voiture disparue dans la nuit dans un crissement de pneus.
La gare était déserte à cette heure matinale. Dans les distributeurs automatiques, nous avons retirés nos billets afin de ne pas être remarqués aux guichets et sommes montés sur le quai en silence. Le train attendait ses voyageurs mais nous avions une bonne demi heure devant nous avant le départ.
C'est au buffet de la gare que mon copain se vida, devant son chocolat chaud, ses yeux se remplirent soudain de larmes, ses lèvres tremblaient. Il prit sa tête dans les mains et sanglota.

- Je ne tiendrais pas le coups Mat...Je vais me rendre aux flics...J'en peux plus...Ou je vais me faire un trou dans la tête avec le flingue de Tom...J'en ai marre !

- Calme toi Miguel...On pourrait t'entendre...Tu...Tu n'es pas tout seul, je suis là.

- J'ai vachement peur Mat, vachement !

- Moi aussi si tu veux le savoir, c'est justement pour cela qu'il ne faut pas craquer, lui dis-je d'un ton ferme.

- Mat...Ton océan...Je veux le voir avant de crever, je veux le voir !

- ...Nous le verrons !

Je comprenais seulement la gravité de notre situation. Nous étions en cavale depuis quelques heures à 15 et 16 ans, les flics nous pourchassaient et sans doute la bande de Paul Dubrandy aussi. Reverrons- nous un jour les notre ? Les copains, la bande ? Où faudra t'il vivre à tout jamais cachés ?
Miguel se calma rapidement, il but son chocolat et me bouscula pour monter dans le train qui ne devait plus tarder à quitter la gare. Je le retrouvais enfin tel que je l'aimais, avec son caractère de battant et cela me soulagea.

Les secousses régulières du train filant vers l'ouest et le bruit sourd des roues glissant sur les rail nous bercèrent et finalement il ne nous a pas fallut plus de dix minutes pour, assoupit sur nos banquettes, le sac contenant le flingue bien calé entre les bras de Miguel, plonger dans les bras de Morphée, épuisés de notre nuit blanche trop forte en émotions pour des gamins de notre âge, je me rendais enfin à l'évidence, j'étais un gamin malgré mon refus de l'admettre.

La voix forte et puissante du contrôleur m'extirpa de mon sommeil. Je me frottais les yeux un bon moment, encrotté d'avoir trop dormis en si peu de temps sans prêter attention à l'homme vissé sous sa casquette debout devant moi. Miguel dormait toujours. Enfin j'émergeais de mon « coma », lorsque le contrôleur réitéra sa demande :

- Billets s'il vous plait !

Egaré à dix lieux d'ici, je fouillais machinalement les poches du blouson que Tom m'avait refilé avant de trouver la bonne qui renfermait mon billet et pour ne pas réveiller Miguel, qui dormait à poings fermés, j'ai sortis le sien dépassant de la poche intérieure de sa veste. L'homme en costume sombre poinçonna nos titres de transport et avant qu'il ne tourne les talons, je lui ai demandé l'heure d'arrivée à Nogent le Rotrou. Il nous restait encore une bonne heure et de là j'ai du lutter difficilement contre la fatigue pour ne pas re-sombrer dans un sommeil profond qui nous aurait fait louper la gare et je ne pense pas, en voyant l'état quasi-végétatif de Miguel, avoir pu compter sur lui pour me réveiller. Je me trompais. Miguel me secoua. Le train était immobilisé et dehors le brouhaha d'une gare en ébullition, aux premières lueurs matinales, me fit bondir sur mes jambes.

- Tout doux ! Me dit-il d'une voix douce, nous sommes arrivés.

Il faisait presque jour, les membres tout engourdis, ankylosés, je tressaillis par la différence de température, chaude et douillette du wagon, frisquette et humide de la rosée de la campagne. Je relevais le col de mon blouson, la tête rentrée dans les épaules, les mains dans les poches de mon jeans, les bras plaqués sur mon corps, je suivais Miguel comme un automate encore ivre de sommeil.
Miguel s'arrêta au premier kiosque à journaux afin de voir si l'hebdomadaire parisien relatait déjà notre dramatique affaire. Non, rien. Pas un mot sur notre banlieue, pas une ligne sur le meurtre, sur Paul, sur nous.
Sans perdre plus de temps, au centre ville, nous avons cherchés le panneau de signalisation indiquant la direction de Thiron Gardais et au sortir de la ville, avons fait du stop aux quelques véhicules passant par là. Notre allure de loubards, les cheveux ébouriffés, les pantalons usés et sales, les blousons râpés, le mien bien trop large, les visages défaits et tuméfiés, la dégaine « espagnolette » de Miguel ne ressemblaient en rien aux gens d'ici, nous n'avions que très peu de chance de trouver une âme charitable susceptible de nous offrir une place dans son auto. Une simple charrette de fumier, tirée par un tracteur, nous aurait amplement suffit mais tintin ! La quinzaine de kilomètres séparant les deux villes furent pour nos pattes.
Thiron n'étant pas le bout du Monde, nous sommes quand même arrivés à bon port, crevés certes, mais entier. Avant de reprendre notre marche vers l'inconnu, comme nous conseilla Tom, au premier petit commerce ouvert, Miguel remplit la musette de nourriture, en quantité suffisante pour une quinzaine de jours. Je l'attendais dehors pour surveiller et surtout ne pas nous faire remarquer.
Notre périple à travers champs fut encore plus difficile que la marche forcée que nous venions de nous taper. Longeant la rivière, de nombreux obstacles se dressaient devant nous. Les clôtures en fil de fer barbelée que nous escaladions fut, dans un premier temps, un jeu d'enfant mais bien vite cela devenait plus pénible, nous accrochant, nous éraflant par la fatigue. A tour de rôle, nous nous échangions la musette lestée de conserves et surtout du flingue qui pesait de plus en plus lourd au nombre de kilomètres parcourus. Ne pouvant nous permettre de quitter de vue le cours d'eau, seul point de repère pour notre destination finale, nous pataugions dans la flotte, si ce n'est dans la boue lorsque la végétation, assez dense par endroit, nous bloquait l'accès à la terre ferme. Par moment, nous nous planquions dans les bosquets durant quelques minutes pour ne pas se faire repérer des paysans travaillant dans leur champs. Ces instants, je les sublimais, pouvant ainsi me reposer et griller une petite cigarette pour me détendre. Miguel ne disait rien mais n'en pensait pas mieux.
Lors d'une pose, la cigarette au bec, allongé sous un arbre, je regardais les branches se balancer dans la brise printanière de la campagne. Je scrutais un étourneau faire des allées et venues entre son nid et le garde manger immense de la Nature. J'entendais les petits oisillons réclamer leur pitance. C'est ça la vraie Nature. La vraie vie, me dis-je en moi-même, libre des autres mais enchaîné aux siens et soudain je pensais à Greg, le dur au c½ur tendre camouflant ses sentiments. C'est vrai qu'il était libre, libre de partir, libre de quitter cette banlieue de merde, mais tellement accroché à nous, responsable de sa famille, d'Arthi, de maman, de moi, qu'il n'y pensait même pas. Greg ressemblait étrangement à cet étourneau. Je regrettais déjà nos engueulades et les mauvaises pensées que j'avais de lui. Je n'étais qu'un con égoïste. Greg nous aimait, il m'aimait j'en suis certain. Il était, hélas, trop tard pour lui dire toute ma reconnaissance. Ma soif de liberté me coûte cher, hier soir encore, nous étions très unis avec la bande et ce matin nous nous retrouvons, Miguel et moi, seuls, coupés du Monde, traqués, criminels.

- Allons-y, me dit Miguel, le chemin est là, encore un kilomètre dans le bois.

Nous, nous sommes enfoncés dans la pénombre du bois, le chemin grimpait légèrement, maintenant j'avais trop chaud avec mon blouson, je le nouai par les manches autour de la taille. Le soleil était haut dans le ciel, nous le distinguions par intermittence à travers les cimes des arbres.

- C'est là Mat ! Regarde les caravanes.

En effet, deux caravanes, pas de la dernière mode, étaient camouflées à moitié par les buissons en contrebas du chemin, tout près de la rivière. Sans faire de bruit, nous nous sommes approchés de la première pour ne pas surprendre son occupant. Le coin me parut désert, aucune présence humaine, la caravane était vide mais néanmoins assez propre pour supposer qu'elle était occupée à ses heures. La deuxième, aux vitres cassées, était plutôt lugubre, les araignées y avaient élues domicile depuis belle lurette vue les toiles assez nombreuses. J'en avais la chair de poule, moi qui ai toujours eu horreur de ses bestioles, j'étais servi. Je pris un bâton pour déblayer l'entrée de ces tissages harmonieux fait de fils naturels qui m'ont toujours glacés le dos au moindre touché et déloger les indésirables. Nous avons pénétré à l'intérieur et secoué vite fait le vieux matelas empoussiéré puis morts de fatigue, nous nous sommes affalés de tout notre long, Miguel usa de sa musette en guise d'oreiller, le blouson de Thomas fit mon affaire.
J'ai tenté de converser un peu avec Miguel, en vain, il dormait déjà. Je n'ai pas tardé à le rejoindre.







CHAPITRE 5.









Nous, nous sommes éveillés tard dans l'après midi, le soleil baissait déjà à l'horizon. Lorsque j'ai entrouvert les yeux, le canon d'un fusil fut ma première vision. J'ai crié, réveillant en sursaut Miguel qui tournait le dos à l'inconnu nous pointant de son arme.

- Tu rêves encore, m'a-t-il dit en s'étirant et se retournant de l'autre côté les yeux fermés.

J'ai du me frotter les mirettes, en l'espace d'une seconde je ne savais plus ou j'étais et j'avais beau me pincer, la vision de l'homme et son fusil persistait devant moi dans un étrange silence. Seraient-ce les évènements de la veille qui me jouent des tours à retardement, l'après coups du choc ?
Les paroles de Tom, comme une réponse à mes questions, me sont alors revenues à la mémoire notamment la description du mec en cavale qui devait partager notre planque. A vrai dire, c'est plutôt Miguel et moi qui nous nous incrustions involontairement dans l'existence secrète et solitaire de cet inconnu. Donc ma vision était bien réelle, je ne rêvais pas et j'en fus convaincu lorsque sur mes gardes j'ai murmuré :

- Gavros ???

L'homme me fixait et je ne sais pas qui des deux étaient le plus surpris, pour ne pas dire impressionné de la présence de l'autre, car question impression, nous ne devions pas faire grand effet ! Il baissa le canon de son fusil. Je soufflais un peu et secouais à mon tour Miguel.

- Arrête de roupillé...On a de la visite !

- Qui vous êtes ? Demanda l'homme d'une voix de baryton dans un étrange accent.

- Heu...Moi c'est Mat...Lui, Miguel, répondis-je méfiant.

Miguel à cet instant, venant d'émerger de son sommeil, serra la musette contre sa poitrine. Ecarquillant ses calots de chien battu, dit d'une voix machinale comme un élève récitant sa leçon, apprise par c½ur, devant un professeur.

- 126...C'est Tom qui nous envois, nous sommes en cavales comme vous.

- Thomas ? Répéta l'homme, numéro 126...Amis !

Il nous tendit la main avec un large sourire. Miguel la lui serra en premier, je tendis la mienne, sa poigne était si forte qu'il m'écrasa les phalanges. Quelle brute ! Mais pensez bien, j'ai gardé mes réflexions pour moi.

- Vous là longtemps ? Demanda t'il dans un français plus que moyen.

- Je ne sais pas, quinze jours ? Un mois ? Répondis-je.

- Vous lavez rivière, sales vêtements !

Il avait raison, nos fringues étaient vraiment dégueulasses, nos bas de pantalons couvert de boue, nos sweet blanchis de poussières et le mien taché du sang de Paul Dubrandy. Faut dire que notre peau ne valait pas mieux que nos frusques. Les cheveux encollés par la transpiration nous faisaient une perruque de filasse sur le crâne. La sueur coulant sur le visage nous avait dessinée de drôles de traces noires et brunes que le soleil avait séché. Gavros s'apprêta à prendre la musette à Miguel, celui-ci fit un bond en arrière.

- Manger...Moi prépare. Vous lavez...Arme à vous, moi laisser...Fusil moi, cadeau Tom, nous dit-il en brandissant son flingue.

Il nous rassura, Miguel lui remit la musette. Gavros était exactement comme Thomas nous l'avait décrit, doux comme un agneau. Il nous sourit. Son sourire nous laissait entrevoir quelques dents cassées, certainement lors d'une bagarre. Gavros était un géant d'une quarantaine d'années, le visage halé et buriné, mal rasé avec des cheveux longs et bouclés d'une couleur tirant sur le brun foncé avec quelques mèches dorées que le soleil de son pays devait avoir brûlée. Ses yeux, d'un bleu transparent, semblaient encore plus glacials que ceux de Greg. Vêtu d'un jean et d'un tee-shirt, il ressemblait étrangement à notre peuple, celui des « 2000 ». En Grèce, y avait-il aussi des cités « Neuve » ? Des « Val des roses » ? Des « 2000 » ? Des boutons dorés et des zonards ?
En analysant plus profondément Gavros, j'eus un fou rire intérieur, me rappelant du dicton assez grossier mais tellement utilisé dans nos banlieues : « Va te faire voir chez les grecs ! », bonjour à celui qui se fait voir de Gavros !

Il déposa sur la table de notre caravane la nourriture achetée à Thiron Gardais par Miguel. Qu'elle ne fut pas ma surprise et ma joie lorsqu'il sortit, parmi les pâtés en boîte, les fromages, les sardines, les pains de mie tranchés, un bouquin en édition de poche de « L'île mystérieuse » de mon auteur favoris, monsieur Jules Verne.

- Woah ! Génial ! M'écriais-je, Jules Verne...merci Amigo, tu t'en es souvenu.

- Tu pourras m'emmener dans ton océan comme ça Mat, me répondit-il d'un air désolé, si le temps ne nous permet pas de nous évader hors de nos rêves...

Nos regards se sont croisés, il y eut un moment de nostalgie, c'est vrai, la réalité n'était pas si simple, sortirions-nous un jour de ce trou perdu ? Où devions- nous passer le restant de notre vie dans cette caravane à nous regarder mourir les uns après les autres ? Non, je ne pouvais l'admettre, Tom trouverait une solution, j'en étais persuadé.

- Vous connaissez Jules Verne Gavros ?

- Capitaine Némo ! Nautilus ! Belle histoire, connais moi, lu tout petit dans école là-bas...

Je n'en revenais pas, Jules Verne lu en Grèce, cela me dépassait. Un jour moi aussi j'irais là-bas, en chair et en os et non dans mes pensées, je me le promets. Gavros tâta notre flingue au fond de la musette mais le laissa à l'intérieur sans même s'intéresser à lui, il redonna le sac de toile à Miguel. On pouvait lui faire confiance. Tom ne nous avait pas mentit et du reste, nous nous sentions soudain plus en sécurité avec un adulte parmi nous, qu'importe ses crimes commis, nous l'acceptions, cela ne pouvait être autrement d'abord, nous même n'étions-nous pas des assassins en fuite ? Gavros emporta la bouffe.

- Aller laver rivière, vous manger dans caravane à moi, ok ?

Nous avons répondu par l'affirmatif et sans se faire prier, Miguel et moi, malgré la légère brise qui tombait, nous nous retrouvions au bord de la rivière et profitions des derniers rayons du soleil pour nous dévêtir, on se foutait de notre pudeur et de plonger dans l'eau glacée, nous réveilla complètement, nous entraînions avec nous nos vêtements que nous avons frottés un bon moment avant qu'ils ne retrouvent une apparence plus décente. Malgré se lavage, le sang de notre victime resta accroché dans le lin de mon sweet, comme un rappel à l'ordre au cas ou j'oubliais ma responsabilité dans ce meurtre. Gavros nous balança sur la berge deux de ses grosses chemises de laine afin de faire sécher nos fringues. Sous ces larges morceaux d'étoffe, nous descendant aux genoux, nous avons grelottés une bonne partie de la soirée.

Gavros nous proposa, après le repas, un petit verre d'alcool tout aussi explosif que de la nitroglycérine. Pour sur qu'après nous étions réchauffés. Je sentais mes oreilles me brûler et je ne parle pas de mon tube digestif qui devait être d'un rouge incandescent. Je n'osais même plus ouvrir la bouche de peur de cracher des flammes. Miguel ne valait pas mieux que moi, ses yeux noirs s'égaraient d'un coup à des années lumières, à moitié révulsés sous ses paupières lourdes et gonflées. Jamais de notre vie, nous n'avions bu un verre d'alcool blanc avant ce soir, je me sentais devenir un homme. Depuis mon altercation avec Greg hier soir, tout s'est précipité, tout a été si vite que je venais de prendre au moins dix années supplémentaire en pleine gueule. J'ai refusé le deuxième verre que Gavros me proposait, s'il buvait cette mixture comme du petit lait, mon biberon à moi n'avait été, jusqu'à maintenant remplit de coca-cola. Miguel, a demi allongé sur la banquette dans le fond de la caravane, fixait le plafond écaillé. Ses yeux pétillaient et se voilèrent de larmes. Je me suis levé de ma chaise en titubant et me suis assis auprès de lui en le prenant tout contre moi comme maman me le faisait lorsque tout allait mal à la maison.

- Je ne voulais pas le tuer, a-t-il dit en explosant en sanglots, j'ai eu la trouille, il t'étranglait...

Il se tu un instant pour renifler ses chaudes larmes et ravaler ses sanglots.

- Il n'était pas beaucoup plus vieux que moi...C'était un gamin et je l'ai tué...Qu'est ce qu'on va faire Mat ?

Je ne répondis rien. Je pleurais également. Gavros ne bronchait pas, ne souriait pas, ne buvait même plus, ses yeux nous questionnaient :- Quels sont ses morveux qui pleurent comme des fillettes ? Devait-il se dire. Je m'en foutais de ce qu'il pouvait penser, mon copain était malade de remords, c'est tout se qui m'importait dans ces moments là.
Miguel se redressa d'un bon, serra la musette qui ne le quittait plus. Essuya ses larmes.

- C'est ma faute ! S'écria t'il d'une voix grave. Je n'aurais jamais du t'emmener avec moi Mat, retourne chez toi, ta mère et tes frangins doivent se faire un sang d'encre. Tu n'as tué personne et tu n'es qu'un gamin, tu ne dois pas gâcher ta vie à cause de moi !

- Ta gueule ! Lui ai-je hurlé. J'ai quinze ans et ta merde c'est la mienne, compris ! J'y suis plongé autant que toi.

Il y eut un lourd silence. Mes larmes redoublèrent de plus belle mais cela devait être les effets de l'alcool ingurgitée. Miguel se tourna vers moi, passa sa main tremblante dans mes cheveux.

- Excuse moi, ce n'est pas ce que je voulais dire, c'est vrai tu es presqu'un homme et je n'ai qu'un an de plus que toi...A présent tout ira mieux, tu verras. Je ne sais plus trop bien ou j'en suis, mais tout ira bien maintenant.

C'est à cet instant que Gavros s'approcha de nous, il tenait dans sa grosse main le bouquin que Miguel avait acheté en cachette pour me faire la surprise. Ses yeux glacials ont eu soudain une expression si tendre et si familière qu'ils m'ont réchauffés le c½ur et séchés mes larmes. Je revoyais papa, tout timide, ne sachant pas très bien comment s'y prendre pour me consoler lors de mes colères, son seul regard m'apaisait aussitôt. Gavros avait cette qualité.

- Lis Jules Verne...Tu veux ? Me demanda t'il en souriant.

Nous, nous sommes regardés tous les trois avant d'éclater de rires, cette fois j'en étais sûr, nous pouvions faire face à toutes les embûches désormais.


La semaine qui a suivit a été la plus paisible et la plus longue de mon existence. On avait bien sympathisés avec Gavros, nous partagions les repas ensembles, il était notre ami, notre père adoptif, notre frère, notre confident, nous lui disions des trucs que l'on avait jamais osé dire a quelqu'un de la bande. Il nous parlait souvent de son pays, Miguel racontait le sien qu'il connaissait seulement sur cartes postales, j'étais le plus lésé des trois, que pouvais-je raconter sinon ma banlieue et les quartiers nord ?
Nous ignorions les raisons de la cavale du grec et cela nous indifférait, en outre sa situation familiale ne nous était plus inconnue, il nous parlait souvent, avec un goût d'amertume et de nostalgie, de son épouse et de son fils, Stavros, âgé de quinze ans, qu'il n'avait pas revu depuis six ans, avant son incarcération aux Baumettes.

Je commençais la deuxième lecture de « L'île mystérieuse » et mes deux compères me posaient toujours autant de questions. Ce qu'ils avaient compris lors de la première lecture ne rentrait, à priori, pas aussi vite dans leurs cervelles de linottes à la seconde. Je devenais leur professeur et j'étais heureux de faire partager mon amour pour la littérature. A m'écouter aussi comme deux enfants sages, ils connaissaient par c½ur certains passages et nous finissions toujours par délirer dans des dialogues extraordinaires comme savait si bien l'écrire le grand Jules Verne. Nous devenions inconsciemment les héros de « L'île mystérieuse ». Faut dire que les circonstances s'y prêtaient allégrement, n'étions- nous pas naufragés nous aussi dans ce trou perdu de la campagne ? On s'identifiait tour à tour à Pencroff, à Nab, l'esclave noir, à Harbert, à Gédéon Spilett et Cyrus Smith. Qui sera le capitaine Némo, notre sauveur ? Thomas Perry sans doute lorsqu'il viendra nous délivrer de notre retranchement involontaire
L'épisode qui plaisait le plus à Miguel était l'exploration des fonds marins, munis d'immenses coquillages, en forme de spirale, en guise de scaphandriers, l'équipage du Nautilus marchait en cohorte serrée au fond de l'océan, d'un pas lourd mais svelte, il cultivait les plantes et le plancton marin. Formidable ! Fantastique ! Notre envie de voir l'océan à notre tour, fut plus forte encore et rien n'arrangeait les choses lorsque Gavros nous décrivait sa petite île de Cythère dans la mer Ionienne au pied du Péloponnèse.

Un soir, nous regardions les étoiles, très hautes dans le ciel clair de cette soirée de printemps, il faisait bon, allongés dans l'herbe nous écoutions les hululements des oiseaux nocturnes et la chanson de la rivière s'écoulant sur les galets auprès des caravanes avec l'étrange chorale du coassement des grenouilles. Nous n'avions pas sommeil. La fumée de ma cigarette s'envolait en volute légère et chaque rond, par un effet optique, semblait envelopper une étoile en l'espace d'une seconde. Miguel essayait d'en faire autant, mais il n'a jamais réussit à faire un rond de fumée.
Nous discutions de Greg, d'Arthur, de maman, des copains. Que pouvaient-ils faire à cette heure tardive ? Pensaient-ils encore à nous comme nous pensions à eux ? Maman pleurait-elle sur mon sort ? Greg m'avait-il, pardonné ? Nous étions Miguel et moi les plus jeunes de la bande et sur nous retombait toute la monnaie des pièces lancée contre les quartiers sud, les bastons, les vols et tous les délits de la Terre. Quelqu'un devait payer, ce fut nous.
Cette cavale insensée nous façonnait-elle à l'image des adultes, déraisonnables, violents, bêtes et méchants ? J'étais fier de me transformer en véritable voyou comme La Carotte, Thomas, Romain, Claude et les autres, mais en même temps je ressentais une angoisse, une appréhension. En fin de compte, quinze ans c'est trop jeune pour être un homme. J'avais peur tout simplement.
Je réfléchissais à voix haute, Miguel m'écoutait sans rien dire, il n'en pensait pas moins. Gavros, pensif et mélancolique comme nous ce soir, comprenait-il ce que je voulais dire ? Il marmonnait quelque chose dans sa langue natale que je ne saisissais pas.

- Que dis-tu Gavros ? Lui ai-je demandé curieux.

Il me répondit dans un meilleur français que d'habitude :

- « Si tu sais méditer, observer et connaître sans jamais devenir sceptique ou destructeur. Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton Maître. Penser sans n'être qu'un penseur !
Si tu peux être dur sans jamais être en rage. Si tu peux être brave et jamais imprudent. Si tu sais être bon, si tu sais être sage sans être immoral ni pédant !
Si tu peux rencontrer triomphe après défaite et recevoir ces deux menteurs d'un même front. Si tu peux conserver ton courage et ta tête quand tous les autres la perdront !
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire seront à tout jamais tes esclaves soumis. Et ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire ; Tu seras un homme, mon fils ! »

- Woah ! C'est beau ce que tu dis !

Miguel s'était relevé pour mieux entendre les paroles de Gavros.

- C'est exactement nous ! Où as-tu pêché ça Gavros ?

- Rudyard Kipling. Ecrivain anglais. Appris en prison pour mon fils quand moi rentrer pays.

- Si seulement les copains et les boutons dorés pouvaient comprendre ce poème, m'écriais-je, il n'y aurait plus de différence entre les quartiers nord et ceux du sud.

- A qui veux-tu dire cela ? A Tom ? A La Carotte ? A Mouss ? A Xavier ? Me demanda d'un ton moqueur Miguel.

- Non. C'est impossible. Il n'y a que toi, moi et Sonia qui puissent comprendre, Arthi peut-être...Dis-moi Gavros, chez toi, y'a-t-il autant de différence entre les classes sociales ? Je veux dire, y'a-t-il des quartiers nord et des quartiers sud ? Des zonards et des culs dorés qui se tapent dessus à longueur de journée ?

- Dans villes peut-être ! Athènes ? Mais île à moi, tous des hommes. Stavros un jour deviendra homme, sans voler, sans se battre, lui intelligent comme toi Mat, comme toi Miguel. Lui écrit, lettre quand moi prison, Stavros être docteur de mers quand lui grand...Océ...

- Océanographe ! Continuais-je voyant la difficulté de Gavros à prononcer ce mot.

- Oui, aime océan lui aussi.



Nos journées se passèrent à la pêche, nous avions confectionné des lignes avec du fil qui traînait par là, un fil de fer tordu faisait très bien l'effet d'un hameçon, mais ce ne fut pas l'avis des poissons. Moi qui rêvais d'un grand festin de truites ou de friture de petits blancs, le soir je me contentais des tranches de salamis, de pâté en boîte étalé sur le pain de mie rassit et des pâtes puisées dans la réserve de Gavros, le tout arrosé d'eau plate puisée à la rivière. Le poisson ne mordait pas et la pêche me gonflait plus que toute autre chose.
Gavros nous avait appris le poker, nous jouions nos cigarettes à défaut d'argent et comme je perdais souvent, j'étais obligé de les taxer ensuite pour ma consommation personnelle. Je fumais de plus en plus à me rendre malade à crever et dégueuler le ventre vide, je peux vous dire que cela fait mal ! Je n'avais même plus à lire « L'île mystérieuse », Miguel et Gavros connaissaient à présent l'histoire par c½ur et c'est eux qui me la contait de tête. Nous commencions sérieusement à nous emmerder.


Vers le dixième jours, tôt le matin, nous étions endormis dans notre caravane, le revolver dans la musette sous la tête de Miguel. Le grec devait également dormir avec son fusil dans sa caravane. Je rêvais aux naufragés du ballon, crashés sur l'île du capitaine Némo, les évadés de Saint Petersburg. Je m'imaginais être des leurs. Nous avions réinventé le feu en confectionnant astucieusement une loupe avec les verres de la montre à gousset du journaliste Gédéon Spilett et l'intelligence du professeur Cyrus Smith. La chasse et la pêche étaient fructueuses dans cette contrée fantastique ou tout était géant, les arbres, les fruits, les plantes, les coquillages, les crustacés. Nous possédions tous les éléments pour vivre heureux, même une douche naturelle sur la plage, un geyser s'élevait à plusieurs mètres du niveau du sol et retombait en panache dans les crevasses creusées par l'usure du temps et de l'eau. Jacuzzi, bains d'eau chaude nous relaxaient énormément. Un jardin d'Eden. Le Paradis terrestre. Rien à voir avec la réalité de notre campement préhistorique où nous ne pouvions faire du feu, la fumée, aurait vite fait d'inquiéter les paysans et les gendarmes. La nourriture, n'en parlons pas et de ce qui est baignoire, nous devions nous contenter de la rivière glacée couverte de brume du couchant à l'aurore. Le sable chaud de mes rêves devenait l'herbe humide de rosée autour des caravanes.
La porte s'ouvrit violemment, dans un sursaut Miguel s'accapara de sa musette et du revolver qu'il chargea en un temps record tout en tremblant. Personne n'entrait, seul les premiers rayons du soleil nous aveuglaient par la porte béante.

- Qui s'est Miguel ? Ai-je demandé d'une voix sourde.

- J'en sais pas plus que toi mec ! Me répondit-il en armant le flingue...C'est toi Gavros ?

Aucune réponse, rien de tel pour vous flanquer une frousse pas possible. A tâtons, Miguel s'avança vers la porte, je le suivais de près. Il s'arrêta à cinquante centimètres de l'ouverture, repris sa respiration, de la sueur lui perlait le front sous ses mèches rebelles et d'un bond il braqua son arme droit devant l'encadrement de la porte. A ce moment, j'entendis une explosion de rires venant de dehors.

- Pauvres cons ! Laissa échapper Miguel, j'aurais pu te tuer, tu m'as foutu une de ces trouilles !

A mon tour je me penchais dehors, Gavros et Thomas était pliés de rire.

- Tom ? Enfin...

Quel plaisir de revoir Thomas, notre cauchemar allait peut-être prendre fin. Miguel se remettait peu à peu de son émotion du réveil et recouvrait ses esprits. Lorsque ses tremblements nerveux eurent cessés, il fit une accolade amicale à Tom qui lui ébouriffa les cheveux n'oubliant pas les manières de la bande.

- Ca fait vachement plaisir de te voir Tom, lui dit-il.
- Alors, raconte nous Tom ! Comment va Arthi ? Et Greg ? Et maman ? Et les copains ? Où en est notre affaire ? Les flics nous recherchent toujours ?

- Oh ! Du calme gamin, une chose à la fois, me rétorqua Thomas...Je vois que Gavros s'est bien occupé de vous...

- Ouais Tom, ton pote est un super pote, rajouta Miguel.

Gavros baissa la tête, un peu gêné d'un tel compliment.

- Je savais que vous seriez en sécurité ici...Tiens Mat, une lettre pour toi.

Je sautais dessus comme un singe sur une cacahuète, enfin des nouvelles de l'extérieur. Tom leva la main que je ne puisse l'attraper.

- Donne là moi Tom, soit sympa ! Lui ai-je supplié.

- Tiens môme, c'est ta mère.

- Comment a-t-elle pris la chose ?

- Lis couillon, tu verras.

Je me suis adossé à la caravane pour lire. Miguel posa une tonne de questions à Thomas mais cela ne m'intéressait plus guère.

« Mathurin, mon chéri,
Thomas nous a tout raconté, il a eut la gentillesse de nous dire la vérité mais il se tait sur votre cachette malgré les menaces de ton frère. Tu sais Grégoire n'est plus le même depuis cette sale histoire, il se sent responsable, heureusement qu'Arthur et Dan sont là pour détendre l'atmosphère plutôt lourde à la maison et lui remonter le morale. Grégoire n'a jamais voulu te frapper, il avait un peu trop bu ce samedi soir.
Mon chéri, tout ceci n'est qu'un stupide accident. La police a questionné vos copains de la cité. Personne ne sait rien. Ce jeune garçon est mort dans l'éboulement du plancher de l'usine. Un avis de recherche a été lancé contre vous parce que vous êtes mineurs et témoins du drame mais aucunement par culpabilité. Vous ne pouvez vivre éternellement cachés et vous demande de vous rendre à la police. Je sais que tu ne laisseras pas tomber Miguel, tu es vraiment comme ton père et j'en suis fière mais essais de le raisonner. Tout le monde ici est là pour le soutenir lors du procès même une certaine Sonia qui est venue me trouver le lundi matin au magasin, elle est prête à témoigner en votre faveur stipulant la légitime défense.
Mon chéri, sais-tu que Thomas risque beaucoup à vous protéger et vous cacher ainsi. La police l'a questionné durant plusieurs jours et le surveille énormément. Je te l'écris car connaissant Tom, je sais qu'il ne t'en parlera pas. Dis à ton ami Miguel que notre porte lui sera toujours ouverte.
Arthur t'embrasse. Grégoire ne sait pas que je t'ai écris, il s'enferme tous les soirs dans sa chambre depuis le drame.
Mon chéri, ta maman qui t'aime. »

J'ai lu et relu la lettre avec un petit pincement au c½ur à chaque fois. Je faisais souffrir Greg, Arthi et maman mais que faire aujourd'hui ?

- Tom, tu t'es fait coffrer toi aussi ? Lui ai-je demandé d'un ton désolé.

Il me regarda étonné et gêné d'une telle question. Il ne voulait pas que cela se sache pour ne pas nous attendrir sur son sort et rebrousser chemin par sa faute.

- ...Ouais, la routine. Tu sais les flics ont interrogés toute la bande et puis ce Delmonière ne m'a pas à la bonne alors tu penses, il en profite...J'ai dis que vous aviez certainement filés en Espagne dans ta famille Amigo.

- Ils t'ont cru ? S'exclama Miguel.

- ...Ils m'ont relâché ! Répondit Tom sans plus s'étendre sur le sujet.

- Et que fais t'on maintenant ? Ai-je lancé nerveusement en pensant au mot de maman.

- Ma bagnole est au bout du chemin, on va bouffer, je vous expliquerais mon plan au Mac Do.

Gavros entassa toutes ses affaires dans un sac de voyage comme s'il était sûr de ne pas remettre les pieds dans cette planque. Tom récupéra son flingue qu'il mit à sa ceinture sous son tee-shirt et son blouson.
Nous montions à l'arrière de la vieille Renault 16 flambant neuve qu'Arthur avait retapée avec tout l'amour que je lui connaissais en mécanique et en carrosserie. Thomas, fou de vitesse, ne tarda pas sur la route et arriva bien vite au restaurant rapide de Nogent le Rotrou. Devant une dizaine d'hamburgers, de rations de frites, de verres de coca cola et de bière étalées sur la table, il nous parla en fin de ses projets.










































CHAPITRE 6.









C'est vrai, Sonia voulait témoigner en notre faveur. C'était son mec, Paul, complètement rond qui nous avait cherché des crosses avec ses acolytes. Pris de panique, Miguel n'avait fait que défendre sa peau et lorsque le plancher a cédé sous son poids, son couteau s'est planté dans le dos de la victime. D'ailleurs le coup n'était pas mortel, c'est la chute qui a tué Paul Dubrandy. Cela suffirait-il à nous disculper devant la Justice ? Thomas n'en mettait pas sa main à couper, ne faisant confiance en personne surtout pas en l'administration pénale.

- Comment sais-tu que Sonia veut nous aider ? Lui ai-je demandé jalousement.

Il eut un petit sourire amer.

- Je l'ai rencontré à la sortie du Betty's l'autre jour avec sa copine...Je l'ai dragué un peu quoi, tu sais...Quelques mains...Elle m'a giflé la garce...Tu te rends compte Mat, elle me fait du gringue quand même, tu crois pas ?

- Si...Peut-être ! Lui ai-je répondu d'un ton traînant, et puis après, elle t'a dit ça comment ?

- J'ai parlé de toi et d'Amigo, elle s'est vidée. J'en suis sûr elle m'a dans la peau la Sonia !

Il devait prendre ses rêves pour des réalités. Comment une fille de rupins pouvait tomber amoureuse d'un mec comme Thomas ? D'autant plus le copain de deux meurtriers qui ont descendu son petit ami. Non ! Tom se faisait des illusions et si Sonia désirait nous aider dans ses dépositions, c'est qu'elle haïssait la violence et l'injustice mais sûrement pas pour nos beaux yeux !
Ceci dit, Thomas revint sur le but de sa visite. Il sortit de sa poche un petit livret officiel qu'il tendit à Gavros.

- Tiens mec ! Lui dit-il, ton passeport pour la liberté !

Gavros écarquillait des yeux tout ronds devant le vrai faux passeport oblitéré au blason de la République Grecque. Il ne su que dire et ne dit rien. Son silence valait tous les remerciements du Monde entier dans le c½ur de Thomas.

- Nous allons faire une petite virée jusqu'à Marseille où tu prends un bateau qui t'attend ce soir à minuit. Tout est calculé !

Marseille, la Méditerranée, la mer. Une chance inouïe de voir cette étendue bleutée, cet infini que nous rêvions depuis si longtemps Miguel et moi. Je n'osais demander à Tom si nous prenions part au voyage. Je me tortillais sur ma chaise, mal à l'aise, repoussant les hamburgers malgré ma faim de loup. De son côté, Miguel me mimait comme un jumeau, ressentant les mêmes douleurs, les mêmes sentiments de tristesse et de joie de son double. Timidement, dans un chuchotement presque imperceptible, heureux de cette opportunité, il se lança à l'assaut de Tom et tout rougissant, il lui demanda, plus courageux que moi :

- Et nous Tom ?

Thomas le regarda de ses billes de verre, étincelantes, sous la fumée de sa cigarette qu'il pompait à grands coups d'aspirations. Il hésita avant de répondre comme s'il cherchait ses mots pour ne pas nous brusquer.

- Je repasse vous prendre dans deux jours, juste le temps de faire l'aller retour, après nous déciderons.

Miguel n'insista pas. Je bazardais sur la table l'hamburger que je tenais en main. Déçu. Il fallait nous retaper deux jours de caravane et sans Gavros cette fois, autant se rendre aux flics, je ne supportais pas l'idée de retourner au camps, cette putain de cache où nous avions déjà passé dix jours de détention forcée, sans nouvelle du Monde extérieur, comme des ermites, sans voir un pèlerin, une voiture, sans même une bouteille de coca cola, mais comment le dire à Tom sans qu'il me saute dessus et me fracasse le crâne ? Gavros avait dû lire dans mes pensées...

- Tom ! lança t'il, gosses accompagnent nous.

- Hein !...T'es fou ! S'écria t'il, s'étranglant avec un morceau de steak haché...C'est impossible.

- Impossible pas français ! Ils veulent voir la mer, continua tenace Gavros.

- Holà ! Je ne suis pas guide touristique...C'est craignos de les emmener...

- Moi emmener toi trouver dealer à Marseille. Moi plongé Tom... Puis gosses pas dangereux, plus dangereux flingue à ceinture.

J'écoutais sans broncher les commentaires de Gavros, me faisant le plus petit possible pour que notre envie ne mette pas Thomas dans l'embarra, qu'il ne croit pas que j'ai monté la tête à Gavros et à Miguel avec mes délires et mes rêves de voir l'océan. D'ailleurs la Méditerranée n'était pas l'océan et si Tom refusait notre requête, je lui pardonnerais volontiers tout en refusant l'idée de retourner à notre planque. Thomas bu sa bière d'un trait et écrasa entre ses doigts le gobelet de plastique. La mousse lui dessinait une fine moustache blanche au dessus de sa lèvre supérieure effilée. Il s'essuya du revers de sa manche et tapa la table de son poing.
Je n'étais pas fier tandis que Miguel avait retrouvé son assurance, il se sentait parfaitement à l'aise, avalant son quatrième hamburger, cet affront en vers Tom ne lui coupait pas l'appétit. Il profitait de sa position de « chouchou » de la bande pour obtenir ce petit supplément de la part de Thomas.

- Qu'est ce que tu en penses Mat ? Me demanda Thomas d'un ton arrogant.

- ...Hein ?...De quoi ?

- Tu as ta petite idée sur ce sujet non ? La mer, les cocotiers, les îles ?

Je me ressaisis, avalant ma salive, rien ne pouvait m'arriver de la part de Thomas, nous étions trois contre un, je me suis lancé...

- ...En effet, se serait chouette de nous emmener. Nous n'avons plus rien à bouffer d'ailleurs aux caravanes.

Thomas hésita un peu, nous regardant tous les deux. Gavros lui souriait.

- Ok ! Je vous emmène...Mais une condition, vous m'écoutez à la lettre, pigé ? Sinon je prends l'un pour taper sur l'autre.

- Woah ! Avons-nous criés Miguel et moi d'une seule et même voix, exprimant la joie et une certaine victoire.

- Finissez vos hamburgers et en route !



La voiture filait sur l'autoroute. Autoroute du sud. Autoroute du Soleil. Tom avait planqué son flingue dans la boîte à gant. J'étais triste et heureux de voir Gavros nous quitter. Heureux pour lui, pour sa femme, pour son fils qu'il ne connaissait pratiquement pas. Sa cavale s'achevait, la notre allait se poursuivre, se terminerait-elle seulement un jour ? Plus nous avancions dans notre fuite, plus j'en doutais. Déjà dix jours que Paul avait été tué et rien de concret ni de plausible ne se dégageait à l'horizon. L'idée de maman germait dans mon esprit, se rendre aux autorités verrait certainement le bout du tunnel, la fin de notre calvaire. Miguel risquait gros, certes, mais la légitime défense et l'accident qui a suivit le coup fatal, étaient de bons atouts pour les jurés à condition qu'ils ne soient choisis scrupuleusement dans les quartiers sud. Je gardais ces pensées pour moi mais plus je les ruminais, plus j'avais l'intime conviction que notre seule chance de salut était de nous constituer prisonnier.

Il nous a fallut un peu plus de douze heures pour descendre à Marseille dans la vieille Renault 16, brinquebalante de Thomas, les carillons des horloges affichaient bientôt minuit. Nous avons laissé l'auto sur le parking du port de plaisance, pas loin de la cannebière, le fief de Tom.
Une petite embarcation attendait le long de la jetée pour transporter les passagers jusqu'au voilier, battant pavillon grec, amarré au large du port. La fuite de Gavros, vers son pays natal, était bien organisée. Comme j'aurais voulu le suivre, une croisière en Méditerranée avec Miguel, aurait été un véritable miracle et je rêvais encore à mes îles, à mes océans lorsque Gavros s'approcha de nous deux. Miguel se tenait près de moi, immobile, sonné par la beauté du port, des bateaux, de la mer. Le grec nous posa gentiment ses grosses mains sur nos épaules. Amigo baissa la tête pour ne pas laisser apercevoir la petite larme ruisselante sur sa joue dont la traînée humide sur sa peau mate, scintillait sous la lumière d'un réverbère.

- Si tu sais méditer, observer et connaître sans jamais devenir sceptique ou destructeur. Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton Maître. Penser sans n'être qu'un penseur, alors, tu seras un Homme, mon fils !

Ces paroles, que Gavros venait de nous réciter, étaient entrées dans mon crâne comme un message. « Tu seras un Homme, mon fils ! » Je m'engageais désormais à devenir cet homme sage et rebelle à la fois, rêveur mais réaliste, juste et loyal, honnête et droit, digne et bon comme l'aurait souhaité papa.

- Jamais oublié, nous rajoutâmes Gavros le poing serré, posé sur le c½ur.

Nous, nous sommes accolés tendrement. J'avais retrouvé un père, il s'en allait déjà. Je ne pouvais dire un mot, les sanglots, que je retenais auraient été perceptibles.

- Fais bon voyage Gavros, lui lança tristement Miguel qui lui ne se retenait plus.

L'embarcation disparue dans le noir des flots invisibles. Nous ne nous sommes pas trop attardés sur le port, cela était trop dangereux, des patrouilles de police et des douaniers tournaient fréquemment le long des jetées, de gros trafics en tout genre avaient souvent court à ses endroits stratégiques et les contrôles d'identités se faisaient régulièrement. Bonjours pour nous qui n'étions munis d'aucun papier.
Nous voulions voir la mer, on a vu la mer, de nuit, certes, mais nous l'avons sentie, touchée, imaginée plus belle encore qu'elle ne l'était réellement et peut-être cela nous a-t-il empêché une éventuelle déception.


La route fut longue et pénible. Je devais à tout prix, éviter de dormir comme Miguel, Thomas aurait eu vite fait de nous suivre dans le sommeil. Je lui parlais, il me répondait d'une voix caverneuse, éreintée de cigarettes et de fatigue.

- Au fait Tom, as-tu assisté à la réunion de la bande mercredi soir à la cafete ? Lui dis-je, me rappelant des paroles de Greg à Romain, lorsqu'ils m'ont retrouvé à moitié dépoilé sur le parking.

- Ouais...La guerre est déclarée entre les deux camps et samedi soir je crains le pire en ville, les boutons dorés veulent nous faire payer la mort du plouc que Miguel à planté et nous nous devons vous venger tous les deux. Tous les copains des « 2OOO » et du « Val des roses » sont armés.

- Et les flics ?

- ...Ils se doutent de quelques choses, il y a des balances me répondit Thomas d'une voix dure et pleine de haine...D'ailleurs je me réserve l'autre con de Delmonière...Samedi soir ça va saigner grave, tu peux me croire !

- Tu vas bouffer du flic ?

- S'il le faut !...Je n'y tiens pas trop, mais cet enfoiré m'a dans le collimateur, ce sera lui ou moi !

- Si la vengeance pouvait seulement servir à quelque chose, ai-je dit inconsciemment, nous resterons toujours au fond du trou, même s'il y a d'autres morts, rien ne changera. Il faut être lucide, nous n'allons pas changer le Monde...Il faut aller loin pour trouver un coin sans violence...Peut-être chez Gavros ?

- Oh ! Tu déconnes là petit ? Redescend un peu sur Terre, le Paradis, la paix...Ou tu appelles ça comme tu veux, nous l'obtiendrons qu'en cognant, en cassant cette bourgeoisie de merde qui piétine sur nos plates bandes...Les quartiers nord sont à nous et tous les coups durs ont lieu chez nous ! Ca doit changer...Amigo s'est fait tabasser chez nous !...Toi, on t'a cogné chez nous !...Le pauvre type s'est fait planté chez nous ! Toujours chez nous, merde ! A nous d'aller voir chez ces peignes culs pleins aux as maintenant. Les bourgeois nous ont défiés sur notre terrain, ils vont payer !

- Et Greg est d'accord avec tout ça ?

- S'il est d'accord ? Bien sur qu'il est d'accord, surtout depuis que son petit frère est mêlé à tout ça.


Le soleil était haut dans le ciel et déclinait peu à peu vers l'ouest quand la Renault 16 s'arrêta sur le chemin de terre dominant la rivière s'écoulant tranquille le long des caravanes.
Thomas s'endormit aussitôt allongé sur l'ancienne couche de Gavros. Miguel, qui avait dormis tout le long du trajet, Marseille Thiron, resta un bon moment dehors à tourner en rond, à jeter des cailloux dans l'eau, à songer. Je le savais rêveur comme moi, mais jamais je ne l'avais vu autant nerveux et soucieux qu'en cet après midi, quelque chose le préoccupait mais j'ai sombrer dans le sommeil avant même de le lui demander.

Au réveil, s'était déjà jeudi. Je fus le premier levé, au chant du coq, une envie pressante de...Je ne m'étendrais pas sur le sujet. Miguel dormait à poings fermés. J'ai du passer par-dessus son corps inerte pour descendre de la couchette et sortir de la caravane. Tout me semblait calme, la brume recouvrait la rivière, vision habituelle de nos matinées, il devait être sept ou huit heurs, ne possédant pas de montre, je me fiais à la nature pour me situer dans le temps. Je n'entendais aucun bruit dans l'autre caravane, pour me rassurer, après m'être soulagé, je décidais d'aller faire un tour sur le chemin de terre, la voiture était toujours là, Tom devait dormir. Pendant quelques secondes, j'avais cru qu'il nous avait lâchement abandonné. Si Tom apprenait ma pensée, il me tuerait sur place, mais des questions, que je n'avais pas osé lui poser lors du voyage, me tracassaient Qu'allions-nous devenir Miguel et moi ? Qu'avait-il décidé pour notre sort ? Pour moi, il était hors de question de rester une journée de plus dans ce trou paumé, j'ignorais l'avis de Miguel et sans doute en égoïste, je voulais revoir ma famille. Je ne voulais pas crever là, dans cette planque ignorée de tous, finir dans l'oubli d'un exil, comme un exclu. Les Robinson Crusoé des temps modernes. Un jour on nous aurait découvert squelettiques, une longue barbe blanche hirsute, des cheveux en broussaille à n'en plus finir, dans uns crasse incroyable, le cerveau dérangé par la solitude. Deux petits vieux illettrés du Monde extérieur et de la vie ! Non ! A quinze ans, je n'avais rien vu du Monde, jamais connu l'amour d'une fille, personne n'avait le droit de m'en priver.
Je devais réfléchir à haute voix, assit sur la souche d'un arbre au bord de l'eau, lorsque Thomas me surprit.

- Encore dans tes rêves gamin !

Je me retournais tout hébété. Tom était torse nu, une cigarette à la bouche, il urinait sur un buisson.

- Que fais t'on maintenant Tom ? Lui ai-je demandé d'un ton sec, profitant de sa fâcheuse position.

Miguel, que l'on n'avait pas entendu arrivé, répondit à ma demande dans un calme surnaturel pour lui que l'on connaissait si nerveux, toujours sur la défense.

- On rentre chez nous. Tu nous déposes chez les flics Tom, on se rend !

Thomas laissa tomber son clope. Il ouvrit des yeux de mitrailles. Miguel venait de lui couper la chique. Il lui fallut quelques bonnes secondes pour recouvrer ses esprits.

- Tu peux répéter Amigo ! J'ai pas très bien saisi, lui lança t'il sévèrement.

Sans se démonter, en gardant son sang froid, Miguel répéta sereinement sa décision.

- On rentre !

J'étais content d'entendre enfin de bonnes paroles. Miguel m'avait devancé dans mes intentions et le courage, il est vrai, me manquait pour les avouer à Thomas.

- Il n'y a pas de raison que Mat subisse le même sort que moi et que Greg, Arthi et sa mère se fassent du mouron. Après tout, c'est moi qui ai planté ce type...Je prend mes responsabilités. Et puis je ne risque pas grand-chose, du sursis peut-être, c'était de la légitime défense suivit d'un accident, il y a du monde pour le témoigner.

Miguel était vraiment décidé, il n'avait jamais causé autant en une seule fois depuis ce matin. Il semblait se décharger complètement d'un poids trop lourd à porter. Il continua son discours plein de bonnes résolutions et voulais vraiment saisir cette petite chance, si infime, d'une clémence des jurés en avouant, bénévolement, son acte devant la Justice. Il espérait ainsi une liberté surveillée voir une réinsertion dans la vie, son casier judiciaire était vierge, il n'avait que seize ans et de gros problèmes familiaux troublaient son comportement. Tout ceci servirait en sa faveur lors du procès.

- Aux flics on dira qu'on s'est sauvés, Mat et moi, par la trouille des représailles. On ne parlera pas de toi Tom, tu peux nous croire, tu ne risques rien et Gavros, on ne l'a jamais vu, on ne sait pas qui c'est !

Thomas écoutait sans rien dire, il faisait les cents pas, allumait une cigarette, tirait deux bouffées et l'écrasait avant d'en rallumer une autre et ainsi de suite. Il se retenait pour ne pas flanquer son poing dans la gueule à Miguel. Personne dans la bande ne frappe et n'a le droit de toucher Miguel. Je pense que pour moi, il l'aurait déjà fait sans hésiter.

- Tu es sûr, c'est ce que tu veux ? Lui cria t'il comme un affront.

- Oui, répondit Miguel, je ne veux pas moisir ici, cela ne sert à rien, ma seule chance, c'est chez moi, dans mon quartier nord.

- Mat ? Qu'est ce que tu en penses ? M'agressa t-il.

Malgré la crainte qu'il retourne sa colère contre moi, je répondis d'un ton décidé.

- ...J'approuve Tom !

- Et merde! Bordel de merde! Qu'avez-vous dans la tronche tous les deux ?...Vous êtes impliqué dans un meurtre, vous êtes de la zone, vous allez trinquer encore plus que ces fricards ! Quand allez-vous comprendre que l'existence est un combat ? Qu'il ne suffit pas de rêver pour que tout soit rose ?...Vous êtes intelligents non de Dieu ! Nous sommes en bas de l'échelle, aux ras des pâquerettes et ces fils de putes, de bourgeois endimanchés viennent quand même bouffer dans nos gamelles, il faut les chasser, maintenant...

Nous l'écoutions déblatérer des tonnes d'injures en vers les habitants des quartiers sud. Il avait sans doute raison Thomas de parler ainsi, mais rien au Monde ne nous aurait fait changer d'avis. Tom, l'écorché vif, le rebelle, ayant toujours vécu dans une certaine violence, avait bien du mal à nous comprendre. Depuis sa plus tendre enfance, son père le cognait, sa mère le délaissait. Je pense que c'est cette lourde existence qui le liait fraternellement à Miguel représentant, inconsciemment, la réincarnation de sa jeunesse. Ce n'est pas qu'à dix neuf ans Thomas soit un vieillard, mais les coups durs de la vie l'ont trop mûrit, trop vite enveloppé dans une carapace de dégoût en vers les autres et surtout en vers lui-même. Il n'était pas tendre et se faisait souffrir dans une sorte d'autodestruction. A douze ans, il avait déjà connu la maison de redressement, il collectionnait les fugues, les délits, les gardes à vue et la peur du gendarme n'était certainement pas pour lui. Deux ans plus tard il tombait en compagnie de Gavros pour le meurtre d'un dealer dans les quartiers malfamés de Marseille, à quatorze ans, enfermé pour cinq années derrière les barreaux du quartier des mineurs aux Baumettes. Il n'en fut autrement pour qu'il devienne sage et discipliné ! Une haine irascible contre l'uniforme, contre l'injustice et surtout contre notre société dirigée en Maître par la force de l'argent, le poursuivait et l'enfonçait de plus en plus dans la délinquance, à croire qu'il cherchait délibérément les ennuis.


La voiture filait en direction de Paris, Tom n'avait pas desserré les dents depuis notre départ de la planque. J'étais assis derrière lui, Miguel devant, à ses côtés. Jamais je n'avais vu un tel regard sur le visage de Thomas que je distinguais dans le rétroviseur intérieur. Les yeux noirs larmoyants, d'une tristesse indéfinie, comme un condamné à mort sur l'échafaud, réfléchissaient toute la détresse du Monde, c'est sûr Tom se retenait pour ne pas chialer. Sa voix tremblotait lorsqu'il dit à Miguel d'un ton désespéré.

- J'ai peur pour toi Amigo, tu ne sais pas ce que la tôle change un mec et tu n'es pas fait pour ça, tu es trop fragile...Tu ne supporteras pas.

- Tu l'as bien supporté toi Tom ! Répondit Miguel insouciant.

- Je ne suis pas un bon exemple Miguel...Regarde ma vie ou elle en est ? Je ne te l'offrirait pour rien au Monde de peur de t'abîmer...Je n'ai rien fait de mes dix doigts à part cogner, voler, mentir et jurer...Tu ne mérites pas ça Mig. Tu mérites mieux...

- Je ne pense pas mériter non plus une vie en sursis dans une fuite à perpet, toujours sur mes gardes avec les flics aux trousses...

Thomas n'eut pas le temps de répondre, le car, qui nous précédait depuis un bon moment sur l'autoroute en direction de notre banlieue, venait d'éclater un pneu. Dans une man½uvre désespérée, son chauffeur tenta en vain de redresser le lourd véhicule qui zigzaguait dangereusement sur la chaussée. Tom eut le réflexe de piler, écrasant la pédale de frein de son auto, puis rétrograder au moment ou l'autocar se couchait sur le côté en glissant sur le macadam. La rambarde de sécurité stoppa la Renault 16 qu'Arthur venait de retaper. Un camion citerne n'eut pas la même chance que nous, il tamponna de plein fouet l'autocar dans lequel il s'encastra puis prit feu aussitôt. Sans réfléchir, je suis sorti de la voiture pour me précipiter vers l'autocar et porter secours aux blessés qui gisaient sur le bitume, éjectés durant le choc.

- Reviens ici immédiatement Mat ! Me cria Thomas.

Je ne pouvais pas laisser ces pauvres gens agonisés près de l'incendie des poids lourds qui prenait de l'ampleur. Miguel me suivait à la trace et Thomas gueulait encore plus fort. Les passagers, peu nombreux heureusement, légèrement blessés, purent s'extraire tout seuls des tôles froissées et fumantes. Ils se réfugièrent dans le champ bordant l'autoroute, guidés par Thomas qui venait de nous rejoindre en nous injuriant de tous les noms d'oiseaux. Le malheureux chauffeur du camion était écrabouillé dans sa cabine, nous ne pouvions plus rien pour lui. On se chargeait alors de sortir celui de l'autocar, inconscient, mais vivant. Thomas hurlait.

- La citerne est en feu, sortez de là !

Nous ne l'écoutions pas, la vie de cet homme avait plus d'importance que cette foutue ferraille.

- Attention ça va sauter !

En gueulant ces mots, Thomas qui était à ma portée me saisit par la ceinture de mon pantalon et avec une force décuplée, me projeta à quelques mètres du carambolage, il fait de même avec le pauvre chauffeur de l'autocar.

- Sort de là Miguel !

Allongé par terre, à moitié sonné par ma chute du véhicule, j'ai vu Thomas me dépasser en courant, il fut plaqué au sol par la déflagration de la citerne. Le souffle de l'explosion me projeta dans les airs. Tout devint noir et silencieux.


Lorsque j'ai repris connaissance, j'étais couché sur un brancard, trimballé dans un véhicule qui secouait pas mal. Deux hommes en blanc à mes côtés pansaient mes blessures. J'entendais vaguement, au dehors ou dans mon subconscient des sirènes d'ambulances. Tout était flou, sourd, lointain. J'ai ouvert les yeux avec difficulté, ils me piquaient un peu, comme les gaz lacrymogène lancés par les policiers contre les étudiants les jours de manifestation.

- Où...Où m'emmène t'on ? Ai-je murmuré entre mes dents.

- Ne t'agites pas petit, nous allons à l'hôpital.

- Où...Où sommes nous ?

- Dans une ambulance à Paris.

- Paris ?...Et les flics ?

J'étais pris de panique.

- Comment ? Me dit le pompier.

N'avait-il pas compris ma question ou faisait-il semblant pour ne pas m'alarmer ? Et si nous allions tout simplement à l'hôpital de la prison ? Je remuais sur mon brancard, affolé lorsque j'ai repensé à Thomas et à Miguel.

- Et Miguel ? Et Tom ?

- Chut ! Calme toi, tes amis nous suivent dans d'autres ambulances...Vous avez été très courageux tous les trois, vous auriez pu sauter avec la citerne.

- Ouais...Mais la mauvaise graine est difficile à éliminer !...Combien de morts ?

- ...Deux...Les deux chauffeurs et grâce à vous, cinq personnes vous doivent la vie sauve.

- Et les flics ?

Le toubib semblait surpris.

- Les flics ? Que veux tu dire ?

Je détournais la conversation, à priori il n'était pas encore au courant de mon identité et surtout de mon passé récent.

- Comment vont mes copains ? Tom et Miguel ?

- Thomas ? Répéta le médecin, c'est lequel des deux ?

- ...Le plus vieux...Le plus dur...

- Il s'en sortira avec quelques brûlures superficielles.

- Et Miguel ?

Le pompier regarda l'électrocardiographe relié par des électrodes sur ma poitrine. Le tracé de mon rythme cardiaque, se dessinant sur l'écran de contrôle dans de drôle de bip-bip sonore, l'inquiétait-il soudain pour qu'il daigne me répondre ? Je renouvelais ma question, comment se portait Miguel ?

- ...Mal...Très mal ! Les secours ont du le désincarcérer de la carcasse de l'autocar, brûlé aux deux tiers.

Je fermais les yeux, Miguel allait très mal. S'il pouvait y avoir un bon Dieu pour les voyous, je m'adresserais à celui-ci pour qu'il épargne la vie de mon meilleur copain. Dans mon angoisse, je ressentis une violente douleur à la poitrine et sombrais à nouveau dans la somnolence.
Je me suis réveillé dans un lit, abasourdit, mais j'allais beaucoup mieux. Combien de temps avais-je dormis ? Je ne pouvais le deviner. Il était facile au camp des deux caravanes de connaître l'heure sans appareils sophistiqués, mais dans cette chambre d'hôpital, la nature était loin et les stores, à la fenêtre étaient baissés. Je me suis levé, la tête me tournait encore un peu, une infirmière, assez jolie, pénétra dans la chambre et m'ordonna de me remettre au lit.

- Il y a des gens dans le couloir qui demandent à te voir, me dit-elle lorsque je fus recoucher.

- La police ? M'écriais-je dans un soubresaut qui me déborda de mes couvertures.

- Non, ta famille.

Maman entra en premier suivit d'Arthi et de Greg qui lorgnait le plancher comme s'il avait quelque chose à se reprocher.

- Maman !

- Mon chéri !...J'ai eu si peur de ne jamais te revoir.

Arthi m'étreignit, maman me couvrit de baisers. J'en avais les larmes aux yeux. Cela me faisait tant de bien de retrouver ma famille mais j'étais mal à l'aise de voir Greg en retrait. Il était si pitoyable, les yeux implorants.

- Greg ! Lui ai-je dit simplement en me levant de mon lit.

Il ravala sa salive, ôta les mains des poches de son jean et me les tendit. Je me suis élancé vers lui. Il me serra très fort un long moment sans rien dire. Il chialait autant que moi. Maman nous sépara gentiment ; craignant qu'il ne m'étouffe, j'étais encore si faible. Ce fut la première fois que je voyais Greg pleurer pour moi, lui si dur, si violent à mon égard, m'engueulant tout le temps, lui qui m'avait frappé à notre dernière entrevue. Il m'aimait. Je compris seulement tout ce que Tom, La Carotte, Miguel et les copains avaient essayé tant bien que mal à m'inculquer, Greg était un type bien. Il aimait les siens d'un amour platonique. Nous étions sa raison de vivre et il nous protégeait dans sa violence, mais une violence bienfaitrice, étouffante certes, mais ô combien indispensable pour nous guider sur le droit chemin dans les quartiers nord.



CHAPITRE 7.









Maman, Greg et Arthi, qui avaient posés une journée de repos auprès de leur patron respectif pour être disponibles, restèrent avec moi dans la chambre, nous étions vendredi et je devais sortir à seize heures. Mon état de santé n'inspirait aucune inquiétude, quelques contusions et brûlures au premier degré, pas de quoi « couver un diable », surtout un diable des « 2000 » ! Nous ne sommes pas des mauviettes et si les médecins avaient décidés de me garder la nuit de jeudi à vendredi, ce n'était que pour simple observation.
Thomas semblait en forme également vue les injures lancées aux journalistes et policiers venus l'interroger. Les médecins s'afférant autour de son lit le rendaient nerveux et je l'entendais hurler, jurer de ma chambre alors qu'il se trouvait à l'autre bout du couloir. Sa sortie était prévue pour lundi ou mardi, une mauvaise brûlure à la cuisse le retenait à l'hôpital pour les soins nécessaires et déjà il se sentait enfermé d'ou son arrogance et son agressivité.
Les flics et les journalistes me questionnèrent également une bonne partie de la matinée alors qu'Arthi regardait, à plein volume, la télévision dans la chambre, ce n'est pas que les émissions l'intéressaient, mais la vue des uniformes et des curieux l'emmerdait et comme je ne devais pas quitter la chambre, il en profitait au maximum pour rendre les interrogatoires plus difficiles.
Notre histoire allait faire la une des journaux de demain. A mon avis ce n'était pas un bien fait pour le calme de notre banlieue et je craignais le pire pour ce week-end. Je connaissais, pertinemment, la réaction des boutons dorés, redoutable et les échauffourées entre les deux bandes allaient être inévitables. Ils ne supporteraient pas, par jalousie d'abord, l'article concernant notre geste courageux et glorieux que nous venions d'accomplir, ils nous feraient payer notre bravoure, ensuite, notre acquittement pour la mort de Paul n'apaiserait certainement pas leurs esprits dérangés par l'idée de vengeance.
La hache de guerre était déterrée, comme l'annonçait Thomas depuis le drame de ce samedi soir mais cette fois ci, avec tous les nouveaux évènements, rien ne pourra arrêter la machine infernale des règlements de compte entre nos deux camps. Les nuits prochaines allaient être terrible, je le sentais et j'en avais peur.

Nous n'avions aucune nouvelle de Miguel qui se trouvait toujours en salle de réanimation et les médecins se refusaient à tout commentaire n'étant pas la famille proche de notre ami. Lors de la visite du docteur, maman sortit de ses gongs, c'est la première fois que je la voyais dans une telle colère, ce qui m'effraya un peu. Elle lui résuma en deux mots la pauvre existence de Miguel et lui fait comprendre que nous étions dorénavant sa seule et vraie famille. Le médecin présenta ses excuses à maman, qui retrouva le sourire, et vue sous cet angle, il passa outre le secret médical, il nous dit un tas de trucs incompréhensibles dans son jargon médical mais cependant certaines phrases ne m'échappaient pas. Miguel était vraiment mal en point. Son état critique mais stationnaire inquiétait terriblement les services. Il n'avait toujours pas repris connaissance et le tiers de son corps brûlé au troisième degré n'était qu'une plaie béante et suintante.

- Croyez vous qu'il s'en sortira ? Demanda Greg d'un ton lugubre.

- Je ne sais pas jeune homme...Je ne peux me prononcer dans l'immédiat, lui répondit le médecin avant de continuer la consultation de ses malades.

Miguel allait peut-être mourir ! Non c'est impossible. Il survivra. A 16 ans on ne peut pas crever ! On ne doit pas. Maman me voyant agité m'enlaça tendrement de ses bras. Elle me caressait les cheveux en silence pour me calmer comme lorsque j'étais petit mais la vision de Miguel mort, ne cessait d'hanter ma raison. J'aurais voulu ne pas savoir, fuir la vérité, refuser la réalité. Miguel allait vivre. Ce n'était qu'un mauvais cauchemar. J'allais me réveiller et Miguel serait là, devant moi avec ses yeux noirs de chien battu, sa mèche rebelle tombant sur son front halé. Notre voyage, nous le ferons dans son pays espagnol déjà, ou les filles aux seins nus nous attendaient sur les plages brûlantes de sable fin. Ensuite nous prendrons le bateau qui accostera sur l'île de Gavros, il sera fier de nous voir enfin devenu des hommes.


Nous n'avons pas pu le voir avant de quitter l'hôpital, Thomas mécréant, me maudissait de me voir sortir avant lui.

- A demain, lui ai-je dit avant qu'il ne me balance son oreiller à travers la figure.

La Carotte, comme un chien fidèle, me fit la fête à mon retour à l'appartement. Son sourire se voilà quand il apprit pour Miguel. Il me promit de m'accompagner à l'hôpital demain matin, Greg aurait refusé que j'y aille seul. J'étais tellement fatigué que ce soir là, je n'ai pas eu la force de souper. De mon lit, j'entendais les rires de Greg et d'Arthi aux conneries de Dan, ils chahutaient comme des gosses heureux et la douce voix de maman qui les priait de se taire pour ne pas me réveiller. Il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient pas retrouvés avec autant de plaisir autour de la table, rassurer de me savoir en sécurité dans mon lit si douillet. Il y avait quinze jours.

Je fus le premier debout le lendemain matin à 6 heures, Arthur dormait comme un loir, son éternel sourire sur les lèvres, si bien dessiné, me parut plus radieux encore que tous ceux que j'avais pu voir jusqu'à présent. Je le laissais dormir, le réveil était réglé sur 7 heures, il travaillait aujourd'hui comme Greg et maman d'ailleurs, qui compensaient leur journée d'hier prise pour venir me chercher à l'hôpital. Je me suis douché, cela me fit le plus grand bien. Que c'était bon de sentir l'eau chaude sur la peau de mon corps nu. Après l'eau glacée de la rivière, je pensais être dégoutté à tout jamais des bains et des douches, mais quel plaisir de retrouver ses habitudes. J'ai préparé le petit déjeuner, couler le café, sortit les bols, le sucre, les brioches, le beurre. Un paquet de cigarettes traînait sur la table, celui de La Carotte sans doute qu'il oubliait souvent, pour ne pas dire toujours, très tard le soir en sortant de chez nous. Une bonne excuse pour sonner à la porte le matin, aux premiers soubresauts de l'appartement en éveil et prendre le petit déjeuner avec nous. Nous étions habitué au rite de La Carotte mais cela nous était égal et nous faisait même sourire, Dan était un type bien que maman appréciait énormément.
Depuis l'accident de l'autoroute, je n'ai pas grillé une seule cigarette et la vue du paquet sur la table me tenta, si bien que j'en ai allumé une au risque de me faire engueuler par maman car elle n'aimait pas me voir fumer si tôt le matin, sans rien avoir dans l'estomac. La première bouffée me fit tousser un peu mais bien vite mon organisme se réhabitua à cette accoutumance.

Les trois réveils ont sonnés pratiquement à la même heure, maman fut la première debout suivit de Greg, quant à Arthi, il a fallut le bousculer pour qu'il daigne ouvrir un ½il. Cinq minutes après ce fut la sonnette de la porte d'entrée qui retentit. J'allais ouvrir, La Carotte apparut, un sourire simplet sur son visage pâle qui faisait ressortir ses tâches de rousseurs, ses cheveux orange en bataille sur son crâne.

- J'ai oublié mes cigarettes, me dit-il regardant par-dessus mon épaule si nous étions à table.

- Aller entre, ton bol est sortit.

- Tu as bonne mine ce matin Mat, ça fait plaisir à voir.

Il salua tout le monde et dans un geste habituel, s'assit en face de son bol en ricanant bêtement.

- Tiens héro ! Tu me dois du blé, me dit-il en me jetant le journal, dérobé dans une quelconque boîte aux lettres d'un abonné, qu'il venait de sortir de dessous sa chemise.

- Combien l'as-tu volé ? Lui ai-je répondu.

Je me suis affalé dans le fauteuil pour lire l'article nous concernant. Tout y était inscrit, romancé à la manière des journalistes, de notre première altercation avec Paul en compagnie de Sonia et d'Elvire jusqu'à notre acte de bravoure de l'autoroute en passant par le meurtre, notre fuite et les remords qui nous ont poussés à demander de l'aide à Thomas Perry pour rentrer au bercail. Nous n'étions plus inquiétés par la Justice, accusé d'homicide involontaire, Miguel ne risquait pas grand-chose face à ses juges lors du procès. Nos photos étaient bien étalées en page centrale du canard à scandales avec une légende qui me révoltait sous celle de Miguel, ces putains de journalistes l'avaient déjà condamné à mort, sa fin était éminente selon leurs dires.

- Quels menteurs ! Quelles pourritures ! Quels salauds ! Ai-je crié en jetant dégoutté le journal sur la table.

- Ce ne sont que des mots mon chéri, me dit maman en essayant de me résonner.

- Des mots dangereux maman, si Miguel lisait ses saloperies, tu te rends compte du choc !

- Les lecteurs ont besoin de sensations fortes Mat, rajouta Greg qui finissait de s'habiller.

- Plus il y a de morts, plus ils se font des sous, continua La Carotte la bouche pleine de brioche.

- Ok ! Mais pas Miguel...Pas Miguel ! Ai- je répondu en haussant le ton, accusant la Terre entière avant de m'enfermer dans ma chambre ou Arthur s'était rendormi.

Greg frappa à la porte, entra et s'assit sur mon lit, le ronflement d'Arthi le força à élever la voix.

- Ecoute Mat, ne te rend pas malade pour ces conneries...Je suis certain que Miguel va se battre pour sa survie. Il est des notre ne l'oublis pas et tu sais que chez nous on ne baise jamais les bras...

- Tu as raison Greg, excuse moi, toute cette histoire me met à cran.

- Je sais, nous sommes peut-être des durs, mais le c½ur ne suit pas toujours, surtout pour les grands rêveurs...

Il m'ébouriffa les cheveux. En regardant Arthur, il me fit un clin d'½il. Je saisis aussitôt ce que voulait me dire Greg. Pour les conneries, nous n'avions pas besoin de grands discours. On agrippa le matelas ou dormais paisiblement Arthi, Greg à la tête, moi aux pieds et dans un même élan, nous l'avons fait valser contre le mur avant de prendre la fuite de la chambre. Arthur gueulait tout ce qu'il savait d'injures, nous incendiant de mots plus que vulgaires que je tairais. Lorsqu'il pénétra dans la salle à manger, torse nu et caleçon, nous l'avons acclamé d'un fou rire général. Il nous regarda interloqué et son large sourire réapparut sur son visage d'ange endormi.

- Magne toi le cul Arthi, tu vas être à la bourre, lui lança Greg.

- Si j'attrape le con qui m'a foutu la gueule dans le mur, je le...Je le...

Greg faisait saillir et gonfler ses biceps sous son tee-shirt.

- Tu le ?...Lui demanda t'il.

- Ben !...Heu !...Je...Je me magne, j'vais être à la bourre !

Arthur s'enferma dans la salle de bain en piquant sur la table la tartine de brioche beurrée que La Carotte s'était soigneusement préparé.

- Enfoiré !...Ma tartine ! S'écria celui-ci.

Maman est partie la première, devant prendre le bus pour se rendre à son travail, dans le magasin qui l'embauchait à l'autre bout de la ville. Elle était caissière dans ce super marché depuis la mort de papa. Greg déposa Arthur au garage avant d'aller au chantier sur la même route.
J'ai fait la vaisselle pendant que Dan me racontait la quinzaine de jours passée en mon absence, puis le lit que nous venions de renverser avec Greg, le matelas aurait pu rester des jours parterre, Arthi s'en foutait royalement, il aurait dormis sur le sommier qu'il s'en serait même pas aperçut. Arthur était comme ça, pas matérialiste ni maniaque pour un sou, il approchait même du genre bordélique. Je râlais souvent, dormant dans la même chambre, pour qu'il range ses affaires. Tout traînait sur la moquette bleue, ses disques, ses bandes dessinées, sa collection de « Play-boy », ses sous vêtements, ses paquets de cigarettes vides, ses chaussettes. Tout.
Lorsque la maison fut à peu près propre, j'ai enfilé le blouson de cuir bien trop large que m'avait passé Thomas le soir de...J'en étais fier et cela me donnait une carrure d'athlète, de vue seulement parce qu'à l'intérieur, il n'y avait pas grand-chose de carré ni d'impressionnant, il m'en aurait fallut des heurs de gonflettes pour remplir de mes muscles ce blouson.

Il y avait pas mal de monde dans les rues qui nous menaient à la gare. Beaucoup de flics et de nombreux boutons dorés nous mataient sans rien dire, quelques gestes déplacés et menaçant de temps en temps, mais pas une parole désagréable. Ce silence précédait toujours une grande bagarre et l'accrochage entre les deux quartiers devenait inévitable surtout avec l'article en première page des journaux. Nous étions samedi matin et ce soir la ville serait mise à feu et à sang. Combien de blessés, de morts peut-être allongeront de leurs noms la liste noire de ce désaccord absurde et de cette lutte sans merci entre nos deux communautés ? Je ne sentais pas du tout la baston qui se tramait, j'avais le pressentiment qu'un drame allait se jouer ce soir. J'en ai parlé avec La Carotte mais il n'a rien voulu savoir, trop content de régler ses comptes une bonne fois pour toute avec les fils de rupins.
Jusqu'où ira cette idée de vengeance ? Ok, Miguel avait tué l'un de ses fricards, mais aujourd'hui c'est lui qui le paie !...C'est bien lui qui est couché sur un lit d'hôpital entre la vie et la mort !...A quoi va servir de se taper sur la gueule ? A qui va profiter la mort de l'un d'entre nous où celle d'un pauvre type des quartiers sud ? A personne ! Rien ne changera, tout restera identique.

Je gambergeais des tas de trucs si bien que j'en avais mal à la tête, il n'y avait personne pour me comprendre, Gavros était rentré chez lui. Miguel agonisait dans un hôpital parisien. Seule Sonia aurait peut-être su trouver les mots qu'il fallait dans ces instants de doute et de déprime.






CHAPITRE 8.









Miguel avait été remonté hier soir de la salle de réanimation. Il était dans sa chambre, seul, recouvert d'un drap blanc qui cachait ses brûlures. Son visage était rouge et boursouflé et je ne sais par quel miracle, ses cheveux noirs dont il était si fier, avaient été épargnés.
A notre arrivée, il était conscient, il me paraissait même paisible et reposé mais je sais qu'il souffrait le martyre en silence. Miguel ne se plaignait jamais pour ne pas inquiéter les copains. Il nous a entendu entrer, avant que l'on ouvre la bouche pour le saluer, il a essayé de nous sourire et d'une voix étrange, presque caverneuse, comme si ses cordes vocales avaient été elles aussi brûlées, nous dit lentement :

- Sa...lut les co...pains !

Le choc de voir Miguel dans cet état était dur à supporter mais je jouais l'indifférence pour ne pas l'alarmer encore plus qu'il ne le fût déjà. La Carotte s'assit sur la seule chaise de la chambre, je me suis mis sur le rebord du lit.

- T'es bien soigné ? Lui ai-je demandé bêtement.

- Ouais Mat...Ce n'est pas la forme...Mais ça va !...Les infirmières sont mignonnes tu sais...

La Carotte prit son air sérieux, comme les jours de réunions à la cafete et annonça à Miguel les dangers de ce soir, notre bande des « 2000 » et celle de Mouss Belkrim, étaient en état d'alerte et l'affrontement, placé sous le signe de la vengeance, aurait lieu dans la nuit. Les boutons dorés verront de quel bois se chauffent les zonards ! Miguel ferma les yeux sans répondre. Son visage se crispait bizarrement. Je fis signe à Dan de la boucler un peu sur les évènements à venir et de parler d'autre chose que de violence, de règlements de compte, de baston, causes principales de son état jugé préoccupant. Sans protester, Dan m'écouta.

- Amigo...Tu sais que tu es un héro ? Sur le journal tu passes même avant Thomas.

Miguel sourit et murmura tant bien que mal en ouvrant les paupières.

- Il...Il va faire la gueule Tom...Comment va-t-il ?

- Bien, hier soir il gueulait déjà après les toubibs, c'est que tout va bien...Nous irons le voir après, il est au deuxième.

Miguel semblait épuisé, que d'efforts pour nous dire quelques mots, sa voix devenait sourde et plus saccadée encore qu'à notre arrivée. Cette fois il ferma les yeux et n'essaya plus de les ouvrir.

- Mat...Approche, me demanda t'il.

La Carotte me laissa sa place sur la chaise, il se leva et regarda par la fenêtre pour ne pas écouter ce que Miguel voulait me dire, la discrétion était respectée dans notre bande.

- ...Je...vais crever ?

- Non ! Ne dis pas ça, me suis-je écrié d'un ton sec, tu vas guérir.

Miguel hésita un instant, puis se mentant à lui-même, reprit en faisant mine de me croire.

- Peut-être !...Je n'ai pas vu l'océan Mat...Marseille n'est pas l'océan...Dit-il en s'agitant.

- Calme toi Miguel, nous le verrons l'océan, je te le promet mais ne t'énerve pas, le docteur va nous virer.

- L'océan Mat...Raconte moi l'océan...

Je m'empêchais de ne pas pleurer, Miguel m'inquiétait, il délirait par ma faute. Je lui avais tant bourré le crâne avec mes histoires fabuleuses, mes rêves et mes envies de conquérir le Monde, son imagination déraillait certainement.

- Ton île, Mat...Je la vois ton île !

Il voyait mon île ? Lui qui n'avait connu que le quartier nord de notre ville en papier mâché dans cette banlieue de merde. Lui qui avait attendu seize ans pour voir la campagne, pour sentir l'odeur du port de Marseille, de nuit et sans même entendre le cri d'une mouette lors de notre cavale, aujourd'hui il voyait mon île ! J'eus peur soudain, et si cette île que j'avais enfouie au plus profond de mon âme n'était autre que la ...Non !
Dans mon désespoir, je n'avais pas vu La Carotte sortir et revenir avec une infirmière. Miguel était blanc comme un linge malgré ses plaies sur le visage, les yeux révulsés, il transpirait et respirait faiblement. L'infirmière nous pria de sortir, j'étais paralysé, mes jambes se dérobaient, mes genoux s'entrechoquaient et ma pâleur inquiéta Dan qui m'empoigna par le bras.

- Viens Mat, allons voir Tom !

Comme un automate je suis sortis de la chambre, suivant La Carotte qui n'en menait pas large de me voir dans cet état.

- Ca va Mat ? Tu vas t'en remettre ? Me lança t'il d'une douceur que je ne lui connaissais pas.

- Hein !...Heu ! Ouais, ouais, ça va !...C'est...C'est sûrement l'odeur de l'éther, ai-je mentis pour le rassurer.

Il me prit, amicalement, par le cou jusqu'à l'ascenseur qui nous mena au deuxième étage. On entendait hurler dans le couloir. Une infirmière, du genre pimbêche, se plaignait à sa responsable de l'étage par de grands éclats de voix, de certains gestes déplacés d'un malade.

- On ne va tout de même pas se laisser mettre la main aux fesses par les patients non ? Criait-elle.

- Calmez vous ou je vous change de service ! C'est un hôpital ici, lui répondit la chef.

- Pas une maison close ! C'est à l'asile qu'il faut le transférer celui-ci.

La Carotte ricana.

- C'est signé Thomas Perry, je te le donne en mille ! Me dit-il.

J'acquiesçais d'un signe de la tête et d'un petit sourire en coin avant d'entrer dans la chambre du perturbateur d'infirmières.

- Bien les donzelles ! S'exclama t'il en nous voyant, salut les mecs, content de vous voir...Ca va Mat, tu me paraît tout pâlo ?

- Ouais, lui ai-je répondu dans un murmure.

- Qu'est ce que tu as contre la piqueuse ? Demanda Dan, elle rameute tout l'étage pour t'enfermer à l'asile.

- Elle me fait gerber !...Interdit de se lever...Interdit d'aller pisser...Interdit de fumer...Tiens passe moi une tige de huit, j'l'emmerde la pétasse ! Me demanda t'il en me lorgnant des pieds à la tête...Il faut que je me tire d'ici.

- La porte est ouverte ! Ai-je répondu d'un ton agressif en lui jetant mon paquet de cigarettes sur le lit.

Tom me fixa, surprit par mon arrogance puis s'adressa à La carotte.

- Quelle mouche l'a piqué ?

La Carotte s'excusa pour moi.

- C'est...Miguel, dit-il à voix basse avant de changer de conversation, ouais barre toi, viens avec nous, tu vas rater la baston ce soir.

- Et comment veux-tu que je sorte, à poil ? S'écria t-il, ils m'ont dépiauté mon jeans ses empaffés. J'ai téléphoné à Riton hier, il passe aujourd'hui avec des fringues.

Il y eut un court silence, puis Tom me regarda à nouveau avant de demander à dan d'une voix grave et lente :

- Et Amigo ?

La Carotte hésita un peu avant de répondre, il connaissait tellement Thomas qu'il avait peur de sa réaction en apprenant la vérité. Il ne faut pas oublier que dans la bande, Miguel était le préférer de Tom, son jumeau d'infortune et toucher un seul de ses cheveux était un affront pour lui. Il se sentirait coupable de ne pas avoir été fidèle à ses engagements en vers son protégé et la colère de Tom pouvait se retourner contre moi, c'est moi qui ai sauté le premier de la Renault 16 pour porter secours aux accidentés. Miguel m'a suivit et la fatalité a voulu que ce soit lui qui trinque.

- On sort de sa chambre...Il...Il ne va pas fort, il délirait même.

Tom jeta son mégot à travers la chambre. Ses yeux lançaient des éclairs, il marmonnait entre ses dents serrées. Je m'inquiétais déjà de savoir Tom ce soir dans la ville et j'espérais que Riton oublis ses fringues.
Thomas était un cogneur hors paire lors des bagarres régulières entre bandes, il se contentait de neutraliser son adversaire à coups de poings et de pieds mais jamais il ne le touchait à terre. Ce soir, je craignais le pire. Il était furieux, une véritable bête enragée sommeillait en lui et je savais pertinemment que la vue du sang le transformerait indubitablement en fou dangereux. Il ne ferait de cadeau à personne. Les dés étaient jetés, ce sera lui où les autres.

Nous sommes sortit de la chambre, rien ne servait d'envenimer encore plus, par notre présence, l'humeur mauvaise de Thomas. En passant dans le hall, j'aperçu Sonia au distributeur à café. Qu'est ce qu'elle pouvait bien fiche ici ?

- Ecoute Dan, peux-tu rentrer seul, lui ai-je demandé, je vais passer la journée avec Miguel, j'ai un bouquin à lui lire.

J'ai sortit de la poche intérieur de mon blouson, le fabuleux roman de Jules Verne « Le sud contre le nord », édité en livre de poche, que j'avais pris ce matin dans ma collection personnelle.

- T'es fou ! Cria t'il, Greg me tuera si je te laisse tout seul.

- Il ne te dira rien...Il doit passer avec Arthi dans la soirée à la sortie de son boulot, je les attends.

- Tu me mets dans l'embarra merde !

- Puisque je te dis que je ne bouge pas d'ici...Et puis je ne crains pas grand-chose à l'hôsto !

Il hésita avant de me répondre et j'avais besoin de son accord, plus par respect en vers lui que par crainte de Greg.

- Ok gamin ! Me répondit-il en ayant aperçu Sonia qui me dévisageait, mais fait gaffe, cette nana est dangereuse, n'oublis pas tous les problèmes depuis votre rencontre.

Je lui fis un clin d'½il rassurant, il se contenta de me sourire.

- A ce soir petit !

- Merci t'es chouette Dan...Dis bien à Greg que je l'attend ici.

Je le regardais partir, me moquant gentiment de sa démarche chaloupée, on aurait dit qu'il était chaussé de chaussures à bascule, il s'est arrêté devant Sonia, lui a dit quelques mots qui l'ont fait sourire et s'éloigna dans la cour de l'hôpital.
Sonia s'approcha. En plein jour, ses cheveux semblaient vraiment cuivrés, ce n'était plus les reflets dus aux projecteurs de la salle des fêtes lors du bal du samedi dramatique. Son jeans la moulait parfaitement. Je comprenais pourquoi Paul l'adorait au point d'y laisser sa vie par jalousie.

- Salut Mathurin, tu m'as l'air en petite forme après tout ça ? M'a t-elle dit.

- Ouais...T'es là pourquoi ? Pour Thomas ? Lui ai-je répondu faisant les questions et les réponses.

- Non, pas du tout, Elvire a voulu voir ton copain Miguel.

- Et toi, tu ne vas pas le voir ?

Elle secoua la tête.

- Non, je ne peux pas...Paul était mon ami.

- Tu l'aimais ? Lui ai-je demandé sans ménagement.

- ...Oui...Enfin, non !...Je ne sais pas, balbutia t'elle, troublée par mon indiscrétion.

- C'est lui qui nous a cherché Sonia et tu le sais, Miguel n'a fait que me défendre, c'est tout...

- Oui...Oui, je sais tout ça, mais...Il a tué Paul !

- Paul aurait pu me tuer et tu serais toujours avec lui je suppose ?

Elle baissa la tête, cherchant ses mots, elle essayait de camoufler ses larmes. Je ne fus pas tendre avec elle, mais ce mal en moi qui me rongeait me rendait agressif. Je devais extirper cette rage qui me nouait l'estomac avant que je ne craque. J'avais trop enduré, trop encaissé.

- Retourne d'où tu viens, va flamber dans tes quartiers chics, la bande ne veut pas de ta charité et encore moins Miguel...Et ne t'avises pas de tourner autour de Thomas...Ce soir nous allons tous vous crever !

Je tournais les talons pour rejoindre Miguel et surtout chasser Elvire qui n'avait rien à faire non plus avec nous lorsque Sonia, désespérée, me rappela avec un cri de détresse qui me résonne encore dans le crâne.

- Mat ! Pardonne moi.

Je me suis figé un instant sur place. Je ne voulais pas lui faire tant de mal mais ma colère m'a possédée. J'ai fais demi tour, cette fois-ci Sonia ne cachait plus ses larmes.

- ...J'étais venue aussi dans l'espoir de te voir Mat...Je ne demande aucune charité...A personne...J'ai peur voilà tout...Hier c'était Paul, aujourd'hui Miguel, ce soir se sera peut-être toi ou moi, ou Thomas...A quoi cela va servir ? Depuis le drame, j'ai essayé de raisonner Xavier et sa bande comme j'ai tenté de dissuader Thomas l'autre jour...Ils ont trop d'orgueil pour comprendre...Ils n'ont qu'une boule de haine à la place du c½ur, ils sont têtus, bornés, butés, jusqu'où cela va les mener ?...Mat ne me laisse pas toute seule...J'ai...J'ai besoin de ton soutien et de ton amitié...A deux nous pouvons beaucoup, plus que tout seul !

Je me sentais minable. De mon pouce, j'ai essuyé la grosse larme qui perlait sur sa joue lisse, rose et froide.

- Dis moi, lui ai-je dit, au milieu de ton océan, vois-tu toujours mon île ?

- Ô Mat ! Oui je la vois, je ne vois qu'elle.

- Tu sais...Miguel la voit lui aussi et j'en suis sûr que Paul s'y est installé...

- Merci Mat !

J'ai salué Elvire qui venait de descendre, elle avait la mine décomposée, les yeux rouges, soudain j'ai eu peur pour Miguel.

- A ce soir peut-être, ai-je dit aux deux filles avant de m'engouffrer dans l'ascenseur.
CHAPITRE 9.










Je courrais dans le couloir lorsqu'une infirmière au teint basané m'a stoppé dans mon élan.

- Où allez-vous comme ça si vite, jeune homme ? M'a-t-elle dit avec un fort accent créole.

- ...Mi...Miguel Gomez ! Ai-je répondu haletant.

- Du calme, c'est un hôpital ici pas un stade olympique...Votre ami ne va pas s'en aller. Dites moi vous n'êtes pas l'un des trois héros du journal ?

J'ai répondu par l'affirmatif d'un simple signe de la tête, les autographes seraient pour plus tard ai-je pensé, elle n'a pas insisté et m'a laissé entrer dans la chambre de Miguel. Il avait les yeux fermés. La chaise était toujours au même endroit ou je l'avais laissé tout à l'heure, lors de ma première visite. Je me suis assis, sans un mot et j'ai regardé mon copain dormir. Un bouquet de fleurs trempait dans un grand pot à moutarde emplit d'eau, sur la table de nuit, certainement un cadeau d'Elvire. Peut-être qu'elle et Miguel auraient pu vachement s'entendre s'il n'y avait pas eu Xavier qui rodait derrière ? Malgré sa timidité, Miguel avait quelque chose d'attachant qui plaisait aux filles, pas celle de notre bande, mais aux belles des quartiers sud, comme moi, je me voyais bien marcher main dans la main avec Sonia. Je délirais dans des propos incohérents et dénués de bons sens, le choc émotionnel avait du me laisser des séquelles...
La respiration de Miguel était rauque et saccadée de grands râles. Son pouls semblait normal sur l'électrocardiogramme, la perfusion, pénétrait goutte à goutte dans les veines boursouflées de son avant bras brûlé en partie. J'ai posé « Le nord contre le sud » sur le lit en attendant qu'il se réveille.
Mon mal de crâne devenait insupportable et par moment j'enviais la position couchée de Miguel. J'aurais aimé être à sa place dans le lit mais juste pour roupiller une heure ou deux. N'en pouvant plus de ma migraine, je suis sortis de la chambre et ai demandé, à la belle antillaise, une aspirine pour me libérer de cette souffrance inutile. Et si jamais Greg me voyait dans cet état fébrile, il m'empêcherait de sortir en ville ce soir pour la grande casse. Bien sûr je n'ai pas échappé à l'interrogatoire de l'infirmière au sujet de l'article du journal qui trônait sur le comptoir de l'office. Elle approuvait notre révolte, sans doute habitait-elle dans les quartiers nord d'une autre banlieue parisienne ? Heureusement, le téléphone m'a sauvé la mise. Je suis retourné dans la chambre, Miguel avait bougé, il se réveillait peu à peu. Il ouvrit difficilement les paupières, mais semblait ne pas me voir.

- ...C'est toi Mat ?...C'est toi ? Me souffla t'il doucement.

- Oui Miguel, c'est moi Mat...Mathurin Harvey.

Il essaya de sourire mais son sourire ressemblait plus à une grimace de douleur qu'un rictus de joie.

- T'es bien fleuri, lui ai-je dit en regardant le bouquet d'½illets multicolores sur la table de nuit.

- Elvire est passée...Elle...Elle est chouette hein !

- J'ai apporté un livre de Jules Verne avec moi, « Le nord contre le sud » je peux t'en faire lecture si tu veux ?

- C'est...Comme chez nous ?...La guerre des quartiers ?

- Un peu, l'histoire se passe aux Etats-Unis sous la guerre de sécession. Les partisans de l'abolition de l'esclavage contre les salauds qui veulent être Maîtres du Monde !

- ...Mat...Tu...Tu y vas ce soir...à la baston ?

- Peut-être Miguel, mais pourquoi me demandes-tu cela ?

- Dis leurs...Dis leurs que se battre est inutile...J'ai vu Paul...Murmura t'il.

- Comment ?

Mes yeux se voilèrent. L'esprit de Miguel déraillait à nouveau. Il s'égarait dans ce Monde impalpable, imperceptible et secret de L'au-delà.

- ...J'ai vu Paul, continua t'il dans un chuchotement presque inaudible, il...il est d'accord avec moi...Ton île Mat...Ton île est à nous...Paul est...Un type bien...Si tu savais Mat...Si tu savais !

Sa voix disparue dans le silence, il ferma les yeux et le bip de l'électrocardiogramme se prolongea d'une seule et unique note perçante...Miguel était mort.

- Miguel ! M'écriais-je, Miguel ! Répond moi, merde !...Miguel...Répond moi !...Ne me laisse pas Amigo !

J'ai du crier sans m'en apercevoir, les infirmières et le médecin s'étaient précipités dans la chambre afin de donner une dernière chance à Miguel en lui prodiguant des massages cardiaques. En vain, l'infirmière débrancha les appareils. Tout était fini.
Je ne bougeais plus. Je ne pensais plus. Je ne parlais plus. Les yeux grands ouverts déjà fixés sur les souvenirs devant le va et viens des infirmières. La gentille antillaise m'enlaça par les épaules et me fit sortir avant de refermer la porte de la chambre sur le corps de mon copain.

- Rentrez chez vous, il n'y a plus rien à faire, me dit-elle désolée. Voulez vous que j'appelle un taxi ?

Je l'ai regardé hagard.

- Non !

J'ai déambulé un bon moment dans le couloir puis dans les escaliers avant d'aller voir Thomas au deuxième étage. Sans frapper, je suis entré dans sa chambre. Il a fait un bond dans son lit et s'apprêtait à gueuler, croyant sans doute avoir à faire au médecin, il se ravisa lorsqu'il m'aperçu, surpris de ma pâleur extrême et de ma mine décomposée.

- Mat ? Putain tu as vu ta gueule, gamin ?

Il se leva. Il était en slip et torse nu mais se foutait royalement de sa pudeur. Il m'a fait asseoir au pied de son lit de peur que je ne tourne de l'½il.

- Qu'y a-t-il petit ? M'a-t-il redemandé d'une voix ferme et suppliante.

- Miguel...Miguel est mort, lui ai-je répondu sans chercher à tourner ma phrase.

Il y eut un lourd silence dans la chambre. Thomas resta figé, assit sur son lit, bouche bée, je crois que sa pâleur à cet instant égalait la mienne. Son visage était contracté d'une douleur intense. Sa lèvre supérieure tremblait bizarrement découvrant des dents effilées, comme les babines d'un chien méchant grognant après un intrus. Et l'intrus en cette fin de matinée, était la mort prématurée de Miguel, qui le secouait énormément.
Tom a déglutit et, étrangement, son visage est passé du blanc maculé au rouge sang. D'un coup de poing dans la table de nuit, il défonça la petite porte en métal blanc, faisant valser haricot, thermomètre et bouteille d'eau qui se trouvaient malencontreusement dessus. J'ai sursauté, redescendant subitement dans la réalité. Thomas pleurait et injuriait la Terre entière, m'ignorant totalement. Je n'existais plus. Son c½ur meurtri, s'était soudain fermé au monde qui l'entourait. Je suis sorti de la chambre avec un mauvais pressentiment.
Dans la cour de l'hôpital, complètement sonné, abasourdi de stupeur, j'ai regardé la bâtisse grise, triste. Les stores, à la fenêtre de la chambre de Miguel, étaient tirés. Je laissais mon copain là-haut. Seul. Froid. Mort.

Je me suis traîné jusqu'à la gare en me répétant sans cesse que ce n'était qu'un mauvais cauchemar, j'allais me réveiller. Miguel était bien vivant à la maison avec les copains. D'ailleurs, Greg allait m'engueuler en rentrant pour être sortit sans escorte. Miguel prendrait ma défense et si mon frangin gueule de trop, nous irons nous réfugier dans l'usine désinfectée. Paul sera là également, nous nous taperons le carton en riant sous l'arbitrage de Sonia, épanouie et ravie de notre complicité. Miguel rougira des tendres baisers d'Elvire sous les yeux indifférents de Xavier. Gavros nous contera son île grecque, majestueuse et silencieuse au pied du Péloponnèse.

Le train me berçait, j'ai fermé les yeux et j'ai revu le visage blanc de Miguel avec ses grands yeux noirs tout vitreux qui m'avaient effrayés sur son lit d'hôpital...Non Miguel n'était pas mort !...Il me souriait dans la fumée de ma cigarette. J'ai bien faillit louper la gare de ma banlieue, égaré dans mes pensées morbides.
J'ai du errer un bon moment au c½ur de la ville sans même m'en apercevoir ni entendre les quolibets et les injures de provocation des quelques boutons dorés m'agressant de paroles obscènes durant la traversé de leur quartier.
Miguel n'était pas mort. J'essayais de me le convaincre. J'y arrivais par moment mais un coup de klaxon d'un automobiliste gêné par ma présence au milieu de la rue où le choc frontal contre un passant sur le trottoir ou bien encore les appels de quelques copains de la bande dont je daignais répondre ou enfin les sifflements ignares des culs dorés, me ramenaient inextricablement à la sinistre vérité.
Sur le parking, en bas de notre immeuble, j'ai vu la camionnette à Greg, il était déjà rentré et devait se préparer pour la visite de Miguel à l'hôpital avec Arthi. La Carotte avait du lui faire la commission en ce qui me concernait. J'ai préféré prendre l'escalier à l'ascenseur, je voulais m'épuiser complètement, me lessivé pour dormir des journées entières afin d'oublier cette matinée et retrouver sur l'île de mes rêves mon copain, mon ami, mon frère Miguel.
J'ai ouvert la porte de l'appartement. Maman n'était pas encore revenue de son boulot, sa veste n'était pas suspendue à la patère de l'entrée et j'ignorais totalement l'heure qu'il pouvait être. La Carotte, affalé sur le divan, rigolait avec Arthi qui se restaurait dans un saladier de pop cornes. Greg enfilait sa chemise, les cheveux encore mouillés, il devait sortir de la douche. Ils ont tous levé les yeux sur moi, étonnés sans doute de ma présence.

- Que fais-tu là ? M'a demandé Greg.

Je l'ai fixé de mes yeux fiévreux, plein de tristesse et d'amertume. J'étais agité de tremblements nerveux.

- Mat ! Qu'est ce qu'il y a ?

Je les ai tous regardé un par un. Au bord des larmes, ma voix se désordonnait. Mes mots me brûlaient la gorge.

- Mi...Miguel est mort !

Arthi lâcha le saladier de pop cornes qui se brisa sur le sol.

- Il a vu Paul...Et il est mort !

Greg s'assit sur l'accoudoir du divan sans même finir de boutonner sa chemise. La Carotte se passa les deux mains dans les cheveux et resta prostré ainsi quelques secondes, les paumes cachant ses yeux, les dents serrées.

- Assied-toi Mat, me dit Arthur en me voyant tituber.

- Non, ça va ! Lui ai-je répondu violement.

Ca n'allait pas du tout. Une angoisse me nouait l'estomac, j'étais au bord de la syncope mais je ne voulais pas m'asseoir.

- Calme toi Mat ! Me rajouta doucement Greg.
- Non je n'veux pas me calmer ! Je n'veux pas m'asseoir ! Je ne veux plus rien ! Tu m'entends...Plus rien ! Miguel est mort !

Je reculais en hurlant jusque dans ma chambre ou je me suis effondré sur mon lit en chialant toutes les larmes de mon corps.


C'est maman qui réussit à me calmer quelques heures plus tard, me couvrant de sa tendresse et de sa chaleur maternelle. Ô maman comme je t'aime, si papa était encore là...
Le repas se déroula dans un silence déroutant, bien sûr nous n'avons pas parlé de l'affrontement de ce soir qui risquait d'être sanglant, pour ne pas alarmer maman qui ne se doutait de rien. D'ailleurs, nous n'avons parlé de rien. Autant que je me souvienne, nous n'avons même pas parlé, nous sommes resté muets, comme Miguel allongé, là-bas, sous son drap blanc, raide, mort !
La carotte n'avait plus le c½ur à plaisanter même l'éclatant sourire charmeur d'Arthur s'était envolé dans les ténèbres. Le téléphone a sonné, maman décrocha le combiné. Elle dit : « Allo ! », et passa l'appareil à Greg.

- C'est Mouss, lui a-t-elle dit de sa douceur naturelle.

La conversation n'a pas durée très longtemps, cinq minutes tout au plus. Greg s'est r'assit sous nos regards interrogateurs.

- Il y a réunion à la cafete dans deux heures.

- Vous y allez tous ? Lui demanda maman inquiète.

Greg m'a regardé profondément avant de répondre. Cherchait-il à lire dans mes pensées ? Pour moi s'était claire comme de l'eau de roche, qu'il veuille ou non, j'irais à la baston ce soir au risque de me faire tabasser avant d'avoir franchit le centre ville s'il ne m'emmenait pas.

- ...Ouais, nous y allons tous...C'est pour Miguel.

- Soyez prudents les enfants, nous conseilla maman pris d'une soudaine inquiétude, pas de bagarre ?

Greg posa délicatement sa main sur la sienne, il lui sourit. Maman s'est alors levée, trouvant l'excuse d'un plat dans le four pour se retirer dans la cuisine et sans doute pleurer.
Greg nous cachait quelque chose, nous le sentions anxieux depuis l'appel de Mouss.
- Qu'est ce qui t'intrigue ? Lui demanda La Carotte à voix basse.

Sa réponse nous glaça le sang.

- Thomas s'est tiré de l'hôpital...Il a un flingue chargé...Il va cartonner !

CHAPITRE 10.









Je discutais avec Arthur dans la chambre lorsque Greg est entré. Maman faisait la vaisselle et La carotte regardait une émission jeu à la télévision, pas qu'il soit intéressé par les questions posées par l'animateur, de ça il s'en foutait comme de l'an 40, mais surtout pour mater les pin-up qui meublaient le plateau et fantasmer sur la fortune mise en jeu. Arthi s'était changé. Il avait enfilé son maillot fétiche pour la baston, encore imprégné de taches brunes, sang desséché de ses adversaires.

- Ce tee-shirt, me disait-il, est un trophée valant de l'or. Chaque trace de sang raconte une histoire, un épisode important de ma vie sage et rangée de zonard des « 2000 »...Tu vois celle-ci Mat ?

Je me prenais à son jeu et j'acquiesçais d'un signe de la tête, l'air vachement intéressé.

- Et bien, reprit-il, c'est la lèvre d'un grand connard éclatée à la cafete par manque de respect à Solange...Celle là, me montrait-il de son index, vient d'un crochet dans la mâchoire d'un friqué critiquant mon boulot au garage. Je l'ai choppé le soir même à la sortie du Betty's...Quelle belle baston ! T'aurais vu...Tiens celle-ci, c'est l'arcade sourcilière explosée d'un direct. Putain, le sang du cul doré a giclé comme un puit de pétrole, j'en avais partout.

Il prenait son pied à énumérer tous ses combats, ses victoires et ses défaites. Arthi n'était pas vantard pour un sou et reconnaissait volontiers ses erreurs et ses raclées reçues.

- Celle-là, c'est...Heu ! C'est mon sang lorsque Greg m'a flanqué son poing sur le pif, passons là !

- Ok ! Ca va Arthi avec tes trophées de guerre, à couper Grégoire, vous êtes prêts ?

- Si l'on est prêts ? Bien sur que l'on est prêts, s'exclama Arthi, allons-y.

- T'es sûr d'être en forme Mat ? Je m'en voudrais qu'il t'arrive quelque chose à cause de ton état fébrile.

- Ne t'inquiète pas Greg, tout ira bien...Miguel était mon ami, ses salauds doivent payer.

Je parlais comme la bande. Je pensais comme Thomas. La haine et la soif de vengeance m'avait fait oublié les bonnes paroles de Miguel sur son lit de mort. A moins que ma présence et celle de Sonia étaient nécessaires pour changer le contexte de la soirée et le cours des choses ?

- Bien...Surtout, je m'adresse à vous deux, à la moindre sirène de flics, vous déguerpissez...Vous, vous planquez, vous faîtes ce que vous voulez mais vous disparaissez de la circulation, n'oubliez pas que vous êtes mineurs et c'est maman qui aurait des problèmes si vous vous faîtes chopper par la bleusailles, ok !

- Ok ! Avons-nous répondu en ch½ur.

Greg me regarda du coin de l'½il, inquiet de ma mauvaise mine mais ne pouvait se restreindre à me laisser à la maison. J'avais mon mot à dire à ses fils de putains friqués. Nous sommes tous montés dans la camionnette. Moi et Arthi à l'arrière. La Carotte au côté de Greg qui conduisait en nous rabâchant toujours les mêmes consignes, décamper à la vue du premier « képi ».


Mouss Belkrim et sa bande du « Val des roses » nous attendaient sur le parking. Cette bande de délinquants juvéniles, disciplinée autour de leur chef, d'une moyenne d'âge comprise entre seize et vingt et un ans, m'aurait donnée la chair de poule si nous n'étions pas rangés de leur côté. Ils étaient une dizaine de tueurs nés. Qu'ils soient maghrébins, blacks, portugais, leur mission était, ce soir, de casser du riche. Ils avaient tous des regards mauvais, durs, à faire frémir Schwarzenegger où autre Stallone ou Van Dame s'en faire de cinéma. Le voyou, le loubard n'avait jamais été si bien représenté que par l'un des membres du « Val des roses ». Nous les « 2000 », nous ne les égalisions en rien, même pour notre avenir, nous avions un infime espoir de voir un jour le bout du tunnel, de sortir de cette banlieue pourrie qui transforme l'homme en animal. Mais au « Val des roses », qu'avaient-ils ? La prison. Les centres de redressements. L'alcool et la drogue.
Mouss salua Greg et Dan, d'abord par respect, ils se connaissaient assez bien par l'intermédiaire de Thomas Perry, puis serra la main à Arthur, le réparateur automobile a titré de toutes des cités des quartiers nord, reconnu pour ses talents qui faisaient sa notoriété.

- Ca roule pour toi ? Lui dit-il.

- Tout dépend de l'huile que je mets dans le moteur, répondit Arthi avec humour.

Mouss eut un sourire obligé en vers mon frangin, puis il m'observa de la tête au pied. Je fis de même en le dévisageant afin de lui démontrer que je n'avais peur de rien.

- C'est mon petit frère, Mat, lui lança Arthi.

Mouss se fichait pas mal de mon pedigree, il ne regarda même pas Arthur faisant les présentations.

- Je t'ai vu dans le journal avec Tom et le petit « espingouin », me dit-il de son accent beurre des banlieues, c'est vous deux qui avez liquidé ce Paul Dubrandy ?

- Ouais, ai-je répondu avec un semblant de fierté.

Il me tendit la main.

- Bien venu dans la bande, félicitation. Tu as des couilles mec, comme ton grand frère, tu iras loin.

J'ai rougis de ce compliment sortit de la bouche d'un étranger, au moins un qui reconnaissait mes valeurs et ne me prenait pas pour un bébé.
Romain et Claude arrivèrent accompagnés de quatre autres copains des « 2000 ». Nous sommes tous entrés dans la cafete afin d'étudier un plan de bataille.
Nous savions les boutons dorés réunit au Betty's sous la présidence de Xavier, ordure de premier ordre, succédant à Paul à la tête des cités des quartiers sud. Xavier était un démon sous l'apparence d'un ange. On lui aurait donné le Bon Dieu sans confession, toujours bien nippé dans son pantalon tergal à pinces, dans sa chemise rayée sous un polo cachemire, col en « V » et couvert d'un blazer de toile couleur crème. Chaussé avec des souliers cirés aussi rutilants que ses yeux transparents qui brillaient de haine. En les regardant bien, j'en suis sûr qu'au fond de ses iris, nous pouvions apercevoir les flammes de l'enfer. Ce Caligula des temps modernes élaborait en compagnie de ses troupes en tenues strictes et correctes, tenues de messes, une stratégie de combat pour nous anéantir sans se salir les mains. Nous connaissions leurs manières de faux culs et leur lâcheté. En général, ses enfoirés s'en prenaient eux-mêmes à leur quartier sud. Déguisés avec nos blousons de cuir, dérobés sur de pauvres types sans défense, Miguel et moi étions malheureusement de bons exemples sur leurs façons peu courageuse, de pratiquer, ils cassaient ensuite, vitrines, cabines téléphoniques, incendiant les plus belles voitures stationnées malencontreusement sur leur passage, sans faire de sentiments pour les propriétaires, qui n'étaient autres que leurs parents et pillaient les boutiques les plus chiques de la rue principale, « La rue neutre », tout cela sous les yeux de nombreux témoins afin de nous faire porter le chapeau. Mouss, Greg, Dan et Thomas se sont vue, plusieurs fois, passer les menottes par les inspecteurs de police, mais après perquisitions à domicile, peu fructueuses, et surtout de bons alibis prouvant leur innocence, ils n'ont jamais été inquiétés outre mesure.
Connaissant la ruse de ses poltrons, ce soir nous pouvions les contrer en les prenant dans leur propre piège.

Soudain, la porte de la cafete s'est ouverte brutalement nous faisant sursauter. Les têtes de tous les consommateurs se sont tournées dans un même geste d'étonnement vers l'entrée. Déjà, par réflexe à défendre leurs propres sécurités, certains du « Val des roses » avaient portés leurs mains dans la poche revolver de leur jeans où reposait tranquillement un couteau à cran d'arrêt. Sonia Van Gogh venait de pénétrer à l'intérieur de notre QG sans y être préalablement invitée, l'air complètement désespéré. Elle scruta d'un regard rapide les quatre coins de la salle lorsqu'elle m'aperçut, sirotant un coca auprès de mes frangins et de La Carotte. Mouss ne disait plus rien, subjuguer par l'audace de cette fille des quartiers sud, intrigué par sa présence, troublant l'intimité de notre réunion secrète.

- Mat ! S'est elle écrié en me voyant.

Je me suis tapis sur mon siège pour me faire le plus petit possible devant les copains qui me dévisageaient. Sonia s'est précipitée sur moi. Elle était vraiment affolée.

- Sonia ? T'es folle de venir ici, lui ai-je gloussé.

Mouss fronça les sourcils. Me prenait-il à présent pour une balance en me voyant fricoter avec la minette de ma propre victime ? J'en menais pas large. La bande du « Val des roses » pouvait me lyncher à tout instant et la tension qui régnait entre nos deux bandes risquait de dégénérer en baston générale.
- C'est Tom ! Murmura Sonia tremblante comme une feuille.

- Tom ? S'inquiéta Mouss.

Sonia s'est alors tournée vers Mustapha Belkrim et d'un ton implorant nous a fait la lumière sur ce qui se passait avec Thomas perry.

- ...Il...Il a tiré sur le Betty's, blessant le vigile. La police le recherche...La bande aussi, ils sont partis au centre ville en jurant d'avoir sa peau.

- Allons y ! Lança Mouss d'un cri de guerre...Séparons nous, Greg, tu prends tes gars, tu passes par le Betty's, moi je fais le tour et les prends de revers, rendez vous au ciné, ok ?

- Dac pour moi ! répondit Greg.

L'ordre de bataille était donné. Tous les esprits s'échauffaient, les gars hurlaient dans la cafete pour se donner du courage lorsque Sonia s'époumona pour obtenir une dernière minute de silence.

- Attendez ! S'écria t'elle...Taisez-vous !...Si Tom est armé, Xavier l'est également, un fusil à canon scié...

Nous avons laissé les véhicules sur le parking de la cafete, notre point de ralliement au cas où tout cela tournerait au vinaigre. Mouss et sa bande de malfrats se séparèrent en deux groupes pour emprunter les deux ruelles à l'ouest, en direction du centre ville. Greg, Arthi, Dan, moi et Sonia qui tenait à nous accompagner, avons pris la grande rue vers le Betty's pour bifurquer ensuite au rond point vers le centre. Romain, Claude et le reste de la bande sont descendus directement par les quartiers sud pour rejoindre la route du cimetière, parallèle à la notre. Ainsi déployés, personne ne pouvait passer dans les mailles de notre filet sans être repéré.
Nous, nous sommes pas trop aventurés sur le parc du Betty's, les flics le cernaient encore et Xavier avait du filer avec quelques uns de ses culs dorés à la recherche de Thomas. Tout semblait paisible dans la ville endormie. Quelques patrouilles de police faisaient leur ronde, mais rien n'avait l'apparence d'une chasse à l'homme. Nous avons retrouvés Mouss et quatre de ses sbires devant le cinéma comme prévu.

- Personne du côté de l'église, nous dit-il, ni au drugstore. Tous les rades sont fermés.

Nous, nous interrogions lorsque des bruits de pas de courses et des cris vinrent troubler le silence de la nuit. C'étaient Romain, Claude et les quatre copains des « 2000 » qui fuyaient devant une horde d'une quinzaine de culs dorés, armés de bâtons et de battes de base ball.

- Poupée, planque toi ! Cria Mouss à Sonia.

Les boutons dorés ralentirent leur course en nous voyant nous mettre en garde. Le combat allait être irrégulier malgré nos couteaux, ils étaient quinze armés de gourdins, nous étions douze, mais pas question de faire demi tour.

- Mat, tu restes à mes côtés, m'ordonna Greg, Dan tu surveilles Arthi.

- Ne t'inquiète pas pour ça Greg, aucune de ses pelures en vison ne touchera un seul de ses cheveux.

Ils s'approchaient lentement en nous menaçant d'injures, leurs bâtons, à bout de bras, décrivaient des cercles au dessus de leurs têtes, à la lueur des réverbères. Nous étions tendus, nos surins serrés dans nos mains moites. Sonia s'était planquée derrière une voiture en stationnement ; il ne fallait surtout pas qu'elle se fasse remarquer en notre compagnie par l'un de ses semblables, Xavier l'aurait démolit pour désobligeances et trahison.
Xavier n'était pas parmi ces quinze « brillantines ». La bande des quartiers sud avait due se séparer en plusieurs groupes. L'un d'eux était, déjà peut-être, sur la trace de Thomas, il fallait faire vite pour le retrouver avant qu'il ne fasse mouche avec son flingue mais d'abord nous devions affronter ces salauds qui tournaient maintenant autour de nous comme des mouches autour d'un pot de confiture.

Ce fut La Carotte qui écopa du premier coups de poings dans la mâchoire par le plus grand des culs dorés. La bagarre était lancée. Dan, malgré ce coup terrible, n'avait pas bougé d'un poil, les nerfs crispés et tendus décuplaient sa force. Il choppa son adversaire par le col et d'une prise de judo, le flanqua par terre en balançant son gourdin dans les airs qui retomba sur le pare brise d'une Mercedes, l'éclatant d'un bruit sec. Heureusement l'alarme n'était pas branchée. Mouss en prit deux à lui tout seul tandis que l'un des boutons dorés me sautait dessus, nous nous sommes écrasés sur le trottoir en roulant dans le caniveau. Cette pourriture était plus costaud que moi, il me bloquait à terre en me tabassant sans répits. Je voyais déjà ma dernière heure arriver mais Dan, en bon ange gardien, veillait sur moi. D'un coup de pied en pleine face, il le fit bouler contre le rideau de fer du cinéma. Le nez éclaté, le barbouze des quartiers chics resta sur le carreau, ensanglanté.
Romain et Claude, les inséparables, s'en donnaient à c½ur joie dans leur match de ping-pong, ils s'envoyaient mutuellement la balle, d'une odeur d'After-shave, à grands coups de claques dans la figure. Greg avait déjà aligné, sur le bitume, deux culs dorés en leur brisant sur le crâne leurs battes de base-ball, il s'attaquait à présent à un troisième, plus robuste et plus teigneux. Ils se tapaient dessus comme des bêtes enragées.
Le sourire d'Arthi était noyé de sang, allongé par terre, ils étaient deux sur lui et Greg ne pouvait rien faire pour l'aider, trop occupé à démolir le colosse en pantalon tergal. J'ai eu peur, un moment donné, qu'Arthi se fasse déchausser quelques dents et j'ai bondit sur le dos de l'un de ses adversaires. D'une prise, cette brute m'a fait valdinguer au dessus de sa tête, j'ai atterrit sur le capot d'une voiture, heureusement plus moelleux que le macadam, dans mon élan j'ai roulé sur le trottoir aux pieds d'un gars du « Val des roses » qui me piétina sans faire attention. J'ai eu le souffle coupé durant quelques secondes.

Plusieurs copains de la bande gisaient au sol, assommés par les battes de base-ball. Nous, nous sentions perdus lorsque par miracle, le reste de la bande de Mouss arriva en renfort et prit notre relève dans ce massacre. Quelques boutons dorés déguerpir en courant, d'autres relevaient leurs collègues dans un piteux état. Les plus coriaces s'acharnaient encore sur les nouveaux combattants venus. Greg me releva, j'étais sonné mais ça allait. Arthi s'essuya la lèvre, plus de peur que de mal, il avait encore toutes ses dents et pu sourire à nouveau sans honte.

- Ils se tirent ! Ces enculés se barrent ! Cria un black du « Val des roses ».

En effet, les boutons dorés battus décampaient dans les rues de la ville. Mouss, cependant, en tenait toujours un entre ses mains, alors que nous entendions au loin les sirènes des voitures de police. Mouss plaquait sa victime contre un pylône.

- Où est ton Xavier ? Lui cria t'il en lui caressant la gorge de sa lame d'acier.

- Il...Il !! Bégaya terrorisé le cul doré.

- Magne toi Mouss, il faut se barrer, les flics arrivent, lui lança Dan.

- Je te crève, parles ! Insistait Belkrim.

- A...A l'usine...A la sortie de la ville.

Mouss lâcha sa prise, le minet prit ses jambes à son cou sans demander son reste. Les flics approchaient rapidement. Il fallait faire vite pour rejoindre l'usine, Thomas était en danger.

Sonia, silencieuse et discrète lors de cet accrochage, est sortie de sa cachette, nous avons détalés comme des lapins dans les rues désertes, sans nous arrêter ni même nous retourner voir si l'on était pas suivit des forces de l'ordre, jusqu'à l'usine que je maudissais. Plusieurs d'entre nous trébuchaient durant cette course folle, les coups reçus nous avaient groggy mais l'amitié que l'on portait à Thomas nous donnait des ailes.
La bande de Xavier était déjà là, planquée derrière un mur en ruine. L'un des boutons dorés était allongé par terre, agonisant, baignant dans une marre de sang, la cuisse perforée d'une balle de revolver. Nous les tenions en joue avec nos couteaux bien qu'aucun d'eux ne semblaient agressif, ni ne cherchait à résister.

- Où est Xavier ? Demanda Sonia à l'un des gars penché sur le blessé.

- A l'intérieur, ils se tirent dessus comme des dingues.

- Thomas Perry ?

- Ouais, ils sont armés tous les deux.

Sans hésiter, Sonia pénétra à découvert dans le hall de l'usine en hurlant.

- Xavier ! Thomas !

- Planque toi !...Tu veux te faire descendre ? Cria Xavier à l'abris derrière un tas de bois.

Un coup de feu retentit, frôlant le visage de Xavier qui répondit en tirant avec son fusil à canon scié, au hasard, en direction de Thomas Perry. Sonia s'avança à tâtons dans la salle obscure, juste éclairée d'un rayon de lune.

- Qu'est ce que tu fous, t'es folle ? Lui hurla Xavier.

- Thomas ? C'est moi, Sonia...Je t'en pris pose ton arme !

- Que veux-tu ? Lui demanda d'une voix lasse et pesante Thomas retranché dans la pénombre d'une cloison, de quel côté es-tu ?

- D'aucun côté Tom ! J'en ai marre de vos bagarres, Paul est mort...Miguel est mort...Assez maintenant ! Posez vos armes tous les deux.

Sonia avait des sanglots dans la voix. Nous étions étonnés du courage de cette fille. On attendait dehors, prêt à sauter sur les jeunes bourges en cas de coups durs et de revirement de situation.

- Vous êtes des gars loyaux dans les quartiers nord, poursuivait Sonia, prouve-le moi Tom, si vous avez un différent tous les deux, servez-vous de vos poings mais pas de vos armes à feu.

Il y eut un moment de silence et Tom repris d'un ton mal assuré :

- Et ton plouc ? A-t-il du courage pour se battre à mains nues ?

- Je t'attends merdeux ! S'écria Xavier ayant entendu les propos de Thomas.

- Jette ton flingue et sortons ! Proposa Tom.

- Je n'ai pas confiance, zonard ! Répliqua Xavier, balance d'abord ton joujou, je sortirais après.

- Assez tous les deux ! Hurla à nouveau Sonia, Tom, je vais m'approcher, tu vas me donner ton arme, ensuite xavier tu me donneras la tienne et vous sortirez de votre trou à rat, compris !

Sans attendre de réponse, Sonia était déjà près de la planque où se terrait Tom, elle distingua sa silhouette blottie au fond de sa tanière. Tom lui remit son revolver sans révolte, trop heureux sans doute, d'avoir Xavier de ses poings. Sonia se dirigea ensuite vers le caïd des quartiers sud, Xavier la regarda amèrement, la haine et le dégoût « emplissaient ses yeux, après un instant d'hésitation, il lui donna son fusil.

- Sortez maintenant, allez vous expliquer dehors comme des hommes et non comme des bêtes !

- Allez viens graisseux ! Cria Xavier en sortant de sa cachette, je t'attend...Tu te dégonfles ?

Thomas est apparu, blanc comme un linge, transpirant de fièvre, il traînait la jambe, son jean était maculé d'une tâche sombre. Sa brûlure à la cuisse suintait de nouveau. Xavier était avantagé et le combat allait être déloyal. Nous l'avons regardé passé devant nous, il n'allait pas bien du tout mais refusait notre aide. Sonia planqua les armes dans les décombres, sans remarquer la présence de Mouss. Déjà les deux bandes formaient un cercle, dans un endroit dégagé du terrain, autour des combattants. Xavier était en garde comme sur un ring de boxe. Par précaution, nous gardions la main sur nos couteaux, en surveillant nos adversaires des quartiers sud.

Xavier frappa le premier, profitant de l'infirmité de son ennemi. D'un direct en pleine face, il envoya Thomas bouler à nos pieds. Complètement sonné, c'est Greg qui l'aida à se relever. L'ordure revint à la charge aussitôt ne laissant aucun répit à Tom, qui se protégeait le visage pour éviter les coups redoublés, mais soudain, mué d'une force invisible, celui-ci se ressaisit et bondit sur Xavier. Ils roulèrent tous les deux à terre en s'empoignant comme des chiffonniers. Ils se griffaient, se débattaient, se rouaient de coups de poings mutuellement lorsque Thomas saisit Xavier à la gorge. Assit sur lui, il le paralysait de ses jambes et ses mains, comme des mâchoires, serraient si fort, que Xavier bleuissait à vue d'½il en suffoquant. L'un des culs dorés voulu lui porter secours en les séparant, mais à peine eut-il fait un pas, que La Carotte sortit son couteau l'arrêtant ainsi dans son élan. Sonia était blottie dans le creux de mon épaule, elle ne pouvait supporter ce combat de coq. Je respirais son parfum mais n'osais la prendre dans mes bras. Heureusement que mes ecchymoses au visage voilaient mes joues rougissantes devant les copains et surtout devant Greg et Arthi, qui pour la première fois de leur existence me voyait en compagnie d'une beauté et pas des moindres, une de la cité « Neuve ».

Xavier, d'un coup de poings violent porté sur la cuisse brûlée de Thomas, réussit à se libérer de sa fâcheuse position. Notre copain hurla comme jamais je ne l'avais entendu hurler. Je croyais Tom invulnérable à la douleur, je me trompais, il était exactement comme nous, un simple pauvre mec, paumé dans la violence, dans une vie sans avenir. Xavier en profita pour reprendre son souffle, la mort venait de l'épargner lorsque soudain, le cri d'un gars du « Val des roses » s'échappa du publique.

- Les flics ! Les flics ! Tirez-vous !

En quelques secondes, nous, nous sommes tous dispersés, mais il était trop tard pour certains, les flics cernaient déjà l'usine. J'ai crié à mes frangins de me suivre, connaissant les recoins de cette bâtisse, aucun flic ne pouvait nous déloger dans les sous-sols. Greg, Arthi, Dan, Sonia et deux culs dorés m'ont suivit.
Les keufs avaient déjà alpagués plusieurs membres de la bande du « Val des roses » et des « 2000 », leurs cibles privilégiées, laissant courir les minets des quartiers sud. Mouss empoigna Thomas par son maillot et le força à se remettre sur ses pieds.

- Viens Tom, lui cria t'il.

- Attend une seconde, répondit celui-ci le visage meurtrit par la douleur de sa blessure à la cuisse.

Il s'approcha de Xavier qui se relevait difficilement de son étouffement, tous les siens s'étaient déjà volatilisés dans la nature, le laissant seul à son triste sort...C'est comme ça les boutons dorés, un pour tous, chacun pour soi dans les coups durs. D'un violent coup de pied en pleine face, Tom le laissa sur le carreau. De notre planque, nous pouvions voir ce qui se passait à l'extérieur sans se faire repérer. Mouss débusqua les deux flingues cachés par Sonia, il donna le revolver à Thomas qui plongea à l'abri, derrière un muret. Lorsque les forces de l'ordre furent dans sa visée, il ouvrit le feu sans sommation, ceux-ci répondirent aussitôt.

La fusillade dura un bon moment dans la nuit zébrée de feu. J'ai vu Mouss lâcher son arme, il a pivoté sur lui-même en se tenant la poitrine et s'est affaissé de tout son long sur les gravats, mortellement blessé. J'écarquillais les yeux d'effrois, Mouss était mort devant nous et nous ne pouvions pas sortir de notre trou. C'est la deuxième fois que je voyais un cadavre en si peu de temps, Paul puis Mouss, Miguel aussi, mais lui n'était pas mort dans mon esprit. Même papa, j'ai refusé de le voir après l'accident...Mouss saignait énormément.

Thomas a fait le tour de l'usine caché derrière le muret, tentait-il de fuir par une autre issue ? De notre planque, nous ne le distinguions plus. La fusillade avait cessée et les premiers flics étaient déjà dans la cour de l'usine. J'ai reconnu l'agent Delmonière qui menottait Xavier. Nous savions que ce fils de bourge ne serait pas du tout inquiété par la Justice, vue la haute personnalité de ses parents et l'agent Delmonière s'occupait personnellement de son arrestation, il le fit asseoir à l'arrière de sa propre voiture alors que quelques copains, qui n'avaient pu se sauver à temps, étaient entasser sans ménagement dans le panier à salade.

Nous avions cru Thomas en sécurité, planqué quelque part dans l'enceinte de l'usine lorsque cet imbécile a surgit sur la route en brandissant son arme.

- Delmonière, je vais te crever ! A-t-il crié avant de détaler vers la station essence en contrebas de l'usine.

Delmonière a sauté dans son véhicule et toute sirène hurlante l'a pris en chasse. J'aperçu Xavier, hurlant à l'arrière de l'auto, sans entendre un seul mot de ce qu'il disait. Ayant coupé par les talus, Thomas était arrivé à la station, il s'est retourné, a armé son revolver et visé la voiture de police arrivant en trombe sur lui. Un dernier coup de feu éclata dans la nuit, brisant le pare brise de l'auto qui fit une embardée spectaculaire avant d'emplafonner de plein fouet la pompe à essence où se trouvait Thomas.

L'explosion a tout soufflé sur cinq cent mètres à la ronde. D'instinct, nous nous sommes jetés au sol, la tête entre les bras, nous protégeant de la chute des poutres de bois, de ferrailles et de pierres du plafond, déjà fragilisés par l'ancienneté et la vétusté du bâtiment. La terre a tremblée sous nos corps durant quelques secondes.

La poussière se dissipait lentement, dehors nous entendions les cris des policiers et les premières sirènes des pompiers. La station essence flambait, les flammes léchaient la voûte étoilée de la constellation. Sonia pleurait dans son coin, nous étions figés sur place et je me suis entendu dire inconsciemment :

- Pas Thomas en même temps que Miguel ? Non !...Mouss...Xavier...Quelle belle merde !

CHAPITRE 11.









Nous sommes sortit, abasourdit, de notre trou à rat, les policiers affolés ne faisaient plus attention à nous, trop occupés par l'incendie de la station service. Il ne restait rien de la voiture de Delmonière. Le flic véreux avait, en faisant justice lui-même, assassiné ses deux ennemis les plus intimes, Thomas Perry et Xavier Lépinay.

Il n'y avait plus rien à faire, ni pour eux, ni pour nous d'ailleurs. Sonia avait raison, nous resterons toujours en bas de l'échelle. D'autres Mouss viendraient faire leur loi, d'autres Xavier, d'autres Thomas seraient là pour prendre la relève dans cette violence absurde, cette lutte inutile et sans fin. Les bastons se répéteraient sans cesse et toujours, entre les quartiers nord et les quartiers sud.

Miguel a du rigoler de la haut, sur son île, en regardant ce bordel. Devant ce brasier, j'avais un petit pincement au c½ur et pensais à lui, comme je l'enviais ce soir mon copain. J'enviais son repos éternel, sa sérénité sans doute retrouvée et cette paix qu'il avait sûrement apprivoisé sur cet océan de l'imaginaire. J'espérais qu'à son tour, il puisse aider Thomas à rejoindre cette île qu'il ne connaissait pas, ce bout de terre de l'au-delà qu'il n'avait jamais rêvé. Tout se brouillait dans mon esprit. Tout se bousculait. Le sol se dérobait sous mes pieds. Les sirènes, l'incendie, les cris, les gyrophares valsaient frénétiquement dans ma tête, jusqu'au noir complet.


Lorsque je me suis réveillé au petit matin, que je croyais lendemain, je ne me souvenais plus très bien de ce qui s'était passé dans la nuit de samedi à dimanche. Arthi n'était plus dans la chambre et j'entendais des murmures dans le salon. J'avais un mal de crâne à me fracasser la tête contre les murs et l'on m'avait couvert de deux édredons en plumes d'oie qui me faisait tremper ma couche par ma transpiration. Je suais par tous les pores de mon corps. J'ai voulu m'asseoir dans le lit mais tout dans la pièce tournoyait devant mes yeux. J'avais la bouche pâteuse et une soif d'un égaré du désert. La bouteille d'eau, posée sur la table de nuit, me semblait lointaine, j'avais certainement perdu toute notion des distances et ce fut un calvaire pour attraper le verre qui me paraissait peser un poids énorme. Son bruit, lorsqu'il toucha le sol, dû alerter maman qui a ouvert la porte de la chambre aussitôt. Elle s'est assise au bord du lit, a ramassé le verre et m'a passé sa douce main dans mes cheveux filasse, gras et sales.

- Maman ! Que m'arrive t'il ? Lui ai-je demandé d'une faible voix.

Elle m'a sourit et m'a parlé dans un chuchotement comme si mes tympans ne supportaient plus les forts décibels. Elle m'a servit un verre d'eau que j'ai bu d'un trait tellement ma gorge était brûlante et sèche.

- Chut mon bébé !...Tout va bien à présent...Bois doucement.

- ...Je suis malade maman ?

- Oui...Tu nous a fait terriblement peur mon chéri, mais rendors toi, il te faut beaucoup de repos.

J'ai fermé les yeux. Maman m'a essuyé la sueur qui perlait mon visage et chantonné une petite berceuse comme lorsque j'étais enfant, quand papa était encore là.


Je me suis réveillé beaucoup plus tard. Il faisait jour. Je me sentais un peu mieux, ma tête ne tournait plus et les images du monde qui m'entourait me parvenaient moins troubles à mon cerveau qu'à mon premier réveil. Seules, quelques crampes à la poitrine, subsistaient et me faisaient encore souffrir. J'ai regardé le réveil à lecture digitale d'Arthi, il m'indiquait 16 heures 30. Je me suis levé, étonné d'un tel silence, pour un dimanche cela était plutôt étonnant. En général, le va et viens des copains, la télévision à plein volume où la chaîne hi-fi à tout berzingue, sans oublier le lave linges de maman, rendaient l'appartement particulièrement bruyant, mais là rien ne semblait s'agiter. Quelque chose s'était passée et je ne me souvenais de rien. Affolé, je suis sorti de ma chambre, j'ai regardé dans celle de Greg dont la porte était restée entrouverte, il n'y avait personne. Je suis entré dans la salle de séjour, Dan était affalé sur le canapé à feuilleter un numéro de « Play boy » d'Arthur. Je l'ai surpris lorsque j'ai ouvert ma grande gueule.

- Tu t'instruis ? Lui ai-je marmonné en me moquant.

- Mat ?...T'es...T'es debout ? M'a-t-il répondu en planquant le magasine sous le grand coussin cousu par maman.

- Où sont les autres ? Greg ? Arthi ? Maman ?

- Ils bossent vieux !...Je suis chargé de te surveiller gamin.

- Un dimanche ?

La Carotte sourit de mon étonnement ô combien justifié ! Mais je le voyais quand même soucieux et intrigué de mon amnésie passagère.

- Tu ne te souviens de rien Mat ? C'est vrai ?

- Si vaguement...La baston près du cinéma et puis...Miguel n'est pas là ?

Dan baissa la tête, gêné par ma question aussi stupide que moi. Je me souvenais très bien de la mort de mon copain étant le seul avec Tom à l'avoir vu étendu sur son lit, je n'avais pas l'intention de mettre La carotte dans l'embarras mais il me fallait l'entendre de vive voix, que l'on me dise une dernière fois que Miguel n'était plus là, que je puisse enfin sortir de ce cauchemar qui m'embrumait l'esprit.

- ...Miguel...Il...Il est mort...Souviens toi Mat, il est mort en héro !

J'ai regardé Dan, mes yeux pétillaient, j'avais envie de me jeter dans ses bras pour le remercier de sa franchise mais une douleur intense, dans la poitrine, me paralysait. Je me suis rappelé de tout, de ma rouste sur le parking, de la mort de Paul, de Gavros à Illiers-Combray, de Marseille, de l'accident d'autocar sur l'autoroute, de la baston samedi soir, de l'explosion, de tout...Miguel était mort. Thomas était mort. Mouss, Xavier, Paul, Delmonière, tout le monde était passé de vie à trépas. J'aurais voulu effacer ces épisodes de ma mémoire, les refuser mais ne dit on pas qu'accepté la vérité c'est déjà oublier ? J'accepterais donc, comme j'ai accepté la mort de papa.

- Quel jour sommes-nous Dan ?

- Mardi gamin ! Me répondit-il.

- ...Mardi ?...J'ai dormi trois jours ?

- Et ouais...Ils t'ont bien amochés ces fils de bourges tu sais.

- Comment ça c'est passé ? Je revois l'explosion, on est sortit de l'usine et puis plus rien...

- Tu es tombé dans les pommes...L'épuisement, la forte fièvre que tu avais depuis ton acte héroïque, le choc et puis...Tes côtes.

Je l'ai regardé interloqué.

- Mes côtes ?

- Trois côtes fêlées mon pote...Tu ne sens rien ?

Oh ! Que si je sentais la douleur, mais j'étais presque fier d'avoir été blessé dans l'affrontement alors que mes autres copains n'avaient pas eu la même chance. Puis La Carotte à continuer ses explications sans que je le lui demande, comme s'il avait le devoir de m'apprendre ce qui s'était réellement passé après ma perte de connaissance.

- Greg t'a porté dans ses bras jusqu'à la camionnette stationnée à la cafete, il t'a allongé derrière et conduit à l'hôpital. Là-bas les toubibs t'ont gardés en observation tout le restant de la nuit, Arthi est resté avec toi dans la chambre tellement tu délirais. Greg et moi, nous nous sommes occupés de ta mère.

- Maman !...Elle sait tout ? Me suis-je inquiété.

- Tout !...Tu sais, elle est vachement bien ta mère, elle a très bien compris...Elle a fait un scandale dimanche à l'hôpital pour te faire sortir afin de t'avoir à la maison.

J'ai baissé les yeux, de mauvais souvenirs me revenaient en mémoire.

- Ouais...Papa est mort dans cet hôpital...Miguel aussi.

Dan changea de conversation.

- Le médecin de famille est venu, il t'a filé une tonne de tranquillisants pour te faire dormir, tu bougeais vraiment trop dans ton délire et pour tes côtes, c'était plutôt craignos...Depuis dimanche on te veille à tour de rôle, aujourd'hui c'est moi...

J'ai pouffé, m'arrachant un cri de douleur mais je ne pouvais pas m'en empêcher.

- Pourquoi te marres-tu ? M'a demandé Dan tout penaud.

J'ai pris une profonde aspiration pour me calmer, en grimaçant car mes côtes me faisaient vraiment souffrir et j'ai soulevé le coussin du divan.

- C'est moi que tu veillais où les pin-up de Play-boy ? Ai-je dit ironiquement en mettant le grand rouquin dans l'embarras.

Il a ouvert des yeux tout ronds sur ma découverte et l'air de rien, m'a bafouillé des mensonges aussi gros que lui.

- ...Bah ! Qu'est ce qu'il fait là ce bouquin ?...La collection privée d'Arthur ! Remettons-le à sa place, il va gueuler le petit cochon.

Ce soir là à table, j'ai dévoré comme quatre, depuis samedi soir sans rien avaler, à part les pilules et les cachets prescrit par le médecin, j'avais l'estomac complètement vide et une faim de loup me tiraillait les boyaux.
Je lorgnais par-dessus mon assiette les visages de mes frères et de Dan, les boutons dorés les avaient vraiment bien arrangés, le plus touché était certainement Arthi, l'½il droit poché, sa lèvre boursouflée camouflait légèrement son large sourire sans en ôter tout le charme qui le caractérisait mais ce qui m'impressionnait le plus sur son visage si fin, si lisse, s'étaient les deux grandes cernes sous les yeux, légèrement bleutées que dessinait la fatigue amassée en quelques jours.
Malgré les bleus, les boursouflures, les coupures qui nous défiguraient, nous n'avons pas dit un mot sur ce qui s'était passé ce week-end, sans doute par respect à nos copains, victimes de notre connerie. Et puis la Carotte m'avait tout raconté, je n'avais plus rien à savoir. Je crois qu'en ces instants, le plus important pour nous était de se retrouver tous ensembles autour de maman comme aurait aimer le faire Miguel, Thomas et tous les autres. Maman qui je sais, était fier de ses fils.

CHAPITRE 12.









Je suis resté encore une semaine à la maison, sans sortir, avant de reprendre les cours au lycée. J'avais raté la rentrée mais des camarades de classe m'apportaient régulièrement mes devoirs. Faut dire que j'étais devenu le héro, malgré moi, du lycée car durant les vacances scolaires, de nombreux articles de journaux nous étaient consacrés à moi, Miguel et Thomas, malheureusement je fus le seul survivant de ce trio de délinquants juvéniles des quartiers nord passé en un jour de l'incognito à l'état de stars de notre banlieue en sauvant les passagers du bus alors que personne n'avait pu sauver mes deux copains. Cela m'écoeurais et j'envoyais paître tous ceux qui osaient aborder le sujet, les curieux allaient bon train et j'ai toujours détesté être porté en triomphe par qui que ce soit. Les seuls héros à mes yeux, sont ceux qui ont disparus. Papa en tête de liste bien entendu.


Un après-midi, alors que je dévorais pour la énième fois un roman de Jules Verne, maman repassais le linge empilé dans le cagibis près de la machine à laver, elle profitait toujours de ses jours de congés pour s'avancer dans son travail à la maison. Par moment, elle regrettais de n'avoir pas eu de filles pour l'aider dans ses tâches ménagères car il était hors de question que Greg, Arthi ou moi-même se mettent à repasser, bien que cela nous aurait été égale je penses, mais maman ne le concevait pas du tout ainsi, peut-être son éducation à l'ancienne l'avais forgée dans ce principe, les femmes à la maison et les hommes au boulot ! Du reste jamais, même au temps de papa je ne l'ai entendu se plaindre une seule fois, au contraire, pour s'encourager elle a toujours fredonné ces petits refrains dont les paroles lui échappant étaient remplacées par des la, la, la.

- Mathurin !

- Ouais m'man ?

Je n'ai pas daigné lever les yeux, le professeur Lindenbrock entamait sa descente vertigineuse dans l'½il de Sneffels accompagné par son neveu et Hans, son fidèle guide islandais pour leur voyage au centre de la Terre... Jules Verne s'était accaparé de mon esprit rêveur.

- Chéri !...

- Ouais ?

- Tu as une visite...

- Qui s'est ?

- Une jeune fille.

J'ai laissé tomber Lindenbrock pour interroger maman du regard.

- Sonia...Elle est dans le salon.

Sans même marquer la page de mon bouquin, je l'ai refermé sur le professeur et ses compagnons, je n'avais pas revu Sonia Van Gogh depuis samedi et l'ai trouvé complètement déboussolée. C'est vrai que les circonstances ont voulu qu'elle perde en quinze jours ses deux amis Paul et Xavier comme moi j'avais perdu en un soir Miguel et Thomas. Les bandes n'en étaient pas quitte pour autant. Celle du « Val des roses » n'acceptait pas la mort de leur leader Mustapha Belkrim, mais ce nouveau conflit les opposait cette fois aux forces de l'ordre, seules responsables de cet assassinat. Je ne comprenais pas trop leur idée de vengeance d'ailleurs, cela me paraissait illogique car au rang de la police, l'agent Delmonière avait payé de sa vie, lui aussi, l'exécution de Mouss. Je ne me rangeais pas du côté des flics mais pour moi, justice était faîte.

- Salut Mat.

- Bonjours Sonia...Tu veux discuter dans la chambre, ai-je dit en clignant de l'½il sur maman.

Elle me sourit un peu gêné de peur de blesser ma mère si nous nous enfermions tous les deux dans ma chambre.

- Allez-y mademoiselle, Mat ne doit pas rester trop longtemps debout...Je vous prépare une limonade.

C'était bien la première fois qu'une fille pénétrait dans ma chambre rien que pour moi, une de la cité « Neuve » par-dessus le marché mis à part Solange, qui elle restait souvent des heures enfermée avec Arthi, la porte bouclée à double tour m'obligeant à étudier dans la cuisine.

- Ne regarde pas le bordel surtout ! Ai-je dit embêter d'un tel désordre.

- Ne t'inquiète pas, la mienne est autant désordonnée.

- Tiens assieds-toi là.

Je lui ai proposé le lit d'Arthur en retapant un peu la couverture.

- Comment ça va Mat ?

- Ca va mieux...Mais toi tu n'as pas l'air d'être en superbe forme ?

Elle a baissée la tête comme pour se cacher de mon regard, faisant mine de chercher son paquet de cigarettes dans son sac.

- Tout ceci m'a fortement secouée...Tu veux une cigarette ?

- Oui merci !

Elle m'en tendit une ainsi que son briquet. Ses mains tremblaient légèrement. J'ai remarqué qu'elle s'était rongée les ongles.

- A vrai dire, reprit elle, je ne sais plus très bien où j'en suis. Dans quelques semaines se sera le procès du meur...De l'accident de Paul, excuse-moi, et puis à cela vient s'ajouter la mort de ton copain, celle de Xavier, de Thomas, du grand du « Val des roses », de l'agent de police.

- Pour ce qui s'est passé samedi soir, nous n'y sommes pas mêlés à cent pour cent, d'ailleurs aucun de nous n'a été arrêté. Ne t'inquiète pas, tout ira bien et pour Paul, j'assume mes responsabilités.

- Tu n'es pas si responsable que ça Mat, et puis tu n'as tué personne, c'est Miguel qui...

J'ai écrasé la cigarette dans le cendrier et ouvert la fenêtre, la fumée me faisait tourner la tête.

- Ne parlons plus de ça, ai-je dit d'un ton agressif, personne ne salira la mémoire de mon copain, Miguel n'est pas un assassin !

Sonia me regardait avec des yeux effarouchés, elle avait soudain dans son regard, un petit voile de crainte qui assombrissait ses magnifiques yeux verts, ce petit air de chien battu que j'avais déjà vu dans les yeux de Miguel lorsque j'haussais le ton...J'ai eu peur, je me suis apaisé.

- Excuse-moi Sonia...Je n'ai pas voulu...

Maman est entrée avec des limonades et ces putains de pilules qui me donnaient envie de gerber. Elle a attendu que je les avale en sa présence avant de regagner son repassage, elle n'était pas dupe et s'apercevait, que la plupart des cachets et autres médicaments partaient en général dans les toilettes. Maman était comme ça, nous avions le droit d'être malade comme tout le monde à condition que l'on se soigne sinon interdiction de se plaindre où de gémir et surtout de rester au lit pour une simple flémingite aiguë.
Les pilules avalées, maman a refermé la porte sur nous.

- Et ton amie, Elvire Pasquale, avec un « Q », ai-je poursuivit d'un ton moqueur, comment a-t-elle prit la choses ?

Sonia a sourit, se souvenant sans doute des présentations lors de notre première rencontre au bal de la salle des fêtes.

- Elle va bien...Elle a été peinée pour Xavier comme chacune d'entre nous, mais tu sais, tous les deux ce n'était plus le grand amour...Elle avait flashée sur ton copain.

- Thomas Perry ? Me suis-je étonné.

- Non...Miguel !

Là je fus estomaqué. Une fille des quartiers sud, bien foutue, mignonne, s'intéressait à Miguel et je ne le savais pas. Lui-même s'en était-il aperçu ? Une sorte de quiétude m'envahit. J'avais les larmes aux yeux tellement j'étais heureux et triste à la fois de cette nouvelle inattendue et j'espérais que de son île, Miguel avait pu entendre Sonia citer la déclaration d'amour faîte par son amie Elvire.
Tout prenait une autre tournure dans ma tête. Nous étions vraiment fous de nous bastonner comme des chiffonniers alors que des filles classes des quartiers chics, pouvaient tout aussi bien tomber amoureuses de gars comme nous, des quartiers nord, là où le fric ne pouvait plus avoir d'importance ni amputer les sentiments de l'un ou de l'autre. L'amour était plus fort que tout, c'est ce que voulait me dire Miguel sur son lit de mort. Il venait de le comprendre, un peu tard mais il est partit libérer, l'esprit soulagé de toutes ses angoisses, ses craintes et ce manque d'amour qui l'a tant et tant torturer durant sa courte existence. J'aurais voulu que Tom, Paul, Mouss et Xavier le comprennent également avant de finir comme ils ont finis, peut-être qu'alors, tout aurait été autrement ?

- Je vais te laisser Mat...

- Déjà ?

J'étais réellement désolé que Sonia s'en aille maintenant.

- Je suis passé te dire bonjour, je reviendrais, me dit-elle...Et je...

Elle me déposa un tendre baiser sur la joue sans rien ajouter.

- A plus tard Mat.

J'ai ravalé ma salive et l'ai cligné des yeux, je pense avoir également rougit de ce geste amical. Elle est sortit de la chambre. Sonia était vraiment une fille bien.


Je l'ai revu plusieurs fois avant le procès, notamment au lycée où nous nous croisions souvent dans les couloirs. On se faisait la bise sans être gênés des regards de mépris des quelques boutons dorés et ceux interrogateurs des zonards qui fréquentaient le même établissement scolaire. Le collège était situé sur l'avenue « neutre », pas très loin du commissariat et les jeunes des deux quartiers se côtoyaient tous les jours. Depuis le drame, le lycée était placé sous haute surveillance et aucune altercation n'avait dégénérée en baston générale. Tout me semblait être rentré dans l'ordre. J'écopais même d'un certain respect de la part de mes camarades et de mes professeurs, j'avais beau tenter de les convaincre que les seuls héros étaient morts et enterrés, ma notoriété ne cessait de croître, certains voyaient même en moi, un futur chef de bande, j'aurais du être flatté mais cela m'emmerdait plutôt et mes rendait agressif. Par moment j'avais envie de fuir cet établissement scolaire, de tout laisser tomber et de bosser comme les frangins. Un soir à table j'en ai fait part à Greg et à maman. Ils m'ont promis de me changer de lycée à la prochaine rentrée mais pour ce qui était d'abandonner mes études, ils n'ont même pas voulu en entendre parlé. J'étais doué, pour les études, avec une facilité d'apprendre incontestable, donc je devais pour l'honneur de la famille, allez jusqu'au bout de mes capacités. Le débat fut clos. Je n'en ai jamais reparlé, c'est vrai après tout, la fac était peut-être à ma portée. Tout le monde croyait en moi, il n'y avait que moi qui ne croyais plus en rien.


Le procès eut lieu, il n'y avait pas grand monde dans la salle d'audience, les parents de la victime bien entendu, Monsieur et Madame Dubrandy, très discrets, le malheur qui les frappait les avait vieillit d'une dizaine d'années. Agés respectivement de quarante cinq ans, Monsieur Dubrandy , chef d'entreprise dans la capitale, avait les cheveux d'une étrange blancheur quant à son épouse, l'habit de deuil qu'elle portait depuis la mort de son fils unique, lui avait désespéramment ouvert les portes d'une vieillesse précoce.
Sonia était là également avec ses parents, citée à la barre en simple témoin, ceux de Miguel n'avaient pas daignés répondre à la convocation du juge. Ils ne s'étaient déjà pas déplacés à l'hôpital, pour rendre visite à leur fils agonisant, alors pensez bien que du procès, ils s'en balançaient totalement. Quels salauds !
Les deux types qui accompagnaient Xavier et Paul le jour de l'expédition punitive, se tenaient un peu à l'écart, l'un d'eux avait été arrêté par la police lors de la fusillade de l'usine le fameux samedi soir, mais relâché depuis il attendait sa prochaine comparution devant le Tribunal à l'ouverture du procès de la tuerie.
Elvire était venue aussi, assise au côté de Sonia. Greg m'accompagnait avec maman, Arthi n'avait pu obtenir sa journée auprès de son patron.

A la barre des accusés, la chaise était vide, cela m'a fait tout drôle. J'ai vraiment ressentit à cet instant l'absence de Miguel, il nous manquait énormément c'était indéniable, mais dans un sens, j'étais soulager qu'il n'assiste pas à son audience, le connaissant par c½ur, avec tous les regards braqués sur lui, les accusations des avocats de la Partie Civile, les témoignages, plus ou moins justes, des différents protagonistes de cette affaire, les réflexions, les jugements, je suis certain qu'il aurait craqué avant la délibération du juge et raconter n'importe quoi, jusqu'à s'accuser, afin qu'on lui foute la paix

L'avocat général a lu l'acte d'accusation contre Miguel, la légitime défense suivit de l'accident faisaient bonne figure et tous les témoins n'ont pas démentis. Miguel avait sortit son couteau pour sauver sa peau et la mienne et la fatalité a voulu que le plancher cède à cet instant. C'était formel ! La thèse de l'accident devait être retenue.
Les parents de Paul ont écoutés l'audience sans rien dire, ils n'avaient jamais rien dit d'ailleurs dans leur existence. Paul était un voyou notoire des quartiers chics, livré à lui-même, pourrit jusqu'à l'âme et malgré tout le pognon qu'il soutirait à son père, celui-ci se taisait, fermait les yeux sur la détresse de son fils de peur de le blessé, le pauvre ! Si la Justice un jour se donnait la peine de juger les parents, je crois qu'il y aurait énormément de monde sur le banc des accusés !
Sonia et Elvire ont racontée notre altercation d'avant le drame, en précisant bien que Paul, Xavier et leurs deux acolytes, avaient bus plus que d'habitude ce soir là et cherchaient la bagarre depuis un bon moment avant de nous tomber dessus. Ce témoignage fut confirmé par les deux types tassés sur leur siège, blancs comme des aspirines. Le juge a interrogé scrupuleusement tout le monde et tous les témoignages se concordaient. Une cohésion parfaite, à l'unanimité, Miguel était innocent.
Le nom de Thomas Perry fut cité à plusieurs reprises pour expliquer notre fuite et l'acte de bravoure qu'il avait accomplit, en notre compagnie, sur l'autoroute. Lorsque mon tour fut arrivé de comparaître à la barre, je n'avais plus qu'à répéter exactement ce que je venais d'entendre, la simple vérité, personne n'avait mentit ni oublié le moindre détail. Je n'avais rien à rajouter et le nom de Gavros restait secrètement enfouit dans mes souvenirs.

Le verdict est tombé bien vite.

- On ne condamne pas un mort si héroïque soit-il ! Que l'âme du jeune Miguel Gomez repose en paix auprès de son acolyte Paul Dubrandy. Il n'appartient plus de la Justice des Hommes de juger les disparus...L'audience est levée !

J'étais déclaré non coupable donc acquitté pour le meurtre de Paul, idem pour ses deux amis qui l'accompagnaient. L'affaire fut classée sans suite.


Tout aurait pu se terminer ainsi, mais mon caractère changeait considérablement, j'étais devenu agressif en vers les copains, en vers les frangins, en vers maman également. Je ne supportais plus sa tendresse ni les réflexions de Greg ni même le sourire d'Arthi, qui jusqu'à maintenant m'avait toujours enchanté, aujourd'hui il m'agressait.
Au lycée, je ne cherchais pas vraiment les crosses, mais j'étais toujours là lorsqu'il fallait remuer dans les brancards, souvent pour des broutilles. Les convocations au bureau du proviseur se multipliaient. Sonia se détournait de plus en plus de moi sans m'en apercevoir.

J'ai pris conscience de la gravité des choses lorsqu'un micheton des quartiers sud m'a insulté lors d'un cours d'histoire. Sans chercher à comprendre, je lui ai aplatit la tête sur la table d'un violent cou derrière la nuque, le sang a giclé de son nez. Deux surveillants, appelés en renfort par ma prof, m'ont arrêté dans ce lynchage, j'allais le tuer. J'ai eu le temps de réfléchir lors de ma mise à pied de trois jours. Greg m'avait puni de sortie, bien qu'à présent, je lui tenais tête, il m'impressionnait toujours autant cependant.


Nous étions couchés, Arthi commençait tôt le lendemain matin mais ne dormait pas encore.

- Que m'arrive t'il Arthi ? Lui ai-je demandé.

Ma voix exprimait toute la détresse du monde, il a réfléchit quelques instants...

- L'esprit de Thomas Perry te hante petit frère, m'a-t-il répondu.

Je me suis tourné vers lui, il regardait le plafond comme s'il en puisait ses paroles.

- Tom était notre copain à tous, il n'en pouvait en être autrement...A nos yeux de zonards, il représentait la force, la grandeur, le courage et nombreux d'entres nous auraient voulu lui ressembler, mais il n'était pas invulnérable...Il lui manquait certaines qualités que seuls Miguel et toi possédez...

- Des qualités ?

- ...La sagesse frangin ! La sagesse, la pureté, la discrétion...Et l'amour de son prochain.

C'était la première fois que j'entendais Arthi parler ainsi, il m'étonnait dans la qualité de ses propos et toute la sincérité qui s'en échappait.

- ...Miguel valait bien plus que Thomas, sans dénigrer Tom pour autant, Amigo avait ce petit quelque chose au fond du c½ur qui t'émerveillait...Je n'sais pas, une petite étoile qui brillait dans ses yeux malgré toutes les crasses que la vie lui a offerte, il s'accrochait obstinément à son avenir, à ses rêves.

- Il en est mort, Arthi !

Il a tourné la tête et m'a regardé, son sourire m'envoûtait à nouveau.
- Ok ! Mais il est partit proprement, dignement...Reste toi-même Mat...On t'aime comme tu es, ton insouciance, ton intelligence, ta tête en l'air nous ravissent à merveille, on ne veut pas d'un second Thomas...Ni d'un autre Mouss...Tu piges ? On se contente volontiers d'un Mathurin Harvey qu'on se lasserait vite d'un Mathurin Perry. Et toi qui aime les défis, les compétitions, tu sais qu'il est plus facile de sombrer dans la violence que dans la sagesse...Lance toi se défi Mat : Tente de rester sage !

Je venais de comprendre le malaise qui me rongeait et je n'imaginais pas du tout qu'Arthi pouvait être psychologue à ce point. J'avais perdu mon équilibre et souffrais du syndrome d'infériorité, incapable d'affronter la vie avec ses hauts et ses bas tel que l'assurait Miguel par le silence et le respect des autres. Si j'essayais de ressembler à Thomas en me faisant passer pour un dur, en étant arrogant, insolent, violent comme lui, c'était tout simplement pour fuir mes responsabilités en vers l'existence et cacher ma peur, peur pour ma sécurité, peur du regard des autres, peur du lendemain. Je n'étais qu'un rigolo. Un gamin qui tentait vainement de s'endurcir par la haine, croyant qu'être un homme signifiait se faire craindre, détester, haïr par son entourage comme le faisait Thomas Perry alors que ce n'était que de la lâcheté et de l'hypocrisie en vers lui-même. Un signe inférieur de faiblesse. Cela ne me ressemblait pas du tout.
Dorénavant, le courage ne porterait qu'un nom, un seul : Miguel Gomez, mort en héro...Courageusement...Simplement. Lui seul avait compris que la vie valait la peine d'être vécue et que tous les maux de la terre, les désarrois, les tristesses, les ras le bol, la haine et la rancune ne pesaient pas lourd sur la balance contre l'amour.
Avec le temps, je suis redevenu le Mathurin Harvey que ceux que j'aime, appréciaient et ceux-ci s'en réjouissaient.


J'avais passé l'après-midi à la cafete avec une impression bizarre. Il me semblait faire des gestes que j'avais déjà fait auparavant, revivre une situation quelque peu identique...Je laissais tomber le flipper à l'effigie de « Mad Max » qui venait de ma piquer cinquante balles lorsque j'ai regardé ma montre, 19 heures 30, encore un bon quart d'heure avant...Mon rendez-vous avec Sonia.






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#Posté le mardi 12 août 2008 03:05

HOMO KILLER

Christian HEBERT
















HOMO KILLER













CHAPITRE 1









« Dégage de chez moi, tantouze ! Pédale ! Et ne t'avises plus de franchir le seuil de cette porte, tu fous la honte à ta mère et à notre famille, ici on a que faire d'un petit pédé de ton espèce ! » . Telles furent les dernières paroles du beau père d'Emerick, jetées en pleine face avant que celui ci ne se retrouve assis, face à son verre de Tequila frappée, au bar gay de la ville.
Cet enfoiré a ruiné son existence depuis cinq ans qu'il était maqué avec sa mère. Sa mère, cette conne, qui bossait comme une forcenée pour entretenir ce blaireau et son fiston âgé d'à peine deux ans de plus que lui. Emerick venait d'avoir dix huit ans et ce salaud le fichait à la porte de chez lui. Quand à Stéphane, ce faux frère qu'Emerick a toujours haï, était le rejeton chéri de ce vieux con. Rugbyman du dimanche, hétéro à chier, macho à gerber, grande gueule à fourrer de merde, il le prit en grippe dès son arrivée à la maison. Avant, le jeune garçon était heureux avec sa mère, jamais elle ne s'était mêlée de sa vie privée, de ses m½urs contre nature, aurait-elle due ? Hélas il fallut qu'elle rencontre ce veuf de quarante cinq balais, assez séduisant certes, accompagné de son chérubin pour que la vie d'Emerick devienne un enfer.

« J'aurais leurs peaux ! » s'était promis Emerick, il le jura en son âme et conscience, il les crèverait tous les deux et libèrerait sa mère de leurs griffes de tyrans ; de leur corps musclé de lâcheté ; de leur c½ur haineux. Racistes, xénophobes, homophobes, nazis, ils détestaient, père et fils, tout ce qui n'était pas semblables à leurs conneries : blacks, beurs, gouines, homos... Homo, Emerick y était et alors !

Tout seul à sa table, le jeune homme gambergeait des tas de trucs morbides et sans logique lorsque son regard, lorgnant le bar, croisa celui d'un jeune mec d'une vingtaine d'année, beau brun ténébreux, perché sur son tabouret, un clope entre les doigts de la main droite et de l'autre, faisant tourner son verre de whisky sur le comptoir, perdu dans ses pensées. Emerick eut soudain l'impression qu'il le matait depuis un bon moment, ses yeux de chien battu l'intriguèrent, il avait l'air tout autant paumé que lui. D'un clin d'½il et léger coup de tête il l'invita a s'asseoir à sa table, l'inconnu comprit aussitôt le code des habitués du bistrot et s'installa en face de lui sur la chaise libre.

- Salut, moi c'est Emerick.

- Tony, lui répondit-il en tendant son verre pour trinquer.

Emerick acquiesça avec un petit sourire, ce gars lui plût aussitôt, ses yeux verts l'envoûtèrent. Ses cheveux presque ras lui donnaient l'air d'un adolescent naïf et insouciant, sans doute en fugue ; ses dents blanches sous un sourire de magazine ; sa peau matte, fils d'immigré Sicilien ; son visage de jeune premier aux traits parfaits ; sa voix posée, reposante quoique un peu hésitante due certainement à une petite timidité ; sa taille de mannequin moulée dans son jean, auraient fait virer la cuttie au plus dur des hétéros de ce bas monde, pensez bien lui qui aimait les garçons ! Un apollon était assit à sa table, mais malgré son faciès d'une pureté angélique, dessous sa beauté faite homme, se devinait un trouble psychologique, un terrible secret voilée d'une envie de vengeance. Un mauvais démon hantait ce corps d'Eros dont Emerick deviendra, un peu plus tard, l'heureux disciple mais n'anticipons pas, à ce garçon on lui aurait donné le bon Dieu sans confessions, sans confessions il se donnait déjà à lui et il s'en fichait éperdument du bon Dieu !

Quelques brèves présentations suffirent pour qu'Emerick dévoile sa vie de merde, ses préoccupations du moment et cette envie de trucider ce beau-père et ce faux frère qui étaient cause de son désarroi. Tony l'écouta sans mot dire, d'ailleurs il n'avait presque rien dit depuis leur rencontre, cinq minutes, où Emerick ne cessait de déblatérer toute sa colère et c'est peu dire si le ruisseau de la raison, ce soir, s'écoulait en véritable torrent.

- Cinq longues années de tension avec mon beau-père, où plutôt le mac de ma mère, violent, fainéant, arrogant, pédant, ivrogne et son fils dont jamais je n'ai pu devenir complice, même adolescent tout nous séparait. J'avais treize ans lorsqu'il est entré dans ma vie, lui en avait quinze, déjà les garçons m'attiraient beaucoup plus que les filles mais lui, même en rêve je n'ai jamais bandé devant ses tablettes de chocolat qu'il est fier d'exhiber. Macho père et fils !...Nous étions si tranquilles avant maman et moi. Mon vieux je ne l'ai jamais connu, ce salaud a gonflé ma daronne et s'est tiré mais qu'importe, notre vie était banale, certes, mais paisible jusqu'à l'arrivée de ses deux enculés, enfin enculé est un pléonasme en leur honneur, même pour tout l'or du monde je ne les enculerais pas au propre sens du terme, ils me dégouttent, ils me font gerber. Tu vois Tony, mon erreur, ma plus grosse connerie est d'avoir été honnête, affirmer mon homosexualité il y a deux ans, le jour de mes seize ans, t'aurais vu la tronche de ces deux peigne-culs ! Depuis ils me repoussent comme un pestiféré, comme un malade du Sida dont je n'ai même pas le germe, sain je le suis dans mon corps et dans mon âme, je n'ai rien d'une pute, d'une salope, d'une folle, je crois en l'amour mais en l'amour masculine voilà tout...Et ma mère dans tout ça ? Elle s'écrase, se renferme dans son taf d'infirmière à l'hôpital, elle n'a que faire de ma vie sexuelle pourvus que je sois heureux et n'intervient même pas lors de nos prises de gueule avec mon beau-père, elle s'isole alors dans sa chambre et sanglote comme une enfant punie. Punie de bonheur. Punie d'amour...J'ai fêté mes dix huit ans voilà quelques jours et comme cadeau d'anniversaire, Jean Claude, celui qui baise ma mère, me fiche à la porte de chez nous, de chez moi, l'appartement est à notre nom mais il me vire parce que je suis autrement. Parce que je suis pédé ! Pourriture d'être humain que je hais jusqu'au paroxysme de la violence. Je les crèverais...Et toi, qui es-tu ? D'où viens-tu ? Je te raconte mes salades mais au fond tu t'en balances et t'as bien raison, dit-il soudainement et affirmativement à son interlocuteur.

- Non, je t'écoute, répondit Tony calmement, continu, ta mère sait que ton beau-père t'a viré ?

- Non tu penses, cet enfoiré agit en douce, ma vieille est au turbin, il a tout le temps d'inventer un foin avant qu'elle ne rentre...Puis après tout je m'en branle, je devais me tirer de toute façon, l'enfer n'est plus pour moi, enfin pour le moment, je ne supporte plus les cons, mon intention est de rejoindre ma grand-mère maternelle en Ardèche, elle seule me comprend sans préjugé, que je sois homo elle s'en balance, je suis son petit-fils avant tout.

- Et ton demi-frère ? Raconte le moi un peu.

- Stéphane ! C'est un connard de première et puis jamais il ne sera mon demi-frère. Ce pourri joue plus de ses muscles que de son cerveau, beau mec d'accord mais con comme un manche, il passe son temps entre ses études de droit et le stade de la ville toujours accompagné de son acolyte, Maxime, tout aussi pourri. Fils de bourges, fils de pute ! Ils collectionnent les gonzesses, toutes des pétasses dont les neurones s'extasies devant les pectoraux de ses sportifs du dimanche. A quoi bon te raconter ces sado masos, assez parler de moi...Tu n'as pas l'air clean non plus toi, tout n'a pas l'air bien rose dans ta vie, je me trompe ?

- Non !

- Je ne t'ai jamais vu dans ce café, tu débarques dans la région ?

- Si l'on veut ! Libéré du service national il y a six mois, depuis je traîne mes lattes à droite, à gauche, histoire de sortir d'une impasse...

- C'est-à-dire ?

- ...J'ai des comptes à régler...

- Toi aussi...Qui se ressemble s'assembles. Tu peux parler tu sais, cela soulage.

A ces mots Tony baissa les yeux, fixant le glaçon dans son verre de whisky comme s'il en puisait le courage pour parler. Il hésita un peu puis rajouta, toujours aussi intrigant :

- M'ouais...Tu pionçes ou ce soir ?

- Heu !...Là, sur la banquette, répondit Emerick bêtement mais sincèrement, je connais bien le patron, il ne me laissera pas dormir dehors.

- Je crèche à un quart d'heure d'ici en bagnole, au sortir de la ville, si tu veux je t'invite, ce n'est pas le Palace mais l'intimité des locataires y est respectée, je te raconterais mes problèmes si ça te chante, mais pas ici.

- C'est cool, j'accepte.

- Ton verre est payé, tirons-nous.

Un silence pesant régna dans la voiture, Emerick se questionnant sur le secret ruinant son nouveau compagnon d'infortune, lui même égaré dans ses pensées ne sachant comment aborder le sujet où ne voulant tout simplement pas se dévoiler. Emerick respecta cependant ces minutes de silence et se tue durant tout le trajet. Tony gara sa voiture sur le parking en bas de la bâtisse de deux étages, modeste résidence pour modestes revenus mais rien à voir avec les cités ghettos des banlieues.
Le studio se trouvait en rez de chaussée, muni d'un coquet jardinet abrité de la vue des voisins par une haie de troènes taillée par la main experte du gardien. Aucun vis-à-vis rendait agréable ce petit logement équipé d'une salle de bain avec douche et toilettes, et d'une unique pièce dont un bar en bois séparait la kitchenette de l'espace vitale. Une simple table basse et un canapé convertible, encore ouvert sur une couette froissée, meublaient les dix mètres carré de ce studio. Deux sacs de voyage débordant de fringues plus où moins propres étaient posés à même le sol, le long du mur en guise d'armoire, garçonnière typique d'un célibataire, de surcroît homo.

- Installe toi, il y a de la bière au frigo et du whisky dans le bar avec les verres, dit Tony, je vais prendre une douche, je me sens tout poisseux.

Emerick servit deux verres de Scotch alors que son ami, déjà torse nu gagnait la salle de bain. Le bruit de l'eau de la douche lui procura une folle envie de frotter le dos et le reste de ce bellâtre mais il s'abstint et s'assit sagement sur le rebord du lit sans pourtant ôter de son esprit l'image de l'eau ruisselante sur la nudité de Tony. Celui ci surgit dans la pièce au bout de quelques longues minutes, emmitouflé dans un peignoir bleu délavé, mit un compact disque de Thiéfaine sur le lecteur et vint s'asseoir aux côtés du jeune garçon, se resservit un verre d'alcool après avoir bu d'un trait celui servit par ses soins.

- Si tu veux te doucher, la place est libre, dit-il rassurant.

- Tout à l'heure, répondit Emerick...Tu voulais me parler ?

- Parler ! S'exclama Tony désolé, te parler de quoi ? De moi ? Que veux tu savoir sur moi, si je vis seul ? Si je suis homo, hétéro, bi ?...Si je mets autant que je me fait mettre ?

- Par exemple, continua Emerick sans se démonter face à l'agressivité croissante du jeune apollon.

- A quoi bon déballer son pedigree, d'un ton frisant la détresse, qui peut bien s'intéresser à mes problèmes ? Sûrement pas toi, tu as ta part d'emmerdes non !

- Je suis là pour t'écouter, n'avons-nous pas quittés le bar pour cela ?
- ...Ouais c'est vrais, excuse moi Emerick, je suis à cran en ce moment et je ne sais pas si je désire vraiment partager mes embrouilles avec quelqu'un.

- Tu me fais confiance Tony, non ? Si je suis chez toi...Il te faut crever l'abscès qui te ronge.

- Oui mais...Je ne peux pas t'avouer des trucs comme ça, c'est trop tôt.

- Ecoute, nous allons jouer au jeu de la vérité, je te pose des questions, tu me réponds par oui où non sans détails, ça te va ?

Tony fit mine de réfléchir, la tête entre les mains, fixant son verre sur la table.

- Ok monsieur le psy ! Dit-il ironiquement, allons y pour l'interrogatoire mais avant je m'en roule un.

Tony sortit du tiroir de la table basse une vulgaire boîte en fer blanc renfermant tout l'attirail d'un fumeur de shit. Au fond du tiroir, le regard indiscret d'Emerick se posa, camouflés sous un chiffon, sur le canon d'un flingue. Il ne pipa mot sur cette découverte, après tout cela ne le regardait pas que Tony soit armé. De ses doigts experts, celui-ci roula son cône, l'alluma, tira dessus et se renversa en arrière sur le lit. Son peignoir s'entrouvrit, laissant apparaître un corps de rêve qui fit monter le sang dans la tête du jeune homme et dans tout son être d'ailleurs. Tony se laissa aller à ses volutes de fumée d'une odeur prohibée, il lui passa le pétard l'extirpant de sa rêverie sexuelle passagère.

- Alors je t'écoute le « psy », fais moi vider mon sac, lui lança t'il comme un défit.

Emerick aspira une grande bouffée sur le cône de cannabis, le sexe en érection, il se sentit soudain mal à l'aise de bander sur le corps à demi nu de Tony, certes il savait pertinemment que la nuit s'achèverait sur leurs deux corps enlacés mais pour l'heure il eut du mal à recouvrer ses esprits. Se raclant la gorge brûlante par les taffes de shit, il entama enfin l'interrogatoire, ce test psychologique devait apaiser sinon guérir son nouvel ami.

- T'aimes les filles ?

- J'ai vécu quelques mois avec une pétasse qui m'a largué lors de mon départ pour l'armée. Avant elle, j'avais quinze ans, la toute première femme en avait deux fois plus, c'était la mère d'un copain, elle n'a fait que me dépuceler, à vrais dire je prenais plus de plaisir avec son fils, mais rien de durable.

- T'es bisexuel ?

- T'appelles ça comme tu veux, je ne m'en suis jamais caché, quelle différence y a-t-il de tringler un garçon où une fille pourvu qu'il y ai sentiments, plaisir et amour ?

- Un grand sentimental qui ne peut faire l'amour sans aimer !

- Fous toi de ma gueule !...Ouais c'est vrais, je crois en la sincérité dans l'amour, dans la haine aussi d'ailleurs avec une petite pointe de vengeance pour pimenter le tout.

- Vengeance ? Que veux tu dire ?

- On a tous en soi un brun de sadomasochisme, il s'exprime par une certaine violence plus où moins cachée, vengeance enfouie dans le subconscient qui surgit au moment de l'extase. Vengeance pour sauver ton honneur bafoué, vengeance contre ceux qui n'ont pas su ou voulu t'aimer. En aimant encore plus, tout en étant intransigeant sur la relation amoureuse de ton partenaire, tu deviens violent verbalement et physiquement en lui faisant subir indirectement toute ta rage, ta haine, ton désespoir, ton mépris des autres, ton honneur ainsi reste sauf. Tu comprend dans l'existence tout est relatif, l'amour la haine, la vie la mort, le blanc le noir, tous les contraires s'allient dans un même et unique combat qui porte nom de vengeance. Nous sommes tous concernés, l'Humanité avance en arborant un bras d'honneur et un poing vengeur sur l'Histoire qui a fait l'homme.

- Les hommes sont ambitieux ok ! Mais de là à dire qu'ils soient vengeurs...

- T'es mal placé pour dire cela Emerick, n'as-tu pas une dent contre ton beau père ?

Quoi répondre a cette vérité envoyée comme un direct en pleine face. Tony avait totalement raison. Il était vrai qu'à ce moment, Emerick fonçait dans la vie avec une seule idée en tête, rendre des comptes à certaines personnes. Quelques secondes vouées à la réflexion furent nécessaires avant de reprendre ce face à face. Au fil de l'interrogatoire, Tony retrouva une certaine sérénité et sans doute la sécurité en la compagnie du jeune garçon, décela t-il en lui un confident ? Une âme s½ur ? Un ange gardien ? Un ami ? Voir un amant si infinité ?
Allongés sur le dos, les deux garçons fixèrent le plafond jauni, Emerick cherchant la subtilité dans ses questions pour ne pas heurter la sensibilité à fleur de peau de son compagnon, lui y puisant ses réponses sans plus se dévoiler outre mesure. Ce petit jeu dura un bon moment, Emerick apprit des tas de choses intéressantes sur le passé de Tony et les questions lui manquèrent, cependant il ressentit une certaine tension dans le comportement de Tony lorsque il abordait la période de son service militaire, alors son agressivité verbale devint plus présente dans ses réponses, détournant quelque peu la conversation si bien, pour ne pas le froisser d'avantage, Emerick évita tout bonnement le sujet, avec le temps, Tony lèvera t'il le tabou sur cette période ?
Les questions s'espacèrent avec des silences plus nombreux, la tête tournée à droite vers Tony, Emerick chercha son regard. Avec une sensation d'être épié, celui ci se tourna vers le jeune garçon, son visage angélique à quelques centimètres du sien. Leurs souffles humectés d'alcool et de fumée se mélangèrent déjà avant que leurs langues ne leurs succèdent dans un tendre et timide baiser, un effleurement de lèvres. La main plus alerte d'Emerick lui caressa la poitrine imberbe, ses doigts tremblant lui pincèrent les tétons jusqu'au tressaillement de ses pectoraux avant de glisser jusqu'au nombril et filer délicatement vers son pubis, jardin d'Eden merveilleux, heurtant volontairement sa verge en érection. Tony ôta le tee-shirt d'Emerick, dégrafa les boutons de son jean, gonflé à l'entrejambe, et maladroitement le fit glisser le long de ses jambes si sensibles à ses touchés. Leurs baisers devinrent plus fougueux et le slip du jeune garçon se retrouva bien vite sur le sol. Tous les deux nus sur le lit, leurs mains, leurs doigts, leurs langues se mêlèrent pour finir dans l'apothéose d'une fellation.
La voix d'Hubert Félix sur le lecteur CD se tue sans plus les déranger, seuls leurs souffles saccadés de plaisir au contact de leurs corps dérangèrent le silence de la nuit et valurent sans nul doute tous les succès musicaux réunis. Les mains d'Emerick écartèrent les cuisses de Tony, le gland de son sexe raidi lui caressa l'anus humide cherchant la pénétration, il cru l'antre conquit mais soudain Tony se releva d'un bond et s'écria violemment, le laissant pantois à son désir interrompu :

- Non !

Emerick se recula, agenouillé sur le lit, interrogeant du regard ce garçon si aimant, si aimé mais cependant si lointain. Celui ci se servit un verre de Scotch qu'il bu d'un trait, se roula un autre pétard et comme pour s'excuser de n'avoir pu honorer ces premières étreintes, il posa sa main sur la cuisse du jeune garçon revigorant son érection, lui passa le clope et d'une voix désespérée balbutia ces quelques mots...

- Je ne t'ais pas tout dit Emerick !

Celui ci se tue, le silence fut à ses yeux le seul remède à l'angoisse permanente de son nouvel amour, du reste Tony n'en demanda pas plus pour se confier et se libérer la tête, les entrailles et le c½ur du fardeau de haine, de cauchemar et de violence bien trop lourd à porter pour lui tout seul.

- C'est arrivé la veille de ma libération, à la caserne. Nous étions trois dans la chambrée ce soir là, allongés sur notre lit respectif à rêvasser de notre future vie civile. Nous causions de tout et de rien, de la liberté toute proche, des filles, enfin de leurs gonzesses qui les attendaient bien sagement à la maison, de moi aussi... J'aurais dû me douter de quelque chose, ces deux mecs, que je croyais potes, me posaient bien trop de questions sur mes amours bisexuels pour être honnêtes... On a frappé à la porte. Laurent a ouvert, le sergent de la section est entré, a refermé la porte à double tour derrière lui. En s'approchant de moi, il ôtait son ceinturon, les deux autres me cernaient de chaque côté du lit, et tout s'est gâté pour mon matricule... Sans pouvoir réagir, ils m'ont sauté dessus, bâillonné, lié mes poignets aux barreaux de la tête du lit, je ne pouvais ni me défendre, ni même hurler, immobilisé en proie à leur fantasme d'enfoirés.

- Pourquoi leur as-tu parlé de ta bisexualité ?

- On cause beaucoup en dix mois de vie commune et puis, je n'ais jamais rien caché sur mes m½urs aussi bizarres soient-elles, je n'ais pas honte de moi... Ils ont viré mon pantalon de survêtement, arraché mon slip. J'étais à poil, ficelé sur mon lit. Le sergent a sorti un surin de sa poche, sa lame me caressait les couilles. Ils se sont déshabillés un par un, me libéraient la bouche du bâillon. Je ne pouvais gueuler, Da Silva jouait du couteau sur mes parties intimes me rasant les poils du pubis. Je suçais les deux autres avec une envie folle de les amputer de la queue avec mes dents. Ils ont jouie rapidement, éjaculé sur le visage avec de grands râles de fauves en rut. Je croyais mon calvaire terminé mais ces deux salauds, remis de leur orgasme, m'ont levé les jambes au niveau de la tête, la lame du couteau sur la carotide. J'avais le cul bien offert à mon bourreau et celui-ci ne s'en est pas privé... Il m'a d'abord vidé le contenu d'une canette de bière sur l'anus puis violemment me l'a introduit par le goulot, j'ai ressenti une immense douleur et un liquide rouge sombre maculait les draps. Ce porc a enfilé un préservatif avant de me prendre en levrette, violé comme un chien et jouir sur mon bas ventre. Soulagés, vidés de leur sperme immonde, ils m'ont libéré de mes liens et menacé de me tuer si je parlais à quiconque de cette soirée et ont quitté la chambre... J'ai gerbé dans les chiotes puis me suis douché, souillé, inondé de foutre et j'ai fermé ma gueule pour retrouver un semblant de sérénité physique si ce n'est psychique... Depuis je gamberge, en six mois les remords ont pris le dessus dans ma tête... Je dois me venger, punir ces enculés...Voilà, tu sais tout Emerick, peux-tu comprendre pour notre relation ? Cette histoire est trop récente, il me faudra du temps pour oublier et toi de la patience pour m'aimer...

- Je comprend Tony, ne t'inquiète pas pour nous deux, mon amour saura te faire effacer l'ineffaçable.

- Je ne pourrais l'effacer qu'en effaçant ces trois mecs de la surface de la Terre.

- Comment comptes-tu t'y prendre ?

- Je ne sais pas encore...Si des fois tu as une idée ?

- La nuit porte conseil, lui répondit Emerick abasourdi par ce récit avant de s'allonger sur le lit à ses côtés et fermer les yeux.
















Le soleil automnal inondait d'une douce chaleur la chambre. Tony dormait encore, il était huit heures du matin. Sans faire de bruit Emerick se doucha et revint dans la pièce, s'assit au bout du lit et fouilla dans le tiroir de la table basse. Il sortit le flingue de sa cachette, le contempla, visa un étourneau posé sur un rosier dans le jardinet, regarda Tony si beau endormit, nu. Ses fesses bien dessinées, comme une diva dans le halo d'un projecteur, étaient auréolées d'un rayon de soleil. Il repensa à ce corps souillé par ces salauds, à cette intimité violée, salie par des porcs et posa l'arme sur la table avant de se faire couler un café.
Il le sirota assis sur le gazon lorsque Tony surgit derrière lui. Il s'accroupit, l'enlaça de ses bras robustes avec à la main le revolver.

- Salut Emérick, bien dormi ? La nuit t'a porté conseil ?

- Peut-être, lui répondit-il, entrons que je t'explique...

Tony suivit son jeune amant, impatient d'écouter son plaidoyer et son verdict sur le sort de ses tortionnaires et sur celui des connards qui lui servaient de famille. Il prit une tasse de café. Une serviette autour des hanches en guise de pagne, le rendait plus beau encore et Emerick ne se lassait pas de le savourer des yeux lui procurant un gène difficilement camouflable mais celui ci ne le fit pas plus attendre sur ses idées de leur vengeance à venir.

- As-tu les balles qui vont avec ton flingue ?

- Non...C'est l'arme d'un ami.

- Merde ! Il ne faudrait pas le compromettre...

- Ca ne risque pas, il est mort il y a deux mois...Du sida.

- Du sida !

- T'inquiètes, nous n'avons eu qu'une relation amicale si cela peut te rassurer, il était pacsé et la fidélité chez lui n'était pas un vain mot.

- Je ne voulais pas dire ça Tony...

- Viens en au fait Emerick, dans ton plan, as-tu vraiment besoin de munitions ?

- On s'en passera...Les adresses des types...Les as-tu notée quelque part ?

Tony sortit une feuille de papier plier en quatre de la poche intérieure de son blouson suspendu au paterne dans l'entrée, il la tendit à Emerick.

- Tiens, tout est là depuis six mois, dit-il arrogant, cette liste me hante jours et nuits, je la connais par c½ur...Le sergent Da Silva loge à la caserne sur les hauteurs de Marseille, à l'époque il fréquentait une serveuse dans un bar à Cassis, nous avons bu deux, trois coups ensembles avant...L'un des gars, Laurent Charvanède est fils de viticulteur à Tulette dans la Drome et l'autre, Arnaud Le Goadic vit à Trégastel dans les Côtes d'Armor.

- Super nous allons voyager, j'espère que ta caisse nous traînera sans problème.

- Elle n'est pas flambante neuve, mais elle tiendra et pour ton beau père et son fils ?

- Nous, nous en occuperons plus tard, il est trop dangereux de les faire payer en premier, les flics me soupçonneraient de suite, nos fréquentes engueulades et menaces ne sont pas passées inaperçues à l'oreille des voisins tandis que tes collègues, nul ne connaît vos relations.

- Et ton plan ?

- Nous innoverons sur place, d'abord brûlons cette liste, évitons de laisser des indices puis je dois récupérer quelques affaires, a midi l'appartement est vide, ma mère est à l'hosto, Stéphane au bureau et le vieux au bistrot, ensuite nous faisons le plein de la bagnole et on se barre, direction la Drôme.

Tony ne posa plus de question, il fit entièrement confiance au jeune garçon et se plierait à ses exigences pour peu qu'exigeant Emerick soit devenu.
Du haut de ces vingt ans passés, Tony se sentait soudain en sécurité accompagné dans ces faits et gestes ; courageux mais pas téméraire, en rien loup solitaire, tout le contraire d'Emerick, il avait besoin d'un guide pour avancer dans l'existence, amant de surcroît pour l'aimer, le choyer, le protéger des aléas de sa misérable vie. Le jeune garçon devint celui-ci et non pour lui déplaire, Tony s'accrochait, comme à une bouée de secours, à ses dix-huit ans, à son vécu, à sa force de caractère aussi. Dans la dérive de son quotidien, il s'attachait à lui ne se souciant peu de son passé méprisé par ses proches, respectant sa différence, illogique aux yeux des autres, se noyant dans une violence absurde, se forgeant une carapace ou plus rien ni personne puisse l'atteindre, nourri de haine et de dégoût de la société, il allait devenir alors : Maître du destin d'autrui.

Les deux garçons stationnèrent, incognito, sur le parking face à l'entrée de l'immeuble ou Emerick créchait hier encore... Il était onze heures quarante-cinq minutes. Ils attendirent la sortie imminente du beau-père. Emerick avait conservé un double des clefs de l'appartement depuis que le vieux l'avait viré, au cas ou !... Le cas aujourd'hui se présentait plus vite que prévu et ces clefs allaient leur être bien utile.
Midi pétante, réglé comme une horloge, Jean-Claude sortit de l'immeuble. Comme un mouton robotisé il descendit le parking, rejoignit la route qui allait l'emmener directement, après un bon quart d'heure de marche, vers son destin d'alcoolo notoire : le café de la gare, rendez-vous journalier de la perversité de l'homme face à sa fidèle amante, la bouteille. Roméo et Juliette des temps modernes, bienvenue à la Juliette mais bonjour la gueule de son Roméo lorsque celui-ci en abuse un peu trop.

La voie était libre, Emerick pria Tony de l'attendre dans la voiture et de l'avertir d'un coup de klaxon du retour inopiné du vieux rat. On ne sait jamais...Le jeune adulte monta les escaliers quatre à quatre et pénétra dans l'appartement. Cela lui fit drôle d'être chez lui et pourtant se sentir hors la loi en s'incrustant secrètement dans ce logis qu'il semblait transgresser, enfreindre, violer mais bien vite son envie vengeresse prit le dessus sur ses sentiments. Dans sa chambre, dont depuis cinq longues années il partageait l'hospitalité avec Stéphane et ses affiches de filles à moitié dénudées scotchées aux murs, il empoigna un sac de voyage qu'il emplit de fringues propres, de son baladeur de compact-disc avec lequel il se dopait au Gainsbourg, au Polnareff, au George Michaël, au Ferré et même Brassens, toute une faune d'artistes du showbiz qui valent de leur talent certes, mais surtout de ce qu'ils dégagent : Anarchie, liberté d'expression et surtout sérénité de l'esprit malgré l'épée de Damoclès posée sur leur conscience et le doigt des médias pointé sur leur responsabilité de citoyen de la planète Terre. Il emporta également une photo où il pose avec sa mère du temps ou tous les deux étaient heureux avant l'intrusion de ces gueux venus polluer leur air et détruire le peu d'orgueil et de dignité qu'engrainait leur situation familiale : Mère célibataire avec un enfant à charge aujourd'hui chômeur homosexuel. Il faut de tout pour faire un monde mais malheureusement le monde ne suit pas toujours...
Emerick fit main basse sur un couteau à cran d'arrêt appartenant à son faux demi-frère, en fouillant ses petites affaires personnelles, rafla une boite de préservatif et bingo : Mille cinq cent francs, fruit de petits boulots divers qu'il planquait sous son matelas. Dans la salle de bain il savait l'armoire à pharmacie pleine de médocs, pilules et autres produits pharmaceutiques, prudence maladive de sa mère, sa plus grande qualité et aussi son plus grand défaut, son métier d'infirmière aidant, il avait sous la main toute la panoplie nécessaire pour accomplir leur funeste revanche. Il empocha ainsi tout ce qu'il jugea utile à leur périple, aspirine, éther, alcool à quatre-vingt-dix degrés, sparadraps en grande quantité, somnifères, bandes stériles et autres produits dopants sous forte consommation.
Dans la chambre de sa mère et de son maquereau, il vida la boite en fer blanc renfermant ses économies, deux milles francs, qu'elle gardait précieusement en cas de fin de mois difficiles, sa prudence excessive frappait à nouveau. Il lui glissa à la place, griffonnés sur un vulgaire papier ces quelques mots : « Maman, ne t'inquiète pas pour moi, ton vieux m'a viré, je ne suis pas dans la rue et te rembourserais cette somme en centuple. Je t'aime. A plus. Emerick. »
Avant de quitter les lieux, il inspecta une dernière fois chaque pièce de l'appartement pour s'assurer n'avoir rien oublié et claqua définitivement la porte de ce douloureux passé en laissant entrouvert cependant le soupirail de ses souvenirs.

Un bref repas avalé sur le pouce au bar gay de la ville, lieu de leur rencontre hier au soir et voilà les deux compères filant sur la nationale 7 vers le sud ou leur première étape, la Drôme, verra Laurent Charvanède payer le souillage du corps et de l'âme de Tony.
Un plan se peaufinait dans la tête d'Emerick mais il préférait se taire et ne pas en parler à son acolyte, enfin pour le moment, celui-ci jubilait déjà de la mise en exécution rapide de sa vengeance, tout excité à l'idée de revoir ces trois salauds, de leur apprendre les bonnes manières et surtout de leur faire comprendre par la force, que ce viol collectif d'il y a six mois fut une capitale offense à sa dignité d'être humain qui demande forcément réparation pour laver l'affront, si ce n'est de son corps meurtrit, au moins de son honneur bafoué.
L'estocade devenait donc inévitable, plus rien, désormais, ne puis faire reculer les deux jeunes justiciers devant la spirale démoniaque de la vengeance. Cet acte abjecte commit ne pourra s'effacer qu'en se noyant dans le sang impur des responsables. Combattre le mal par le mal, vaincre la cruauté par la cruauté, défier la mort par la mort !

Il ne fallut pas plus de sept heures à Tony pour atteindre Bollène puis Tulette en Drôme provençale, fief du premier invité au bal des maudits, Laurent Charvanède. La nuit était déjà tombée et les nuages menaçant de ce paysage de novembre la rendaient plus obscure encore. Rien ne servait donc sur l'heure de s'aventurer dans ce dédale de sentes et chemins vicinaux, traversant le vignoble des Côtes du Rhône à la recherche du lieu dit « Le Mistralou » qui d'après la carte de bord l'indiquait à l'orée de Sainte Cécile les Vignes. Demain il sera temps pour les deux amis, d'aller à la découverte de ces terres viticoles et trouver le bouffon qui les amusera, incessamment sous peu, durant la soirée du sacrifice donnée en son honneur.

Un petit resto sympa en tête à tête anima la soirée des deux amants avant de s'offrir au jeu du corps à corps, sans retenue cette fois espérait tant Emerick, dans un hôtel ou la machine est seule hôtesse passée vingt deux heures et la carte de crédit, unique clef pour y accéder.

Après cette nuit inoubliable, ô combien forte en sentiments amoureux sans pour autant passer le cap de la masturbation commune et de la fellation, tôt le matin Tony et Emerick étaient déjà à la recherche du « Mistralou ». C'est par hasard, longeant une vigne que Tony reconnu, taillant les ceps, Laurent Charvanède accompagné malheureusement de deux autres tailleurs harnachés d'un sécateur électrique.

- Allons nous planquer un peu plus loin, dit Emerick, nous n'avons pas besoin de témoins. Ton mec va bien se retrouver seul un moment ou un autre, ces sbires ne font pas d'heures supplémentaires, c'est certain !

- Ok ! Répondit Tony, vise le petit cabanon là-bas caché dans les taillis, je crois qu'ici nous serons tranquille, personne ne peut nous apercevoir ni de la route, ni des vignes, allons explorer les lieux et planquons la voiture, a pied nous pourrons observé sans risque cet enculé.

En effet, ce cabanon délabré, abandonné depuis des lustres, fit un endroit idéal pour accomplir leur forfait. Les tuiles arrachées à moitié de la toiture, les portes, fenêtres et volets inexistants, remplacés ça et là par une végétation sauvage mais luxuriante à souhait, les poutres mitées, brinquebalantes sur les murs de pierres érodées, les quelques immondices jonchés sur le sol de terre battue désolèrent encore plus ces ruines qui cependant, sécurisaient son hôte par la tranquillité, le silence et l'isolement alentours. Egarés dans un autre temps, perdus au milieu du vignoble drômois, rien ne pourrait perturber le funeste dessein des deux sbires, surtout par ce temps maussade du mois de novembre ou nuls touristes ni badauds n'oseraient s'aventurer en cet endroit morbide la nuit venue.
Tony coupa le moteur de sa voiture à cent mètres environ du cabanon, lui-même distant du double de la vigne ou travaillait Laurent Charvanède. L'auto camouflée naturellement derrière une haie de roseau bien touffue fut loin des regards indiscrets des quelques paysans afférés dans leur parcelle viticole.
Les deux garçons passèrent la matinée, cachés dans le fossé, a épier les faits et gestes de Laurent et de ses acolytes. Deux véhicules stationnaient sur le chemin longeant la vigne. Une fourgonnette blanche, sans doute celle de Charvanède et une berline de petite cylindrée devant appartenir à l'un des ouvriers agricole de son père. Cette déduction se confirma à l'heure du midi ou chacun regagna son auto respective pour aller déjeuner. Une brève discussion entre eux, inaudible de la place où se terraient Tony et Emerick et des poignées de mains, les inquiétèrent cependant. Nous étions samedi et leur horaire de travail hebdomadaire autorisé était peut-être dépassées, il aurait fallut alors, aux deux copains, attendre le lundi suivant pour mettre à bien leurs projets si par malheur Charvanède ne réapparaissait pas dans la vigne cet après midi. Cette sale idée trotta dans la tête d'Emerick lorsqu'il retourna à la voiture fumer un joint et boire une bière en guise de repas en compagnie de son camarade, d'ici une heure où deux, la réponse à ses questions viendrait conforter où non ses dires et ses pensées. L'heure parut très longue lorsque enfin, un moteur de voiture l'alerta du retour inespéré de Charvanède. La fourgonnette blanche stationna au même endroit que ce matin. Laurent en descendit, enfila le gilet rouge de son électrocoupe pour tailler, seul cette fois, les sarments des pieds de vigne s'étendant à perte de vue.

- Que fait on ? Demanda Tony, impatient d'accomplir la mission ordonnée par sa conscience male en point.

- Attendons encore un peu, répondit Emerick stoïque à cette impatience, soyons sûr de l'absence des deux gars de ce matin, la prudence nous sera que bénéfique. Surveille-le, je vais à la voiture chercher le nécessaire...Tu vas voir Tony, nous allons nous amuser, je te le promet.

- J'y compte bien mon mec, lança t'il à son interlocuteur en clignant de l'½il avec un rictus insolent d'amour et de haine mêlée dans un magma de violence bouillonnante au fin fond de ses entrailles.

Emerick n'eut aucune inquiétude pour la surveillance, Tony n'aurait pour rien au monde quitté des yeux son ennemi juré, il le savait remontés à fond dans sa guerre personnelle, cela l'enthousiasma énormément, il ne puit prendre son rôle de « tête pensante » qu'avec entrain et détermination, sa parole donnée à Tony voilà deux jours ne serait jamais trahit par un quelconque découragement où peur soudaine des représailles. Non, leur duo de redresseurs de torts fonctionnerait à merveille, les deux condisciples ne formaient plus qu'un. Ou l'un sera, l'autre ira. Ce qu'Emerick décidera, Tony fera. Ce que Tony pensera, Emerick obéira.
Celui ci prit la musette dans le coffre de l'auto. Il y enfourna à l'intérieur une corde, une dizaine de bougies achetées à la station service, des bandes de sparadraps assez larges autocollantes, une boite de somnifères, un étui de gants de chirurgien, des canettes de bière. Il emporta également son couteau à cran d'arrêt et glissa le flingue à sa ceinture recouvert de son blouson avant de retrouver Tony dans le fossé exactement dans la même position ou il l'avait laissé.

- Alors rien de nouveau ? Il est toujours tout seul ? S'informa t-il.

- Seul au monde, affirma Tony sans détourner son regard de la vigne, pas un pécore à un kilomètre à la ronde, la chance nous sourit.

- Bien voilà ce que nous allons faire...Toi tu vas au cabanon et tu attends, je vais seul voir Charvanède et je te le ramène...

- Et comment, avec tes petits poings ?

- Avec ça connard ! Rétorqua Emerick en lui montrant la crosse du revolver débordant de sa ceinture.

Tony fut estomaqué de l'audace de son camarade mais son sourire revint vite éclairer son doux visage d'angelot et comme pour se faire pardonner de son humour désuet, il lui répondit tout penaud.

- A vos ordres mon capitaine !

Emerick sourit à son tour avant de lui déposer un baiser au coin des lèvres. Son pardon lui fut aisément accordé, fut-il qu'il soit devenu fou pour se fâcher avec sa moitié ! Avant qu'il ne tourne les talons il lui adressa une dernière recommandation et pas des moindres :

- Tiens enfile ces gants, à partir de maintenant nous ne devons pas nous en séparer. Aucunes empruntes, aucunes traces, aucuns indices pour les flics, tu piges ? Seul le cadavre de ce paysan témoignera de notre passage.

Ce qui fut dit, fut fait. Les mains gantées, Tony gagna le cabanon et Emerick la vigne ou trimait leur premier martyre.

Courbé sur la souche, avec de la main droite le sécateur électrique virevoltant avec précision, tranchant net les sarments pré-taillés ; de la gauche les empoignants avec tact et allégresse avant de les jeter en tas compact au milieu de l'allée, Laurent Charvanède n'entendit pas arriver Emerick. Il le surprit dans son labeur solitaire et certainement dans ses pensées et réflexions inéluctables dans ce genre de travail ou la monotonie doit agir en conséquence sur le cerveau humain.

- Excuse-moi, bonjour, tu n'aurais pas une cigarette ?

Charvanède se retourna étonné de cette demande, il regarda le jeune trublion avec des yeux tout rond, ce genre de question banlieusarde était plutôt déplacée au c½ur du vignoble drômois et n'avait certainement pas encore dépassée les frontières rurales de notre beau pays de France et de surcroît dans cette région des Côtes du Rhône ou le pèlerin ne s'y aventure qu'au début du printemps lorsque les bourgeons percent les quelques porteurs laissés sur le bras de la vigne après la taille de l'hiver.

- Heu !...Non je ne fume pas...Mais qui êtes-vous ? On se connaît pour me tutoyer ? Lui répondit-il d'un air hautin.

- Je passais par là, par hasard, continua Emerick sans se dégonfler.

- Bien passez votre chemin, rajouta Charvanède en continuant la taille de sa souche, vous trouverez un bureau de tabac en ville.

Emerick recula d'un pas, jeta un bref regard aux alentours, sortit le flingue, positionna le canon à quelques centimètres de la nuque du paysan et lui ordonna d'un ton sec et autoritaire :

- Lève toi mec, pas de geste brusque où je t'abats comme un chien.

Laurent Charvanède se leva lentement fixant le revolver, son rictus insolent d'alors prit vite le faciès d'une peur panique, sa lèvre inférieure tremblota, il balbutia :

- Mais...Que voulez-vous ?...Qui êtes-vous ?

- Tu t'appelles Laurent Charvanède, fils d'un propriétaire terrien au « Mistralou » n'est ce pas ?

- ...Heu...Oui...Vous me connaissez mais je ne vous remets pas.

- Ne cherche pas, on ne se connaît pas mais un ami commun veut te revoir. Tu restes gentil, débranche ton sécateur de la batterie et donne le moi en douceur, ne tente pas l'irréversible, j'ai la gâchette facile, ne l'oubli jamais.
Laurent Charvanède s'exécuta sans broncher ni même essayer d'immobiliser son agresseur et tant mieux pour le matricule du jeune malfaiteur, avec son arme vide face à la carrure d'homme de la terre, forgé dans du roc du vigneron, d'une paire de claques, celui ci puit lui offrir un aller sans retour au Royaume des morts. Ce grand gaillard d'une vingtaine d'années aux cheveux blonds coupés courts enfouis sous une casquette fourrée de couleur kaki, souvenir de son service national sans doute, dépassait Emerick d'une tête, le visage carré, vissé sur un cou de taureau, tassé sur des épaules aussi larges que musclées ; des mains hors norme au commun des mortels, burinées par les intempéries, écorchées par les vignes, les ongles encrottés de terre, étaient digne d'un véritable paysan du cru. L'armoire à glace ici, n'était pas qu'une piètre comparaison pour le décrire et ses yeux d'un bleu transparent a hypnotiser le plus gros des pachydermes impressionnaient énormément, heureusement le revolver procura l'effet désiré en abaissant la témérité de Laurent et en augmentant le courage d'Emerick, le géant alors devenait bien ridicule, rampant aux pieds du freluquet, il lui tendit son outil comme un enfant bien élevé qu'il prit de sa main gantée et glissa dans la musette. Emerick lui intima ensuite l'ordre de monter dans son véhicule côté passager et de se laisser glisser jusqu'au volant, pouvant ainsi, à sa guise, contrôler ses réactions sans jamais baisser son arme pointée sur lui. Il s'assit à ces côtés exigeant qu'il roule prudemment jusqu'au petit bosquet ou la voiture de Tony était planquée. Sans poser de question ni se rebeller, Laurent l'écouta au doigt et à l'½il. Proie facile à manipuler, petit mouton exécutant face à la hiérarchie, l'armée ne due pas être drôle tous les jours pour lui, malgré son physique de colosse, l'intelligence malheureusement n'avait pas suivit et n'importe quel énergumène de la trempe du jeune garçon aurait pu tirer les ficelles et transformer en coq en patte ce costaud sans prestige, ce balèze sans notoriété ni caractère mais Emerick évita de faire des sentiments, il était ici en Drôme pour une chose bien concrète et précise, en aucun cas il ne se du d'être pris de pitié, ni de se laissé berner par les suppliques, les regrets et les remords de son hôte. Il accomplira, aussi froidement qu'il le puit, la vengeance de Tony devenue sienne.
La fourgonnette blanche dissimulée par la végétation dense du bosquet n'était pas visible de la route ni des vignes. Emerick sortit le premier en arrachant les clefs du contact, contourna le véhicule, ouvrit la porte côté chauffeur et ordonna à son prisonnier de descendre calmement. L'arme le terrorisait, par instinct de survie sans doute, il leva les mains en l'air sans le lui demander, le canon du revolver dans les reins, il emboîta le pas vers le petit cabanon. Tony s'impatientait de revoir ce salaud de Charvanède. Celui-ci hésita d'entrer en apercevant Tony, Emerick le bouscula un peu en lui enfonçant plus profondément dans les reins le canon du flingue. Les regards de ces deux ennemis purent en dire long sur la haine de Tony et le désarroi de Laurent. Charvanède comprit à cet instant le pourquoi de tout ce cirque, l'angoisse l'envahit peu à peu, son visage d'une pâleur extrême se crispa, son front se perla de sueur, ses deux grands yeux bleus, soudain humides, se dérobèrent au regard persistant de Tony. Le tremblement nerveux de ses lèvres barda sa bouche d'une moue implorante telle la grimace infantile d'un vilain petit garçon au bord des larmes attendant sa punition.

- Assied toi là, lui ordonna Emerick avant de donner le revolver à Tony...Garde le en joue, je nous décapsule trois bières pour discuter entre hommes.

Tony s'assit face à son ex-tortionnaire, celui-ci baissa la tête comme un gosse fautif d'une grosse bêtise. Le dos tourné à ses deux acolytes, Emerick sortit trois canettes de bières et la boîte de somnifères de la musette dont il arracha deux comprimés de la plaquette, les écrasa avec son couteau avant de diluer la poudre blanche dans la bière destinée à l'invité.

- Tu te souviens de moi ? Lui lança amèrement Tony.

- Heu...Oui, marmonna l'autre les yeux rivés au sol.

- Tu me regardes lorsque je te cause ! S'écria violemment Tony...Sommes nous pas intime tous les deux depuis six mois ? Je connais la texture de ta queue et le goût de ton sperme, as-tu oublié ? Ne joue surtout pas l'intimidé avec moi, pigé !...Tu vois le monde est petit, on se retrouve...Mais aujourd'hui la force a changé de camp, j'ai le flingue.

- Ecoute Tony, balbutia Laurent pour sa défense, tout cela est de l'histoire ancienne...Et puis...Nous étions trois et sous les ordres du sergent...Tu...Tu ne vas quand même pas te servir de ton arme ?

- Moi seul déciderai...

Emerick intervint avec les trois canettes de bière qu'il offrit à Tony puis à Laurent.

- Bois ça, nous allons causer.

- Je veux bien mais dire quoi ? Se lamenta Charvanède, a quoi bon ressassé le passé ?...L'armée, la caserne, le sergent, l'Arnaud sont loin derrière moi, depuis six mois j'ai recouvré la vie civile et j'essais d'oublier cet acte abjecte accomplit, alors pourquoi remuer tout ça ?

- Pourquoi ! S'indigna méchamment Tony faisant sursauter son pauvre interlocuteur, tu me demandes pourquoi !...Ton foutre et celui de tes deux comparses, je l'ai encore en travers la gorge...Pour toi c'est facile d'oublier, tu as pris ton pied, c'est cool, un bon orgasme au dépend d'un petit pédé et j'efface tout...Mais moi, la cicatrice de ce viol organisé, de ce plaisir gratuit, de votre orgie de porc ne se referme pas. Ma plaie reste béante, chaque nuit je vous revois tous les trois me salir, me souiller, me mutiler, aujourd'hui encore je vous ressens en moi comme des fantômes pénétrant mon intimité, chaque fois que je veux aimer, j'ai peur, peur de mon partenaire, peur de ses intentions, peur qu'il me baise sans faire l'amour, peur qu'il me viole sans mon consentement comme vous l'avez fait. Vous m'avez détruit et je dois oublier, jamais !

- Je...J'implore ton pardon Tony...Je peux racheter ma faute...J'ai de l'argent...Ton prix sera le mien...

A ces mots Tony entra dans une colère folle, bien heureux que le flingue ne fût pas chargé, il aurait descendu sur le champ cet enfoiré sans autre forme de procès.

- Tu me parles de pognon alors que je te cause de mon corps, de mes sentiments, de ce traumatisme irréparable dont tu es coupable.

- Alors, que veux-tu ?... Je me sens mal... J'ai... J'ai sommeil... Je suis fatigué... Vous... Vous m'avez drogué, n'est-ce pas ?... La bière...

Laurent somnolait déjà, ses yeux voilés roulaient dans leur orbite, ses paupières lourdes se fermaient peu à peu, sa voix s'éteignait doucement pour finir en murmures imperceptibles, ses membres s'étiraient, son corps semblait grandir à vue d'½il, sa tête appuyée contre le mur vacillait d'avant en arrière pour s'immobiliser enfin, inclinée vers le sol, sa bouche entrouverte laissa échapper un râle régulier, l'effet des somnifères eut raison de sa morphologie athlétique. Charvanède dormait à présent à poing fermé.
Il a fallu du temps et de la force aux deux jeunes garçons pour ligoter Charvanède. Dénudé de toutes ses fringues, même nu comme un ver, son corps endormi fût pénible à maintenir debout, Tony plus costaud s'y chargea pendant qu' Emerick essaya, tant bien que mal, à lier ses poignets à la poutre supportant jadis la toiture de tuiles en partie envolée. Ainsi ficelé, les bras en l'air, les jambes maintenues écartées par une planche fixée aux deux chevilles, bâillonné d'une bande de sparadrap, les fesses, trop blanches à l'avis et goût personnel d'Emerick, offert à l'humidité de la nuit, le sexe pendant, mou mais légèrement rétracté sur les bourses durcies par le froid, Charvanède n'inquiétait plus personne. Les deux amis attendirent son réveil en fumant un autre pétard et buvant une énième bière en ayant soin de ne laisser aucun mégot ni canette vide par terre. Emerick parsema le cabanon de bougies, l'obscurité de la nuit ne leur permettait plus de se diriger, leur champ de vision était au minimum, ainsi tapissé, cet antre ressemblait étrangement à un autel de sacrifice d'une secte, confrérie ou clan quelconque, adorateur du Diable où d'un dieu tout puissant, accomplissant le rite tribal de l'offrande par le sang d'un martyre soigneusement élu par le gourou, le Maître spirituel où dictateur. Tony et Emerick devinrent, le temps de cette nuit, les magistrats suprêmes de l'avenir de leur sacrifié, ses juges, ses accusateurs, ses bourreaux aussi...

Emerick s'occupait, avec l'électrocoupe, à tailler les branches de noyer, d'épicéas, d'ajoncs poussant à l'intérieur de leur tanière. Tony, silencieux, ne cessait de dévisager son ennemi, ressassant certainement son dur passé en sa compagnie, lorsque celui-ci émergea de sa léthargie forcée. Ses grands yeux ouverts reflétèrent toute la crainte et la terreur de se savoir ligoté, nu, inerte, immobilisé sans pouvoir remuer ni crier, ni même espéré une tentative d'évasion, à la merci de ses deux tortionnaires que les deux complices allaient devenir. La sentence, aussi cruelle fut-elle, devînt, en leurs âmes et consciences, inéluctable. Le temps cependant pressait, la nuit, bien avancée, ne leur laissait que quelques heures pour s'amuser avec Laurent Charvanède, sévir, le punir et fuir la Drôme et la région pour d'autres rendez-vous mortels.

Tony, sans mot dire, d'une lucidité déconcertante, d'un air machiavélique, effleura le corps de Laurent avec une branche d'épicéas bien touffue. Les bras suspendus d'abord, descendant lentement aux aisselles suintant la transpiration malgré le froid, puis le visage, forçant l'accusé a fermer les yeux écarquillés de terreur, le cou, les épaules, glissant subtilement sur la poitrine légèrement velue de poils blonds, pigmentée par la chair de poule. La branche caressait maintenant le ventre de l'otage qui tressaillit et frissonna lorsque celle-ci, du bout de ses feuilles, frôla agréablement son pubis, son sexe et son entrejambe. Tony passa derrière Laurent, son sourire devint grimace, son apparence angélique se métamorphosa en air diabolique, il leva la branche et violement fouetta les fesses de l'infortuné, Emerick lui attrapa la verge en semi érection, il la sentit grossir sous son gant à chaque soubresaut du bassin lorsque le fouet lui claquait le cul ensanglanté. Ce mouvement de va et viens ou la douleur se mêlait harmonieusement au plaisir de la masturbation procura, au pauvre paysans, un orgasme inopiné. Il éjacula précocement. Son sperme inonda sa cuisse et coula le long de sa jambe. Tony cessa ses coups. Ce salaud de Charvanède râlait derrière son bâillon les yeux emplit de larmes et de suées, le postérieur zébré de grandes stries rougeâtres, la chair à vif, suintant ; un bon cul bien costaud de paysan devenu plaie béante offerte aux moustiques, aux papillons et autres insectes et parasites nocturnes. Le calvaire de l'invité, hélas, ne s'arrêta pas ainsi...Emerick relâcha le pénis ramollit de sa victime et lui noua fortement autour, avec ses bourses vides, pendantes, un fil électrique trouvé sur le sol. Queue et couilles ainsi serrées, n'étant plus irriguées, prirent vite une couleur violacée. Il se saisit d'une bougie et l'inclina sur le sexe tuméfié. La cire brûlante, goutte à goutte enveloppa le gland et le prépuce encore humide et se figea comme magma volcanique sur Dame Nature. Ô phallus de cire inerte !
Charvanède hurlait en silence, aucun son audible, sinon un râle, ne sortait de sa bouche scotchée de sparadrap. Ces cris étouffés ne perturbèrent en aucune façon le silence respectif et respecté de ses deux tortionnaires, bien au contraire, ils agrémentèrent leurs jeux pervers d'une morbidité putride. Aspirés dans la spirale de cette machination démoniaque, Tony et Emerick eurent libre court sur l'ingéniosité des tortures a infliger à cet enfoiré, bien démuni, de Charvanède, mais hélas, le temps, ce foutu temps ne leur permettait plus d'assouvir leur soif de sévices, il fallait et vite conclure ce rendez-vous avant les premières lueurs de l'aube.
Le sécateur électrique, dont la batterie s'affaiblissait considérablement, faisait un outil idéal et une arme fatale au sort de Laurent Charvanède. Emerick approcha les deux lames sur la gorge du supplicié alors que Tony lui caressait la poitrine et lui excitait les tétons par des pincements réguliers, ceux-ci se dressèrent fièrement, émoustillés par les doigts experts et s'offrirent généreusement aux idées ludiques d'Emerick. Le doigt sur la gâchette de l'électrocoupe, celui-ci le glissa sur les tétons pointus, si sulfureux, gonflés de désir et les deux lames se croisèrent dans un jet de sang dont Tony fut aspergé. Charvanède s'agita, Emerick eut du fil à retordre pour lui sectionner le deuxième tétons, une entaille assez profonde lui lacérait maintenant le sein droit. Laurent ne bougeait plus et sa perte de connaissance était un véritable affront pour Emerick. Sa colère fut telle qu'il ne puit se contenir, de deux coups net de sécateur il taillada les veines des poignets du jeune vignerons, déjà torturés par les liens serrés autour de la poutre. Son travail s'acheva ainsi pour ce soir. Tony, dont le visage était perlé du sang de son adversaire, se saisit à son tour de l'outil et dans un dernier geste d'honneur retrouvé, lui enfonça vivement dans l'anus, il appuya sur la gâchette, les deux lames s'ouvrirent à l'intérieur de ce corps meurtrit, sanguinolent, pétrifié, tuméfié.
Les deux comparses trinquèrent à la bière leur victoire et fumèrent un dernier joint avant de remballer leurs affaires dans la musette, mégots, gants, canettes vides, bougies puis ils regagnèrent leur véhicule en laissant le corps de Laurent Charvanède, agonisant, voué à une mort lente mais certaine, les yeux révulsés, le pouls imperceptible, le sécateur pendant entre les jambes.








































CHAPITRE 2









De retour à l'hôtel dans la bourgade de Tulette ou par bonheur une chambre fut libre, Tony se doucha et nettoya son blouson pour effacer les traces de sang de son ancien tortionnaire devenu sa proie et sa victime. Les deux garçons se remémorèrent avec délice et plaisanteries cette soirée avant de sombrer dans le sommeil du juste.

La sirène de la caserne des pompiers, comme un tocsin sur la ville, les réveilla précipitamment. Elle fut suivit de peu par le klaxon des véhicules de gendarmerie et des ambulances dévalant à toute allure les rues du village en ce dimanche matin vers neuf heures. En deux minutes Emerick et Tony furent dans la voiture et roulèrent dans la direction empruntée par les secours. De la grand route, ils distinguèrent, malgré le brouillard assez dense, les gyrophares des véhicules se diriger sur les sentes à travers les vignes vers les lieux de leur méfait. Sans nul doute, le corps de Charvanède avait dû déjà être découvert par un paysan.

- Tirons nous d'ici, dit Emerick, ça devient craignos !

- Marseille ? Répondit Tony, dont l'impatience suscitait son plus vilain défaut.

- Non pas encore...Squattons quelques jours chez ma grand-mère en Ardèche, à une heure d'ici, la télé et les journaux vont relater l'affaire, j'ai besoin de savoir si Charvanède est...

- ...Crevé ! Bien sur qu'il est crevé ce salaud !...Tu te pauses bien trop de questions Emerick, mais soit, si cela peut te réconforter d'attendre l'annonce de sa mort, attendons.

- Ouais pour le réconfort de mon orgueil, je ne peux me permettre de rater la mission. Un cadavre, c'est tout ce que je dois laisser derrière moi et je souhaites que tu prennes autant ton pied lorsque le tour de Stéphane et de son vieux sera arrivé.

- T'inquiète mec ! Je retrouve le goût de vivre et ce, grâce à toi...Allons chez ta grand-mère nous faire plaisir, poursuivit Tony, sa main droite délicatement posée sur la braguette du pantalon de son ami.

Une vieille bâtisse en pierre taillée, hautaine, isolée dans les contreforts de la montagne ardéchoise, à deux pas des gorges de la rivière, sans voisin attenant aux alentours, procurera un endroit sûr avant l'échappée vers Marseille des jeunes fugitifs. Personne ne viendra les surprendre dans ce paysage austère et aride ou la végétation d'épineux se confondait aisément aux rocailles de la colline surplombée de roches calcaires, de pics majestueux, lézardés de grottes mystérieuses et de crevasses dantesques, bercée par le bruit sourd des rapides ou les eaux tumultueuses de l'Ardèche lèchent amèrement la vallée encaissée.

- Et ta grand-mère ! S'inquiéta Tony en stationnant dans la cour de la vieille ferme.

- Plus discrète qu'elle, tu meurs ! Lui répondit Emerick tachant d'enrayer son inquiétude, un peu casanière depuis la mort du grand père, elle vit seule, recluse, retranchée dans sa forteresse, seul un ami d'enfance, aussi âgé qu'elle lui rend visite de temps en temps, il l'emmène en ville et égaie sa solitude. Ma mère lui téléphone assez souvent mais leur cordialité s'est effritée au fil des ans, depuis que Jean Claude et son fils ont fait leur apparition. Ma grand-mère les renies, les bannies, les répugnes comme elle répudiait mon père. Tu sais les histoires de famille...

- Et avec toi ? Comment prend elle ton homosexualité ?

- Elle m'adore autant que je l'adore et se fout royalement des qu'en dira t'on. Je suis son seul petit fils et de cela elle en est fière. Elle a toujours pris ma défense lors des conflits avec ma famille. Tu sais, malgré ses soixante quinze balais, elle est très ouverte sur le monde qui l'entoure et se refuse à cataloguer, à juger, à critiquer, à parler pour ne rien dire. Lorsqu'elle aime c'est avec un grand A mais quand elle déteste, l'indifférence devient sa meilleur alliée, sans ingratitude ni mauvaise intention, elle zappe tout simplement la personne et la chasse définitivement de son esprit...Es-tu rassuré ma biche ? Rétorqua ironiquement Emerick en déposant un baiser sur la joue de Tony avant de descendre de l'auto.

Celui-ci se racla la gorge en guise de contentement, il alluma une cigarette nerveusement, releva le col de son blouson et claqua la portière. Emerick sourit de la gaucherie de son compagnon, se moqua de cette petite timidité qui le rendait encore plus chou. Pour le détendre et l'entraîner dans son sillon, affectueusement d'une main il lui pressa la fesse bien moulée dans son jean, Tony frissonna, sans doute de plaisir mais certainement du froid ambiant de cette fin de matinée de novembre.

- Viens, je te présente à ma grand-mère.

Une voix étouffée répondit à l'intérieur de la maison lorsque le jeune garçon toqua à la porte d'entrée. La vieille femme, alerte malgré tout, mit un certain temps à ouvrir, elle bougonnait derrière la porte en remuant les clefs dans la serrure. Elle fut d'abord étonnée de voir son petit fils qui d'habitude prévient toujours de sa visite, puis ravie, elle se hissa sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Courbé de son mètre quatre vingt face à son mètre cinquante, Emerick l'enlaça affectueusement et lui présenta Tony, tout penaud, les mains dans les poches et le cou rentré dans les épaules.

- Mamie je te présente Tony, un ami.

La grand-mère tendit la main au jeune homme en le dévisageant des pieds à la tête, ce qui désavantagea allègrement son courage et sa témérité d'alors.

- Bonjour mon garçon, lui dit elle sèchement en secouant fortement son poignet.

- Bonjour madame, balbutia Tony avec se sourire qui n'appartînt qu'a lui.

- Entrez les enfants, j'allais passer à table, un reste de gigot aux flageolets d'hier au soir partagé avec Camille, fera l'affaire pour nous trois ce midi.

- Camille te rend toujours visite mamie ? Toujours aussi amoureux ?

- Tout autant mon gaillard, ses avances deviennent oppressantes mais il attendra encore et encore, cela fait une éternité qu'il espère une gentille intention de ma part, mais ces choses là ne sont plus de mon âge, depuis le départ de ton grand père, paix à son âme, l'amour et moi font deux. Camille est certes charmant, serviable, veuf et sans enfants mais il ne reste qu'un ami cher... Et toi que me vaut cette visite ?

- Nous descendons sur la côte pour quelques jours de vacances, étant dans le coin j'ai voulu t'embrasser, nous repartirons demain où après demain si cela ne te dérange pas de nous héberger pour la nuit...

- Je vous prépare une où deux chambres ? Demanda la vieille ardéchoise, naïvement, sans un soupçon de raillerie.

- Une seule nous suffira, lui répondit son petit fils, Tony et moi nous ...

- Soyez heureux mes enfants...Passons à table et parles moi un peu de ta mère, Emerick.

Ainsi Emerick raconta à sa grand-mère tous ses déboires avec son beau père sans lui avouer cependant son renvois de l'appartement familial, cela l'aurait trop inquiétée, en ayant un ½il sur l'écran de télévision resté allumé face à lui à l'heure de l'info, seul lien avec le monde extérieur pour cette femme acariâtre, retraitée volontaire de la société. Celle-ci voulut savoir sur sa fille. Pour peu que la vie de sa mère eut une importance, Emerick expliqua donc à son aïeule, la routine, la monotonie de son quotidien, sa solitude aussi qu'elle essaie de tuer dans son travail, son amour décevant, inexistant au domicile conjugal qu'elle donne avantageusement à ses patients, sa fatigue enfin, morale et physique, prisonnière d'un homme qui ne fiche absolument rien, ni ménage, ni vaisselle, ni repas, sinon se pochtronner la gueule au bistrot de la gare et d'un boulot dont elle se sacrifie corps et âme, au prix de sa santé. Voilà la vie de sa mère, ô combien captivante ! Et de son concubin qu'elle traîne comme un bagnard, son boulet. La vieille femme ne dit rien, comme d'habitude, mais les traits de son visage réfléchirent une certaine inquiétude, une lassitude, un léger désespoir camouflé par son éternel sourire laissant entrevoir un dentier d'une blancheur presque irréelle. La grand-mère d'Emerick restait coquette malgré ses soixante quinze ans bien sonné, son isolement et son dur labeur de l'entretien de la vaste demeure. Ses cheveux cendrés, tirés à quatre épingles, rassemblés dans un petit chignon parfait ; ses rides sur son visage radieux, dissimulées sous un fond de teint discret ; ses lunettes finement ciselées sur un regard bleu azur, la rendaient pimpante dans sa robe bleu marine dessus un chemisier blanc, seul son tablier râpé, usé, terne, sans âge, qu'elle ne quittait que pour se rendre en ville, dépareillait totalement de l'image bon enfant de la septuagénaire rayonnante et moderne qu'elle imposait involontairement et non pour déplaire.
Le journal télévisé de treize heures s'acheva, aucune info sur le rendez-vous nocturne des deux compères ne fut révélée par le présentateur. Tony regarda Emerick, qui ne sut quoi répondre à son air interrogatif voir idiot.
L'après midi se passa agréablement aux travaux extérieurs, Tony ne rechignait pas à la besogne et prit l'initiative de couper le bois et le rentrer sous le hangar pour aider la vieille dame et la remercier de son hospitalité. Elle lui en fut très reconnaissante et pour sa part Emerick savoura ce moment de plaisir et de détente avec dilection malgré le froid et la pénibilité de la tâche. Son compagnon s'en donnait à c½ur joie, il ôta son blouson, ses muscles, saillant par l'effort de la hache, se devinaient gracieusement sous son tee-shirt blanc, moulant son corps par la transpiration. L'adolescent réalisa la chance qu'il avait d'avoir rencontré ce mec, de l'aimer et d'accepter son amour, même épisodique fut-il et inachevé ; la boîte de préservatifs piqué à Stéphane ne leur avait pas encore servit, mais cela ne l'inquiétait guère, avec le temps et la rapidité des évènements les concernant, il se persuadait fouler un jour l'apothéose de son intimité. Aujourd'hui, même si la pénétration tant désirée n'était pas au goût du jour, leurs ébats amoureux restaient néanmoins sulfureux ou délicatesse, désir et ferveur se rassemblaient fougueusement à damner l'âme d'un Saint prude. Les deux garçons s'aimaient à visage découvert, cela valait tout l'or du monde et leurs caresses, fellations et éjaculations respectives les confortaient dans l'entente, le respect et l'amour l'un pour l'autre.
Les idées vagabondes d'Emerick furent soudainement interrompues par la voix chaude et l'humeur bougonne de Tony.

- Tu rêves où tu m'aides ? Lui lança t'il sans complaisance, la nuit va tomber, il reste encore un stère à rentrer.

- Ouais j'arrive ! Grogna le songeur entre ses dents, l'esclavage est abolit et je réclame le Droit du phantasme obligatoire !

- Que dis-tu ?

- Rien, rien, rentrons le bois...

Ainsi s'acheva l'après midi, à dix sept heure trente, l'obscurité de la nuit s'installa peu à peu sur la campagne ardéchoise, les deux amis avaient rentré le bois. La grand-mère s'activait devant la grande cheminée dans la pièce principale de la maison, Emerick l'y aidait tandis que Tony monta à l'étage se doucher et se changer. Les flammes crépitèrent dans l'âtre et une douce chaleur se répandit dans la salle. Emerick monta à son tour, Tony, toujours sous la douche chantonnait un air italien avec forts couacs et canards à réveiller l'Etna et envoyer par le fond sa terre de prédilection, la Sicile. Emerick ne savait que peu de chose sur la famille de Tony, celui-ci n'en parlait pas où presque mais de ses origines italienne par son père, il les connaissait par c½ur. Son vieux, sicilien de pure souche, immigré en France dans les années soixante, était repartit vivre sur son île après son divorce il y a une dizaine d'années, quant à sa mère, elle vivait paisiblement en Picardie avec nouvel époux et nouveaux enfants. Tony était né à Paname mais du sang sicilien coulait dans ses veines et comme tout bon italien qui se respecte, il gardait de ses origines une fierté presque machiste et une fidélité à toutes épreuves en vers sa patrie paternelle et cette île qu'il ne connaissait que sur cartes postales.
Le jeune garçon entrouvrit la porte de la salle de bain. Le flou du corps nu de son amant, éclaboussé au travers le verre feuilleté de la vitre de la douche lui procura une sensation de bien être, à cet instant, il aurait souhaité devenir pour quelques clichés, David Hamilton, photographier artistiquement dans des poses osées mais sans pornographie aucune, ce corps d'Ephèbe. Il se dévêtit, ouvrit la porte de la douche, Tony surprit cessa ces vocalises, la mousse de savon l'enveloppait d'un manteau d'écume éparse et éphémère. D'une main Emerick lui frotta la nuque, le dos, les reins, les fesses. De l'autre, le cou, le torse, le ventre et enfin le sexe rigide et bien droit. Il s'accroupit et sa bouche remplaça ses mains...
Il venait d'éjaculer lorsque la voix de sa grand-mère retentit au rez de chaussée, priant les deux tourtereaux de descendre afin de passer à table, ici l'heure des repas était stricte, midi, dix neuf heure et gare aux retardataires. La table, bien garnie d'une soupe aux légumes bien chaude, de diverses charcuteries de pays, d'un plateau de fromages et d'une cruche de vin rouge accueillit leur arrivée dans la salle à manger. La télé allumée sur un quelconque jeu télévisé scotchait la septuagénaire sur son fauteuil.

- Passez à table les enfants ! Dit-elle sans décoller son regard de l'écran...Georges Pompidou ! Répondit-elle ardemment à la question posée par l'animateur en frappant niaisement dans ses mains comme une gosse victorieuse, avant de s'intéresser à sa tablée.

Durant le souper, une grande complicité s'installa entre Tony et la vieille dame, elle l'appréciait énormément et celui-ci, honoré, le lui rendit en sourires, en gentillesses en tous genres, il se dévouait pour trancher le pain, servir le vin, chercher un plat, débarrasser la table, il se ressourçait en questionnant l'ancêtre sur l'Ardèche d'autre fois, sur la famille, sur la demeure. Il se confia également, déballant des vérités sur son enfance, le divorce de ses parents, la fuite de son père, l'indifférence de sa mère, l'existence de ses demis frères et demies s½urs, il trouva en elle une confidente, une amie, une mère, une grand-mère, tout ce que la vie lui avait refusé, ce qui harassa Emerick au point de ne pas participer à leur conversation. Il était jaloux, voilà tout. Il s'imaginait seul et unique confident mais Tony recherchait autre chose dans la confidence, il avait besoin de se faire apprécier, aimer des étrangers pas pour ce qu'il représentait à leurs yeux, petite gueule d'amour bisexuelle, mais pour ce qu'il était réellement, un être sensible, aimant, passif mais hélas perturbé par les aléas de son existence, il se tue néanmoins sur les raisons de son périple dans la région. D'ailleurs leurs échanges de bons procédés verbaux furent clos lorsque le générique du journal télévisé de vingt heures illumina l'écran de télévision :

« Macabre découverte ce matin en Drôme Provençale. Le corps dénudé d'un jeune viticulteur tulettois a été découvert par un paysan, sauvagement mutilé puis saigné dans un cabanon abandonné au c½ur du vignoble du domaine familiale. A l'heure actuelle, aucun indice ne permet aux enquêteurs de déterminer les causes de cet acte criminel d'une barbarie extrême. Crime de dément ? Règlement de compte ? Sacrifice démoniaque d'une secte où confrérie religieuse inconnue dans la région ? Toutes les pistes vont être suivit avec le plus grand intérêt par la police judiciaire et criminelle chargée de l'affaire. La victime, Laurent Charvanède, âgé de vingt et un ans, était selon ses proches, un jeune homme sans histoire, apprécié pour son courage et son dynamisme, libéré de ses obligations militaires depuis six mois, il venait de s'associer à l'entreprise de son père, vigneron depuis plusieurs générations. Issu d'une grande famille respectable et estimée de tout le village, la coopérative agricole, la municipalité et les citoyens de Tulette sont en émois. »

Tony fixa Emerick en souriant, heureux à l'annonce du journaliste, d'un clin d'½il celui-ci répondit à son sourire, la grand-mère palabrait de son côté sans se soucier un instant qu'à sa table deux assassins en herbe partageaient son repas. Sans plus s'attarder sur les autres infos, les deux garçons vidèrent la cruche de vin avant de se prélasser, ravis, dans leur lit. Demain, ils partiraient à Marseille.











Le temps était clément en ce lundi matin, le soleil légèrement voilé brillait sans réchauffer durement la terre mais le mistral s'essoufflait, emportant dans son agonie le froid vif de ces derniers jours. Un petit déjeuner bien copieux, préparé avec amour par la grand-mère, attendait sur la table de la cuisine lorsque les garçons émergèrent de leur sommeil. Ils avaient de nombreux kilomètres à parcourir jusqu'à Marseille et ce repas matinal les requinqua, le ventre plein ils purent assurément prendre la route. Recommandations sur recommandations la vieille dame emplit un sac de victuailles ou charcuterie, fromage, pain de campagne et bouteille de vin trouveraient aisément leur place dans l'estomac des jeunes gens, au moment voulu. Emerick l'enserra fortement et l'embrassa, lui promettant de revenir bientôt, après leur séjour sur la côte avant leur retour sur Paris. Tony en fit autant en la remerciant sincèrement de sa gentillesse, de sa générosité et de son hospitalité avant de vérifier les niveaux d'huile moteur et du liquide de refroidissement de son véhicule puis de s'installer à son volant. Une dernière étreinte et voilà nos deux justiciers partit pour leur deuxième expédition punitive ayant pour nom Fernando Da Silva.

Emerick lisait un énième journal, acheté au hasard des villes et villages traversées, locaux, régionaux, nationaux, ensuite jetés pêle-mêle sur la banquette arrière, tous relatait plus où moins, selon la tendance, le meurtre de Laurent Charvanède, lorsque soudain Tony freina brusquement à la sortie d'Orange sur la nationale 7, un barrage policier filtrait les automobiles arrivant du département limitrophe au Vaucluse, la Drôme. Gendarmes et policiers nationaux, armés de fusils mitrailleurs, fouillaient quelques véhicules suspects stationnés sur ordre sur le bas côté de la route.

- Que fait-on maintenant ? Demanda Tony d'un air inquiet.

- Roule ma poule ! Lui répondit Emerick tout en essayant de cacher son appréhension, la voiture est en règle ? Tu as ton permis ?

- Oui.

- Et bien nous ne risquons pas grand-chose.

Emerick eut le temps de camoufler les journaux sous le duvet posé sur la banquette arrière lorsqu'un gendarme fit signe à Tony de s'arrêter. Celui-ci obtempéra malgré le teint blême de son visage. Les mains tremblantes et gauches, il sortit les papiers du véhicule pour les remettre aux forces de l'ordre. Le militaire, gradé sans doute, les prit et s'enferma dans sa fourgonnette afin de vérifier, sur son ordinateur, l'exactitude des différents documents. L'automobile était surveillée étroitement par deux hommes en armes, l'un d'eux dévisageait les deux copains, le doigt pressé sur la gâchette, l'autre tournait autour de leur voiture, épluchant les différentes vignettes imposées sur le par brise. Tous les automobilistes suivant subirent le même sort. Quelques longues minutes s'écoulèrent avant que le gendarme refasse son apparition avec la carte grise, les assurances et le permis de conduire de Tony.

- Vous pouvez y aller, bonne route, dit-il en lui tendant les papiers.

- Merci, bonne journée, répondit Tony, soulagé et pressé de quitter les lieux.

Le militaire en bleu leur ouvrit le passage. Tony accéléra doucement sans demander son reste. Les deux garçons se regardèrent en souriant et dans un même ouf de soulagement s'écrièrent en ch½urs :

- Dans le cul les flics !!!

La route leur parut longue et terriblement périlleuse pour leur sécurité jusqu'en Avignon. De nombreuses patrouilles de police sillonnaient les axes routiers à la recherche sans doute des assassins de ce petit vigneron sans scrupule de Charvanède. Après la Cité des Papes, le trajet fut plus tranquille, plus de képi, ni uniforme à l'horizon, réconforta leur appréhension d'alors. Tony choisit ce moment pour faire le plein d'essence de la voiture, se rouler un petit pétard, boire une canette de bière et surtout se détendre de ce contre temps fâcheux, désobligeant et ô combien stressant pour son morale.

Aix en Provence, Marseille, le soleil déclinait lorsque les jeunes gens arrivèrent sur la Canebière. Dans un bar tabac, Emerick fit le plein de cigarettes et acheta une carte routière de la région. A sa terrasse, face à leur pression de bière, les deux amis étudièrent le plan afin de se rendre au plus tôt à Carpiagne, camps militaire situé à dix kilomètres à l'est du chef lieu des Bouches du Rhône ou officiait le sergent Da Silva. Tony, pour avoir servit la Patrie durant dix mois et subit les outrages dans ce camps militaire, connaissant assez bien la région, proposa de se rendre d'abord à Cassis, au bar ou travaillait, il y a six mois encore, la petite amie du sergent et ensuite chercher l'endroit idéal, isolé de toute habitation, déserté des touristes en cette saison ou la mise en exécution de leur macabre projet pourrait, sans encombre ni témoins, avoir lieu. Il eut été vrai qu'épier les entrées et sorties du camps de Carpiagne, sans se faire repérer par les gardes, aurait tenu du miracle. Emerick approuva donc la proposition de Tony et valorisa sa sagesse, celui-ci faisait preuve de philosophie pour mener sa barque à bon port, il avait raison, autant conserver une extrême prudence pour assouvir à terme sa vengeance. Le jeune garçon devinait dans le comportement de son ami, le désir fou de prendre les rênes de ce second rendez vous nocturne, outre les deux zigotos, Charvanède et l'autre sous fifre de Le Goadic, qu'il n'avait dû que sucer lors de son calvaire, Fernando Da Silva restait a ses yeux le pilier, l'investigateur de ce viol collectif subit. Même si Tony avait dû goutter, par la force des évènements, le sperme de ses deux enculés, le sergent était néanmoins responsable de l'outrage, de l'humiliation, de la violation impardonnable de sa chair. L'intransigeance devint le maître mot de son vocabulaire. Avisé, Emerick le laisserait agir à sa guise...

« L'Amiral », bar restaurant au c½ur de la station balnéaire, à deux pas de la Grande Bleue, Cassis baignait dans la douce quiétude d'une soirée automnale ou le soleil couchant flirtait avec la lune a demi ronde, bien haute dans le ciel assombrit par la nuit naissante. Accoudé au bar, Tony épiait les allers et venues, entre la cuisine et la salle de restaurant à semi désertée, d'une jeune femme brune aux rondeurs imposantes, assez jolie cependant.

- C'est elle ? Lui demanda Emerick, impatient de découvrir le visage et l'allure de la pétasse partageant le lit du sergent Da Silva.

- Oui, je crois, a vrais dire elle était moins grosse il y a six mois.

- Elle s'est fait gonfler par l'autre ordure qu'est ce que tu crois !...Allons nous installer à table et aux frais du sergent proposa t'il.

- Elle peut me reconnaître, s'inquiéta Tony.

- Et alors, tant mieux, elle nous en dira peut-être un peu plus sur l'emploi du temps de Da Silva.

- Mmm ! Mmm ! Tu as sûrement raison.

Tony resta en retrait lorsque son compagnon aborda la serveuse, Lydie pour les intimes.

- Une table pour deux s'il vous plait.

Elle plaça les deux garçons dans le fond de la salle, Tony s'assied le dos tourné à la cuisine, anxieux et mal à l'aise. Lydie leur déposa la carte des menus sur le bord de la table sans les dévisager pour autant, d'autres clients entraient dans la salle détournant son attention. Emerick lui commanda deux apéritifs.

- Alors c'est elle, tu en es sûr ? Redemanda t'il avec insistance à son ami.

- Certain !

- Laissons faire les choses, si elle ne te reconnaît pas, ne disons rien qui puisse nous suspecter par la suite.

- Et si elle m'aborde ?

- Et bien...Nous aviserons.

Lydie apporta les deux Scotchs et prit la commande, deux menus du chef faisaient l'affaire, c'est à ce moment que son regard croisa celui de Tony.

- Je vous connais, lui dit-elle avec un fort accent provençal. On se languit de l'armée pour revenir par chez nous ?

- Non, non pas du tout, Nous sommes de passage tout simplement, nous visitons la côte, aujourd'hui Cassis, demain Toulon puis Fréjus et Nice, répondit Tony sans hésitation...Vous êtes...Heu !...Lydie, la petite amie du sergent Da Silva, c'est cela ?

- Tout à fait, mon futur époux, nous allons nous marier après la naissance du petit.

- Ah !...Félicitations, cela me fait plaisir de te revoir et Fernando toujours à Carpiagne ? Continua Tony d'un ton tout naturel dont l'anxiété de tout à l'heure laissait place à une déconcertante assurance.

- Et oui, il est en man½uvre en ce moment pour l'obtention du grade de sergent chef. Il rentre mercredi soir vers dix huit heures et passera me chercher à la fermeture du restaurant. Nous avons un studio à Cassis maintenant, si cela te dit de passer avec ton ami un de ces quatre, je te note l'adresse, c'est derrière le Casino.

- Merci pour l'adresse mais mercredi soir nous serons sans doute dans le Var, salut le pour moi et à l'occase...

- J'y manquerais pas...Le travail m'appelle, alors pour vous se sera deux menus du chef et une bouteille de vin de pays, c'est partis.

Lydie continua son service. Les deux complices venaient de récolter de précieux renseignements sans rien demander, mercredi soir verra le jour fatidique à l'accomplissement de leur projet. Décidément la chance leur souriait, le dieu de la Justice les épaulait dans leur entreprise à tel point que rien ni personne ne pouvait leur mettre des bâtons dans les roues pour l'assouvissement de leurs pulsions meurtrières...Que dis-je ! Pour l'assainissement de leurs esprits embués de haine, de répugnance et ressentiments en vers ces machos indignes d'appartenir à la race humaine. L'épuration commença très bien en Drôme provençale, elle se poursuivra en Bouche du Rhône et ailleurs.
Le repas achevé, les deux acolytes remercièrent Lydie pour le service, pourboire que Da Silva remboursera en centuple, ils la saluèrent avant de se trouver un hôtel dans la zone industrielle d'Aubagne. Demain ils retourneraient à Cassis afin de chercher l'endroit idéal pour leur rendez vous avec Fernando.
























La grâce matinée fut courte, neuf heures. Obligation de quitter la chambre avant dix heures tel est le règlement dans ces hôtels modernes, bon marché, certes très pratique pourvu que l'on soit munit d'une carte de crédit, unique clef magique pour l'obtention d'une chambre qu'elle que soit l'heure du jour où de la nuit. Nuit paisible ou le grand pas de l'amour entre Emerick et Tony ne fut toujours pas franchit, mais qu'importe, leurs liens intimes, affectifs et professionnels étaient si soudés que rien ne pouvait à présent les séparer.
Ils prirent le petit déjeuner à Cassis dans un bar à l'opposé de « L'Amiral » afin de ne pas se faire remarquer par Lydie, quoi qu'à cette heure matinale, la pauvre femme devait dormir à poings fermés vu son état de grossesse avancée et la fatigue de son travail nocturne. Malgré le soleil palot, une douce chaleur baignait le petit port provençal, on s'imaginait presque être entré dans un été indien en ce mardi de novembre, une légère brise cependant agitait quelque peu les voiliers sur les flots dont le clapotis berçait le silence magistral de la station balnéaire sortie du brouhaha estival ou le flux impétueux des touristes agressait sa tranquillité. Les cigales hibernaient, les cassidens respiraient, la ville était en léthargie et Emerick, romantique et poète s'en trouvait tout heureux.
Les deux amis sirotèrent leur café et dégustèrent leurs croissants à la terrasse du bar restaurant face à la Méditerranée qu'Emerick ne connaissait pas. A dix huit ans, celui-ci n'était pratiquement jamais sortit de son trou de la région parisienne, ses seules vacances furent chez sa grand-mère en Ardèche. Aujourd'hui il découvrait, grâce à Tony, un autre monde, une autre vie loin des tracas des banlieues ou le calme prend toute sa valeur dans le vrai sens du terme. Paresse et farniente devenaient en l'espace de quelques minutes, les deux mamelles de son existence. Mais revenons à la réalité et au but de leur présence en ces lieux enchanteurs, Tony proposa d'aller visiter les calanques, site propice au rendez vous de demain. Emerick acquiesça avec un large sourire de complaisance.

Port Miou, haut lieu de caractère, Tony gara la voiture sur le parking aménagé à l'entrée de la calanque et en compagnie d'Emerick s'aventura dans le petit chemin à travers la forêt de pins dominant la Grande bleue. Un quart d'heure de marche environ et les voilà sur la petite crique de Port Miou, déserte, esseulée mais ô combien enchanteresse, de part et d'autre entourée de rochers surplombant la mer et parsemé de végétation verdoyante, pins parasol, pins sylvestre et autres arbustes, épineux méridionaux dont la verdure embrase éternellement de splendeur les roches calcaires et les terres arides du sud est de notre beau pays de France, qu'elle que soit la saison. Emerick profita de cette aubaine pour ôter ses baskets et tremper ses pieds nus, blancs de parisien, dans cette eau pure mais glacée de la Méditerranée. Ils continuèrent leur périple suivant le sentier dominant les eaux claires et limpides. Abrités naturellement des regards indiscrets d'éventuels promeneurs, inexistants cependant à part eux deux, par des haies d'acacias, quelques naturistes profitaient de ce climat étrangement tempéré de ce mois de novembre pour offrir leur corps nu à l'astre de lumière dans une sérénité parfaite. Allongés sur des roches plates, ces amoureux de la nature procurèrent au jeune garçon une envie folle de les imiter. D'un simple regard Tony comprit son intention qui fut sienne également et en deux temps trois mouvements, tous les deux se dévêtirent entièrement, le pétard à la main, ils mirèrent en contrebas la mer d'une transparence éblouissante, d'un calme plat, une beauté pour les yeux mais certainement pas pour le corps, les deux pas d'Emerick tout à l'heure dans l'eau dans la crique, l'avaient transit, elle était bien trop froide et les deux amis se passeraient de baignade.
L'après midi de ce mardi se passa ainsi : Nus face à la mer avec pour seuls compagnons, outre les deux couples en tenues d'Adam, les oiseaux, les arbres, le soleil, quelques nuages éparses, l'eau, le silence, le calme, la tranquillité, la sérénité...L'amour harmonieux entre l'homme et la nature.

Bien vite les deux amants se retrouvèrent seuls sur le rocher, passé cinq heures du soir, plus âmes qui vivent n'arboraient les environs et déjà le soleil disparaissait peu à peu derrière la falaise abrupte. Le temps se rafraîchissait et des frissons, parcourant son dos, éveillèrent Emerick. Tony ne frémissait pas, sur le ventre étalé de tout son long, ses vêtements en guise de tapis de sol, il dormait. Ses jambes légèrement écartées laissaient deviner son entrejambe, les fesses halées comme tout le reste de son corps, léchées par un dernier rayon, caressées par la levée d'un petit vent frais étaient bien tentantes pour les mains de masseur occasionnel du jeune garçon. Au premier contact des mains de son compagnon sur sa peau tiède, Tony tressaillit puis se laissa faire à ses caresses, sursautant parfois, se contractant souvent, pour se détendre enfin de ce massage érotico psychédélique. Son bassin vacilla de plaisir, il se retourna le sexe en érection, Emerick bandait plus encore, le regarda tendrement de toute la pureté de son c½ur, comme il aurait voulu qu'il le prenne à cet instant, la nature en seule témoin, mais ne voulant le brusquer il s'inclina à ses pulsions assez torrides cependant. Tony l'enveloppa de ses bras musclés, sa respiration se fit plus saccadée comme un râle d'un animal en rut. Ses dents lui arrachèrent les lèvres avant de lui mordiller la poitrine et descendre lentement vers son membre au garde à vous. Emerick se retint pour ne pas éjaculer dans la moiteur de cette bouche si goulue. L'orgasme de Tony succéda immédiatement a celui d'Emerick, comme le jeune garçon aurait préféré qu'il lui inonde les entrailles de son sperme plutôt que laisser cet âpre mais ô combien merveilleux liquide à la froideur de la pierre, ils jouirent cependant dans un parfait accord et cela le consolait aisément même si la satisfaction finale qu'il attendait, qu'il espérait, qu'il priait de tout son être ne fut pas encore à l'ordre du jour ce soir là. Quoi qu'il en soit, ils venaient de trouver l'endroit tant espéré pour la soirée de demain avec Da Silva. Site merveilleux, voué à l'espérance, à la vie, au rêve, fabuleux endroit aussi pour mourir...
Après celui du sexe, l'appétit tout court gagna les deux garçons. Rassasié de plaisir Tony s'habilla, restant sur sa faim Emerick fit de même, puis ils gagnèrent la voiture et filèrent au centre ville s'avaler une pizza.

A la nuit tombée, la fraîcheur s'installait lorsqu'ils sortirent du restaurant. Ils laissèrent la voiture sur le parking et emportèrent avec eux la lampe torche pour explorer à nouveau le lieu choisit pour la fête de demain soir. Emerick suivit Tony, seul maître à bord pour cette expédition. Celui-ci décida de roder autour du Casino avant de se rendre à Port Miou. Il repéra l'immeuble où demeuraient Da Silva et sa dulcinée. Une résidence de quatre étages, calme et déserte à cette heure tardive de la soirée. Aucune lumière ne filtrait au travers des volets clos de ce qui parut être leur appartement. Lydie se démenait sans doute à « L'Amiral ».
La populace cassidenne semblait à priori rassemblée, qui devant les postes de télévision, qui autour des machines à sous et autres jeux d'argent du grand Casino, vu les fantomatiques rues de la ville ou seuls quelques matous rodaient, silencieux, agiles et affamés autour des poubelles. La route menant aux calanques était toute aussi abandonnée des automobilistes et aucune voiture ne stationnait sur le parking de Port Miou, cela était un atout précieux pour les événements de demain.
La lampe torche tenue par Tony éclairait faiblement le sentier longeant les rochers surplombant la mer, trou béant, abîme sans fond dont le faisceau lumineux de la lampe, peinait à traverser l'obscurité de la nuit. Le petit port, la crique, les sentes, les roches plates paraissaient écartés de toute vie humaine. Toute la faune nocturne s'éveillait dans ce jardin naturel, dans cette calanque paradisiaque loin du bruit, loin des hommes. Seuls les pas, les chutes, les rigolades des deux criminels perçaient le silence dénaturé de ce lieu de délice qui deviendra dans vingt quatre heures, lieu de supplice...















Ce matin, Emerick et Tony déjeunèrent à Aubagne, citée chère à Pagnol, avant la visite de La Ciotat. Ce séjour sur la côte servit, outre a assouvir leurs représailles, a enrichir aussi leur esprit, passionné de vieilles pierres et de l'Histoire, Emerick, approfondit ses connaissances en découvrant l'ancien chantier naval, le célèbre Cap Canaille dont la falaise s'élève fièrement vers le ciel d'un bleu blanchit par quelques cumulus, ou la mer lèche impitoyablement ses pieds, la creusant, la rongeant, la façonnant à sa guise tel un mutin criant justice pour recouvrer sa place d'origine dérobée jadis au temps le plus reculé de la Création ; Cap Canaille, tout aussi alléchant pour les candidats au suicide ; décharge prohibée également, pour la destruction d'automobiles volées et autres objets encombrants. L'arrière pays marseillais fut tout aussi attrayant et pittoresque par sa rigueur, sa beauté et sa désertification hivernale.

De retour à Cassis dans la soirée, les garçons évitèrent le restaurant « L'Amiral » et squattèrent le quartier du Casino, leur véhicule stationné devant la résidence de Da Silva et compagnie. Ils épièrent les entrées et sorties du parking souterrain de l'immeuble, pas nombreuses, plus de la moitié des appartements étant secondaires, occupés seulement durant les vacances scolaires et lors du grand rush de l'été. Aucun risque de se faire remarquer, à dix sept heures trente la luminosité du jour faiblit et laissa sa place à la nuit s'installant peu à peu. Au volant de son véhicule, Tony semblait anxieux, grillant cigarette sur cigarette, sursautant au moindre ronflement de moteur du peu de voitures passant dans la rue. Emerick contrôla une énième fois la musette ou somnifères, sparadraps, bières, gants et préservatifs avaient désormais leur place. Tony porta le flingue à sa ceinture, Emerick serra son surin à cran d'arrêt dans la poche de son jean, bien décidé à exécuter tout ordre donné par son compagnon. Ce deuxième rendez vous était celui de Tony, préparé par ses soins dont Emerick ignorait le scénario, Tony le connaissait-il seulement où comme son copain lors de la punition de Charvanède, improvisera t'il, au moment voulu, la façon et la manière d'attirer Da Silva dans leur guet-apens ? Quoi qu'il en soit le jeune garçon devint le fidèle soldat de son aîné, ayant, cependant, tout pouvoir et liberté sur les sévices a infligé au martyre jusqu'à l'apothéose de sa mise à mort, récompense suprême honorant leur bravoure mais surtout glorifiant la grandeur, la noblesse de leur vengeance.
Dix huit heures trente, la nuit s'imposait et Tony s'impatientait derrière son volant, il se roulait un autre joint lorsque les phares d'une voiture arrivant en face l'éblouirent. Tapis sur leur siège, les deux gamins guettèrent les intentions de cet automobiliste. Celui-ci ralentit devant l'immeuble sans les apercevoir et braqua vers la descente du garage.

- C'est lui, s'écria Tony en faisant tomber son matériel à rouler, boulette de shit, feuilles, filtre de carton et cigarette.

- Que fait-on ? Demanda Emerick tout excité.

- Attendons encore un peu...Tu as tout l'attirail dans la musette ?

- Ce qu'il faut, répondit-il impatient de passer à l'action.

Le compte à rebours commença pour Fernando Da Silva, dans quelques heures il ne sera plus qu'un cadavre, comme pour Laurent Charvanède, les deux condisciples du crime étaient décidés à aller jusqu'au bout dans sa punition. Comme le docteur Jekyll et le mister Hyde, Tony, 21 ans et Emerick, 18 ans, petites tantouzes sans panache ni scrupule, se paraient de leur masque de justicier afin de défendre, sans pitié, leur cause.
La lumière, de l'appartement supposé du sergent, filtra au travers les persiennes closes, l'heure d'agir sonna et Tony en digne directeur des opérations en fut conscient.

- Mettons les gants et prend la musette Emerick, on y va ! Ordonna t'il décidé, tu ne dis rien, tu me laisses causé, cet enfoiré ne reconnaîtra pas ma voix.

Emerick ne répondit rien, pour lui tout était clair, établit, réglé. Il avait entièrement confiance en Tony et d'ailleurs cela l'arrangeait de ne pas être, cette fois ci, le cerveau du commando, au contraire, sans juger son ami, il étudiait son comportement et l'appréciait. Fidèle et droit dans ses paroles, actes et promesses, il savait désormais qu'il ne reculerait jamais face à ses engagements. Tony sonna à l'interphone de Da Silva avec insistance lorsqu'une voix retentit dans l'appareil.

- Ouais, c'est pour quoi ?

Aggravant sa tessiture de voix, Tony répondit sans hésitation, comme s'il avait appris son texte par c½ur.

- Monsieur Da Silva, bonjour, je suis un ami de Lydie, elle m'a demandé de vous remettre une lettre.

- Une lettre ? Lydie ? Qui êtes vous ?

- Vous ne me connaissez pas...Je ne suis que le messager de votre future épouse...Pour la lettre, j'en fais quoi ? Je dois vous la remettre en main propre.
Un silence de quelques secondes fut nécessaire à Da Silva pour se décider.

- Je vous ouvre...Troisième étage, porte de gauche.

La porte d'entrée s'ouvrit. Les deux complices s'engouffrèrent dans le hall de la résidence après avoir lorgné les environs pour assurer leur incognito.

- Prenons l'escalier et passe devant si jamais ce peigne cul avait l'intention de nous attendre sur son palier, qu'il ne me voit pas !

Emerick apprécia cette prudence et emboîta le pas sur Tony. Troisième étage à gauche, Dieu merci ! La porte de l'appartement était fermée. Tony passa devant, sortit son flingue, appuya sur la sonnette en s'écartant de l'½illeton de la porte, celle-ci s'ouvrit presque aussitôt. Le jeune garçon aperçu pour la première fois la gueule du sergent Da Silva, ébahit, voir stupéfait du canon du revolver plaqué sur la carotide. Tony poussa violemment son ennemi à l'intérieur de l'appartement le tenant en joue, Emerick suivit et referma la porte à double tour derrière lui. Bras levé, le sergent n'en menait pas large devant le flingue tendu et l'énervement soudain de Tony.

- Toi ici ? Que veux-tu ? Lui demanda t'il inquiet.

- Ce que je veux, répondit Tony d'un ton sarcastique...T'enculer à mon tour !

- Ah ! Ce n'est que ça, continua avec un humour mal placé Da Silva, tu veux me rendre la pareille mais crois-tu que je vais prendre mon pied comme tu l'as pris ? Non laisse tomber, le jour où j'aurais choisis de me faire mettre, se sera avec un mec, un dur, un vrai, pas une espèce de trou du cul comme toi. A se faire sodomiser autant sentir une grosse et belle queue comme la mienne, hun ! Tu l'as sentie ma queue te déchirer l'anus, avoue le, cela t'a fait du bien.

A ces mots, Tony assena un violent coup de crosse sur la gueule du sergent. Celui-ci s'affala sur le divan, l'arcade sourcilière explosée. Le sang gicla, pissa, il prit un coussin pour atténuer le saignement. Ses yeux reflétèrent maintenant la crainte et des interrogations succédèrent à sa pédanterie.

Fernando Da Silva, portugais d'origine, était un homme de vingt cinq ans, pas très grand, un mètre soixante dix environ, d'allure assez trapue couverte d'un surplus de graisse emplissant amplement son treillis kaki taché de sang. Son gros cul, trop rebondit au goût d'Emerick, tirait les tissus de son pantalon militaire bien trop serré, laissant apparaître les marques de ses sous vêtements made in armée. Il venait de quitter ses rangers, ses chaussettes blanches décolorées du noir de ses pompes, laissaient échapper une odeur nauséabonde, il puait des pieds et de tout son corps d'ailleurs, sa transpiration suintait de tous les pores de sa peau, dégageant une désagréable émanation.
Fort en gueule comme tout apprenti officier, il ne parut pas comprendre la gravité du moment et n'imagina pas un instant arriver au terme de sa vie. Ses cheveux bruns, rasés de très près autant que son visage halé, antipathique ; ses yeux noirs de sud européen ; son regard hautin ; sa voix forte et autoritaire purent allègrement impressionner le petit soldat, appelé de surcroît, novice de l'ordre militaire, bleu bite de la discipline, petit matricule face à toute une hiérarchie galonnée, gradée, barétée, étoilée comme le furent sans doute Charvanède, Le Goadic, Tony et les autres pantins, mais aujourd'hui c'est Tony qui tenait les rênes, il avait l'arme et face au canon, caporal, sergent, adjudant, capitaine et autres serviteurs de la Défense Nationale ne devenaient que merdes parmi les merdes de la race humaine. Son petit sourire narquois et vicieux tenait néanmoins les deux apprentis criminels sur leurs garde. Da Silva impressionnait par sa prestance due à ses entraînements para militaire intensifs, si bien qu'Emerick empoigna son couteau avec force et détermination, bien décidé à s'en servir en cas de besoin, crever chez lui où ailleurs, cela n'avait peu d'importance pour Da Silva alors que pour le gamin, la sensation jouissive finale ne pouvait avoir lieu qu'en un endroit choisit au préalable, au moment voulu et de façon élaborée par ses soins. Remis de ce mauvais coup, Fernando resta sagement assit au bord du canapé, le coussin appuyé sur son ½il gauche, Tony, debout, épiait tous les gestes de son hôte, prêt à parer toute rébellion.

- Tu as quelque chose à boire Da Silva ? Demanda t'il méchamment.

- Affirmatif, de la bière au frigo où du Bourbon dans le bar, derrière toi, servez vous les gars, c'est ma tournée, répondit celui-ci ironiquement.

Emerick se chargea de servir trois verres de Bourbon, dont l'un agrémenté de deux somnifères.

- Qui t'as donné mon adresse ? Questionna Da Silva.

- Celle que tu as engrossé, répondit Tony, sait-elle pour nous deux ? Je ne le pense pas, Lydie a la tête sur les épaules, elle aurait optée pour l'avortement si elle aurait su, tu t'imagines ton gamin plus tard en apprenant que son vieux est un violeur de bidasses...Non ! Je ne peux pas laisser faire ça.

- Et que comptes-tu faire ? S'intrigua soudain le sergent.

- Chaque chose en son temps mec ! Boire un coup déjà, à la santé des futurs enculés, trinquons à nos retrouvailles. Un verre Emerick s'il te plais pour mon cher sergent...

Les somnifères dissous dans l'alcool, Emerick servit les verres de Bourbon et s'assit au côté de Fernando, très près, le couteau à la main, Tony en face, le visa de son flingue.

- Pourquoi vos gants en plastiques ? Continua, un peu trop curieux, Da Silva.

- Pour t'enfourner mon poing dans le cul sans me salir, tu piges où faut te faire un dessin ? Allez vide ton verre avant que je ne change d'avis et t'abattes comme un chien, là, maintenant.

Da Silva but son verre d'un trait comme un vrai macho qu'il était afin d'entretenir sa libido face à deux petits pédés jouant les justiciers, Emerick le resservit illico presto, méfiant cependant de son regard malicieux, du seul oeil encore valide, l'autre étant fermé par sa paupière boursouflée et ensanglantée. Le jeune garçon joua maintenant de son couteau au dessus de la cuisse du militaire, raclant de sa lame la toile de son treillis, allant de son genou, remontant lentement son fémur et glissant langoureusement la pointe vers son entrejambe. Da Silva se laissa faire, il sourit même, la lame devait lui procurer une bonne montée d'adrénaline, sa braguette se bomba, l'enculé bandait. Il vida son deuxième verre de Bourbon comme le premier et claqua son verre sur la table basse, gêné sûrement par l'érection de son sexe bien trop serré dans son pantalon visible par ses deux adversaires. Il voulut se lever mais Tony lui en interdit en braquant le revolver sur le nez.

- Tu ne bouges pas, lui ordonna t'il.

- Je...Je vais pisser...Bégaya Da Silva sous l'emprise du mélange Whisky somnifères.

- Tu ne bouges pas, lui relança amèrement Tony, pisse dans ton froc si tu en as envie, mais tu ne bouges pas.

- Mais merde !...Que voulez vous à la fin ?...Vous ne...Vous ne dîtes rien...Putain qu'est ce qu'il m'arrive ?...Je...Je me sens fatigué...

Lentement le sergent Da Silva sombrait dans la somnolence. Il s'endormit enfin sur le divan. Après s'être assuré de sa narcose, les deux garçons fouillèrent l'appartement de fond en comble emplissant la musette d'une paire de menotte trouvée dans le bas de l'armoire de la chambre à coucher parmi toute une panoplie de vêtements à caractère sexuel, en cuir et en latex, cagoule, culotte cadenassée, slip clouté et autres objets fétichistes, fouet, vibromasseur, gode Michelet et revues pornographiques sado masochistes, à en conclure la perversité de ce cher sergent. Emerick en fut persuadé, Da Silva avait déjà dû se faire mettre d'une façon où d'une autre, la virginité de son trou du cul ne tenait que de l'utopie, il en aurait presque mis sa main au feu, ce n'est pas à un pédé que l'on apprend à faire des pipes.
Ils firent également main basse sur deux mille cinq cent francs en espèce, sur une boulette de quelques grammes de shit et le clou de leurs découvertes, un pistolet automatique avec une boîte de munitions. La fouille terminée, il leur fallait maintenant penser a déguerpir de l'appartement pour poursuivre et conclure leur deuxième rendez vous mortels. Emerick en fit part à Tony qui enfilait les balles, une à une, dans le chargeur de l'arme avec laquelle il avait soudain l'impression d'être invincible.

- Nous allons prendre sa bagnole, cherchons les clefs puis nous descendrons ce gros porcs...Tu vas voir Emerick, nous allons nous éclater ce soir, répondit-il imperturbable.

- On va se le coltiner sur le dos du parking à la crique de Port Miou ? Rétorqua son ami, t'as vu son poids ?

- T'as une meilleure idée monsieur le psy ? Lui lança t'il énergiquement.

- Euh...Non !

Emerick ferma sa gueule, valait mieux pour ne pas énervé plus que de raison son héro mais il bougonna son mécontentement jusqu'à la découverte des clefs de l'automobile sur le poste de télévision.

- Je les ai, s'écria-t-il.

- Bien, appelle l'ascenseur, je m'occupe de lui.

Tony saisit le corps endormi du sergent par les aisselles, il le traîna difficilement jusqu'à l'ascenseur en évitant tant bien que mal de faire du bruit, Emerick referma la porte de l'appartement derrière eux avant de s'y engouffrer à son tour. Dans le parking désert, il s'aventura en éclaireur afin de repérer la voiture bleue marine de Da Silva, appuyant à tout va sur le bouton rouge du petit boîtier noir suspendu au porte clefs du trousseau, en le dirigeant dans tous les sens. Le clic clac des portières automatiques de l'auto le fit sursauter et les feux clignotant guidèrent ses pas. Quelle aubaine, le véhicule était stationné à vingt mètres environ de l'ascenseur. Emerick ouvrit la portière arrière et retrouva Tony et son acolyte.

- C'est par là, dit-il en empoignant le bras de Da Silva pour soulager Tony de son lourd fardeau.

Ce fut un jeu d'enfant pour tous les deux de le traîner et le hisser sur la banquette arrière de l'auto, Emerick s'assit à ses côtés. Ils avaient les mains moites sous leurs gants de chirurgien mais la sécurité était de rigueur avec interdiction formelle de les ôter. Tony s'installa au volant lorsque la sonnerie d'un téléphone portable les figea. Précipitamment, Emerick fouilla dans la poche de Da Silva, sur l'écran de son mobile s'affichait le prénom de Lydie. Tony lui arracha le combiné des mains avant la quatrième sonnerie...

- Tant pis pour elle, marmonna t'il entre ses dents...Allo !

De sa place, la conversation téléphonique fut inaudible d'Emerick, elle ne dura que quelques secondes, Tony avoua cependant leurs identités à son interlocutrice et finit par dire : - On arrive ! Avant de raccrocher. Que voulait dire cette affirmation : On arrive ? Etait-il obligé de prendre Lydie en otage ? Quel plan machiavélique mûrissait dans le cerveau du jeune homme ? Celui-ci, aussi ténébreux que taciturne, se contenta de sourire à aux inquiétudes de son amant, sans plus dévoiler ses intentions.

- Ce soir ça va être royal mon mich'ton, lui dit-il, nous avons une invitée surprise à nos ébats sacrificateurs.

Emerick se tu, il avait une telle confiance en Tony que celui-ci lui aurait dit d'aller sodomiser le Pape, l'innocent l'aurait fait. Après tout sacrifier Da Silva devant sa gonzesse pouvait sans doute leur provoquer un bon trips et puis la coïncidence a voulu que Lydie termine son travail plus tôt, qu'elle téléphone à son mec et que les deux apprentis criminels soient là pour l'accueillir, fait du hasard ? Circonstances extraordinaires toutes à leur honneur ? Qu'importe, Tony décida de prendre Lydie au passage et déjà il empruntait la route de « L'Amiral ». Quel stratagème allait-il inventer pour justifier l'état comateux de Da Silva ? La jeune femme attendait sur le trottoir face au restaurant, 21 heures 30 s'affichait sur l'enseigne lumineuse de la pharmacie avec une température extérieure avoisinant les dix degrés centigrades, frisquet mais supportable pour ce mois de novembre. Fernando dormait comme un loir aux côtés d'Emerick, Tony ralentit puis s'arrêta devant Lydie, lui ouvrit la portière de l'intérieur, celle-ci monta sans hésiter en lorgnant à l'arrière la loque humaine devant servir de futur père pour son petit.

- Oh mon Dieu ! Que lui est-il arrivé ? Son ½il ? S'inquiéta t'elle.

- Désolé Lydie, c'est de notre faute s'il s'est pinté la ruche, tellement heureux de nous retrouver, tu comprends, s'excusa Tony en bon samaritain, moi je ne bois pas mais lui et mon pote Emerick ont leur dose.

Emerick laissait dire en fermant les yeux, pas besoin de plus d'explication pour comprendre le mauvais scénar de Tony, en plus, dans son silence, il se couvrait d'une hypothétique gaffe, il s'en serais voulu de contrarier les plans de son complice par sa grande gueule. Celui-ci continuait d'ailleurs ses déblatérations mensongères.

- Lorsque tu nous as appelé, nous étions à Port Miou a boire plus que de raison, enfin eux deux et puis la chute de Fernando, l'½il poché.

- Port Miou et pour quelle raison ? Demanda intriguée Lydie.

- Une idée d'Emerick...Ce mec est amoureux de la nature, lui qui n'a jamais quitté son trou de Seine Saint Denis, tu penses, la Méditerranée, le soleil, les mouettes, les bateaux, il veut tout voir avant de remonter à la Capitale, nous sommes tombés sur Fernando, un très bon guide cependant, enfin, avant sa murge. D'ailleurs si cela ne t'ennuie pas, je vais passer récupérer nos affaires à la crique, nous avons tout laissé là-bas, la précipitation après ton coup de fil.

- Oui, mais...

- T'inquiète, je te ramène chez toi juste après, notre voiture est stationné en bas de ton immeuble et puis d'ici là, mon cher sergent aura peut-être recouvré ses esprits, sinon je le balance à l'eau, un bain de minuit ne peut pas lui faire de mal.

Lydie moins stressée par les bonnes paroles et le charme de Tony souriait. Ce petit salopard, s'il le voulait, pouvait se la tirer à sa guise, Emerick en était presque jaloux, la jeune femme commençait même à se confier, un lien amical, voir affectif naissait entre eux deux.

- Tu sais Tony, je ne suis pas étonné de voir Fernando ainsi, ce n'est pas la première fois qu'il rentre dans cet état, souvent des copains de Carpiagne le ramène à la maison, il dort alors sur le canapé.

- Tu l'aimes ?

Lydie hésita un instant pour répondre, elle toucha son ventre.

- ...Oui...C'est mon futur mari et père de mon enfant, il se calmera avec le temps, tu sais les responsabilités change un type.

- C'est un accident le marmot ?

- Accident où non ...Il est là ! Et Fernando assume sa future paternité...Je fais abstraction à ses petits écarts, c'est normal, je ne peux pas le changer comme ça du jour au lendemain et puis...Lui-même fait certaines concessions sur ses anciennes connaissance, notamment sur son passé, sur sa vie de célibataire endurcit.

- Nous arrivons, je gare la voiture au plus près du chemin si nous devons traîner ton mec.

- Nous pouvons le laisser dormir tu sais.

- Non, non, j'ai envie de déconner un peu, c'est notre dernière soirée ici et puis je veux revoir mon sergent égal à lui-même, je m'occupe de lui.

Tony cacha la voiture derrière un bosquet au bout du parking, non visible de la route puis secoua son compagnon, celui-ci fit mine d'émerger de sa somnolence éthylique. Ils eurent grand peine à traîner Da Silva jusqu'aux roches plates, Lydie leur portait la musette sans se soucier de son contenu. Elle s'alarmait simplement des pieds nus de son concubin raclant le sol, heurtant les pierres et des mains gantées des deux énergumènes mais ne posa pas plus de question, naïve à leur délire. Son inquiétude devint angoisse arrivée à destination, ne voyant aucun effet personnel sur les roches, elle se tourna vers Tony.

- Qu'est ce que cela veut dire Tony ?

Sans répondre, celui-ci sortit le flingue chargé de Da Silva et le pointa sur elle. Lydie fit un pas en arrière, au risque de basculer dans la mer en contrebas, les yeux écarquillés elle poussa un petit cri étouffé d'effroi. Il ordonna à Emerick de la bâillonner et de la ligoter au pied d'un grand pin. Le jeune garçon obéit. Lydie se laissa faire, soumise, terrorisée par l'arme à feu. Il fut plus pénible à ficeler le sergent. Les pieds entravés d'une grosse branche, empêchant toute motricité, les poignets menottés par ses propres menottes au niveau du cou, la chaîne passant derrière la nuque, ainsi immobilisé, les jambes écartées, les mains plaquées sur les joues, adossé à un rocher, Da Silva était à leur merci.

Pour accélérer son réveil, Emerick l'aspergea d'eau glacée puisée dans la Méditerranée. Le sergent ouvrit les yeux en gémissant derrière son bâillon, regarda hébété autour de lui puis distingua l'ombre de Lydie, recroquevillée sur elle-même dans la lueur des bougies disposées en cercle sur le lieu de « pèlerinage » selon le rite instauré depuis peu. Elle pleurait, frissonnait, son teint cadavérique transposait toute la terreur mais elle indifférait ses tortionnaires. De force ils levèrent Da Silva et pendant que Tony racontait à Lydie, leurs relations intimes, de son couteau Emerick effeuilla le pauvre sergent. Il lui fit d'abord sauter son grade scratché sur le revers de sa veste de treillis, puis ses épaulettes. Sa lame lacéra maintenant les manches, arracha les boutons, taillada le col, sa veste en lambeaux tomba au sol. Il attaqua à présent le pull, kaki lui aussi puis le tricot de corps blanc sale, jaunis par la transpiration. Torse nu, Da Silva s'agita lorsque le couteau caressa sa braguette, la lame remonta violemment sur son bide, lui entaillant l'abdomen du nombril au sternum, son sang suinta. Appuyé au rocher, il s'assagit enfin, comprenant sans doute l'échec de toute tentative de rébellion. Son pantalon glissa à ses pieds quand à son slip de coton blanc, il fut déchiqueté et jeté dans les ronces, Fernando se retrouva nu comme un ver dans ses chaussettes face au jeune homosexuel dévisageant ce corps, cherchant au fond de lui-même, le petit élément susceptible de lui procurer des envies, en vain, Da Silva le répugnait. Sa peau blanche, boutonneuse, couverte ça et là de poils noirs épars ; sur les biceps, saillant de par la position repliée des bras, des tatouages artisanaux en encre de chine où noir de fumée, plus où moins réussis ; son gros cul pale et pustuleux ; ses cuisses, trop musclées pour ses petites jambes imberbes, le dégouttèrent. Côté pile, sa queue circoncise, de taille normale, au gland légèrement violacé, pendait sur une paire de couilles rougies, rasées, comme étirées par un quelconque appareil sexuel. Et dire que cet engin souilla Tony il y a six mois en le pénétrant de force, avec violence. Cette queue était responsable du malaise de son amant, de son refus à s'offrir à lui, Emerick en devint jaloux. Il la haïssait. Elle allait payer ce viol.

Tony cessa de conter ses mésaventures à Lydie, il s'approcha du sergent en silence, son regard malicieux se métamorphosa en regard démoniaque, d'un doigt il lui caressa la poitrine puis de sa langue experte, lui suçota le téton du sein droit, Da Silva bandait comme un taureau, son râle s'accéléra, son bassin se balança mais soudain, d'un brusque coup de dent Tony lui arracha le mamelon qu'il recracha par terre les lèvres ensanglantées. Fernando se plia de douleur sans débander pour autant. Lydie ferma les yeux, se tapissant comme un animal effarouché derrière le tronc de l'arbre. Emerick saisit le sexe gonflé, bien dur, bien droit et l'abaissa violement sur les couilles lourdes, le sergent se cambra, Tony en profita pour lui asséner un violent coup de genou dans le nez. On entendit le craquement des os, le sang gicla, les yeux larmoyants, Da Silva gémit, le dos renversé sur le rocher. Ses testicules pendantes entre les jambes agressèrent le jeune garçon, il les empoigna d'une main, les pressa, les allongea tandis que de l'autre main il leur transperça la peau, de part en part, avec un morceau de branche biseauté d'un centimètre de diamètre pour vingt de longueur. Da Silva perdit connaissance mais Tony se chargea de le réanimer avec l'eau glacée de la Grande Bleue. Saigné comme un pourceau, le sergent n'avait plus figure humaine, l'arcade sourcilière éclatée, l'½il tuméfié, le nez explosé, le téton droit arraché, l'abdomen tailladé, les couilles transpercées, seul son fion gardait encore un bon aspect. Lydie se refusait à regarder l'agonie de son compagnon, en position f½tale, pieds et mains liés, elle blottit sa tête entre ses genoux. Les deux bourreaux retournèrent Da Silva, la face contre le rocher, maintenue fermement par le pied d'Emerick, a genoux comme un sacrifié, les jambes écartées, les roupettes empalées, le postérieur dignement présenté à la furie de Tony. Délicatement il lui excita l'anus avec le canon du revolver chargé, lui enfonça un peu plus dans le rectum et encore plus profond, Da Silva geint, il joua des reins et du bassin, râlant de plaisir ou de douleur aux va et viens plus puissant de l'arme dans ses entrailles. Cette sodomie dura dix minutes, l'anus dilaté ne fut plus qu'un trou du cul béant, suintant un liquide visqueux. Tony se saisit d'une canette de bière pleine, non décapsulée et l'enfonça par le goulot d'un coup sec et violent dans l'antre tuméfié. Da Silva ne bougeait plus et respirait faiblement, les couilles transpercées du morceau de bois et maintenant l'anus défoncé par la bouteille de bière dont seul le cul dépassait, alors Tony ramassa les affaires en lambeaux du sergent qu'il enveloppa autour de son arme. Il tira. La détonation fut étouffée, la bouteille de bière explosa. L'alcool mêlé d'hémoglobine se répandit sur le rocher et le sol. Le sergent Fernando Da Silva baigna dans son sang, mutilé, raide, mort. Son corps fut balancé dans la mer et Tony se tourna vers Lydie, pétrifiée.

- Désolé, tu as frayée avec se salaud. Dans ton ventre bat le c½ur d'un petit Da Silva, je ne peux pas le laisser vivre, je ne peux pas...

N'eut-il pas fini sa phrase que déjà son doigt pressait sur la gâchette. La balle traversa le crâne de la pauvre femme pour se loger dans le tronc de l'arbre dans un effluve rougeâtre. Ainsi s'acheva la deuxième mission, réussie, des deux amis qui nettoyèrent soigneusement toutes traces de leur passage, ramassèrent bougies, canettes, mégots de cigarettes et partirent à pied vers Cassis endormit en laissant les deux cadavres derrière eux.

Il était deux heures trente du matin lorsque Emerick et Tony rentrèrent au Casino, jouer dans les machines à sous le pécule emprunté à Da Silva, en vain, la chance au jeu ne fut pas au rendez-vous cette nuit là.



























CHAPITRE 3









A quatre heure du matin, l'établissement de jeux ferma ses portes et les deux acolytes leurs portes monnaies. Ils avaient claqué pour ainsi dire les deux mille cinq cent francs trouvé chez leur victime sans rien gagner aux machines à sous, qu'à cela ne tienne, Emerick détenait toujours l'argent emprunté à sa mère et le compte en banque de Tony, même s'il n'enviait pas celui de Rockfeller, avait de quoi les traîner en Ardèche chez la grand-mère, puis en Bretagne retrouver le troisième luron de cette terrible farce, de la bande à Da Silva.
Ils prirent aussitôt la route sortit du Casino, avant la découverte des corps, dans la matinée sans doute, avec elle le déploiement immédiat, dans toute la région, des forces de l'ordre, nationales et militaires ; de la pose de barrages routiers inviolables ; de la rotation d'hélicoptères ; de l'arrivée en masse des enquêteurs de la police scientifique et criminelle, des journalistes aussi, tout autant méprisables qu'essentiels dans ce genre d'affaire ; enfin tout le grand rush judiciaire allait se déployer dans quelques heures, Cassis deviendrait alors ville interdite aux badauds et dangereuse pour les malfrats en tout genre n'ayant même, aucune relation avec le double meurtre commis.

Tôt ce jeudi matin, les deux fuyards furent en Ardèche. Avant de retrouver calme et sérénité dans leur cache chez l'aïeule d'Emerick, ils s'arrêtèrent dans un petit bistrot ouvert, par la grâce de Dieu, toute l'année à Vallon Pont D'arc, citée rendue célèbre par la découverte, il y a quelques années, de la fameuse grotte Chauvet. Un petit déjeuner gastronomique après une nuit blanche eut raison de leur fatigue et c'est dans une petite grotte dans la vallée de l'Ibie, qu'Emerick connaissait de son enfance, qu'ils trouvèrent refuge afin de se reposer et se refaire une bonne figure avant d'affronter la grand-mère. Le temps était menaçant ; tapis au fond de la grotte sous leur duvet, bercés par les remous du petit ruisseau dévalant en cascade son lit, bien trop large pour si peu d'eau, le sommeil les gagna immédiatement malgré le vent froid s'engouffrant par rafale par l'unique ouverture de cette cavité naturelle, à quelques mètres de hauteur, au pied de la falaise.
Emerick fut réveillé en sursaut par la pluie tombant drue à l'extérieur de l'abri naturel, le ruisseau grossissait et devenait rivière débordant, par endroit, de son lit d'une façon inquiétante. Il secoua Tony, plongé dans un profond sommeil. Celui-ci bougonna sous le duvet, comme à son habitude, en sortant la tête, il ouvrit un ½il puis le second plus difficilement.

- Il est quelle heure ? S'exclama t'il.

- 17 heures 30 à ma montre, il pleut vachement dehors et la rivière monte, le passage à gué de ce matin est recouvert par le torrent, tirons-nous d'ici avant qu'il ne soit trop tard.

En effet, le délicat petit ruisseau au doux nom d'Ibie, avec ses gentillettes petites cascades à faible débit lors de leur arrivée, s'était transformé par le déluge, en quelques heures, en véritable rivière aux rapides impressionnants charriant des branches, des troncs et de la boue. Tony roula le duvet promptement et sans s'alarmer pour autant, tous deux sortirent de la grotte, l'eau montait, il leur fut impossible de trouver un passage à sec pour traverser le torrent et regagner l'autre rive ou était stationnée la voiture, qui elle aussi craignait d'être emportée par les eaux en furies. Là où ils avaient de l'eau à la cheville ce matin, à cet instant elle leur arrivait à mi cuisses. Tant pis pour leurs baskets et leurs pantalons, trempés pour trempés, ils sautèrent dans la rivière en avançant difficilement, Tony tenant à bout de bras, élevés bien haut, le duvet au risque de trébucher sur les pierres glissantes par la force incontrôlée du courant. Par endroit, Emerick s'enfonçait jusqu'à la taille dans l'eau boueuse et glacée, la pluie redoubla d'intensité et le vent souffla en bourrasques, Tony, qui le suivait, chuta lourdement. Le temps de se retourner, il partait déjà à la dérive cramponnant le duvet comme un naufragé sa bouée de sauvetage. Sur une cinquantaine de mètres en aval, il se laissa porter par le courant violent puis s'agrippa, tant bien que mal, aux branches d'un arbre à moitié immergé, Emerick ne pouvait l'aider, engloutit lui-même sous un mètre vingt d'eau, peinant à gagner l'autre berge. Tony, à bout de force, se hissa de branche en branche jusqu'à la rive et s'affala de tout son long sur la terre ferme détrempée par la pluie torrentielle. Il lâcha enfin le duvet ruisselant, toussa à se rompre les poumons, cracha l'eau impure qu'il venait d'ingurgiter accidentellement lors de ce bain forcé. Sortis de cet enfer liquide, son compagnon se précipita vers lui, l'aida à se relever, empoigna le duvet à son tour et tous les deux coururent se réfugier dans la voiture, en réel danger cependant, il leur fallait déguerpir au plus vite, la crue montait toujours, et quelques minutes encore, la place de stationnement serait envahie par les eaux. La voiture patina sur le chemin boueux, habilement diriger par Tony, mais plusieurs fois, Emerick due la pousser pour éviter qu'elle ne s'enlise définitivement. Trempés jusqu'aux os, le pantalon, le blouson, les godasses maculés de boue, les deux copains arrivèrent enfin, après de longues minutes d'effort démesurés, jusqu'à la route en bitume tant espérée. Leurs billets, cigarettes, papiers, boulette de shit, tout était gorgés d'eau, foutus...Heureusement, par acquis de conscience, Emerick avait laissé la musette enfermant les armes, une cartouche de cigarettes et tout leur attirail de justiciers, dans la voiture.

Sans s'attardés plus longtemps, ils prirent la direction du hameau ou habitait la grand-mère et c'est dans un état lamentable, frigorifié, à la nuit tombée, sous une pluie battante qu'ils frappèrent à sa porte. Elle n'était pas seule, son petit fils avait remarqué, à l'abri sous le hangar, la vieille Renault 4 de Camille. Cela n'avait peu d'importance, Emerick l'avait toujours connu s'incrustant ainsi et sa grand-mère leur offrirait quoi qu'il arrive, le gîte et le couvert, sans soucis, malgré la réticence de ce vieux garçon bourru, intolérant, à cheval sur les principes ayant une dent, nul ne sait pourquoi, contre la jeunesse actuelle. Cette génération le dérangeait comme celle de leurs parents d'ailleurs mais à une autre échelle. Né après la première guerre, enrôlé d'office durant la seconde, fait prisonnier en Allemagne puis évadé, il devint chef de réseau dans la résistance ardéchoise. Aujourd'hui il n'avait que peu évolué avec le temps, il vivait toujours dans son époque avec des ½illères, refusant toute intégration à notre société dite moderne avec son chômage, sa violence, son immigration. Les jeunes l'effrayaient simplement, avait-il raison d'avoir peur ?

La porte s'ouvrit, la vieille dame resta éberluée devant la dégaine des deux zonards encrottés, boueux, trempés, dégoulinants, avant de les faire entrer.

- Mon Dieu ! Mes enfants ! Que vous est-il arrivé ? Ne restez pas dehors, entrez, vous êtes trempés...Allez vous doucher et vous changer dans la salle de bain, vous me raconterez à table, dépêchez vous, vous allez attraper la mort...Emérick, tu prends les chemises propres et sèches de ton grand père dans l'armoire et mettez vos guenilles dans le lave linge...Bou Diou ! J'attise la cheminée pour réchauffer la pièce...Vite !

Les deux garnements ne se firent pas prier, l'eau chaude de la douche sur leur peau glacée les revigora. Chacun, emmitouflé dans une chemise de laine, sentant le propre et la lavande, trop large et bien trop grande ; le défunt grand père du jeune garçon était battit dans du roc avec une stature impressionnante, ils redescendirent dans le salon ou la cheminée crépitait. Camille sirotait son pastis avec délectation, assit sur le fauteuil. Il les dévisagea avec dégoût, n'aimait-il pas lui aussi les homosexuels ? La télé hurlait face à lui, son sonotone devait déconner.

- Salut Camille ! Lui lança Emerick arrogant.

Le vieux détourna la tête sans répondre, la mamie intervint avec sa gentillesse et sa générosité et baissa machinalement le son du téléviseur.

- Vous avez meilleur présentation les enfants, asseyez vous je vous sert l'apéritif et racontez moi tout.

Emerick narra ses péripéties, sans parler de Cassis bien sûr lorsqu'il se tu subitement à l'annonce du double meurtre dans le journal de vingt heures. Tony tendit l'oreille avec attention en souriant bêtement, inconsciemment Emerick augmenta le volume de la télévision avec sa télécommande. Il sentit le regard de Camille le pénétrer, sa grand-mère resta passive, tout cela se déroulait bien loin de chez elle, ce n'est pas qu'elle se fichait du malheur des autres mais Cassis, pour la fervente ardéchoise qu'elle était, se trouvait au bout du monde et rien ne servait de se lamenter sur le sort de ses pauvres gens, la lamentation, les plaintes et les pleurs ne les auraient pas fait revenir à la vie. Même si l'horreur de ses meurtres pouvait interpeller et choquer nombres de personnes, la vieille dame ne s'outrageait pas pour autant.

Le corps de Lydie avait été repêché en premier, celui de Da Silva, quelques heures plus tard, un peu plus au large, flottant entre deux eaux, une chance pour lui que son sang, incrusté dans les roches plates, fut examiné de très près par les premiers enquêteurs dépêchés sur les lieux, persuadés de l'existence d'un second cadavre, les recherches s'éternisèrent jusqu'à sa découverte en fin de matinée par les plongeurs des marins pompiers de Marseille. La région était désormais quadrillée et les deux coupables bien à l'abri chez la grand-mère mais Camille les gênait par son regard persistant et sa curiosité, ses allusions au double meurtres et ses affirmations au cours du repas. Tony ne dit pas un mot, seul, sur ses gardes, Emerick répondait au vieil homme qui cherchait en prêchant le faux, une certaine vérité sur leur emploi du temps de ses dernières heures, séquelles sans doute de son titre de garde champêtres dans les années cinquante à soixante dix au sein du village, étroitement lié à la gendarmerie. Le jeune garçon eut soudain le sentiment d'être soupçonné par cet ancêtre, fier ami de son grand père, amoureux impénitent de sa grand-mère. Avait-il découvert dans leur comportement, quelques indices prouvant leur culpabilité ? Si oui, les balancerait-il aux flics ? Heureusement cet interrogatoire camouflé prit fin à 21 heures 30 précise où Camille, comme à son habitude, prenait congé de la « Grand Terre », mais des questions trottèrent dans le crâne d'Emerick et celui-ci en fit part à Tony lorsqu'ils se retrouvèrent dans la chambre, enfin seuls tous les deux.
- Que penses-tu du vieux, Tony ?

- Un peu trop curieux à mon goût mais tu le connais mieux que moi, peut-on lui faire confiance ou est-il du genre à piétiner dans la vie des autres ?

- J'ai bien peur qu'il nous mette des bâtons dans les roues.

- ...Alors il faudra nous en occuper !

Ce fut sur cette phrase que Tony s'endormit sans plus d'inquiétude. Emerick, plus bileux, se fit du mouron pour deux et il eut du mal à trouver le sommeil avec ses deux questions en tête : Sur quel indice le vieux filou pouvait-il les soupçonner et sur quelle preuve les accuserait-il ?
























Des bribes de voix à l'extérieur de la maison réveillèrent Emerick ce matin, il était déjà 9heures 30, Tony dormait à poings fermés. La pluie avait cessée mais le temps restait très menaçant, il entrouvrit le volet grinçant, sa grand-mère étendait leur linge entourée de deux gendarmes, de sa place l'adolescent ne pouvait entendre la conversation, d'ailleurs la Marée chaussée ne resta guère longtemps, avec un salut réglementaire les deux militaires quittèrent la propriété croisant au passage Camille qui arrivait dans sa vieille Renault 4, ils échangèrent quelques mots avant de prendre définitivement congé de la « Grand Terre ». Le vieux fouineur tournait maintenant autour de ma grand-mère en palabrant, détournant ainsi son attention. Emerick le vit cacher, furtivement, quelque chose sous sa veste avant de remonter à bord de sa voiture laissant la vieille sur le pas de sa porte, il démarra et disparu derrière la haie de troènes. Emerick laissa dormir son compagnon, enfila la chemise de son grand père et descendit dans la cuisine prendre son petit déjeuner et surtout aller aux nouvelles.

- Bien dormis mon gars ? Lui lança sa grand-mère affairée dans la confection de pots de confiture.

- Très bien mamie, Tony roupille encore et je préfères ne pas le réveiller maintenant, nous avons de la route à faire cet après midi.

- Vous remontez à Paris ?

- Et ouais mamie !...Les vacances sont terminées...Au fait j'ai cru voir les gendarmes en ouvrant les volets, rien de grave j'espère ?

- Non, non, simple précaution d'usage, ils m'annonçaient les inondations. Plusieurs maisons ont été évacuées cette nuit, les crues de l'Ardèche et de l'Ibie font des leurs...Je suis en sécurité ici, la rivière est loin...Mais vous les enfants, faites attention sur la route, la météo n'est pas fameuse, elle annonce d'autres précipitations importantes dans la région, soyez prudents !

- Ne t'inquiète pas mamie...Et Camille, il se languit déjà de toi pour être passé si tôt ?

- Tu penses, il me demandait l'hospitalité au cas ou l'eau continuerait de monter, sa maison est située dans une zone à risque.

Tony venait de les rejoindre, ils prirent le petit déjeuner sans plus faire allusion à Camille et aux gendarmes. Emerick attendit d'être dehors, à fumer sa cigarette, pour avertir son camarade de ces visites inattendues et surtout de lui signifier l'étrange comportement du vieil imbécile. Leurs jeans, pulls, chaussettes et sous vêtements, leurs blousons et même leurs chaussures étaient suspendus sur le séchoir à linge, seul le tee short blanc de Tony manquait à l'inventaire...

- Merde ! Qu'est ce qu'il nous veut ce vieux con ? Pourquoi mon maillot ?

- Nous allons le savoir Tony, je sais ou il crèche.

- Et ta grand-mère ne va pas s'inquiéter de nous voir partir précipitamment ?

- Nous reviendrons après, pour déjeuner avec elle, disons que nous partons faire des emplettes au village.

Emerick embrassa sa grand-mère, le nez afféré dans ses fourneaux à préparer un petit ragoût pour le midi. La pluie retombait assez drue lorsque les deux jeunes gens arrivèrent chez Camille. Le chemin qui descendait à la villa, en contrebas de la départementale, était boueux mais accessible. De l'autre côté de la propriété, l'Ardèche montait d'une façon inquiétante mais rien d'alarmant pour l'ardéchois pur et dur qu'était le vieil homme, il se refusait, pour le moment, à quitter son domaine. Quelques terres inondées, quelques vignes noyées ne suffisaient pas à l'affoler pour autant malgré la mise en garde des pompiers et des gendarmes appelés sur d'autres lieux plus menacés. La Renault était abritée sous le hangar, Tony s'y précipita afin d'explorer l'intérieur à la recherche de son tricot de corps, mais en vain. Son ami frappa à la porte de la grande demeure, battit toute en pierres de taille. Camille ouvrit sans méfiance et fut stupéfait de les voir tous les deux sur le perron, il n'eut pas le temps de refermer sa porte, le pied d'Emerick l'en empêchait.

- Que voulez vous ? S'écria t'il soudain apeuré.

- Une petite explication, répondit Emerick sans ménagement, tu ne vois pas ?...Qu'es-tu venu faire ce matin chez ma grand-mère ?...Qu'as-tu planqué sous ta veste lorsqu'elle t'a tourné le dos ?...Je t'ai vu de la fenêtre de notre chambre.

- Rien, laissez moi tranquille petits voyous, j'appelle la police...Je sais...Je connais la vérité...

- Quelle vérité ? Repris Tony en bousculant le vieux, à ton âge tu joues encore les détectives !
Camille échappa aux mains de Tony, il courut, d'un pas assez alerte malgré son âge, se réfugier dans la cuisine, les deux gars lui emboîtèrent le pas l'empêchant d'empoigner un couteau de boucher posé sur la table au côté du tee short blanc de Tony. Celui-ci plaqua le presque octogénaire contre le frigo de son bras puissant tandis qu'Emerick tourna et retourna le vêtement suspect encore humide. Quelques tâches brunes, passées et décolorées, étaient encore apparentes sur le côté droit, des tâches qu'il pu certifié être du sang. La rivière et l'eau du lave linge de sa grand-mère n'avaient pas suffit à effacer les éclaboussures compromettantes.

- C'est vous...Le double meurtre de Cassis...C'est vous n'est ce pas ? S'écria le vieux fou. Le sang sur le maillot...J'en suis sûr que ce n'est pas le votre...

- Comment as-tu deviné Camille ? Lui dit calmement Emerick, tandis que Tony relâchait un peu la pression de son bras sur la poitrine du vieux.

- Emerick, tu es devenu un assassin ! As-tu pensé à ta pauvre mère, à ta grand-mère, à l'honneur de ton grand père ?

- Ta gueule ! Ne me fait surtout pas la morale vieux con ! Rétorqua t'il désabusé...Qu'allons nous faire de toi maintenant ? As-tu seulement pensé à ça ?

- Tu nous aurais balancé aux flics n'est ce pas ? Demanda soudain Tony en secouant la vieille carcasse, répond, tu voulais nous donner ?

- On a que faire ici bas de criminels de votre espèce, continua Camille sans se dégonfler, vous avez torturé et tué deux personnes dont une femme enceinte, vous n'avez aucun remord ? Vous êtes des monstres !

- Tu te trompes Camille, tu comptes très mal, poursuivit sereinement le jeune garçon, il y a eu certes, Da Silva et sa compagne dans les Bouches du Rhône, mais avant dans le Drôme, tu n'as pas entendu parler de Charvanède, le viticulteur ? Cela m'étonne de toi...Malheureusement aujourd'hui, crois moi j'en suis désolé, tu seras le quatrième sur notre liste...Tu vois ou te mène ta curiosité !

- Allez pourrir en enfer ! Voyous !

Camille se débattit mais ne puit s'échapper des bras de Tony resserrant la pression, son béret tomba au sol, ses yeux roulèrent dans leurs orbites, la bouche grande ouverte il chercha sa respiration, le souffle haletant. Tony s'écarta de lui, le vieux porta ses mains à la poitrine, balbutia quelques mots incompréhensibles avant de chuté lourdement par terre, la tête cognant le coin de la table. Allongé de tout son long sur le carrelage, le teint livide, le sang ruisselant en fin filet de la tempe et de l'oreille gauche, les yeux clos, la bouche en béatitude, la poitrine gonflée, immobile, Camille venait de faire un arrêt cardiaque. Dieu merci, la nature venait d'accomplir le travail des deux criminels. Plus besoin pour eux de s'inquiéter de lui. Sans céder à la panique, empochant le maillot, ils quittèrent les lieux, laissant derrière eux le cadavre à son triste sort, la grand-mère d'Emerick les attendait pour le repas de midi.
Aux infos de 13 heures, les journalistes relatèrent les premières constatations des enquêteurs près de douze heures après le double meurtre de Cassis, faisant un large rapprochement avec celui de Tulette. Selon le porte parole du magistrat instruisant l'affaire, des similitudes sur la façon, sur les moyens employés, sur l'atrocité des sévices sexuels et surtout sur le sparadraps utilisé pour lié les poignets des victimes, prouveraient sans nul doute que le où les auteurs de ses assassinats seraient le où les mêmes pour les deux affaires, restait à savoir maintenant les causes de ses tueries ; la piste du règlement de comptes serait privilégiée par la police suite à la découverte du lien militaire unissant Da Silva à Charvanède. Actuellement, les principales recherches restaient concentrées sur le camp militaire de Carpiagne ou militaires actifs encore présent et ceux de la dernière classe libérés il y a six mois feraient l'objet d'un interrogatoire à l'échelle nationale. Véritable travail de fourmis qui devraient perdurer plusieurs mois. Un appel à témoins avait néanmoins été lancé par les autorités et les deux amis espéraient à présent que leur prochaine victime, Le Goadic, n'eut pas lu les journaux ni regardé la télévision ces jours-ci. Ainsi eurent-ils très peu de temps pour accomplir leur mission dans les Côtes d'Armor.
Jean Claude, le beau père d'Emerick et Stéphane, son fiston, avaient quelques jours de sursis devant eux, l'adolescent savais que, là, tous les soupçons pèseraient indubitablement sur lui mais la Sicile, fief de Tony ou résidait son père, leur offrirait certainement une bonne planque au bout de leur cavale. Tel était le nouveau plan pour l'avenir mais il leur fallait de l'argent et ils comptèrent dorénavant sur leurs prochaines victimes pour assurer le renflouement de leurs portes monnaies.
La vieille dame n'avait pas le moindre soupçon, Camille ne lui avait rien dit sur ses découvertes, elle ne s'imaginait pas un instant être assise en face de deux criminels en puissance et sans scrupules dont son seul et unique petit fils. La vérité l'aurait a coup sûr anéantie.
Le temps leur était compté et en début d'après midi les deux amants diaboliques quittèrent l'Ardèche sous une pluie battante. Rien ne leur servait de remonter sur Paris comme ils le pensèrent auparavant, la Bretagne serait donc leur prochaine étape.










































Ils roulèrent tout l'après midi de vendredi et toute la nuit avec une escale à Orléans pour se restaurer et se reposer un peu, surtout Tony, seul conducteur. La Bretagne, au petit matin, les accueillit avec le même climat que l'Ardèche, de la pluie, moins violente certes, mais toute aussi pénétrante et glaciale. Trégastel dans les Côtes d'Armor semblait triste dans la grisaille, les rues étaient désertes, seules les mouettes gueulaient dans le petit port à marée basse ou les voiliers et autres embarcations ressemblaient à des épaves inertes, envasées, légèrement couchées sur leur flanc aux abords du quai. Seuls les chaluts, un peu plus en amont, amarrés dans le chenal, tanguaient sous les assauts du vent. En contre fond, face à la plage de Saint Guirec à Ploumanac'h, le château de Costaéres, perdu dans la brume maritime, rendait le paysage assez fantomatique et mystérieux. A cette époque de l'année, la forteresse plantée sur son île de granit rose depuis des lustres, était inhabitée, étrange endroit envoûtant et fantastique, idéal pour leur troisième rendez vous, pour peu qu'il trouve un canot à marée haute et surtout leur invité Arnaud Le Goadic.
De cet individu Tony ne connaissait que son adresse dans la cité bretonne et d'après les confidences faites par l'intéressé lors de leur service national, avant le jour fatidique du..., ce fils de marin pêcheur devait reprendre le flambeau paternel avec son propre chalut au doux nom de « Ael ar mor », Ange de la mer. Ce projet lui avait-il réussit ? Seul l'avenir le dira lorsque Tony aura retrouvé sa trace, un avenir se faisant néanmoins pressant, il ne pouvait s'éterniser dans ce patelin costarmoricain ni tourner trop longtemps avec son véhicule immatriculé en Seine Saint Denis, les touristes étant rares en novembre, il lui serait aisé et néfaste de se faire repérer dans cet endroit ou tout se voit, tout se sait, tout se raconte. Bretagne, pays de légendes, pays de rumeurs, pays sauvage ou l'étranger est dévisagé et montré du doigt avant même qu'il ne foule son sol.
Ils ont pourtant viré avant de trouver la maison des Le Goadic, au numéro tant de la rue unetelle, petite villa blanche au toit d'ardoise avec un petit jardinet ou rames, filet de pêche usagé, balises, boules de verre étaient entassés pêle-mêle parmi les bosquets d'Hortensias mauves et roses, dans ce quartier exclusivement voué à la pêche à deux pas du petit port.
Tony stationna un peu plus haut dans la rue, à l'écart des villas mais la vue portait directement sur le perron de la maison qui semblait inhabitée malgré le vélo appuyé sur le petit muret séparant la villa mitoyenne, identique à celle des Le Goadic.
L'attente fut longue, pas âmes qui vivent dans le quartier, faut dire qu'il était dix heures du matin à l'arrivée des deux amis sous un crachin discontinu. Outre la voiture jaune de la poste, pas un autre véhicule, ni piéton d'ailleurs, ne vinrent déranger leur guet. Ils désespéraient lorsque vers les onze heures, un jeune garçon d'une quinzaine d'années sortit enfin de la maison, enfourcha son vélo et se dirigea vers eux. Tony alla à sa rencontre avant qu'il ne bifurque à droite en direction du centre ville.

- Bonjours petit, lui dit-il poliment, je cherche monsieur Arnaud Le Goadic, peux-tu me dire ou le trouver ?

- Arnaud ! C'est mon frère, vous êtes un de ses amis ? Lui répondit le jeune cycliste méfiant.

- Ouais, un ami de longue date, je suis de passage ici et aimerais le revoir, lui faire une surprise quoi !

- Vous le trouverez sur le port, sur son bateau.

- Il est seul ? Continua Tony.

- Je pense, mon père est en mer et l'équipage d'Arnaud en repos, son bateau n'est pas tout à fait opérationnel, il est à quai sur ses béquilles, « L'Ael ar mor », c'est le seul chalut en cale d'ailleurs.

- Je te remercie petit, ton frangin va être heureux de me revoir, crois moi, nous avons tellement de chose à nous raconter.

- Ok ! Bonne journée m'sieur !

- Bonne journée à toi petit.

Tony remonta dans la voiture alors que le jeune garçon disparaissait derrière les villas. Emerick trouva cela osé et risqué d'aborder ainsi, à visage découvert, le frère de leur prochaine victime. Tony devait avoir ses raisons et surtout, il se fiait à sa bonne étoile qui jusqu'ici, il est vrai, lui avait été bénéfique. Emerick le suivrait donc, fidèle serviteur d'un preux chevalier sans peur et sans reproche. Ils descendirent à pied au petit port, la pluie avait cessée provisoirement et quelques pêcheurs au lancé profitaient de cette accalmie et de la marée montante, les pieds dans la vase, pour taquiner le poisson ; sardines, lieux, vieilles et surtout poissons chats, comestibles en soupes où bouillabaisse bretonne mais la gueule de cette pourriture des mers, avec ses yeux globuleux, ses longues moustaches tombantes et son arête dorsale proéminente, effilée et dangereuse, auraient filé la gerbe même dans le plus grand restaurant gastronomique. Bref, les avis culinaires n'engagent personne.

Le long de la jetée, l' « Ael ar mor » reposait sur ses béquilles, vieux chalut certes, mais flambant neuf avec sa peinture rutilante bleue et blanche, refaite entièrement, avec ses fanions multicolores, sur le pont d'une propreté inouïe, quelques balises, nasses, filets, attendaient leur première sortie en mer. A l'arrière, flottant fièrement au dessus du bastingage, le drapeau bicolore breton, noir et blanc avec ses onze hermines aussi neuf que la bouée de sauvetage accrochée sur la paroi de la cabine, que le canot de survie, bien rangé dans les cales, que les fumigènes et fusées de détresses, au sec dans un compartiment étanche. Relié au chalut par une corde, une petite barque avec ses rames reposait sur la vase. Dans quelques heures, la marée sera assez haute pour s'en servir au cas échéant mais pour le moment, les jeunes gens avaient aucun scénario concret pour invité Arnaud Le Goadic à leur troisième rendez vous mortels. Tout se fera dans l'improvisation.
Emerick portait la musette, Tony mit le revolver chargé à sa ceinture sous son blouson, Emerick fit de même avec celui sans munition. Selon son inventaire fait au préalable, il restait assez de sparadraps pour ligoter Arnaud, deux boîtes de somnifères, des gants de chirurgien à profusion, quelques fonds de bougies, six canettes de bières tout autant de paquets de cigarettes, une demi barrette de shit et l'éternelle boîte de préservatifs empruntée à son cher demi frère dont la quantité, malheureusement n'avait pas baissée d'une unité depuis leur départ de Paris, Tony se refusait toujours à faire le grand saut dans leur relation amoureuse, mais Emerick ne désespérait pas...

Quelqu'un s'activa dans les cales ouvertes du bateau, les deux crapules se planquèrent derrière la cabine, revolvers au poings, une silhouette sortit des entrailles du chalut, ferma les soutes, enfila un ciré jaune posé sur le pont, jeta un regard réjouis sur ses filets avant de mettre pied à terre en chantonnant : « Oh mon bateau ! ».

- C'est lui, murmura Tony, c'est Arnaud !

Ce que vit Emerick de cet homme fut plutôt minime, un bonnet bleu marine sur une chevelure bouclée, coupée court, d'un blond décoloré, un visage poupon, plutôt halé, posé sur un corps d'une stature assez haute, bien proportionné de par sa corpulence trapue. Un bel homme en somme qu'il se hâtait à découvrir, ce soir sans doute. Arnaud s'éloigna en direction de son domicile, la démarche chaloupée dans ses bottes en caoutchouc, les mains dans les poches, le cou légèrement entré dans ses épaules carrées.

- Que fait on Tony ? Demanda impatient Emerick.

- Attendons qu'il revienne.

Les mains gantées, ils se tapirent dans les sous sol du chalut, sous la cabine ou deux couchettes précaires leur permis de s'allonger un moment. La fatigue du voyage de cette nuit se faisait ressentir. Tony roula un bédo avant de somnoler. Emerick fut plus alerte, au aguets, sur ses gardes au moindre bruit suspect, anxieux, impatient, inquiet aussi de cette mise en scène non établie avec malencontreusement un témoin oculaire, le petit frère d'Arnaud, qui de source sûre, parlera de sa rencontre avec Tony. Cela le stressait, il sentait l'embrouille...Et s'il fallait, par la force des évènements, éliminer aussi le gamin et tous ceux ayant participés au repas de midi dans la petite maison de pêcheur à deux pas d'ici !

Emerick ruminait ses pensées dans sa tête comme vache dans un pré lorsque vers 16 heures 30, il entendit des bruits de pas sur le pont au dessus de leur cachette. A l'écoute, une seule personne semblait se trouver la haut, une seule voix chantonnait : « Oh mon bateau ! »
Arnaud entra dans la cabine, déposa son ciré jaune, les deux malfrats étaient tout près de lui, sous la trappe menant à la cale, prêt à bondir, l'arme au poing. La lumière jaillit lorsque Le Goadic ouvrit la trappe. Sans ménagement, avant même qu'il puisse les voir, Tony l'agrippa violement par le pull au niveau de la poitrine et le tira de toutes ses forces vers l'intérieur. Déséquilibré, Arnaud chuta lourdement dans la cale, la tête heurtant une couchette. Allongé sur le sol, face contre terre, il mit un certain temps avant d'essayer a se relever, lorsqu'il fut à genoux, Tony le retourna nonchalamment et le plaqua au sol en le maintenant fortement avec son pied, il le tint en joue. Emerick pu enfin découvrir de près le visage du jeune marin pêcheur. Ses petites bouclettes jaunes, décolorées par le vent et l'eau salée, lui faisaient comme une auréole autour de son visage carré, buriné, cependant agréable à regarder. Ses yeux, gentiment tirés en amandes, d'un bleu transparent comme les eaux d'un lagon, sous des sourcils de paille, son nez droit, légèrement épaté au dessus d'une bouche aux lèvres épaisses, ses deux petites fossettes dissimulées sous une barbe blonde de deux jours, lui donnaient l'apparence d'un ange malgré la bosse naissante au beau milieu de son front haut et plat.

- Comme on se retrouve Le Goadic...Tu te souviens de moi ? Lui lança Tony avant d'ordonner à son complice de lui lier les poignets derrière le dos.

Arnaud se redressa, mit ses mains dans le dos machinalement et se laissa scotcher les poignets de sparadrap sans rien dire, terrorisé sans doute par l'arme de Tony mais surtout abasourdit par sa chute.

- Toi ici ! S'exclama t'il...Tu ne m'as pas retrouvé par hasard je suppose ?

- Et non ! Ton petit frère ne t'as pas dit ?...Je te cherchais.

- Mon petit frère ?...Je ne l'ai pas vu. Et que lui as-tu dit à mon petit frère ? Demanda inquiet Arnaud.

- Moi ... Rien, lui par contre m'a dit ou te trouver. Il t'a vendu en quelque sorte...Tu sais de nos jours faut plus se fier à la famille, elle ne t'apporte que des emmerdes, la preuve nous sommes là !

- Et que veux-tu ?...Et lui qui c'est ? S'affola Arnaud en me dévisageant.

Tony s'approcha d'Emerick en fixant son ennemi de son regard démoniaque, il lui caressa les fesses et lui roula une galoche à lui donner le vertige, le jeune garçon suffoqua sous cette langue avenante et fougueuse, Tony le lâcha enfin...

- Emerick, mon mec, dit il à Arnaud, cela te dérange monsieur l'hétéro, violeur de petits soldats ! Ecoute je vais te raconter une histoire...

Arnaud baissa les yeux en écoutant le plaidoyer de Tony, celui-ci remémora l'évènement de la caserne avec force de détails, l'on pouvait l'imaginer dans une cour d'assise, tout à la fois témoin, victime, accusé, avocat, juré et enfin juge avec la même sentence au bout du compte, la peine de mort. Le temps passait. La pluie tombait. La mer, au point culminant de son flot s'apprêtait à redescendre. La nuit s'installait. Il était près de 18 heures lorsque le monologue de Tony fut entrecoupé par des cris à l'extérieur du bateau. Sans se faire voir, Emerick se glissa dans la cabine et scruta par le par brise l'intrus qui gueulait ainsi. Sous le réverbère, à cheval sur son vélo, le petit frère d'Arnaud scandait son prénom.

- C'est le morveux, murmura t'il, il appelle son frère.

Sans réfléchir, Tony aida Arnaud à se lever, l'arme pressée sur la carotide.

- Penches toi à la cabine, dit lui que tu rentreras tard cette nuit, que personne ne t'attendent pour le souper, fais attention, à la moindre gaffe je t'abats comme un chien, toi, ton frère et tous ceux qui se trouvent chez toi, nous n'avons rien à perdre.

Arnaud monta les quelques marches, les poings liés, le canon du revolver armé enfoncé dans son entrejambe.

- Renan ! Dit à maman que je rentre tard, je vais au resto avec des copains.

- Ok ! Répondit l'enfant, n'oubli pas que demain matin tu m'as promis de m'emmener avec toi essayer le bateau...

- Demain à marée haute, 7 heures promis ! Continua Arnaud.

- Pas de détails ! Chuchota Tony en enfonçant un peu plus le canon du revolver.

- Allez rentre Renan...A demain.

- Kenavo ! Termina le gamin avant de disparaître dans la nuit avec son vélo.

Pensif, Arnaud le regarda partir avec amertume avant d'être violemment rembarré à l'intérieur de la cale. Il trébucha malencontreusement sur Tony qui lâcha son arme, déséquilibré par le poids de son adversaire. Arnaud en profita pour se débattre à coup de pieds, tenta de se redresser pour s'enfuir par la cabine de pilotage. D'un violent coup de crosse sur la nuque, Emerick mit fin à sa tentative d'évasion, Le Goadic s'écroula sur Tony qui poussa un cri étouffé. Son compagnon l'aida à se relever et récupéra l'arme chargée qui avait glissée sous la couchette.

- Il est lourd ce con ! Pesta Tony...Bien joué Emerick.

Arnaud sonné mais conscient gisait en position foetale, les mains au dos, il gémissait par terre en remuant comme un ver de terre que l'on aurait coupé en deux.

- J'aurais dû me douter que tu allais venir, s'écria t'il en se redressant, et prévenir les flics de mes soupçons...Aux infos...Charvanède, Da Silva...C'est toi n'est ce pas ?

- Bien deviné Le Goadic, continua Tony sereinement, et tu es le troisième angle de mon triangle...Sert nous trois bières ma biche, s'adressa t'il à Emerick avant de revenir sur Arnaud, je vais te raconter comment ses porcs ont rendu l'âme...

Comme un code, maintes fois utilisé, le jeune garçon savait que trois bières voulaient dire dans leur jargon, somnifères. Il glissa donc, à l'écart de Le Goadic, deux cachets émiettés dans sa canette de métal. La première réaction du jeune marin fut de refuser catégoriquement la bière qu'Emerick lui tendait, stipulant l'être sobre, anti- alcool, anti- fumée, anti-drogue mais le canon du revolver aidant, Arnaud bu sa canette comme eux autres. Il n'attendit pas la fin du récit du calvaire de Charvanède pour s'endormir, pourtant l'agonie du jeune vigneron était des plus intéressante, narrée avec fougue par Tony. Celui-ci se tu et monta à la cabine, regarda le niveau de flottaison de la barque à l'arrière du chalut. La mer descendait rapidement, il fallait se dépêcher s'il voulait gagner le château avant la marée basse, Tony venait de choisir le lieu de l'exécution.

- Tu sais diriger cet engin ? Demanda t'il à Emerick.

- Heu !...Oui, répondit celui-ci sans conviction, j'ai déjà fait quelques descentes en canoë sur l'Ardèche étant gosse.

- Bien, remballe tout et déguerpissons d'ici, je me charge de cet enfoiré.

A l'aide de la corde, Tony rapprocha la barque au plus près du bateau, Emerick y descendit le premier tandis que l'autre chargea le corps inerte de Le Goadic sur son épaule et le balança sans ménagement par-dessus bord. La réception fut très rude, Arnaud faillit tomber à la baille, Emerick eut juste le temps de le retenir par son pull. Tony sauta à l'avant de l'embarcation et les voilà ramant, dans la nuit silencieuse, glissant comme des ombres sur une mer d'huile, sombre, ou le fond se dérobait à leur regard, se faufilant entre les différents bateaux, sous un crachin éparse, vers le château de Costaéres, à quelques encablures du port.

- La prochaine haute mer est à 6heures30 voir 7 heures du matin d'après le morveux, à 5 heures nous devons avoir quitté l'île, murmura Tony alors que la petite barque quittait le chenal pour contourner le château et accoster du côté du grand large, la face de l'îlot cachée du port et de la plage.

Tony sans plus attendre sauta sur la jetée avant même qu'Emerick n'amarre la barque à un anneau enserré dans le granit. Il scruta les environs avec sa lampe de poche, laissant seul son complice avec Le Goadic endormit. La forteresse impressionnait, les donjons semblaient se perdre dans les nuages si bas. La lune, par intermittence, illuminait les meurtrières, les gargouilles, les créneaux dessinant des formes fantomatiques sur la façade de granit rose. La brise s'engouffrait sous la haute toiture d'ardoise, sifflant un air lugubre accompagné par les cris stridents des chauves souris et le piaillement des mouettes dérangées par la présence de ces trois intrus. Ce paysage semblait irréel, sortit d'un roman d'anticipation où l'horreur pouvait surgir de chaque pierre, de chaque feuille d'une végétation luxuriante composée uniquement de pins et d'hortensias, ou l'Ankou (La mort) avait rendez vous avec les vivants. Hitchcock, King et tous les grands Maîtres des thrillers n'avaient qu'à bien se tenir, ce soir, ce château breton devenait transylvanien et les deux amants, pauvres mortels, allaient s'identifiés au Conte Dracula. Le sang de leur martyre coulera à flot pour leur plus grand plaisir. A défaut d'un démon, d'une entité surnaturelle, d'un monstre imaginaire, d'un revenant mal léché, Tony surgit au bout de la jetée et se rapprocha tout excité.

- Aide moi à porter Le Goadic, dit-il essoufflé, j'ai trouvé un superbe endroit derrière les hortensias, il y a une cavité naturelle au pied du mur d'enceinte, à l'abri du vent et de la pluie, avant que l'on retrouve son cadavre, nous serons à Paname à trucider ton beau père !

Ils traînèrent Arnaud derrière le bosquet d'hortensias, un énorme rocher appuyé contre le mur d'enceinte du château formait en dessous, une cavité assez large pouvant contenir un régiment de douze bonshommes de bon gabarit, sa hauteur variait de deux mètres vingt à son ouverture à a peine un mètre au fond de la grotte artificielle. Emerick alluma les morceaux de bougies, changea ses gants de chirurgien en ayant soin de jeter les usagés au fond de la musette, ôta les bottes en caoutchouc du marin afin de pouvoir lui lier les chevilles, jambes écartées au morceau de bois ramené par Tony. Celui-ci lui dénoua les mains du dos et bras en croix, lui attacha les poignets à une planche. Il coinça ensuite, verticalement entre le sol et le plafond de l'abri de granit, un morceau de mat d'environ deux mètres trouvé près de la jetée. Alors que Tony tenait difficilement le corps de Le Goadic debout contre la potence improvisée, Emerick y nouait solidement les planches écartant bras et jambes. Pour conclure cette installation démoniaque, il passa autour du cou de Le Goadic, la ceinture de son pantalon et la serrait fortement au poteau de torture. La tête ainsi redressée, Tony le bâillonna de sparadrap. Arnaud Le Goadic immobilisé, la fête macabre pouvait commencer.
Son réveil ne tarda point, les yeux écarquillés de terreur comme ses prédécesseurs, Arnaud épiait chacun des gestes de ses deux tortionnaires. De son couteau, Emerick lui lacéra son pull et son tricot de corps que Tony lui arracha. Son torse blanc et imberbe dépareillait au teint halé de son visage et de ses avants bras. Une ancre de marine entourée de signes tribaux était discrètement tatouée sur son pectoral gauche, les muscles saillants sans excès, les abdominaux bien dessinés, les aisselles pas trop touffus rendaient ce corps agréable à regarder. Une fine ligne de poils blonds naissant sous le nombril, se perdait sous la toile de jean de son pantalon au niveau du bas ventre, poussé par sa curiosité perverse, l'adolescent voulu en voir plus et fit sauté, un à un, les cinq boutons de la braguette et découpa entièrement de la taille aux pieds, les deux coutures du jean. Arnaud se retrouva en slips et chaussette, attaché à la potence. Tony lui caressa le sexe qui gonflait sous la petite culotte moulante échancrée en haut des cuisses, taillée dans un tissu de coton vert, très sexy, tandis que son acolyte glissait la lame de son couteau entre la peau et l'élastique qu'il coupa d'un coup sec. Le slip tomba à terre, enfin Emerick pu voir Arnaud dans toute sa splendeur. Son pubis ressemblait à un triangle d'or de velours au dessus de sa queue blanche, raidit par les caresses de Tony, dévoilant un gland rosé lui mettant l'eau à la bouche. Ses fesses, fermes et musclées comme le reste de son corps, frissonnèrent lorsque la main d'Emerick enveloppa ses testicules durcis, parsemés de poils blonds. Il ne tenait qu'au jeune obsédé de sucer ce mec, à s'enivrer de foutre, mais la prudence eut raison de son envie lubrique, il ne devait en aucun cas laisser des traces d'ADN compromettante, ni salive, ni sperme, ni empruntes quelconques, il se contenta donc de masturber Arnaud de sa main tandis que Tony lui enfilait sadiquement le canon du revolver dans l'anus, dilaté par la bière versée au préalable dans la raie des fesses. Arnaud gémit, la sueur coula de son front, des larmes lui perlèrent aux paupières inondant ses yeux d'un bleu transparent qu'il fermait par intermittence. Sous son gant de plastique, Emerick sentait les veines boursouflées de cette verge en totale érection, le gland se violaçait, ce salaud de breton était bien membré et à l'avouer, le jeune garçon bandait également de jouer avec ce phallus « apollonien », de l'autre main il lui pressait les couilles pour retarder l'orgasme. Le râle d'Arnaud s'accéléra, de petits cris étouffés s'échappèrent de dessous le bâillon de sparadrap. Tony augmenta violement les vas et viens de son arme dans le trou du cul tuméfié de Le Goadic qui éjacula, une gerbe de sperme gicla dans le gant d'Emerick, celui-ci lui débarbouilla le haut du visage avec. Les yeux d'Arnaud, emplit de larmes jusqu'alors furent maintenant inondés de son foutre. Tony cessa la pénétration, il retira l'arme du postérieur de son ennemi juré, se munit d'une branche d'hortensia et le fouetta avec une extrême violence. Le dos, les reins, le cul, les cuisses du pauvre marin se zébrèrent de stries rouges tandis qu'Emerick lui épilait de ses doigts, les poils blonds bouclés de son pubis, le sang suinta par endroit, dégoulinant le long de sa queue et de ses testicules ramollit. La peau du dos en lambeau, la chair à vif, Arnaud perdit connaissance mais très vite, il fut réanimé à grand jet d'eau de mer. Son calvaire ne devait pas s'arrêter là, les deux aigrefins avaient encore quelques longues minutes devant eux avant la marée descendante. De la pointe de la lame de son couteau à cran d'arrêt, Emerick lui redessina méticuleusement le tatouage, incisant sa peau, trait par trait, courbes après courbes, lignes après lignes. L'ancre de marine vira du bleu d'encre au rouge de son sang. Tony de son côté s'appliqua à lui dessiner, sur un petit carré de fesse épargnée par les coups de fouets, avec une baguette incandescente attisée par la flamme d'une bougie, un visage ressemblant plus à la tête à Toto qu'à la Joconde. En rien le sicilien ne tenait de l'artiste peintre, cependant Arnaud souffrait le martyre, dans son regard se devinait une demande en grâce, mais la pitié chez les deux amants diaboliques n'était pas au goût du jour, ils se complaisaient dans cette ambiance sadique où leur plaisir s'harmonisait dans la douleur de leur victime. Sa toile de Maître accomplit, à force de brûlures, Tony fouilla dans la musette, en sortit la boîte de préservatifs. Emerick s'imagina déjà faire le grand saut dans leur relation amoureuse, en un laps de quelques secondes il eut cru que Tony leur destinait la capote mais en vain, celui-ci la malaxa, l'étira, la gonfla. Le préservatif distendu fut bientôt trop large et inutile pour sa protection initiale, même Rocco Siffredi et John Holmès pouvaient se rhabiller pour épouser parfaitement de leurs membres disproportionnés cette membrane de caoutchouc. Durant ce temps, Emerick essaya en vain de revigorer le sexe rabougrit de Le Goadic, malgré tous ses efforts Arnaud ne bandait plus et cette chose pendante entre les jambes se présentait aux yeux du jeune garçon comme un affront à la virilité masculine qu'il affectionnait tant et n'avait plus lieu d'être. Il noua donc autour de ces parties génitales une ficelle en guise de garrot et la serra au maximum de ses forces. La verge et les testicules d'Arnaud passèrent du rose au rouge, du rouge au violet, elles allaient séchées ainsi, privées d'irrigation sanguine. Tony enfila le préservatif élargit sur le visage de Le Goadic, la tête entière fut enveloppée et déjà son souffle embuait la poche de caoutchouc transparente. Arnaud suffoqua, il étouffait, la mort allait l'emporter rapidement sans plus de souffrance que celles subit jusqu'alors.

Emerick remballa les affaires, ramassa bougies, canettes de bière vides, mégots de cigarettes. Tony s'assit en face d'Arnaud prit de convulsions, il roula un pétard et regarda avec jouissance la lente agonie de son ennemi d'hier rendu dans un état pitoyable. Sa vengeance se terminait ainsi, ses trois violeurs avaient payés de leur vie leur acte abjecte, honorera t'il celle de son amant ? Emerick ne se faisait aucun souci sur l'honnêteté de son amour et garda pour lui cette question insensée, ses doutes s'estompèrent d'ailleurs lorsque Tony lui arracha le couteau des mains et le planta dans les entrailles d'Arnaud, déjà mort peut-être, en s'exclamant :

- Tirons nous Emerick, nous avons à faire à Paris.

Il était deux heures du matin.











CHAPITRE 4









Le ciel breton déversait son crachin habituel sur le pays lorsque les deux justiciers regagnèrent le quai du petit port, désert à cette heure matinale de dimanche. Ils abandonnèrent la barque le long de la jetée sans prendre soin de l'amarrée. Avant de regagner leur véhicule, Tony voulut explorer de fond en comble l'Ael ar mor. Aidés de leur lampe torche, le chalut fut passé aux cribles, de tribord à bâbord, de la cale au pont, de la cabine de pilotage aux couchettes, rien d'intéressant sinon quelques objets de navigation, boussole, compas à l'état neuf, susceptibles d'être vendu à bon prix et dans le portefeuille d'Arnaud, laissé en hâte dans la poche de son ciré jaune, quelques trois cent cinquante francs en billets de banque, maigre butin certes, mais indispensable pour les frais personnels et surtout pour assurer leur retraite vers l'Italie après leurs forfaits en région parisienne. Le moteur de l'auto eut quelques dératés au démarrage, fait de l'humidité ambiante, Emerick démonta les bougies, les chauffa à la flamme de son briquet afin de les sécher et les remit en place sous la pluie dans le faisceau de la torche que Tony tenait en grelottant, question mécanique, celui-ci ne se salissait pas les mains ! Ils étaient trempés jusqu'aux os, frigorifiés mais enfin, la voiture redémarra en toussotant un peu, ils purent prendre la route, épuisés, laissant derrière eux la Bretagne, Trégastel, le château et le cadavre de Le Goadic.

Ils filaient sur la voix expresse en direction de Renne, la pluie tombait toujours, la chaussée était glissante, la circulation fluide, les balais des essuie-glaces raclant le pare-brise eut raison de leur fatigue, Emerick dormait, Tony somnolait, crispé sur son volant. La voiture fit quelques débardées sur la droite, rebondissant sur la glissière de sécurité. Dans un geste désespéré, Tony appuya sur le frein et par la grâce de Dieu réussit à immobiliser l'auto sur la bande d'arrêt d'urgence au risque d'être percuté par l'arrière par le véhicule les suivant à correcte distance cependant. Celui ci stationna derrière eux tout feu de détresse clignotant, l'automobiliste sortit sous la pluie prendre de leurs nouvelles. Il les dévisagea tous les deux, abasourdit qu'ils étaient, scellés à leur siège par la ceinture de sécurité.

- Tout va bien ? S'inquiéta t'il...J'appelle les secours ?

- Non, tout va bien, répondit Tony...Plus de peur que de mal...Merci.

Le chauffeur insista lourdement agaçant Tony qui le rembarra assez lestement.

- Je vous dis que tout baigne ...Montez dans votre caisse et tirez vous !

L'homme baissa les bras, remonta dans son véhicule en maugréant, démarra et partit sur les chapeaux de roue. Tony sortit de la voiture en premier, Emerick n'arrivait pas à ouvrir sa portière, coincée sans doute par le choc contre la barrière de sécurité. Les dégâts étaient important mais superficiels, portière emboutie, aile pliée, rien d'alarmant au bon fonctionnement du moteur. Tony s'apprêtait à repartir lorsqu'un véhicule stationna derrière sa voiture, un gyrophare bleu sur le toit

- Merde les flics !

L'un d'entre eux toqua aux carreaux, côté conducteur, Tony entrouvrit sa vitre.

- Gendarmerie nationale...On nous a prévenu d'un gymkhana sur la voix expresse, cela vous dit quelque chose ?

- Je me suis assoupis, répliqua Tony, la voiture a tapé sur la barrière mais rien de bien grave, que de la tôle froissée.

- Vous avez vos papier, permis de conduire, carte grise, assurances ?

La voiture était en règle, de sa lampe, le second gendarme explora l'intérieur de l'habitacle, les deux jeunes gens n'avaient rien à cacher sinon la musette, contenant les armes, au fond du coffre. Le militaire revint avec les documents et un éthylotest à la main.

- Soufflez s'il vous plait, dit-il à Tony, contrôle d'alcoolémie.

Les deux bières ingurgitées avant l'exécution de Le Goadic devaient être déjà digérées par Tony qui souffla dans le ballon sans montrer plus d'inquiétude. Le test se révéla négatif, le gendarme lui remit ses papiers.

- Allez- y, soyez prudent, reposez vous toutes les heures s'il le faut.

- Merci monsieur, lança ironiquement Tony avant de repartir de la bande d'arrêt d'urgence protégé par les gendarmes.

La voiture de gendarmerie les escorta durant plusieurs kilomètres. A la sortie suivante, « Dinard- Saint Malo », elle bifurqua pour prendre la voix expresse dans l'autre sens. Enfin les deux amis furent libres de tout mouvement, Tony en profita pour accélérer la cadence sur la route détrempée.
Les flics avaient néanmoins vu leur visage, sans doute noté le pedigree de Tony et le numéro d'immatriculation de sa voiture, cela inquiéta Emerick, lorsque le corps d'Arnaud sera retrouvé, les rapprochements entre le crime et leur passage en Bretagne, le nom de son compagnon lié étroitement par liens militaires à ceux des trois victimes, se feront plus clairs dans l'esprit des enquêteurs. Il fallait dorénavant agir vite et conclure leur pacte aussi tôt que possible, le numéro de la voiture enverra directement toute une escadrille d'homme de loi en arme au domicile séquano-dionysien de Tony.

Ils arrivèrent vers dix heures à l'appartement, la Seine Saint Denis parut bien terne et triste aux majestueux paysages jusqu'ici rencontrés des Bouches du Rhône aux Côtes d'Armor. Tony stationna sur son petit parking, jeta un air dégoutté sur la carrosserie de sa voiture, releva son courrier dans la boîte aux lettres qu'il jeta pêle-mêle, sans l'ouvrir, sur le bar de son studio. Il roula un pétard en silence, alluma la télé, en coupa le son alors qu'Emerick alla se doucher. L'eau chaude et le gel douche parfumé à la noix de coco le détendirent d'une façon spectaculaire. Il se frictionna de la tête aux pieds, se caressa le sexe en érection, comme il était bien, comme il aurait voulu à cet instant, faire l'amour avec son Apollon mais malheureusement pour lui, de retour au séjour, les stores étaient baissés, la télé allumée, le son en sourdine, éclairait le lit, Tony, emmitouflé sous la couette, dormait comme un ange, ses fringues éparpillés sur le sol. Le pétard fumait encore dans le cendrier, Emerick en tira deux, trois bouffées dessus, puis embrassa tendrement son amour endormit à la commissure des lèvres, celui-ci ne réagit pas, avant de s'allonger à ses côtés et sombrer également dans le sommeil.



Le réveil fut d'une extrême douceur...Dans son subconscient Emerick imaginait une main inconnue lui caresser les épaules, le dos, glissant lentement vers les reins puis les fesses, les cuisses et l'entre jambe, ce massage si sensuel déclencha toutes ses ardeurs, inconscient, sous l'effet du plaisir il se retourna, entrouvrit un ½il, puis l'autre, ô bonheur, son imagination ne lui jouait pas des tours, Tony, entièrement nu, était penché sur lui, un sourire coquin sur les lèvres, les cheveux encore mouillés, rasé de près, il sentait le frais et le coco. Il s'allongea près de son jeune amant en position du soixante neuf, de sa bouche experte lui goba les testicules puis le pénis en pleine montée de sève, de son côté le jeune garçon englouti le sien au fond de sa gorge. Ces fellations communes l'excitèrent terriblement, il dévora le sexe de son compagnon avec fougue et délice. Soudain Tony se releva, fouilla dans la musette posée sur la table basse, en sortit la boîte de préservatif inutilisée jusqu'alors. Il enfila la capote sur son membre en totale érection. Emerick le suça une dernière fois afin d'humidifier le latex. Il s'agenouilla sur le lit, les reins bien levé, la croupe offerte, les fesses écartées. Tony, du bout de sa langue lui dilata l'anus dans une euphorie extrême puis le pénétra avec douceur, son phantasme d'hier devint enfin réalité...

Quarante cinq minutes d'extase entre préliminaire et amour, les deux garçons atteignirent le nirvana...Mais cependant Tony refusait toujours de se livrer à l'envie d'Emerick de le sodomiser à son tour.
La fringale les titilla, il était déjà 18 heures 30 lorsqu'ils sortirent de l'appartement, il faisait nuit, humide et froid. Avant de se réchauffer avec deux hamburgers, ils tournèrent autour du stade ou s'entraînait au rugby, le mardi, le jeudi et le samedi, Stéphane, les autres jours de la semaine, toujours accompagné de son fidèle ami Maxime, ils squattaient ensembles la salle de musculation jusqu'à 22 heures parfois, demain soir il y sera et le dimanche matin était réservé à son jogging, sportif émérite et accomplit. Il fallait maintenant, pour Tony et son compagnon, élaborer un plan. Il était plus difficile, dans une grande ville comme Saint Denis, d'enlever, de séquestrer et d'exécuter, après cérémoniale, une personne sans se faire repérer. Ce fut dans le bar gay ou ils se connurent, il y a bientôt deux semaines, qu'ils pensèrent trouver la solution entre scotch, shit et drague masculine.







Les deux fugitifs farnientèrent tard dans la matinée en ce lundi, épuisés par cette cavale à travers le pays. La radio ne parlait pas encore du crime des Côtes d'Armor, le corps d'Arnaud ne devait pas encore être retrouvé même si sa disparition inquiétait sûrement sa famille et les enquêteurs.
Réveillés, ils se prélassèrent sur le lit face à la télévision, un pétard tournait entre leurs lèvres, la main d'Emerick posée sur son sexe durcit par l'érection matinale. Tony se caressait également les parties intimes, étirant la peau de sa verge, découvrant son gland, rose, sulfureux, appétissant. Il regardait le plafond, les yeux larmoyants par les volutes de fumée, en se masturbant. Emerick prit le bédo, tira une dernière taffe dessus avant de l'écraser dans le cendrier. Il s'allongea ensuite sur son mec en lui susurrant à l'oreille :

- J'ai envie de toi...

Tony lui sourit, l'embrassa fougueusement en l'enlaçant fortement, les mains posées sur ses fesses, puis lui tendit un préservatif, leva les jambes qu'il posa sur ses épaules, l'anus bien offert à son sexe encapuchonné. Enfin Emerick le sodomisa...

Les heures s'écoulèrent. Il était tant, en fin d'après midi, de sortir de leur tanière et se rendre à la salle de musculation où devait s'entraîner Stéphane. Sa voiture était stationnée au fond du parking, la nuit tombait et les deux amis pouvaient agir à leur guise sans se faire remarquer. Tony s'arrêta tout près de l'auto, éteignit ses phares, Emerick sortit avec son couteau et la lampe torche, glissa habilement sous le véhicule de son cher demi frère et sectionna net la durite alimentant en eau le radiateur, ainsi Stéph ne pourrait pas allez bien loin dans la ville. Le forfait accomplit, Tony quitta le parking et se gara dans la rue un peu en retrait de la salle de sport, d'ici la vue, sur ses entrées et sorties, étaient imprenable. Les deux trublions guettèrent, prêt à suivre ce sbire « Bodybuildé ».
L'attente fut longue lorsque enfin vers 21 heures 30, Stéphane apparut sur le parvis de la salle, endimanché dans un jogging, son tee-shirt blanc moulait ses pectoraux, le froid extérieur semblait ne pas l'affecter. Il était accompagné par son acolyte Maxime, ils disparurent dans l'obscurité du parking. Tony démarra sa voiture, déboîta de sa place de stationnement lorsque la petite berline rouge de Stéphane bifurqua à gauche en sortant de la propriété. Maxime l'accompagnait.
Ils filèrent dans les rues de la ville, poursuivit d'assez loin par nos deux héros. Stéphane emprunta la nationale, à l'opposé de l'appartement familiale, sûrement pour ramener Maxime à son domicile. Soudain, une épaisse fumée envahit le capot moteur de sa voiture, tout feu de détresse allumé, il s'arrêta sur le bas côté de la route. Sur une centaine de mètres derrière lui, Tony ralentit, roula aux pas jusqu'à leur hauteur.

- Des problèmes les mecs ? Leur lança t'il hypocritement en ouvrant sa vitre.

- Ouais ! Répondit Stéphane sans même daigner les regarder, le nez plongé dans son moteur.

- Mais c'est Stéphane ! S'écria ironiquement Emerick.

Sur ce, Stéphane releva la tête, Maxime, à ses côtés sourit bêtement. Le jeune garçon descendit de la voiture, s'approcha d'eux pour les saluer d'une poignée de main amicale.

- Que t'arrive t'il Stéph ?

- J'ai plombé le radiateur et toi que fiches-tu par là ? Il y a longtemps qu'on ne t'a pas vu traîner, ta mère s'inquiète tu sais...

- J'irais la voir un de ces jours...Vous alliez où là ? On peut vous ramener, ta caisse ne repartira pas...

Stéphane réfléchit un instant en dévisageant Tony, sagement assit à son volant, une cigarette au bec.

- Qu'est ce qu'on risque, murmura Maxime à Stéphane, sinon nous taper la route à pied ?

- T'as raison, répondit à voix basse Stéph, et avec ces deux tantouzes on peut rigoler un peu...Ok les gars ! Vous nous déposez chez Max, Je passe la nuit là bas, demain nous reviendrons chercher la bagnole.

Maxime habitait un duplex dans un quartier résidentiel de la ville voisine, payé par ses parents. Il vivait seul, une aubaine pour Emerick et Tony mais sûrement pas pour lui qui, hélas inconsciemment, devenait un intrus dans leurs plans qu'ils devaient changer quelque peu, à défaut de l'acte final toujours égal à lui-même, l'endroit choisit auparavant n'avait plus rien à envier à cet appartement calme et paisible. Meurtre à domicile, le top des tops !

- Tu nous pais un verre, dit Emerick à Max en arrivant en bas de chez lui.
Celui-ci regarda Stéphane comme s'il y puisait sa réponse. Stéph lui sourit et acquiesça d'un léger coup de tête vers le bas.

- Pas de cigarette, rajouta Maxime, chez moi on ne fume pas !

Le duplex était coquet, petite kitchenette et salon avec terrasse au rez de chaussée, salle de bain équipée d'une baignoire, d'une douche, des WC et la chambre au premier. Maxime servit quatre Bourbons et s'éclipsa pour se doucher, la sueur de l'effort sportif valait bien ce petit intermède de réconfort. Emerick sentait Stéphane un peu gêné de se retrouver seul face à eux deux. Tony ne disait rien mais n'en pensait pas moins, il repérait les lieux et écoutait.

- Que deviens-tu maintenant Emerick ? Demanda Stéph pour détendre l'atmosphère assez lourde.

- Pas grand-chose, Tony m'héberge pour le moment.

- Rien ne fera changé ton comportement, toujours attiré par les garçons ! Répliqua cette ordure d'un ton sarcastique.

Tony, assit sur le divan, le dévisageait en chien de faïence, d'un regard noir, à deux doigts de bondir sur la musette posée entre eux deux, dégainer son flingue et lui loger une balle dans le crâne pour lui faire fermer sa gueule mais il s'abstint, le moment d'agir n'était pas encore venu.

- Et maman ? Comment a-t-elle prit la chose ? Continua Emerick.

- La chose ? Quelle chose ? S'exclama Stéph en ricanant.

- Le vieil enculé qui te sert de père m'a bien viré connard ! Lui lança amèrement le jeune garçon.

- Oh ça ! Elle croit que tu es parti délibérément, d'ailleurs depuis ton départ tout ce passe très bien à la maison entre eux deux, lui répondit son demi frère sereinement, à la limite de se foutre de lui.

- Et le mot que je lui ai laissé, expliquant le comportement de ton vieux ?

- Jamais entendu parlé !

Stéphane monta se doucher à son tour, il était tant, lorsque Maxime redescendit, tout pimpant dans son survêtement griffé blanc et bleu. Celui ci mit un CD de Beethoven sur sa platine dernier cri, Emerick ne le connaissait pas mélomane, celui-ci en profita pour glisser furtivement dans son verre de Bourbon la poudre d'un somnifère préalablement émietté à la hâte dans la poche de son blouson. Le jeune sportif s'assit en face de ses invités, bue une gorgée avec dégoût avant de se lever pour jeter cette mixture dans l'évier, Tony pointa son arme sur lui.

- Bois ton verre...Immédiatement !

Sans broncher, tout ahurit qu'il fut, Maxime s'exécuta. Emerick enfila une paire de gant plastique, empoigna l'autre arme, chargée celle-ci et monta l'escalier menant à l'étage. Il entendait l'eau de la douche couler dans la salle de bain. Il ouvrit la porte, doucement, sans faire de bruit. Le corps nu de Stéphane se reflétait derrière la vitre feuilletée de la cabine, ce salaud s'astiquait le poireau ! Appuyé contre le mur, le revolver pointé sur la douche, Emerick attendit, impatient, que Stéphane daigne sortir. Ce qu'il fit quelque minute plus tard.

- Tu bouges d'un poil je te descend ! S'écria-t-il d'un ton décidé et plus que menaçant.

- Tu déconnes Emerick ? Lui répondit Stéphane impressionné par son audace, essayant d'attraper une serviette de bain pour cacher sa nudité.

- Pas touche ! Fous tes mains derrière la tête, je ne plaisante pas.

- Laisse moi au moins m'essuyer, qu'est ce qu'il t'arrive ? Qu'est ce que tu veux ? ... Je... Je suis Stéphane ton frère !

- Un bâtard de merde qui mérite de crever ! Continua le jeune garçon, exaspéré par les sarcasmes de son aîné.

Stéphane était un beau mec, y a pas à dire et Emerick enviait ses conquêtes féminines, il ne l'avait jamais vu à poil et cela valait le détour. Bien carré, battit tout en muscles, bien monté également, à croire que dans la salle de musculation, un agrée spéciale servait à développer le pénis. De dos, son cul, également musclé à souhait, ne dénaturait en rien son corps d'athlète. Seul hic à sa virilité, Stéphane s'épilait plus que de raison ; le torse, les aisselles, les bras, les jambes jusqu'au pubis, petite toison triangulaire de poils bruns bouclés et les bourses, aussi lisses que des tomates cerises suspendues entre les cuisses. Il passa devant Emerick les bras levés et n'en menait pas large.

- Descend sans te retourner.

- Mais que veux tu Emerick à la fin ?

- Ta gueule !

Dans le salon, Maxime somnolait déjà, Tony ganté, les attendait l'arme au poing. La cinquième symphonie fit trembler les enceintes de la hi-fi, Stéphane ne semblait pas gêné d'apparaître dans le plus simple appareil, les bras en l'air, devant Tony, les douches en commun après les matchs de rugby l'avaient initié très tôt à l'exhibition. Tony se leva, sans hésiter lui saisit à plaine main sa paire de couilles et lui pressa si fort que Stéphane poussa un cri étouffé sans même chercher à se défendre.

- Maintenant c'est nous qui décidons, pigé mec ! Lui ordonna t'il avant de le balancer sur le divan au côté de son compère endormi.

- Mais que voulez-vous à la fin ? S'exclama t'il pitoyablement.

- Ce que nous voulons ? Ricana Tony, te faire goutter un peu de l'homosexualité...Tu n'as aucun droit de juger sans savoir, toi et tous les machos de ton espèce ne pouvez montrer du doigt tel ou tel individu parce que celui-ci n'entre pas dans les critères de votre race suprême, a chier d'ailleurs !

- D'accord...J'accepte que vous soyez homos, mais crois-tu que notre point de vue personnel mérite tout ce cinéma ? Cela vous avancera à quoi de nous faire payer à nous toute l'incompréhension et l'intolérance du monde entier sinon la tôle ? C'est tout ce que vous allez gagner à jouer les justiciers, à défendre des causes allant contre nature et perdues d'avance.

- La ferme crevure ! S'écria Tony, désape ton pote et magne toi.

Stéphane supplia Emerick du regard, inutilement, celui-ci le visait de son arme en approuvant la décision de Tony. Il du exécuter à contre c½ur l'ordre donné. Il ôta la veste de jogging puis le maillot de son camarade, Maxime était autant imberbe que lui, son pantalon glissa le long de ses jambes, puis son string noir, laissant apparaître son sexe, mou, ridicule, suspendu au dessus d'une belle paire de balloches, rasées également.

- Lève toi, met les mains dans le dos.

Emerick serra fortement autour des poignets de Stéphane, le tee-shirt de Maxime. Tony en fit de même avec celui-ci à l'aide de la cordelette du double rideau qu'il sectionna de son couteau. Il lui aspergea le visage d'eau fraîche afin qu'il recouvre ses esprits rapidement. Maxime râla, ouvrit un ½il puis le referma, il s'agita un peu.

- Que lui avez-vous fait prendre ? S'inquiéta Stéphane.

- A genoux par terre, lui ordonna Emerick, suce-le !

- Je...Je ne peux pas...Je t'en supplies Emerick...Pas ça...

- Suce-le ! Cria le jeune garçon d'un ton désabusé en collant le canon de son revolver sur la nuque du pauvre gars.

Avec dégoût, Stéphane approcha sa bouche ouverte près du sexe rabougrit de Maxime, il le goba comme un serpent un ½uf, le malaxa entre sa langue et son palais, le recracha avec des hauts le c½ur, le suça, le téta jusqu'à sa parfaite érection. Le réveil fut d'une très grande douceur pour Maxime qui sortit de sa léthargie. Il ouvrit de grands yeux tout rond, son regard refléta le plaisir de la fellation, l'étonnement du moment et la peur de nos armes pointées sur lui. Bouche bée, aucun mot ne lui vint. Le regard du suceur croisa celui du sucé, on y lu l'incompréhension, la terreur et le pardon mutuel de ces deux amis hétéros, obligés de bafouer leur conviction, leur loi, leur pensée d'homophobes.
A son tour Maxime prit à pleine bouche le sexe en semi érection de Stéphane. Emerick fut étonné de son savoir faire, il avait l'impression qu'il n'en était pas à son coup d'essai. Le salaud ! Il le fit bander sous son pantalon et Tony ne rata pas une miette de cette fellation particulière, les mains nouées dans le dos, Max pratiquait cet art, uniquement de sa langue et de sa bouche, avec talent et les deux amants auraient aimés, à l'instant, être à la place de Stéphane...Celui-ci prit son pied, c'est évident, il se retint pour ne pas éjaculer dans la bouche de son copain dont Emerick pressait la tête contre son bas ventre. Ainsi prisonnier dans la moiteur buccale de Max, le braquemart de Stéph devait lui chatouiller les amygdales.
Stéphane ne puit se retenir plus longtemps, dans de petits soubresauts, il déchargea tout son foutre dans la gorge de Maxime qui faillit gerber de ces saccades. Le sperme lui coulait le long des commissures des lèvres, de force, Emerick lui ordonna maintenant sous la menace de son flingue, de rouler une pelle à Stéphane, que cette enflure s'étouffe par son propre sperme mélangé à la salive nauséabonde de son pote. Ecoeurés, crachant ce liquide visqueux, les deux nouveaux initiés à cette pratique homo pourrirent d'injures leurs deux bourreaux provoquant leur colère. Dans un même élan, Tony et Emerick assénèrent un violent coup de crosse à la face de ces deux peignes culs avant de les bâillonnés tous les deux.
Après son orgasme, la queue de Stéphane retrouvait sa mollesse habituelle tandis que celle de Maxime, malgré le coup sur la gueule, gardait toujours sa vigueur. Le sang lui perlait au visage et venait s'éponger dans le bâillon de sparadrap. Tony le branlait, qu'il ne perde pas de sa vitalité tandis que penché sur le cul de Stéph, à genoux sur le divan, complètement sonné par la crosse du flingue, Emerick lui dilatait l'anus avec le restant de Bourbon, vidant la bouteille dans cet antre vierge de toute pénétration sinon celles des suppositoires, du thermomètre et de ces doigts pour torcher sa merde ! Tony poussa Maxime, le sexe tendu bien haut, derrière le fion entrouvert du rugbyman. Emerick aida, de sa main experte, l'introduction du pénis dans le trou béant.

- Encule le, défonce lui le trou de balle à cet enculé ! Lui dit-il méchamment.

Le visage crispé, Stéphane chialait comme une madeleine sous les va et viens violents, dans son anatomie, de la queue de son meilleur copain. Emerick accéléra le mouvement en écartant les fesses de Maxime avec le canon de son revolver, le menaçant de lui faire sauter l'anus au moindre arrêt dans cette sodomie magistrale. Tony maintenait Stéphane en position, le cul bien relevé, la poitrine écrasée sur le divan. Celui-ci gémissait, râlait, à demi étouffé par le bâillon. Une plainte caverneuse lui déchira la gorge lorsque Maxime lui déchargea sa semence au plus profond de ses entrailles. Ils restèrent collés un instant comme deux chiens en rut, souillés, salis, déshonorés. Max se retira enfin et s'affala sur le divan, soulageant Stéphane, incapable de se relever, le cul défoncé. Emerick le fis valdinguer à terre, emportant dans sa chute la table basse, les verres et la bouteille vide de Bourbon posés dessus. Il s'écrasa comme une merde sur la moquette et resta ainsi, groggy, parmi les débris de verres et de bois. Le jeune pervers en profita pour lui attacher les pieds avec son pantalon de jogging, Tony en fit de même avec Maxime, il lui ordonna de s'allonger face contre terre auprès de son copain. Les deux rugbymans bodybuildés avaient l'air bien ridicule, pieds et mains liés, bâillonnés, allongés de tout leur long, à poil, sur la moquette, la gueule en sang, tenus en joue par Emerick.

Durant ce moment de répits, Tony fit le tour du duplex, empochant tout objet de valeur, montre, argent liquide, fringues de marque, disques compacts qu'il entassa dans un sac de sport trouvé dans la chambre. Les cartes bleues des deux sbires allèrent également servir pour leur fuite, pour peu que ses enfoirés, sous la menace, refilent leur code confidentiel. Le compte en banque de Maxime devait être bien garnit vue l'aisance de ses parents, bourgeois, un père directeur d'une quelconque firme alimentaire, une mère fonctionnaire au ministère des finances. La tâche à présent d'Emerick et de Tony, et pas des moindres, consistait, pour clore cette sublime soirée, à faire parler leurs victimes, quelques soient les moyens a employer et ils ne manquaient pas d'imagination...
Sommant Maxime d'uriner sur le corps recroquevillé de son copain, Emerick jouissait de leur soumission, pouffait de les voir ainsi, déplorables, minables, réduit à l'état d'esclaves par la simple force de son revolver. Tony, de son côté, brisa quelques bouteilles de verre dont il déposa, sur une chaise adossée à l'angle du mur, les tessons tranchants. Il empoigna Maxime, la vessie soulagée, celui-ci trébucha sur la tête de Stéphane dégoulinante d'urine et s'étala au sol, le front heurtant le meuble de la stéréo. Tony l'aida à se relever, l'appuya debout contre la chaise, les chevilles liées à ses pieds. Le pauvre Maxime, complètement sonné, tituba, son visage ensanglanté se couvrit de boursouflures bleuâtres, une plaie béante suinta au dessus de l'arcade sourcilière droite. Tony se munit d'un balais, enfonça le manche dans l'abdomen de Maxime qui se courba pour éviter de s'asseoir sur la chaise de torture ou les arêtes acérés du verre pillé attendaient avec délectation sa belle paire de fesses de sportif.

- Maintenant tu vas me donner, bien gentiment, les quatre chiffres du code personnel de ta carte bleue. Je t'énonce les chiffres de zéro à neuf, à chaque bon numéro, tu clignes de la tête, pigé ?

Tony énuméra ainsi à quatre reprises la liste des chiffres car il fut hors de question d'ôter le bâillon de ces deux abrutis. Maxime ne se fit pas prier pour dévoiler son code tandis que Stéphane rampait sur le sol pour tenter vainement de fuir les coups de pieds d'Emerick, répétés dans les côtes.

De sa mauvaise posture, poussé par le manche à balais, Max perdit l'équilibre et s'écrasa lourdement sur la chaise parsemée de verres, il ferma les yeux de douleur et déjà un filet de sang s'écoula sur la moquette. Pour éviter qu'il ne se relève, au comble de l'horreur, Tony le lesta du poids de Stéphane, assit en amazone sur ses cuisses.
A son tour, par le même procédé, Stéph leur communiqua sans anicroche son code confidentiel. Munit de ces deux numéros et des cartes de crédits, Tony décida sur le champs de se rendre au premier distributeur de billets de banque afin de vérifier l'exactitude des données, laissant seul son compagnon avec ces deux connards, facile à surveiller de par leur position, si attendrissante, l'un sur les genoux de l'autre, les couilles rétractées, complètement désabusés. Emerick en profita pour se rouler un pétard et boire quelques gorgées de Gin dont la bouteille, par miracle, avait échappée aux mains de Tony lors de la préparation de la chaise des supplices. Au moindre geste de Stéph où de Max, mal à l'aise sur les tessons, il les pointait de son arme, prêt à décharger le barillet dans leur carcasse d'enculé. Tony fut de retour rapidement.

- Bingo ! Quatre mille balles pour la soirée, cool non ! S'écria t'il réjouis.

Emerick sourit à cette bonne nouvelle, il lui passa le clope et la bouteille d'alcool que Tony vida d'un tiers. Celui-ci enlaça tendrement son jeune amant, l'embrassa fougueusement en fixant Stéphane qui baissa les yeux, outré de ce pernicieux comportement. Maxime, lui, souffrait le martyre, assit à califourchon sur le trône du fakir, le cul pigmenté de verres, des larmes mêlées de sang lui perlaient ses joues tuméfiées, la tête renversée contre le mur, les yeux clos, il ignorait tout à présent, perdu dans sa douleur. D'une main derrière la nuque, Tony retint Emerick à ses lèvres, de l'autre il lui caressa le sexe, gonflé sous son pantalon qu'il dégrafa et qui glissa à ses pieds. Il déboutonna le sien, sortit de son slip sa verge en érection, la prit dans sa main avec celle de son amoureux et les masturba d'un même va et viens tandis que leurs deux langues se tortillèrent langoureusement dans leurs bouches collées l'une à l'autre. Les deux concubins éjaculèrent en même temps, inondant de sperme chaud leurs bas ventres tremblotant de plaisir. Ce petit jeu érotique, outrageant la libido du demi frère d'Emerick, dura un bon quart d'heure, il leur fallait à présent passer aux choses plus sérieuses, les heures avaient tournées terriblement vite et bientôt l'aube poindrait sur l'horizon bouché d'Hlm, avec elle le réveil matinal des premiers travailleurs, le passage des éboueurs, le départ du dépôt, à proximité, des transports en commun, tout simplement la renaissance de la ville après la nuit. Il était un peu plus de trois heures du matin et ils devaient déguerpir au plus vite de la résidence afin de ne pas se faire voir des voisins.

- A genoux ! Ordonna Emerick à Stéphane en remontant son pantalon.

Sans réticence, Stéphane s'agenouilla comme un condamné à mort, Tony lui plaqua la gueule sur le sol et la maintint avec son pied tandis que sa croupe bien relevée présentait son trou du cul béant. Emerick se saisit du balais et de toutes ses forces lui enfonça le manche, le sang gicla, empalé comme une vulgaire bête de somme, Stéph se recroquevilla en gémissant, sous les yeux horrifiés de Maxime, le balais enfoncé d'une trentaine de centimètres dans le fion. Pris de convulsion, son corps se tordit sur la moquette ensanglantée. Tony lui donna le coup de grâce en lui plantant un couteau de cuisine en plein c½ur. Le pauvre Max chialait toutes les larmes de son corps, terrifié à l'idée de finir comme son copain, il gigotait sur sa chaise oubliant la douleur de ses profondes entailles sur son postérieur. Tony le libéra de ses liens aux chevilles le tenant prisonnier à la chaise. Cet enfoiré, par instinct de survit, en profita pour lui asséner un violent coup de genou en pleine face et courir dans l'appartement, les mains entravées dans le dos, tentant d'ameuter les voisins en balançant de grands coups de pieds dans les murs. Emerick le stoppa net dans sa course effrénée en haut de l'escalier qu'il redescendit à plat ventre, traîné par les pieds comme un supplicié. Cet imbécile se débattit, croyant encore à la clémence de ses tortionnaires mais Tony, remis de son mauvais coup, s'acharna sur lui prêt à le lyncher. Il le flagella déjà à l'aide de sa ceinture. Pour sa part Emerick lui saisit les testicules qu'il compressa fortement dans sa main gantée avant de lui amputer de son couteau. Maxime était méconnaissable, en charpie de la tête aux pieds mais il respirait encore, pas pour longtemps, Tony l'acheva en lui tranchant la gorge.

Les vêtements et les visages aspergés du sang de leurs victimes, les deux meurtriers ne pouvaient sortir ainsi de l'appartement, ils se douchèrent donc et se changèrent, empruntant quelques fringues, un peu trop larges il va de soit mais sentant le propre, de Maxime. Emerick jeta pêle-mêle dans le sac de sport contenant le butin, leurs frusques et leurs gants souillés.
Les deux cadavres se raidissaient déjà lorsque Tony ouvrit délicatement la porte d'entrée, le passage était libre, le hall désert. La musette en bandoulière, Emerick prit soin de refermer la porte du duplex à double tour et de se débarrasser du trousseau de clefs dans l'un des containers à ordures, sortit la veille au soir par le gardien de la résidence. Déjà au loin, la lumière orange du gyrophare du camion des éboueurs, tournoyait dans la nuit, dessinant des lueurs fantomatiques sur les façades grises et sales des bâtiments.

Les deux amis ne perdirent pas de temps pour rentrer à la maison, épuisés par cette nuit blanche tachée de rouge hémoglobine des deux martyres, mais heureux d'avoir accomplit leur avant dernière mission sans problème et récolté un peu de pognon pour assurer leur avenir proche, d'ailleurs la carte de crédit de Maxime continuerait pour quelques jours à alimenter leurs maigres ressources, ils dilapideraient son compte en banque jusqu'au dernier denier, Emerick devait rembourser sa mère des 2000 francs empruntés. Celui de Stéphane était malheureusement déjà épuisé.
Le sommeil gagna rapidement Emerick, c'est l'esprit soulagé, le corps détendu, la conscience reposée et le c½ur serein, sans remords ni regrets, qu'il s'abandonna aux bras de Morphée à défaut de ceux de Tony qui ronflait déjà, étendu sur le lit sans même s'être déshabillé.





CHAPITRE 5









Emerick se réveilla à l'heure du déjeuner, Tony dormait toujours, dans la même position qu'à son couché. Les infos à la télévision ne relataient pas encore le crime des Côtes d'Armor, la dépouille d'Arnaud Le Goadic devait servir à présent de festin aux crabes, mouettes et autres espèces animales peuplant l'îlot de Costaéres. Le jeune garçon se fit couler un café alors que son compagnon avait peine à ouvrir les yeux en s'étirant de tout son long sur le canapé lit. Il se leva d'un bon lorsqu'il s'aperçut qu'il était encore vêtu du jogging blanc de Maxime. Il se dévêtit complètement en balançant les fringues du mort dans le coin de la pièce. Nu comme un ver Tony enlaça tendrement Emerick pour lui souhaiter le bonjour avant de se rouler un pétard sur le rebord de la table basse, assit sur le lit. Celui-ci lui déposa son bol de café et s'agenouilla sur le tapis, en face de lui, le nez dans sa tasse, la gueule encore toute enfarinée de n'avoir que trop peu dormis.

- Que fait-on maintenant Tony ? Lui demanda-t-il apathique et d'une molasse à faire rougir la plus lente des limaces.

- Nous sommes mardi...Allons aux Puces de Saint Ouen, je connais un type là-bas susceptible de nous acheter les quelques bricoles dans le sac de sport.

- Ok ! C'est bon pour moi, je te suis.

Une brève toilette et ils quittèrent le studio. La voiture de Stéphane était toujours immobilisée sur le bas côté de la route, malheureusement pour elle, elle allait y rester un bon moment et sans doute se faire dépouiller en quelques jours de tous ses accessoires et devenir carcasse avant que les flics ne s'y intéressent. Triste destin pour une si belle auto qui faisait la fierté de son propriétaire.

Le Marché aux Puces de Saint Ouen grouillait de monde comme d'habitude, il fut difficile de trouver une place de stationnement, mais enfin, après maintes rotations dans le quartier, Tony trouva ou se garer, dans une petite ruelle à deux pas des premiers étals des marchands. Outre les affaires de Maxime, celui-ci jeta dans le sac de sport, les appareils de navigation dérobés sur le chalut de Le Goadic, laissés dans le coffre de la voiture.

La petite boutique de l'éventuel acheteur, située dans la partie couverte du marché parisien, sentait le recel à plein nez. On y trouvait de tout. Des nippes plus ou moins usagés, des bijoux de valeurs et autres en toc, des effets militaires déclassés de différentes armées, française, allemande, anglaise et américaine, de la Hi fi, des montres et un tas d'objets plus hétéroclites les uns que les autres. Le propriétaire, âgé d'une cinquantaine d'années, les cheveux longs cendrés, attachés en queue de cheval, adepte du tatouage et du piercing, invita les deux inséparables dans l'arrière boutique, minuscule local tout exigu, mais véritable caverne d'Ali Baba. Après avoir débarrassé un morceau de table encombrée de chemises et autres vêtements encore emballés dans leur papier d'origine, Tony vida le contenu du sac sous les yeux attentifs du marchand ayant chaussé pour l'occasion, une fine paire de lunettes. Celui-ci tapota sur sa calculatrice de poche sans rien dire, un mégot de Havane éteint à la commissure des lèvres. Il tourna et retourna dans ses mains les objets de « l'Ael ar Mor » sans être plus intrigué pour cela, il ne posa aucune question sur leur provenance ni même sur la façon dont Tony les détenait. Tout ceci ne l'intéressait guère, il ne se familiarisait pas de broutilles et surtout ne se prenait pas la tête à connaître les origines de tout ce bric-à-brac pourvu que la vente lui rapporte plus du double du prix d'achat.

- Deux mille le tout, c'est mon premier et dernier prix, dit-il déterminé dans un fort accent pied noir.

Tony regarda son complice, il pensait sûrement en obtenir plus mais le marchandage lui parut inutile avec cet homme de métier, expert en filouterie, professionnel de l'arnaque et roi du troc.

- Ok ! Va pour deux mille ! Répondit-il.

Le philanthrope de la recèle sortit de la poche intérieure de son veston de daim, une liasse de billet de banque en coupure de deux cent francs. Il en contât dix qu'il remit à Tony. Celui-ci en digne homme d'affaire recompta l'argent, le plaça bien à l'abri dans son portefeuille qu'il empocha dans son blouson en ayant soin de bien zipper la fermeture éclaire.

- A la prochaine ! S'écria t'il en saluant amicalement son interlocuteur.

- Au plus tard, répondit celui-ci, l'air désabusé d'avoir déboursé dix billets.

Les deux amis ont erré un peu dans les allées du marché sans rien acheter. Il grouillait une faune de mortels où toutes espèces de la race humaine, couleur, ethnie, culture, aspect, classe sociale, étaient représentés en parfaite harmonie, puis ils sont retournés à la voiture pour rentrer à la maison afin d'étudier le cas de Jean Claude, le beau père d'Emerick, ultime acteur de leur dernier rendez vous mortel.

Emerick ne cessai de regarder la photographie, sur laquelle il pose avec sa mère, emportée lors de sa dernière visite dans l'appartement familial avant les règlements de comptes, assis au bord du lit, les pensées vagabondes, songeant au devenir de sa mère lorsqu'il l'aura enfin libérée des griffes de son poivrot d'amant. Le remerciera t'elle, sous cape, de son forfait accomplit oubliant pour peu l'esprit criminel de son fils unique ? Le reniera t'elle au contraire, scandalisée d'avoir enfanté un assassin ? De n'avoir pu déceler en lui le mal être fautif de sa descente aux enfers ? Lui pardonnera t'elle ?
Tony, épluchant les différents journaux, achetés en quantité lors de leur retour du marché, vint le troubler dans ses pensées et réflexions personnelles, était-il peut-être à l'affût du moindre signe de lassitude de sa part ? Lassitude passagère il est vrai mais lui donnant néanmoins un sacré coup de blues.

- C'est ta mère ? Lui demanda t'il tout attendrit en regardant la photographie par-dessus mon épaule.

- Ouais, lui répondit Emerick d'un air désabusé.

- Elle te manque ?

- ...Un peu...Elle doit se faire du mouron pour moi...Crois-tu qu'à cette heure elle eut été mise au courant pour Stéphane ?

- Je ne sais pas Emerick, la presse ne parle ni de Stéphane, ni de Le Goadic d'ailleurs, seul un petit article est consacré aux deux autres enfoirés, les flics sont persuadés maintenant qu'ils ont a faire à un même et unique assassin, ils parlent déjà de serial killer avant même d'avoir découvert le corps du breton.

- ...Si ça se trouve, je ne la reverrais jamais, cela me désole ! Continua Emerick sans écouter Tony.

- Va la voir maintenant...

- Comment ?

- Je te dépose là bas et t'attends dans la voiture.

- Et le vieux, tu n'y penses pas ?

- Il ne va pas se vanter de t'avoir foutu à la porte, il va fermer sa gueule devant ta mère non ? Et puis tu es chez toi !

- Peut-être...

Un bref moment de réflexion eut été nécessaire au gamin pour accepter l'offre de Tony, après tout pourquoi ne pas rendre visite à sa mère avant qu'il ne soit trop tard, ce sera peut-être la dernière fois avant leur fuite vers la Sicile. Tony lui tendit les 2000 francs en espèce, gain de la vente, afin de les lui rembourser et le déposa en bas de son immeuble. Nous étions mardi, les aiguilles affichaient 15 heures 30 à sa montre et les horaires de travail de sa mère lui étaient totalement inconnues, ils changeaient d'une semaine sur l'autre, c'est donc au hasard qu'Emerick sonna à l'appartement, en vain. A priori, personne ne se trouvait à l'intérieur. Il serra les clefs dans la poche de son blouson avec une folle envie de pénétrer, de fouler à nouveau le sol de cet appartement familial, désormais interdit, avec la forte appréhension de se faire surprendre par son beau père. Qu'importe, comme le lui fit remarquer tout à l'heure Tony, il était encore chez lui et à vrai dire, il se fichait éperdument de la réaction de cet enfoiré s'il du le trouver ici, au contraire, sa vengeance sera plus rapide que prévue, il ouvrit donc la porte, le couteau à cran d'arrêt, emprunté à Stéphane, dans sa main moite. L'appartement s'avérait bien vide mais dans la cuisine la table était mise et le repas de midi pas terminé, même le verre de vin rouge de Jean Claude était remplit à moitié, c'est dire dans quelle précipitation, sa mère et son acolyte avaient du quitter les lieux.
Dans sa chambre, cet enculé de Stéphane avait squatté son lit, en y accolant le sien il obtenait ainsi une couche plus grande et plus confortable. Même ses bouquins avaient disparus. Quel pourrit ! Emerick ne regretta en rien sa disparition quoi qu'avec le recul, il trouva sa mort un peu trop douce, il aurait du enculer lui-même cet empaffer, lui faire goûter sa queue, jouir dans ses entrailles afin de lui faire connaître le septième ciel, devenir, pour la soirée, son professeur particulier d'éducation homosexuelle avant de l'achever, étouffé par son engin, pendu par ses couilles rasées de sportif de mes deux, lapidé par de violentes saccades de sperme meurtrissant tout son corps et lui donner l'estocade finale en lui plantant la lame de son cran d'arrêt en plein c½ur, pensa t'il.
Sortit de sa rêverie passagère, il explora les autres pièces de l'appartement avant de claquer la porte d'entrée et rejoindre Tony qui l'attendait patiemment dans son auto cabossée, un pétard au lèvre et Freddy Mercury gueulant, non sans plaisir, dans l'auto radio.

- Il n'y a personne, lui dit-il, allons voir à l'hôpital si ma mère y travail, il me semble qu'elle soit partie précipitamment.

- Ok, passons par le café de la gare, ton beau père y est peut-être ?

- Ca m étonnerait, ils n'ont même pas fini de déjeuner, tout est encore sur la table ...

En effet, après avoir demandé son beau père au café de la gare, personne ne semblait l'avoir vu aujourd'hui.
Les deux gais lurons filèrent donc vers l'hôpital, passant obligatoirement devant la voiture rouge de Stéphane stationnée sur le bas côté de la nationale. Celle-ci était cernée de deux véhicules de police ainsi qu'un camion dépanneuse qui déjà la remorquait sur son plateau. Emerick et Tony se regardèrent avec une pointe d'anxiété, la découverte de l'auto ne prouvait pas forcément celle des deux corps, mais cependant une angoisse envahit le jeune garçon, il fallait faire vite à présent, un mauvais pressentiment le turlupina, il eut l'impression soudaine d'être déjà en cavale avec toute l'armada policière aux fesses. Il se tu pour ne pas alarmer encore plus son ami, mais il avait hâte d'arriver à l'hôpital.
Au service de gériatrie, l'infirmière en chef le renseigna sur les horaires de sa mère, celle-ci devait prendre son poste à 20 heures 30 jusqu'à 7 heures 30 demain matin avant son repos mercredi et jeudi matin. Les deux compères ne s'attardèrent pas plus dans le service, mais c'est en passant devant la morgue, pour sortir de l'hôpital, qu'Emerick aperçu le véhicule de sa mère. Tony stationna un peu plus loin, de leur place, ils distinguaient nettement les entrées et sorties de la morgue, Jean Claude et son épouse, complètement désappointés, étaient accompagné de deux hommes, deux policiers en civil, dont l'un portait encore son brassard orange orné du mot POLICE. Le doute n'était plus permis, les cadavres de Stéphane et de Maxime devaient sûrement être découverts, pour en avoir le c½ur net, avant de rentrer chez Tony pour réfléchir sérieusement à la suite à donner à leurs châtiments, ils passèrent devant le duplex de Maxime. Plusieurs véhicules de police, notamment un fourgon de la police scientifique, étaient stationnés sur le parking.

- Rentrons, s'écria Emerick, j'irais voir ma mère demain tant pis si Jean Claude est là mais je dois en savoir plus...

Aux infos du soir, le double meurtre fut relaté par le journaliste ainsi que celui de Le Goadic, son corps fut retrouvé par des pêcheurs de bigorneaux, attirés par l'odeur pestilentielle de sa décomposition avancée aidée par le bec des oiseaux charognards. Les enquêteurs étaient à présent formels, tous ces crimes commis, celui de la Drome, ceux des Bouches du Rhône, celui des Côtes d'Armor et maintenant ceux de la Seine Saint Denis étaient liés de par leurs ressemblances et similitudes, ils seraient imputés à deux personnes au moins, le mobile du règlement de comptes serait privilégié et selon les premiers témoignages, notamment celui du jeune frère d'Arnaud Le Goadic, un suspect serait activement recherché grâce à un portrait-robot établit selon ses dires.

- Merde j'aurais du le buter aussi ce morveux ! S'écria Tony devant l'écran de télévision.

- Tu sais les portraits-robots ne sont pas forcément ressemblant et puis avant qu'ils nous retrouvent, nous serons de l'autre côté de la Méditerranée. Laissons tomber mon beau père pour le moment et tirons nous au plus tôt, dit Emerick afin d'amadouer l'humeur agressive de son compagnon.

- J'ai peut-être une autre solution pour brouiller les pistes, continua Tony égaré dans ses pensées morbides.

- Et laquelle ? Demanda son ami, curieux de sa réponse.

- Choisir deux, trois types au hasard, n'ayant aucun rapport avec nous et les sacrifier avec les mêmes processus, répondit-il avec son sourire démoniaque sur ses lèvres effilées.

- Comment ? Tu veux dire...tuer des innocents ?

- C'est notre seule chance de salut, ainsi l'enquête des flics n'aura plus aucun sens et puis avant de punir ton beau père, prenons encore notre pied.

- Mais ?

- Tu me suis ou pas ? Tu ne vas pas me laisser tomber maintenant Emerick ?

Bien sûr que non, il ne pouvait laisser tomber Tony. La spirale machiavélique se refermait sur Emerick sans pouvoir s'en échapper, il aimait trop ce mec et celui-ci le lui rendait bien, surtout ce soir ou il s'offrit entièrement à ses phantasmes sexuels ôtant la perplexité à ses suggestions morbides. Ils firent l'amour plusieurs fois cette nuit acceptant ainsi à rester son complice, à signer, physiquement et moralement, un second pacte avec le diable. Jusqu'au bout de l'enfer Emerick suivra Tony et qu'importent les sacrifices, assassin il l'était déjà, alors pourquoi s'apitoyer sur le sort de leurs prochaines victimes qu'il ne connaissait ni d'Adam ni d'Eve, la pitié est un vain mot lorsque l'on a les mains tâchées de sang et les flics au cul. Et puis, deux ou trois cadavres de plus à son actif, pour jouer au chat et à la souris avec les autorités, ne pouvaient damnée plus son âme qu'elle ne l'était déjà.

Comme la gangrène bouffe un corps à petit feu, le crime grignote peu à peu le moral et l'esprit mutilé plonge l'Etre criminel dans une mort annoncée sans espoir de guérison, condamné à vivre en sursit, à la merci du châtiment des Hommes, où dans le c½ur de l'Humanité, le Pardon rime avec Exécution. Tony et Emerick étaient issus de cette Humanité où ils avaient puisés le pardon de Charvanède, de Da Silva, de Le Goadic, de Stéphane et des autres sous fifres dans leur exécution. Il en sera de même pour eux deux lorsque la Justice les aura rattrapée, leurs cadavres seront la meilleure récompense pour les proches de leurs victimes. Emerick en était conscient mais cependant il acceptait de continuer ses actes abjects, en dépit de la Morale, il tuera encore, si ce n'est pour sauver sa peau, au moins pour retarder l'échéance fatale et prendre à nouveau son pied devant le corps dénudé et ensanglanté de ses sacrifiés.





















CHAPITRE 6









La pluie tombait drue ce matin, ce qui réveilla Emerick, il était déjà dix heures lorsque il émergea du lit, Tony se douchait, il se servit un café chaud et ralluma un pétard éteint dans le cendrier, il tira une taffe dessus qui lui brûla la gorge, les bronches et les poumons, il faillit gerber.
Assis sur le bord du lit face à son jus de chaussettes bien trop brûlant, il fouilla dans la musette afin de faire un petit inventaire de leur attirail de « Serial killer » et virer les gants usagés tâchés de sang, les canettes vides et les mégots de cigarettes jetés pêle-mêle à l'intérieur. Ils ne manquèrent pas de munitions pour le flingue emprunté à Da Silva, ni de gants de chirurgien. La boîte de préservatifs, les bandes d'Elastoplaste, les somnifères furent en quantité suffisante pour leurs prochaines missions, seules les bougies manquèrent et ils en fallait nécessairement pour détourner l'enquête policière afin d'ôter de la tête des flics l'idée de règlements de comptes et leur inculquer un esprit ésotérique à leurs crimes.

Emerick ressentait un léger malaise en pensant au pauvre type qui servirait ce soir de cobaye à leurs pulsions meurtrières, au martyre qu'ils sacrifieront sur l'autel de la déraison, puisse cet étranger les aider à sortir de ce labyrinthe macabre où les deux amants s'égaraient irrémédiablement. Puisse, son cadavre être bénéfique à leur périlleuse cavale et leur précieuse liberté mise en joue par les forces de l'ordre. Pauvre inconnu, que ta mort ne soit pas inutile à leur survivance !
Cependant, malgré son mal être passager, le jeune homme avait hâte néanmoins d'être à ce soir, de choisir l'élu, hétéro de surcroît, beau gosse de préférence, d'effeuiller son corps de tous ses vêtements, de lui offrir un ultime orgasme sexuel de douceur et de violence, de lui faire goutter l'homosexualité sado masochiste, qui en aucun cas ne caractérisait Tony et Emerick dans leur relation intime, et de l'achever en priant pour son âme et surtout pour leur salut.

Son compagnon le tira de ses pensées. Tony se plantait devant lui, la peau ruisselante, une serviette de bain autour de la taille, il lui souriait bêtement les mains cachant ses cheveux courts. Emerick fut estomaqué de voir le résultat d'une décision prise à la va vite sans même le concerter, le beau brun ténébreux rencontré voilà maintenant deux semaines, s'était transformé en blond décoloré, ses cheveux et sourcils se détachant sur sa peau mate lui donnèrent une impression d'angelot démoniaque avec son anneau d'argent à l'oreille droite. Remit de ses émotions, Emerick lui sourit, se leva, passa ses mains autour de sa taille, lui ôta sa serviette.

- Tu es décoloré de partout mon amour, lui dit-il sensuellement en lui caressant le pubis.

- Et non ! Ici c'est naturel...Qu'est ce que tu en penses Emerick ? J'étais obligé de faire ça, si les flics ont mon portrait robot.

- Mate la blonde !

- Déconne pas, ça te plait ?

- M'ouais ! On dirait un micheton tapinant au Bois a part ça, t'es belle, se moqua t-il.

- Arrête tes vannes, c'est cool ou pas ? S'énerva Tony.

- Brun, blond, roux ou chauve, je t'aime Tony, lui susurra Emerick à l'oreille avant de lui donner une tape amicale sur sa fesse dénudée...Je vais me doucher.

C'est vrai, Tony était encore plus mignon surtout engoncé dans son blouson noir, le col relevé, sa blondeur lui dessinait une auréole autour de la tête et le jeune éphèbe était fier de son Apollon.

- Avec la flotte qui tombe, tu n'as pas peur d'enlever ta décoloration ? Lui dit-il d'un ton moqueur en sortant de l'appartement.

- Drôle, très drôle, lui répondit Tony avant de lui rouler une pelle à lui couper le souffle et faire tomber la musette au sol.

Ils déposèrent d'abord la voiture dans un petit garage afin de faire redresser sa carrosserie, le patron, un ami de Tony, lui prêta un autre véhicule le temps des réparations avant de se rendre chez la mère d'Emerick.
Accompagné de Tony, celui-ci sonna à la porte de l'appartement, sa mère ouvrit, d'abord étonnée de voir son fils, elle les fit entrer ensuite sans poser de question ni même s'interroger de la présence de Tony. Elle semblait fatiguée, les yeux rougis et boursouflés de n'avoir que trop peu dormit et surtout d'avoir versés toutes les larmes de son corps, elle reflétait un désespoir certain et une certaine inquiétude. Des sanglots lui nouèrent la gorge lorsqu'elle annonça à Emerick la mort de Stéphane et de son ami Maxime. Bien entendu celui-ci joua l'innocence et, en bon dramaturge, poussa le vice jusqu'à l'extrême en versant une petite larme, s'apitoyant sur le sort de son faux demi frère. D'après les dires de la police, ce double meurtre ressemblait étrangement aux précédentes affaires de ces derniers jours à travers le pays. Restait maintenant à définir le mobile de cette tuerie et peut-être mettre la main sur les auteurs présumés de ce carnage. La mère d'Emerick parla beaucoup, ainsi celui-ci apprit l'absence de Jean Claude, partit quelques jours dans sa famille en Normandie, préparer les obsèques de son cher fiston, elle devait l'y rejoindre ce week-end.
Lorsqu'elle eut finit de causer de cette sordide affaire, enfin elle s'intéressa à son fils.

- Et toi Emerick, pourquoi t'es tu enfuit comme ça, sans donner d'adresse ni même m'annoncer ton départ ?

- C'est faux maman, je...je t'ai laissé un mot dans ta boîte en fer blanc ou tu cache tes économies, d'ailleurs voilà les 2000 francs empruntés, je te les rends.

- La boîte était sur mon lit, vide.

- C'est Jean Claude qui m'a fichu à la porte parce qu'il ne supporte pas les pédés !

- Ne le juge pas trop sévèrement mon chéri, surtout en ce moment où la perte brutale de son fils va certainement le démoraliser.

- Et le noyer encore plus dans l'alcool...Quitte le maman, je ne reviendrais pas avant.

- Le quitter ! Je ne peux pas...Pas maintenant.

- Il a pourrit notre vie, pourquoi le défends-tu encore ? Il y a bien longtemps que tu ne l'aimes plus alors explique moi les raisons qui te force à rester avec lui ?

- Il n'y a pas de raisons, ni d'explication...C'est ainsi, c'est tout...Et toi que fais-tu ? Où vis-tu ? Viendras-tu à l'enterrement en Normandie ?
- Non maman, je ne veux plus voir la gueule de rat de ton mec.

Emerick présenta enfin Tony sans cacher à sa mère leur intime relation, il mentit sur la façon de gagner son argent pour ne pas l'affoler encore plus qu'elle ne le fût, lui affirmant bosser dans une pizzeria, vivre avec son compagnon dans une autre ville d'un autre département limitrophe et certainement descendre un jour en Ardèche s'installer définitivement. Avec ces faux renseignements, la pauvre femme ne pouvait les balancer aux autorités, même inconsciemment. Les flics, qui d'ailleurs, aimeraient rencontrer le jeune garçon pour la procédure de leur enquête sur le double meurtre. Qu'ils aillent se faire voir chez les grecs ! Pensa t-il, jamais il ne franchirait les marches du commissariat volontairement même s'il du se compromettre encore plus dans cette affaire. Il préférait, par son silence, être suspect à leurs yeux et garder sa liberté, même provisoire, que de jouer les héros en se présentant à la convocation des poulets, sombrer dans l'engrenage des interrogatoires avec peu de chance d'éviter la vérité, signer des aveux construits par leurs mains de maître et perdre ainsi toute chance de fuite vers la Sicile ou ailleurs. Non son salut et celui de Tony ne tenaient qu'à leur cavale loin de la Loi et de la Justice. Pour réconforter sa mère dans sa peine et son inquiétude, Emerick lui promit cependant de coopérer avec les inspecteurs de la Crime.
Sa mère ne leur posa plus de question, elle leur prépara un petit repas qu'ils avalèrent en hâte pour ne pas plus la déranger dans son chagrin. Elle avait fort à faire entre le tri des affaires personnelles de Stéphane, les rendez-vous aux pompes funèbres et au commissariat et les visites à la morgue de l'hôpital ou Emerick se refusait d'aller malgré ses demandes oppressantes. Une autopsie devait être pratiquée sur les deux dépouilles ce matin avant leur mise à disposition aux familles, d'ailleurs les parents de Maxime étaient en relation permanente avec la belle mère de Stéphane échangeant ainsi leur désarroi et surtout les quelques indices découvert de ci de là, susceptibles de faire avancer l'enquête de la police. Le duplex du crime fut passé au peigne fin et les deux coupables de cette tuerie n'en menaient pas large, de peur d'avoir laisser quelques empruntes notamment dans la salle de bain où ils avaient ôtés leurs gants pour se doucher avant de quitter les lieux.

Il n'était pas bon rester dans le quartier, un petit bol d'air pur loin de la région parisienne ne pouvait être que bénéfique pour leur matricule, ainsi ils décidèrent, d'un commun accord, de quitter l'Ile de France dés cet après midi afin de perpétrer leur prochain sacrifice au delà de l'armada policière rodant de trop près autour d'eux et ainsi peut-être déstabiliser l'enquête. La Normandie, fief de Jean Claude, semblait un bon plan pour commettre l'irréparable, ils s'occuperaient de lui un peu plus tard, après l'enterrement de son fils, pour l'heure leur cible était un inconnu et ils s'en tinrent à ce point de vue.
Ils quittèrent la brave femme et la cité où demeurait hier encore Emerick puis passèrent à l'appartement prendre quelques fringues de rechange, mais devant l'immeuble, plusieurs voitures de police cernaient le parking. Tony accéléra sans se faire remarquer des policiers en fractions devant le hall d'entrée.

- Merde ! Ils ont trouvé ma trace, s'écria t'il.

- Ils ne sont peut-être pas là pour toi ? Lui dit Emerick pour tenter de le rassurer.

- Et pour qui ? Tu n'as pas vu les deux flics dans mon jardin ?

Non, il n'avait pas remarqué les deux flics dans le jardin ! Les choses se gâtèrent, il leur était impossible de retourner chez eux, heureusement, par acquis de conscience, Emerick avait emporté la musette avec lui ce matin et jeté dans les toilettes les gants usagés tachés de sang, et dessus tiré la chasse d'eau. Leurs fringues sales étaient dans le sac de sport, dans le coffre de la voiture, seul hic, le survêtement blanc emprunté à Maxime la nuit du crime, jeté contre le mur au petit matin par Tony, répugné à l'idée de porter le linceul d'un mort, et depuis laissé par terre sans y prêté plus d'attention.

- Comment ont-ils pu me retrouver ? Se demanda Tony.

- Le portrait robot sans doute, puis le carton sur la voie expresse en Bretagne, ces enculés avaient ton signalement, ensuite le rapprochement entre Charvanède, Da Silva et Le Goadic, militaires comme toi à la même époque, tous les soupçons ne peuvent peser que sur toi.

- Ils ne m'auront pas vivant, et d'autres vont crever ! Fais ce que tu veux Emerick, pour l'instant tu n'es pas inquiété, il est encore tant pour toi de te racheter une conduite, pour ton frangin et son pote, je m'en porte garant...

- Tu déconnes Tony ! Nous sommes deux dans l'histoire et je ne te laisse pas tombé, pigé ? Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça...Je t'aime et je te suis.

Tony posa sa main sur la cuisse de son protégé, les yeux rivés sur la route, sans rien dire de plus, seuls les essuies glace raclant le pare brise ruisselant, brisaient leur silence. Il s'arrêta devant un distributeur de billets de banque, retira la somme maximum autorisée avec la carte de crédits de Maxime puis avec celle de Stéphane avant de les balancer toutes les deux dans une bouche d'égout. Il récolta 4000 francs en espèce, certes le compte en banque de Maxime devait être assez juteux mais pour sa sécurité et son incognito sur les prochaines étapes à travers la France durant sa cavale, parce qu'aujourd'hui il était certain qu'un avis de recherche était lancé à son égard, valait mieux se débarrasser des cartes de crédits des deux victimes et surtout ne pas utiliser la sienne. Emerick, du haut de ses dix huit ans, n'avait pas encore eut l'opportunité d'ouvrir un compte en banque, seul son livret d'épargne le faisait survivre à ce jour. Les deux fugitifs devaient désormais compter sur les économies de leurs prochaines victimes pour se payer un aller sans retour à leur exil volontaire via la Sicile.

Tony emprunta l'autoroute, plus sûr que la nationale, moins encombré de flicailles sauf aux barrières de péage où quelques barrages filtrant l'angoissèrent sans plus l'alarmés pour autant. Ses papiers étaient en règles et l'avis de recherche à son égard ne devait pas encore être diffusé dans les rangs de la police. Avec leur véhicule industriel, ils avaient un certain laissé passé, sans doute plus aisément qu'avec la propre berline de Tony, dont la carrosserie aurait intriguée les forces de l'ordre. Les deux amis étaient sereins et cela leur évita certainement quelques mauvais désagréments avec leurs éventuels poursuivants.

17 heures 30, le couple d'amants sortaient de Caen et se dirigeaient vers la côte par la départementale, la pluie avait cessée et la nuit tombait déjà, lorsqu'ils aperçurent dans les faisceaux des phares, un jeune auto stoppeur emmitouflé dans un gros blousons de toile par dessus un bleu de travail. Tony s'arrêta sur le bas côté de la route. Le jeune homme courut jusqu'au niveau de sa vitre ouverte.

- Bonsoir, je suis tombé en panne avec ma bécane un peu plus haut, si vous pouviez me ramener chez moi à dix kilomètres d'ici, ce serait sympa !

- Monte.

Emerick s'installa à l'arrière de la fourgonnette, à même le sol, avec la musette à ses pieds, laissant son fauteuil à l'inconnu. Il se présenta sous les questions de Tony. C'était l'heure de pointe et la circulation, assez dense, les ralentissait pour leur plus grand plaisir, pouvant ainsi profiter plus longuement de ce jeune homme qui se dévoilait sans retenue.

Jérôme Galet était âgé de dix sept ans et quelques mois, ses cheveux mi long, d'une blondeur naturelle à jalouser la décoloration de Tony, ondulaient sur ses épaules assez larges un peu dégingandées dans sa tenue de travail, son visage poupon et son petit duvet blond au dessus de sa bouche aux lèvres assez épaisses, dénonçaient bien son âge juvénile au sortir de la puberté, deux jolies fossettes atténuaient son sourire angélique et un petit diamant au lobe de l'oreille gauche raviva les ardeurs d'Emerick, celui-ci craquait déjà pour ce mec à peine plus jeune que lui. Il leur dévoila sa petite vie ordinaire entre son boulot, mécanicien dans un garage du centre ville de Caen, ses copains le week-end, sa famille très unie, entouré de ses parents, de ses petits frères et s½urs, et de sa petite amie...Malheureusement pour lui, l'homosexualité ne le branchait guère et ce petit con trouvait même cela dégueulasse. Sans savoir ni connaître quoi que se soit sur l'amour entre deux êtres de même sexe, Jérôme avait déjà catalogué, comme papa sans doute, du haut de ses dix sept piges, les gouines, les pédés, les bi et tous les individus hors norme d'une société dite normale, avec une tolérance zéro. Petit homophobe en herbe à exclure et à bannir de la « gay pride » révolutionnaire de nos deux trublions.
Tony n'eut pas besoin de parler, d'un simple regard dans le rétroviseur intérieur et Emerick comprit le choix de la proie. Jérôme serait l'élu de leur jeu purificateur, le prochain invité à l'Autel des sacrifices. Qu'importe l'innocence de sa jeunesse, ses propos intraitables les indignaient et Tony bouillait sur son siège cessant de questionner le jeune ingénu ignorant leur passé récent et surtout leurs intentions futures. Celui-ci se tu enfin lorsque la fourgonnette passa la petite route menant dans son village.

- C'est ici à gauche ! S'écria t'il.

- Du calme petit, notre compagnie te déplait ? Lui demanda Tony d'un ton lubrique et pervers, nous allons faire un petit tour afin de t'expliquer ce qu'est réellement l'homosexualité et te dire qui nous sommes Emerick et moi.

- Cela ne m'intéresse pas, laissez moi descendre, on m'attend à la maison.

Jérôme déboucla sa ceinture et s'apprêta à ouvrir la portière de l'auto, roulant aux pas, Emerick lui attrapa les cheveux et lui maintins la tête légèrement en arrière, le canon du revolver chargé sur la gorge en lui intimant l'ordre de ne pas bouger et surtout de se calmer, une peur panique l'envahit et ses cris stridents pouvaient alerter a tout moment n'importe quels autres automobilistes, heureusement la nuit était tombée et de l'extérieur personne ne pouvait distinguer l'intérieur de l'habitacle. Emerick lui administra de force une dose de somnifère dans la bouche qu'il déglutit avec un peu de bière en s'agitant sur son siège. Lâchant sa main droite du volant, Tony lui assena un violent coup dans l'estomac qui le cloua sur place. Un filet de mousse mêlé à la salive suintait de sa bouche entrouverte cherchant à recouvrer son souffle.
Pour plus de sécurité, Tony quitta la départementale et emprunta une petite route communale, longeant le bocage, en direction de quelques bourgs de la campagne caennaise puis s'engouffra, par un chemin de terre détrempée, dans l'obscurité la plus totale d'un petit bois assez touffu.
Le sentier caillouteux les chahuta durant bien dix bonnes minutes pour aboutir à une patte d'oie face à un champ de céréales, le chemin de droite redescendait certainement, vu leur position géographique, à la route départementale, celui de gauche filait à la lisière du bois à travers la campagne, Tony hésita mais choisit celui-ci. Jérôme somnolait sur son siège, sa tête vacillait de droite à gauche et d'avant en arrière, à chaque secousse de la voiture, heurtant violemment le repose tête et la vitre de la portière, de derrière Emerick maintenait difficilement son corps, essayant de rattacher la ceinture de sécurité pour ne pas qu'il ne s'effondre sur Tony. Enfin dans la lueur des phares, celui-ci aperçut un petit cabanon de chasseurs au bord d'un étang, semblant désert, loin de toute civilisation. Le chauffeur stationna derrière un bosquet le long du chemin, se munit de la lampe torche, descendit du véhicule en priant son ami de veiller sur Jérôme et de surveiller les alentours. Malgré toutes ces précautions d'usage prises à la lettre, il n'y avait aucun danger à être dérangé ce soir dans ce coin hostile du bocage normand, il était déjà près de 19 heures, la pluie retombait par intermittence, aucun agriculteur, pêcheur, chasseur ou simple touriste ne s'aventureraient par ici et aucune habitation ne semblait troubler la quiétude de ce petit cabanon isolé dont les pierres recouvertes de lierres, laissait deviner sa désolation durant l'hiver.
Tony revint rapidement à la voiture, ses chaussures et le bas de son pantalon encrottés.

- Amène toi, dit-il en empoignant Jérôme, prend la musette et le pied de biche à l'arrière, la porte est fermée d'un cadenas, mais ce petit cabanon est un don du Ciel.

Emerick exécuta cet ordre, pressé à assouvir sa soif de violence, curieux de découvrir la nudité juvénile de leur nouvel ami, impatient de jouer avec son corps d'adolescent, de violer l'intimité de ce jeune hétéro et surtout de lui faire passer ses scabreuses opinions sur l'homosexualité.
Il aida son compagnon à traîner le corps endormi de Jérôme, son bras autour de son cou, la musette en bandoulière et le pied de biche dans la main. Le cabanon était distant d'une cinquantaine de mètre de l'auto, ils longèrent l'étang sous la faible lueur de la lampe torche tenue par Tony, les pieds dans la boue, au moindre faux pas, ils pouvaient à tout instant basculé dans l'eau glacée de la marre à canards, Emerick râlait dans le silence de la nuit, injuriant Dame Nature de tous les noms d'oiseaux de déchaîner contre eux les éléments de la Terre, la pluie, le vent, le froid dans cette terre gorgée d'eau, visqueuse et collante, les enfonçant un peu plus par le poids mort de cet empaffé de Jérôme qu'il tenait pour seul responsable de leur fâcheuse position. Tony, quant à lui, rigolait dans son plastron de l'entendre gueuler à la Lune, cacher par de gros nuages, toutes ses humeurs néfastes du moment. Comme un mauvais garnement, il semblait prendre son pied à patauger dans la boue. Enfin ils arrivèrent, trempés et dégueulasses au seuil du petit cabanon. Emerick lui laissa le soin de maintenir Jérôme alors qu'il s'afféra au cadenas qui lâcha prise au deuxième coup de pied de biche sur la tronche. Ils s'engouffrèrent enfin à l'intérieur, Tony lâcha le jeune garçon qui s'affala de tout son long sur le sol cimenté de la vieille bâtisse de pierre avant de refermer la porte derrière eux. Ils étaient enfin au sec.
Ce petit réduit de quatre mètre sur quatre, d'une hauteur de deux mètres, dont Tony explora l'intérieur éclairé par sa torche, était meublé d'une table de jardin et de quatre chaises, quelques cannes à pêche reposaient dans un recoin près d'une pile de bûches de bois soigneusement empilés le long d'un pan de mur, les araignées avaient tissées leur toile sur tous les angles du cabanon juste au dessous des poutres vermoulues supportant la toiture de tuiles. De nombreux outils de jardin plus ou moins rouillés, faux, serpettes, fourches et autres formaient l'unique décor de cette cabane de pêcheurs qui allait devenir pour une nuit l'antre de la mort.

Emerick prépara le cérémonial, allumant des bougies neuves au quatre coins de la pièce tandis que Tony bâillonna Jérôme Galet avec une bande élastique adhésive médicale, lui lia une bûche aux chevilles lui écartant ainsi les jambes, et à l'aide d'une corde ficelée à ses poignets le hissa à la poutre principale qu'il noua solidement après lui avoir ôté son blouson.
Le jeune malfrat roula un joint entre deux gorgées de bière assit auprès de Tony qui contempla de ses yeux verts de serpent, pétillants de haine et de désirs sous la faible lueur des bougies, l'adolescent suspendu et inconscient, un rictus de satisfaction sur ses lèvres effilées, triturant la boîte de préservatifs entre ses fins et longs doigts de pianiste, les deux flingues posés sur la table. Emerick lui passa le clope qu'il pompa avec délice, lui soufflant des volutes de fumée au visage, il lui sourit. Emerick lui rendit ce sourire et lui prit la main. Leurs lèvres s'effleurèrent, leurs langues se mêlèrent dans une même envie. Emerick le déshabilla. Tony le déshabilla. Emerick le caressa. Tony le caressa, leurs fringues éparpillées au sol. Le jeune soupirant ne sentait plus l'humidité de l'air ambiant, réchauffé par leurs baisers amoureux, son sang bouillait dans ses veines et le corps chaud de Tony, l'enlaçant, lui ôtait toute sensation de froid. Leurs sexes en érection se frottèrent l'un à l'autre, durcis et fortifiés par l'idée d'être épié de Jérôme qui reprenait peu à peu connaissance. Nus comme deux vers en rut, leur sarabande exhibitionniste se poursuivit par des fellations mutuelles en ayant soin de retarder l'orgasme, préférant préserver ce moment sublime pour l'apothéose de cette nuit d'enfer en faisant participer leur invité qui s'agitait sur sa potence. Les yeux exorbités de terreur, Jérôme, parfaitement conscient à présent, poussait des cris étouffés sous son bâillon, Emerick enfila sa paire de gants rituelles, se munit de son couteau à cran d'arrêt et lui fit sauter un à un les boutons puis sectionna les deux bretelles de sa côte de travail qui lui glissa aux pieds. Il lui lacéra son chandail et son sweat-shirt avant de jouer de sa lame sur son sexe qui gonflait dessous son Boxer noir. Le jeune garçon était bien bâtit pour son âge, les pectoraux saillant et imberbe se contractèrent au contact de l'acier tranchant et ses tétons pointèrent vers les bouches affamées, ravivant son désir et déjà Tony gobait l'un d'eux entre ses dents blanches, Emerick l'imita avec le second, le mordillant, le suçant, le lapant sous les gémissement calfeutrés de Jérôme qui bandait maintenant comme un taureau malgré sa soumission aux pulsions sexuelles de ses deux dominateurs.
Tony lui glissa son sous vêtement le long des jambes découvrant sa verge blanche au gland rosé, raidie, plaquée contre son pubis gentiment fournit de poils blonds. Ses testicules, parsemés de quelques poils épars, rétractés et gonflés s'apprêtaient à cracher leur lave comme le Vésuve en éruption. De dos, le jeune garçon était aussi craquant que de face, de nombreux grains de beauté pigmentaient sa peau blanche et ses fesses, assez molles, frissonnèrent sous les caresses d'Emerick et son pelotage assidu se transformant bien vite en tape amicale d'abord puis en violente claque rougissant son épiderme. De son côté Tony masturba le jeune éphèbe tout en se masturbant lui-même tandis qu' Emerick écartait maintenant les fesses de Jérôme afin de découvrir son anus rosé, dépourvu de pilosité, avec lequel il joua du manche de son couteau, l'y pénétrant avec douceur dans un lent va et viens accélérant la cadence au fur et à mesure de la dilatation de cet orifice pour le lui enfoncer complètement. Il entendit le râle de son esclave sortir du plus profond de ses entrailles, Tony esquiva les jets de sperme. Jérôme jouit à n'en plus finir, se vidant les couilles sur son bas ventre, son foutre inonda son triangle d'or devenu blanc laiteux, dégoulinant sur ses cuisses tremblantes. A cet instant le bel hidalgo enfila un préservatif, coucha Emerick sur la table de jardin et le prit par derrière pour son plus grand plaisir éjaculant dans le creux de ses reins. A son tour le jeune amant sodomisa son Pygmalion sous le regard désabusé de Jérôme, qui remit de ses émotions, débandait peu à peu ramollissant ses testicules qui pendaient maintenant entre ses jambes souillées de sa semence. Emerick ne puis se retenir plus longtemps, son orgasme fut exclusif, jamais avant ce soir il n'avait jouis avec autant de ferveur, de plaisir et d'abondance, maculant la poitrine de Tony qui les yeux fermés, se léchait les lèvres et gémissait de bonheur. Puisse cette expérience unique « d'amour macabre », pensa le jeune homme, se reproduire encore et encore même s'il fallait perdurer dans l'engrenage démoniaque dans lequel ils sombraient tous les deux en s'y complaisant cependant.
Les deux compères se rhabillèrent, fumèrent un joint et burent une bière devant Jérôme qui frissonnait, il est vrai que la température à l'intérieur du cabanon avait considérablement chutée depuis leur arrivée. La montre d'Emerick indiquait bientôt minuit et il était l'heure à présent de mettre un terme à cette soirée inoubliable. Avant de s'intéresser au cas de leur invité, Tony fouilla dans le portefeuille trouvé dans la poche intérieur de son blouson. Il en retira cent balles qu'il empocha, et jeta le reste des papiers dans le fond de la pièce. Il se leva le regard machiavélique d'avant la mise à mort, il s'approcha de Jérôme, le fixa dans ses yeux clairs emplit de larmes, son visage à quelques centimètres du sien, de sa main gantée lui saisit ses organes génitaux qu'il comprima. L'adolescent décrocha une grimace sous son bâillon.

- Alors mon coco, toujours dégoutté des homos ? Avoue, tu as pris ton pied mon salaud !

Jérôme secoua la tête de gauche à droite, tétanisé devant Tony qui d'une main appuya sur le cran de sécurité du couteau, la lame surgit, effilée, luisante, dangereuse, de l'autre continua a serrer de plus en plus fort, tel un étau, le sexe rabougrit de sa victime. Emerick se saisit d'une lanière de cuir suspendu au mur près des outils pour remplacer la main de son compagnon qui perdait de sa puissance, la passa autour de l'ensemble « queue couilles » de l'adolescent et serra, serra, à entendre les craquements des vaisseaux sanguins, la belle verge blanche et les jolies testicules rosées parsemées de petits poils blonds et bouclés prirent vite une couleur violacée, répugnante et disgracieuse.
Alors que Tony tailladait superficiellement la poitrine imberbe de Jérôme sans chercher outre mesure à toucher un organe vital, son complice frottait, de son côté, avec une brosse métallique trouvée dans le bric-à-brac, sa belle paire de fesses trop pâles à son goût. Le sang suinta mêlé de rouille des filaments d'acier. L'harmonie de ce cul ensanglanté et de ce dos sans égratignures lui déplut, il manquait des couleurs des épaules jusqu'aux reins, pour y remédier Emerick se saisit du morceau de bambou effilé d'une canne à pêche et fouetta violemment cette partie du corps jusqu'ici épargnée.
Jérôme n'était plus qu'un semblant d'homme sanguinolent et inconscient, son sang s'écoulait lentement, en long filet carmin le long des cuisses, des mollets, des genoux et des tibias pour s'en venir tâché et maculé sa côte de travail tombée à ses chevilles. L'heure fatidique et méritée de sa délivrance sonna enfin. Il était tant pour les deux homos killers de remballer leurs affaires et quitter les lieux. Ce qu'ils firent après avoir délier les poignets de leur victime de la poutre et passé la corde autour de son cou.
Ils ramassèrent les capotes usagées, les canettes de métal, les mégots de cigarettes, soufflèrent les bougies, ôtèrent leurs gants de chirurgiens, fourrèrent le tout dans la musette avec les deux flingues. De la manche de son blouson, pour ne pas laisser d'empruntes, Emerick tourna la poignée de la porte tandis que Tony braqua une dernière fois sa lampe torche sur le cadavre de Jérôme, pendu à la poutre principale du cabanon, recouvert de son sang, la lanière de cuir serrée autour de son membre garrotté.

Il était deux heures du matin, le froid engourdissait les deux criminels, pétrifiés dans leurs habits humides et plein de boue, ils regagnèrent la départementale en direction de la côte filant sur Arromanches, tristement célèbre depuis un certain 6 juin 1944, terre natal de leur ami Jean Claude, le beau père d'Emerick.
Il était hors de question pour Tony de coucher dans la voiture ni dans un blockhaus sur la plage, son concubin le rejoignait dans ses propos, tant pis pour leur sécurité, mais la carte bleue personnelle de l'intéressé leur servit pour une chambre d'hôtel bon marché dans une zone industrielle. Ils s'offrir deux nuitées, le faux blondinet placarda sur la poignée de la porte de la chambre le panonceau « Ne pas déranger. Do not disturb ». Il se déshabilla, nettoya ses chaussures et son pantalon couvert de boue, prit une douche et se coucha après avoir souhaité à sa moitié une bonne nuit. Emerick fit de même, épuisé mais ravi de cette sublime soirée.






















CHAPITRE 7









Le brouhaha des femmes de ménages dans le couloir réveilla Emerick, il était onze heures ce jeudi matin...Jeudi, deux semaines s'étaient déjà écoulées depuis sa rencontre avec Tony, deux semaines et huit morts derrière eux en comptant le décès « accidentel » du vieux Camille. Jusqu'où ira leur soif de vengeance et de Justice ? Il s'interrogea face au miroir, interpella sa conscience à voix haute, faudra t'il que nous éliminions de la surface de la Terre tous les hétérosexuels au comportement machiste et homophobe pour trouver un semblant de paix intérieure ? Liquider tous les phallocrates de ce bas Monde afin de sauver le brun de féminité qui sommeil dans le subconscient de chacun d'entre nous ? L'attirance sexuelle ne se commande pas, l'homosexualité n'est pas une maladie psychique, elle existe depuis la nuit des temps depuis que l'homme est Homme, elle est partout dans la Nature dans le monde animal, animaux que nous sommes avec en plus cette fichue intelligence qui nous assassine. L'homosexualité n'est plus un sujet tabou, je le revendique bien fort et défend ses droits avec mes actes, aussi barbares soient-ils. Une femme avec une femme, un homme avec un homme ne devraient plus choquer ni faire couler d'encre à notre époque où le packs et la vie maritale de deux êtres de même sexes sont entrés dans les m½urs de notre dite Bonne Société. Ils ne transgressent aucune Loi sinon peut-être la Loi Divine, mais Dieu n'a-t-il pas créé l'homme à son image ? La sexualité de l'Etre humain est une de ses créations qu'il soit bi, homo, ou hétéro et malheur à celui qui prêche la différence et l'exclusion, d'ailleurs combien de ses bergers, qu'il soit curé, abbé, moine et autres charlatans endoctrinés ont sombrés dans la pédophilie sous prétexte d'avoir fait v½ux de chasteté pour l'amour du Seigneur ? Ce ne sont que des hommes assoiffés de sexes, de phallus et de vagins, comme tout animal du genre humain que nous sommes.
Assez de vos remontrances, hétérosexuels assidus ! Assez de vous entendre critiquer et juger tel ou tel individu parce qu'il ne correspond pas à vos critères. Sucez des bites n'est pas forcément dégueulasses comme vous le prétendez, sinon la fellation n'aurait plus de sens et vos femmes seraient toutes des cochonnes à lécher vos membres exclusivement vaginal. Dans l'amour tout est permis pourvu qu'il y ai respect du partenaire, quel que soit son sexe. Où y a de la gêne, y a pas de plaisir, alors arrêtez d'être coincés devant la nudité masculine et ne dénoncez pas l'amour au masculin avec de méchants quolibets rigoristes, cessez d'être puritains et acceptez comme tel les m½urs d'autrui. Homo, inverti, pédéraste, pédé, pédale, tante, tantouse, lesbienne, tribade, gouine, que de jolis mots pour nous désigner mais nous ne sommes plus des réprouvés et par votre sang je laverais notre honneur bafoué sans dénigré l'hétérosexualité que je respecte sans jugement personnel, chacun est libre de son choix, chacun est libre de son cul !

Tony dormait à poings fermés, un tremblement de terre n'aurait pas suffit à l'extirper de son sommeil, Emerick, émergeant de ses pensées le regardait songeant à la chance qu'il j'avait d'être son ami et son amant, il parcouru son corps nu de ses yeux sans s'en lasser un instant, ses cheveux blonds, éphémères, contrastaient avec les poils bruns de son pubis et il approuvait cette délicieuse comparaison. Puisse l'avenir ne jamais nous séparer même si celle-ci, fut-elle actuellement dessinée en points d'interrogation, pensa t'il.
Il profita de cette grâce matinée méritée pour lorgner la télévision, la télécommande fixée au mur l'emmerdait pour zapper les programmes des différentes chaînes et sans outils, il lui était impossible de démonter le cerclage en acier qui l'emprisonnait. Qu'à cela ne tienne, il resta branché sur la une, le son en sourdine, attendant avec impatience les infos de 13 heures, les écouteurs de son baladeur dans les oreilles où la voix suave de Georges Michael l'emporta à cent lieux de cet hôtel normand. Ce fut Tony qui lui fit ouvrir les yeux en augmentant le son de la télévision lorsque le générique du journal télévisé défila sur le petit écran. Rien de nouveau sur l'affaire les concernant, sinon la diffusion du portrait robot de l'auteur présumé des meurtres et l'identité d'un suspect activement recherché des services de police mais tenue secrète des médias pour le bon déroulement de l'enquête. La ressemblance du portrait robot avec Tony n'était pas frappante, les cheveux bruns et courts certes, mais les sourcils étaient trop touffus, le nez épaté et les lèvres trop épaisses par rapport à l'original qu'Emerick trouvait vachement plus beau. Seule la description générale faîte par le petit frère de Le Goadic pouvait confondre le jeune adulte. 1 mètre 80, de corpulence normale, âgé entre 20 et 25 ans, le teint du visage plutôt mat, mais de telles descriptions correspondaient à des milliers d'individus de cette tranche d'âge précitée. Tony n'avait pas à s'en faire outre mesure du portrait robot, seule l'identité, soit disant connue d'un suspect, l'inquiéta, il ne fallait surtout pas qu'il se fasse contrôler sur la route à moins d'acheter un faux permis de conduire avec un patronyme bidon, les différents documents de son véhicule actuel étaient au nom du garage donc rien à craindre de ce côté-là. La descente de police dans le studio de Tony permit certainement d'établir un lien entre lui et les victimes, les photos intimes, les papiers personnels, autant d'indices aux enquêteurs pour mettre un nom au portrait robot.

Il fut décidé, d'un commun accord, de quitter la Normandie cette nuit pour se rendre dans un bouge de Pigalle à Paname, où pour quelques milliers de francs, un caïd du milieu de la prostitution parisienne, connu de Tony, pouvait lui vendre une nouvelle identité, mais pour cela il leurs fallait détrousser une autre victime, les 4000 francs de Maxime ne suffisaient pas à leur payer, et le document, et leur passeport pour leur fuite vers la Sicile après s'être occupés du beau père d'Emerick.

Les deux amis errèrent tout l'après midi dans les rues de la ville évitant la plage détrempée, laissant la voiture sur un parking, le temps ne se prêtait pas aux visites touristiques, Tony en profita pour faire quelques photos d'identité dans un photomaton d'un grand magasin. Dans la maison familiale de Jean Claude, qu'ils épièrent depuis un bon moment, tout semblait serein. Aucun aller et venu ne dérangeait la quiétude de la petite chaumière. Seule la s½ur du beau père vaquait à ses occupations dans le jardin. Emerick avait envie de lui demander ou se trouvait celui-ci, elle ne l'aurait certainement pas reconnu, la seule fois ou ils se rencontrèrent, ce fut il y a cinq ans, le jour du mariage de sa mère et de cet ivrogne, mais Tony l'en dissuada afin de ne pas se faire repérer plus que de raison.
Ils finirent la soirée dans un Fast-food où par jeu ils épluchèrent les clients mâles susceptibles d'animer virtuellement leurs distractions nocturnes. Emerick et Tony étaient, à priori, branché sur la même longueur d'onde, leurs goûts sur la gent masculine se concordaient aisément et le choix de tel ou tel garçon, pouvant être le héro involontaire de leurs phantasmes, coïncidait parfaitement. Mais malheureusement le temps passa très vite et il leur fallait prendre la route en direction de la Capitale.















Aux premières heures de vendredi, ils arrivèrent devant un tripot de la rue Pigalle. Le quartier était en ébullition. Tout un fourmillement de noctambules, plus ou moins inquiétants, arpentait le pavé parisien à la quête de quelques débauches censurées par la bonne société dite normale, où le sexe en tout genre avait tout son honneur.
Sans hésiter, Tony entra dans le bar, commanda deux pressions au barman qui lui serra la main et après quelques échanges de bons procédés étouffés, il laissa son compagnon seul au comptoir, disparaissant dans l'arrière boutique comme un accoutumé des lieux. Il en ressortit quelques minutes plus tard, le sourire aux lèvres, bu son verre de bière en le rassurant sur l'affaire conclue.

- Samedi soir je ne m'appelle plus Tony, dit-il ravi.

Pour le restant de la nuit, les deux amants squattèrent une petite chambre d'hôtel sordide du dix huitième arrondissement, pour un prix exorbitant certes, mais nécessaire pour leur repos avant de trouver, demain vendredi, le fils de pute qui leur servira de tirelire et assouvira leurs pulsions purificatrices. 4000 balles ce n'est pas assez pour changer d'identité.

Allongé dans le lit de fortune ou les draps et la chambre, pas très propres, lui ôtaient toute envie de faire l'amour à Tony, Emerick se questionnait à haute voix sur ses connaissances mafieuses.

- Comment connais-tu ce bonhomme ? Lui demanda t-il intrigué.

- Oh tu sais c'est une longue histoire, répondit Tony sans plus d'explication.

- Raconte ! Tu fréquentais ces gens là avant ton armée ?

- Oui et non !

- C'est-à-dire ? Insistait Emerick curieux de son silence.

- Tu veux tout savoir sans payer mon gars, ironisa Tony, Mario est un pote à mon père, un sicilien comme lui...Avant de se ranger dans les affaires, il tenait une boîte de strip, boulevard Rochechoir que j'ai fréquenté a ma majorité et puis...Et puis voilà !

- Et puis quoi ? Continu, je t'écoute.

- Je t'ai déjà parlé de mon dépucelage, j'avais quinze ans, elle en avait le double et bien cette femme était...La femme de Mario. Ca c'est passé chez eux dans leur maison de campagne ou nous étions invités.

- Ok, d'accord ! Et tu visais son fils c'est cela ?

- T'es jaloux Emerick ?

- Non pas du tout, c'est ton passé...Et comment c'était avec le fiston ?

- Bien...Sa mère m'a dépucelé, j'ai dépucelé son fils, un prêté pour un rendu quoi, une histoire de famille.

- Et ce Mario est-il au courant ?

- Tu penses, s'il le sait il me tue sans autre forme de procès que d'une neuf millimètres dans la tête et idem pour son fils s'il apprend qu'il est à cheval et à vapeur.

- Il est contre l'homosexualité ?

- Il est contre la tromperie et la trahison. Que son fils soit homo, il s'en balance comme de l'an 40 pourvu que devant lui il ne joue pas le Roméo amouraché des donzelles. La franchise est le va tout de sa réussite et il ne comprendrait pas qu'un des siens puisses le léser dans le mensonge.

- Tu lui as dit pour... heu !
.
- Je n'ai pas donné de détails. Je paye, j'ai mes papiers, c'est tout.

Emerick ne s'étendit pas sur le sujet, il apprécia la franchise de son compagnon et l'embrassa tendrement en guise de remerciement, avant de sombrer dans le sommeil.









A dix heures les deux garçons étaient obligés de quitter la chambre, la nuit fut courte mais reposante. Qu'allaient ils faire de leur journée, ils n'avaient plus de domicile fixe, le studio de Tony devait être surveillé jour et nuit par la police, il aurait été risqué de s'y rendre pour retirer quelques fringues propres, ils étaient crasseux, la boue du Calvados leur avait laissée des auréoles au bas de leurs pantalons et ainsi vêtus, ils ne pouvaient, ce soir, s'éclater en boîte dans un quartier chic du 16 éme, de Neuilly ou d'ailleurs, afin de repérer un fils de bourges qui aurait l'amabilité de leur vider son compte en banque.
Emerick eut la remarquable idée, approuvée après réflexion par Tony, d'aller chez sa mère, il possédait toujours les clefs de l'appartement au fond de la musette et là-bas toute une garde robe masculine de différentes marques pouvaient leurs être utile, après tout Stéphane n'avait plus besoin de ses fringues, autant qu'elles leur servies et ils n'avaient que l'embarras du choix, coquet comme il l'était, son demi frère ne s'habillait pas chez Emmaüs. Par sécurité, le jeune homme appela l'hôpital, la réponse tant désirée à sa question vint comme un cheveu sur la soupe et le rassura, la levée du corps de Stéphane avait eut lieu hier après midi et sa mère accompagnait la dépouille jusqu'au funérarium normand où les obsèques étaient prévue samedi matin dans la plus stricte intimité. Stéph reposera pour l'éternité dans le caveau familial paternel à Arromanches. La mère d'Emerick ne reprenait son boulot que lundi matin. Banco pour l'appartement, il fut leur pour le week-end.

Sans plus s'attarder dans ce quartier parisien, les deux compagnons quittèrent la capitale pour la banlieue. Tony fit le tour de la cité et de l'immeuble avant de stationner sur le parking pour être certain de ne pas rencontrer les flics. La musette en bandoulière, Emerick grimpa les escaliers quatre à quatre suivit de son ami qui rasait les murs, il ouvrit la porte de l'appartement et tous les deux s'y enfermèrent à double tour, avant d'allumer la lumière et de s'écrouler sur le canapé du salon. Tous les rideaux étaient tirés, les stores mécaniques baissés, le ménage fait méticuleusement, Emerick reconnu là les manies de sa mère, elle ne pouvait s'absenter plusieurs jours sans laisser derrière elle une maison impeccable, s'était tout à sa gloire.

- Une petite bière mon blondinet ? Demanda t'il à Tony, certain de trouver le frigo et le bar plein d'alcool.

- Pas de refus, c'est grand chez toi dis-moi.

- Ouais, ce qui fut chez moi...Je te fais visiter ?

Emerick entraîna Tony dans le couloir et les différentes pièces de l'appartement réservant son ex chambre pour la fin. Dans celle-ci, plusieurs cartons déposés contre le mur renfermaient déjà les vêtements de Stéphane, sa mère voulait certainement les offrir à la Croix Rouge. Dans un sac poubelle, la collection complète de Play-boy ainsi que différents papiers et illustrés sans importance étaient sans doute destiné au vide ordure. Seuls quelques bibelots, bouquins, CD, DVD, des coupes et des médailles remportées dans différents tournois de rugby s'étalaient encore sur les étagères de la bibliothèque. Sur le mur, tous les posters de femmes nues avaient disparus, il ne restait accrochés que les fanions, les maillots de quelques équipes adverses rencontrées lors des matchs et de nombreuses photos encadrées de Stéphane à tous les âges depuis son installation dans la chambre, il y a cinq ans. Quelques unes d'Emerick parsemaient ça et là les icônes de dévotion à ce cher Saint Ange. Quel sacrilège !

Emerick déballa les cartons afin de trouver de quoi vêtir Tony pour la soirée de ce soir, pour sa part, quelques habits dormaient encore dans son armoire qui à première vue n'avait pas été vidée de son contenu. Tony essaya plusieurs tenues, elles lui allèrent pratiquement toutes en longueur, Stéph faisait la même taille, mais pour la largeur, le jeune apollon manquait un peu de muscles, mais qu'importe il était tout aussi mignon attifé dans ces fringues un soupçon trop amples qui lui donnèrent cependant un certain charme. Emerick reconnu bien là la séduction ritale où un rien habille son homme. Les deux amis laissèrent leurs tenues de soirées sur le lit pour ne pas les froissées plus qu'elle ne l'étaient déjà et Emerick emporta les frusques sales dans la loggia afin de les mettre en machine intimant à Tony de se débarrasser de ses sous vêtements souillés et de ses chaussettes malodorantes, ce qu'il fit sans rechigner, rester nu ne le dérangeait absolument pas, ni Emerick d'ailleurs, la pudicité en rien ne leur ressemblait sans tomber non plus dans l'indécence ni le voyeurisme, la nudité leur semblait tellement naturelle qu'aucune arrière pensée ne leur frisait l'esprit d'autant plus que l'appartement était surchauffé, encore une manie à sa mère qui ne supportait pas le froid, ils étaient bien mieux dans la tenue d'Adam.

Tandis qu'Emerick s'afférait dans la cuisine à mijoter un petit repas sympa, il prie sèchement Tony de faire comme chez lui, lassé de ses incessantes demandes style : Puis-je allumé la télé ? Puis-je fumer ? Puis-je me servir un verre de Scotch ? Puis-je me rouler un pétard ? Cela l'énervait à un point ou il lui aurait volontiers jeté la gamelle de pâtes à travers la gueule. Ne fut-il pas, tout autant que lui, un intrus dans cette maison ? Si Tony n'avait pas sa place ici, lui non plus ! Alors au diable les politesses, les minauderies ridicules et les bons sentiments. Tony devait se considérer, une bonne fois pour toute, pour l'hôte de cet enculé de Jean Claude qui lui ne s'était pas privé à prendre ses aises et ses dispositions lors de son arrivée dans cet appart. Si la pensée de sa mère ne le retenait pas, Emerick y aurait fichu le feu. Ceci dit, Tony se sentit rassuré et vint passer le clope à son compère dans la cuisine mais un fou rire le bloqua à la porte en le voyant accoutré dans le petit tablier rose de sa mère, les fesses à l'air, penché sur la gazinière la poêle à la main.

- Alors ma soubrette, peur de te rôtir les grelots, lui dit-il entre deux ricanements imbéciles.

- Pauvre con ! Lui répondit Emerick amusé, moque toi c'est gratuit, après tout, si en dessert tu veux une banane grillée, fais le moi savoir, j'enlève le tablier.

- Non ma choute, je la préfère crue ou...Flambée.

- Au sirop de corps d'homme ?

Le déjeuner se passa entre taquinerie, rire et complicité face à la télévision, tous les deux nus sur le canapé, leur plateau repas sur la table basse du salon. Une bonne bouteille de vin rouge débouchée en l'honneur du con qui paye, le beau père d'Emerick. Ils purent oublier pour un peu leur cavale si ce putain de journal télévisé ne les rappela pas à l'ordre en leur annonçant la découverte du corps du jeune garçon, sauvagement assassiné dans le bocage normand, par le ou les mêmes auteurs des autres meurtres perpétrés dans la pays depuis maintenant deux semaines. Selon les dires de la police, l'étau se resserrait autour d'un jeune homme, originaire de la banlieue parisienne, activement recherché comme suspect dans ces affaires similaires.

- Qu'ils aillent se faire foutre ! S'écria Tony avant de zapper sur une autre chaîne musicale.

- Nous ne risquons rien ici, à nous de faire attention à nos sorties, dit Emerick pour apaiser la situation.

- Soit, mais si mon nom est cité, automatiquement tu seras inquiété toi aussi par les flics, tu m'as présenté à ta grand-mère, à ta mère, sans vouloir nous balancer, elles vont faire le rapprochement, il faut agir vite et se tirer fissa de ce pays.

- Laissons tomber Jean Claude ! Ce soir nous nous tapons un dernier micheton pour son pognon, demain tu récupères tes papiers et à nous la grande évasion, le soleil, la mer, les belles siciliennes.
- Ouais mais...Nous avons un contrat Emerick, que je n'ai pas encore fini d'honorer, tu as fait ta part de boulot en m'aidant pour mes trois gus, je ne peux pas te décevoir en laissant tomber l'affaire.

- Me décevoir ! S'écria outré le jeune homme d'une telle réflexion, au diable le contrat, si notre liberté est compromise je préfères nettement abandonner mon beau père, cet enculé va crever de chagrin de toute manière. Je ne veux pas qu'on nous sépare, tu comprends Tony, je tiens à toi comme à la prunelle de mes yeux, tu piges ! Je t'aime, je t'aime, je t'aime, je ne le gueulerais jamais assez fort...

- Ecrase, les voisins ! Chuchota Tony à voix basse en essayant de bâillonner la bouche de son ami de sa main.

- Les voisins je les emmerde !

La discussion fut close, aussi leur décision fut prise sans référendum, y'avait pas photo sur le problème, leur liberté valait bien le sursis accordé à Jean Claude, tant pis pour son épouse, elle subira ses humeurs d'alcoolo notoire encore et encore, sans doute plus par pitié que par amour mais c'était son choix, ainsi allait sa vie de femme soumise. De son beau père, Emerick avait le temps de s'en occuper, qu'il savoure son deuil autant que ses bouteilles de gnoles, que sa peine lui ronge le cerveau et le c½ur à petit feu comme l'alcool son foie cirrhotique. Son beau fils aurait bien l'occasion, lorsque la Justice l'aura oubliée, de sortir de sa retraite paradisiaque et revenir ici terminer son travail, ce fameux « contrat » tenant tant à c½ur à son ami, son amant, Tony. Ô naïveté quand tu nous tiens !














Après s'être reposés tout l'après midi devant quelques films vidéos sans même ouvrir les volets, puis douchés et préparés pour la soirée, les deux complices sortirent enfin de l'appartement vers les 22 heures. La nuit allait être longue. La recherche de leur proie débutait dans une boîte de nuit branchée dans un quartier huppé de Neuilly sur Seine où tous les fils à papa se donnaient rendez vous le vendredi soir pour s'éclater sur des airs de techno entre bouteilles de bourbon et stupéfiants haut de gamme, sans plus être inquiétés par les forces de l'ordre, impuissantes devant la notoriété et l'aisance de leurs parents.
Ils s'installèrent sur des poufs dans un recoin de la boîte avec une bouteille de Scotch et deux verres sur leur table, ils lorgnèrent la piste de danse où déjà de nombreux jeunes gens, filles et garçons se déhanchaient au son frénétique de la musique disjonctée poussée à l'extrême dans les enceintes survoltées, aux feux des lasers balayant la pièce obscure, sous les spots psychédéliques et les fumigènes envahissants aussi bien la piste que les cerveaux hallucinés des danseurs. Ils observèrent les petits minets gominés pendus aux bras de leurs donzelles bon chics, mauvais genre, complètement destroy, des pantins désarticulés par la musique, l'alcool et surtout par les cachets d'extasie circulant sous le manteau au sein de l'établissement. Ils étaient tous à chier mais cependant il leur fallait choisir l'élu, celui qui revaloriserait, de ses pécules, leur porte monnaies.
A une table voisine, un jeune dandy d'une vingtaine d'années, dont une mèche brune et rebelle tombait sans cesse sur son front haut et droit malgré la brillantine étalée sur sa chevelure ondulante, engoncé dans un costume dernière mode, rond comme une queue de pelle, accompagné par deux gaillards aussi défoncés et trois femelles en chaleur, moulées dans des robes légères au décolleté sulfureux dont le dos nu laissait entrapercevoir, au niveau des reins, la ficelle de leur string assortit à la couleur de leurs stick à lèvres, à gerber, sauta à l'½il d'Emerick. Il le désigna à Tony qui lui-même avait déjà flashé sur lui. Il leur fallait attendre maintenant son départ, ils ne pouvaient l'aborder devant ses copains. L'attente, selon les deux sicaires, ne devait pas être longue, plusieurs videurs le surveillaient de près pour ses excès de zèle envers d'autres danseurs, et l'une des trois filles, la blonde, sa dulcinée sûrement, le remettait souvent à sa place pour éviter toute bagarre. Ce petit minet semblait arrogant et teigneux comme un roquet, l'alcool appuyant, certainement, son caractère mauvais en pleine mutation d'agressivité et de violence. Emerick et Tony écoutèrent par bribes décousues leur conversation sans queue ni tête, le jeune homme en voulait à toute la Terre, souhaitant casser la gueule à tout le monde sous l'hilarité désuet de ses deux copains, seules les filles avaient encore un semblant de jugeote et le retenaient dans son délire. Son excitation fut passagère puisqu'il somnola au bout de quelques temps sur la banquette, jetant quelques jurons par ci par là sous l'indifférence des autres danseurs.
Vers minuit passé, la blonde platine eut enfin l'excellente idée de ramener son petit ami chez lui, il se sentait de plus en plus mal, promettant à sa bande de petits bourges délurés de revenir aussitôt se finir dans cette boîte de dépravés. Les deux amants terribles sortirent les premiers, attendant dans leur véhicule, tandis que le jeune saoulard du vendredi soir vomissait toute son exaltation dans le fossé attenant au parking. Sa belle l'aida à monter à bord de son cabriolet bleu nuit, rutilant sous les lampadaires, démarra et emprunta le grand boulevard, d'une conduite mal assurée, sans se soucier des feux de croisement de Tony dans ses rétroviseurs. Elle traversa le centre ville et se dirigea vers le quartier universitaire du chef lieu des Hauts de seine pour bifurquer dans un petit parking privé dans les sous sols d'une résidence assez cossue. Tony stationna sur la route à l'entrée du parking et à pieds les deux comparses y descendirent, s'engouffrant dans l'unique ascenseur.

- Vous montez ? Demanda Emerick avec courtoisie à la jeune fille qui avait peine à maintenir debout son prince déchu.

- Oui deux minutes s'il vous plait, c'est qu'il est lourd !

Avec galanterie les deux condisciples l'aidèrent à traîner le jeune garçon complètement saoul dans l'ascenseur, celui-ci déblatérait des paroles incompréhensibles, ruminant des propos sans queue ni tête laissant échapper de sa bouche tordue de grimace, une haleine fétide puant l'alcool et le dégueulis.

- Quel étage mademoiselle ?

- Troisième s'il vous plait...Excusez-le, c'était son anniversaire aujourd'hui, il ne s'est pas retenu.

- Je vous en prie, répondit Emerick, quel âge, sans indiscrétion ?

- 21 ans. Vous êtes à la Fac aussi ? En quelle matière ?

- ...Ah, nous voilà arriver ! Un coup de main pour le transporter jusqu'à chez lui, proposa le jeune homme, sans répondre à la question de la demoiselle.

- Je veux bien merci.

Devant la porte de l'appartement, la jeune fille sonna persuadée d'une présence à l'intérieur, Tony et son ami tenaient le jeune soûlographe contre le mur.
- Mince, son co-locataire n'est pas rentré, puis-je vous demander quelques minutes de votre temps encore afin d'allonger Simon dans sa chambre, demanda t'elle en fouillant dans les poches de son petit ami pour trouver les clefs de l'appartement.

- Bien sûr, répondit Emerick heureux de cette aubaine.

Ils pénétrèrent dans les lieux, tandis que la jeune fille appelait à tort le co-locataire, profitant de son inattention, Tony empocha les clefs restées dans la serrure de la porte. Les deux trublions allongèrent Simon dans son lit avant de prendre congé de la demoiselle qui les remercia sans plus leur prêter attention, pressée de rejoindre ses amis en discothèque. Elle claqua la porte de l'appartement et monta dans l'ascenseur les laissant dans le couloir après lui avoir suggérer de regagner leur piaule, à l'étage au dessus, à pied.
Observant le panneau lumineux au dessus de la cage d'ascenseur, indiquant les différents niveaux de l'immeuble, Emerick et Tony attendirent que le clignotant vert s'immobilise au niveau -1, le parking, avant de se ganter et d'ouvrir la porte de l'appartement de Simon, de la claquer derrière eux en ayant soin de laisser la clef dans la serrure à l'intérieur du logis et d'y mettre la chaînette de sécurité pour que personne ne puisse les surprendre sans s'annoncer par avance en tambourinant ou en s'acharnant sur la sonnette.

La pièce principale meublée d'un canapé, en face d'une télévision posée sur un living room, d'une table et de quatre chaises dans le coin cuisine était dans un désordre indescriptible, des bouquins, des fringues plus ou moins propres, des paquets de cigarettes vides, des journaux s'étalaient pêle-mêle ça et là dans la salle, la vaisselle s'entassait dans l'évier et sur le bar de la kitchenette. Idem dans la salle de bain ou sous vêtements sales et chaussettes traînaient parmi des serviettes encore humides laissant échapper une odeur de moisis. La garçonnière typique d'un gros dégueulasse.
La porte de la chambre du fameux co locataire était fermée à clef, Emerick aurait bien aimé la forcée, fouler l'intimité de cet inconnu mais le temps manquait, il fallait d'abord s'occuper de Simon, qui ronflait sur son lit, et surtout lui extirper son pognon. Dans sa chambre, le même bordel régnait. Emerick fit valdinguer tous les paperasses, stylos, cahiers, livres scolaires posés en tas sur le bureau afin d'étaler des bougies pour la mise en scène tandis que Tony fouillait les tiroirs, la penderie et les poches de ce goujat aux éructations nauséabondes. Cinq cent francs en espèce furent ainsi trouvés dans son portefeuille ainsi que sa carte de crédit, leur manquait maintenant son code personnel mais ils allèrent se charger, à présent, de le découvrir par leurs méthodes radicales.

Emerick déshabilla entièrement le jeune homme inconscient, déchirant les fringues récalcitrant, Tony lui bâillonna la bouche avec des bandes médicales autocollantes et lui noua les mains derrière le dos avant de le transporter sous la douche. L'eau glacée le saisie et eut l'effet escompté, Simon ouvrit des yeux interrogatifs essayant de se débattre sous le jet puissant du pommeau. Il sortit de la cabine de douche en rampant cherchant à fuir, et cette torture nécessaire au réveil de tout ivrogne plongé dans un coma éthylique, et la présence fortuite et indésirable des deux pervers. Amusés, ceux-ci le regardèrent se précipiter à genoux dans le couloir, trempé, le cul blanc rebondit et velu découvrant une petite paire de couilles transites et rétractés sous des poils abondant noirs ébène. D'un coup, de pied dans les reins, Tony l'allongea de tout son long, celui-ci se retourna effrayé, Emerick pu apercevoir sa queue de juif circoncise, minuscule, égarée dans un champ noir de poils pubiens disgracieux fournit jusqu'au nombril, remontant jusqu'au sternum en duvet noirâtre pour finir en forêt touffue et bouclée de la poitrine au ras du cou, dissimulant entièrement les mamelons et se mélangeant désagréablement aux longs poils des aisselles. Tout ce qu'il n'aime pas chez le mâle humain, une virilité pileuse à la limite de l'Australopithèque mais nantit d'un pénis ridicule déconcertant sa libido. Le Simon fut de ceux là, poilu comme un singe mais monté comme un caniche. Et la cuite de ce soir, en rien ne pouvait lui faire espérer une quelconque érection susceptible de faire changer d'avis Emerick sur l'envergure de son service trois pièces en pleine action. Celui-ci ne bandait même pas sur les sévices sexuels à lui infliger, c'est dire sa déception à la vue de la nudité de ce jeune homme, l'indifférence frisait même son désir suprême de la torture, de l'agonie et du coup de grâce porté à leurs victimes qui jusqu'à maintenant l'ont transportés au Nirvana lors de leurs diaboliques soirées. Non ce soir, la mise à mort de Simon ne méritait aucun artifice, strass ni paillette, Tony devait lui faire avouer le numéro du code confidentiel de son compte en banque mais là s'arrêtait le scénario de ce soir. Emerick avait même l'infime espoir qu'il cause rapidement afin de le finir, et de se tirer de cet immeuble et de ce quartier malsain.

Pour donner un avant goût de ce qu'ils étaient capable de faire, Tony ramassa la ceinture de cuir au pied du lit et fouetta violemment le dos, les reins, le postérieur, la poitrine, le sexe, les bras, toute les parties du corps de Simon qui se présentaient selon la position qu'il prenait pour éviter les coups, rampant sur le sol comme un serpent, gémissant, râlant, pleurant des larmes de sang. Les deux tortionnaires l'allongèrent ensuite sur le lit, les bras noués en croix au montant métallique du sommier les jambes écartées liées aux pieds du lit, la verge molle, les testicules apathiques, atrophiées par l'alcool ingurgitée, offertes à leur imagination masochiste, le canon du revolver plaquée sur la trachée, Tony assit à califourchon sur sa poitrine velue, employant la même méthode de communication qu'avec Maxime pour obtenir le code secret de sa carte de crédit tandis qu'Emerick essayait de revigorer son pénis amorphe en le masturbant de son pouce et de son index gantés. Rien n'y fit, Simon ne parla pas plus qu'il ne banda. Puisque la douceur n'avait aucun effet sur la mémoire et sur le sexe en léthargie de cet ivrogne, Emerick prit d'autres dispositions pour réveiller ses sens, si ce n'est son énergie sexuelle, au moins ses souvenirs bancaires. Le gland rose de la queue décalottée par l'excision rituel du prépuce donna un bon support à la cire brûlante de la bougie qu'Emerick tenait dans sa main. Simon souffrit le martyre sans même pouvoir bouger, écraser par le poids de Tony qui obtint, enfin, après quelques minutes de ce supplice les numéros tant désirés. Pour pimenter cette torture, Emerick brûla de la flamme de son briquet tous les poils pubiens superflus, dégageant ainsi la petite bite paraffinée, siliconée à la cire, qui semblait maintenant d'une envergure plus normalisée pour un homme normalement constitué. Une odeur de chaire roussie envahit la chambre mais le jeune homme fut content de son travail d'esthéticien notoire.

La peau zébrée de stries rougeâtres et violacée, le bas ventre parsemé de brûlures, le sexe solidifié de bougie, Simon respirait faiblement mais était toujours conscient, les deux compagnons du crime ne pouvaient l'achever maintenant sans être certain du code confidentiel, il était osé de se rendre à un distributeur de billets de banque et revenir après, terminer leur sale besogne, les poches pleines d'argent, mais ils n'avaient pas le choix, cet enfoiré leur avait peut-être mentit en leur donnant des numéro erronés pour arrêter, ne fut-ce qu'un moment, son calvaire et retarder l'échéance fatale de sa mise à mort. Tony décida d'y aller seul, à ses risques et périls, mais lorsque qu'il enfila son blouson, des bruits suspects derrière la porte de l'entrée les paralysèrent tous les deux. La carte de crédit tomba au sol.

- Planque toi s'écria Tony.

Le revolver chargé à la main, celui-ci éteignit la lumière et se plaça derrière la porte alors qu'un inconnu toquait dessus et s'acharnait en même temps sur la sonnette. Délicatement Tony tourna la clef dans la serrure et entrouvrit la porte. Sans se méfier, l'intrus pénétra dans l'obscurité de l'appartement en proférant des jurons appropriés en vers Simon d'un ton vocal très maniérée pour ne pas dire efféminée. Avant qu'il n'allume la lumière, Tony lui asséna un violent coup de crosse derrière la nuque. L'étranger tituba et s'affala dans l'entrée. Tony referma la porte, ôta son blouson et traîna le corps jusque dans le salon, Emerick l'aida à le hisser sur le canapé, à lui lier les mains, les pieds et à le bâillonner. Ils le laissèrent ainsi, alors qu'avec le trousseau de clefs, tombé à terre, Emerick pu ouvrir la porte de la chambre fermée à double tour. Les deux amants furent étonnés de l'ordre qui y régnait, rien à voir avec le reste de l'appartement. Au mur de nombreuses photos d'hommes en tenues légères tapissaient harmonieusement la pièce. Une collection complète d'une revue gay était impeccablement rangée dans les tiroirs du petit bureau ainsi que plusieurs vidéos pornographiques à tendance homosexuelle sur les étagères de la bibliothèque ne mentaient pas sur les m½urs du co-locataire de Simon. Il aurait été désobligeant de devoir l'abattre, mais en aucun cas les deux criminels devaient laisser des témoins derrière eux. Tony suivit le résonnement de son compagnon et la seule solution pour épargner la vie de ce mignon, qu'Emerick dévisageait avec délectation, était d'en finir de suite avec Simon, avant que ce jeune inconnu ne reprenne connaissance et de fuir l'appartement en priant pour la véracité du code confidentiel de la carte de crédit. Les deux malfrats mirent aussitôt à exécution leur plan de dernière minute en tranchant la gorge de Simon avec un couteau de cuisine, celui-ci les supplia une dernière fois de son regard translucide lorsque la lame entailla sa trachée artère, son sang gicla en geyser maculant les murs et les draps blancs du lit, puis il soupira dans un dernier soubresaut de son corps baignant dans l'hémoglobine.

En sortant de la chambre, après avoir ramassé leurs affaires personnelles, Emerick jeta par instinct un coups d'½il sur le canapé du salon ou gisait, assommé, l'intrus. Le malheureux avait les yeux grands ouverts et s'agitait fâcheusement pour la plus grande déception des deux amants, ce petit con les dévisageait et devenait donc dangereux pour leur survie. Tony empoigna le revolver et s'approcha menaçant de lui, agrippant le col de son pull le canon du flingue posé sur sa tempe.

- Un cri, un geste mal placé et je te descends comme un chien, pigé ?

Le jeune homme répondit par l'affirmatif en secouant sa tête de bas en haut, les yeux rivés sur l'arme. Tony lui ôta le bâillon en se méfiant de sa réaction. Le garçon prit une bonne bouffée d'air, la bouche grande ouverte il les remercia pour ce geste de bonté, le nez pris par un gros rhume, il suffoquait derrière la bande de tissu lui obstruant l'unique arrivée d'air.

- Vous avez tué ce porc j'espère ? Ajouta t'il de sa voix fluette.

Emerick et Tony se regardèrent, estomaqués par cette réflexion inattendue de la part de ce jeune garçon efféminé, moulé dans son jeans et noyé dans son pull à col roulé patchwork bien trop large pour ses épaules si frêles. Son visage fin, lisse et légèrement halé, se perdait sous une chevelure brune mi longue balayée de mèches blondes, ses yeux verts aux longs cils noirs reflétaient la gaîté ainsi que son sourire délicatement ouvert sur des dents d'une extrême blancheur. Ce type, tout juste sortit de l'adolescence, en apparence, avec son petit diamant au lobe de l'oreille droite et son piercing discret à l'arcade sourcilière était tout simplement attendrissant et craquant.

- C'est quoi ton nom ? Et pourquoi partages-tu l'appart avec ce mec, tu n'as rien à voir avec lui ? Lui demanda Emerick.

- Moi c'est Benjamin, Benji pour les intimes, j'ai dix neuf ans et croyez moi je n'ai pas choisis de vivre avec ce porc, mais les loyers ici sont hors de prix et Simon est...Enfin, était mon cousin.

- Ton cousin ? Se sont écriés d'une même et seule voix Tony et Emerick

- Et ouais, aussi bizarre que cela puisse paraître, son beau père était le frère de ma mère, mais ne vous inquiétez pas pour autant, nous n'avons rien en commun et je dois dire que vous me portez là un grand secours, depuis le temps que je rêve à ce moment, c'est génial, moi je n'ai jamais eu le courage d'aller jusqu'au bout de mes actes, je vous remercies pour avoir accomplit ce miracle.

- Mais de quel miracle parles-tu ?

- La mort de Simon ! Vous l'avez tué n'est ce pas ?

- Pourquoi souhaites-tu sa mort ?

- Parce que ce mec est une vermine aussi bien avec moi qu'avec sa pétasse et ses copains. Il est pédant, imbu de sa personne, il n'aime que lui, il se loue, se vénère, s'il pouvait s'enculer il le ferait sans hésiter...Et vous ? Vous êtes les justiciers n'est ce pas ? Ceux dont parlent tous les journaux, je vous admire même si je ne connais pas les pulsions qui vous poussent à commettre ces crimes affreux, mais je suppose que vos raisons sont honorables, d'ailleurs nous avons fondé un fan club au sein de notre communauté homosexuelle du campus, moi je suis persuadé que vous faites partis des notre, les sévices sexuels infligés à vos victimes ne peuvent nous tromper sur votre intimité amoureuse, vous faîtes payer aux hétéros des actes subits sur votre personne n'est ce pas ?

- Tu poses trop de questions mon gars, lui dit Emerick déboussolé par tant d'audaces.

- Puisque je suis un témoin gênant et par la logique des choses vous allez me tuer également, c'est ce que je ferais à votre place, autant me dire la vérité, cela ne vous engage en rien sinon me donner raison, à titre posthume, en vers les copains en ce qui vous concerne.

Tony regarda Emerick, ébahit du toupet de ce jeune garçon qui leur souriait bêtement malgré le flingue pointé sur lui, il n'essayait même pas de se débattre, d'ôter ses liens ou d'implorer la clémence, non, il attendait sa mort avec dignité, de temps en temps il crispait ses grands yeux lorsque Tony approchait l'arme trop près de son visage. Il reprit la parole avec sang froid sous la stupéfaction des deux amis.

- Vous devriez vous dépêcher, il est déjà trois heures du matin et souvent la copine de Simon couche ici le vendredi et le samedi soir à la sortie de discothèque puisqu'en général je ne suis pas censé être ici le week-end.

- Et tu es censé être où ?

- Chez des amis en Eure-et-Loir, mais ce soir j'ai raté mon train.

Tony délia les liens qui tenait prisonnier Benjamin, celui-ci le remercia comme il se doit avec cependant un étonnement certain.

- Tu ne me tues pas ?

- Tu as un alibi pour ce week-end, tu ne te trouvais pas dans l'appart, demain je te dépose à la gare et tu retrouves tes potes comme si de rien était et lundi devant les flics, motus et bouche cousue, tu ne sais rien sur le meurtre de ton cousin. Je te fais confiance.

- Tu peux ! Et pour le restant de la nuit, je fais quoi ? J'attend gentiment l'arrivée de la pétasse à Simon puis les flics qu'elle appellera aussitôt ?

Tony jeta un coup d'½il l'air gêné à son compagnon, puis proposa à Benji, se frottant la nuque ou une bosse, due au coup de crosse de tout à l'heure, grossissait à vue d'½il.

- Tu viens avec nous pour cette nuit, prend tes fringues et dépêche toi.

Sans se faire prier, Benjamin ramassa son sac à dos tombé au sol lors de son agression mais avant de suivre les deux forbans, il mit sa chambre sans dessus dessous, vida les tiroirs, empocha quelques objets de valeurs et démonta la poignée de la porte.

- Ce sera plus crédible aux yeux des enquêteurs, leur dit-il avant de pénétrer dans la chambre voisine et se prosterner devant le cadavre de son cousin avec un rictus de haine et de compassion mêlées, sans un soupçon de tristesse.

- Magne toi Benji, lui cria Tony impatient de quitter les lieux.

- J'arrive ! Tiens la carte de crédit de l'autre zigoto, code 23O4, dit-il à Tony en lui tendant le petit carton de valeur ramassé sur le plancher...Vous l'avez bien amoché le cousin, comme je vous envies d'avoir ce courage, je ne sais pas si je supporterais...La vue du sang, les sévices infligés, l'agonie des mecs, seul l'extase de me savoir dominant devant leur nudité et leur pauvre phallus esclave de ma volonté pourrait peut-être me faire tenir le choc sans tomber dans les pommes.

- Tu ne crois pas si bien dire, lui répondit Emerick avant de quitter l'appartement.





















CHAPITRE 8









Novembre venait de tirer sa révérence en ce samedi matin, depuis quelques heures déjà nous étions le premier décembre lorsque la sonnette retentit dans l'appartement endormit réveillant Emerick en sursaut. Le réveil affichait neuf heures, Tony bougonnait à ses côtés la tête enfouie sous l'édredon pour ne plus entendre les coups répétés à la porte d'entrée. Le jeune homme enfila un caleçon à la va vite, se leva sans conviction, entrouvrit la porte de la chambre de sa mère ou pionçait Benji, étalé sur le ventre, les bras en croix, nu comme un ver, le lit en vrac, son petit cul tatoué sur la fesse droite d'un petit signe chinois, arrogant, provoquant, mais cependant si beau à regarder, ouvert à ses phantasmes matinaux importunés par cette fichu sonnette qui n'avait de cesse à l'emmerder. A tâtons, sous les légères lueurs automnales du jour filtrant au travers des persiennes closes, il parvint non sans peine, dans un état semi comateux du petit matin, à l'entrée ou tambourinait plus sauvagement encore l'indélicat visiteur derrière la porte. Emerick l'entrouvrit en laissant la chaînette de sécurité, se frottant les yeux devant les deux hommes lui présentant leur carte tricolore de la police criminelle.

- Police. Qui êtes vous ? Que faites vous dans cet appartement ?

- Comment ? Je suis chez moi...

- Vous êtes Emerick c'est cela, le fils de Madame Duchesne ?

- M'ouais et que me voulez vous ?

- Visite de courtoisie à vos parents.

- A ma mère, Jean Claude Duchesne n'est pas mon père...Ils sont absents, l'enterrement de Stéphane à lieu aujourd'hui en Normandie.
- Et vous n'y êtes pas ?

- Non je travaille et n'ai pu obtenir de journée, Stéphane n'étant pas mon frère, vous comprenez mon patron...

- Vous êtes seul dans l'appartement ?

- Heu...M'ouais! Mais je dormais là, je suis rentré tard cette nuit, nous avons eu foule au resto et je voudrais bien terminer ma nuit, alors messieurs...

- On vous attend au commissariat, quelques questions d'usages à vous poser, votre mère ne vous a pas fait la commission ?

- Vous savez ma mère, je ne la vois pas beaucoup entre son boulot et le mien et puis avec ce qui s'est passé dernièrement...Toujours aucune piste sur les auteurs du meurtre ?

- Nous vous attendons à la maison. Pour votre plus grand intérêt, tâchez d'y passé aujourd'hui...A bientôt jeune homme.

- Au revoir messieurs.

Emerick referma la porte sur les inspecteurs et sur son appréhension. Son inquiétude s'accroissait d'heure en heure, de jour en jour l'étau se resserrait autour d'eux, il leur fallait quitter rapidement le pays, un mauvais pressentiment lui tortura l'esprit, des doutes l'envahirent au point de remettre en question sa relation avec Tony, il l'aimait certes, plus que tout au monde, mais l'amour aurait-il été le même s'il n'y avait pas entre eux deux le sang de leurs martyres ? Tony l'aimera t'il autant lorsque cette histoire ne sera que souvenirs sur la terre de leur exil volontaire ? Leur vie commune s'épanouira t'elle à l'ombre de leur passé d'assassins ? Autant de questions ruminées, autant de réponses inexistantes dans l'état actuel de la situation ou la peur avoua t-il faisait son apparition pour la première fois.

Il se fit couler un café, inutile de se recoucher, le sommeil ne viendrait plus avec son esprit trop embué d'interrogations lorsque la voix de Tony troubla sa perplexité.

- Qui s'était ? Lui demanda t'il inquiet devant sa mine décomposée.

- Les flics...Ils veulent me voir au commissariat cet après midi.

- Tu ne vas pas y aller ?
- Bien sur que non, mais tirons nous d'ici Tony, je sens un coup foireux poindre à l'horizon.

- Ne t'inquiète pas ma biche, dit-il en enlaçant son compagnon, ce soir nous mettons les bouts, promis.

- Ok ! Tu prends un café ? Proposa Emerick, et puis entre nous, tu pourrais t'habiller, tu me donnes des envies avec ton service trois pièces à découvert.

- Petit con, je voudrais bien, mais tu baignes dans mon caleçon, en plus tu l'as enfilé à l'envers, la braguette n'est pas faîte pour ton trou de balle !

Ils rigolèrent un bon moment, oubliant pour peu leur anxiété. Dans sa précipitation du réveil, Emerick avait en effet emprunté le sous vêtement de Tony, il l'ôta tout bonnement sans se soucier de sa pudeur ni de la présence de Benjamin qui pouvait surgir à tout moment de la chambre de sa mère. D'ailleurs pour pimenter encore plus leur état d'excitation psychique, provoquer sans doute par la crainte de demain, à pas de loup ils se glissèrent dans la chambre, Benji dormait à poings fermés dans la même position que tout à l'heure, seule sa tête s'était tournée de côté dévoilant son visage d'adolescent endormit sous sa chevelure ébouriffée, un duvet de barbe brune naissant noircissait son menton légèrement pointu terminé en une jolie fossette. Ses frêles épaules, son dos aux muscles rentrants et sa taille fine faisaient rebondir son postérieur, bien proportionné cependant à sa morphologie, et assez tentant il est vrai pour les goûts difficiles d'Emerick, et Tony ne pouvait le contredire, il devinait dans ses yeux pétillants tout le plaisir, et le désir sûrement, d'avoir à sa merci ce joli petit cul.
Ils ramassèrent chacun un oreiller tombé sur la moquette de chaque côté du lit et dans un même élan, comme deux vilains garnements poussant des cris de guerre, assenèrent de coups le corps nu de Benjamin qui se tordait surprit d'un réveil si subit. En position f½tale, les bras protégeant sa tête, Benji les traita de tous les noms d'oiseaux dans de grands éclats de rire avant, avec une force herculéenne puisée on ne sait où, de les basculer tous les deux sur le lit, le visage d'Emerick, pour son plus grand plaisir, effleura son sexe au repos mais cependant disproportionné au reste de son corps, à l'odeur suave de la nuit. Le petit Benji, d'un an son aîné, était bien monté sous son apparence malingre d'homo efféminé, il ferait virer la cuti au plus homophobe de tous les hétéros de ce bas monde, adepte du piercing, un petit anneau d'or pendait à l'un de ses mamelons sur sa poitrine imberbe allant de soi avec ses aisselles, ses jambes épilées et les poils de son pubis soigneusement taillés en un petit triangle duveteux sexy a souhait, les bourses aussi lisses que des calots de verres de leurs jeux de billes d'antan, mettaient en valeur sa verge dénaturée autant halée que le reste de son corps, aucune marque de maillot ne dépareillait son enveloppe charnelle, proie sans doute de produits auto bronzant et certainement habituée au nudisme tout le long de l'année. Benjamin prenait soin de tous les centimètres de son corps que la nature lui avait légué généreusement et cela se ressentait, agréablement, dans sa coquetterie et son élégance naturelle.
De son ½il coquin, il dévisagea ses assaillant. De sa langue il effleura ses lèvres sulfureuses lorsque son regard insista sur leurs parties intimes enflammées, leurs verges dressées comme des mats de cocagne. Avec délice il leur prit le sexe dans chaque main et les masturba délicatement avant de les porter à sa bouche gourmande. Tandis qu'il les suçait avec fougue et détermination, d'une main Emerick lui caressa les fesses et de l'autre celles de Tony, qui lui mordillait le lobe de l'oreille avant de fondre ses lèvres aux siennes.
Allongé maintenant sur le dos, les testicules gonflés de ses partenaires sur le nez, Benjamin attendait leur semence avec délectation, tandis qu'il se masturbait. Tony et Emerick lui jouirent sur le visage et sur la poitrine lui souillant son anneau d'or au mamelon alors qu'il éjaculait au même instant sur son bas ventre. Il leur sourit ravi en étalant de sa main ce mélange visqueux de leur sperme sur sa peau moite. Il se leva, commanda un café et se dirigea dans la salle de bain en roulant des hanches, la queue virevoltante de droite à gauche.

S'il était ravi, les deux amis y étaient également, mais l'heure de la séparation arrivait et c'est avec amertume qu'ils devaient emmener Benji à la gare.

- Vous savez les copains, je ne suis pas obligé de reprendre les cours lundi, leur dit-il avant de sortir de l'appartement, l'Eure et Loir est une bonne planque et mes potes sont sympas, discrets et...Amoureux.

- Amoureux ! Tu m'as l'air désolé en disant cela, serais-tu jaloux Benji ? Dit Emerick amusé, avec un brin de moquerie.

- Bien...Romuald a préféré la grande folle de Sean, un écossais, à moi, mais si vous voulez je vous les présente, ils vivent en reclus de la société dans une vieille grange retapée en loft parmi les poules et les vaches, des marginaux qui peuvent vous héberger tout le temps que vous le désirez, puis j'aurais tellement envie de...

- De ??? Continus tes pensées Benjamin.

- Ben de...D'assister...Enfin d'être avec vous pour le prochain...

- Etre notre complice pour le prochain « sacrifice » ? Rajouta Tony d'un air trop sérieux pour être honnête.

- J'y suis déjà avec la mort de mon cousin, indirectement bien sûr, mais je suis le témoin numéro un et ne pas vous dénoncer aux flics fait de moi votre complice que vous le vouliez ou non...

- Nous pouvons toujours arranger la chose, lui répondit Tony en empoignant le flingue.

- C'est certain, tu peux toujours me tuer, continua Benji sans se dégonfler, mais tu ne l'as pas fait et dans ce cas là je deviens ton otage, tu dois m'emmener partout où tu vas.

- Du chantage mon grand, répliqua Tony avec un ricanement sardonique, tu vises quelqu'un pour être si tenter de nous suivre ?

- Peut-être.

- Il a du pognon, demanda Emerick intéressé par la proposition.

- S'il en a ? Il est bourré aux as ce gros vicieux.

- Et où habite ce Roch Feller ?

- En Eure et Loir.

Tony regarda son compagnon avec insistance, cherchant sans doute à lire dans ses pensées, tuer cet homme ne dérangeait pas Emerick, bien au contraire, ils avaient besoin d'argent pour assurer leur fuite, les cinq milles francs retiré au distributeur avec la carte de crédit de Simon leurs serviraient uniquement ce soir pour l'obtention des nouveaux papiers de Tony, la proposition de Benji était donc alléchante mais ce qui le chagrinait était de le traîner avec eux, après tout ils ne connaissaient pas ce type et ce n'est pas parce qu'il leur avait sucé la bite tout à l'heure que cela faisait de lui soudainement un ami, Emerick avait certes confiance en lui, il ne ressentait aucune entourloupe, Benji lui paraissait sincère à tout point, mais devant le fait accomplit, saurait-il encore garder son flegme si oppressant, honorerait-il, sans anicroche, leur victime sans remords, sans regrets ni compassion ? Et s'il devenait pour eux un boulet entravant leurs pieds, un fardeau trop lourd à porter pour assurer leur cavale, auraient-ils le courage de le buter ? Autant de questions que Tony se posait également mais l'accepter parmi eux valait peut-être aussi bien la chandelle, sa planque paraissait, d'après sa description, un bon atout malgré la présence de ses deux amis.
Tony fit un signe de la tête à son compagnon, acquiescent la proposition de Benji, Emerick lui répondit par l'affirmatif sans conviction, après tout il serait toujours tant d'agir selon son comportement, Tony referma la porte de l'appartement, s'assied sur le canapé, regarda le jeune trublion debout, les deux mains sur les hanches, attendant une réponse à sa demande, avec un air hautain et sur de lui qui le déconcerta.

- Ok ! Tu viens avec nous, lui dit-il, mais au moindre lézard je te descends sans pitié.

- Merci, s'écria Benji en s'élançant dans les bras de Tony qui le repoussa ouvertement, tu n'auras aucun problème avec moi.

Benjamin accola Emerick amicalement, lui ébouriffa les cheveux et, le laissant faire sans rejet, lui susurra au creux de l'oreille :

- Vous allez connaître le septième ciel tous les deux, je m'en charge personnellement.
























L'heure arriva pour les deux fugitifs, accompagné du troisième luron, de se rendre dans le dix huitième arrondissement de la Capitale pour leurs affaires prioritaires, Benji se concocta une petite place confortable avec des couvertures à l'arrière de la fourgonnette, la musette et son petit sac à dos, plein de ses effets personnels, en guise d'oreiller atténua la dureté de la paroi métallique de l'auto.
Dans le petit tripot, Emerick commanda une pression, Benji, anti- alcoolique, un soda fraise tandis que Tony se faufila dans l'arrière boutique sur l'invitation du vieux barman, qui tenait plus de la bande dessinée que de la réalité avec son pantalon noir poussiéreux, sa chemise blanche aux aisselles jaunies par la transpiration, le col serré d'un n½ud papillon noir, sous un petit gilet grenat. Le visage, rouge, boursouflé sous une barbe éparse, les yeux larmoyant et cernés par la fumée d'un vieux cigare éternellement coincé à la commissure des lèvres, le sommet du crâne dégarnit, les tempes grisonnantes, les oreilles larges et légèrement décollées, poilues à l'orifice auditif, le nez pointu au dessus d'une bouche tombante sur des dents jaunies et cariées, la démarche chaloupante, la voix rauque et traînante faisaient de cet homme, rongé par l'abus d'alcool et de tabac, un vieillard prématuré dont la lassitude de l'existence présageait un avenir court et douloureux.
Emerick dévisageait les quelques clients affalés sur le zinc sans mots dire, ici un jeune mâle au crâne rasé, engoncé dans un treillis dégueulasse, contait fleurette à ses canettes de bière étalées sur le comptoir, là bas, un quinquagénaire bon chic bon genre, dans un costume cravate, se délectait de champagne en compagnie d' une jeune femme assez opulente, à la longue chevelure rousse, maquillée outrageusement, vulgaire dans son manteau de fourrure entrouvert sur un déshabillé affriolant laissant échapper des bourrelets de graisse disgracieux, des seins énormes dont l'un des tétons récalcitrant, compressé dans son balconnet, pointait au dehors malgré les incessants réajustements de la dentelle par dessus. La putain s'en donnait à c½ur joie avec ce gigolo bourré de fric. Dans le fond du bar infâme, un jeune couple se bécotait, sans a priori sur les regards des autres consommateurs, la main du mec passé sous la jupe de la jeune fille, celle de la demoiselle glissée sur la braguette gonflée du jeune type, ils se tripotaient naturellement, les yeux éclatés de cocaïne ou d'extasie. Un grand noir s'excitait sur une machine a sous prohibée, un vieil homme s'endormait sur un journal, lu et relu, une bouteille de vin rouge vide sur la table. Voilà le décor sordide de ce tripot qu'il lui tardait de quitter. Benji semblait tout aussi impatient du retour de Tony, il épiait de ses grands yeux innocents cette faune de noctambules, avec tout le mépris et le dégoût de la décadence qui le caractérisait, lui le coquet, le maniaque, l'amoureux de son corps ne pouvaient admettre de telle dépravation humaine. Enfin Tony revint, un large sourire aux lèvres.

- Tirons nous les gars, maintenant vous m'appelez Gaétan s'il vous plait, regarde ça Emerick, permis de conduire et carte nationale d'identité...

- Gaétan ! Il n'aurait pas pu trouver plus simple comme prénom ? Lui dit-il sans vouloir l'offusquer.

- Tu n'aimes pas ? Repris Tony un peu déçu de sa réflexion.

- Si, si, mais pour moi tu resteras Tony, je trouves cela plus sympa.

Ils s'apprêtèrent à quitter le bar lorsqu'un jeune garçon d'une vingtaine d'année fit irruption dans la salle. L'apercevant, Tony se camoufla derrière son compagnon en essayant de dissimuler son visage. Le jeune inconnu jeta un coup d'½il machinal vers le trio, avant d'insister sur Tony qui faisait mine de ne pas le voir en se dirigeant vers la sortie.

- Mais regarder moi ça, c'est mon ami Tony, dit-il haut et fort sous l'indifférence de l'assemblée.

- Merde il m'a reconnu, murmura Tony en essayant de prendre un air étonné.

- Qui c'est ? Lui demanda Emerick à voix basse avant de voir l'inconnu approché les bras grands ouverts, tout heureux de rencontrer Tony en ces lieux.

- Enzo, le fils de Marco.

Enzo embrassa avec fougue Tony. Avec nonchalance il lui pressa les fesses d'une main et de l'autre lui caressa les cheveux, surprit de leur décoloration. Emerick en fut presque jaloux à l'idée de savoir que ce grand gaillard, bien bâtit et mignon sur tous les rapports était le premier amour masculin de son amant. Tony présenta sans hésiter Emerick en tant que son compagnon actuel en lui passant son bras autour du cou pour se défiler de toute mauvaise intention de cet ex soupirant, celui-ci lui sourit d'un rictus d'animosité, le jeune homme le lui rendit en le dévisageant de toute sa hauteur sans détourner son regard de ses yeux noirs de geais le fusillant, le transperçant comme des éclairs cherchant sans doute à le déstabiliser. Enzo les invita à boire un verre que Tony accepta, plus par correction que par plaisir, soudain son ancien petit copain lui arracha les papiers qu'il tenait en main.

- Gaétan ? Pourquoi cette nouvelle identité ? Demanda t'il sournoisement.

- Ne pose pas de question et tout ira bien, lui répondit froidement Tony.

- Tu replonges mon père dans tes conneries, reprit Enzo en balançant les papiers sur le zinc du comptoir, sais-tu qu'il a décroché du milieu, il tente de se racheter une conduite sous la pression policière ?

- Non, je ne savais pas. Mais je vais disparaître de la circulation, il ne risque rien.

- Le risque est omniprésent lorsque des fripouilles comme toi viennent le relancer. Pourquoi ces papiers ? Redemanda avec acharnement le bellâtre aussi beau que con.

- La curiosité est un vilain défaut ma poule, continua Tony sans se désarmer, ton père sait-il pour nous deux ?

- Nous étions jeunes, tu sautais ma mère, tu m'as sauté, je t'ai sauté, point final. Aujourd'hui je suis marié et bien marié, notre expérience était un accident.

- Tu regrettes ?

- Non. Mais c'est de l'histoire ancienne, restons en là. Si tu tiens à ta peau, évitons les scandales.

- Dans ces cas là ne t'occupes pas de mes affaires, j'ai traité avec ton père pas avec toi et papa serait déçu de voir son fiston piétiner dans ses salades n'est ce pas ? Merci pour la bière, nous partons.

Tony se leva du tabouret, rempocha ses papiers d'identité, laissant Enzo dans ses inquiétantes réflexions. Les trois amis sortirent du bar pour rejoindre la voiture à quelques pas de là avec une nette impression d'être épiés. Avant de gagner le périphérique et l'autoroute en direction de Chartres, par précaution, Tony fit quelques tours et détours dans la Capitale afin de s'assurer de leur libre déplacement mais malheureusement, un véhicule semblait les suivre à faible distance depuis leur départ de Pigalle. Ils observèrent ses phares dans les rétroviseurs, ses feux clignotants, en fonction de leurs bifurcations volontaires, suivaient exactement leur pas et sa cadence se réglait sur leur vitesse, excessive ou lancinante selon la circulation assez fluide de cette nuit pluvieuse de ce début décembre.
Sans perdre son sang froid, Tony prit l'autoroute, il serait toujours assez tôt de semer ces poursuivants avant leur arrivé en Eure et Loir. Emerick avait le flingue chargé à proximité dans la boîte à gant prêt à s'en servir au cas où la situation s'envenimerait. Benji semblait ravi de cette course poursuite et ne regrettait en rien son incursion parmi les deux criminels, bien au contraire, il appréciait leur vie mouvementée et attendait avec impatience son initiation au meurtre qui pourrait s'annoncer plus tôt que prévue si ce courageux et téméraire inconnu continuait à leur filer le train ainsi.
A la sortie de la région parisienne, la fourgonnette quitta l'autoroute pour la nationale, avec toujours derrière elle cette mystérieuse automobile. En rase campagne, Tony emprunta une petite route sinueuse à l'orée d'un petit bois, il fit quelques kilomètres avant de camoufler son véhicule, tout feu éteint, dans un petit chemin de terre déboîtant sur la droite abrité par de hauts arbres touffus. Les trois poursuivis distinguèrent les lueurs des phares de l'autre véhicule, éclairant la nuit profonde au plafond bas, arriver sur eux à faible allure et s'immobiliser à quelques dizaines de mètres, à l'intersection de deux routes que Tony n'avait point vu dans sa précipitation à se cacher. Ils étaient pris dans leur propre piège, si par malheur le mystérieux chauffeur devait faire demi tour sur cette route déserte, les phares de son auto éblouiraient automatiquement leur planque et ils seraient inévitablement a découverts. Ils n'eurent pas d'autre choix que de surprendre, avant qu'il les surprenne, ce fouteur de merdre voulant nuire à leur sécurité. Alors que Benjamin resta en retrait sur le bord de la route, Tony, armé du pistolet chargé et Emerick muni de l'arme factice, chacun d'un côté du véhicule dont le moteur ronronnait, surgirent précipitamment en ouvrant les deux portières avant dans un même diapason, visant le chauffeur et son passager et leur intimant l'ordre de descendre du véhicule les mains sur la tête. Surpris, les deux hommes s'exécutèrent sans broncher.

- Tiens, tiens, Enzo ! Que fais-tu par ici ? Demanda Tony au chauffeur tandis qu'Emerick surveillait son passager.

- Je veux savoir ce que tu combines avec mon père, je ne te lâcherais pas Tony, répondit le grand gaillard.

- C'est malheureux pour toi...Déshabille toi.

- Comment ?

- A poil ! S'écria Tony en assénant un coup de cross dans le nez d'Enzo, ton pote aussi.

Ce dernier fit mine de se dévêtir mais sortit de dessous son blouson un calibre, Emerick eut juste le temps de prévenir Tony et se mettre à l'abri avant que deux coups de feu ne retentissent dans le silence de la nuit. Mortellement blessé d'une balle dans la tête, le passager d'Enzo s'écroula dans le fossé, alors que Tony gisait face contre terre de l'autre côté du véhicule, profitant de cet aubaine, Enzo monta à bord mais fut vite stoppé dans son élan par Benji qui le tint en joue avec l'arme récupérée au côté de son copain étalé sur le macadam. Emerick se précipita sur lui, l'aida à se relever, l'épaule ensanglantée. La blessure ne semblait que superficielle, la balle n'avait fait qu'effleurer le haut de l'épaule mais méritait des soins pour arrêter l'hémorragie, le jeune homme se chargea aussitôt de ce travail, ils avaient le nécessaire dans la musette pour soigner ce petit bobo, assez impressionnant cependant. Benjamin ne quittait pas des yeux Enzo, le doigt pressé sur la gâchette prêt à lui trouer la peau au moindre faux pas.

- A poil, lui dit-il, tu n'as pas entendu mon ami ?

Enzo s'exécuta, il n'était pas armé et n'en menait pas large face à l'autorité de Benji supportée par le revolver pointé sur lui. Tony remis de ses émotions, l'épaule bandée avec tout l'amour de son amant, récupéra le flingue du macchabée et ordonna à Enzo, dénudé, de ramasser le corps de son copain et de l'enfermer dans le coffre de sa voiture.
Les trois complices le regardaient faire amusés, les muscles saillants, il peina cependant à traîner le cadavre jusqu'à la voiture. Les couilles à l'air, la queue pendante entre les jambes, le cul offert à l'humidité de la nuit. Ce cul dont Emerick jalousait le dépucelage, pratiqué quelques années plus tôt par Tony, ôtait toute sensation de virilité, de force et de respect. C'est vrai, un homme nu, aussi mafieux qu'il soit, face à trois flingues perd toute sa fiabilité, son intégrité et sa puissance. L'abdomen et le bas ventre couvert du sang de son copain, Enzo enferma le corps dans le coffre de la grosse auto, avant de monter à l'arrière de la fourgonnette en la compagnie d'Emerick. Benji, après avoir enfilé des gants, se chargea de suivre ses compagnons avec la BMW des poursuivants, ne sachant pas conduire, il se fit un malin plaisir à faire du stock car contre les arbres au risque de se retourner. La ballade ne dura que quelques minutes, dans une petite clairière au milieu du bois, Tony s'arrêta, éteignit le moteur et ses feux. Seuls les phares de la grosse voiture noire les éclairaient à présent.

Enzo sortit de la voiture nonchalamment, Tony dû employer la violence pour qu'il daigne y descendre, traîner par les pieds, sa tête heurta le par choc et le sol, conscient mais ensuqué, son corps se contorsionna de douleur, un filet de sang suintant de sa nuque. Tony, malgré sa blessure à l'épaule, le releva et violemment le plaqua sur le capot de la BMW, la face contre la tôle tiède sur le moteur encore chaud, ses fesses blanches souillées de terre à la bonne hauteur pour se faire défoncer l'anus. Tony enfila un préservatif. Alors que Benji et Emerick, tiraient chacun un bras d'Enzo de chaque côté du capot, il le pénétra énergiquement sans préliminaires ni vaseline, enculé à sec dans un cri de douleur revigorant les ardeurs de ses tortionnaires. Tony lui éjacula sur les reins, à son tour Emerick le sodomisa avec brutalité, mêlant son sperme à celui de son compagnon pour céder sa place à Benji qui l'enfila avec toute sa fougue de novice à ce jeu pervers, sado masochiste, dont ils étaient devenu maîtres en la matière pour humilier leurs victimes avant l'acte final. De ses gants Benji mélangea et étala les trois semences sur les fesses tremblantes d'Enzo avant de lui faire lécher le plastique, le canon du revolver enfoncé dans son bas ventre. Lorsque enfin ils le lâchèrent, le grand gaillard réduit en esclave sexuel s'agenouilla en se tordant comme un ver de terre que l'on aurait coupé en deux, la tête entre ses bras repliés sur le sol, il pleurait comme une madeleine, suppliant ses bourreaux, leur implorant la clémence.

- Pourquoi Tony ? Pourquoi fais-tu ça ? Dit-il entre deux sanglots.

- Je t'avais bien dit de ne pas te mêler de mes affaires. La curiosité est un pêché capital, répondit celui-ci stoïque aux suppliques de son ancien amant.

- As-tu oublié pour nous deux ?

- C'était hier et comme tu me l'as souligné tout à l'heure au bistrot, notre relation est de l'histoire ancienne, aujourd'hui tu es marié ? Et bien, une veuve va pleurer sur ton cadavre d'hypocrite...Tiens Benji, à toi de jouer, il nous faut économiser nos munitions, dit-il a son nouveau camarade en lui tendant le couteau à cran d'arrêt, termine le vite, nous n'avons pas toute la nuit.

Benjamin prit l'arme blanche, appuya sur le cran de sécurité, la lame jaillie, tandis que Tony s'enferma dans la fourgonnette, Emerick resta auprès d'Enzo, son pied lui plaquant la poitrine au sol malgré ses débattements pour fuir celui qui allait abréger ses souffrances, il rampait sur la terre meuble et humide en appelant au secours, en chialant, en se pissant dessus. Emerick surveillait chaque geste de Benji, jugeant sa capacité à tuer, celui-ci le regarda sans rien dire, la bouche grimaçante, les yeux larmoyants, les mains tremblantes.

- Vas-y, lui dit-il fermement et sans sentiment.

D'une main, Benji agrippa les cheveux bouclés d'Enzo et lui tira la tête en arrière, il fixa une dernière fois son nouvel ami, les yeux exorbités d'effrois, autant, si ce n'est plus, que ceux de sa première victime. Il approcha la lame sur sa gorge et d'un coup sec lui sectionna la trachée artère avec un rictus de dégoût et de plaisir mêlé. Il resta ainsi quelques secondes, lorgnant le sang qui giclait de l'entaille, puis lâcha les cheveux du supplicié dont la tête retomba au sol, le visage baignant dans une mare de sang. Il essuya la lame du couteau avec de l'herbe arrachée en hâte, tendit l'arme nerveusement à Emerick avant d'aller gerber tripes et boyaux au pied d'un arbre. Le jeune homme sourit de son comportement, ô combien naturel et compréhensible pour un bleu de la crime, avant d'aller le retrouver. Amicalement il lui posa la main sur son épaule en l'invitant à se relever et le félicitant de son acte héroïque, ils regagnèrent l'auto où les attendait Tony, un joint mal roulé entre ses doigts jaunis.






























CHAPITRE 9









Il était déjà plus de quatre heures du matin, en ce dimanche, lorsque les trois compères arrivèrent dans la cour de la vieille grange aménagée en loft, quelque part dans la campagne percheronne. Sans hésiter, Benji, qui n'avait pas décroché un mot depuis son premier meurtre, pénétra dans la vieille bâtisse en y invitant ses nouveaux amis. La pièce unique qui les accueillit, avait sur sa droite la cuisine avec une grande table de campagne et ses bancs de bois, sur la gauche, un salon ou des dizaines de poufs et coussins étaient posés sur un grand tapis d'Orient, le fond de la salle était séparée en plusieurs cases par des paravents en bois ou par de grandes draperies multicolores suspendues à des tringles plus ou moins fixées dans les interstices friables du mur de pierres, plusieurs poêles à pétrole aidaient la grande cheminée, dont le feu presque éteint prodiguait encore un doux crépitement, à chauffer la demeure dont les murs épais incrustaient une odeur âpre de fumée de bois et de combustibles brûlés. Une par une, Benji ouvrit les séparations précaires de la pièce, ici la salle d'eau et les toilettes dont l'eau chaude de la douche en cette saison automnale tenait du miracle, là un lit énorme avec deux épais matelas sur lesquels deux corps enfouis sous une couette en plumes d'oie, dormaient du sommeil du juste. Là encore, un autre lit plus sommaire, un simple matelas posé sur une planche de bois reposant sur quatre parpaings, recouvert de draps propres, d'une couverture et d'un édredon, fut offert à Emerick et Tony par leur camarade pour le restant de la nuit, quant à lui, il prit possession de sa carrée dans le box mitoyen puis chacun, dans ses pénates, s'endormit paisiblement, las de cette journée mouvementée malgré les sanglots calfeutrés de Benjamin que l'on puit entendre entre deux ronflements provenant de la carré de ses amis.

Emerick fut réveillé vers midi, par des bribes de voix dans la cuisine, pour une fois Tony s'était levé avant lui. Il enfila son pantalon et son pull, un petit air frisquet le saisit au sortir de la couette. Tony, torse nu, était assit sur le banc entouré de Benji et de ses deux compères, dont l'un, le grand rouquin tenait dans sa main un pot d'une couleur verdâtre. Il s'approcha de cette petite assemblée, Benjamin le bisa pour le saluer et fit les présentations, le grand rouquin s'appelait en fait Sean, écossais d'origine, il n'avait pas encore maîtrisé notre langue et s'exprimait avec un fort accent british. Déjà grand et maigre, son espèce de djellaba aux longues rayures multicolores le rendaient encore plus élancé sous sa chevelure orange ramenée en petit chignon derrière la nuque. Son visage fin moucheté de tâches de rousseurs était jovial et sympathique, pas franchement beau mais dégageant un certain charme dont Emerick ne resta pas indifférent malgré sa répugnance à la couleur rousse, les poils de carotte n'avaient pas la priorité dans son type d'homme. Son acolyte, Romuald, plus petit et plus trapu sans non plus dépasser la norme de l'obésité, avait une chevelure aussi longue ramenée en queue de cheval, d'une couleur brune dont quelques cheveux blancs éparses faisaient déjà leur apparition malgré son âge approximatif d'une trentaine d'années. Accoutré également d'une djellaba aux couleurs vives, ces deux marginaux sortaient tout droit des années seventies où beatniks et hippies repeuplaient alors les campagnes françaises désertifiées, loin du brouhaha des grandes villes, à la recherche d'un paradis sans contrainte, sans travail et surtout sans spéculateurs âpres aux gains de leur petits commerces artisanaux, de leurs cultures bio et de leurs idées d'amour et de paix.

Tony semblait fiévreux, son teint pâle effraya son ami, il avait ôté son pansement maculé de sang, sa blessure, que l'on crue bénigne, suintait et la plaie, d'une couleur violacée, n'était pas très belle. L'écossais la lui nettoya avec des compresses de feuilles de Vigne, puis d'une main experte, il badigeonna la lésion avec son mélange brun noirâtre à base de cire jaune, d'huile d'olive et de minium porphyrisé avant de lui bander l'épaule. Le jeune blessé, le visage crispé de douleur, transpirait comme en plein été. Il remercia son épisodique infirmier avant de retourner dans la carrée s'allonger un instant, la tête lui tournait et des vapeurs l'empêchaient de se tenir debout trop longtemps.

- Qu'en est-il de sa blessure ? Demanda Emerick au grand rouquin.

- Pas très belle ! Répondit celui-ci de son accent shakespearien, demain si lui pas bien, faudra aller hôpital.

- A ce point là ? S'inquiéta le jeune homme.

- La blessure de Gaétan s'est infectée dans la nuit, continua Romuald.

- Gaétan ???

Benji lui donna un coup de coude devant son interrogation en lui soufflant le prénom de Tony dont Emerick avait déjà oublié le pseudonyme.

- Oui, ton ami est très faible. Le remède que Sean lui a donné ne peut lui faire que du bien, mais la médecine naturelle ne peut faire de miracle et si demain la fièvre n'est pas tombée, il serait bon pour lui de voir un médecin, la plaie est profonde et je crains que la clavicule ne soit touchée, même si la balle n'a fait que lui transpercer les chaires en apparence, elle a pu très bien aussi lui arracher un fragment d'os, seule une radiographie pourrait nous le déterminer.

- Mais qu'est ce que t'en sais toi ? T'es médecin pour dire cela, lui répondit soudain Emerick arrogant, terrorisé à l'idée d'hospitalisé Tony. Hier il allait bien.

- Hier la blessure était chaude, tu as fait le nécessaire pour nettoyer la plaie avec les moyens du bord, mais cela n'a pas suffit à la protéger contre l'infection...Et pour ta gouverne, sache que Sean et moi-même avons quatre années de médecine derrière nous, même si nous avons choisit la marginalité et la médecine des plantes à la science médicamenteuse sous couvert du pognon, il nous reste encore assez de connaissances pour te faire un pronostic sur l'état de santé de ton compagnon, lui lança amèrement Romuald avant de tourner les talons et vaquer à ses occupations.

Emerick s'en voulu de s'être emporté et d'avoir douté des compétences de ces deux gars, il sortit fumer une cigarette afin de se dé stresser et réfléchir sur la question, Benji l'accompagna.
Le soleil baignait de sa douce quiétude le paysage grandiose de cette contrée humide du Perche à deux pas de Nogent le Rotrou. La vieille ferme, entourée de bocages, offrait tout le confort d'une bonne planque même le facteur ne pénétrait pas dans le domaine, la boîte aux lettres étant située sur la grande route à l'entrée du chemin de terre et les fugitifs n'avaient pas à s'inquiéter de Sean et de Romuald, ils vivaient d'amour et d'eau fraîche à l'écart de la société comme deux ermites volontaires, se nourrissant de leurs légumes du potager, de quelques poissons braconnés dans la rivière en contrebas de leur terrain où paissaient quelques vaches laitières leur donnant la matière première à la fabrication artisanale de fromages et de beurres, qu'il revendaient ensuite, plusieurs fois la semaine, avec les ½ufs frais de leurs poules, aux marchés des villages voisins distant de quelques kilomètres. Sur un lopin de terre de quelques ares tourné plein sud, derrière la bâtisse, à l'abri des regards indiscrets d'éventuels visiteurs, toute une plantation d'herbes médicinales embaumait le lieu et de nombreux pieds de cannabis d'une hauteur considérable formaient une véritable haie aux saveurs alléchantes, pour le consommateur qu'était Emerick, séparant le coin réservé au poulailler.
Dans le hangar attenant au loft, de nombreux bocaux emplit de végétaux en tout genre, s'alignaient impeccablement sur des étagères à l'abri de l'humidité, soigneusement étiquetés, Sean confectionnait là ses remèdes miracles, ses pots pourris, ses bouquets garnis aux fragrances extraordinaires. Sur des toiles de jutes, séchaient encore une multitude de fleurs, de feuilles, de champignons aux tessitures et aux couleurs différentes, embaumant le petit atelier, l'on pouvait voir dans des corbeilles des airelles, des violettes, du tilleul, de la sauge, de la verveine, des reines des prés, des pissenlits, des orties et bien d'autres encore aux parfums inoubliables. Dans la pièce adjacente, un vieil alambic leur procurait un fameux élixir à base de pommes dont les bouteilles, rangées dans des casiers, se comptaient par centaine. La véritable distillerie du parfait alchimiste.

- Leur unique ressource, lui dit Benjamin.

- C'est cool, mais comment les as-tu rencontrés, ils sont plus âgés que toi.

- Heu !...J'avais douze ans lorsque j'ai quitté ma famille d'accueil, Romuald que j'ai rencontré au hasard d'un voyage en Ecosse m'a hébergé quelques temps, en tout bien tout honneur, avant de connaître Sean, mais mon jeune âge faisait de lui un hors la loi, détournement de mineur, tu sais, ça ne pardonne pas, surtout que j'étais sous la tutelle de la DDASS. Il fut condamné à quelques mois de prison malgré mon hostilité au Juge des enfants. A sa sortie, nous continuions à nous voir, mais en cachette, il m'a payé mes études et l'écossais est arrivé portant son dévolu sur lui, mais il est néanmoins resté mon ami.

- Tu lui en as jamais voulu ?

- A qui ? A Sean ? Non, Sean est un brave type, serviable et pas méchant pour un sou, il rend Romuald heureux et c'est ce qui m'importe le plus, puis il m'accepte sans préjugé, connaissant notre relation ambiguë, il aurait pu me rejeté comme un farouche adversaire mais bien au contraire, chez lui, c'est chez moi et...chez vous maintenant.

- M'ouais, mais...Nous n'allons pas nous éterniser dans ce bled tu sais Benji, les flics sont à nos trousses, nous devons quitter le pays au plus vite...Ton mec sera notre dernier coups.

- Et moi ? Je fais quoi moi ? Je retourne à la fac comme si rien ne s'était passé, tout comme vous j'ai du sang sur les mains Emerick, lança déboussolé Benjamin au bord de la crise de larme.

- Ne t'en fais pas, nous ne te laisserons pas tombé, répondit son camarade en le serrant dans ses bras.

Benji approcha son visage de celui d'Emerick, ses lèvres effleurèrent ses lèvres, il chercha le baiser qu'il lui refusait, le jeune garçon se dérobait à ses avances, ô pourtant combien excitantes, mais il ne puit trahir l'amour de Tony, surtout dans ses moments d'angoisse ou celui-ci était si mal en point. Emerick le repoussa gentiment, sans le brusquer ni offusquer ses sentiments si sincères et répondit à son sourire de désolation par un sourire de compassion lui essuyant de son pouce la larme qui perlait sur sa joue froide et rosie par la bise légère qui venait de se lever.

- Rentrons, lui dit-il la voix emplie d'émotions.

Benji n'insista pas et précéda le pas de son ami de sa démarche féminine, ses petites fesses moulées, dans son jean, discrètement chaloupante, les coudes plaqués sur sa poitrine, les mains tenant le col relevé de son gros gilet de laine.

Romuald avait réactivé l'âtre de la cheminée, une grosse bûche crépitait sous les assauts des flammes, il faisait maintenant presque trop chaud dans le loft. Emerick alla voir Tony dans sa carrée lorsque Sean, entièrement nu, sortant de la douche le frôla sans pudicité, aucune. D'un bref coup d'½il le jeune garçon dévisagea ce corps dégingandé, en rien attirant pour son idéal masculin. Les côtes apparentes sur un thorax plat, d'une blancheur extrême parsemé ça et là de quelques poils roux sur la poitrine, une verge fine et longue sur une paire de testicules couleur carotte avec au dessus un pubis touffu, tout aussi orange que sa longue chevelure, le dos pigmenté de tâche de rousseur, les omoplates saillants et les fesses plates au dessus de longues jambes maigres et arquées, n'avantageaient pas esthétiquement cet homme, heureusement qu'il y avait dans son visage ce petit je ne sais quoi qui pouvait indiscutablement charmer. Emerick ne s'attarda pas sur la nudité de l'écossais, Tony, allongé sur le dos, torse nu et l'épaule bandée, avait les yeux fermés mais ne dormait pas, Emerick s'agenouilla sur le lit à ses côtés et le regarda. Son visage lui sembla plus serein que tout à l'heure, il ne transpirait plus et avait retrouver des couleurs.
- Comment vas-tu ? Lui demanda t-il doucement.

- Un peu mieux, la douleur a disparue, répondit faiblement le blessé, peux-tu me servir un verre d'eau, j'ai la bouche pâteuse puis me rouler un pétard s'il te plait.

Sa main relevant la nuque de son amant, Emerick lui porta le verre d'eau aux lèvres, Tony bu d'un trait ce liquide de soulagement puis le jeune garçon roula le joint, l'alluma et lui passa. Le convalescent tira deux bouffées dessus avant de le lui redonner, écoeuré par la fumée. Ils parlèrent une bonne partie de l'après midi, pour Tony il était hors de question de se faire ausculter à l'hôpital, un ou deux jours de repos lui redonnerait santé, fougue et enthousiasme, croyait-il. Il faisait entièrement confiance aux plantes et aux remèdes de Sean et sa clavicule n'était pas touchée comme le prétendait Romuald, d'ailleurs pour le démontrer, il agita, dans la douleur certes, son bras blessé. En effet, il pouvait remuer son épaule et cela réconforta Emerick.

Tony se leva pour dîner avec les autres. Une bonne soupe chaude de légumes mijotée avec amour par Romuald, une salade verte et du fromage maison sur des tartines de pain de campagne cuit au four par Benji eurent raison de leur appétit avant de se laisser aller à la dégustation d'une bouteille de gnole et de quelques feuilles de cannabis offert généreusement par Sean qui changea le pansement de Tony avant de s'étaler sur les coussins face à la cheminée, sa vieille guitare brinquebalante à la main. La petite bande n'a pas veillés très tard ce soir là, Romuald et Sean, devaient le lendemain matin, se lever aux aurores afin de se rendre au marché du village. Le changement d'air, la fatigue accumulée ces derniers jours et la bouteille d'Elixir poussèrent Emerick dans les bras de Morphée avant même de s'en apercevoir tandis que Tony ronflait depuis quelques minutes déjà, seul Benjamin resta encore un long moment devant l'âtre de la cheminée, a demi nu, allongé sur le tapis d'Orient, la tête reposante sur un pouf, les doigts de pieds en éventails et les yeux fixés sur les poutres en chêne du plafond.












Lundi, personne n'entendit Sean et Romuald partir, ils avaient pourtant, tôt ce matin, chargé leur vieille camionnette de leur étal, leurs produits fermiers et leurs bacs de plantes médicinales, sans faire de bruit. Il était déjà dix heures, le soleil automnal réchauffait difficilement la nature en léthargie, un petit vent frais rendait l'atmosphère frisquet mais dans le loft, la chaleur était confortable, avant son départ, Romuald avait prit soin d'activer le foyer de la cheminée en déposant une bûche dans l'âtre, Sean quand à lui, avait laissé des consignes sur la table de la cuisine concernant les soins et le pansement de Tony. Ces deux mecs étaient adorables.
Emerick se douchait lorsque Benji le rejoignit dans la cabine de douche, trouvant comme excuse l'économie de l'eau chaude. Il est vrai que deux douches suffisaient à vider le ballon et tant pis pour celui qui venait en troisième place, il devait se contenter de se rincer à l'eau froide. Benjamin banda comme un turc lorsqu'il frotta le dos, les reins et les fesses de son ami, avec la grosse éponge moelleuse couverte de mousse à l'odeur de vanille, celui-ci sentis le sexe énorme lui frôler le postérieur. De derrière, Benji caressa maintenant la poitrine d'Emerick, sa verge bien dure coincée entre les cuisse du jeune garçon, il descendit lentement ses mains vers le brun pubis bouclé qu'il massa agréablement avant d'empoigner la queue en érection qu'il branla avec douceur. Emerick se retourna, le plaqua contre le carrelage et l'embrassa fougueusement, lui mordillant les lèvres puis la langue avant de lui gober le pénis sous les jets d'eau chaude du pommeau de douche. A son tour Benjamin le suça. Quel bonheur cette fellation, sachant Tony dans le box derrière le paravent, pouvant surgir à tout instant, les surprendre dans cette position outrageante pour leur amour, quel plaisir de bafoué leur fidélité pour quelques instants de plaisirs avec ce garçon si tendre, si aimant, si féminin aussi. N'y pouvant plus Emerick éjacula sur le visage de son partenaire tandis que celui-ci finissait de se masturber à genoux dans le bac à douche. Après son orgasme il l'aida à se relever. Benji se rinça, sourit enchanté de cette complicité naissante et promit à Emerick, malgré la réticence de celui-ci par respect pour Tony, de se livrer entièrement à ses phantasmes, de se soumettre à ses désirs, de se donner corps et âme à ses pulsions sexuelles, d'être son esclave, tout simplement devenir son amant sans s'immiscer en aucune façon dans son couple. Emerick fut honoré d'entendre une telle déclaration d'amour mais il ne pouvait se résoudre à tromper Tony malgré cette petite incartade, seul l'amour à trois, avec le consentement de son compagnon pourrait lui faire franchir le pas et aller plus loin que la fellation dans leur relation amoureuse. Benjamin ne répondit pas à ces explications, pour lui s'était acquis, il devenait son amant contre le gré du jeune garçon et se réjouissait déjà de leur cordialité. Il sortit de la salle de bain en chantonnant, une serviette en guise de pagne, salua Tony qui venait de se lever et tira le rideau de son box.

- C'est toi qui le rends si heureux ? Demanda Tony ironiquement à Emerick en le regardant s'essuyer.

- T'es jaloux ma poule ? Lui répondit celui-ci sur la défensive.

- Non, loin de là. Il a un beau petit cul bon à prendre n'est ce pas, comme le tiens, rajouta t-il en lui claquant la fesse de son bras valide.

- T'as l'air d'aller mieux, non ?

- Toujours aussi douloureux mais la fièvre est tombée, ce n'est pas si mal, tu pourras me changer le pansement ?

- Ouais, installe toi, Sean a tout préparé sur la table, j'enfile un froc et j'arrive.

Suivant les consignes de Sean à la lettre, Emerick nettoya la plaie avec des feuilles de Vignes trempées dans un produit de sa composition puis la badigeonna de pommade sous les cris de douleurs de Tony qui serrait les dents à chaque effleurement de la gaze sur sa blessure, lui montant les larmes aux yeux. Son épaule paraissait enflée et le déchirement des chaires, à l'endroit ou la balle avait pénétrée, était purulent. Sans l'alarmer, Emerick lui fit part de son inquiétude mais pour lui pas question d'aller à l'hôpital, il s'en remettait aux mains de Sean et de Romuald, ex étudiants en médecine. Ces deux là ne connaissaient pas encore leurs véritables identités, Benjamin leur avait raconté un bobard, évoquant un règlement de compte entre petits malfrats sans envergure pour expliquer la blessure par balle de Tony alias Gaétan. Nul ne savait encore s'ils avaient cru réellement à cette histoire mais jamais ils ne posèrent de question se contentant simplement de soigner l'épaule meurtrie et de les héberger tous les deux sans plus chercher à les connaître.
Benji prépara un copieux petit déjeuner que Tony laissa de côté, la fièvre semblait le reprendre, il transpirait malgré des frissons qui lui parcouraient tout le corps et sa pâleur prit le dessus sur son teint naturellement halé. Ses paupières avaient tendance à s'alourdir sur ses yeux vitreux qu'il essayait de garder grand ouvert et sa voix s'affaiblissait au fur et à mesure de leur discussion. Il écoutait sans entendre Benji leur expliquant son type plein aux as qu'ils devaient braquer dans les jours à venir afin de se prendre un ticket sans retour pour la Sicile. Ce vieux pédophile d'une cinquantaine d'années aimait les petits garçons, marié il menait une double vie, son épouse devait bien le lui rendre en le faisant cocu lors de ses différents déplacements professionnels. Homme d'affaire, il possédait un manoir à quelques pas d'ici ou il recevait le week-end ses conquêtes masculines recrutées dans la région parisienne, de jeunes garçons de seize à vingt cinq ans en mauvaise passe, qu'il entretenait financièrement en échange d'un petit peu d'amour, de quelques photos pornographiques et surtout de leur disponibilité et leur gentillesse en vers ses relations personnelles, tous les notables que détiens notre pauvre société. Benjamin fut l'un de ses éphèbes, prostitué de luxe pour vieux vicelards fortunés. L'obligation prit vite le pas sur l'expérience souhaité initiale, le vieux nabab, jouissant d'un remarquable réseau structuré, devint vite menaçant devant le refus de ses boys et plus d'un de ses pauvres types finit dans des quartiers sordides de grandes villes a tapiner pour quelques billets dérisoires, regrettant certainement le luxe et la protection de ce souteneur sans scrupules.
Benjamin avait porte ouverte dans la résidence secondaire de Georges Henri, en l'absence de Madame, bien entendu, un simple appel téléphonique et le tapis rouge se déroulait devant lui, ils seraient aisés pour les deux criminels de pénétrer dans la propriété en sa compagnie. Par sa grâce, sa gentillesse, sa disponibilité et sans aucun doute ses bons et loyaux services au niveau sexuel, Benji détenait les clefs de la maison, la confiance et l'amour de son proxénète et l'honneur d'être l'un des meilleurs éléments de ce réseau de prostitution masculine mais il fallait attendre le week-end prochain pour passer à l'acte, la présence du Maître des lieux était nécessaire pour obtenir, de gré ou de force, le code secret de son coffre fort. Et puis une petite semaine de repos ne pouvait n'être que bénéfique au rétablissement de Tony qui venait de s'assoupir sur le canapé. Emerick lui épongea le front avec une serviette propre et le couvrit d'un plaid pour ne pas qu'il ne prenne froid mais surtout pour essayer de faire baisser sa température avoisinante les quarante degrés. Il était mal en point et malgré son refus, l'hôpital, de l'avis personnel de son compagnon, aurait été la solution la plus raisonnable mais cette ultime décision n'était pas de son ressort, Tony seul devait demander son hospitalisation, assez osée certes vu les circonstances actuelles, mais à choisir entre sa vie et le risque de se faire remarquer et interpeller par les forces de l'ordre, il n'y avait pas photo, vingt et un an c'était trop jeune pour crever même si les propos d'Emerick tenaient de l'égoïsme, il est vrai qu'il n'avait pas donné ce choix à ses victimes.

Benji raconta son enfance misérable, trimbalé de familles d'accueil en familles d'accueil, suite à la mort accidentelle de ses parents, ses fugues répétées, ses crises d'angoisses, son hyperactivité, son goût pour les poupées et les jeux de petites filles, puis son adolescence tumultueuse avec la prise de conscience d'être différent des autres garçons, la maudite sensation d'être un étranger dans son corps avec cette attirance physique pour le sexe masculin et l'indifférence du sexe dit faible. Il déblatéra sans fausse pudeur sa première expérience homosexuelle et les autres qui suivirent depuis par amour ou pour l'argent, peu importe et son envie actuelle de vivre une grande passion comme ses deux amis. Cet imbécile croyait au coup de foudre et racontait tout cela à Emerick avec un petit sourire narquois et hypocrite qui laissait supposer beaucoup sur ses intentions. Emerick le laissait dire pour ne pas briser ses rêves irréalisables, en ce qui le concernait, même si Benji l'attirait sexuellement, jamais il ne pourrait construire quelque chose de concret avec ce garçon maniéré et soumis, sans chercher le machiste, Emerick ne faisait pas non plus dans l'androgyne. S'il était homo c'était par amour des hommes et non des dérivés de la femme, transsexuels, hermaphrodites, transformistes et autres. Ce n'est pas que Benjamin était une folle, loin de là, mais Emerick refusait son côté efféminé, trop prononcé à son goût. Et puis faut dire que seul Tony hantait ses pensées depuis leur rencontre, il y a bientôt trois semaines.

Le bruit de la camionnette de Romuald roulant sur les graviers autour de la maison fit taire Benji, heureusement son camarade commençait à se lasser de ses sous entendus déplacés. Il regarda par la fenêtre et s'écria, comme un enfant tout heureux de revoir sa famille, c'est eux !
Sean entra le premier, les salua et déposa un sac de provision sur le banc de la cuisine, emplit de quelques emplettes troquées entre marchands. Romuald le suivit avec le journal à la main qu'il jeta sur la table.

- Comment va le malade ? Demanda t'il en souriant.

- Il s'est endormit, mais la fièvre est persistante et sa blessure purulente. Je m'inquiète.

- Je regarde ça, répondit Sean a genoux devant Tony endormit.

Sans geste brusque, d'une voix douce et calme, l'écossais réveilla Tony en lui épongeant la sueur du front. Il lui ôta le pansement de l'épaule dont Emerick avait eut tant de mal à bander. Tony somnolait et ne vit pas la grimace de Sean en découvrant la plaie.

- Rom, came see please, dit-il à son compagnon.

Le même rictus de malaise se dessina sur le visage de Romuald en voyant la blessure.

- Il faut inciser avant que l'infection ne prenne de l'ampleur avec un peu de chance nous enrayerons la propagation des toxines et éviterons peut-être la gangrène puis l'amputation, décida Romuald à voix haute pour que Tony et nous même comprenions l'urgence.

- Vous allez m'ouvrir les gars ? Demanda impuissant Tony affaiblit par la fièvre et la douleur.

- Nous sommes obliger Gaétan, en voulant éviter les médecins et l'hôpital tu t'es mis dans de beaux draps, ta blessure est infectée, il faut absolument retirer tout ce pus avant qu'il ne contamine ton sang.

- Ok...Vous allez m'endormir ?

- Comme tu le sens, un somnifère...Une bouteille de gnole ? Tu as le choix. Ne t'inquiète pas, Sean et moi allons te bichonner tout ça, dans une semaine ta blessure ne sera qu'un mauvais souvenir.

- Je vous fait confiance les gars, je m'en remets à vos connaissances et à vos potions magiques.

Tony s'allongea sur la grande table de cuisine, Emerick lui fit avaler deux somnifères puiser dans la musette. Romuald sortit d'une vieille armoire, fermée à clé, une trousse en cuir noir empoussiérée contenant quelques outils de chirurgien, scalpel, pince et autres, souvenirs de ses quatre années de médecine tandis que Sean étala sur le banc des compresses, des désinfectants, des anti-inflammatoires, le tout exclusivement à base de végétaux, rien de plus naturel.
Ne voulant pas assister au charcutage de son ami, le jeune garçon s'installa dehors près du poulailler avec le journal relatant en gros titre le meurtre d'Enzo et de son bras droit liant ce double crime aux autres perpétués dans le pays depuis trois semaines, la balle retrouvé dans le corps d'une des victimes proviendrait, de source policière, de la même arme servant a tuer à Cassis, Lydia. Un portrait robot du suspect numéro un, activement recherché par toutes les polices, était diffusé sur la Une du canard. Il y avait quelques similitudes avec le visage de Tony mais rien de bien ressemblant pouvant le confondre. Le nez trop épaté ; la forme du visage sévèrement allongé ; les lèvres excessivement épaisses ; seule la coupe de cheveux et peut-être les yeux, représentés sur le croquis, pouvaient prétendre être ceux de son compagnon. Même la description verbale du suspect ne correspondait pas en tout point à la morphologie de Tony. Enfin c'est ce que pensait Emerick car pour Benji, la ressemblance était frappante. Qu'allaient faire Romuald et Sean s'ils avaient reconnu Tony dans ce portrait robot et quelles conséquences allaient-ils en tirer ? Seraient-ils capables de les balancer aux flics après les avoir aidé ? Devraient-ils surveiller leurs faits et gestes jusqu'à leur départ et pourquoi pas les buter pour conserver leur anonymat ? Autant de questions que Benjamin y répondit positivement afin de ne pas alarmer Emerick, connaissant mieux que quiconque ses deux ermites. Mais le doute persista dans l'esprit du jeune garçon et la crainte l'envahit tout d'un coup, Tony était en ce moment entre leurs mains et rien ne lui prouvait leur loyauté. Il se précipita dans la maison, le journal à la main, Benji tenta en vain de l'arrêter mais à cet instant rien n'aurait pu le résonner. Romuald et Sean ouvrirent des yeux tout ronds devant son entrée fracassante, Emerick jeta le canard sur le banc.

- Tout s'est bien passé Emerick lui dit calmement Romuald tandis que Sean bandait l'épaule de Tony, attendons son réveil.

Emerick regarda le visage endormit de Tony, il respirait encore et cela le rassura.

- Que croyais-tu, que nous allions le tuer ? Lui lança Sean.

Le jeune intrépide se sentit rougir de confusion et ne répondit pas à l'écossais, d'ailleurs il n'y avait rien à répondre. Romuald ramassa le journal, lui passa sa main derrière la nuque, approcha son visage du sien comme pour mieux l'imprégner de ses paroles.

- Je ne connais pas de Tony dans mes fréquentations, il y a Emerick, Benjamin et Gaétan, tu devrais en prendre de la graine. Ce canard à scandale est tout juste bon pour allumer la cheminée, pigé gamin?

Emerick sourit bêtement à Romuald qui le fixait, attendrit par sa naïveté et son inquiétude, avant de se jeter dans ses bras tout penaud, il lui ébouriffa les cheveux avant de rajouter :

- Le jour où tu voudras tout me raconter petit, je serais à ton écoute mais je ne suis pas flic ici et n'ai pas à te questionner sur ce que tu as pu faire, sur ce que tu as fait et sur ce que tu feras. Je vous ai ouvert ma porte à toi et Gaétan parce vous êtes les amis de Benji et vous avez sans aucun doute besoin d'aide. Ici c'est une planque rêvée dont vous profiterez autant que vous le désirez à une et une seule condition.

- Laquelle ? Demanda Emerick innocemment.

- La confiance.

Le mardi et les jours suivants furent d'une sérénité édifiante, Tony se rétablissait promptement et ne cessait de remercier ses deux bienfaiteurs. Le petit groupe se partageait les différentes tâches ménagères, culinaires et fermières, même le convalescent, malgré son épaule pansée mettait la main à la pâte. Couper et rentrer le bois, traire les vaches, fabriquer le beurre et le fromage ne faisait pas peur à Emerick et il trouvait même un certain plaisir à seconder Sean dans son atelier de plantes. Ils n'eurent pas le temps de s'ennuyer et ne songèrent en aucune façon à sortir de leur retraite volontaire, la ville et le contact avec l'extérieur ne leur manquaient pas et le soir les veillées au coin du feu, leur embaumaient le c½ur d'un apaisement total oubliant presque leur statut de criminel.
Benji collait le train d'Emerick comme une sangsue, toujours à l'affût de lui voler un regard, un sourire, un baiser sous la douche dans l'indifférence de Tony. Le jeune garçon ne savait plus très bien quoi penser de leur amour, leur relation était toujours aussi charnelle, Tony l'aimait certes, mais il l'aurait préféré un tantinet plus jaloux des attitudes de Benjamin quoi que, l'amour à trois n'était pas désagréable non plus lors des absences matinales de Romuald et de Sean, mais cela n'entrait pas en ligne de compte dans leur relation passionnelle à tous les deux. A moins que Tony acceptait de le partager avec Benjamin pour profiter lui aussi de cette aubaine, aimait-il en cachette ce jeune éphèbe ?

Vendredi matin, alors que Benjamin avait décidé d'accompagner ses deux amis à la foire d'une grande ville du département pour le plaisir d'exposer et de vendre les produits de la ferme mais surtout pour trouver une cabine téléphonique afin d'alerter la Fac de son absence prolongée et s'enquérir de quelques nouvelles concernant Monsieur Georges Henri, le proxénète notoire inscrit sur la liste noire, Emerick ne dormait plus depuis un bon moment mais restait néanmoins sous la couette allongé près de Tony, qui lui-même, également réveillé, farnientait au chaud, couché en chien de fusil, le visage tourné vers le mur. Le jeune garçon emboîta son corps à celui de son amant, épousant exactement sa ligne et sa forme, ses pieds s'incrustant dans ceux de son compagnon, ses tibias contre ses mollets, ses genoux entrés dans le creux de ses jambes pliées en angle presque droit, ses fémurs alignés contre le dos de ses cuisses, son bassin arrondit sur ses fesses, son pénis pénétrant dans sa raie, son pubis lui chatouillant l'os du coccyx, son abdomen plaqué dans le creux de ses reins, sa poitrine collée à son dos. Emerick enveloppa Tony de son bras vacant, l'autre étant recroquevillé sous son corps dont sa main posée sur son oreiller rehaussait sa tête à hauteur de la sienne, ses lèvres effleurèrent son coup, ses dents mordillèrent son oreille, son souffle sur ses cervicales le faisait tressaillir de frissons. De sa main libre Emerick caressa la hanche de Tony puis les côtes, remontant jusqu'à son aisselle pour bifurquer sur sa poitrine et redescendre sur ses abdominaux et son bas ventre. Celui-ci décoinça ses deux mains d'entre ses cuisses, l'une d'elle guida celle d'Emerick vers son pénis en érection qu'il prit délicatement entre son pouce et son index avant de le masturber lentement. Tony se retourna, vira nonchalamment l'édredon, déplia ses membres, s'étira de tout son long avant d'enlacer à son tour son compagnon et de l'embrasser fougueusement, de ses baisers si ardents dont celui-ci eut du mal à reprendre son souffle. Ils firent l'amour tout naturellement avec passion et envie sans s'interroger ni même parler. Ce fut après cet instant merveilleux encore sous l'euphorie de l'orgasme qu'enfin Emerick osa interpeller Tony sur ses sentiments.

- Que penses-tu de nous, de notre relation ? Lui dit-il avec tout le sérieux qui le caractérisait.

- Que veux-tu dire Emerick ? Lui répondit Tony étonné de cette question.

- M'aimes-tu vraiment comme tu me le laisses supposer où joues-tu un jeu auquel je ne serais qu'un pion comme peut-être l'est aussi Benjamin ?

- Tu déconnes. Mes sentiments sont sincères, pardonne moi si je ne suis pas expressif mais me crois-tu capable de te faire l'amour sans t'aimer ?

- Et Benji ? Insista Emerick.

- Benji, quoi Benji ? Il s'est immiscé dans notre vie apportant un petit plus à notre relation, il est mignon, un brin vicieux, soumis à nos désirs pour notre plus grand plaisir non ?

- Tu n'es pas jaloux qu'il me colle ainsi ? N'as-tu pas peur que je tombe dans son piège et que je te laisse tombé pour lui ?

- Tu sais Emerick, la peur n'évite pas le danger et l'amour est éphémère, évitons de penser à demain et vivons notre passion au jour le jour, tu es libre d'aimer qui tu veux avec ou sans mon consentement, si tu veux t'envoyer en l'air avec Benji, n'hésite pas, fais le sans arrières pensées, sans te poser de questions, nous ne nous sommes rien promis, ni fidélité conjugale, ni amour éternel, il n'y a pas trahison à s'éprendre d'un autre garçon... Cependant, quelque soit ton choix, quelque soit notre avenir aussi, sache que rien ne pourra détruire cette complicité qui nous unis, notre amitié est ancrée dans le sang de nos veines et ça personne ne pourra nous l'ôter...Cela te rassure ma biche ?

Cela rassura Emerick et le réconforta dans ses sentiments pour Tony, désormais il allait prendre autrement les avances de Benji sans chercher non plus à déstabiliser à outrance son compagnon. Il aimait Tony pour son charme certes, mais surtout pour l'homme qu'il était, pour le charisme qu'il dégageait, il allait peut-être aimer Benjamin pour ses attraits, pour sa perversité, pour son cul mais jamais pour sa personnalité extravagante.

L'après midi était bien avancée lorsqu'ils décidèrent à quitter le lit bien douillet. Ils avaient du pain sur la planche entre la traite des vaches, la vaisselle de la veille, le démoulage du fromage frais séchant depuis quelques jours dans une partie aménagée de la grange, la cuisson du pain dans le four en pierre et la préparation d'un petit repas de fête en l'honneur de Sean qui fêtait ce soir son trente cinquième anniversaires. Sans l'en avertir bien sur, Tony et Emerick voulaient marquer ce jour avec la complicité de Romuald et de Benji, qui devaient se charger de l'achat du cadeau en ville.
Emerick s'afféra aux fourneaux pour la réalisation d'un gâteau aux pommes volées dans la réserve près le l'alambic, tandis que Tony s'occupait des truites, braconnées, vidées et surgelées quelques temps plus tôt par le héro du jour, il confectionna une sauce typiquement sicilienne en mélangeant de nombreux condiments, d'herbes diverses, dont ils ne manquaient pas, dans de l'huile d'olive et de la crème fraîche tirée des vaches. Les poissons rôtirent dans le four, accompagnés de pommes de terre du potager, ils embaumèrent le loft d'une succulente odeur à donner l'eau à la bouche. Emerick ne connaissait pas les talents culinaires de Tony.
Il mit la table, sortit une bouteille de gnole en guise d'apéritif, toasta quelques tartines de pâté pour amuses gueules. Tout était fin prêt pour accueillir comme il se doit leur cher écossais.

La camionnette pénétra dans la cour de la ferme vers 18 heures, Romuald, le comptable de la maison, semblait heureux de la journée, Benji toujours égal à lui-même, portait un grand paquet dans la main qu'il dissimula dans sa carrée avant de saluer ses deux amis, en leur déposant un baiser sur la joue. Enfin le grand écossais entra, son sourire s'étira jusqu'aux oreilles lorsqu'il découvrit la préparation mais l'heure n'était pas encore au souper et à la fête, Sean alla se doucher, Romuald se plongea dans son livre de compte et dans ses factures impayées, les deux compères profitèrent de ce moment pour interroger Benji sur son proxénète.

- Georges Henri est chez lui, il m'attend demain soir à 20 heures, leur dit-il, il ne faut pas le louper, il sera seul pour régler quelques affaires, il part ensuite un mois à l'étranger. C'est demain ou jamais.

- Ce sera demain ! Confirma Tony, y'en a marre de ce bled, il me faut prendre la tangente, j'étouffe ici.

Tony regarda Benji et Emerick sans rien rajouter, il était vrai que depuis une semaine personne n'avait quitté le loft et pour Tony cela semblait le début d'une incarcération forcée. Il ne tenait plus en place malgré leurs occupations respectives, son épaule allait beaucoup mieux et rien ne servait de s'éterniser dans ce trou à rats même se sachant traqués à l'extérieur de leur tanière, leur liberté ne se trouvait sûrement pas dans ce trou du cul du Monde, c'est ce qu'il pensait haut et fort et son amant respectait ses pensées même si de son côté il se sentait bien dans cette planque et n'avait pas besoin, pour le moment, d'aller voir ailleurs, ils étaient en sécurité et cela valait toute les libertés du Monde quoi qu'il en dise.
Ils établirent un plan avant que Sean et Romuald ne pénètrent dans le coin cuisine, il était tant de faire réchauffer les truites et de passer à table.

La gnole coula à flot suivit du vin rouge, chacun se délecta de ces fameuses truites à la mode sicilienne cuisinée avec tant d'élan par Tony qui reçut des compliments d'eux tous. Le gâteau d'Emerick eut autant de succès, après avoir soufflé ses trente cinq bougies, Sean, ému, fit un petit discours en « franglais » à l'assemblée afin de remercier chacun de cette attention puis ouvrit son cadeau, l'émotion fut au comble lorsqu'il découvrit une magnifique guitare dans sa housse de cuir. Une petite larme perla sur sa joue blanche orangée qu'il essuya du revers de la manche de sa djellaba. Sans perdre de temps il joua quelques accords pour essayer son nouvel instrument avant de déposer un baiser amical sur la joue de chacun et rouler une pelle à Romuald tout aussi ému, sinon plus. Benji sabra le champagne avec talent d'un coup de cimeterre déposé au dessus de la cheminée, souvenir d'un voyage en Turquie, les coupes se vidèrent aussi vite qu'elles se remplirent entrecoupées de petits verres d'Elixir et de joints de cannabis.
Affalé sur le tapis d'Orient, la tête de Tony reposant sur la poitrine d'Emerick, ils écoutèrent le concert improvisé de Sean où les Beatles, les Stones, Hendrix, Dylan et quelques autres grands talentueux chanteurs anglo-saxons eurent leur succès mérité ce soir là.
Un peu plus tard dans la nuit lorsque l'alcool embruma complètement les cerveaux, Benji se lança dans un striptease torride au son d'un flamenco endiablé joué avec talent par Sean, qui peu à peu perdit de sa culture française, bégayant dans son anglais des phrases incompréhensibles à la traduction impossible. Benjamin ôta d'abord son tee-shirt en se dandinant en mesure, le fit pirouetter quelques secondes du bout des doigts au dessus de sa tête avant de le jeter au public, sous les rires et les applaudissements. Il continua son effeuillage en déboutonnant un à un les cinq boutons de sa braguette. Il aida son jean moulant à glisser le long de ses jambes en se trémoussant langoureusement, il l'enleva et le fit valser à son tour à travers la pièce. Vêtu d'un simple string noir ultra sexy, il dansa frénétiquement en arborant des positions osées, simulant des scènes du Kama Sutra super excitantes, ses petites fesses redessinées par le petit triangle de tissus noir frémirent lorsque des mains baladeuses les frôlèrent sans les toucher. Benjamin continua son strip en enlevant son cache sexe pour finir en nu intégral écroulé sur le sofa tordu de rires et imbibé d'alcool.
Tony voulut en faire autant, il demanda à Sean une musique plus douce voir plus hard, style James Brown. Il ôta son tricot de corps, en fit autant pour son jean mais sa souplesse n'égalait pas celle de Benji, il s'emmêla les pieds dans les pattes de son pantalon et s'affala sur le tapis d'Orient et resta ainsi, en caleçon, les chevilles entremêlées dans son jean, son pansement à l'épaule à moitié arraché, ensuqué de gnole il dormait déjà lorsque Emerick voulu l'aider à se relever.

Ainsi se termina vers les trois heures du matin cette formidable soirée. Romuald et Sean réussirent à regagner tant bien que mal leur box, Benji ronflait sur le sofa, son service trois pièce à l'air, Tony le pantalon dépenaillé aux pieds, sur le dos étalé de tout son long sur le tapis près de la cheminée, le testicule droit débordant de son caleçon remonté jusqu'au nombril, dormait également avec de grands raclements de gorge dans la position ou sa chute l'avait scotché. Emerick ne valait pas mieux, c'est à quatre pattes qu'il sortit gerber avant de s'écrouler près de ses compagnons sur le tapis d'Orient.

















La nuit tangua fortement dans les cauchemars éthyliques et ce fut avec peine qu'Emerick ouvrit un ½il puis le second en ce samedi, réveillé par de petits cris calfeutrés provenant du box de Romuald et de Sean, l'un d'eux devait prendre son pied dans une position des plus intimes. La gueule en vrac, le crâne envahit d'un milliers de tambours, il zieuta autour de lui pour tenter de se remettre les idées en place, une furtive amnésie possédait sa mémoire, il ne savait plus très bien les raisons de ce mal être intérieur, de ce flou devant les yeux, de ce goût âpre dans la bouche avec des relents acides, de cette soif du désert qui forçait sur sa déglutition, de cette gueule de bois tout simplement. A l'autre bout du grand tapis, une forme humaine à moitié nue, couchée sur le dos, les bras en croix, les jambes emmêlées dans des fringues, respirait fortement, Tony dormait comme un loir, en face de lui, sur le sofa, Benji entièrement nu ne valait pas mieux, couché en chien de fusil dans la même position que son striptease effréné l'avait laissé il y a quelques heures, il se laissait bercer par ses ronflements, c'est dire si Morphée devait prendre son pied avec ces deux énergumènes !

La soif du jeune garçon était insupportable ainsi que son envie d'uriner mais son mal de crâne le paralysait au sol. Il eut du mal à émerger et à se mettre debout sur ses deux jambes en coton. Il y parvint néanmoins, à tâtons il atteignit enfin le lieu de soulagement, en face, dans leur carré, Sean était assit à califourchon sur Romuald et s'adonnait au plaisir de la sodomie, Emerick resta indifférent à leurs ébats trop préoccupé à tenter de garder les yeux ouverts et ne pas s'endormir sur la cuvette des toilettes.
Après avoir épancher sa soif d'un litre d'eau fraîche, il s'allongea sur son lit cette fois, celui-ci tournait dans une valse endiablée lui provoquant des hauts le c½ur et plusieurs fois il cru devoir se relever pour gerber mais le sommeil eut raison de lui, il se rendormit sous son édredon pour ne se réveiller que dans l'après midi. Lorsque il ouvrit les yeux, il faisait grand jour dans le loft, son mal de crâne était toujours omniprésent mais plus supportable qu'à son premier réveil, Benji l'avait rejoint sous la couette, il dormait nu, à point fermé sans plus s'inquiété de ce qui se passait autour de lui ainsi que Tony, enfin libéré de son jean, reposait immobile sur le rebord du lit, en chaussette et caleçon. Emerick les laissa à leur sommeil et se leva, attiré par la bonne odeur de café qui se dégageait de la cuisine. Sean et Romuald déjeunaient, la mine rayonnante, ils le saluèrent en duo en ironisant sur la sienne totalement décomposée. Le jeune garçon avait la voix enrayée, les yeux globuleux, rouges et brillants, les traits tirés sur un visage d'une pâleur extrême. Ses mains tremblaient lorsque il prit le verre de potion magique tendu par Sean.

- Bois cela, c'est mieux qu'un aspirine, lui dit-il souriant.

Tony vint les rejoindre quelques minutes plus tard, tout autant défait, il eut droit lui aussi au remède de l'écossais avant son café tout en bonifiant la qualité de la gnole ingurgitée hier au soir, cet élixir maison était de la nitroglycérine à l'état pur, désinfectant sans soucis les boyaux, le foie, l'estomac et toutes les entrailles d'un homme normalement constitué alors lorsqu'il vit les deux amis tout pimpants, rayonnants, sans séquelle d'une cuite, ayant même fait l'amour ce matin, il pouvait se poser des questions sur ce breuvage miracle les tenant à l'abris de toute dégradation physique due à l'alcool et là par envie il en aurait volontiers redemander.
Le plus atteint d'eux trois fut sans aucun doute Benji. Les quatre compères éclatèrent de rire en le voyant pénétrer dans la cuisine, d'une main tâtonnant le mur, de l'autre se tenant le front, les yeux entrouverts en gémissant. Il était nu et semblait vraiment mal en point, même son sexe, qui d'habitude représentait sa seule virilité, paraissait tout flagada, mou, en état de léthargie avancée et faisait pitié à voir. Son teint était légèrement jaunâtre, la crise de foie lui pendait au nez mais Sean trouverait bien un antidote à sa gueule de bois afin de retrouver vigueur, énergie et vitalité pour la sortie de ce soir. Benji s'allongea sur le divan en priant une âme charitable de lui servir un café, ferma les yeux sur ses fringues et celles de Tony éparpillées sur le tapis, son string noir trônant majestueux sur l'abat-jour en taffetas multicolore face à la cheminée.

Une douche froide revigora Emerick et sa migraine s'estompa peu à peu au fil de l'après midi consacré au repos. Les trois complices mirent au clair leur projet de ce soir en cachette de Romuald et Sean occupés aux travaux journaliers de la ferme. Il était primordial de ne rien leur dire pour ne pas les alarmer ni les mêler à ces histoires, d'ailleurs, connaissant leur funeste dessein, Romuald aurait tout fait pour les empêcher de sortir.
Le secret fut bien tenu même si, à l'heure de leur départ, Romuald l'air inquiet, prit à partis Benji. Comme un père à son fils il lui fit des recommandations de mise en garde, il est vrai que depuis maintenant sept jours les deux garçons n'avaient pas quitté le loft et ils ne savaient pas du tout ce qui les attendait dehors. Où en était l'enquête les concernant ? Les dernières nouvelles portées à leur connaissance étaient celles du journal ramené par inadvertance lundi matin par Romuald, depuis, privés de télévision, de radio et de presses, ils étaient totalement coupé du monde extérieur et jamais l'écossais où son alter ego n'avaient pipés mots sur ce qu'ils pouvaient entendre où lire lors de leurs pérégrinations aux marchés des villages, ni Benji d'ailleurs qui les accompagnait vendredi matin. Les deux rebelles avaient la certitude d'être recherchés par toutes les polices françaises, et qu'à l'heure actuelle les soupçons de complicités devaient obligatoirement se tourner vers Emerick vu son omission délibérée à se présenter au commissariat, à sa disparition volontaire de la banlieue parisienne, aux mensonges proférés sur son emploi fictif et surtout à la présentation de Tony à sa mère et à sa grand-mère en Ardèche.
Malgré la nouvelle identité de Tony, il était extrêmement dangereux de se déplacer ensembles, ils en étaient conscients, mais rien ne pouvait actuellement les séparer, il leur fallait de l'argent pour assurer leur fuite et ce soir ils devaient, selon les dire de Benjamin, toucher le pactole. Dimanche ou lundi, le bateau pour la Sicile refermera définitivement la page de leur vengeance et ouvrira un nouvel espoir sur leur avenir tandis que Benji retournera à la fac, libéré des griffes de son proxénète Georges Henri.



































Il faisait nuit noire lorsque le trio pénétra dans l'allée menant au manoir de Georges Henri. Tony stationna tout près d'une grosse décapotable bleue marine appartenant, selon Benji, au maître des lieux. Aucun autre véhicule suspect n'était présent dans la cour. Munit de leur précieuse musette, Emerick et Tony suivirent leur camarade jusqu'au perron ou sans hésiter celui-ci tira la cloche. Un puissant ding dong retentit à l'intérieur de la bâtisse et la lumière fusa dans l'entrée. Dans l'interphone une voix les interpella poliment, Benji se présenta le plus naturellement du monde avant d'entrer lorsque la porte s'ouvrit automatiquement. Décontracté il se dirigea directement dans le salon où un homme se tenait debout devant la cheminée un verre d'alcool à la main.

- Benji ! Rentre mon biquet, s'écria t'il heureux d'apercevoir le jeune garçon, présente moi tes amis tu veux...Entrés jeunes hommes.

- Emerick...Gaétan, fit Benji en nous désignant du doigt.

Emerick salua comme il se doit cet homme aux tempes grisonnantes qui les reluquait des pieds à la tête, son regard de sadique insistant posé sous les ceintures. Tony lui fit un simple signe de la tête. Les deux amis attendirent la demande fatale qui ferait d'eux ses proies, ses jouets, ses putes jusqu'à l'instant crucial où ils inverserons les rôles pour obtenir la combinaison de son coffre, mais pour l'heure ils devaient se plier à ses exigences, par amusement d' abord, cela ne les dérangeait pas de s'exposer devant lui comme des bêtes de sommes, de s'exhiber dans le plus simple appareil, et même de faire l'amour sous ses yeux, ils ne pouvaient trouver que du plaisir puis par intérêt surtout, gagner sa confiance était leur but principal pour avoir accès plus facilement dans ses appartements privés au dessus du rez de chaussé où ils étaient reçu. Benji connaissait ses appartements et savait Georges Henri armé et fou à lié d'où leur plus grande prudence.

- Benji m'a rapporté votre désir de travailler pour moi ? Quel âge avez-vous ? Demanda t'il d'un ton autoritaire mais cependant réconfortant.

- 21 ans, répondit Tony allias Gaétan sans en rajouter.

- 18, dit Emerick.

- Bien. Voyons ce que vous valez, déshabillez-vous.

Sans se déstabiliser, les deux garçons se dévêtirent sous la moquerie camouflée de Benji et sous le regard vicieux de Georges Henri.

- Qu'as-tu à l'épaule mon garçon, demanda t'il à Tony.

- Rien, rien un petit accident répondit celui-ci en continuant son strip.

Les amants terribles s'apprêtèrent à ôter leur caleçon lorsque le souteneur les somma de garder leur culotte. Le vieux pervers les scruta des pieds à la tête, tourna autour d'eux comme le loup alléché devant l'agneau, leur pelota les fesses avant de les prendre par le cou et de leur susurrer à l'oreille.

- Vous allez vous faire beaucoup d'argent avec moi mes mignons, nous allons monter pour votre première séance photos afin de vous confectionner un presse book, mes clients sont très intransigeants sur la beauté et la jeunesse de mes garçons. Laissez vos vêtements ici et suivez-moi.

Les trois garçons le suivirent, laissant dans le salon du bas leurs fringues et la musette contenant les armes, la méfiance de cet homme valait sans nul doute sa notoriété. Que peux faire un homme mal intentionné, pratiquement nu, dans cette véritable forteresse ?
Georges Henri les invita dans son bureau fermé à double tour. La grande pièce était meublée, dans un coin d'un ministre en chêne massif, d'un fauteuil en cuir, d'une immense bibliothèque ou des centaines de bouquins reliés où non, d'auteurs plus ou moins illustres remplissaient les différents rayons. Dans une dépendance de la pièce, en contrebas du bureau, un mini bar, un divan, des poufs, des coussins sur une moquette brune et épaisse s'harmonisaient avec les tentures pastelles des murs. Aussi de nombreuses photos encadrées de jeunes garçons dans des positions des plus osées complétaient le décor de cet antre de la perversité.
Benjamin leur servit des Scotch tandis que Georges Henri téléphonait au photographe en titre de son réseau prohibé.

- Faite ce qu'il vous demande, leur murmura Benji, n'oubliez pas que vous êtes là pour du boulot, la séance photos va durer une bonne demi heure, ensuite lors du départ du photographe, Georges Henri va vouloir vous essayer, c'est là qu'il faudra agir.

- Nos armes sont en bas, rajouta Tony à voix basse.

- T'inquiètes, lorsque ce vieux dégueulasse sera à poil, ils nous sera facile de lui piquer son flingue qu'il garde en permanence sur lui, ça je m'en occupe, mais pour l'instant soyez gentil avec lui et faîte gaffe, pas de bourde, le photographe est armé également.

Les deux michetons n'avaient plus qu'à exécuter les ordres et les désirs de cette pourriture sans broncher. Celui-ci leur montra quelques photographies de Benjamin lors de ses essais, leur ami s'en était donné à c½ur joie dans la perversité de ses poses et la corruption de ses actes avec un autre jeune inconnu. Emerick comprit mieux maintenant le pourquoi de tant de congratulations du Maître vers son élève, Benji avait tous les atouts pour être un bon amant et son corps devait certainement faire bander plus d'un client au bord de la sénilité.
De poses personnelles en poses accouplées ou encore en trio avec Benji qui prit part aux ébats photographiques, de clichés en slip en clichés en tenue d'Adam, de prises de vue de dos, de face, de profil en prises de vue allongé, debout ou à genoux, de gros plans sur leurs parties intimes aux zooms sur des simulations de fellations, de sodomies et autres scènes homosexuelles, la séance prit fin un peu plus d'une heure après l'arrivée du photographe. Celui-ci rangea ses appareils tandis que Georges Henri félicita ses nouveaux boys de leurs performances en se grattant les couilles, cet enfoiré devait encore bander sur leurs corps nus. Il leur demanda de rester ainsi, de se préparer à l'apothéose et de se servir un verre de Scotch tandis qu'il allait s'entretenir quelques instants avec le photographe dans la partie haute du bureau. Les deux garçons reculottèrent leur caleçon, Tony recolla son pansement sur l'épaule et ils attendirent le retour de Georges Henri, qui ne se fit pas prier après le départ du photographe.

- Bien les garçons, à nous quatre, dit-il en ôtant sa veste et son revolver qu'il déposa sur le bar.

Il s'assied sur le divan entre Emerick et Tony tandis que Benji, à genoux par terre, lui desserrait déjà la ceinture de son pantalon. Ce vieux salaud leur caressait les cuisses puis leur sexe gonflé sous leur caleçon, Emerick s'efforça avec un certain dégoût de lui déboutonner la chemise alors que Tony glissait sa main dans son slip pour chasser celle de Georges Henri qui le masturbait nonchalamment. Le proxénète se retrouva bien vite à poil, la queue de Benji dans la bouche et le revolver, que tenait Tony, pointé sur la tempe. Il resta figé comme cela un long moment, le sexe tout recroquevillé perdu sous les replis de graisse de sa panse, la poitrine, couverte d'un duvet gris argenté, flasque et tombante et la sueur dégoulinante de son front dégarni et de ses aisselles touffues.
Sans ménagement, Tony lui ordonna de se lever. Il s'exécuta sans riposter ni broncher, terrorisé devant son arme. Dans le coin bureau, Emerick installa son fauteuil au milieu de la pièce et le ficela dessus avec le fil du téléphone qu'il venait d'arracher. Benji, rhabillé, alla récupérer la musette et les fringues de ses amis dans le salon du rez de chaussée. Sans prendre le temps eux mêmes de se revêtir, il enfilèrent juste une paire de gants de chirurgiens pour vidé les tiroirs du bureau, fouillé les différents classeurs, viré tous les bouquins de la bibliothèque à la recherche d'argent et de quelques objets de valeur, en vain. Aucune fortune ne justifiait leur présence en ces lieux.

- Qu'est ce que cela veut dire Benji ? Où est le pognon ? Demanda Tony à son camarade qui n'en menait pas large devant son agressivité.

- Dans son coffre pardi ? Répondit celui-ci regardant autour de lui de ses yeux de chien battu.

- Il est où ce putain de coffre ? Tu le sais toi ? Continua Tony en s'énervant sur Benji.

Emerick bondit sur la musette posée à terre, empoigna le flingue et d'un geste désespéré l'engloutit violemment dans la bouche de Georges Henri dont les yeux exorbités le mitraillèrent de haine autant que de peur.

- Ton coffre ? Où est ton coffre ? Lui cria t-il menaçant, le doigt pressé sur la gâchette.

- De...derrière le miroir, balbutia Georges Henri, gêné par le canon de l'arme.

Emerick se tourna vers le miroir suspendu sur le mur face à la bibliothèque, le visa et tira. Il éclata en un millier de morceaux qui s'éparpillèrent sur le sol, la balle s'était logée dans le mur tout près d'une petite porte blindée fermée d'une clef, absente, actionnant un mécanisme électronique ultra moderne dont seul un code secret tapé sur le petit cadran pouvait ouvrir à volonté le coffre.

- La clef et le code vite ! Ordonna Tony en tirant en arrière, par le peu de cheveux qui lui restait, la tête du souteneur déchu, le canon du flingue sur la carotide.

Georges Henri ne répondit pas à la demande menaçante de Tony, il lui pria bien gentiment d'aller se faire mettre augmentant ainsi la colère et la rage du jeune garçon. Malgré quelques coups pleuvant par ci par là, le quinquagénaire ne démordait pas et ne cracha pas le morceau au péril de sa vie. Il lui fallut trouver une autre méthode, plus efficace celle-ci, pour le faire avouer ce putain de numéro et lui dire ou il cachait la clef du coffre. Son supplice ne faisait que commencer, cette vieille carne entêtée avait la peau dure.
De son couteau à cran d'arrêt, Emerick incisa, assez profondément, de gauche à droite, sans toucher d'organes vitaux, son gros bide de pédophile, Georges Henri s'agita sur son fauteuil en hurlant de douleur, injuriant ses bourreaux de tous les noms d'oiseaux, les menaçant aussi mais sans leur balancé le code confidentiel de son coffre fort. Son sang souilla sa belle moquette et tâcha le caleçon d'Emerick, Benji quant à lui, regrettait de s'être déjà habillé, le sang de son proxénète lui salit ses vêtements offusquant sa coquetterie. Pour pimenter ce supplice, Tony vida, goutte à goutte, la bouteille d'alcool sur l'entaille ensanglantée. Ce vieux con résista malgré son atroce souffrance. Voyant son refus d'obtempérer, Emerick s'apprêta à jouer de sa lame sur son sexe lorsque Benji revint de l'autre pièce avec un trousseau de clefs.

- Elles étaient dans sa veste ! S'écria t'il heureux de sa découverte.

Tony lui arracha des mains, glissa la clef la plus significative dans la serrure du coffre fort, la tourna d'un quart de tour vers la droite, le clavier numéroté s'éclaira, un voyant rouge clignota, il leur manquait maintenant qu'a taper le code secret.

- Le code ? Réitéra Emerick à l'encontre de Georges Henri gémissant.

- Va te faire foutre ! Lui répondit-il ouvertement.

Emerick bascula le fauteuil, Georges Henri chuta lourdement sur la moquette, la face contre le sol. Ses mains liées dans le dos, il se redressa sur ses genoux par fierté sans doute, d'un violent coup dans la nuque, Tony l'aligna, il resta le cul en l'air, sonné mais toujours conscient. Emerick lui maintint la gueule plaquée sur la moquette avec son pied tandis que Benji lui chatouilla l'anus avec tous les objets retrouvés par terre après la fouille de son bureau. Il lui enfonça des stylos, un coupe papier, une paire de ciseaux, un tube de colle dont il prit soin d'ôter le capuchon. C'est dire que le fion du vieux en contenait du bordel. La colle forte se répandit dans son rectum lorsque Benji appuya sur le tube. Une substance rougeâtre, visqueuse et malodorante suinta de son anus. Pour compléter le tout, Tony fessa avec virulence son gros cul flasque sans pour autant n'obtenir le numéro désiré. Las de ce silence, Tony se releva et flanqua violement un magistral coup de pied dans les côtes de cet imbécile. Georges Henri roula sur la moquette en râlant.
Gisant maintenant sur le dos, ses épaules maintenues par les genoux de Tony qui le questionnait sans répits, Benji à califourchon sur sa poitrine, Emerick, lui-même assit sur ses cuisses, le pauvre homme immobilisé ne pouvait éviter les brûlures de la flamme de son briquet sur les parties intimes de son anatomie. D'abord, Emerick lui grilla tous les poils du pubis bien touffus pour ensuite s'acharner sur ses testicules de gros porc tandis que Benjamin lui brûlait le gland et le prépuce de sa queue toute molle. Une odeur de roussit envahit la pièce et entre deux hurlements, Georges Henri laissa enfin échapper quatre numéros que Tony ne tarda pas à composer sur le clavier du coffre fort, un déclic se fit entendre malgré les plaintes et les gémissements de la victime, la porte s'ouvrit. Plusieurs documents, sans valeur pour les trois forbans, se trouvaient à l'intérieur du coffre ainsi que des liasses de billets de banque de deux cents francs que Tony empocha dans la musette sans même les compter, dans un classeur, de nombreuses photographies pornographiques de jeunes enfants, compromettantes pour le réseau de ce vieux dégueulasses, étaient dissimulées parmi des adresses de hauts notables de la région parisienne et de grandes villes françaises et européennes. Des documents super importants pour les futures autorités chargées de l'enquête du meurtre de ce pédophile sans scrupule. Les trois amis n'avaient rien à craindre des photos osées prisent tout à l'heure, il n'était pas de l'intérêt du petit photographe de les divulguer aux yeux des flics. Seules les photographies de Benji prisent quelques mois plus tôt pouvaient peut-être l'inquiéter, aussi ils se chargèrent de les emporter avec eux sans fouiller outre mesure la grande maison.
Une balle dans la nuque fit taire définitivement Georges Henri qui geignait comme un porc à l'abattoir. Tony et Emerick se rhabillèrent enfin, seul leur peau et leur caleçon respectif étaient maculés de sang pas comme les fringues de Benjamin, qui du jean au pull-over en passant par les chaussettes étaient tâchés de rouge hémoglobine.















CHAPITRE 10









Sean et Romuald n'étaient pas encore rentrés au retour au loft des trois compères, très tôt ce dimanche matin, ceux-ci en profèrent pour se doucher et nettoyer leurs vêtements souillés, surtout Benji couvert de sang des pieds à la tête. Tony compta l'argent. A eux trois, ils détenaient près de vingt mille francs en petites coupures, de quoi assurer leur proche avenir mais le jeune homme, évoquant sa fatigue, refusa de discuter de leur exil malgré les pressantes questions d'Emerick sur leur éminent départ et sur le sort de Benjamin qui se lamentait de devoir retourner à la fac comme si de rien n'était. La nuit porte conseil ! Leur dit-il avant de tourner les talons avec la musette qu'il planqua sous le matelas puis de s'allonger sous la couette. Emerick l'imita, il était vrai que la fatigue se faisait ressentir, Benji regagna également son lit et chacun s'endormit aussitôt, éreinté de leur beuverie de la veille et du stress de cette soirée.

Une main baladeuse et sensuelle réveilla tendrement Emerick de douces caresses et de langoureux baisers dans le cou, celui-ci n'osait ouvrir les yeux de peur d'achever son rêve, si réaliste cependant. Il reposait sur le ventre et son érection matinale se fortifia lorsque ces doigts inconnus, si agiles, redessinèrent le contour de son fessier en effleurant sa peau, quand cette langue humide et chaude lui titilla le bas des reins pour se perdre dans sa raie des fesses frémissantes de plaisir. Emerick se retourna enfin, le sexe à l'apogée du désir lorsque la bouche de...Benji, l'engloutit gloutonnement jusqu'a la commissure des bourses gonflées de semences éruptives. Il n'eut pas le temps de dire un mot que déjà il éjaculait sur son bas ventre, branlé par la main experte et ferme de Benjamin, leurs lèvres en parfaite osmose d'un fougueux baiser. A son tour Benji cracha tout son sperme, inondant la poitrine de son ami et souillant les draps.

- Que fais-tu là ? Où est Tony ? Lui demanda Emerick remit de son orgasme dont il essuyait les souillures avec son tee-shirt.

- Tony...Il est parti !

Le sang d'Emerick ne fit qu'un tour, il se leva précipitamment bousculant Benji désolé de lui apprendre cette nouvelle, sans se donner la peine de se vêtir, il ouvrit tous les paravents séparant les différents box, fit irruption dans la cuisine où déjeunaient Sean et Romuald surpris, non pas de le voir nu, mais de le sentir si éperdu. Malgré la pluie tombante, le jeune garçon sortit en hâte, la fourgonnette avait belle et bien disparue. Il resta ainsi, nu au milieu de la cour, abasourdi du départ de son compagnon, inerte à l'eau glacée ruisselante sur son corps transi, incapable de bouger, paralysé de chagrin les yeux tournés vers l'allée disparaissant derrière les grands cyprès. Benji vint le couvrir d'un manteau et le fit rentré, l'installa près de la grande cheminée et lui tendit une feuille de papier pliée en quatre.

- Tiens Emerick, il t'a laissé ce mot, lui dit-il navré.

« Mon cher Emerick. Si je suis parti sans t'avertir ce n'est pas pour t'abandonner bien au contraire mais pour nous protéger toi et moi. Il est moins risqué de me déplacer seul à Paris avec les flics à nos trousses, garde l'argent bien au chaud, je reviens dans quelques jours. Notre contrat, passé il y a un mois, n'est pas encore terminé et je dois, pour ma conscience, assumer mes promesses avant de quitter le pays. Ne t'inquiète pas pour moi, reste chez Romuald et Sean le temps de mon retour, samedi au plus tard, prend soin de Benji il a besoin de bras vaillants et de toute ta tendresse pour ne pas craquer. La semaine prochaine, la Sicile sera notre terre d'exile, tu verras tu aimeras ses gens, sa culture, son climat, son silence et son orgueil. Patiente une petite semaine et je te ferais découvrir le nirvana dans tous les sens du terme. Je t'aime. Salut. Tony. »

Emerick lu et relu la lettre, fouilla dans la musette, le plus gros de l'argent était toujours là même s'il manquait quelques millier de francs, mais l'arme chargée de Da Silva avait disparue, il craignit le pire et cette semaine d'attente serait la plus interminable et la plus terrible de son existence, sachant Tony loin d'ici, sur la trace de son beau père, cerné sans doute par toutes les polices, Emerick se préparait déjà à vivre ces quelques jours avec la peur au ventre, avec une angoissante pression d'incertitude, d'inquiétude et d'impuissance face à sa décision.
Malgré le grand réconfort de Benji qui se démenait corps et âme pour le faire sourire en ce triste dimanche, malgré la gentillesse de Sean lui proposant de l'aider dans son atelier à la préparation de ses remèdes, malgré les douces et saintes paroles de Romuald, diplomate en la circonstance, pour apaiser sa peine et sa colère, l'esprit du jeune garçon ne pouvait s'évader du visage de Tony et de la crainte de l'avoir perdu à jamais. Tous et tout l'agressaient, seul l'isolement pouvait, si ce n'est lui faire oublier, au moins le faire réfléchir sur la situation. Dans la solitude, il pensait y puiser la force et le courage nécessaire à affronter l'absence de son compagnon mais surtout ôter l'anxiété qui lui torturait le coeur. Dans la campagne humide et brumeuse, il s'égara par les chemins de traverses, s'abandonnant à la nature si austère mais cependant si belle et si tranquille, pataugeant dans la boue, sautant dans les flaques en se foutant du reste, hurlant au ciel gris plombé tout son désespoir, buvant l'averse si fraîche à y noyer ses chaudes larmes de désarroi. Il s'imprégnait de fragrances subtiles issues de ces herbes sauvages, de ces arbres dénudés de leurs feuilles et de toute cette verdure détrempée, frémissante sous les assauts de la bruine, il s'enveloppait d'un manteau de brume, vaporeuse, délicate condensation de ses suées au contact frisquet de l'air environnant. Il exhalait ainsi sa colère, seul sur les sentiers terreux abandonnés des hommes, dans cette campagne aux reflets argentés, féerie de contrastes lumineux du crépuscule sur les gouttes de pluie délicates et éphémères, éblouis par la magie champêtre du bocage percheron, attentif aux chants pastoraux des grenouilles et des crapauds au bord de l'étang, des perdreaux, des colverts, des poules d'eau derrière les grands roseaux, à cette symphonie grandiose magistralement orchestrée par Dame Nature. Il s'offrit à la nuit tombante comme martyre au bûcher, subissant sa froidure, sa solitude, son mystère et son épouvante pour revenir au loft, trempé, frigorifié mais vidé de ses angoisses et de ses craintes avec cette fois la certitude du retour, dans quelques jours, de son égaux, de son ami, de son amant, de Tony.
Une douche chaude, avant le souper requinqua le jeune garçon transit, Benji respecta cet isolement provisoire, alors qu'il aurait pu profiter de l'absence de Tony pour tenter une approche plus directe, pour jouer de ses charmes afin de bafouer la fidélité de son ami, de ne plus s'arrêter aux quelques incartades sans importances et conforter les extravagances d'alors en un véritable pacte d'amour que jusqu'ici Emerick réfutait et refusait catégoriquement. Non rien dans ses gestes et paroles ce soir là, ne laissait deviner un quelconque profit de la situation, bien au contraire, sa discrétion et son désintéressement en vers Emerick, troublaient même celui-ci au point de s'interroger sur ses impérieuses intentions d'hier, jouait-il alors avec lui au jeu dangereux des troubles fêtes dans ses relations amoureuses ? Où ce soir était-il tout aussi affecté de l'absence de Tony ?

La monotonie de la soirée propulsa de bonne heure ce joli petit monde dans leur lit respectif et tant mieux pour Emerick, demain lundi, il avait décidé d'accompagner Sean et Romuald au marché du village tandis que Benjamin retournerait à la Fac répondre de son innocence au Juge d'Instruction chargé de l'enquête du meurtre de son co locataire, Simon. Pas qu'il était bien emballé à rencontrer l'armada judiciaire, mais la nécessité de son témoignage, les faux alibis qu'il venait de se construire avec Romuald et surtout son retour volontaire sur les lieux du meurtre, ne pouvait qu'être bénéfique pour son salut. D'ailleurs n'était-il pas lui aussi victime du méfait de Tony et d'Emerick ? Après tout il était irresponsable dans la mort du petit bourgeois, son cousin, a lui de le prouver aux enquêteurs. Et puis en cas de coup dur, il lui serait toujours tant de revenir en hâte se planquer ici, jamais il n'avait divulgué l'adresse du loft à l'un de ses potes de la Fac ni même prononcé le nom de ses deux acolytes, nul ne savait où Benjamin passait ses week-end.
Emerick eut du mal à s'endormir, il avait gardé son pull mais cependant il grelottait sous sa couette épaisse et si moelleuse, pris de frissons, il claquait des dents malgré sa position f½tale, des écoulements de nez l'empêchaient de respirer correctement et la gorge lui picotait. Le rhume le guettait. Le lit lui semblait bien trop grand pour lui tout seul, comme il aurait voulu la présence de Tony où même de Benji cette nuit pour lui réchauffer le corps et l'âme, il n'osait se retourner ni même bouger un orteil de peur d'être frigorifié. La tête sous les couvertures, il suffoquait mais qu'importe, la chaleur de son souffle semblait réchauffer les draps, ainsi il somnolait dans un état fiévreux, le sommeil entrecoupé d'éternuements, de bouffées de chaleur, de nausées et de migraines dont il essayait de contrôler l'intensité pour éviter de se lever avaler l'un des remèdes miracles de Sean. Il serait tant demain matin de se soigner.
























Lundi, cinq heures trente. Un épais brouillard enveloppait la campagne et l'air humide n'encourageait pas Emerick à sortir de dessous sa couette. Son mal de tête s'était amplifié, la fièvre le courbaturait, le froid l'engourdissait et la position debout lui provoquait des vertiges, mais il devait accompagner, Benji à la gare d'abord, puis ses amis au marché du village afin d'écouter les ragots des commères et surtout acheter les journaux voir s'ils relataient la mort de Georges Henri ainsi que toutes ses pérégrinations.
Voyant sa mine fiévreuse, Romuald hésita un peu avant d'accepter de l'emmener, Sean lui servit une de ses potions magiques à requinquer un macchabée et enfin les voilà partit sur les routes désertes du Perche, Emerick s'assoupit, allongé sur un coussin à l'arrière de l'estafette, malgré le monologue enthousiaste de Benjamin statuant sur son sort. La gare se situait à une bonne trentaine de minutes du village auquel les deux camelots devaient poser leur étal, distance suffisante pour finir sa nuit et laisser agir la panacée de l'écossais.
Benji secoua Emerick devant la gare, son train pour Paris était annoncé dans quelques minutes, il l'enlaça tendrement, ses bises sur les joues glacées du jeune garçon, avaient un arrière goût d'adieu, simulacre involontaire puisqu'il ne risquait absolument rien de la part de ceux qui allaient l'interroger sur son emplois du temps de vendredi et sur son absence la semaine suivant le meurtre de Simon, personne ne l'avait vu ce soir là, ni à la Fac, ni dans la résidence et chacune de ses relations proches le savait loin de la capitale le week-end venu. Il quitta ses amis, inquiet certes, mais décidé a plaider son innocence.

Les trois compères montèrent leur étal au village, sortirent les tréteaux, les planches, déroulèrent dessus une natte de paille et déballèrent leurs produits fermiers, leurs corbeilles de plantes médicinales, leurs pots pourris, leurs bouquets de fleurs séchées et comme un rite, Romuald quitta le stand quelques instants pour s'en revenir avec trois chocolats chauds et de bons croissants dorés posés sur un plateau. Le corps tout engourdit de sommeil, de froid et de fièvre, Emerick n'avait le goût à rien lorsque les premiers clients matinaux l'extirpèrent de sa somnolence en le saluant amicalement, racontant les derniers potins du village à Sean et à Romuald, à la fois tout ouïes et amusés par les foutaises de ces paysans si sympathiques allant chacun de leur commentaire, exprimant leurs opinions sans se soucier de leur je-m'en-foutisme mais la politesse, la sagesse et la patience des deux acolytes les attiraient inévitablement. Aucun d'eux cependant ne fit allusion au meurtre du manoir, à croire que le corps de Georges Henri n'avait pas encore été découvert.
Au bazar de la ville, Emerick acheta, contre l'avis de ses deux compères, un poste radio à quelques francs ainsi qu'une cartouche de plusieurs piles afin d'avoir en permanence des nouvelles de l'extérieur. Télévision, téléphone, presse et autres supports médiatiques n'entraient pas dans la priorité du loft ni dans les critères fondamentaux de l'existence selon le point de vue de Sean et de Romuald, fondamentalistes convaincus à la recherche perpétuelle de l'Originel pour qui, ces appareils sataniques étaient à la base de la destruction des Valeurs Spirituelle de l'Homme. Le journal sous le bras, la radio dans la poche, le jeune garçon revint au stand, s'installa confortablement sur la banquette de l'estafette afin de lire et d'écouter les nouvelles de ces derniers jours, laissant vaquer à leurs occupations ses deux amis.

Ils le réveillèrent après avoir remballer leur magasin ambulant, le sommeil avait surpris Emerick, sans même avoir lu la première page de son canard, assommé par la fièvre, les sinus et la gorge enflammés, les voix respiratoires irritées, les membres courbaturés, dans un état grippal avancé, le coup de froid d'hier ne l'avait pas épargné.

- Nous rentrons et je m'occupes de toi mon petit, lui murmura maternellement Sean en touchant son front brûlant.

A peine arrivé au loft, le rouquin obligea le malade à s'aliter, lui fit prendre sa température tandis que Romuald le couvrait de plusieurs couvertures avant de lui apporter une tisane bien chaude afin de le faire transpirer. Mis à la diète, nourris uniquement d'infusions de tilleul additionnées de rhum, les pieds régulièrement baignés dans de l'eau fortement salée, la température cessa son ascension et se stabilisa sur un petit 40 degré en fin de soirée. Pour soulager sa toux et rendre sa nuit plus paisible, Sean lui concocta un breuvage de lait chaud sucré au miel coupé d'une cuillérée à soupe de sirop d'oignons de sa fabrication. Ainsi paré, la maladie n'avait aucune chance d'anémier encore plus le métabolisme du jeune garçon. Jamais, dans sa courte existence, l'on s'était occupé de sa santé avec tant d'amour et de dévouement, même sa mère, infirmière diplômée pourtant, ne s'était autant inquiétée lors de ses maladies infantiles, trop prise par son boulot et son état de fille mère, elle donnait toute sa confiance et sa responsabilité à ses parents pour soigner son fils. Alors pensez bien, les grands parents ardéchois d'Emerick, bourrus et rébarbatifs, même s'ils l'adoraient, ne donnaient pas dans la dentelle lors des rougeoles, varicelles et autres gros rhumes indésirables, ils n'étaient pas du genre à s'apitoyer sur le sort du malade, petit fils fut-il, et combattaient le mal par le mal avec de vieux remèdes de rebouteux et de guérisseurs tenant plus de la sorcellerie et de la barbarie que de la médecine digne de ce nom sensée servir au nom de la guérison.

Emerick resta alité toute la journée de mardi, bien au chaud dans sa couche sentant la transpiration, la radio allumée sur une station locale. Le cadavre de Georges Henri avait été découvert ce matin même par le jardinier du manoir venu tailler les quelques vignes du domaine. De source journalistique, les investigations policières se poursuivaient sans faire allusion aux autres crimes commis dans le pays, seuls, ceux d'Enzo et de son compère, retrouvé dans le coffre de la grosse voiture, furent cités aux informations de la matinée, le règlement de compte entre malfrats semblait, à ce jour, être le mobile de ce double meurtre retenu par les enquêteurs.
Le silence du loft, la fièvre, la fatigue et les remèdes avalés à taux régulier, eurent raison du pauvre corps du malade jonglant entre le sommeil profond, la somnolence pathologique et les quelques moments de lucidité dont il profitait pour capter quelques bribes d'infos ou de musique avant de replonger dans une phase de sommeil paradoxal ou le délire, dû à une poussée de température, le secouait un peu plus. Il apercevait de temps à autre, en un laps de secondes, dans un flou inquiétant, le visage de Sean ou celui de Romuald lui épongeant le front ou réactivant le chauffage à pétrole déposé au pied de son lit.

Une petite amélioration de l'état de santé d'Emerick, baisse de sa température, toux plus saccadée, vint conforter ses deux amis en ce mercredi matin, ils hésitèrent un peu à le laisser seul pour aller vendre leurs produits au marché mais il eut été ridicule de rester à son chevet, leur présence n'allait pas par miracle le tirer du lit. Comme un bon infirmier, Sean lui donna ses mixtures avant son départ et Romuald ses recommandations habituelles, ne pas sortir de son lit, rester bien au chaud sous les couvertures et se reposer jusqu'à parfaite guérison. Les remèdes de Sean, si efficaces soient-ils, n'étaient pas des antibiotiques et le rétablissement définitif serait plus long.
Le jeune garçon était seul à la maison, l'absence de ses compagnons d'infortune l'importunait, de ne pas avoir de nouvelles de Tony ni de Benjamin l'inquiétait, il espérait l'annonce de la mort de son beau père par les voix hertziennes mais la radio restait désespérément muette sur les faits et gestes de l'ennemi public numéro un, à croire que Tony avait disparu de la circulation. Emerick imagina des choses impardonnables sur le compte de son amant, notamment son départ en solitaire pour la Sicile l'abandonnant dans ce trou à rat dans les bras de Benji, il n'osait croire en sa trahison mais celle-ci lui torturait l'esprit. Si la maladie occupait douloureusement son corps physique, la souffrance psychologique ne l'épargnait pas non plus. Les suspicions, les doutes, la crainte, autant de pathologies désastreuses pour son moral.
Contre la prescription de Romuald, il décida de se lever pour se dégourdir les jambes, pour se soulager la vessie et se laver aussi afin d'ôter l'odeur nauséabonde de sa transpiration, mais à peine posait-il les deux pieds par terre que la tête lui tournait, des bouffées de chaleur lui montaient au visage, il vacillait sur ses jambes affaiblies et des nausées le forçaient à se recoucher pour ne pas vomir le peu d'aliments ingurgités durant ces deux jours de diète. Emerick sentait la fièvre le regagner, des frissons lui parcouraient le corps alors qu'il suait sous les couvertures. Ainsi il se rendormit sur le générique de l'information diffusé à la radio.

Lorsqu'il refit surface, la clarté du jour déclinait déjà face à l'obscurité de la nuit naissante. Il devait être aux alentours de 17 heures et aucun bruit ne filtrait dessous le paravent séparant sa case du reste du loft, la radio était éteinte, seul le crépitement de la cheminée troublait cet inquiétant silence. Emerick devait absolument se rendre aux toilettes malgré les vertiges qui l'incommodaient dans son tâtonnant déplacement. La cuvette fut la bienvenue pour accueillir ses vomissures de tisanes, de potages et autres liquides absorbés. Il se sentit un peu mieux lorsque son estomac fut soulagé, d'un pas hésitant il pénétra dans le salon ou Romuald faisait ses comptes assit sur le divan.

- Comment va notre malade ? Lui demanda t'il tout souriant.

- Ce n'est pas le top m'enfin, j'en ai marre d'être couché, répondit Emerick.

- Viens t'asseoir près du feu, Sean va rentrer préparer ton remède puis je nous ai concocté une bonne soupe de légumes agrémentée d'un morceau de lard fumé du pays.

- Tu sais je n'ai pas très faim, je recrache tout ce que j'avale.

- Au moins tu auras quelque chose à vomir...

- Dis-moi Romuald...As-tu des nouvelles de Benjamin et de Tony ?

- Comment en aurais-je ? Par télépathie ?

- Non bien sûr, mais au village les rumeurs vont bon train, on aurait pu te renseigner sur certains détails...Ou bien par les journaux !

- Je n'ai pas lu le canard Emerick, mais pourquoi tant d'inquiétude, il serait peut-être tant de me parler de vous tu ne crois pas ? Je connais très bien Benji et depuis votre arrivée je le sens nerveux, angoissé, secret, ce n'est pas son habitude...Je sais que le meurtre de son co locataire le bouleverse mais il est innocent n'est ce pas ? A moins que...Vous ne m'ayez pas dit toute la vérité ?

Le regard persistant de Romuald effraya le jeune criminel, il baissa les yeux, mal à l'aise, comme il aurait voulu tout lui dire, tout lui avouer pour se vider et se soulager le c½ur et l'âme au risque d'être balancé aux flics mais il ne savait pas trop par ou commencer ni comment aborder le sujet.

- Tu as confiance en moi Emerick ? Rajouta amicalement Romuald.

- Oui, répondit Emerick hésitant.

- Et bien parle moi, je sais votre cavale, votre fuite de la banlieue parisienne, je me doute de vos méfaits pour être si tendu et si anxieux...Tu sais qu'ici les flics ne mettront jamais les pieds à moins d'y être inviter par une tierce personne même involontairement, comme Tony ou Benji. Imagine qu'ils soient suivit et reviennent au loft, le risque pour nous tous! Association de malfaiteurs, travail au noir, défaut de papiers pour Sean, cultures prohibées et que sais-je encore nous mettant hors la loi...Si je dois tomber pour vous avoir aider, autant savoir a qui ai-je à faire et connaître au moins les raisons de votre débâcle tu ne crois pas ?

Romuald avait raison. Sean venait de rentrer lorsque le jeune garçon débuta la narration de son enfance, sans rien dire l'écossais prépara la mixture bien chaude qu'il versa dans un bol avant de s'asseoir aux côtés de son amant. Emerick raconta son existence qui lui défilait devant ses yeux, rivés sur la bûche dans l'âtre de la cheminée. Comme un moulin à paroles, les mots sortirent en cascade de sa bouche, puisés au plus profond de ses souvenirs, n'omettant aucun détail. Ses dix huit ans d'existence furent dévoilés sans pudeur ni retenue. En quelques heures, Romuald et Sean connaissaient tout de sa courte vie, du bonheur de sa prime enfance avec sa mère et ses grands parents maternels en Ardèche au malheur de son adolescence lors de l'arrivée incongrue de Jean Claude et de son fils, Stéphane. De sa rencontre avec Tony, de leur pacte immoral et morbide enfantant leur amour dans une soif de vengeance incontrôlée à l'innocence de Benji tombée entre leurs mains d'assassins. Dans un silence exemplaire, sans être surpris outre mesure, les deux compères écoutèrent Emerick déblatérer, avec force de précision, l'exécution de toutes ses victimes de Charvanède à Georges Henri, la dernière en date. Enfin, le jeune repentant se tue après avoir énoncé les raisons du départ de Tony, épuisé, vidé de toutes forces physiques, des larmes amères ruisselantes sur ses joues enfiévrées, rouges et brûlantes mais enfin reposé de ce lourd fardeau pesant sur ses épaules de gamin.
Sean lui ébouriffa les cheveux, lui fit boire cul sec une petite fiole d'une potion au goût d'absinthe qu'il tenait dans sa main puis s'accroupit par terre dans la position du Lotus, ferma les yeux et baissa la tête tandis que Romuald lui prit ses mains entre les siennes, il les porta à son front puis à ses lèvres, les baisa chaudement en psalmodiant des incantations incompréhensibles, les yeux clos, sa tête vacillait d'avant en arrière. Emerick se sentit soudainement transcendé, l'esprit apaisé, d'une légèreté incroyable, même sa migraine semblait disparaître. Romuald releva la tête, le fixa de ses grands yeux gris vert.

- Je te lave de tout le sang de tes victimes, j'expie tes fautes au nom du Grand Maître notre Sauveur, que ton âme soit soulagée de sa pénitence, retrouve la paix en ton Moi intérieur, chasse tes démons et repends toi face à ceux que tu as offensé avant qu'ils ne t'offensent à leur tour dans leur trépas.

Le jeune garçon écarquillait ses yeux fiévreux sur ce curieux cérémonial dont jamais il n'aurait cru auparavant à ses effets positifs, lui qui était plutôt terre à terre, de conviction laïque, il ne pouvait imaginer ressentir un jour une telle quiétude lors d'une litanie à son égard. Là ne s'arrêta pas ce drôle de rituel d'un autre âge...Ils étaient debout, Romuald lui posa une main sur le front, l'autre lui pressait l'estomac tandis que Sean se tenait derrière lui, tous les deux récitant des incantations dans un dialecte surnaturel tenant plus du charabia que d'une langue vivante. De désagréables picotements parcoururent les veines et les artères d'Emerick, ses paupières s'alourdirent et des bouffées de chaleur lui montèrent au visage, il suait de tous les pores de sa peau, les yeux fermés, tout lui semblait tourner autour de lui, il était conscient mais plus maître de son corps, il vacillait d'avant en arrière sans pouvoir se retenir pour enfin perdre l'équilibre et tomber dans les bras de l'écossais qui l'allongea sur le tapis d'Orient en continuant ses psalmodies. Une crise de rires mêlée de pleurs le contorsionna sur le sol, il vomit toutes les horreurs commises ces derniers jours, dans son état hypnotique, les visages de Charvanède, de Da Silva, de Lydie, de Camille, de Le Goadic, de Stéphane, de Maxime, de Jérôme, d'Enzo, de son camarade, de Georges Henri et même celui de Jean Claude, son beau père, défilèrent dans sa tête dans une sarabande infernale, ils lui crachaient leur sang au visage, leurs index crochus aux ongles effilés enfoncés dans son c½ur crevé d'amertume. Ils le jugeaient dans son purgatoire sous les rires sardoniques de Tony et Benji qui s'envoyaient en l'air sur un lit de flammèches, deux petites cornes plantées sur les tempes et le sexe démesuré terminé en queue de scorpion. Dans son délire Emerick reconnu le visage de sa mère et celui de sa grand-mère, uniques présences rassurantes dans ce tribunal des maudits, elles subissaient son jugement sans un mot, sans verser une larme, sapées d'un pyjama rayé, le crâne tondu, honteuses certes, elles attendaient, cependant, la sentence avec dignité. C'est elles que l'on condamnait à l'éternité de l'enfer, coupables d'avoir enfanter un monstre.
L'hallucination dura un bon moment avant qu'un grand rideau noir ne s'abaisse sur la « réalité » de son subconscient dont le jeune garçon refoulait, jusqu'à présent, toutes les substances néfastes à son mental. Il avait pu voir dans ce voyage artificiel au travers son psychisme, tout le mal occasionner à autrui, toute l'atrocité de ses gestes, toute la perversité de ses pensées et l'infamie de son être. Comme il se sentait soudain répugnant, abject aux yeux de ses proches, comme les parents de ses victimes devaient l'exécrer, comme il se haïssait !

































Lorsque Emerick ouvrit les yeux, il était couché dans son lit, déshabillé, bien au chaud sous sa couette, il se sentait bien, toujours le nez pris, mais sa température semblait être redevenue normale, sa migraine et ses courbatures d'alors avaient disparues. Il faisait presque jour dans sa carrée et le soleil filtrait ses rayons au travers les volets clos. Les draps sentaient le propre ainsi que son tee-shirt et son caleçon qui depuis quelques jours dégageaient une odeur désagréable de transpiration. Le jeune convalescent se rappelait vaguement de la soirée d'hier, ses visions, ses cauchemars ; mais tout ceci n'était que souvenirs vaporeux et flous dans sa mémoire et peu lui importait le degré de sa responsabilité dans cette histoire, il se sentait réellement serein dans son c½ur et quiet dans son âme, il avait la curieuse impression d'être lavé de toute souillure même si ses victimes étaient toujours présentes dans son esprit, leurs regards lui apparaissaient compassionnel à son égard et lui-même ressentait de la pitié et de l'amour pour eux. Toutes ses angoisses, son anxiété, ses craintes d'hier cédaient leur place à des sentiments plus positifs, même la peur d'être rattrapé par la Justice ne l'inquiétait nullement, il fallait bien qu'un jour il paie de ses crimes, il prenait cette évidence comme tel, avec philosophie et honneurs sans non plus cherché à se rendre aussitôt aux forces de l'ordre, sa liberté valait, sans nul doute, bien plus que la prison qui l'attendait, mais il avait le pressentiment d'avoir déjà accomplit sa pénitence face à l'invisible, de s'être repentit devant ce Dieu dont il n'avait aucune notion de l'importance ni même de l'Existence. Son esprit était soulagé, seule la justice des Hommes pouvaient le condamner à présent et cela l'indifférait.
Il ouvrit en grand la fenêtre et les volets afin d'aérer la pièce, le soleil de décembre l'éblouit de toute sa splendeur, il prit une bonne bouffée d'air frais avant de tirer le rideau de sa carrée et se rendre dans le salon emmitouflé dans sa couverture. Le loft semblait désert, l'absence de Sean et de Romuald l'intrigua, leur estafette n'était pas dans le jardin et les produits destinés au marché du vendredi manquaient dans la remise. A moins d'avoir dormis 48 heures d'affilées sans s'en apercevoir, Emerick était persuadé d'être jeudi, pourtant dans une grande stupéfaction, la radio lui confirma la date du vendredi 14 décembre. Il aurait donc perdu connaissance du mercredi soir au vendredi matin, soit deux nuits et un jour, sans aucune raison majeure, cela le déstabilisa ; à leur retour, ses deux compagnons auraient des comptes à lui rendre pensait-il et devraient s'expliquer sur ce fait avant toute chose. Quelles mystérieuses incantations lui avaient provoquées cette soudaine prise de conscience avec hallucination et coma à la clé ? Quel sérum Sean lui avait-il fait ingurgité dans sa petite fiole ? Quelles étaient les raisons de sa béatitude de ce matin et surtout quelles en seraient les conséquences ? En réalité le jeune homme s'interrogeait sur les pouvoirs de ces deux es étudiants en médecine, qui étaient-ils réellement ? Magiciens ? Gourous ? Extra lucides ? Exorcistes ? Autant de questions qui se bousculaient dans sa tête sans pour autant lui enlever cette sensation de bien-être qui l'émoustillait, seule l'impatience aurait pu, peut-être, ternir son baume au c½ur.
La curiosité, même fut-elle un vilain défaut, poussa Emerick à forcer la porte de la vieille armoire d'où Romuald avait sortit l'autre jour son attirail de chirurgien pour inciser l'épaule blessée de Tony, dont la clé, il ne savait pourquoi, était toujours en sa possession, enfouie dans l'une de ses poches. Cette infraction allait peut-être lui apporter quelques renseignements sur le passé de ces deux troublants personnages et ainsi pourvoir son avidité à dévoiler leur secret. Après tout ceux-ci connaissaient Emerick par coeur, à lui maintenant d'apprendre l'essentiel de leur existence. Munit de son couteau à cran d'arrêt, la serrure ne lui résista pas longtemps. Il ouvrit la porte avec un petit pincement au c½ur de violer ainsi l'intimité de ses deux amis, mais son désir de savoir prenait le dessus sur ses sentiments. De nombreux bouquins courbaient l'étagère du haut, du simple livre de poche aux reliures de cuir vieillottes et poussiéreuses, tous ces volumes avaient un point commun, la science du surnaturel et du paranormal. A voix haute, Emerick lu les différents titres à s'en donner la chair de poule : La psychokinèse, la parapsychologie, la psychanalyse, la théurgie (magie blanche), la goétie (magie noire), les sectes, le vaudou, l'exorcisme et toute une panoplie d'ouvrage religieux dont l'hindouisme, le krishnaïsme, le bouddhisme, etc....Sur l'étagère du milieu, outre la serviette de cuir noir contenant les instruments médicaux, une boîte en carton renfermait de nombreuses photographies ou chaque personnage était tout de blanc vêtu ou entièrement nu, sans pornographie aucune, il y avait là des hommes, des femmes et des enfants de tout âge et de toutes race confondue, vaquant à des activités somme toutes naturelles, travail des champs, élevage d'animaux de ferme et autres travaux artisanaux. Sur plusieurs d'entre elles, le jeune fouineur reconnu Sean et Romuald avec quelques années de moins et les cheveux longs, engoncés dans une aube blanche par dessus un pantalon blanc également, chaussés de simples sandales. Autour de leur cou pendait un gros médaillon dont on ne distinguait pas le motif. Sur certaines photos, Romuald semblait célébrer un culte avec toujours en arrière plan le grand rouquin tenant dans sa main un calice. Sur d'autres clichés, plusieurs fidèles, allongés à même la terre battue, paraissaient exaltés, entrés en transe comme lui en ce mercredi soir, notamment un jeune garçon d'une douzaine d'années ressemblant étrangement à Benji. M'aurait-il caché certaines vérités celui-ci ? Se questionna Emerick à voix haute. Aucun crucifix, ni croix chrétiennes n'apparaissaient sur les photos, seules quelques statues de style hindou ornaient le décor, assez verdoyant, de cette communauté photographiée. Sean et Romuald auraient-ils trouvés en cet endroit l'Eden tant convoité ? Le Paradis tant recherché ? La Terre promise ?
Dans le bas de la vieille armoire, dessous des tissus de lins blancs jaunis aux différents plis, qui ressemblaient aux aubes apparentes sur les photographies ; étaient dissimulés sous un classeur, les deux médaillons en argent massif, aujourd'hui vert de grisés, dont le motif tribal représentait une espèce d'icône hindoue, Vishnou peut-être ?
Emerick ouvrit le classeur, des coupures de journaux datée de sept ans en arrière, découpées et rangées impeccablement dans des pochettes plastiques, relataient un fait divers qui fit grand bruit à l'époque : « Seize morts dans une secte démantelée en Ecosse. Une communauté de bandits de grands chemins dissolue par la police écossaise. Un regroupement de repris de Justice découvert par la police a fait seize victimes parmi les membres de la secte. Suicide collectif dans une secte en Ecosse. Seize morts par suicide, vingt deux arrestations dans un retranchement de dangereux malfrats recherchés par les polices du Monde entier. Un repère de brigands dissimulés dans une secte, anéantis en Ecosse, les responsables de la secte sont en fuite. »
A lire tous ces titres, le jeune garçon en perdit son latin, mais que voulait dire toutes ces coupures de presse ? Qui étaient vraiment Sean et Romuald et que pouvait bien faire Benjamin dans un endroit pareil ? Emerick replaça le classeur à sa place, referma la porte de l'armoire, il en avait trop vu pour l'heure et son imagination commençait à lui jouer des tours. La vérité se révélera au retour de ces deux trublions.

L'appétit lui était revenu et une fringale lui titilla l'estomac, malgré sa gorge légèrement enflammée le faisant encore souffrir à la déglutition, il se composa un sandwich pantagruélique avec de la charcuterie et du fromage maison, arrosé d'un chocolat chaud, et oui ses goûts culinaires ne regarde que lui, avant de s'abandonner à la volupté de la douche.


Il était au alentours de seize heures lorsque l'estafette pénétra dans la cour du loft. Plongé dans un bouquin sur la Science Chrétienne (Eglise qui s'attache à guérir les maladies par des moyens spirituels), puisé dans la bibliothèque mystique et secrète de la vieille armoire, Emerick ne daigna même pas se lever pour accueillir les deux sectaires, bien au contraire, il s'étala de tout son long sur le divan en mettant bien en vue la couverture du livre afin d'attirer le regard de Romuald, toujours le premier à pénétrer dans la maison. Celui-ci déposa ses cabas sur la table sans apercevoir le jeune garçon et se dirigea directement dans sa carrée, cela faisait plaisir à Emerick de voir tant d'inquiétude à son égard, Romuald l'appela en tirant les tentures des autres pièces.

- Je suis là ! Lui lança Emerick pour ne pas l'affoler plus de son absence.

Romuald s'approcha, le salua en plaisantant avant de se figer devant lui en apercevant le bouquin entre ses mains.
- Ou as-tu eu ce bouquin ? Lui demanda t'il agressivement.

- Dans ton armoire, répondit Emerick sans se démonter.

Romuald se précipita dans sa chambre, on entendit les portes de l'armoire s'ouvrir violemment, puis celui-ci revint en trombe, arracha le livre des mains du jeune scélérat en le fixant furieusement, ses yeux, ordinairement si affectueux, lui envoyèrent des éclairs, ses lèvres contractées avaient le rictus de la fureur, il l'agrippa par le collet et murmura entre ses dents serrées tandis que Sean pénétrait à son tour dans le loft.

- Tu n'aurais pas dû Emerick !

A cet instant la peur lui prit court, sur la défensive Emerick protégea son visage de son bras croyant réellement à la raclée, méritée certes, que Romuald allait lui flanquer, mais celui-ci le repoussa brutalement sur le coussin, son air dédaigneux paralysa d'effroi le jeune garçon qui n'osait plus dire un mot de crainte d'envenimer la colère. Sean, plus zen, ramassa le livre à terre, lu le titre avant de le reposer sur la table basse, regarda le coupable tendrement sans commisération, s'assied à ses côtés, pinça ses lèvres en réfléchissant tout en puisant dans le regard de son ami, debout, les bras croisés sur la poitrine, la marche à suivre pour le punir comme il se devait. Emerick n'en menait pas large, il se sentait tout piteux, s'écrasant comme une merde et regrettant déjà sa curiosité. Le visage de Romuald se radoucit, ses traits devinrent moins agressifs lorsque Sean passa sa main dans les cheveux du jeune garçon en se sentant désolé pour lui.

- My God ! Lui dit-il navrer, nous devons tout t'expliquer maintenant.

Emerick ne bronchait pas, ce n'était pas son intérêt d'ailleurs. Romuald prit place dans le fauteuil face à lui tandis que l'écossais servit trois petits verres de gnole. Il y eut un long silence avant que Romuald se décide à parler.

- Il y a sept ans en arrière, dans un coin perdu des Highlands, dans le nord de l'Ecosse, nous étions membres depuis trois ans, Sean et moi, d'une communauté pacifiste vouant un culte pour Vishnou, entre autre, avec le spiritualisme comme doctrine. Nous considérons, encore aujourd'hui, l'Esprit comme une réalité irréductible au corps, à la matière et lui attribuons une valeur supérieure. Etant les seuls « médecins » de notre confrérie, nous nous sommes spécialisé dans la guérison de l'âme en pratiquant l'imposition des mains, l'exorcisme, l'hypnotisme et d'autres sciences parallèles, afin de chasser les démons que tout être humain possède en son Moi intérieur et ainsi laver les âmes en déroute de tous pêchés qu'ils soient mortels, originels ou véniels. Chacun d'entre nous peut retrouver un Esprit Pur quelques soient ses fautes antérieures commises, c'est ce que nous croyions et proclamions au sein de notre Eglise. De nombreux criminels en cavale, des repris de Justice, des récidivistes en tout genre, venu de tous les coins du Monde, cherchant le repentir et la paix intérieure, sont venus avec leur famille vivre leur pénitence parmi nous. Avec la Foi en l'Esprit Divin, l'Amour de son prochain, la simplicité de l'Existence, le partage du pain, de l'eau et du labeur, et cette chance inouïe de vivre une vie saine, nous avions plus de quatre vingt pour cent de guérison. Chez nous il n'y avait ni jugement, ni accusation, ni condamnation, ni bourrage de crâne, seulement des réunions de groupes, des prières, des chants spirituels, une communion dans le même idéal de purification, quelques plantes et breuvages interdits nous y aidant, je l'avoue...

- Du genre...Celui que Sean m'a fait boire mercredi soir ? Demanda Emerick sans arrière pensé.

- Par exemple...Mais tout ceci fut pour la bonne cause, il était indispensable que chaque patient remémore son turbulent passé afin de chasser par sa propre force spirituelle, aidé par notre expérience, le ou les entités démoniaques possédant son âme. Lors d'un voyage en Extrême Orient, Sean avait ramené dans ses bagages un champignon hallucinogène qui se révéla par la suite, un excellent traitement thérapeutique au lavage de la conscience. L'Esprit vois-tu, est une personne à part entière, invisible et immortel, vivant dans la matière que forme le corps. Il est essentiel de le traiter avant la mort physique de son enveloppe, afin qu'il puisse éviter les limbes de l'Eternité. Notre philosophie n'a rien de criminelle même si nous croyons en un Dieu hindou conservateur de l'Univers Créé, donc protecteur du Pur Esprit originel, nous n'avons rien de sectaire, de dictatorial, ni d'objecteur de consciences.

- Pourquoi vous avoir dissous ?

- L'un de nos frères nous a trahit en s'alliant avec le démon. Un matin, toute une armada de policiers armés jusqu'aux dents ont forcé les enceintes de notre communauté, nous n'avions que la prière pour les chassés de chez nous. La nudité naturelle de quelques uns de nos amis a alimenté les rumeurs de pédophilie au sein de notre groupe. Le gouvernement britannique nous a accusé d'association de malfaiteurs sans même regarder notre travail, certains compagnons étaient recherchés par les polices de leur pays, c'est tout ce que ces infidèles endoctrinés ont constaté. Plusieurs d'entre nous ont préférés mourir que de se soumettre à la Justice des Hommes, d'où l'hécatombe qui a suivit l'assaut des petits moutons armés de sa Gracieuse Majesté.

En racontant ce terrible épisode, la voix de Romuald se voila de sanglots, de chaudes larmes coulèrent sur ses joues, Sean, les yeux fermés se recueillait en silence.

- D'autres ont pu échapper aux mailles de la Justice et vivent désormais terrés, éparpillés en Europe ou ailleurs, comme des criminels en puissance alors qu'ils ont expiés leur fautes devant l'Eternel mais malheureusement pas aux pieds des mortels.

- ...Et vivent en dehors de la Société, rajouta le jeune garçon, se complaisant dans la marginalité, refusant les lois, les décrets, continuant d'assouvir clandestinement leurs convictions en aidant autrui au détriment de leur propre sécurité comme vous l'avez fait pour nous.

- C'est exact petit, repris Romuald, à dix huit ans tu n'as pas le droit de récidiver dans la criminalité, ton Esprit peut être sauvé, lavé de tous tes crimes devant Vishnou ou l'une de tes divinités préférentielles, peu importe le nom que tu donnes à ton Dieu, quelque soit le degré de tes croyances, même athée, sache que dans l'amour de ton prochain et dans la pureté de ton âme, tu puiseras tous les Principes fondamentaux de l'Existence, idem pour Gaétan et Benji...

- A propos de Benji, il me semble l'avoir vu sur l'une des photos ?

- Rien ne t'échappe Emerick ! Benjamin...C'est un cas à part, je suis désolé qu'il ait pu replonger dans une vie criminelle. Mal accompagner sans doute, sans vous juger toi et Gaétan ! Le gamin est faible, seul, fragile...

- Vous vous êtes connus en Ecosse ?

- Exactement, lors d'un séjour linguistique il était venu avec sa classe pour une petite semaine mais il a fugué avant leur retour en France, instable et possédé par de mauvais démons, il voulait fuir sa famille d'accueil, les juges pour enfants et toute leur sainte administration et dans un curieux hasard il a frappé à la porte de notre communauté. Je me souviens de son arrivée, les cheveux en batailles, des yeux de chiens battus, rebelle et agressif, il faisait plus que son âge malgré son petit côté androgyne, il nous raconta sa vie en extrapolant certains points. Je suis vite tombé sous son charme et ne pouvait que l'aider à s'en sortir en découvrant déjà la vérité sur son existence.

- Vous l'avez passé au détecteur de mensonge ?

- En quelque sorte oui...Benjamin est un parricide, à huit ans il a tué son père alcoolique qui le maltraitait depuis le décès de sa mère morte en couche. Depuis il est trimballé de familles d'accueil en centres de redressement attendant ses dix huit ans pour finir ses jours en prison...Notre communauté lui a éviter le pire, vois-tu.

- As-tu été inquiété par la Justice, comme il le prétend, pour détournement de mineur et peut-être...pédophilie ?

- Lorsque j'ai fuit l'Ecosse, Benji m'a suivit tandis que Sean retrouvait sa famille à Glasgow, nous avons atterris dans un vieil hôtel sordide de la capitale avant que je n'achète cette vieille bâtisse, Benjamin ne pouvait pas rester à traîner les rues, il avait à peine treize ans, je l'ai inscrit dans un lycée afin qu'il poursuivre sa scolarité, malheureusement étant sous la tutelle de la DDASS il était recherché et bien sûr l'on m'a accusé de l'avoir détourné avec peut-être crime sexuel...J'ai pu prouver mon innocence et fut libéré après quelques mois de détention. Nous nous sommes revu régulièrement durant quelques années tandis qu'il vivait dans un centre d'hébergement, je devenais un peu son père, son grand frère, son confident jusqu'au jour de ses seize ans ou nous avons été plus loin dans notre relation. Nous sommes devenu amants puis Sean est revenu en France, nous nous sommes installés ici tout en continuant à entretenir Benjamin, à lui payer ses études lors de sa majorité pour ne pas qu'il sombre dans la délinquance, j'ignorais qu'il se prostituait pour le compte du bourgeois du manoir...Il devra m'expliquer ses actes et sans doute refaire une thérapie !

Emerick fut fort aise de la sincérité et de la franchise de Romuald malgré sa crainte pour l'avenir. Connaissant maintenant leur vérité à tous les deux, il devenait un témoin, sûrement gênant, pour leur sécurité. Après un court silence de réflexion, il décidait néanmoins à les interroger sur son sort.

- Ce que nous allons faire de toi petit ? Lui répondit Romuald d'un calme apaisant, bonne question, je n'ai pas encore statué sur ton cas mais puisque tu m'as l'air terriblement pressé de connaître ton avenir et bien nous l'allons le décider, n'est ce pas Sean ?

Celui-ci répondit quelques mots en anglais et ricana bêtement d'un ton sarcastique, d'une main, il pencha la tête d'Emerick en arrière et de l'autre, il lui passa lentement son pouce sur la gorge, ses deux grands yeux translucide fixés dans les siens, le jeune garçon en menait pas large, il l'effraya même à un point ou plus un son ne sortait de sa bouche. Sean approcha son visage, parsemé de tâches de rousseur, si près du sien qu'Emerick pouvait sentir son haleine acidifiée de gnole, l'écossais baragouina dans sa langue natale d'un ton vraiment menaçant avant de coller fortement ses lèvres aux siennes et de s'esclaffer en le relâchant. Romuald s'en paya une tranche de la candeur d'Emerick, celui-ci ne savait plus si leurs menaces étaient du lard ou du cochon et de les voir se bidonner, il gloussa à son tour pour finir en un rire contagieux amicalement accolé à ses acolytes.

- Excuse moi de m'être emporté tout à l'heure Emerick, rajouta Romuald, mais le fait de fouler mon intimité m'horripile, que tu saches maintenant la vérité me réconforte mais il y avait d'autres moyens de savoir que de fouiller dans l'armoire...

- J'en suis navré Romuald, répondit Emerick hypocritement n'ayant aucun regret ni remord de son geste accomplit.

L'affaire fut close, personne ne reparla de cet incident durant la journée trop occupé aux travaux quotidiens du loft mais cependant Emerick s'intrigua pour son devenir, ne voyant aucune issue pour sortir de cette impasse sans se livrer à la Justice, son avenir lui parut compromis à moins de passer le restant de son existence dans cette planque recréant la communauté qui jadis fit la gloire et la renommée de ses deux amis. Dans sa tête, l'exil en Sicile avec Tony était soudain devenu improbable voir même irréalisable et il n'imaginait pas instant son compagnon se soumettre au lavage de son Esprit afin de faire de ses actes barbares, bonne conscience, Tony qui d'ailleurs lui sortit de la mémoire durant ces derniers jours et dont il ignorait totalement l'emploi du temps actuel.



Sean, Romuald et Emerick dînaient en ce vendredi soir, il était assez tard, lorsqu'un crissement de pneu sur les graviers de la cour les fit sursauter de leurs assiettes et coupa net leur conversation. Sur la défensive, Emerick se précipita à la fenêtre alors que Romuald et Sean restèrent stoïques à la venue d'un étranger parmi eux. Dans l'obscurité le jeune garçon aperçu deux silhouettes se diriger vers le seuil de la maison. Il n'eut pas le temps de se rasseoir que la porte d'entrée s'ouvrit sans avertissement d'usage de la part des intrus. Benjamin, tout guilleret, pénétra en saluant haut et fort la tablée tandis que derrière lui, plus discret, à la grande stupéfaction d'Emerick, Tony lui souriait.

- Toi ici ? S'écria t'il en s'élançant dans ses bras.

Emerick pressa son compagnon de questions ainsi que Benji qui était tout émoustiller de le revoir tandis que Sean sortit deux couverts du vaisselier. Tony expliqua sa semaine à jouer au chat et à la souris avec la police, sans s'éterniser sur les raisons, son studio était toujours sous étroite surveillance et les contrôles d'identité, assez fréquents dans la proche banlieue parisienne. Il avait réussit, à plusieurs reprises, à échapper aux mailles du filet. Emerick l'écoutait avec intérêt mais ressentait dans sa narration quelques zones d'ombre dont il éclaircira tout à l'heure, lorsqu'ils seront en tête à tête, les principaux abords qui lui tenaient à c½ur, notamment le sort de son beau père. Gaétan, alias Tony, ne se doutait pas un instant de la complicité de Sean et de Romuald, qui connaissaient à présent toute leur histoire, Emerick préférait qu'il en soit ainsi pour l'instant afin de ne pas entrer dans des polémiques, il serait toujours tant de lui annoncer au moment opportun lorsque qu'il l'initiera peu à peu à la mouvance spirituelle enclin à apaiser son esprit torturé.
A son tour Benjamin conta son retour mouvementé à l'université entre son déménagement de l'appartement du crime, mis sous scellé judiciaire, pour un petit studio loué provisoirement par le Doyen de la faculté et son interrogatoire face aux policiers chargés de l'enquête sur le meurtre de Simon. Même s'il semblait lavé de tout soupçon, cette semaine Benji se sentit épié, surveillé, espionné, suivit par une présence invisible mais pourtant omniprésente et assez pesante et c'est avec maintes précautions qu'il prit ce soir le train en gare Montparnasse pour Nogent le Rotrou via Chartres ou par un curieux hasard il rencontra Tony alors qu'il faisait de l'autostop sur la départementale, comme tous les vendredi soir, pour se rendre au loft. Bien sûr la destination de ses repos hebdomadaires ne fut pas dévoilée aux autorités et c'est ce qui les intriguait au point sans doute de le prendre en filature mais sa prudence innée et son incroyable sang froid évitèrent sûrement, à ses amis, la visite inopinée de l'armada policière.

Le repas se poursuivit dans la bonne humeur et la joie de retrouver leurs deux compagnons, en grands seigneurs, Sean et Romuald ne firent aucune allusion sur leurs états de grands criminels, Emerick ne moufta mot sur leur passé houleux de guérisseurs d'âmes.
Celui-ci sortit après dîner avec Tony fumer une cigarette tandis que Romuald retint Benjamin à l'intérieur de la maison afin d'avoir sans doute une explication personnelle avec lui et certainement lui réapprendre les bases de leur doctrine philosophique et spirituelle bafouées depuis sa rencontre avec les deux jeunes malfrats.
Emerick invita Tony au chaud dans la grange jouxtant l'atelier de Sean, alors que celui-ci prenait son sac dans la fourgonnette. Il étala une couverture sur le foin en bouillant d'impatience de le déshabiller, de caresser son corps, de l'embrasser, de lui faire l'amour à perdre haleine mais le bel hidalgo, flegmatiquement se déroba à ses avances en babillant comme une commère, heureux certes de lui exposer ses aventures parisiennes mais inconscient de sa frénétique attente sexuelle. Enfin Emerick lui cloua le bec en l'embrassant furieusement, Tony se laissa faire sans retenue et tous les deux sombrèrent dans l'amour charnel rattrapant cette semaine écoulée ou ils furent si loin l'un de l'autre.
Quel plaisir pour le jeune garçon de retrouver son amant qui lui parut plus amoureux encore qu'auparavant, allongés nus sur la paille, ils se donnèrent mutuellement corps et âme et c'est repu qu'Emerick retrouva peu à peu ses esprits. Tony fouilla dans son sac et en sortit plusieurs journaux qu'il lui tendit en souriant.

- Tiens ma biche, lis ça, notre contrat est terminé, à nous la Sicile.

« Un homme abattu à la sortie d'un café », tel est le titre qu'Emerick puit lire sur l'un des canards dans la rubrique des faits divers. Tony avait tué Jean Claude de deux balles de revolver alors que celui-ci quittait le bar de la gare à sa fermeture. Aucun témoin n'avait, d'après les journalistes, assisté à la scène, mais le beau fils de la victime, c'est-à-dire Emerick lui-même, disparu et activement recherché par la police depuis la mort de son demi frère il y a deux semaines, serait le principal suspect dans ce règlement de compte accompagné, de source policière par le jeune homme du portrait robot diffusé voici quelques jours dans la presse nationale.

- Tu...Tu as tué mon beau père ? Balbutia Emerick, sonné par cette nouvelle, pourtant sans surprise, réjouit certes mais cependant tourmenté.

- Oui et ce n'est pas tout, reprit enjoué Tony, lis le paragraphe concernant l'intimité de la victime, ton beau père venait de se séparer de ta mère.
Les bras lui en tombèrent, Emerick ne savait plus s'il fallait rire ou pleurer, depuis la mort de Stéphane, les choses s'étaient précipitées dans sa cité, Jean Claude buvait plus que de raison et sa mère avait quittée le domicile conjugale pour se reposer sur sa terre natale, l'Ardèche, laissant en plan son boulot et l'appartement. La demande en divorce était entre les mains de son avocat.
Ainsi la boucle était bouclée, la vengeance terminée, les deux compères avaient l'argent pour fuir le pays, Emerick avait lui-même, par l'intermédiaire de Romuald, trouvé la paix et la sérénité de l'Esprit malgré le sang laissé derrière lui, il était persuadé d'avoir été pardonné n'ayant ni regrets, ni remords bien au contraire, il détenait même à présent un amour infini pour ses victimes. Quitter le pays l'indifférait, il voulait simplement se reconstruire une vie saine, loin des Hommes et de leur Justice, avec celui qu'il aimait pour peu qu'il daigne lui aussi se laver de ses pêchés. Désormais, le seul intérêt à son existence serait de faire du bien autour de lui, devenir le disciple de la sagesse et de l'amour ayant pour Maîtres spirituel Sean et Romuald qui avaient encore beaucoup à lui apprendre sur la Foi et le Spiritualisme. Pourvu que Tony veuille le suivre dans cette morale afin de lui éviter un choix crucial pour leur devenir, c'est tout à quoi aspirait désormais le jeune garçon.
























CHAPITRE 11









Après d'amples discutions sur la doctrine et les croyances de leurs deux amis, Emerick proposa à Tony de se soumettre lui aussi à la Science de Romuald afin de lui apaiser l'Esprit. Leur amour était sans nuage, certes, depuis son retour mais Emerick sentait son compagnon mal à l'aise parmi la bonne humeur qui régnait au loft, sa conscience truffée de remords croissait son agressivité verbale à chaque nouvelle de l'extérieur captée à la radio. Tony se renfermait sur lui-même, devenait triste, taciturne et tournait en rond dans la maison malgré tous les efforts d'Emerick pour le retenir, trouvant toujours des prétexte pour retarder leur départ vers la Sicile. Benji se confessa à son Maître Spirituel, retrouvant ainsi sa joie de vivre, estompant sa peur du lendemain, il reprit ses études avec entrain même si la prudence était de mise lors de son départ de la faculté, le week-end venu, pour rejoindre ses amis dans leur tanière. Emerick se sentait plus proche de lui qu'auparavant et pour dire vrai, il attendait avec impatience les fins de semaines pour le revoir et partager des moments intimes, même si Tony avait toujours la première place dans son c½ur, Benji montait dans son estime et ses sentiments pour lui augmentaient de jour en jour, il ne représentait plus à ses yeux ce petit éphèbe inverti au regard concupiscent, juste bon à tirer lors de leurs ébats sexuels pour pimenter leur perversion et assouvir leurs phantasmes du triolisme qu'ils formaient, dont son compagnon ne rechignait pas, non, un certain amour platonique naissait entre eux deux et sans l'avouer ouvertement, l'idée de le quitter le troublait énormément mais ils ne pouvaient l'emmener avec eux dans leur exil italien.

Tony fixa le départ après les fêtes de fin d'année afin de laisser un peu s'endormir la Justice, certes les recherches de la police continuaient sans relâche, mais les contrôles routiers semblaient, d'après les médias, plus restreint. Tous ces crimes leurs étaient imputés par les enquêteurs avec certitude et de nombreux avis de recherches avec leurs photos étaient placardés dans tous les commissariats et gendarmeries du territoire.
Deux petites semaines les séparaient donc du grand jour mais Emerick ne pouvait admettre tout devoir laisser derrière lui, le loft, lieu sûr pour leur sécurité, le grand rouquin, Romuald et Benji, actuellement en vacances d'hiver, pour partir à l'aventure avec Tony, bravant les autorités afin de trouver leur salut au-delà de nos frontières, la Sicile l'attirait énormément et était leur lieu de prédilection depuis leur rencontre mais de nombreux événements fortuits l'empêchaient de trouver la sérénité dans cette fuite vers l'inconnu, cependant il n'osait avouer ses craintes à Tony, sans sombrer dans la paranoïa, il appréhendait ce voyage obligé pour leur liberté a moins de rester prisonnier de cette retraite volontaire dans l'enclave limitée que formaient les terres autour de la ferme. Pour sa part, Emerick s'en serait contenté, l'ennui ne le touchait guère à la campagne, ses vacances ardéchoises de sa jeunesse en étaient certainement pour quelques choses, il appréciait son calme, sa sérénité, son odeur, sa virginité, loin du béton et du brouhaha des grandes villes, le contraire de Tony qui lui ne connut que le tumulte des cités, la violence aveugle des ghettos, l'indifférence et l'intolérance des citadins épris d'un modernisme destructeur. Le jeune garçon s'occupait allègrement au sein de la petite communauté qu'ils formaient tous les cinq, entre les quelques vaches à traire, la fabrication du beurre et du fromage, la confection des herbiers chers à Sean, la distillerie de la gnole après la cueillette des pommes, la mise sous sachets des pieds de cannabis séchés, la coupe du bois, et tout autres travaux fermiers et artisanaux dont Romuald se faisait un plaisir à lui inculquer. Inconsciemment, ce petit monde recréait cette confrérie, dissoute il y a quelques années, que les deux condisciples fondèrent en Ecosse pour le plus grand bien des hors la loi en mal avec leur conscience, dont aujourd'hui Emerick, Tony et Benji, hélas, faisaient partie.
Benji, entre deux pages de révision et de devoirs universitaires, mettait la main à la pâte pour le plus grand plaisir d'Emerick, souvent il l'accompagnait dans les tâches qu'il s'imposait et toujours ils finissaient la journée enlacés dans la grange, Tony, plus distant à ses avances, restait prostré toute la journée, l'oreille collée sur le transistor, les yeux rivés sur les journaux que Romuald se chargeait de ramener lors du marché des différentes communes alentours. De temps en temps Tony prenait place avec eux dans le fourgon, chargé de l'étal, et s'en allait quérir lui-même les derniers potins du village. Emerick se désespérait de le voir ainsi, effondré, à l'affût du moindre commérage des médias concernant leurs affaires, partant sur une tirade d'injures en vers les journalistes, il ne supportait plus son comportement stupide et lui fit savoir plusieurs fois en le rembarrant violemment, il l'incitait malgré tout à suivre la thérapie de Romuald afin qu'il jouisse pleinement de ces fêtes de fin d'année que tous préparaient et qu'il profite de ces derniers jours passés ici, dans un climat de détente et d'entente cordiale oubliant pour peu son statut de criminel comme Benji et lui même l'avait mis de côté.

Enfin, après maintes virulentes explications et vaines tentatives d'approche du sujet, un soir, peu avant la Noël, après un repas bien arrosé et plusieurs grammes de cannabis bien consommés, Tony s'intéressa indirectement au pouvoir extra sensoriel de Romuald sans pour autant fanatiser cette science occulte ni la dénigrer outre mesure. Les quelques questions qu'il posa réjouirent Emerick à tel point qu'il se cita en exemple pour que son compagnon franchisse le pas dans sa guérison spirituelle, ventant tous les bienfaits de cette conjuration, indéniable pour le repos de l'âme et indispensable pour recouvrer une bonne conscience, effaçant pour peu le visage délateur de leurs victimes. Il clama haut et fort le côté anodin de la séance même si elle pouvait impressionner le sujet, ainsi il espérait le retour au bon sens de Tony et aspirait peut-être le retenir au loft, écartant toute idée de cavale à travers le pays et d'exil en Sicile au risque de se faire rattraper par la Justice. Leur rédemption se trouvait ici, Emerick en était persuadé à présent et ne pouvait admettre devoir quitter cet Eden ou il se sentait en toute sécurité. Puisse Tony accepter sa requête après s'être abandonné à l'Esprit judicieux de Romuald qui par de pieuses paroles l'amadoua et le conditionna pour qu'il accepte l'expérience. Benjamin témoigna également en la faveur de ses amis, ainsi, toutes les cartes mises sur table ne pouvaient qu'astreindre Tony à les suivre dans sa désintoxication de l'âme.
Dubitatif, mais cependant confiant en Romuald, Tony debout, se laissa guider par les explications de Sean. Il absorba la fameuse potion ramené des Indes et ferma les yeux, Romuald lui imposa les mains en psalmodiant les incantations divines, reprises à voix basse par l'écossais qui se tenait debout derrière lui et par Benji, qui assit sur le divan aux côtés d'Emerick, se balançait bizarrement d'avant en arrière comme le font les fidèles de certaines religions, islamique, judaïque où autres. Le jeune garçon ne comprenait pas leur langage et la cadence des mots débités s'accélérait ainsi que la fréquence, ce qui était au prime abord un murmure devint vite une clameur, les mains de Romuald appuyèrent fortement, l'une sur l'abdomen, l'autre sur le crâne de Tony qui vacilla. Les traits de son visage se convulsèrent, ses yeux roulèrent dans leurs orbites soulevant ses paupières closes, tantôt les crispant, tantôt les relaxant. Ses lèvres tremblèrent, grimaçantes de torpeur. Comme Emerick aurai voulu alors s'immiscer dans le subconscient de son amant afin de partager son cauchemar, de l'aider à trouver l'issue menant à l'apaisement de sa conscience.
Soudain, tous les muscles du corps se raidirent, Tony pencha la tête en arrière et comme un mannequin de plastique, il s'affaissa de tout son long, retenu par Sean qui l'allongea sur le tapis d'Orient en surveillant son pouls et sa respiration. Romuald avait l'air épuisé, vidé de toute énergie, il pria Emerick de coucher son camarade sur le lit, l'avertissant, comme un bon Samaritain, de la nuit agitée qu'il allait endurer à présent lorsque les hallucinations le reprendraient. Benji aida le jeune garçon à porter Tony dans sa carrée tandis que les hôtes se retirèrent dans leur box. Pour mieux le laisser reposer et surtout éviter les éventuels coups involontaires de ses débattements nocturnes lors de ses obsessions pressenties, Emerick se coucha dans le lit de Benjamin en ayant soin d'écarter le paravent séparant les deux chambrées pour avoir une vue sur son compagnon qui lui semblait pour le moment serein et détendu sous la faible lumière de la lampe de chevet restée volontairement allumée.
Enchanté de sa présence dans son lit, Benji joua de ses charmes et bien vite les deux garçons se retrouvèrent nus et enlacés sous la couette. Ses fougueux baisers et ses ardentes caresses étaient exaltés, Emerick sentait Benji s'énamourer, d'ailleurs celui-ci lui rendait cet amour avec passion et il est vrai que ses sentiments amicaux d'alors se changeaient radicalement en affection plus distincte. Leurs ébats amoureux prenaient une tournure plus sérieuse où la tendresse avait désormais sa place. Emerick ne jouait plus et ses liaisons épisodiques avec Benjamin devenaient réfléchies malgré sa relation, tendue certes, mais toute aussi passionnelle avec Tony. Il maudissait déjà le jour décidé de leur départ, quel choix allait-il faire entre suivre Tony dans sa cavale et vivre son amour sous tension où rester ici, bien sagement, dans les bras de Benji, se repaissant d'amour et d'eau fraîche ? Un choix crucial pour son avenir, qui déjà, lui hantait l'esprit à moins que son compagnon, sortit de son état hypnotique, décidait de rester parmi eux oubliant par miracle la Sicile et leur exil.

Emerick forniquait avec Benji lorsque Tony s'agita sur sa couche, son râle les impressionna et des sons gutturaux émanèrent de sa bouche entrouverte. Le jeune dévoué se précipita à son chevet, suivit de Benjamin dont le sexe était encore durcit de désir. Le pieux complice suait par tous les pores de sa peau, ruminant des paroles incompréhensibles. Dans son délire, il paraissait être habité par une légion de démons l'excitant violemment, il se débattait contre des êtres invisibles. Les deux gardes malades parèrent tant bien que mal les coups de Tony donnés dans l'air pour enfin le calmer succinctement par des paroles apaisantes. Emerick épongea le front ruisselant de son compagnon qui le fixait de ses grands yeux vitreux, emplit d'effrois qui semblaient ne pas le voir avant de replonger dans le sommeil tourmenté par l'hallucinogène absorbé tout à l'heure.
Le jeune garçon se recoucha auprès de Benji jusqu'à la prochaine convulsion de Tony, mais son désir charnel s'était estompé avec l'angoisse de cette première crise, ô combien impressionnante. Benjamin ne lui en prêta guère attention et s'endormit après lui avoir souhaiter une bonne nuit en lui déposant un délicat baiser sur les lèvres. Emerick tenta d'en faire autant mais les cauchemars de son compagnon le réveillèrent à maintes reprises tout le long de la nuit pour enfin le laisser choir dans les bras de Morphée au petit matin lorsque le coq chanta pour sa basse cour, il était six heures du matin.









































Vendredi 21 décembre, Emerick dormait du sommeil du juste depuis quelques heures seulement et n'entendit pas Sean et Romuald quitter le loft pour leur dernier marché de la semaine, lorsqu'il fut réveillé par la voix suave de Benji chantonnant sous la douche. Epuisé de sa nuit blanche, il se blottit sous la couette, la tête sous l'oreiller, paresseux à se lever, dérangé par la lumière du jour filtrant au travers les persiennes closes, gêné par le concert improvisé de Benjamin dont il enviait l'humeur allègre si matinale.
L'odeur du café le décida néanmoins à se lever. Il était aux alentours de neuf heures, le jeune garçon jeta un ½il sur Tony qui écrasait toujours, son visage lui parut apaisé malgré les cheveux gras due à la transpiration de sa nuit de désintoxication mentale. Il semblait sourire dans son profond sommeil et toutes ses mimiques antipathiques d'anxiété, de préoccupation, de perplexité avaient disparues. Tony avait retrouvé son visage d'ange qui lui avait plût au tout début de leur rencontre, il y a maintenant cinq semaines. Puisse son moral avoir retrouvé également la quiétude et un semblant de bon sens pour décidé de leur avenir.

Comme un jeune chien fougueux, alerte et fidèle, Benjamin fit la fête à Emerick en le voyant débarqué encore tout endormi dans le coin cuisine, il se servit un bol de café au lait accompagné de deux tartines beurrées avant de s'asseoir en face de lui et l'interloquer de son sérieux si soudain.

- Emerick, je ne veux pas que tu partes ! Lui dit-il d'un ton ferme frisant le despotisme, laisse partir Tony s'il le désire, mais toi reste parmi nous, tu ne sais pas de quoi je suis capable si tu m'abandonnes ?

- Que t'arrive t'il Benji ? Tu me fais du chantage maintenant, répondit le jeune homme stoïquement afin de ne pas montrer ses sentiments face à cette déclaration d'amour.

- Tu appelles ça comme tu veux, mais j'en pince pour toi et je suis certain de ne pas te laisser indifférent non plus, je me trompe ?

Emerick ne répondit pas à cette affirmation. Benji le mettait dans l'embarra, cette situation lui devenait insupportable et son c½ur balançait désormais entre cette idylle naissante pour lui et son béguin pour Tony.

- Je ne peux pas laisser tomber Tony, dit-il, tu comprends, nous avons trop de points communs ensembles et dans la conjoncture actuelle je n'ai pas le droit de l'abandonner ainsi, nous nous sommes promis une nouvelle vie après nos représailles et puis j'ai ce mec dans la peau et rien ni personne ne pourra se mettre en travers notre chemin.
- Dans ce cas, je pars avec vous. Après tout vous me devez cela, j'ai tué pour vous deux et mérite autre chose de votre part que de la compassion. Je ne suis pas la petite salope de quartier que l'on tire de temps à autre pour assouvir quelques fantasmes inavoués et que l'on jette après avoir pris son pied.

- Loin de moi cette pensée Benji, tu débloques à fond... Ca ne tiendrait qu'à moi, sûr que tu partirais avec nous...et puis même pas, c'est moi qui resterais ici, je me sens en sécurité avec Sean et Romuald mais un pacte est un pacte, une promesse est une promesse et je n'ai pas le droit, pour mon orgueil personnel, de rompre cet engagement.

- Ton orgueil ! Cria Benji, demande aux cadavres que tu laisses derrière toi de ce qu'ils en font de ton orgueil ? Vous vous êtes servit de moi, toi et Tony, pour trouver du fric grâce à Georges Henri, et maintenant vous me jetez comme une vieille chaussette, et tu me parles d'orgueil, de fierté ! Vous auriez du me tuez aussi lorsque vous avez liquidé Simon, maintenant j'ai du sang sur les mains comme vous mais de cela vous vous en moquez n'est ce pas ?

- Tu n'es pas à ton premier coup d'essai, répondit Emerick méchamment, demande à ton père.

Benjamin le regarda stupéfait de ses yeux tout ronds, au bord des larmes, il resta bouche bée, assommé d'un direct en plein c½ur. Déjà Emerick regrettait cette allusion lorsque Benji claqua violemment la porte de la maison. Cette première dispute prit des allures de règlement de compte verbal et cela décontenançait le jeune garçon au point de se sentir tout penaud. Il repoussa son bol de café sur la table, laissait tomber sa tartine, soudain coupé d'appétit et regagna sa carrée afin d'enfiler un pull-over. En y pénétrant, Tony se tournait vers le mur, Emerick s'assura qu'il dormait toujours s'inquiétant à l'idée qu'il puisse avoir entendu cette conversation. Ses yeux étaient bien fermés et il semblait plongé dans un profond sommeil. Sans plus s'attarder à lui, il sortit rejoindre Benjamin assit sur le banc au fond du jardin sous le grand saule pleureur. Celui-ci pleurait à chaudes larmes tel un enfant opprimé, du haut de ses dix neuf ans, sa sensibilité venait d'en prendre un sacré coup et Emerick s'en voulait d'être l'auteur de sa détresse. Il s'assied à ses côtés, lui massa amicalement le dos et la nuque de sa main droite et de l'autre lui tendit un mouchoir qu'il puisse essuyer ses larmes inutiles.

- Ecoute Benjamin, lui dit-il délicatement pour ne plus le brusquer, mes sentiments pour toi sont des plus sincères et s'il ne tenait qu'à moi, je resterais volontiers ici, mais je ne suis pas seul...Laisse moi le temps de discuter avec Tony qu'il daigne accepter ma requête, la Sicile n'est qu'un projet utopique, une conception imaginaire pour satisfaire notre peur de demain et tenter d'apporter un but à notre cavale mais sa réalisation est impossible, nous avons toutes les polices au cul et je ne tiens pas cher de notre liberté sortit de la région. Mon rôle à présent est de l'expliquer à Tony sans faire l'amalgame entre notre relation intime à tous les deux et le fait de vouloir rester au loft pour m'affranchir de la Justice des hommes.

- Ok !...Comment sais-tu pour mon père ? Lui demanda Benji entre deux sanglots.

- J'ai découvert des choses dans l'armoire à Romuald, nous avons mis cartes sur table, il sait tout de moi, je sais tout de lui et de toi en l'occurrence.

- Tu es passé entre ses mains ?

- Tout à fait et c'est pour cela que mon enthousiasme d'hier à quitter le pays s'est estompé, avec la réalité projeté dans ton subconscient tout devient plus clair et le doute s'installe peu à peu dans tes faits, tes gestes et ta pensée. A présent je réfléchis deux fois avant d'accepter telle ou telle offre d'échappatoire, je deviens dubitatif à cette issue de secours ; l'Italie sera notre perte, j'en suis convaincu. Laisse moi le temps de l'expliquer à Tony...

- Et s'il ne veut pas t'entendre ?

- Alors, il sera tant pour moi de te prouver mon amour !

A ses mots, Benji se jeta dans les bras de son ami sans retenu, gobant ses lèvres avec frénésie, Emerick du le repousser fermement afin de reprendre sa respiration.

- Rentrons maintenant.

Tout guilleret, d'humeur changeante, versatile à l'instant présent, Benjamin le suivit sans plus faire allusion à leur discussion, il se projetait déjà dans l'avenir, persuadé du séjour prolongé au loft de son amant. Emerick le laissa divaguer à sa guise, espérant aussi, dans son for intérieur, ne jamais quitter cet endroit.

En pénétrant dans la maison, le jeune homme eut l'agréable surprise de voir Tony debout, il se préparait un café, son sourire perfide le salua et il en ressentit soudainement un malaise.

- Tu...Tu vas bien ? Lui demanda t-il inquiet.

- On ne peut mieux, lui répondit-il, et toi ?

- Parfaitement. Pourquoi ce sourire hypocrite sur tes lèvres ?

- L'expérience de Romuald m'a fait comprendre des choses dont je n'avais pas idée, tu ne peux pas savoir Emerick le bien que cela me produit de découvrir des vérités.

- Expliques toi...

- Il n'y a rien a expliquer...Tu veux un café ?

- Volontiers.

- Et toi Benjamin ?

- Oui.

Tony lui cachait quelque chose, Emerick était convaincu qu'il avait tout entendu de sa conversation avec Benji et il voulut en savoir plus sur les intentions de son compagnon mais celui-ci se déroba à chacune de ses questions par des périphrases détournant ainsi la discussion. Il resta secret sur leur éventuel départ, reconnaissant cependant, par brides décousues, les biens faits de la séance d'hier soir mais n'osant l'avouer de vive voix, par simple fidélité à ses idées cartésiennes. Tony était un garçon trop terre à terre, mécréant et incrédule sur toutes les sciences paranormales et phénomènes inexpliqués. Emerick n'insista pas, le dialogue devint impossible et son compagnon ridicule, il serait toujours tant de le provoquer le jour venu, refusant désormais et catégoriquement de le suivre dans sa débâcle vers la Sicile.





CHAPITRE 12









Noël, la petite communauté se préparait une petite fête en ce lundi 24 décembre afin de célébrer comme il se devait la naissance du Christ, double anniversaire puisqu'il y a vingt ans, Benjamin choisissait ce jour pour pointer son bout de nez dans ce monde absurde où l'injustice, comme un boulet de canon, faisait son entrée dans la vie de ce nouveau né en emportant dans les ténèbres sa pauvre mère, morte en couche et laissant dans l'incompréhension celui qui allait devenir son bourreau, son tortionnaire, noyant sa solitude dans l'alcool et la violence, son père, qu'il tuera huit ans plus tard d'une cartouche de chevrotine en pleine tête. Ce douloureux passé ne faisait pas ombrage à la bonne humeur de Benjamin qui était fier d'arroser ses vingt printemps avec tous ceux qu'il aimait et qui représentaient son unique famille, Romuald, Sean, Tony, plus distant et Emerick dont la tendresse à son égard ne cessait de croître. Depuis ce matin, malgré son agacement, Benji l'avaient affublé d'un gentil sobriquet repris en ch½ur par la toute maisonnée: « Pitchoun », gamin en patois provençal. Il est vrai que du haut de ses dix huit ans et deux mois, Emerick était le plus jeune d'entre eux mais certainement pas le plus puéril et il se défendait contre vents et marées de ce surnom grotesque rabâché à tout va et à longueur de journée par ses quatre compères. De la bouche de Romuald ou de celle de Sean, à la prononciation comique avec son accent écossais, il l'acceptait sans s'en faire un honneur, mais de celles de Benji, tout juste vingt ans, et de Tony, vingt ans et quelques poils en plus, il s'en rebiffait ardemment avec de vilains quolibets lancés à leur intention, ce qui les enchantèrent outre mesure et les incitèrent à continuer leur minauderies ridicules. Heureusement que le ridicule ne tue pas, sinon le jeune garçon aurait eu quatre morts de plus sur la conscience !

Depuis l'autre jour, jamais Tony ne reparla à Emerick de leur brève discussion ni même ne montra un quelconque désappointement sur son comportement avec Benjamin pas plus qu'il ne fit une allusion sur leur départ imminent. Il avait certes remercié Romuald pour son aide morale, admettant a posteriori ce savoir méconnu sans non plus faire d'éloge sur son efficacité, pourtant à le voir, Emerick qui le connaissait sur toutes les coutures, aussi bien physiques que psychiques, se permis d'affirmer un changement dans son attitude, il le sentait plus confiant, plus patient, plus philosophe aussi, acceptant son état d'ennemi public avec fatalisme et résignation, pacifisme qu'il n'avait pas avant la conjuration de ses démons.
Au lit, Tony lui paraissait tout autant amoureux qu'au début de leur relation, il se donnait corps et âme à ses pulsions, honorant ses envies et allant de ses phantasmes avec où sans Benjamin. Tout dans sa conduite semblait sincère, seul hic à ce bonheur éphémère, le manque de communication, les deux amants terribles avaient perdu cet échange, ce contact oral indispensable à la survie d'un couple. Emerick avait l'impression que Tony lui cachait quelque chose et le pire dans cette sensation, était la fuite de son regard, sans cesse répétée lors de ses interrogations sur leur avenir. Il évitait certaine conversation où se dérobait à ses questions en prétextant ne pas connaître la réponse où tout simplement vaquait à ses occupations sans lui prêter attention.
Ses relations avec Benji étaient toutes aussi torrides lors de leurs ébats mais en dehors de cette intimité, une tension permanente prédominait entre eux deux, sans arrêt à se chamailler, à se chercher des poux dans la tête, à s'envoyer paître gentiment, sans violence physique heureusement ; d'ailleurs qui aurait pu se montrer brutal avec Benjamin qui était d'une placidité exemplaire, d'une attitude débonnaire, il représentait aux yeux d'Emerick le sage à la limite de la soumission ; comme un jeu ces deux là se crêpaient le chignon avec Emerick en arbitre faisant tampon à leur tête à tête grivois ne sachant plus s'il fallait prendre leur vile conduite pour du lard où du cochon. Cette insociabilité, délibérée où non, lui portait sur le système et souvent il s'accrochait avec l'un où l'autre de ces incitateurs, naïf à leur raillerie, certes, mais certainement pas godiche. Comme deux garnements réprimandés, ils l'écoutaient sur l'instant, les yeux écarquillés sur sa hardiesse, mais redoublaient leur querelle en dépit de son agacement. Le testaient-ils pour savoir qui d'eux deux auraient le dernier mot aux détriments de ses préférences ? Pas dupe, Emerick ne prenait parti pour personne afin d'éviter la jalousie et donner de faux espoirs à Benji et une bonne opportunité à Tony pour partir. La diplomatie avec ses deux là n'était pas un piètre mot.

Les nouvelles de l'extérieur par l'intermédiaire de la radio où des journaux ramenés tous les deux jours par Romuald semblaient bénéfiques, les médias ne parlaient plus du tout des deux criminels et des affaires les concernant, mais hélas ce silence ne signifiait pas abandon des investigations de la police, les recherches devaient se poursuivre sur le plan national et certainement international. Il aurait été audacieux actuellement de gagner par la route le sud de l'Italie afin de prendre le bateau pour Messine où Palerme et Emerick s'en gardait d'en parler à Tony qui, depuis quelques jours, se refusait à lui livrer ses intentions et cela le désolait d'avoir perdu, si ce ne fut son amour, sa confiance.

Ils décorèrent l'arbre de Noël que Sean troqua contre quelques fromages lors du marché de vendredi dernier, avec des guirlandes et des boules multicolores échangées elles aussi avec un camelot. La table se para de ses plus beaux atours, autour des assiettes, Benji déposa délicatement des rameaux de Houx et partout dans des vases, fleurit le loft de fleurs des champs de la saison cueillies avec amour dans la campagne avoisinante. Selon la superstition, une branche de Gui orna la porte d'entrée afin de refouler les mauvais esprits désirant s'inviter contre leur gré au repas de réveillon préparé par Tony et Emerick en attendant l'arrivée inopinée des travailleurs, Romuald et Sean. Ceux-ci rentrèrent en fin d'après midi, heureux de la recette exceptionnelle de ce marché de Noël et doublement surpris par la bienveillance de leurs hôtes à la préparation de cette fête. Leur sourire et leur gentillesse valurent tous les mercis du Monde.

Les cinq amis veillèrent très tard au son de la guitare du rouquin, ensuqués de gnole et de cannabis. Comme ils étaient heureux. Emerick, le grand rêveur, aurait voulu retenir ces instants merveilleux où il retrouvait quelque peu une certaine complicité avec Tony si entreprenant, si aimant, même avec Benji, celui-ci se montrait si tendre que le jeune garçon en devint presque jaloux mais le bonheur de les voir réconciliés, sans un mot plus haut que l'autre, chassait tous ses préjugés inconsidérés. En cette nuit si féerique, il voulait croire au miracle d'une sage décision prise par son ami. Tous les éléments adéquats se réunissaient ce soir pour que Tony se décide enfin à rester parmi eux, l'amour, la connivence, l'entente cordiale et surtout le non jugement de leurs actes, que de bons sentiments pour exalter le plus autonome et le plus entêté des hommes et le guider sur le chemin de la raison. Peine perdue, Tony refusait catégoriquement toute discussion sur le sujet. Connaissait-il lui-même son devenir où agirait-il selon l'instinct comme il l'eut fait durant le châtiment de ses suppliciés ?












Le lendemain matin, où midi, personne n'était frais lorsque Benjamin réveilla la maisonnée en souhaitant à tous un joyeux Noël. Tony grommela enfouit sous la couette, d'une tape sur son cul nu Emerick le fit sursauter augmentant sa grogne avant de se lever lui même, ses attributs intimes à l'air, sous les yeux alléchés de Benji qui ne perdait pas une miette de cette exhibition fortuite, se léchant ses lèvres pulpeuses, il dévorait le jeune garçon d'extase et d'envie mais le paravent séparant le couloir et la salle d'eau fut le disjoncteur de son fantasme. Emerick prit sa douche tandis que Benjamin retournait à la cuisine, la « queue entre les jambes » pour ainsi dire. Alors que le jeune garçon se brossait les dents, Tony le rejoignit dans la salle de bain, il lui ôta la serviette en guise de pagne et lui décocha une magistrale claque sur la fesse, dont l'emprunte de ses doigts sur l'épiderme rougit resta imprégnée de longues minutes, avant de s'enfermer dans la cabine de douche en s'esclaffant, fier de sa revanche.

Cette journée du 25 décembre, se passa à lambiner, aucun des cinq compères n'avait d'énergie pour entreprendre les tâches les plus pénibles du domaine. Emerick entretint les véhicules, celui de Romuald très usagé et la fourgonnette du garage prêtée à Tony, qui était sienne à présent vu les circonstances, dont les niveaux n'avaient pas été fait depuis leur départ de la région parisienne, Tony ne se donnait jamais la peine de se salir les mains à ouvrir le capot moteur. Celui-ci s'enferma dans l'atelier avec la musette, laissant l'argent sous son matelas, afin d'astiquer les deux flingues, dont l'un était toujours chargé, en dehors de la présence des deux propriétaires, militants acharnés de l'anti-violence par conséquent des armes à feu. Benji révisa ses cours de philo sous l'½il avisé de Romuald qui lui-même se plongeait dans la lecture d'un bouquin déniché sur le marché au titre prometteur « La radiesthésie sous toutes ses formes ». Sean, l'écologiste émérite, phytothérapeute et herboriste acharné, plancha sur de nouvelles recettes de sa composition dont il expérimentera les vertus sur son propre organisme, Emerick le retrouva après sa petite heure de mécanique, fervent amateur de cette médecine alternative, il aimait se retrouver en la compagnie de l'écossais, celui-ci était un très bon professeur et le jeune garçon un ardent préparateur formé à la bonne école. Sean lui enseignait avec passion sa science, heureux de lui transmettre ses connaissances, fier de partager son savoir, décelait-il en lui un fils dont il n'aurait jamais ? Un élève surdoué pouvant devenir son digne successeur ? Emerick en était très touché et ne pouvait le décevoir même si sa présence en ces lieux n'était peut-être que temporaire malgré un transit de trois semaines déjà, il ne pouvait se résigner à laisser passer cette chance, à refuser la perche que l'on lui tendait depuis son arrivée au loft, mais n'était pas à même de laisser tomber Tony. Son état d'incertitude continuelle devait être empreint sur son visage puisque l'écossais, très perspicace, lui tint ce judicieux et rassurant langage sans une once d'impertinence ni injonction quelconque.

- Vis la vie que tu désires et non celle que l'on t'impose. Même par respect, par amour où par amitié, tu es seul Maître et unique responsable de ton existence et de ton destin. Nul ne peut t'entraîner sur un chemin choisit à ta place, en agissant ainsi, selon ta volonté, tu n'auras ni rancunes, ni amertumes à avoir en vers quiconque lorsque tu connaîtras la Vérité, seuls les regrets et la déception pourront miner ta conscience de n'avoir fait le bon choix mais sans nuire a autrui et cela empêchera toute haine d'évincer l'amour présent lors de ta décision et crois moi il est tellement mieux de se sentir envié que dédaigné, aimé qu'haït, regretté qu'oublié.

Emerick ne répondit pas à ces dires même si leur auteur avait parfaitement raison et préféra y méditer en silence. D'ailleurs Sean respecta le mutisme de son élève et continua ses mélanges végétaux sans plus s'attarder sur son attitude, il lui expliquait déjà les propriétés de la Belladone contenant un poison violent : l'atropine utilisé en médecine comme stupéfiant et calmant. Le but de ses recherches actuelles, était de trouver, dans la luxuriante végétation environnante, un substitut au champignon hallucinogène ramené des Indes. De longues et intéressantes recherches en perspective dont il mit sciemment l'eau à la bouche du jeune apprenti. Il lui raconta les longues promenades dans la campagne et dans les bois, le printemps venu, pour cueillir fleurs et feuilles afin d'alimenter son herbier, préparer ses remèdes, confectionner ses pots pourris et surtout découvrir La plante susceptible de récompenser ses recherches, en précisant qu'il ne serait pas trop de deux pour aboutir à cet idéal. Romuald l'aidait bien dans ces cueillettes sauvages, mais il l'accompagnait plus par plaisir et par amour de la nature que pour s'intéresser de près à cette faune végétale qui renfermait des trésors inestimables. D'ailleurs leurs escapades dans les forêts prenaient souvent des allures de randonnées pédestres avec pic nique à l'appuis, ces périples pouvaient durés des heures voir plusieurs jours d'affilés, dormir à la belle étoile ne leur faisait pas peur même si Benji, de temps en temps, faisait des pieds et des mains pour rentrer au loft à la nuit tombante où pour dormir en sécurité dans une auberge où dans une grange de la campagne de la région. Courageux, mais pas téméraire, ce jeune homme aux allures précieuses appréciait un certain confort et sa coquetterie ne pouvait en aucun cas lui être d'un grand secours lors de cette confrontation avec la vraie Nature. Rester plus d'un jour sans se laver, sans se coiffer, sans se changer, étaient déjà une torture morale qu'il avait peine à supporter, alors supposer bien, dormir en compagnie de moustiques, d'araignées et de tout autre insecte et animal nocturne devenait un véritable chemin de Croix impossible à assumer, c'était Benjamin et tous l'aimaient ainsi avec ses façons.

Après sa narration Sean posa ses pipettes, ses pinces, ses scalpels, repoussa ses matras et ses échantillons de végétaux, il ôtât sa petite paire de lunettes ciselées de fins carreaux rectangulaires du bout de son nez effilé et regarda Emerick en souriant, il se frotta les mains, une mèche rebelle de cheveux oranges tombant sur son front blanc parsemé de tâches de rousseurs.

- Nous avons du travail en perspective mon gars, lui dit-il de son accent shakespearien alors que Tony venait d'entrer dans le laboratoire.

- Le thé est servit si ces messieurs veulent bien se donner la peine, leur sommât-il ironiquement en dévisageant son amant de ses yeux plissés comme s'il puisait ses pensées.

Ils le suivirent dans la maison sans plus de déférence. La théière fumait sur la table basse du salon, les tasses et le fameux cake du goûter étaient sortit et chacun s'installa à sa place solennellement, l'heure du thé avaient de nobles tournures que chacun respectait comme une tradition familiale. Il était vrai qu'avec le frimas extérieur, ce chaud breuvage était bénit des dieux.

- Tiens Emerick, dit soudain Tony en lui tendant la photographie chiffonnée ou il pose avec sa mère, je l'ai retrouvée au fond de la musette.

Sans rien dire, le jeune garçon la défroissa, les dents serrées d'acrimonie contre son compagnon de n'avoir usé de diplomatie et de discrétion pour lui rendre cette photo dont il avait totalement oublié l'existence. Emerick la regarda un instant avec un petit pincement au c½ur sans non plus sombrer dans le désespoir si ce ne fut la réplique hypocrite de son amant qui le chavira dans une consternation accablante.

- Nous pourrons lui rendre visite si elle se trouve toujours chez ta grand-mère en Ardèche, après tout c'est notre route !

Emerick se leva d'un bond avec une envie de foutre sa main sur la gueule de Tony mais se ravisant aussitôt pour ne pas s'enliser dans ce jeu malsain auquel son compagnon prenait un machiavélique plaisir à écrire les règles tirant profit de ses lacunes, préférant de loin quitter la table et sortir prendre un grand bol d'air frais afin d'apaiser sa soudaine agitation. Dans sa précipitation il en oubliait la photographie sur la table basse.

Sa mère, sa pauvre mère qui devait se lamenter, honteuse sans doute d'avoir enfanté un assassin, qu'Emerick ne reverra pas de si tôt pour conserver sa liberté, tel était son choix ; il ne l'oublia pas, certes, son visage, comme un tatouage indélébile, restera incrusté dans sa tête et dans son c½ur jusqu'à son dernier souffle, il possédait son sang dans ses veines, son âme dans son Etre ; il se refusait simplement, ces derniers temps, de penser à elle ainsi qu'à sa grand-mère pour ne pas sombrer dans la déprime mais cet imbécile de Tony, comme des pions sur un échiquier, se servait de ses souvenirs pour élaborer son plan de retraite en sa compagnie, jouant de ses sentiments et de ses liens maternels, assez fort en ce jour de Noël, pour lui embrouiller l'esprit et accepter de le suivre volontairement excluant ainsi toute sa responsabilité sur sa décision finale. Sentait-il le vent tourné contre sa faveur ? Avait-il déchiffré dans les propos tenus par son compagnon son envie de s'établir ici loin de tous les risques que comporteraient leur échappée vers la Sicile ? Quelles que soient ses raisons, ce soir là Tony lui dévoila d'autres facettes de son comportement, d'un cynisme et d'une ignominie inexcusables, d'une fourberie impardonnable.
Emerick s'enferma dans la grange, allongé sur la paille, les yeux humides plantés au plafond, lorsque la lourde porte s'ouvrit sur la silhouette fluette de Benjamin, il essuya en hâte ses larmes et ravala ses sanglots pour ne pas montrer sa détresse, il n'avait que faire de la compassion d'untel, Benji s'approcha embarrassé, s'assied aux côtés du jeune garçon et timidement déposa la photographie incriminée sur la paille.

- Elle est jolie ta maman, lui dit-il confus, tu n'es pas mal non plus...Tu avais quel âge sur la photo ?

- Quatorze...Quinze ans, lui répondit Emerick.

- Tony n'a pas été très fair-play n'est ce pas ?

- Qu'est ce que ça peut faire...Il n'a jamais su ce qu'était l'amour maternel, il ne comprend pas ce que je ressens...

- Tout comme moi...

- Oh ! Pardonne moi Benji, je ne voulais pas faire allusion à toi...

- T'inquiète, je m'en suis toujours remis.

Le silence s'installa entre les deux garçons, les mots devinrent inutiles, seuls leurs regards en dirent long sur leurs sentiments respectifs et il est vrai, ce soir Emerick ne cachait plus son amour, il approcha son visage de celui de Benji, lui susurra quelques mots à l'oreille avant de l'enlacer fortement contre sa poitrine.

- Bon anniversaire Benjamin.

- Merci Pitchoun, lui répondit-il avant d'éclater de rire.

L'étreinte fut courte mais sincère, le froid leur engourdit les membres et ils ne purent que se résoudre à rentrer à la maison. Faire l'amour dans ces conditions climatiques leur eut été impossible bien que l'envie leur enfiévrait le corps. Emerick s'apprêtait à sortir de la grange lorsque Tony, sur le seuil, lui demanda quelques minutes à lui consacrer. Benji fila au loft sans s'attarder sur eux deux, la discrétion était l'une de ses principales qualités. La nuit tombait et la grange n'étant pas éclairée, les deux amants se réfugièrent dans l'atelier avec au fond l'alambic qui leur tendait ses bouteilles d'alcool. Tony roula un joint tandis qu'Emerick servit deux petits verres de gnole afin de se réchauffer mais surtout rendre plus abordable cet hésitant conciliabule.

- Je t'écoute Tony, lui dit-il en trinquant narquoisement à leurs amours.

- Ecoute, je m'excuse pour tout à l'heure, répondit celui-ci gêné, je ne pensais pas te blesser autant avec ma blague à deux balles. Je ne sais plus très bien quoi penser de nous deux...

- C'est-à-dire ? Demanda Emerick flegmatiquement en voyant l'embarra de son compagnon.

- ...Bien...Quelles sont tes intentions ?

- Mes intentions ! S'écria le jeune garçon, quelles sont les tiennes d'abord ? Depuis quelques jours, lorsque je te parle de tes projets tu me tournes le dos, tu fuis mon regard...

Tony lui coupa la parole avec une certaine arrogance.

- Veux-tu partir avec moi demain ?

Comme un uppercut, Emerick fut cloué sur place avec cette répartie si directe dont il ne s'attendait pas. Il finit son verre pour s'en servir un second, tirant à grande bouffée sur le joint que Tony venait de lui passer.

- Demain ? Répéta t-il.

- Pourquoi pas ?

- Mais je...Je ne sais pas...C'est trop tôt...Tu m'avais dit après les fêtes, bredouilla t-il surpris.

- Ta réponse est non ?

- Mais non...Enfin oui... Je ne sais pas...

- Tu ne sais plus grand-chose mon pauvre Emerick ! M'aimes tu toujours ?

- Ben...Oui, mais...

- Ne t'en défend pas Emerick, j'ai entendu de nombreuses conversations entre toi et Benji, j'ai compris beaucoup de choses dont tu n'as pas idée.

- Pourquoi ne veux tu pas rester ici plus longtemps, supplia Emerick, il est encore dangereux de prendre la route maintenant.

- J'étouffe ici Emerick, les plantes, les animaux, la ferme, ce n'est pas mon truc. Romuald et Sean sont bien sympathiques, mais je ne veux pas rentrer dans leur monde, ils vivent sur leur passé essayant de recréer ce que l'on leur a volé en Ecosse, le pouvoir et la distinction de ceux qu'ils aident pour obtenir une gloire personnelle et certainement défier à nouveau la société qu'ils rejettent. Et puis Benjamin me gave avec ses enfantillages et ses manières...

- Es-tu jaloux ?

- Qu'est ce que la jalousie lorsque l'amour est illusoire ?

- C'est comme cela que tu prends notre relation, continua le jeune garçon déçu des propos de son ami.

- Rien n'est concret entre nous Emerick, tirons nous d'ici avant de devenir les disciples de leur fascination. Tu ne vois dont pas qu'ils sont tous illuminés dans cette baraque !

- Attend le premier de l'an Tony, je t'en prie, attend encore une semaine.

- C'est à voir.

Tony vida son verre avant de sortir, laissant Emerick affligé dans l'atelier. Tout s'embrouillait dans la tête du pauvre garçon, il ne savait plus trop quoi faire sinon, dans l'instant, se resservir un petit verre de gnole avant de regagner la maison.

La soirée fut d'une monotonie à se bourrer la gueule, l'hypocrisie de Tony qui riait, chantait, plaisantait avec Sean, Romuald et Benji après ses calomnieuses allégations de tout à l'heure, dédaignait Emerick au point de s'enfermer dans un isolement volontaire, affalé dans le fauteuil, une bouteille d'Elixir à ses côté. Leurs regards se croisèrent de temps en temps, le jeune garçon pouvait lire sur le visage de Tony toute la perfidie qui le caractérisait, son sourire enjôleur l'humiliait et ses gestes déplacés en vers Benjamin, rond comme une queue de pelle, l'offensaient certes, mais pas au point de se rebeller avec violence comme Tony le désirait sans doute, il cherchait l'affront afin de vider son sac devant ses hôtes et peut-être récupérer son jeune amant en balançant certaines vérités qui les concernaient et dont celui-ci faisait la sourde oreille. D'eux cinq Tony était le seul à ne pas boire et heureusement, les balles de son arme astiqués auraient pu être les seules à parler ce soir là mais intentionnellement le jeune sicilien se résignait à rester sobre d'où son manque de franchise. Malgré l'alcool ingurgité, Emerick restait circonspect à ces provocations camouflées, sa force résidait dans son silence même si le comportement stupide de son compagnon le révoltait intérieurement, il serait toujours tant de le prendre à parti lors d'un tête à tête.

La soirée s'acheva lorsque Sean et Romuald, enivrés, regagnèrent leurs pénates, Benji, que l'on coucha bien avant tout le monde, dormait d'un sommeil d'ivrogne dont les ronflements parvenaient jusqu'au salon. Emerick resta seul avec Tony qui s'était calmé depuis un petit moment déjà, sans doute déçu de l'indifférence à son égard lors de son petit manège de la veillée, stratagème dont il sortit vaincu.

- Tu m'en veux ? Murmura t'il à Emerick pour ne pas réveiller les autres.

Le jeune garçon ne répondit pas, laissant son ami ruminer ses fautes.

- Aller ne fais pas la gueule, implora t'il en lui passant son bras autour du cou.

Emerick le laissa faire amusé de sa déroute et surtout attendrit par sa niaiserie. Tony était tout déconfit de sa maladresse et Emerick joua à son tour le déploré avec la satisfaction d'être courtiser.

- Je m'excuse voilà, continua maladroitement le jeune homme, sa main posée sur la cuisse de son amant.

Celui-ci le regarda d'un air hautain sans piper mot, heureux de le voir servile à ses désirs cachés. Tony colla son front à son front, les deux mains entremêlées dans ses cheveux, ses yeux verts brillants, calots de chien battu, plongés dans les siens, à voix basse il fit la déclaration qu'Emerick attendait depuis bien longtemps :

- Emerick, je t'aime.

Leurs lèvres se collèrent goulûment, leurs langues se mélangèrent chaudement et bien vite ils furent nus tous les deux à califourchon sur le canapé.

L'amour de Tony était un acquit pour Emerick, son horizon s'éclaircissait soudainement, ses lendemains lui paraissaient moins ombragés et la peur de partir s'estompait peu à peu. Le jeune garçon en était sûr maintenant, son chemin se trouvait dans les pas de son compagnon, son avenir dans sa conception de la vie et ses amours...dans son pantalon !
C'est avec ces certitudes qu'Emerick s'endormit dans son lit euphorique et triomphant, enivré de plaisirs et épuisé d'alcool.













Son réveil fut brutal et sinistre comme le temps de ce 26 décembre où un épais brouillard enveloppait la campagne d'une grisaille à couper au couteau, où l'humidité glaciale de l'air lui transperçait les membres telles des lames acérées. L'accélération du moteur d'un véhicule l'extirpa de son sommeil, Tony était déjà levé malgré les premières lueurs timides de l'aube filtrant au travers les volets clos. Emerick entrouvrit avec peine les yeux, un concert de tambours jouait dans son crâne encore imbibé de vapeur d'eau de vie, il s'enveloppa dans la couette au sortir de son lit, il faisait vraiment froid ce matin dans le loft, le feu de la cheminée devait être éteint et aucun poêle à pétrole ne fonctionnaient vu la chaleur calfeutrée de l'habitation hier au soir, personne ne pouvait prévoir une telle chute des températures dans la nuit sinon le service météo de la télévision qu'il n'avait pas. Il se traîna à tâtons dans une semi obscurité jusqu'aux persiennes qu'il ouvrit à moitié saisit par la gelée si soudaine de cette aurore hivernale. Les feux d'une auto étaient allumées dans la cour et une silhouette fantomatique, dans cette purée de poids, s'afférait tout autour, semblant gratter le par brise et les vitres. Le grincement du volet dérangea l'inconnu qui tourna la tête. En distinguant Emerick à la fenêtre, Tony, puisqu'il s'agissait de lui, sauta à bord de la voiture et, sur les chapeaux de roue, disparu derrière les grands cyprès dont la cime se volatilisait dans la nébulosité du paysage. Sur le moment, tout engourdit de sommeil, le jeune garçon ne se rendit pas compte de la gravité des faits mais par instinct il souleva le matelas, la musette avait disparu avec l'argent et les armes, seule une lettre pliée en quatre s'y substituait, alors seulement, saisit d'une subite angoisse, il prit conscience du départ définitif de son compagnon. Son cri de désespoir dû être audible à cent lieux à la ronde, il se précipita dehors pieds nus, revêtu de son seul édredon, mais qu'importe la chaleur de ce duvet de plumes d'oie, son c½ur, son âme et son corps tout entier venaient de subir un gel irrémédiable et nuisible pour la bonne circulation de ses amours futurs. Emerick hurla vainement le prénom de son ami, agenouillé dans l'allée ; ce long chemin vaporeux menant à la sortie, perdu dans le brouillard, plus dense encore, qui venait d'avaler son amant.
Sean fut le premier dehors à le consoler, bizarrement Emerick ne pleurait pas, la colère lui brûlait les entrailles mais pas la tristesse, son courroux évinçait son affliction et le sentiment de trahison qu'il ressentait, après cette nuit merveilleuse où il fit grâce à Tony de ses insidieuses façons, le dérouta au point d'éprouver de l'animosité à son égard. Une envie de vengeance l'enflamma telle que celle perçue contre son beau père et contre Stéphane, son fils. L'écossais, rejoint par Romuald, tentait tant bien que mal de le résonner, les poings et les dents serrés, les muscles crispés, le rictus insolent de la haine caractérisé sur le visage, Emerick frisait la crise de nerfs prêt à tuer celui qu'il aimait lorsque enfin les larmes jaillirent comme un geyser de ses yeux éteints de toute morale. Il se décida enfin à regagner la maison dont Benjamin venait de rallumer le feu dans l'âtre de la cheminée. Les pieds et les mains transis, il s'écroula anéanti sur le canapé qu'il y a quelques heures encore, ils squattaient, Tony et lui, pour leur ultime nuit d'amour.

Après s'être détendu, Emerick recouvra sa sérénité habituelle avec cependant une espèce de vide oppressant autour de lui malgré la sollicitude exagérée de Benji qui se démenait corps et âme pour le faire sourire afin de retrouver cette petite flamme pétillante dans ses yeux qui le caractérisait et faisait, selon ses partenaires, tout son charme. Le jeune garçon ressentit un besoin urgent de chasser ces mauvais démons lui provoquant des envies morbides de meurtres, lui suscitant des tentations inconsidérées de suicide et lui amenant une soif incontrôlée de sang. De son propre chef, il pria Romuald, sinon de le guérir, au moins de lui soulager l'esprit de cette diabolique emprise dont il avait du mal à se libérer. Celui-ci lui imposa les mains en invoquant cette puissance surnaturelle, dont Emerick savait les effets positifs, par les incantations habituelles psalmodiées dans son langage inintelligible. Le patient n'eut pas besoin du suc magnétique de Sean pour sombrer dans un état d'euphorie extrême mêlant ses rires à ses larmes, s'agitant comme une puce sous l'onction de cette Entité Divine qu'il ne connaissait pas encore mais qui allait devenir au fil du temps, sous l'initiation de Romuald, l'antidote de ses maux ; l'exutoire de ses vices ; le dernier recours à sa souffrance morale ; la source de sa volupté ; son Dieu tout simplement.

Bardés de pull-over et de vêtements de pluie, chaussés de bottes en caoutchouc, la journée s'écoula paisiblement dans la campagne humide et glacée. Les trois compères s'amusèrent des jérémiades de Benjamin, râlant de se trouver embringué dans leur folle escapade par ce temps de chien, se plaignant d'être l'otage, volontaire, de leur extravagance commune, sacrifiant la chaleur douillette du loft en dépit de la froidure hivernale par bonté, charité et par respect à leur violon d'Ingres : La Nature, mais Emerick avait plus le sentiment d'être l'unique fautif de cette contrainte, son amour pour lui donnait des ailes au jeune éphèbe et des libertés insoupçonnées allant contre tous ses parti pris et ses réticences malgré ses mouvements d' humeurs pour s'en défendre , Emerick en était heureux.

Les quatre amis ne veillèrent pas tard ce soir là, épuisé de leur journée au grand air, Morphée les appela de sa douce berceuse au pays des songes, seul dans son grand lit, l'esprit serein, Emerick pu enfin lire la lettre de Tony laissée sous le matelas, comme ultime cadeau d'adieu.

Emerick. Je n'ai pas eu le courage de te réveiller, tu dormais si bien malgré mes derniers baisers. Ne prend pas mon départ comme un adieu ni comme une trahison. La seule échappatoire pour éviter la discorde entre nous est de me tirer d'ici, de cet endroit où j'étouffe, de cet avant-goût de la prison où tu as retrouvé certains repères que moi, hélas, n'arrive pas à conquérir. Ma fuite ne met pas un terme final à notre relation, mon amour est toujours aussi fort qu'au premier jour de notre rencontre mais je dois absolument tenter de gagner la Sicile, seul, afin de me laisser plus de chances dans ma démarche, il est plus prudent de faire ce voyage en solitaire qu'à deux, mais je te promets de nous préparer un nid d'amour, puisse la Madone me le permettre, où tu viendras me rejoindre lorsque les flics nous auront un peu oubliés mais surtout quand tu l'auras décidé. Que tes indulgentes pensées m'accompagnent le long de mon périlleux périple et que ton amitié me soit bénéfique pour atteindre ce but. J'ai appris par c½ur l'adresse du loft afin de te donner de mes nouvelles.
Emerick, ne m'en veux pas, j'ai besoin de tes ondes positives pour accomplir ce long voyage. Je t'aime. Souhaite moi bonne chance. Tony.

Emerick replia la lettre, la déposa tendrement sur son c½ur, ferma les yeux pour s'approcher plus encore du visage souriant de Tony.

- Bonne chance mon amour, susurra t-il satisfait.

























EPILOGUE









Un premier courrier posté de l'Ardèche était parvenu à Emerick quelques jours après le départ de son compagnon, il reconnu son écriture sur l'enveloppe mais à l'intérieur sa mère lui avait écrit la lettre paraphée de quelques annotations de sa part.
Pour ne pas compromettre la planque et ses habitants, Tony, prudent, n'avait pas donné l'adresse à la pauvre femme, il se chargea avec son accord de poster lui-même cette missive. La mère expliquait à son fils sa nouvelle vie de veuve dans la région de son enfance, loin des virulents souvenirs de la région parisienne. Elle s'en voulait de ne pas avoir compris assez tôt le mal-être de son gamin en la présence de Jean Claude et de son fils, elle s'excusait de son absence, de s'être murée derrière son travail pour fuir ses devoirs maternelles et échappée aux accusations malhonnête de ses proches, avoir un fils homosexuel n'entre pas dans les bonnes m½urs de cette société intolérante, bornée, et individualiste. Aujourd'hui elle savait son fils unique irresponsable de ses actes et l'encourageait à reprendre une vie normale loin de l'incompréhension des adultes, de leur méchanceté et de leur bêtise, puisse ne plus se revoir, elle souhaitait sa liberté plus que tout au monde. Enfin elle remerciait Tony de sa loyauté, de son silence et de son affection pour lui. Elle l'embrassait avec tout son amour évitant, pour ne pas plus l'inquiéter, de lui parler des visites répétées des enquêteurs, des interminables interrogatoires dans les locaux de la police, des soupçons pesant sur la véracité de ses dires, Tony le lui notifia en post-scriptum et lui annonça son départ imminent pour le grand Sud.

Cette lettre stimula Emerick dans ses tâches au loft, il ne voulait en aucun cas décevoir qui que ce soit d'autre dans ses proches relations. Il s'investit à fond dans ce qu'il entreprenait aussi bien dans les besognes que dans ses amours pour la plus grande joie de Benji qui lui ouvrit sans un interdit son c½ur et son corps. Les deux garçons purent s'aimer au grand jour sans cette pression commune de se sentir épier, juger et jalouser par Tony qui, au fond de son âme, restait et restera à l'infini son plus tendre amant et Emerick l'avoua, il n'avait ces jours ci, qu'un seul objectif pour son proche avenir, aller le rejoindre sur son île.
Lundi 31 décembre, maudit soit ce jour ! Cinq jours après le départ précipité de Tony, les quatre complices s'apprêtaient à honorer la Saint Sylvestre et le passage dans la nouvelle année ; pour l'occasion, en l'absence de Romuald et de Sean, Benji et Emerick s'afférèrent aux fourneaux en attendant leur retour du marché hebdomadaire d'un village de l'Orne, département limitrophe au leur. La complicité et le rire firent partie intégrante de leur recette de cuisine dont nul ne garantissait le résultat.
En milieu d'après midi, le retour de leurs deux compères transforma les rires en grimaces, leur joie fugace se figea sur leurs visages en un rictus de consternation puis de détresse et d'inquiétude enfin, lorsque Romuald, la mine décomposée, tendit à Emerick le journal local acheté ce matin. Le portrait robot de Tony faisait la une du canard avec en gros titre cette implacable annotation : Le meurtrier arrêté à Palerme.

Un mandat international avait été lancé contre lui depuis quelque temps déjà et par malchance, samedi, à la sortie du bateau, sur le port de Palerme, pour un simple contrôle douanier, les carabiniers italiens découvrirent sur Tony quelques grammes de cannabis ainsi que les deux revolvers enfouis au fond de la musette comportant ses seules empruntes. Déféré au Parquet de la capitale sicilienne, Tony aurait passé des aveux complets sur les quatre meurtres lui étant imputés, ceux de Laurent Charvanède, du sergent Fernando Da Silva et de sa fiancée Lydia ainsi que celui de Arnaud Le Goadic. Après un interrogatoire sévère, en présence du Juge français chargé de l'instruction de l'affaire dépêché sur place, le présumé coupable aurait avoué d'autres meurtres dont le mobile, à l'heure qu'il était, restait flou. De source policière, le criminel s'accusait d'avoir agit seul et avec préméditation uniquement par esprit de vengeance, ses dépositions restaient à déterminer. Le jeune homme, âgé de 21 ans, risquait la réclusion criminelle à perpétuité.


La cavale de Tony s'arrêta ainsi. Il prouva une dernière fois à Emerick ses bons sentiments en s'accusant de tous leurs crimes, avec cette sensation étrange d'avoir prédit inconsciemment son arrestation, pourquoi aurait-il par précaution, nettoyé les armes la veille de son départ anticipé du loft, effaçant ainsi toutes les empruntes compromettantes ? Se serait-il sacrifié pour la liberté de son jeune amant, se sentant responsable de la déchéance de ses facultés mentales, que la violence et le crime ont possédées depuis leur rencontre ? Quoi qu'il en soit, quelles en sont ses raisons, jusqu'au bout il l'aura honoré de sa loyauté et de son imperturbable amour. Aujourd'hui Emerick coule des jours heureux au loft avec Benji tandis que Tony croupit dans une prison sans espoir de revoir un jour cette liberté tant désirée qui lui a cependant fait défaut. Mais ce qui console le jeune garçon, pour peu que son réconfort soit de l'égoïsme et de l'injustice en vers sa moitié, Tony a pu, cependant, franchir le bout de son rêve ; fouler le sol de sa chère Sicile qu'il ne connaissait que sur cartes postales envoyées, en points de suspensions, par son père.

Je vais à présent vous conter une petite anecdote...Un jeune homosexuel, avait, il y a des jours et des nuits, rencontré un garçon mi ange mi démon dans le bar gay de sa ville, celui-ci s'en est allé emportant avec lui toute l'aversion, la perversion, la dépravation de l'Etre ; aujourd'hui, c'est un Saint qui vit dans ses pensées.
























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#Posté le lundi 11 août 2008 09:56

LE CAMPING DE LA MORT

Christian HEBERT















LE CAMPING DE LA MORT



NOTE DE L'AUTEUR









Mardi 11 juillet 1978, dans le début de l'après midi en Espagne, mais qu'importe le lieu, le jour et l'heure !... La mort a frappée. Elle a emportée, dans sa longue agonie, des hommes, des femmes et des enfants, sans pitié aucune, sans différence ni choix. En quelques secondes, de nombreuses familles furent anéanties. Un camion citerne chargé de propylène en est la cause. La citerne, s'étant décrochée du tracteur, vint exploser au milieu d'un camping, après une course folle, semant la terreur, la désolation, l'incompréhension et la haine.
Du tas de cendre, de ferrailles tordues, de tôles noircies, d'épaves de caravanes et d'automobiles calcinées, les sauveteurs compteront plus de trois cent morts et disparus ainsi que sept cent pauvres âmes traumatisées à tout jamais de cette hécatombe. Bel exemple de la connerie humaine !

Cette histoire tirée de se fait divers, ne se passe pas à Tarragone, par respect aux victimes et a ce pays meurtrit et endeuillé par cette tragédie, mais sur notre sol, en France, plus particulièrement sur la Côte d'Azure où une telle catastrophe ne peut se produire parait-il ? Mais lorsque je vois ces nombreux campings et plages, bordant les routes du Var et d'ailleurs partout dans le pays, et ces camions chargés de produit inflammable, rouler à vive allure sur les routes de l'Hexagone, cela me fait peur et je me pose des questions : Sommes-nous vraiment en sécurité ?

Ce récit est une fiction, avec des personnages imaginaires, toute ressemblance avec des personnes existantes où ayant existées, ne seraient que pure coïncidence comme on dit selon l'usage.
J'ai choisis le département du Var, mais le lieu n'a que peu d'importance, le camping lui-même n'existe pas, il n'est que le sosie des centaines d'autres qui bordent le bassin méditerranéen. En fait, j'ai voulu faire de ce drame espagnol, une histoire a plaidoyer la sécurité, un appel à la réflexion de chacun, aux dirigeants des campings, aux compagnies de transports routiers de produits inflammables et dangereux, aux maires et élus de toutes les villes et villages, aux touristes aussi, à tous ceux qui se sentent concernés par une telle tragédie, dîtes vous bien que cela n'arrive pas forcément qu'aux autres.
Depuis 1978, je ne sais pas si l'Espagne a fait le nécessaire en ce qui concerne la sécurité sur les routes, mais en France cela bouge, il y a encore beaucoup à faire malgré les polémiques, les éternels débats insensés entre les partisans et les opposants aux nouvelles lois sur le permis de conduire et le code de la route. Que chacun y mette du sien pour la sécurité d'autrui et tout ira pour le mieux. L'existence ne tient pas sur le pour et le contre d'une poignée d'homme, la vie est tellement précieuse qu'aucun individu, quel qu'il soit, n'a de droit sur elle, la vie est légitime pour tous, ça vaut la peine d'y réfléchir.

A vous qui lisez ces lignes, ayez une pensée pour ce millier de personnes, victimes innocentes, martyres du camping de la mort...























































PREMIERE PARTIE




C'est les vacances !...Ah ! Qu'il fait bon vivre, farnienter loin du stress des grandes villes, du tracas quotidien et surtout de la routine professionnelle. Le fond de l'air est chaud, la mer est belle, le ciel est bleu, le soleil brille sur la Côte d'Azure en ce début de juillet. Qu'espérer de plus sinon parfaire le bronzage estival, que souhaiter de plus à nos paisibles touristes sinon terminer les vacances comme elles ont débutées, voici quelques jours, dans le repos et la joie de se retrouver en famille, avant d'accueillir, au mois d'août, une nouvelle vague de visages pâles surmenés, lassés, épuisés d'une année de labeur.

Juillet. Monsieur Raynald, parisien de pure souche, est venu chercher le soleil sur la Côte d'Azure avec son épouse et ses deux enfants. Habituée de caravaning, la petite famille a posée ses valises, il y a une dizaine de jours, dans ce camping, « Le Méditerranée », situé à proximité de la ville romaine dans le Var. Les Raynald avouent un amour particulier à notre belle région varoise, sans chauvinisme aucun, depuis trois années consécutives, ils viennent respirer l'air méditerranéen et bronzer sous le bleu du ciel, cher à Pagnol, offert à l'Astre de Lumière luisant de tous ses feux.

Pierre Raynald est ingénieur dans une importante société de production automobile de la région parisienne, son épouse Muriel, infirmière diplômée d'Etat, exerce dans une clinique du Val d'Oise. Pour eux deux, des vacances bien méritées avec leur fils aîné âgé de douze ans, Damien et Eve, leur dernière née âgée de huit ans. La caravane est installée à quelques cent mètres de l'entrée principale. En cette saison, le terrain, devant contenir cinq cent familles, qui en tente, en caravane et autre camping-car, est surpeuplé, bravant ainsi la loi et la sécurité, monnaie courante dans ces campings du bout de France, léchant mers et océans. De nombreux français mais surtout des néerlandais, des allemands, des britanniques, des belges et des italiens logent, à la même enseigne, sur ce terrain trois étoiles, aménagé de façon à rendre paradisiaque les quelques semaines de congés payés octroyés à chaque individu de l'Union Européenne.

La petite famille francilienne a retrouvé de nombreux amis de l'an passé, notamment les Tonin, pieds noirs natifs d'Alger, résidant également dans la région parisienne, ainsi qu'un couple de retraités, les Van Den Bosche, belges de Bruges, installés à quelques tentes de leur caravane.
Jacky et Marieck Van Den Bosche ont du pain sur la planche actuellement, ils préparent leur fête nationale belge se situant, dans le calendrier, peu après notre 14 juillet traditionnel. Deux grandes guirlandes aux couleurs noire, jaune et rouge ornent déjà leur caravane ainsi que celles de leurs nombreux compatriotes tandis que nos drapeaux tricolores bleu, blanc, rouge, flottent aux mats des tentes et de nombreuses cocardes et fanions, s'éparpillent dans le terrain pour fêter l'anniversaire de la prise de la bastille de 1789. Un grand bal suivit d'un feu d'artifice sont prévus au programme de la soirée, quant aux animations de la journée, différents concours, de pétanque, il va de soit en Provence et de belottes, sont organisés par les animateurs du camping. Le « Méditerranée » est en fête.
Ce camping est l'un des plus beaux de la région, de part son emplacement d'abord puis de son calme. Son emblème représente une tente verte surmontée d'un soleil sur fond orange. Il surplombe la Méditerranée, d'où son nom, certaines tentes, sont plantées à quelques mètres seulement de la Grande Bleue. Un petit paradis bercé par le chant des cigales où l'odeur des pins parasols laissent des souvenirs inoubliables et ôte le stress accumulé, durant l'année de travail, de nos chers touristes. Vivre un mois dans une carte postale, quelle splendeur ! Quel rêve ! Accessible cependant.

Neuf heures. A cette heure, de nombreux estivants ont déjà enfilés leur maillot de bain et font trempette au bord de l'eau. Quant aux Raynald, ils profitent de cette heure matinale pour faire leurs emplettes dans les quelques boutiques aménagées au centre du terrain.

- Dépêchez-vous les enfants, dit madame Raynald, plus tôt revenu des commissions, plus tôt vous irez jouer.

- Nous sommes obligés de venir avec vous ? Bougonne Damien plus tenté à jouer sur la plage qu'à se traîner dans le magasin.

- Oui Damien, tu viens avec nous, il n'y a pas de raison ! Répond Muriel à son fils...A propos, ce n'est pas aujourd'hui la visite de Monaco avec Maxime ?

- Si maman, après manger, vers 13 heures, 13 heures 30, précise le petit garçon à sa mère.

- Si tôt ! S'exclame Muriel, Maxime ne fait dont pas la sieste ?

- Laisse-les chérie, rajoute Pierre Raynald, qu'ils en profitent, un mois passe si vite et ce n'est pas à Paris qu'ils se baladeront sans crainte.

- Oui bien sûr, mais le soleil tape dure à cette heure-ci, continue Muriel trop attentionnée.

- Il brûle toute la journée, tu ne crois pas ? Réplique Pierre, ça y'est Damien, es-tu prêt ?

- Oui p'pa.

Cependant, à cent vingt kilomètres de là, un camion d'une compagnie pétrolière, roule à petite allure sur la nationale 98. A son volant, un homme d'une quarantaine d'années s'éponge le front avec son mouchoir, le visage rougit par la chaleur, il conduit son camion citerne vers une usine pétrochimique italienne. Ce n'est pas de l'essence, ni du gasoil, ni du fuel dans la citerne mais un gaz incolore, inflammable, pour la fabrication de matière plastique appelé Propylène où Propène. Quoi qu'il en soit, ce chauffeur n'a pas lieu de rouler sur cette route, la Nationale 7 est à proximité ainsi que l'autoroute. Sans doute, cet homme originaire de Saint Raphaël, veut-il rentrez chez lui avant de se diriger vers la péninsule italienne via Fréjus et sa bretelle d'accès à l'autoroute du Soleil ? N'anticipons pas, revenons à notre paisible petite famille...

10 heures 30. Les quelques achats terminés, Muriel met de l'ordre dans la caravane avant de préparer le dîner tandis que Damien et sa petite s½ur, accompagnés de leur père, descendent à la plage.
Les deux enfants s'amusent comme des fous dans cette eau si claire, sous un soleil de plomb, le thermomètre accuse déjà, à cette heure, plus de 25 degrés centigrades. Seuls les cris et les éclats de rires des baigneurs viennent troubler le silence, le calme et la sérénité de cet endroit enchanteur et enchanté, ce jardin d'Eden au pied du massif de l'Esterel.

Au camping, monsieur Van Den Bosche termine les préparatifs et les décorations de la fête nationales belge tandis que son épouse prépare quelques amuses gueules pour l'apéritif quotidien. Ce couple de sexagénaires est arrivé le 4 juillet dans le camping, leur fille et son mari, un ch'timi de Lille, sont de passage dans la région avec leur bébé, juste le temps de passer les fêtes en famille, ils logent dans une petite tente plantée sur la même parcelle.

- Annie, où est ton homme ? Il ne boit pas l'apéro aujourd'hui ? Demande Marieck à sa fille.

- Sert le maman, lui répond-elle, l'odeur du pastis le fera venir, ne t'inquiète pas pour lui, il doit traîner sur l'aire de boules.

- Et toi Jacky, un pastis ?

- Bien ma fois, plutôt deux verres qu'un et avec deux glaçons s'il te plait Marieck, répond Jacky.

Marthe Tonin passe par là...
- Bonjours messieurs dames, fait chaud aujourd'hui !

- Bonjours madame Tonin, vous prenez une petite goutte avec nous ? Propose Marieck.

- Non merci Marieck, je me rends chez les Raynald, une autre fois volontiers...Et la fête se prépare ?

- Tout doucement, répond Marieck, passons d'abord votre 14 juillet, dansons français avant de danser belge.

- Le vin avant la bière, une fois ! Rajoute ironiquement Jacky.

- Et oui ! Allez je vous laisse, bonne journée et à plus tard, termine Marthe en continuant son chemin.

- C'est cela madame Tonin.

Muriel Raynald, dans le auvent de sa caravane, s'affère devant son réchaud à gaz lorsque Marthe Tonin, la mère du petit Maxime ami de Damien, vient la déranger dans ses occupations...

- Bonjours Muriel !

- Ah ! C'est vous Marthe, quelle nouvelle apportée ?

- Rien de bien grave, je viens vous confirmer l'heure de notre départ pour Monaco cet après-midi.

- Ah oui !

- Nous passerons prendre Damien vers 14 heures et pensons être de retour vers les 19 heures.

- Ne dîtes pas d'heure de retour, coupe Muriel, avec le monde sur la route vous savez...

- Certainement !

- Cela ne vous dérange pas d'emmener Damien ? Demande gênée Muriel à son amie.

- Pensez-vous ! Répond celle-ci, puis c'est moi qui lui ai proposé, s'il se dédiait, maxime serait déçu.
- Oui je comprends.

- Qu'il fait lourd aujourd'hui, continue Marthe Tonin.

- C'est merveilleux un temps comme ça, reprend Muriel, paraît-il qu'à Paris il fait un temps de chien...Au fait, voulez-vous boire quelque chose de frais ? propose t'elle.

- Oh non, merci ! Je viens de refuser aux Van Den Bosche et puis j'ai mes patates à éplucher...Votre mari est sur la plage ?

- Oui, avec les enfants.

- Il se baigne aussi ? Insiste Marthe.

- Qui Pierre ? Bien sûr qu'il se baigne, répond Muriel, surprise d'une telle question.

- Le mien trouve toujours l'eau trop froide, critique Marthe, il est frileux comme ce n'est pas permis...Bon je vous laisse Muriel.

- Oui les enfants ne vont pas tarder, il est bientôt midi et si vous partez à 14 heures...

- Ne vous pressez pas pour déjeuner Muriel, reprend Marthe, j'ai dit 14 heures comme 14 heures 30, en vacances nous ne sommes pas à trente minutes près et puis mon homme est à la pêche avec son fils, s'ils rentrent pour midi pétante, c'est dire que j'ai de la chance.

- Ah oui !

- Bien cette fois ci, je vous laisse, à tout à l'heure Muriel...A propos, votre mari va-t-il à la pêche ?

- Très rarement, répond agacée Muriel, il n'a pas la patience d'attendre le poisson, Pierre a trop la bougeotte, il ne peut pas rester cinq minutes en place.

- Je demanderais à Roger qu'il l'emmène avec lui un de ces jours, propose Marthe.

- Il en sera ravi !

- Vous repartez quand déjà Muriel ? Demande Marthe.

- Fin juillet.

- Encore de belles journées en perspectives n'est-ce pas ?

- Oui Marthe, ne m'aviez- vous pas parlé de pomme de terre a éplucher ? S'exténue Muriel.

- Oh té oui ! J'y vais de ce pas, où ai-je la tête ? J'allais oublier, s'écrie Marthe...Bon appétit, à tout à l'heure Muriel.

- Merci, vous aussi, souffle Muriel...Ouf quelle langue !


Sur la nationale, longeant la mer, de nombreux camions chargés de fruits et légumes remontent, presque incessamment la journée et la nuit, pour desservir les marchés et grandes surfaces de la côte afin de ravitailler la population touristique séjournant durant les mois d'été entre les Bouches du Rhône et les Alpes maritime A soixante kilomètres de là, notre camionneur, après avoir fait une courte halte à Hyères pour son plein de carburant reprend la route, son allure est réduite à cause des encombrements sur la chaussée. A midi, il est à vingt cinq kilomètres du camping, il s'arrête à Saint-Aygulf afin de se restaurer.

Dans le camping, c'est aussi le repas qui occupe les vacanciers. Sur la plage, quelques baigneurs profitent de ce moment privilégié pour jouer au ballon, au Babington où autres jeux de plage, impossible après le déjeuner, une marée humaine déferle alors sur le sable chaud pour profiter du soleil avec parasol, tapis, matelas pneumatiques et il devient très difficile de faire un pas devant l'autre sans piétiner sur la serviette du voisin. Tout bon côté d'un climat méridional a malheureusement, aussi ses inconvénients.

La famille Raynald attablée à l'ombre d'un parasol, termine le repas.

- T'es-tu baigné ce matin Pierre ? Demande Muriel à son mari.

- Non, cet après midi sans doute, répond celui-ci.

- Damien, quand descendras-tu ton bateau pneumatique ? Tu nous as fait une comédie pour le gonfler avant même d'être installé et tu ne t'en sers jamais !

- J'ai le temps de le prendre maman, réplique le petit garçon.

- Hé bé tient ! Tantôt j'irais en faire un tour, poursuit Pierre.

- Tu as l'air bien décidé mon chéri, s'étonne Muriel, te sens-tu une forme olympique ?

- Papa, je pourrais monter avec toi ? Demande Eve, la fille cadette des Raynald.

- Bien sûr ma poupée, acquiesce son père.

- Tu n'iras pas trop loin ? S'inquiète déjà la petite fille.

- Très loin, plus loin que l'horizon, affirme Pierre.

- Oh non ! Je ne sais pas nager, grogne la fillette, si le bateau se retourne ?

- Hun ! Hun ! Ne t'inquiète pas ma chérie, rassure sa mère, papa blaguait, son horizon s'arrête à la première bouée, cent mètres au plus du rivage, n'est ce pas Pierre...

- Mm ! Mm ! M'ouais ! Peut-être, maman a raison ma chérie, rajoute le père de famille, mais il est très difficile de ramer sans échauffements ni expérience.

- Moi je rame avec toi papa si tu veux, s'écrie Eve enchantée avec toute la fougue de ses huit ans.

- J'y comptais bien pardi ! Répond son père souriant.

Muriel rie de bon c½ur en voyant l'innocence et la joie de sa petite fille.

- Tu as déjà fini ton assiette Damien ? Tu manges bien trop vite, dit-elle à son fils.

- Je suis pressé m'man ! Répond le garçon.

- Il est à peine 13 heures...

- Je sais mais si Maxime vient me chercher avant.

- Maxime ne t'appellera pas avant 14 heures, confirme la mère, j'ai vu madame Tonin ce matin, d'ailleurs elle n'a pas changée, toujours le même bagout, elle est bien brave mais alors quelle pipelette...Je sais même que monsieur Tonin ira à la pêche avec papa un matin...

- Quoi !!!...A la pêche !...Moi ! s'écrie Pierre en s'étouffant.

- Remet-toi mon chéri, rassure Muriel, ce n'est pas la fin du monde...

- Presque ! Rester des heures immobile sous le cagnard à taquiner le goujon, c'est le bagne ! Pire encore, l'enfer ! Se lamente monsieur Raynald.

- N'exagère pas Pierre, poursuit son épouse en se moquant...Tiens voilà les Van Den Bosche ?

- Bonjour messieurs dames, lance Jacky Van Den Bosche.

- Bonjour Jacky, bonjour Marieck, répondent ensembles les époux Raynald.

- Tiens je vous présente ma fille, mon gendre et leur petit Lucas, annonce fièrement Jacky.

- Enchanté !

- Vous n'avez pas terminé le repas une fois ! Veuillez nous excuser, dit monsieur Van Den Bosche sans le moindre gêne.

- Je vous en pris, asseyez-vous.

- Mon gendre m'a rapporté de son voyage au Canada une spécialité du crus, regardez moi ça une fois, c'est du « Schappes pêche ».

- « Peach schnaps » Jacky, reprend Pascal le gendre des Van Den Bosche.

- Oui, oui ! Alors je me suis dit que nous pourrions l'ouvrir ensemble pour fêter ça, propose Jacky, parait-il que c'est excellent le « Schappes pêche » !

- « Peach schnaps » papa ! Reprend Pascal pour la seconde fois.

- Ma fois, je suis flamand et non canadien fiston ! Belge et fier de l'être. Et puis d'abord tu apprendras qu'un gendre ne doit pas contredire son beau papa une fois !

- Et beau papa doit écouter son gendre, réplique ironiquement Pascal.

- Alors messieurs dames, cela vous tente ?

- Pourquoi pas Jacky, nous prenons le café et passons au digestif, répond Pierre. Tiens Damien va chercher les deux chaises dans la caravane s'il te plait.

- Non mon gars ! Arrête Jacky, nous pouvons très bien nous asseoir par terre, vous apprendrez qu'un belge peut très bien boire debout, assit où couché Pierre.

- Soit, mais votre gendre est français, contredit amicalement monsieur Raynald.

- Marié à une belge une fois ! De Bruges en plus ! Réplique Jacky du tac au tac.

Le temps passe paisiblement entre la bonne humeur des Van Den Bosche et la simplicité des Raynald, le rire et la gaîté sont rois entre ces deux familles que l'amitié réunie, les petits verres de schnaps aidant, bien entendu, leur joyeuse petite réunion improvisée. Vers 13 heures 30, le petit Maxime vient chercher son camarade avec une bonne demi heure d'avance sur l'horaire prévu ce matin par madame Tonin, les deux garçons montent à l'arrière dans la voiture des Tonin.

- Au revoir maman, à ce soir, s'écrit heureux Damien.

- Oui, amuse toi bien et sois gentil avec les parents de Maxime, répond Muriel...Attention sur la route.

- Ne vous inquiétez pas Muriel, rassure Marthe, à ce soir.

- Ciao p'pa !

- Bonne journée les enfants.

- Maman quand je pourrais aller avec Damien ? Demande avec un petit pincement au c½ur Eve à sa mère.

- Lorsque tu seras plus grande mon amour, lui répond celle-ci d'une tendresse indéfinie, laisse les garçons jouer ensembles.

L'auto des Tonin sort du terrain de camping et prend la route de la corniche en direction de Cannes pour rejoindre Nice et Monaco.

- Nous allons vous laissez pour notre sieste, dit Jacky, on se retrouve sur la plage tout à l'heure ?

- Ok ! A tout à l'heure...Au fait, la revanche à la pétanque, quand vous voulez Jacky ! Défit Pierre.

- Votre piquette oui ! C'est bien comme ça que l'on dit par chez vous, n'est ce pas ?

- Nous verrons cela ce soir ?

- C'est tout vu, continu Jacky, d'ailleurs mon gendre s'entraîne tous les jours...

- En aurait-il besoin ?



13 heures 52 minutes. Le lourd véhicule circule au ralentit sur la route longeant le terrain de camping en contre bas, où s'alignent, inoffensives, les tentes et les caravanes dans lesquelles, certains touristes terminent leur déjeuner, d'autres, épuisés par la chaleur étouffante, font une sieste à l'ombre des grands pins parasols avant de descendre à la plage. Il fait très chaud, tous les gens sont légèrement vêtus, short, slip de bain, torse et pieds nus.

Le camion roule lentement, très lentement. Le chauffeur est seul à bord, le visage perlé de sueur. Les vitres ouvertes ne suffisent pas à aérer l'intérieur de la cabine, la chaleur est insoutenable. Que fait-il ici ? Pense t'il regagner l'autoroute à Mandelieu en direction de l'Italie ? Bel itinéraire touristique, mais la circulation est assez dense sur le bord de mer.

Un virage un peu sec dans une légère déclinaison, la voiture précédant le camion freine brusquement, le camionneur pile à son tour en appuyant brusquement sur sa pédale de frein. Que se passe t'il à cet instant ? Dieu seul le sait ! Défaillance mécanique ? Mauvaise man½uvre du conducteur ? Attelage défectueux ? Où tout simplement coups du sort, fatalité ? Des questions auxquelles les enquêteurs auront la plus grande peine à répondre. Toujours est-il que ce coup de frein provoque le décrochement de la citerne du tracteur. La courbe de la route l'a fait quitter sa trajectoire et la légère pente accélère sa vitesse. Elle grimpe sur le trottoir arrachant le bitume et s'engouffre dans le camping avec en son ventre, le gaz criminel. L'entrée en béton cède comme un château de cartes sous le poids du monstre d'acier. Les automobilistes suivant le camion ont stoppés net, surpris et horrifiés, provoquant un gigantesque carambolage. Dans les cris d'horreurs et de terreurs des badauds hébétés, l'infernale course de la bombe roulante se poursuit au milieu du camps de vacances, écrasant tout se qui se trouve sur son passage. Dehors c'est la consternation, un embouteillage se crée juste à l'entrée du terrain, une erreur de la part de ses gens, ils auraient du fuir le lieu du carambolage pour éviter le pire, le pire reste à venir.

Chaque course a une arrivée et s'est dans le mur des toilettes et des douches jouxtant les commerces au centre du terrain que la citerne finie sa débandade, mais la tôle déjà broyée et fragilisée par le choc contre le mur d'enceinte de l'entrée du camping cède au contact violent du béton et c'est la fatale explosion.

« Tout fut soufflé ! », « Tout a sauté ! » diront les survivants de cette tragédie. « Une boule de feu ! », « Un champignon géant », « Une gerbe d'étincelles suivit d'un grand chaos avec du feu partout », tels sont les récits, les expressions que firent les témoins devant les enquêteurs.
En effet, la déflagration initiale, produit un effet atomique, vision d'Hiroshima. En l'espace de quelques secondes, tout devient brûlant, tout est soufflé, balayé. En explosant, la citerne creuse un cratère de plusieurs mètres de profondeur sur une vingtaine de mètres de diamètre, pour dire la violence de l'explosion. Sur le lieu du carambolage, à l'entrée du camping, enfin ce que fut son entrée, le souffle de la déflagration a provoqué l'incendie de plusieurs véhicules et l'explosion principale entraîne des réactions en chaîne, moins violents certes, mais toutes aussi meurtrières.
Des bouteilles de gaz butane explosent un peu partout dans les tentes et les caravanes, incendiant ce qui a été épargné, aggravant les brûlures des nombreux blessés. Des corps sont projetés à la mer, humains, animaux, voitures, caravanes, tous mêlés dans la même terreur. Les scènes d'horreur dépassent toute possibilité de description. Des cris effroyables, entrecoupés par d'autres explosions, montent de partout. C'est terrible, tout est soudain !
L'explosion de la citerne a immédiatement été suivit de flammes qui ont entourées les malheureux estivants venus ici rencontrés le soleil et la joie, la douleur et la mort les en remercie.

Tout brûle dans le camping changé en champs de ruines et aux alentours, la sècheresse de ces derniers mois aide la mort et la désolation à s'installer sur la Côte d'Azure. Au comble du destin où de la fatalité, la météo annonce la levée du mistral en fin de soirée.

Comme de nombreux automobilistes, monsieur Tonin a fait demi tour avec sa voiture dès la première explosion, en effet elle a été audible à plusieurs kilomètres à la ronde. Arrivé à proximité du camping, c'est déjà un spectacle horrible qui se déroule sur la nationale. Des dizaines de voitures enchevêtrées les unes dans les autres brûlent, cet amas de tôles broyées, fumantes empêchent les premiers secours, déjà sur place, a pénétrer facilement dans le terrain. A l'intérieur, les gens courent dans tous les sens pris d'une peur panique, certains sont en feu, d'autres ne sont plus que cendres. Par dizaines ils se jettent dans la mer, seul espoir de soulagement pour leurs graves brûlures. Un père de famille tient dans ses bras sa petite fille, la serrant tout contre lui, il ne sait que faire, sa femme est là, hurlante de douleur, transformée en torche vivante. Impuissant devant ces flammes qui dévorent tout sur leur passage. Des familles entières sont déjà anéanties. Des corps, allongés par terre, brûlent en silence, leur sexe est indéfinissable, seule l'autopsie, beaucoup plus tard, le déterminera.

En voyant ce charnier dans lequel se trouve sa famille, le petit Damien échappe à la surveillance des Tonin.

- Maman ! Papa ! Eve ! Où êtes-vous ? Ne me laissez pas tout seul ! Hurle t-il impuissant.
- Damien reste ici ! S'époumone désespérément Marthe.

- Je vais le chercher, vous deux restez dans la voiture, surtout ne bougez pas de là, commande Roger à sa femme et son fils.

- Attention Roger, supplie son épouse.

Enjambant les gravats du mur d'enceinte, monsieur Tonin pénètre difficilement dans le camping. Le gamin plus souple et svelte que lui a déjà disparu dans la fumée d'où sort ahuris, hébétés, noircis, toute une horde de pauvres gens, certains sont complètement nus, dans un vacarme insoutenable de cris, de pleurs, d'appels de détresse, de quintes de toux.

- Mon Dieu ! Que s'est-il passé ? Se questionne Roger Tonin. La caravane...Il doit être à la caravane, à la recherche de ses parents. Pourvus que...

N'écoutant que son courage, le brave homme court vers le campement des Raynald ou doit, suppose t-il, se trouver Damien, quand une énième explosions le plaque au sol. Autour de lui d'autres corps tombent sous l'effet du souffle. Quatre d'entres eux se relèvent sans trop de mal. Roger, s'étant assuré de son état, se précipite sur ces nouvelles victimes restées à terre, en vain.

- Mon Dieu ! Tous ces morts...Pourquoi ? Mais pourquoi ?

Dans l'épaisse fumée noire, parmi les plaintes des blessés, les gémissements lugubres des agonisants, les cris désespérés des survivants, Roger croit entendre la frêle voix de Damien. Laissant les cadavres à leur triste sort, il se dirige, au hasard, dans la direction d'où parvient cette petite voix sortie, il n'est pas osé de le dire, d'outre tombe.

- Maman où es-tu ? Papa ?...Et ma petite s½ur ? Hurle douloureusement le petit garçon.

Damien court dans tous les sens dans l'espoir de retrouver l'un des siens.

- Damien !...Damien ! Crie éperdument Roger.

Le quadragénaire tente d'arriver à la caravane des Raynald, mais hélas, les décombres, la fumée, les flammes et la panique des touristes apparaissant ça et là, de partout et de nulle part, la vue de ces zombies, de ces automates décharnés et désarticulés, rendent ses recherches impossibles et le force à rebrousser chemin. Il n'y a plus rien à espérer dans cette fournaise. Cependant à quelques mètres de là, mué par une force extraordinaire due sans doute au chagrin et à la peur, Damien ne désarme pas.

- Monsieur...Avez-vous vu mes parents ? Demande t'il à un badaud fuyant vers la sortie.

- Fiche moi le camps ! C'est dangereux par ici, lui répond l'inconnu.

- Mes parents, où sont-ils ? Implore le petit garçon.

- Cherche les tout seul, je ne veux pas être responsable quoi qu'il t'arrive, lui lance amèrement l'homme avant de disparaître dans la fumée.

Celui-ci continue sa course effréné pour sa survit, laissant seul dans sa détresse le petit Damien. Quelques minutes s'écoulent lorsque le petit garçon arrive enfin auprès de ce que fut la caravane de ses parents. Devant lui se présente qu'un amas de ferraille tordue, carbonisée, noircie. Un peu plus loin, tout près de l'épave de la voiture, un corps recroquevillé sert de proie aux flammes affamées.

- Maman !

Sans réfléchir, le gamin se précipite sur le cadavre calciné, il veux aider sa pauvre mère, se réconforter auprès d'elle, la toucher et l'embrasser une dernière fois mais un homme le stoppe dans son élan, le prend dans ses bras malgré ses débattements, puis s'éloigne à grandes enjambées.
Les yeux du pauvre gosse fixent le corps liquéfié, encore fumant, méconnaissable de sa maman. Le petit ne comprend plus rien, sa mère est là, si près et on lui interdit d'aller la voir, de lui parler, pourquoi ? Il regarde alors interrogatif l'inconnu qui l'enlève de celle qui chérit, il reconnaît Pascal, le gendre des Van Den Bosche, les yeux rougit par la fumée et la tristesse.

- Où sont monsieur et madame Van Den Bosche ? Et ta femme ? Et Lucas ? Et ma petite s½ur ? Lui demande Damien entre deux sanglots.

- En sécurité, Lucas est avec sa mère, répond désespérément Pascal.

- Et mon père ? Et ma mère ? Et ma s½ur ? Hurle le gamin

- .../...

Des larmes, pour toute réponse.

Cependant, Roger Tonin est retourné à sa voiture où l'attendaient, impatients et inquiets, sa femme et son fils.

- Roger ! Merci mon Dieu !...Et le petit ? Demande Marthe.

- ...En enfer ! Lui répond déçu Roger, il est impossible de faire un pas dans le terrain sans trébucher sur un cadavre...Il faut foutre le camps d'ici et vite !

- Mais !... Et nos affaires ?

- ...Il n'en reste rien, poursuit Roger, nous avons tout perdu, tout !

- ...Mais ?

- Il n'y a plus de mais ! S'énerve Roger, c'est l'apocalypse derrière ce mur...Je n'ai jamais vu ça...Du feu partout...Des morts...Des cris...Et, et des appels au secours...Des tas de gens qui te supplient de les aider...Mais tu ne peux rien faire, sinon fuir...Te sauver devant l'impuissance...Partons !


Au volant de sa voiture, Roger se fraye, difficilement, un passage entre les engins de secours arrivant rapidement sur les lieux de la catastrophe. Gendarmes, pompiers, ambulanciers, militaires, policiers municipaux et nationaux et simples badauds portés volontaires se donnent la main pour entreprendre les premiers secours. Le PC des pompiers est installé sur le parking face au camping sinistré de l'autre côté de la route, coupée bien entendu dans les deux sens pour faciliter l'accès des véhicules prioritaires et permettre l'évacuation rapide des victimes par ambulances.
Un hôtel, à proximité, est réquisitionné afin de servir d'hôpital de campagne où de nombreux médecins, infirmières et brancardiers s'affèrent déjà sur les premières victimes extraites du carambolage à l'entrée du terrain de camping. Une chapelle ardente, malheureusement, se dresse aussi dans le grand salon de l'hôtel, bien endommagé par le souffle de l'explosion. Les cadavres, recouvert de rideaux, de couvertures où de bâches plastique, se comptent déjà par dizaines.
De nombreux camions grues dégagent les carcasses des voitures obstruant l'entrée du camping et gênant l'accès aux sauveteurs. L'armée et la Protection Civile, demandées en renfort, plusieurs casernes de pompier de la région PACA, les ouvriers de l'ONF (Office national des forêts) sont présents sur les lieux du sinistre ainsi que tous secouristes, professionnel où non. Des hélicoptères décollent des lieux du sinistre afin d'évacuer les blessés les plus graves, grands brûlés dans la majeure partie des cas vers les hôpitaux et cliniques privées. Les urgences de l'hôpital intercommunales de Fréjus Saint-Raphaël, le plus proche, sont déjà saturées, les chambres surpeuplées en quelques rotations d'hélicoptères obligent les services à déployer, dans les sous sols de l'hôpital, des lits de fortune. La Timone à Marseille, les centres hospitaliers de Nice, Canne, Menton, Hyères, Toulon, Draguignan, Grasse et tous les autres du Midi de la France se tiennent prêt à accueillir, eux aussi des victimes du camping. Difficile et éprouvant travail pour le personnel médical devant assurer, par la force de la crise, les secours aux blessés de la catastrophe en plus de la routine journalière.

Enfin, les premiers secours peuvent pénétrer dans le camping maudit. Sur la plage en contrebas, quelle n'est pas leur stupeur en découvrant un tel charnier. Des corps prisonniers des carcasses de caravanes finissent de se consumer. Parmi les cadavres, les morceaux de chaire humaine ensanglantées où carbonisées, parmi des vêtements, des valises éventrées, de nombreux survivants, tournent, retournent, piétinent les corps recherchant désespérément un parent, un frère, une s½ur, un enfant, un ami, un voisin, sous les yeux horrifiés des sauveteurs.

- Faites évacuer ces gens de la plage et vite ! Ordonne le commandant des pompiers.

Les autorités militaires mettent en place un périmètre de sécurité autour de la plage et du camping afin d'éviter curieux et pillards et un escadron d'homme du feu est désigné pour nettoyer les lieux et peut-être sauver d'éventuels blessés.

Une fillette allemande assise devant un tas de cendre attire l'attention d'un pompier, les yeux asséchés, n'ayant plus la force de pleurer, elle est immobile devant le corps calciné d'un parent sans doute. Ignore t'elle peut-être qu'elle ne reverra plus jamais cet être si cher qu'elle aimait tant, qui la protégeait ? Elle attend. Elle reste là prostrée, muette, assise sur un petit rocher, un ours en peluche roussit blottit dans ses bras pour toute compagnie.

- Viens ma chérie...Sapeur ! Emmenez la petite à l'ambulance, ordonne le pompier.

- Mon commandant, regardez ! S'écrie un soldat en désignant de son doigt le rivage de la Grande Bleue.

Non loin de là, un homme nu, les cheveux fumant, tente de gagner la mer pour éteindre les flammes qui le lèchent, rampant comme un serpent, la peau en lambeaux, la souffrance est telle qu'il ne paraît même plus souffrir. La mort affamée va l'envelopper à tout jamais dans son grand manteau noir.

- Non ! Pas dans l'eau, hurle éperdument le pompier, une couverture vite !

Le sapeur arrache en hâte une couverture recouvrant un cadavre et court à perdre haleine vers cet homme mais pas assez vite, le corps du malheureux disparaît dans la mer en ébullition dans un nuage de fumée. Le pompier jette de rage la couverture, s'agenouille la tête entre les mains.

- Radio, s'il vous plait...Vite ! Ordonne le commandant...Division quatre à PC...Envoyez d'urgence des bateaux, la mer est couverte de cadavres...Je répète, ici c'est l'hécatombe...A vous !

- Entendu mon commandant, la marine sera là dans un instant...Terminé ! Répond la voix à la radio.

Le jeune sapeur pompier dépité pris de hauts de c½ur ne puit s'empêcher de vomir tripes et boyaux, il n'est pas le seul d'ailleurs, de nombreux sauveteurs et des plus chevronnés, se rendent malades à la vue de cette horreur à l'état pure, mais aucun d'eux n'abandonne son poste.

Des navires se dépêchent au large de la plage afin de draguer les eaux de la Méditerranée où des corps éparpillés se trouvent, pour certains, à plus de cent mètres du rivage. Le moyen maritime est également employé pour l'évacuation des grands blessés sur les hôpitaux côtiers tel que Saint-Tropez, Hyères et Toulon. Les blessés légers, dont l'état n'inspirent aucune inquiétude et ceux suscitant des soins plus complexes jugés intransportable par les médecins, sont soignés sur place. Les amputations des membres inférieurs et supérieurs des grands brûlés s'accélèrent à une cadence infernale dans l'hôtel hôpital.

Des l'annonce de la catastrophe, le maire de la ville en compagnie du Préfet du Var se rendent sur les lieux du drame. Le Président de la République Française en personne décommande son emploie du temps et annonce sa visite éminente afin de constater les dégâts provoqués par la tragédie pour prendre des dispositions a l'égard des victimes et se recueillir aux chevets des blessés pour quelques réconforts. Son avion doit décoller de la capitale dans la soirée.
La solidarité des communes et des pays voisins s'organise rapidement. La Principauté de Monaco a envoyée sur place plusieurs hélicoptères et leurs équipages et des bateaux privés pour le transport des blessés. Des lits, des médicaments, des couvertures abondent des quatre coins de France et de Navarre. L'Italie, la Suisse, l'Espagne et le Portugal ouvrent leurs hôpitaux. Une collecte de sang, indispensable a lieu dans différentes villes françaises. L'Europe entière se mobilise, offrant ses services à l'Etat français endeuillés. Le Monde se sent concerné et choqué par une telle catastrophe si imprévisible et meurtrière.
Et c'est dans un ballet incessant de sirènes hurlantes et de gyrophares que se poursuit cette pénible journée de juillet dans le département du Var.

Les CRS ont bouclées la ville sitôt la catastrophe connue afin d'éviter d'autres incidents. Des déviations sont mises en place dans tout le département pour rendre libre d'accès aux sauveteurs la zone sinistrée. Seuls les journalistes sont autorisés à pénétrer sur les lieux du drame à leurs risques et périls, en montrant patte blanche, sans toutefois dépasser un certain périmètre de sécurité. Nombreux d'entre eux, s'en donnent à c½ur joie, un scoop d'une telle importance ne se produit pas tous les jours. A qui aura la plus belle image, la plus terrible aussi, à la une de son quotidien. Des scènes horribles sont donc été fixées pour la postérité sur les films des photographes et des caméramans.

Des flashs télévisés et radiophoniques se succèdent, interrompant les programmes initialement prévus, pour donner l'information minute après minute à la population. Les médias doivent dénoncer cet holocauste signé de main de maître par la connerie humaine pour que jamais ne se reproduise une telle tragédie.
De nombreux pays parachutent leurs reporters sur place et c'est par charters entiers qu'ils débarquent sur l'aérodrome de Fréjus ouvert à cet effet. Tous se sentent coupables même si irresponsables de ce chaos notamment ceux dont certains de le ressortissants séjournaient sur le Territoire Français au moment des faits, Allemagne, Grande Bretagne, Pays Bas, Belgique, Italie, Suisse en grande partie.
C'est par ses mots tout simples que la télévision française annonce le drame à 14 heures 30 minutes précise, sur toutes les chaînes nationales et privatisées, après lecture des télescripteurs où la dépêche fut brève mais cruelle, plongeant le département du Var, la région, le pays, l'Europe et le Monde dans une consternation générale et un profond désarroi.

« Nous interrompons quelques instants nos programmes. Une catastrophe sans précédant s'est produite sur la côte varoise il y a une trentaine de minutes causant la désolation, la terreur et la mort. Un camion citerne transportant un gaz inflammable à explosé au centre d'un camping de la Côte d'Azure pour une raison encore indéterminée .De sources officielles, il y aurait de très nombreuses victimes.
Bien sur, nous, nous réservons le droit de modifier nos programmes afin de vous donner plus amples informations sur ce dramatique accident tout au long de l'après midi. »

Des télégrammes de sympathie affluent déjà des cinq continents sur les bureaux du gouvernement français ainsi que des propositions d'aides humanitaires. Les standards de l'AFP sont pris d'assaut par des milliers de coups de téléphone de personnes inquiètes, depuis l'annonce de la tragédie.

Cependant, revenons aux causes de l'accident. Il ne reste rien où presque du camion tracteur, celui-ci s'est embrasé lors du monstrueux carambolage après le décrochement de sa citerne. La carcasse de cette dernière, pulvérisée, rendra difficile l'analyse des enquêteurs pour déceler un infime indice concluant à la défaillance mécanique. L'erreur humaine est toute aussi envisageable et plausible selon les autorités compétentes mais le malheureux chauffeur du poids lourd incriminé à périt carbonisé dans sa cabine.

Une foule de curieux, arrivée en masse après la première explosion, rend les secours périlleux. Combien de ses innocents, qui par amour d'émotions fortes où simplement pour se rendre utiles, augmentent de leurs noms la liste, ô combien trop longue, des victimes ? En exemple, citons cet homme, trop rapproché d'un foyer d'incendie, s'enflammant comme une allumette sous les yeux effarés et les cris impuissants des témoins. Malgré l'arrivée rapide de quelques pompiers, l'inconnu ne survivra point à ses blessures. L'inconscience, ce jour là, se paya très cher...Trop cher !

Dans le grand salon de l'hôtel hôpital servant, rappelons-le, de chapelle ardente, on dénombre déjà plus d'une centaine de corps et cela continu et continuera d'augmenter à la cadence, deux heures après l'explosion, de trois cadavres à la minute.

Des marins pompiers de Marseille, spécialisés dans les recherches sous marines aidés par les gendarmes plongeurs de la ville, explorent le fond de la mer pour remonter à la surface certains corps atrocement mutilés tandis que de nombreuses ambulances continuent leurs courses effrénée contre la montre vers les différents hôpitaux disponibles qui malheureusement, au fil du temps, se trouvent de plus en plus éloignés des lieux maudits.
L'armée réquisitionnée, assure le transport, dans ses camions bâchés, des blessés légers valides et des survivants cherchant un refuge pour la nuit avant d'être rapatrié par les services sanitaires dans leurs régions ou pays respectifs. Les écoles, les casernes, les gymnases ouvrent leurs portes pour accueillir ces hommes, ces femmes et ces enfants commotionnés certes, mais miraculeusement rescapés du camping de la mort. Une cellules de psychologues les entoure afin d'assuré leur suivit médical, pour certains d'entre eux, l'hospitalisation est nécessaire.

Sur le front, c'est toujours la cohue générale. Un vent de panique souffle sur le camping semant le désordre et l'hystérie parmi les survivants. Les secours ont énormément de mal à s'organiser vu l'ampleur du désastre. L'incendie des tentes et des caravanes se propage rapidement, comme une traînée de poudre et enflamme les pins alentours. Les pompiers, valeureux pompiers, tentent, dans de périlleux efforts, de contenir au maximum le sinistre et d'éviter au feu de gagner du terrain. Un combat acharné et inégal. Les villas jouxtant le camping, aux abords de la forêt, sont évacuées pour plus de sécurité, nombreuses d'entres elles ont été sérieusement endommagées par l'explosion de la citerne, toiture soufflée, clôture pliée, carreaux cassés, arbres arrachés.

A deux pas des restes de la caravane calcinée des Raynald, une vieille dame est assise à même le sol, courbée, le visage noirci entre les mains, son époux, allongé à ses pieds, sans vie, cache un morceau d'étoffe intacte aux couleurs noir, jaune et rouge, le drapeau tricolore belge. Les Van Den Bosche.
Un soldat s'approche de la dame, lui tend la main pour l'aider à se relever et l'éloigner de la caravane en feu, de lui ôter la vision macabre de son défunt mari couvert de sang, reposant à tout jamais sur les couleurs de sa Patrie, mais lorsque ses doigts effleurent l'épaule de Marieck, celle-ci vacille au côté de la dépouille de Jacky. La mort vient de les emporter tous les deux après trente ans de vie commune, trente ans de bonheur sans faille, de confiance mutuelle, trente ans d'une complicité formidable anéantis en l'espace de quelques minutes, unis dans la vie et dans la mort, aucune séparation du mariage au trépas.









Plusieurs heures après l'explosion, de nombreuses caravanes brûlent toujours, la forêt à proximité s'est embrasée.
Le Samu 83, a mis en alerte de nombreux hôpitaux étrangers spécialisés dans le traitement des grands brûlés, services de réanimation et chirurgicaux pour les blessés par traumatismes. Des familles sont ainsi séparées. Un enfant brûlé part à Marseille, son père à Montpellier, sa mère a succombée à ses blessures. Une jeune fille est dirigée sur Barcelone tandis que son frère est ventilé à Strasbourg par charter de la Sécurité Civile. Un bébé de deux ans est pris en charge à Paris en compagnie de nombreux autres enfants blessés dont les parents ont disparus.

Parmi les décombres, les sauveteurs relèvent des corps qui resteront à tout jamais non identifiés. Des restes humains s'éparpillant sur des centaines de mètres parmi vêtement, gamelles, carcasses fumantes d'automobiles et de caravanes. A dix-huit heures, dans le camping de la mort, règne toujours une panique insoutenable. Une forte odeur de chaire brûlée s'évade avec la fumée.
La catastrophe est à présent connue de l'Europe entière, les flashes sur les ondes radios et télévisuelles se succèdent depuis environ trois heures trente. Le nombre des victimes est estimées, approximativement, à deux cent, bilan très provisoire, parmi tous ces morts se trouvent une majorité de français bien sur mais aussi de nombreux belges, allemands, néerlandais, britanniques. Certains employés du camping se comptent aussi parmi les morts. Quand aux blessés, son nombre s'élève à environ six cent dont le tiers, selon les médecins, n'ont hélas, aucune chance de survie.

Les pompiers, toujours à pied d'½uvre, craignent une nouvelle offensive du feu. Le mistral annoncé par Météo France s'est malheureusement levé, il n'arrange en rien la situation, extrêmement critique. Plusieurs casernes sont tenues en alerte permanente et les recherches des corps se poursuivent malgré l'incendie des pinèdes et de la forêt avoisinante. Les pilotes chevronnés des canadairs font un travail périlleux pour éteindre le brasier, ils prennent beaucoup de risques pour ne pas mettre la vie des sauveteurs au sol en péril.

A 21 heures, les recherches maritimes doivent cessées pour la nuit mais reprendront dès l'aube. Les navires amarrent au large de la baie de Saint Raphaël, assez loin des côtes frappées par la houle due au vent. Les derniers curieux libèrent enfin le camping. Il est maintenant impossible à quiconque de franchir le périmètre autour de la zone sinistrée. Des vedettes de la gendarmerie nationale patrouillent sur la Grande Bleue, des militaires en armes montent la garde sur la plage, seuls restent sur le terrain, pompiers, sauveteurs, services médicaux, policiers et les nombreux journalistes. Des victimes se trouvent encore coincées sous les amas de ferrailles ou ensevelis sous les tonnes de gravats des bâtiments écroulés des douches, des toilettes et du magasin, ils attendront des heures avant d'être libérés de leurs souffrances malgré le travail acharné des secours. La nuit pointe, le soleil voilé de rouge et d'orangé disparaît à l'horizon dans les flots agités de la Méditerranée. L'incendie des pinèdes autour du camping est toujours attisé par le violent mistral mais les pompiers semblent, malgré tout, le contenir espérant cependant une accalmie du vent.

A l'extérieur du camping, la ville s'endort sous un ballet incessant d'ambulance tandis que dans l'hôtel hôpital, le préfet du Var et plusieurs hautes autorités civiles et militaires attendent l'arrivée inopinée du Président de la République, ils constatent l'ampleur de la catastrophe, jugent la gravité des blessures des survivants. Une visite insoutenable mais nécessaire pour établir la liste des besoins immédiats, médicaments mais surtout du sang, la collecte faite aussitôt après l'annonce de la tragédie, n'a pas suffit aux centaines de blessés. Le personnel médical tente l'impossible pour sauver le plus grands nombres de vies dans cet hôpital de campagne, hélas, au-delà de leurs efforts, de leur courage et de leur dévouement, trop de victimes succombent à leurs blessures et d'autres n'ont, selon les médecins, aucune chance de survie, citons en exemple cette pauvre femme d'une trentaine d'années, extirpée in extremis de sa caravane en feu, les deux jambes sectionnées au niveau du bassin par ses brûlures. Elle vit toujours, plongée dans un coma profond et les médecins, penchés à son chevet, s'efforcent à la sauver, est ce bien raisonnable ? Est-ce nécessaire ? Je ne m'étendrais pas sur le sujet de l'euthanasie, un chapitre entier lui serait consacré mais le droit de vie ou de mort sur des patients condamnés par la médecine relève du jugement de chacun, on doit, on a le devoir, selon mon opinion personnelle, d'abréger les souffrances inutiles des cas désespérés. La survie artificielle est un crime ! La médecine n'a pas le droit de rendre un être humain à l'état primaire, de faire d'un homme un légume, personne n'est autorisé a ôter la dignité d'autrui, la dignité de vivre et la dignité de mourir ! Je cesse ici mes polémiques et reviens à notre histoire...
Un autre cas, considéré comme l'un « des moins graves », choque les autorités présentes, une jeune fille défigurée, brûlée au trois quart de son corps, quelques touffes de cheveux roussit parsemées ça et là sur le sommet de son crâne attend son transfert vers un hôpital parisien. C'est trop affreux !...

Dans la pièce voisine, l'horreur à l'état pure donne rendez-vous aux visiteurs. Des centaines de blessés plus où moins atteint, conscient pour la plupart, espèrent leur rapatriement où leur ventilation rapide dans un quelconque hôpital et c'est dans une symphonie de râles, de toux, de cris, de pleurs, de plaintes, de gémissements que se poursuit cette macabre visite. Au comble de l'horreur, des enfants sont couchés à même le sol sur des couvertures par manque de lit, parmi tuyaux, bouteilles d'oxygène, perfusions et autres machines médicales, sous des draps maculés de sang, certain d'entres eux sont amputés sur place et une odeur de mort s'échappe de ce que fut le petit salon de l'hôtel.
La paroisse de Saint Raphaël a envoyée sur place des s½urs ayant pour mission d'aider moralement et physiquement les mourants.

La nuit tombe sur le sinistre camping éclairé par l'incendie des pins. Les engins de désincarcération fonctionnent toujours ainsi que les nombreux groupes électrogènes fournissant l'électricité nécessaire à l'hôtel hôpital dont l'explosion de la citerne a couché les pylônes d'EDF, plongeant une bonne partie de la ville dans l'obscurité.
Au PC des secours établit à l'extérieur du terrain, les ordres sont toujours donnés aux différentes colonnes de sapeurs afin de maîtriser l'incendie. Des équipes de relèves arrivent à 23 heures. Les soldats du feu épuisés, les yeux rougis par la fumée, le c½ur serré de tristesse et d'impuissance s'allongent un par un dans une tente dressée à leur attention, pour essayer de trouver un peu de repos. Beaucoup d'entres eux pour ne pas dire tous, ne peuvent cependant fermer les yeux sans revivre ce terrible après-midi. Cette vision cauchemardesque vient sans cesse hanter leur mémoire. Cette nuit là, on entendit, dans le bivouac des sauveteurs, de nombreux sanglots.

Les secouristes non plus ne furent pas épargnés par le drame, une dizaine d'entre eux sont tombés dans leur devoir, blessés dans le combat contre l'incendie, brûlures superficielles, intoxication due à la fumée mais malheureusement la mort d'un militaire du contingent basé au camps de Canjuers vint bouleversé le moral des troupes. Voici les faits...

Deux personnes coincées dans les douches endommagées furent localisées par un chien de la section cynophile de la police. Un groupe de militaires, tous bénévoles, aidés par les pompiers, s'apprêtaient à extraire les deux victimes de leurs fâcheuses positions lorsque le plafond, fortement ébranlé par l'explosion, céda sur les malheureux, des décombres on devait, hélas, retirer trois cadavres dont un des soldats âgé de dix neuf ans. Un de ses collègues, grièvement blessé, fut transporté par hélicoptère au centre hospitalier de Draguignan avant son transfert dans un établissement militaire de la région parisienne et voir sans doute sa libération anticipée.

Le repos du guerrier est de courte de durée, en effet vers une heure du matin, un branle-bas réveille les héroïques pompiers. L'incendie autour du camping se ravive sous l'effet du violent mistral menaçant plusieurs villas. Le sinistre s'étend sur plusieurs hectares et les flammes traversant la nationale, s'attaquent maintenant à la garigue du Massif de L'Esterel. La voix ferrée est coupée et tous les secouristes, pompiers, militaires et bénévoles disponibles sont retournés au combat, cette fois au dehors du camping maudit. Les véhicule tout terrain s'engouffrent dans la forêt incandescente et les lances incendies y vont de toute leur puissance un peu partout dans le massif. Il ne faut pas compter sur l'aide aérien, la nuit et le mistral empêchent tout vol des canadairs et autres bombardiers d'eau. Les hommes montent au front à pied pour combattre le fléau. Le maquis et la forêt sont des proies faciles aux flammes dévastatrice avec la sècheresse de ces derniers mois et quelques villas grillent déjà sous les yeux effarés de leurs propriétaires.

La tragédie ne va malheureusement pas s'achevée là, comme un loup affamée, la mort frappe encore. De sa faux rouillée, elle fauche la vie de plusieurs sauveteurs, ô combien déjà éplorés ?

Un camion pompe (Citerne d'eau) de la caserne de Cassis (Bouche du Rhône) venu en renfort, emprunte un chemin rocailleux afin de remplir sa cuve à un point d'eau, mais la fumée, la nuit et la fatigue des hommes réduisent considérablement la visibilité. A la sortie d'un virage effacé, le chauffeur encastre son camion sous un autre poids lourd montant en sens inverse. Déséquilibré, le lourd véhicule bascule dans le fossé tuant sur le coup son passager. Le chauffeur ainsi que deux autres sapeurs sont grièvement atteint. Et c'est dans la consternation que les hommes du feu combattent l'incendie tels des gladiateurs dans l'arène, courageusement, fièrement, héroïquement. J'ouvre une parenthèse pour rendre un hommage, bien mérité, à la mémoire de tous ces soldats du feu victimes de leur devoir et aux autres qui, malgré la perte brutale d'un collègue, d'un ami, d'un des leurs, continue leur sale besogne pour atteindre un but, un seul : sauver des vie humaines, souvent dans des conditions des plus périlleuses et pénibles au détriment de leur propre vie.

Pendant que les pompiers vaquent à leur lourde tâche, les recherches dans le camping et sur la plage sont réduites mais pas interrompues. Les caméramans de différentes chaînes de télévisions françaises et étrangères filment et les journalistes commentent le travail des secours afin de donner seconde après seconde, la situation aux centaines de millions de téléspectateurs suspendus à leur petit écran malgré l'heure tardive. En France, une émission spéciale de l'information vient de s'achever avec comme invité surprise, le Président de la République en personne qui a fait une déclaration solennelle en direct du lieu de la catastrophe avant de féliciter les responsables des secours et des services médicaux et de se recueillir dans la chapelle ardente où déjà plus de deux cents cercueils, acheminés dans la soirée par convois spécial, sont alignés, gardés par des soldats en armes dans un silence, on ne peut plus funèbre. La veillée mortuaire allait durée. Quatre prêtres du Diocèse varois prient face au crucifix prêté en hâte par l'église. La visite du chef de l'Etat est de courte durée, emploie du temps oblige, des minutes de prosternations et de douleurs, le visage grave, il ressort de cet immense catafalque pour regagner son avion, la Capitale, l'Elysée. Les corps appartiennent à présent aux enquêteurs de la police scientifique et aux médecins légistes, difficile travail que d'identifier ces cadavres, mettre un nom et une nationalité pour chacun d'eux afin de les rendre à leur famille et Patrie d'origine. Quant aux dépouilles des sapeurs et militaires victimes de leur courage, elles sont transportées par hélicoptère au camps militaire du XXI éme RIMA basé à Fréjus où leurs familles sont invitées, dès le lendemain, à se recueillir.

Le mistral s'essouffle un peu vers les deux heures du matin, la joie se dessine enfin sur les visages défaits des hommes épuisés et dans un dernier soubresaut, l'incendie rend l'âme à quatre heures précisément. Pour assurer la sécurité, une patrouille est désignée pour surveiller durant le restant de la nuit, les cendres des centaines d'hectares détruit par le feu, une reprise étant si vite arrivée. Sur les ordres du PC, les autres pompiers peuvent enfin rentrer au bivouac pour essayer de dormir un peu, mais tous sont mobilisés sur le terrain où les recherches ont cessées mais reprendront dès l'aube.
Il n'y a plus d'espoir de retrouver des survivants. Le dernier blessé extrait des décombres est une jeune femme d'une vingtaine d'années, employée saisonnière au petit magasin du camping...

Alors qu'une équipe de télévision italienne filmait à proximité des ruines du bâtiment, une faible voix, sortie d'outre tombe, se fit entendre sous l'amoncellement de gravas. Le journaliste pensa d'abord à son imagination lui jouant des tours vue l'heure très avancée de la nuit et la fatigue accumulée tout au long de cette pénible journée. Mais fallait se rendre à l'évidence lorsqu'un second appel au secours, plus audible cette fois sortit de dessous cet amas de ferrailles tordues, de béton, de poutres calcinées, quelqu'un s'y trouvait bel et bien prisonnier. Les pompiers confirmèrent cette hypothèse grâce au chien d'avalanche mis à la disposition des sauveteurs. Une course contre la montre se déclencha alors. La victime, toujours consciente, respirait avec difficulté, un médecin du Samu, entouré de plusieurs infirmières urgentistes, assistaient les pompiers pour cet ultime sauvetage. Le membre gauche, de la pauvre femme, fut dégagé en premier, ce qui permit à l'une des assistantes de lui prendre la tension artérielle et le pouls afin de contrôler son état de santé tout au long du déblaiement des décombres.

- M'entendez-vous madame ? Demanda le médecin.

- ...A l'aide !...J'étouffe !...J'ai mal, lui répondit d'une voix caverneuse et haletante la malheureuse.

- Où avez-vous mal ? Continua l'homme en blanc.

- ...Au ventre...Mon bébé !...Aidez-moi...Mon bébé ! S'agita la victime.

- Calmez-vous...Nous allons vous sortir de là, se voulait rassurant le médecin, y'avait-il un bébé avec vous ?

- Non...Je suis...Je suis enceinte...J'ai mal !

Le médecin du Samu prit la main bleuie de la victime et continua ses analyses verbales.

- Pouvez-vous me serrez la main madame ? Demanda t'il.

- Comme ça ? Répondit faiblement la jeune femme en serrant la main du médecin.

- Très bien, sentez-vous vos orteils ? Continua celui-ci.

- ...Oui !

- La tête ? Pouvez-vous bouger la tête ?

- ...Oui !

- Avez-vous mal au dos ?

- ...Un peu mais je peux bouger...

- Très bien, aucune paralysie, la colonne vertébrale n'a pas l'air d'avoir subit de choc, pronostiqua grossièrement le médecin, le pouls est correct, la tension un peu faible mais rien de bien alarmant, après plus de douze heures ensevelie c'est tout à fait normal...Quelle sorte de douleur ressentez-vous dans le ventre ?...Madame m'entendez-vous ?

- ...Oui...Une douleur aiguë, répondit-elle.

- Permanente où passagère ? Continua le spécialiste.

- ...Ca dure ! J'ai mal...Je crois que je saigne...C'est chaud et humide, décrivit la jeune femme.

- A quel niveau ? La poitrine ? L'abdomen ? Le bas ventre ?

- .../...

- Madame, m'entendez-vous ?

- .../...

Abandonnant quelques secondes pioches, pelles, un grand silence fut concédé par les sauveteurs parcourus de frissons à l'idée terrible de la perte de la jeune femme qui ne répondait plus aux appels du médecin. Celui-ci insista pourtant.

- Madame ?

- .../...

- M'entendez-vous madame ?

Des profondeurs de la terre, une faible voix répondit, soulageant médecin et pompiers qui reprirent leur dure et périlleuse tâche de déblaiement.

-...Oui, je vous entends...J'ai mal au côté droit.

- La naissance est prévue à quelle date ? Repris rassuré le médecin.

- Fin octobre.

- Avez-vous des contractions ?

- ...Non...J'étouffe...Vite !

- Chut ! Ne vous agitez surtout pas...Respirez lentement, conseilla le responsable du Samu, c'est bientôt fini, nous allons vous sortir de là.

Puis s'adressant aux pompiers :

- Doucement les gars, ne provoquez pas d'autres éboulements qui lui seraient fatal...Je crains qu'elle n'ai une perforation au point de côté droit, prions qu'aucun organe ne soit touché...J'espère me tromper mais prévenez le docteur Chauvel qu'il se prépare à opérer de toute urgence, s'il vous plait, ordonna t'il à une infirmière, précisez l'état de la victime et dites lui bien qu'elle est enceinte de six mois.

- Bien docteur, répondit celle-ci.

Les pompiers, avec une agilité parfaite et un soin intensif, dégagèrent les plaques de béton prisons. Il fallut découper au chalumeau et à la tenaille électrique les morceaux de ferrailles tordus, sous la lumière des puissants projecteurs. Les gémissements et les cris de la victime rendaient encore plus délicat le sauvetage, un simple éboulement aurait eu certainement des conséquences dramatiques pour la pauvre femme et son bébé, s'il vivait toujours. Bientôt son visage, salit par la sueur et la poussière, marqué par la souffrance apparut enfin. La malheureuse pouvait respirer à nouveau l'air libre même si ce soir il puait tant la mort.

- Ca va madame ? Demanda souriant et rassurant le médecin.

La brave dame répondit l'affirmatif par un simple clignement des yeux et un petit sourire de remerciement. Tout allait donc pour le mieux, le côté gauche de ce corps si frêle, malgré la grossesse, et les jambes étaient maintenant libérés des gravas, seul le côté droit, celui qui le faisait tant souffrir se trouvait toujours prisonnier. Quelques efforts encore pour les sauveteurs, quelques minutes de souffrance et de courage pour la blessée. Au bout de deux longues heures, les pompiers délivraient enfin la miraculée de sa prison de béton et d'acier. Le médecin s'occupa aussitôt de la blessure qui meurtrissait la jeune femme. Une large plaie partant de l'aisselle jusqu'au niveau du rein laissait suinter ce liquide rouge sombre, liquide de vie, qu'elle avait perdu énormément. Une plaie béante causée par un crochet de métal servant, avant l'accident, à tenir l'étagère de la caisse enregistreuse.

- Mon bébé...Comment va mon bébé ? Se lamenta apeurée la blessée.

- Vous avez perdu beaucoup de sang, pour le bébé nous le saurons bientôt, gardez l'espoir, vous avez été très courageuse jusqu'à présent, continuez, nous allons vous transportez à l'hôpital et je m'occupe personnellement de vous, répondit le médecin.

- Merci docteur.

S'adressant aux pompiers, le médecin du Samu les remercia.

- Bon boulot les gars, allez vous reposez, dans quelques heures un autre travail et des plus pénibles vous attend. Il y a encore beaucoup de restes de malheureux éparpillés sur le terrain.

- Nous serons prêt toubib, nous serons prêt !






Les équipes de secours se sont levées avec le soleil après une très courte nuit. Quel n'est pas leur désespoir et leur peine en découvrant l'horrible spectacle de ce qui reste du plus beau camping de la région et de sa forêt avoisinante. Un paysage lunaire, composé d'arbres calcinés, de terre noircie, inondée par les tonnes d'eau utilisée pour circonscrire le sinistre. Tout n'est que cendres, réduit à l'état de squelette. Les automobiles, les caravanes, les armatures métalliques des tentes dévêtues de leur toile grillée, fument encore. Des détritus étalés pêle-mêle, des objets divers et des vêtements roussis abandonnés en hâte dans la cohue générale de l'immense panique qui a suivit l'explosion. Ici une chaussure, une paire de lunettes, une valise encore fermée à clé et intacte attend son propriétaire comme sur le terminal d'un aéroport. Là, des assiettes en plastiques en partie fondues par la chaleur, des jouets de plage, des gamelles en aluminium, un livre dont les pages se tournent et s'arrachent sous l'effet du léger mistral. Un peu plus loin, les ruines apocalyptiques du magasin, dont le plafond écroulé retenait prisonnière la pauvre femme sauvée miraculeusement d'une mort atroce et certaine si ce brave journaliste italien ne s'était pas trouvé là. Mais je crois que le plus insoutenable pour ces hommes, est la vision terrible de ces restes humains réduit en cendre, oubliés dans la nuit où passés inaperçu des sauveteurs.

Rendons à nouveau hommage à ces « gueules noires » du sauvetage, combattants du feu aux visages noircis de suie, aux yeux cernés de fatigue d'une nuit sans sommeil et ces médecins et infirmières, qui sans aucune accalmie, se sont relayés toute la nuit sur les blessés et les mourants, luttant pour sauver, au prix de longues heures de travail et d'épuisement, dans des conditions particulièrement pénibles dans un hôpital de fortune, des vies humaines où chaque décès pesait un peu plus lourd sur leur moral. L'espoir naissant lors d'une stabilisation partielle d'un blessé se perdait dans la mort d'un autre. Une nuit abominable, hélas parmi tant d'autres, pour ces gens donnant leur temps, leur talent et leur courage pour le respect de la Vie.


Ce mercredi matin, après plus de vingt heures d'enfer, des corps sont toujours introuvables. Des appels téléphoniques, venant de l'Europe entière, accablent les standards des hôpitaux et des gendarmeries françaises, des appels désespérés de familles des victimes. Une liste officielle des identités des corps identifiés à été rendue publique ce matin même dans la presse, sous toute réserve bien entendu, tous les papiers personnels ont brûlés dans l'incendie et le registre des entrées et sortie des estivants tenu à l'accueil du camping, a bien souffert, partiellement endommagé par les flammes, d'ailleurs les enquêteurs n'en auraient pas beaucoup tirés profits, n'étant pas à jour, de nombreux vacanciers, en surnombre, n'étaient volontairement pas inscrits sur les listes par la direction fautif d'accepter ce surpeuplement. A cette macabre liste incomplète, il faut rajouter malheureusement les noms des employés, des touristes de passage, parents et amis des campeurs, des automobilistes tués à l'extérieur du terrain dans le carambolage, le malheureux chauffeur du poids lourd incriminé, les inconnus victimes de leur curiosité, les baigneurs sur la plage, étrangers au camping, et ces sauveteurs tombés sur le champs d'honneur.

Un appel à témoins a été lancé sur les ondes radiophoniques, susceptibles d'aider les enquêteurs à mettre un nom sur chacun des corps. L'enquête s'avère d'autant plus complexe que de très nombreux touristes affolés lors de la première explosion, ont quitté précipitamment le camping par leurs propres moyens. Le gouvernement français est en communication permanente avec les différentes ambassades européennes pour essayer d'établir une liste détaillée des noms de leurs ressortissants victimes du camping maudit.

Sur le terrain, les recherches ont reprises, les bateaux draguent à nouveau le fond de la mer sur une centaine de mètres du rivage, des cadavres sont encore repêchés.
Une organisation française a envoyée un « Mystère 20 » à destination de l'aérodrome militaire de Fréjus avec à son bord du matériel médical et des flacons d'hémoglobine, du sang indispensable à la survie, tandis qu'une Caravelle se tient en alerte à Nice pour le rapatriement des blessés étrangers. Des appareils de toutes nationalités confondues, britannique, italienne, allemande ont quittés leur pays respectif pour la France. Tous les cercueils restent cependant sur notre sol le temps, aux autorités françaises, d'expertiser les cadavres, leurs nombres s'allongent un peu plus chaque heure. Beaucoup de blessés sont décédés durant la nuit et cela continuera durant les jours à venir. Selon les responsables médicaux, il y aurait à présent plus de deux cent morts et disparus et quelques sept cent blessés, chiffre approximatif. Bilan très lourd déjà.

Les enquêteurs essaient maintenant de déterminer les causes de cette tragédie. De nombreux points d'interrogations, questions sans réponse à l'heure qu'il est, leur sont posé. On interroge les témoins. La Balistique (Service d'enquêteurs chargés d'analyser le mouvement et la trajectoire des objets ou personnes responsables d'un acte criminel ou accidentel) examine les débris de la citerne et du camion tracteur. Qui sera le responsable de cette tuerie ? Qui est le fautif de cette catastrophe ? Qui portera le chapeau dans cette sombre affaire ? La compagnie de transport, propriétaire du véhicule et employeur du chauffeur ? Le chauffeur du poids lourd lui-même ? Le directeur du camping qui avoue le surpeuplement de son terrain en cette période estivale ? La Mairie qui autorise cette portion de route, longeant les campings, aux camions chargés de produits inflammables pour livrer les quelques stations services de la corniche ? Et la cause de cet accident, quelle est-elle ? Défaillance mécanique du convoi ? Défaillance humaine du conducteur ? La fatigue de l'homme ou l'usure de la machine ? La guerre des assurances va néanmoins débuter...


L'horreur culmine toujours dans le camping deux jours après le drame. Vision cauchemardesque de guerre, odeur insoutenable de mort. Les travaux de déblaiement commencent. Un bulldozer rassemble sans ménagement toutes les carcasses calcinées des voitures et des caravanes pour les charger sur des camions semi-remorques faisant la navette entre les différentes casses autos où ferrailleurs de la région et le sinistre terrain.
Tout est rasé, le camping mis à nu. Il le faut afin de mieux reconstruire les magasins, les douches, les toilettes avec toutes les nouvelles normes de sécurité, avant la saison prochaine, les vacances Pascales sans doute. Le camping doit se relever de ses cendres afin de panser la cicatrice de cette dramatique journée d'un mardi 11 juillet. La station doit vivre pour la mémoire de ses martyres.














Fin de la première partie.
























DEUXIEME PARTIE

Le mois suivant la catastrophe du « Méditerranée », on ignore toujours tout ce qu'il est advenu du petit Damien Raynald, Interpol a ouvert une enquête.
La liste des disparus est longue, beaucoup d'entre eux ont été retrouvés vivants des jours, voir des semaines après le drame, d'autres moins chanceux, se comptent parmi les cadavres non identifiés mais le cas de Damien émeut tellement la France profonde que les autorités compétentes se démènent au-delà du possible, pour tenter de retrouver sa trace, un travail de fourmis à grande envergure qui, cependant, va se révéler négatif, il faut bien, un jour, se rendre à l'évidence, pour la police et les médias, Damien Raynald fait, malheureusement, parti de ces corps sans noms ensevelis dans la fosse commune de la ville ou une stèle est érigée en leur mémoire.
L'incertitude est cependant insupportable pour sa famille, surtout pour sa tante et marraine, persuadée de la survis de l'enfant quelque part. Seule avec son mari, elle décide de se lancer dans l'abominable lutte que sont les recherches, défiant ainsi les enquêteurs, allant à la rencontre des espoirs, des angoisses, des déceptions aussi qui accompagnent une disparition.

Madame Muriel Raynald, la mère du petit, a périe brûlée vive sur le terrain. Pierre Raynald, son père, se compte parmi les cadavres non identifiés, les restes de sa dépouille retrouvés dans la caravane calcinée, se sont malencontreusement égarés, par inadvertance des services médicaux et ceux des pompes funèbres, dans la chapelle ardente, mélangés aux corps anonymes et la petite Eve Raynald, sa s½ur, atrocement mutilée devait succomber à ses blessures, sans reprendre connaissance, dans un hôpital nantais. Damien serait donc le seul survivant de la famille Raynald.

Voici les recherches entreprises par Denise Landry, tante et marraine du petit garçon et de son époux Jean Louis...


Donc au lendemain de la catastrophe, le mercredi 12 juillet, madame Landry apprend, en téléphonant au numéro vert diffusé à la télévision, que le nom de Damien ne figure pas sur les listes officielles des victimes. De son côté, sans être au courant de la démarche de Denise Landry, le parrain du petit garçon téléphone lui aussi au standard d'urgence, il reçoit la même réponse, Damien serait vivant mais on ignore où il se trouve.

Denise et Jean Louis se rendent à Nice par avion quelques jours après le drame. De là un train les emmène à Saint Raphaël.
Saint Raphaël, soleil voilé, ville martyre, couleur de deuil. Difficile d'évaluer l'ampleur du désastre trois jours après la catastrophe. Saint Raphaël, c'est de nombreux cortèges funéraires partant incognito vers des destinations éparpillées à travers la France et l'Europe. C'est des familles en larmes qui vont, qui viennent, qui errent dans les rues de la ville afin de comprendre. Un mot, un seul, revient sans cesse dans toutes leurs bouches amères : Pourquoi ?
Saint Raphaël, c'est les drapeaux tricolores en bernes sur tous les monuments de la ville, c'est des centaines de gerbes, de couronnes, de bouquets de fleurs anonymes s'entassant pêle-mêle à l'entrée du camping sous les yeux médusés, emplit de tristesse et d'émotions des gendarmes en fraction. Bien évidemment l'entrée du camp y est strictement interdite.
Saint Raphaël, est devenu le rendez vous de la peine et de la douleur, commune de désolation qui pue tant la mort, c'est la fermeture de toutes les boutiques et magasins lors des obsèques des enfants du pays employés saisonniers au camping de l'horreur, c'est des minutes de silence douloureuses suivit du glas que l'on sonne dans toutes les églises et chapelles du conté.
Saint Raphaël c'est aussi le ballet incessant des voitures diplomatiques, de polices et de camions bennes chargés de gravas. C'est l'annulation de toutes les festivités prévues pour le 14 juillet. C'est la sonnerie aux morts retentissante sur le sol du XXI éme Rima de Fréjus où la levée des corps des malheureux soldats victimes de leur devoir, a lieu en présence de nombreuses personnalités politiques et militaires françaises et étrangères.
Enfin, Saint Raphaël c'est le deuil national de tout un peuple solidaire avec les familles touchées en plein c½ur en cette belle journée d'été.

Si tôt arrivés, les Landry se rendent à l'Hôtel de ville consulter la liste détaillée mais incomplète des victimes mise à la disposition des familles. La liste est longue, trop longue, je ne le répèterais jamais assez !
Les identités des malheureux sont classées par ordre alphabétique et nationalité respective avec un cotât d'erreurs possibles. Seuls, les personnes décédées susceptibles d'avoir été reconnues par un proche, figurent sur ce faire-part de décès géant à prendre avec toutes les réserves. En voyant tous ces noms s'aligner les uns derrière les autres, en encre noire, Denise a un moment d'hésitation et un mouvement de recul.

- Il le faut chérie, si nous voulons retrouver Damien, acceptons de voir la vérité en face, aussi dure soit-elle ! Lui dit son époux en l'entraînant dans la pièce.

- ...Tu as raison, cherchons, balbutie désespérée Denise.

Denise lit donc à haute voix ces feuilles blanches noircies de plus de deux cent noms, de grands frissons lui parcourent le corps, des sanglots lui nouent la gorge, des larmes lui perlent aux paupières. En haut de la liste mortuaire, en grosses lettres noires, avant l'énoncé des identités, paraphrasé par monsieur le Maire, nous pouvons lire :

« Ville de Saint Raphaël,

En ce mardi 11 juillet, 247 de nos frères, parents, amis, compatriotes, touristes, de toutes origines, ont péris tragiquement dans l'horreur et l'incompréhension la plus complète. Qu'une telle catastrophe serve d'exemple pour les années futures

Liste officielle des victimes dont les identités ont été certifiées par analyses et expertises médicales .Sous toutes réserves. Pour tous renseignements supplémentaires, la Mairie et la gendarmerie se tiennent à votre disposition.

La Municipalité.
Le Maire. »


Afin de ne pas augmenter sa peine ni craquer avant la fin de sa lecture, Denise cherche directement dans la lettre R.

- Famille Raal, famille Rabin, famille Rabinot...Famille Raymond, famille Raymutti, famille Raynald !...Les voilà Jean Louis, regarde ! S'écrie t-elle...Pierre Raynald, âge indéterminé, Muriel Raynald, née Célarié, 35 ans, Eve Raynald, 8ans...Mon Dieu !

Jean Louis s'approche du grand tableau, chausse ses lunettes, enserre la main de son épouse et dit après constatation :

- Damien n'y figure pas, il est peut-être encore vivant ? Mais où le chercher ? Où allez ?

- Renseignons-nous à la gendarmerie, savent-ils bien plus de choses à présent ? Propose Denise.

Dans les bureaux de la brigade, quatre personnes attendent déjà leur tour. La même histoire doit sans doute les réunir vue l'angoisse dessinée sur leurs visages crispés, creusés, vieillis, défaits par l'épuisement d'une interminable attente avec pour la majorité d'entre eux, au bout du tunnel, la sinistre vérité : La mort du parent recherché malheureusement non identifié. Le tour des Landry arrive.

- Personne suivante s'il vous plait, annonce le gendarme de permanence...Bonjour messieurs dame, que puis-je pour vous ?

- Bonjour monsieur...Voilà...Nous recherchons, mon mari et moi, explique nerveusement Denise, un enfant...Mon neveu...Ses parents, mon frère...Oh ! Mon Dieu !

Denise, effondrée, ne peut terminer sa phrase, Jean Louis explique au gendarme, avec plus de courage, le pourquoi de leur visite.

- Excusez ma femme je vous prie monsieur, dit-il.

- Je comprend et compatis à votre douleur, répond impuissant le militaire.

- Je termine, continue Jean Louis, notre neveu a disparu depuis le drame et son nom ne figure pas sur la liste des victimes identifiées, nous souhaiterions avoir quelques éléments de plus le concernant selon vos possibilités bien entendu...Comprenez-nous, l'attente est insupportable...Nous voulons savoir simplement, que l'on nous dise une bonne fois pour toute s'il est mort ou vivant !

- Quel est le nom de ce garçon ? Demande le gendarme.

- Damien, Damien Raynald, répond Jean Louis

- ...Ses parents ? Murmure l'homme de Loi, en devinant la réponse à sa question.

- ...Morts...Tous les deux, avec sa petite s½ur de huit ans, confirme tristement Jean Louis.

- Désolé...

- Ils sont tous sur la liste des victimes sauf Damien, rajoute Landry.

- Pouvez-vous me faire brièvement la description du petit et me fournir une photo, récente de préférence, demande le gendarme, un avis de recherche sera lancé, mais sachez tout de suite, de nombreuses personnes n'ont toujours pas été identifiées et ne figurent pas sur cette maudite liste...

- D'après vous, il n'y aurait donc aucun espoir ? Questionne Jean Louis sans pour autant se décourager.

- Je n'ai pas dit cela, se rattrape le gendarme, je souhaite de tout mon c½ur que Damien soit retrouvé sain et sauf, mais ne vous mettez pas martel en tête, nous n'avons aucune piste de départ...Regardez tous ces gens dans la salle d'attente, plus de la moitié savent pertinemment que toute recherche est inutile pour leur disparu mais la vérité est tellement cruelle et soudaine qu'il leur est dur d'accepter...Une cellule de crise, avec psychologues et psychiatres, a été mise en place en aide aux familles dans la salle polyvalente, vous devriez les consulter...Cela a été terrible monsieur, un enfer...Croyez le, si nous sommes persuadés de la survie de cet enfant, le nécessaire sera mis en ½uvre pour vous le ramener...Mais devant certaines circonstances, nos moyens sont minimes voir inefficaces.

- Je comprends...merci monsieur, réplique Jean Louis.

- Avez-vous une photo ?

- Oui, elle a été prise en juin, juste avant leur départ en vacances...

- Vous nous la rendrez monsieur ? Supplie Denise.

- Naturellement madame, rassure le gendarme...Faites moi la description de l'enfant s'il vous plait.

- Il a onze ans, les cheveux blonds, ondulants, mi longs...Il mesure environ un mètre cinquante...Les yeux foncés, presque noirs...Il est mince...Il a une petite cicatrice sur le genoux gauche, une opération chirurgicale bénigne après une mauvaise chute à vélo...Damien est sportif, casse cou même...Turbulent comme tous les enfants de son âge, mais c'est un gentil garçon...Il est débrouillard...Il est...

- ...Cela suffira madame, inutile de vous torturez plus, cette description est parfaite.

- Assied-toi chérie, propose Jean Louis à sa femme, à présent monsieur, que devons nous faire ?

- Attendre ! Répond froidement le gendarme.

- Attendre ? S'écrie Denise

- Oui madame, reprend le gendarme...mais comme je suis persuadé de votre désobéissance, excusez moi d'être brutal, mais voyez à l'hôpital intercommunal si Damien ne figure pas sur le fichier des corps non identifiés.

- Comment ???

- Il le faut monsieur Landry...Attendez-vous dès à présent à rencontrer des moments pénibles dans vos recherches. De notre côté, nous nous chargeons de la diffusion de la photo et du signalement. C'est tout ce que nous pouvons faire sur l'heure, sans preuves formelles de la survie de cet enfant, nous sommes désappointé, et vous savez, suite à cette tragédie, nous avons énormément de travail...

- D'accord, répond Jean Louis, en tout cas merci de votre franchise monsieur...Nous, nous rendons à l'hôpital, y'a-t-il un téléphone que j'appel un taxi ?

- Dans le hall.

- Merci, au revoir.

Les Landry franchissent la porte du bureau lorsque le gendarme les interpelle, triste et dépité :

- Messieurs dame !

- Oui ?

- Bonne chance !

Un bref regard sur ce gendarme laisse deviner le désespoir et l'impuissance de tout un service face à cet évènement d'une telle importance si soudain et meurtrier.
Un taxi vient prendre les Landry devant la gendarmerie et les emmène à l'hôpital intercommunal où ils sont reçus par le directeur même du centre hospitalier.

- Bonjour madame, bonjour monsieur, je devine les raisons de votre visite, leur dit-il. L'un de vos proches a disparu lors de la catastrophe n'est ce pas ? Et vous voudriez savoir s'il ne se compte pas parmi les corps non identifiés ?

- Un enfant monsieur, répond Jean Louis

- Un parmi tant d'autres, réplique le professeur.

- Pouvez-vous nous aider ? Implore Denise.

- Possible, mais incertain...Vous savez des cadavres humains carbonisés se ressemblent, seuls quelques signes particuliers, dentitions, malformations osseuses, bijoux où autres prothèses peuvent déterminer l'identité d'une personne.

Le médecin ne va pas de mains mortes dans ses propos, sans prendre la peine de mettre des gants au risque de choquer les Landry, il poursuit.

- Des corps ont été littéralement déchiquetés, rendu en état de charbon, ceux-là sont déjà dans la fosse commune du cimetière...

- Oh mon Dieu ! C'est horrible ! S'indigne Denise.

- Pardonnez moi d'être crus madame, j'étais sur le terrain avec mon équipe, nous avons vécu un véritable cauchemar et toutes les descriptions de la catastrophe que vous avez pu entendre à la radio, voir à la télévision ou lire dans les journaux ne sont que bagatelles devant la réalité...Des vies, nous en avons sauvées, hélas bien peu ! J'ai vu la mort comme jamais je ne l'avais vu auparavant au sein de mon boulot...Ce fut une horreur...Avez-vous entendu parler de Malpasset ?

- Oui, vaguement, rétorquent les Landry, mais quel rapprochement ?

- En 1959, j'étais jeune médecin à Fréjus lorsque le barrage a cédé. Cinq cent morts en quelques minutes. Aujourd'hui près de trois cent victimes. Deux catastrophes meurtrières en quelques décennies pour la même région, c'en est trop...Comprenez notre colère pour nous toubibs ! Passé notre temps, notre vie à soigner et sauver des malades, tout cela détruit en l'espace de quelques minutes...La fatalité me direz-vous ? Non ! La connerie. Quel vent de folie poussent tous ces promoteurs, ces architectes, ces constructeurs et autres mécréants à construire toujours plus grand, toujours plus haut, toujours plus vite ? Gagner du temps et de l'argent sur la vie d'innocents, c'est ignoble, ingrat, révoltant...Qu'es-ce que mille cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants contre des centaines de millier de francs ?

Après un court silence respecté par les trois personnes, le directeur reprend la parole.

- Revenons au but de votre visite, voulez-vous...Je peux peut-être vous renseigner si cet enfant se trouve dans mon établissement, dans une chambre où à la morgue. S'agit-il d'un parent ? D'un ami ?

- De notre neveu, répondent ensembles les Landry.

- Quel âge ? Demande le professeur.

- Onze ans.

- Permettez, je téléphone à mes collègues chargés de l'évacuation et de la ventilation des blessés dans les différents hôpitaux français lors de la catastrophe, puis aux médecins légistes qui ont pratiqués les autopsies sur les restes des dépouilles a fin d'identifications.

- Faites, je vous prie monsieur, mais ne serait-il pas préférable de consulter au préalable les dossiers de ces différentes autopsies afin de connaître rapidement les résultats et de savoir si un gamin de onze ans figure parmi les inconnus ? Propose Jean Louis.

- Sûrement, un temps précieux à gagner, reconnaît le professeur.

Selon la description donnée de l'enfant, les réponses au téléphone doivent être concluante à voir le rictus détendu du directeur du centre hospitalier. Une nouvelle rassurante fait naître un espoir, infime soit-il, dans le c½ur, ô combien meurtris, des Landry.

- Non madame, monsieur, nous n'avons pas dans nos chambres froides les restes d'un petit garçon de onze ans...Mais, croit bon d'ajouter le professeur, ne vous réjouissez pas trop vite. Je parles de mon établissement, sans être pessimiste, ni trop alarmiste, sachez que de nombreux hôpitaux ont accueillis des victimes décédées après leur hospitalisation.

- Nous, nous en doutons monsieur, poursuit Denise.

Quelques minutes plus tard, une infirmière attachée au service de ventilation des blessés, dépose sur le bureau du directeur une pile énorme de dossiers renfermant peut-être la clef de cette énigme.

- Voyez-vous je dois examiner ces centaines de dossiers, rentrez à votre hôtel, je vous téléphone au moindre indice, laissez-moi vos coordonnées.

- Pouvons-nous nous rendre utiles ? Demande Jean Louis.

- Non monsieur, désolé, répondit le médecin, tous ces dossiers sont classés secret professionnel et puis tous les renseignements qu'ils contiennent sur chaque victime sont rédigés en jargon médical, du chinois pour vous. Croyez-moi, votre place n'est point ici, reposez-vous, vous en avez besoin.

- Bien, rentrons chéri, invite Denise devant l'insistance de son mari, notre présence nuira certainement au travail du docteur.

- Certes, nous partons, nous attendons votre appel monsieur et merci.

Une longue et pénible attente commence pour les Landry bouclés dans leur chambre d'hôtel au centre ville. Jean Louis feuillette pour la énième fois les nombreux journaux régionaux relatant la catastrophe. La fatigue a raison de Denise qui s'assoupit quelques heures. Elle sursaute à la sonnerie du téléphone aux environ de dix huit heures.

- Allo !

- Madame Landry ?...Bonsoir, monsieur Manoukian, directeur du centre hospitalier...J'ai de bonnes nouvelles à propos de votre petit Damien.

- Où est-il ? S'écrie impatiente Denise.

- Selon certaines sources, il aurait, je parles au conditionnel, précise le médecin, il aurait été transporté dans une clinique de Strasbourg avec de multiples contusions. Son état de santé n'inspirerait plus la moindre inquiétude. Voici les coordonnées de cette clinique.

Denise note l'adresse et le numéro de téléphone de cette fameuse clinique privée strasbourgeoise, d'une main tremblante d'émotions et peut-être d'une certaine crainte d'un nouvel échec aussi. Elle ne sait que dire pour remercier le médecin.

- Merci monsieur, merci !

- Je vous en pris madame, attendez la confirmation de cette nouvelle pour vous réjouir, n'avez-vous pas eu assez de déceptions jusqu'à présent ? Conseille le médecin.

- Vous avez fait ce qui était dans vos possibilités et vous en suis reconnaissante.

- Bonne chance madame, au revoir !

- Merci docteur.

Sans perdre un instant, Denise raccroche le combiné téléphonique et compose le numéro de la clinique strasbourgeoise. Elle obtient le standard. Une voix féminine lui répond.
En effet, un petit garçon d'une dizaine d'années victime du camping est bien hospitalisé au sein de cette clinique et attend ses parents. Rassurée, Denise raccroche après avoir remercié son interlocutrice, enfin de bonnes nouvelles, avec un grand ouf de soulagement, aspirant tous les espoirs. La nuit est paisible, sans cauchemar. Depuis la tragédie, l'insomnie ronge Denise entre café en excès, calmants et somnifères parce qu'il faut tenir debout en ces moments d'angoisses. Les nerfs à vif, la pauvre femme évite la déprime et la dépression qu'à sa force de caractère, qu'à son courage exemplaire et sa volonté sans faille de retrouver le gamin. Son énergie est mise à rude épreuve mais ce soir, tout va mieux pour ne pas dire très bien. Damien se trouve être entre de bonnes mains. Comme dit le dicton : L'espoir fait vivre ! Celui-ci malheureusement est de courte durée, juste l'espace d'une courte nuit, le temps de remonter le mécanisme physique et moral épuisé de Denise Landry.

Le lendemain matin, Jean Louis appelle à son tour la clinique strasbourgeoise pour fixer une date éventuelle pour la sortie du petit Damien. Ô rage ! Ô désespoir ! A cette seconde, tout bascule. Fini les projets, terminé les sourires. Le temps soudain s'arrête pour les Landry quand une tierce personne à l'autre bout du fil, leur apprend qu'aucun enfant ayant la description de Damien n'est hospitalisé dans cet établissement. La conversation d'hier au soir avec ses certitudes, n'était qu'une misérable erreur de la part de la standardiste et en formulant, il va de soit, toutes ses excuses, le correspondant anonyme raccroche au nez de Jean Louis. Les Landry, effondrés, n'ont alors plus de confirmation de l'existence de Damien à Strasbourg et toutes les recherches dans cette ville et sa région demeurent vaines.








Malgré cette défaite, pour Denise et Jean Louis, Damien est toujours vivant. Ils échafaudent de nombreuses hypothèses, mais très peu retenues par les inspecteurs chargés de l'enquête. Choqué par le drame et la disparition de sa famille, ayant vu sa maman périr, dévorée par les flammes, Damien pourrait être devenu amnésique ? Aurait-il été recueillit par une famille étrangère ? Des gens de la région méditerranéenne, ignorant tout des recherches entreprises l'hébergeraient-il ? Cette dernière hypothèse paraît quelque peu improbable mais pas impossible, les recherches doivent donc débuter dans la région.
Il faut retrouver des voisins de camping de la famille Raynald, travail de titan, très pénible pour le moral déjà très ébranlé des Landry car cela signifie un retour à la Mairie de Saint Raphaël, consulter à nouveau la liste mortuaire, tenter d'atteindre le registre du camping, détruit à moitié, mis sous scellé à la disposition de la Justice, unique preuve du surpeuplement du terrain maudit accusant le propriétaire. Sans l'aide de la police, les Landry ne peuvent plus grand-chose mais les enquêteurs deviennent sceptiques quant à l'existence du gamin, ils sont quasi persuadés de l'annonce erronée de sa survie alors qu'il se trouve sans doute parmi les cadavres non identifié comme son pauvre père. Quoi qu'il en soit, un seul accord unit encore les Landry à la police dans ce drame, Damien a bel et bien disparu.

Pour Denise et Jean Louis, il est hors de question de baisser les bras sans la confirmation officielle de la mort de leur neveu. Jusqu'au bout, ils se battront, désemparés, avec ou sans aide extérieur, ils continueraient les recherches. La police, en diffusant le signalement de l'enfant sur les ondes radiophoniques, télévisées et dans la presse écrite fait, certes, son devoir, mais là où finit son travail, commence celui des Landry.

Le couple retourne à l'hôpital rencontrer à nouveau le directeur pour tenter ensembles d'extraire le moindre indice, le plus petit élément pouvant les mettre sur la trace du gamin. Cet homme reçoit donc les Landry dans son bureau afin de déterminer quelques pistes éventuelles à suivre pour des recherches correctes, notamment il a la sublime idée d'interroger la jeune femme enceinte sauvée des ruines du magasin, la jeune employée saisonnière, dont nous avons suivit le sauvetage précédemment. Le bébé n'a pas souffert de l'aventure et de la blessure de sa mère. Le professeur invite Denise et Jean Louis dans la chambre de la blessée.

- Bonjour madame, salut poliment le médecin.

- Bonjour docteur.

- Je vous présente monsieur et madame Landry...Ils ont besoin de votre aide.

- Enchantée, que puis-je pour vous ?

- Ces personnes recherchent désespérément leur neveu disparu lors de la catastrophe, continu le médecin.

- ...Oui, mais je ne vois pas où je peux vous être utile, demande étonnée la jeune femme.

- Il s'appelle Damien Raynald, cela ne vous dit rien ? Insiste le professeur.

- Un petit blondinet de onze ans, sa petite s½ur avait huit ans, Eve Raynald, poursuit Denise.

- ...Raynald ? Vous dites Raynald ?

- Ils étaient parisiens, croit bon rajouter Jean Louis.

- ...Raynald ? Raynald ? Ce nom me dit quelque chose, dit la blessée en essayant de rassembler ses souvenirs.

Des souvenirs un peu brouillés par le choc, un passé proche très difficile a se remémorer lorsque une lueur se fait soudain dans son esprit.

- Muriel et Pierre Raynald ?

- Oui c'est eux, les parents, Pierre était mon frère, s'écrie soulagée Denise.

- Etait ?

- ...Oui, Pierre, Muriel, Eve, sont...

- Oh non ! C'est affreux, chuchote désolée la jeune femme dont le regard s'égare sur la cime des arbres à travers la fenêtre...Je les ai vu le matin même...Et croyez vous que Damien est toujours vivant ?

- Justement, nous sommes ici pour le savoir, implore Denise.

- Oh ! Ma pauvre dame, je ne peux vous dire, je suis inutile à vos recherches, s'excuse la jeune femme...Et Maxime, son petit copain ?
- Vous dîtes que Damien avait un petit copain ? Répète Denise soudain interpellée.

- Oui, Maxime, un petit garçon de son âge, tous les deux étaient inséparables. Un petit parisien également, je crois...Mais j'ai oublié son nom de famille, je suis désolée.

- D'autres personnes s'étaient liées d'amitié avec notre famille ? Interroge à son tour Jean Louis

- Vous savez dans le camping tout le monde se côtoyait sans se connaître vraiment, mais cependant un petit groupe de vacanciers, les Raynald, les parents du petit Maxime et un couple de retraités belges fréquentaient le terrain depuis plusieurs années consécutives.

- Vous ne vous souvenez plus du nom de famille de Maxime ? Conjure presque Denise.

- Hélas, non ! Je suis navrée, répond la jeune femme, un trou de mémoire m'empêche de vous aider. Pourtant je revois très bien sa mère, ce matin là, me faire un chèque pour ces achats. Ils étaient connus et respectés dans le camping...Bon sang, comment s'appelait-il ?...Mais j'y pense, Damien ne ferait-il pas partis des...Enfin...Ne serait-il pas...

La jeune femme n'ose ou ne sait formuler sa question de peur de choquer Denise, celle-ci prend les devants d'un ton infaillible et décidé

- Non madame, Damien n'est pas mort, son corps n'a pas été retrouvé alors que sur un rayon de plus de cent mètres autour de la caravane de ses parents, il ne reste rien. Tout a été soufflé, brûlé, calciné, balayé, anéanti...Damien n'est pas mort, j'en suis persuadé !

- Je suis désolée madame, reprend la blessée...J'essais de me souvenir du nom figurant sur le chèque mais en vain...Je ne suis pas très utile...Pourtant j'aimerais vous aider...

- Vous nous avez déjà permis de croire en l'existence d'un ami de Damien, continu Jean Louis devant l'embarra de la jeune femme, c'est déjà énorme pour nous vous savez !

- Pas suffisant pour le retrouver n'est ce pas ! Répond la dame emmitouflée dans les draps blancs amidonnés de son lit d'hôpital.

- Bien, il va falloir quitter la chambre à présent, ordonne le professeur, ma patiente doit se reposer maintenant.

- Bien entendu docteur...Je vous remercies de votre aide madame et vous souhaite un prompt rétablissement, salut Je an Louis.

La jeune femme se tait aux salutations de Landry, subitement égarée dans ses pensées, cherchant le nom lui échappant. La porte de la chambre se referme dans la morosité sur l'unique témoin, à ce jour, de ce drame absurde.
Les Landry désemparés, plus tristes encore, égarés dans ce labyrinthe, sans issue de sortie, déçus, s'apprêtent à pénétrer dans l'ascenseur accompagné du directeur lorsqu'un cri venant de la chambre déchire le silence froid du couloir de l'hôpital. Les infirmières se précipitent ainsi que les Landry et le médecin au chevet de la blessée. Jean Louis entre promptement, la jeune femme, assise dans son lit, oubliant ses perfusions, s'agite, prise d'une joie incontrôlée en répétant sans cesse :

- Tonin !...C'est la famille Tonin !...J'en suis certaine, un chèque de la Société Générale...Tonin, vous m'entendez monsieur, Tonin !...Maxime Tonin est le nom du gamin...Trouvez les, eux ils savent...Tonin !...Notez-le, Tonin.

- Calmez-vous, c'est très bien madame, mais reposez-vous maintenant.

- Oui docteur, mais n'oubliez pas monsieur et madame, Tonin !

- Merci madame, de tout mon c½ur merci, se délecte Denise en embrassant tendrement la blessée.











De retour à leur hôtel, les Landry bouclent leurs valises, des heures des plus pénibles les attendent le lendemain dans la région parisienne, l'enterrement des Raynald.
Les deux défunts, mère et fille, sont rapatriés par avion, la veille. Le corps de Pierre, ce qu'il en reste malheureusement est à jamais perdu dans les méandres du système et repose désormais dans la fosse commune du cimetière de la ville martyre. Les grands parents paternels et maternels prennent en charge les frais d'obsèques. Des obsèques solennelles. Des obsèques douloureuses certes, mais sans hystérie. La messe dure une bonne heure dans la petite église d'un village valdoisien, patrie d'origine de Muriel Raynald. La population, nombreuse, s'amasse devant le parvis pour s'unir à la peine de la famille, réunie pour la circonstance. Amis, collègues de travail des deux époux, et simples badauds, tous sont là présent pour témoigner leur estime et leur sympathie en vers les disparus et dénoncer leur colère malgré l'incompréhension de ce drame. Une chaise, néanmoins, reste libre auprès des grands parents, celle de Damien sans doute, eux aussi ne peuvent se résoudre à la mort du petit garçon, il leur est déjà tellement difficile d'accepter celle de Pierre dont le corps, jamais ne leur sera rendu, entourés de toute la famille, donnant plein pouvoir au Landry en les encourageant de leur démarche et unissant leurs efforts pour tenter de le retrouver.

A la sortie de l'église, après l'oraison funèbre, le ciel en deuil verse une ondée mouillant les deux cercueils recouvert d'un vêpres noir pour celui de la mère et blanc pour celui de la petite fille. Puis le cortège s'ébranle lentement vers le petit cimetière. Ce jour là, les boutiques ont le rideau baissé, les drapeaux tricolores sur les différents édifices administratifs de la petite commune sont en bernes en signe de sympathie pour l'enfant du pays et de sa petite fille avec une énorme pensée pour l'époux et père enseveli en terre provençal.

Les deux fourgons mortuaires croulent sous les fleurs, les couronnes, les bouquets, les gerbes anonymes. Ils roulent aux pas suivit à pied par les parents, les proches et les amis mêlés dans le même chagrin au son du bourdon résonnant dans un ultime adieu, comme le glas des campagnes. Puis dans une dernière homélie, les deux cercueils sont descendus à tout jamais dans le caveau familial. Le prêtre, ami intime des défunts, n'est-ce pas lui qui a uni devant Dieu et les hommes Pierre et Muriel ? Lui qui a baptisé Damien puis Eve ? Aujourd'hui il a le terrible devoir de les enterrer ! Cet homme d'église se signe devant le petit cercueil de pin blanc de la fillette. Des sanglots insoutenables rendent encore plus douloureux la mise en terre de l'enfant. Avant même qu'il ne soit recouvert de terre, le petit cercueil disparaît sous un tapis de fleurs blanches et roses jetées pêle-mêle dans la consternation et le silence des pauvres hères venus se recueillir au dessus du trou béant, puis la foule émue jusqu'aux larmes s'éparpille. Après les condoléances d'usage et les hommages, Denise et Jean Louis se rendent sans perdre un instant au domicile parisien des Raynald, il leur faut trouver l'adresse des Tonin en priant qu'ils soient toujours de ce Monde, leur nom ne figure pas sur la liste des victimes du camping maudit, un infime espoir peut donc encore se concrétiser.

Jean Louis s'attend au pire en pénétrant dans l'appartement de son beau frère. Le gardien de l'immeuble cossu les accompagne dans leur visite. Denise hésite un peu avant d'entrer mais le courage l'emporte. Une odeur de renfermé et une obscurité pesante s'ajoutent à la longue agonie du silence, l'angoisse les paralyse. Le gardien ouvre les volets clos pour aérer l'appartement qui autrefois rayonnait de joie et de bonheur, parmi les cris et les rires des deux enfants, aujourd'hui il parait bien triste.
Dans le salon, le piano gardera désormais au plus profond de sa caisse, la mélodie préférée de Muriel, « Ballade pour Adeline », jamais plus il ne jouera, ses cordes se sont rompues, il est mort avec le temps, le temps qui s'est arrêté pour l'éternité en ce mardi 11 juillet à 13 heures 52 minutes précisément.

Denise n'a pas le courage de feuilleter les albums photos déposés soigneusement dans la grande bibliothèque en merisier massif qui orne le grand salon, ni de pénétrer dans les chambres à coucher où tant de jouets, de poupées, de soldats de plombs, attendent inespérément le retour des enfants, ces deux petites pièces aux couleurs pastelles décorées avec tant de goût, où tous les rires d'hier se sont tuent pour toujours.
Dans celle des parents, plus jamais le grand lit ne se défera sur l'amour de deux êtres ; les draps froissés, les nuits d'insomnie, les chuchotements, les étreintes de plaisirs et les secrets dévoilés dans la chaleur de ces nuits euphoriques de deux corps enlacés, ne tiennent à présent que du passé, souvenirs enfouis, envolés dans un autre univers, celui des ombres et des regrets, aux portes du Paradis...Peut-être ?

- Ne tardons pas, cherchons une adresse, un numéro de téléphone, se dit Jean Louis.

- Je ne peux pas rester ici chéri...Tu comprends, tous ces souvenirs...Je dois sortir...J'ai l'impression de violer leur intimité et leurs secrets.

- Attends moi dehors Denise, j'en ai pas pour longtemps.

La pauvre femme en larme descend l'escalier, jamais plus elle ne reviendra dans cette résidence hantée par la mémoire des Raynald. Jean Louis vient la rejoindre quelques instants après. Le gardien prend soin de verrouiller la porte de l'appartement.

- Cet appartement est sous votre responsabilité à présent monsieur, jusqu'à nouvel ordre, s'adresse Jean Louis au gardien.

- N'ayez crainte monsieur Landry, ici c'est un peu chez moi et monsieur et madame Raynald sont...

L'homme baisse les yeux.

- ...Etaient des amis !

- Je sais que tous leurs biens sont entre de bonnes mains. Je vous tiens au courant des suites de cette tragique affaire. Au revoir monsieur.

- Adieu messieurs dame, salut courtois le gardien.

L'homme démuni et impuissant devant la peine des Landry entre dans sa loge, le trousseau de clefs de l'appartement de la famille Raynald enfouies dans sa poche.

- As-tu trouvé quelque chose Jean Louis ? Demande Denise à son époux.

- Oui chérie, répond celui-ci, le numéro de téléphone des Tonin. Rentrons, tu as l'air épuisée, je téléphonerais ce soir.

Ce qui fut décidé est fait, vers vingt heures, Jean Louis compose, d'une main tremblante, le numéro de téléphone inscrit sur son calepin. L'avenir dépend certainement de cet appel. Première sonnerie, patience. Seconde sonnerie, interrogation. Troisième sonnerie, inquiétude. Quatrième sonnerie...

- Allo ! Répond une femme à l'autre bout de la ligne.

- Allo ! Bonjour madame, je me présente, monsieur Jean Louis Landry, vous ne me connaissez pas certes...

- Non ! Que me voulez-vous ? S'intrigue agressivement la voix féminine dans l'écouteur.

- Vous rencontrez madame.
- Si c'est une plaisanterie, elle est de bien mauvais goût monsieur !

- Non ! Non ! Attendez, je vous explique...Vous avez été témoin il y a quelques jours d'un drame atroce...

- Qui êtes vous ? Demande inquiète madame Tonin puisqu'il s'agit d'elle, journaliste ? Agent de police ?

- Rien de tout cela, laissez moi terminer s'il vous plait, je désire simplement quelques renseignements concernant un enfant de onze ans, un ami de votre fils.

- Je ne vois pas de qui vous voulez parler...Je suis désolée de ne pouvoir vous aider, répond sèchement Marthe Tonin.

- ...Je vous en conjure madame ! Mon épouse et moi sommes la seule famille restant à notre petit Damien...Comprenez, il a besoin de nous comme nous avons besoin de lui !

- Où est le problème ? Interroge madame Tonin.

- Damien a disparu, explique Jean Louis, et vous êtes sans doute la dernière personne à l'avoir vu ...

Après un long soupir, l'interlocutrice reprend la parole d'une façon immorale, presque méchamment.

- Laissez nous tranquille, je ne veux plus parler de cette histoire, mon mari en est malade.

- Madame, à genoux je vous supplie de nous recevoir, insiste Jean Louis, pas longtemps, quelques minutes de votre temps pour l'avenir d'un enfant...

- Et quand avez-vous l'intention de venir ?

- Le plus tôt sera le mieux, demain si...

- ...Deux secondes voilà mon mari.

- Allo ! Oui, venez demain soir, invite Roger Tonin, vous connaissez notre adresse je suppose ?

- Oui, Pierre, mon beau frère avait l'habitude de tout noter sur son agenda, répond soulagé Jean Louis, vers 21 heures cela vous convient cher monsieur ?

- Venez pour souper, aux alentours de 19 heures, nous avons tant de choses à dévoiler à propos de ce drame.

- Bien monsieur Tonin, à demain donc, bonsoir.

Seulement quelques petites heures encore à patienter semblant être une éternité. Jean Louis a loué une automobile, indispensable pour ses déplacements dans la capitale et en région parisienne, la sienne étant restée dans son garage à Caen. Pour éviter la fatigue des longs trajets routiers, les Landry ont préféré le train et l'avion, moyen de transport plus sûr, plus rapide et moins coûteux, savent-ils seulement où vont les mener leurs recherches ? Dans quelle région française, dans quel pays étrangers se trouve actuellement le gamin ? Dans quelle ville étape faudra t-il poser les valises ? Rien à présent ne peut le prédire. Ce soir, peut-être, en ce vendredi de juillet, quelques jours après la catastrophe, une réponse à leurs questions sera la cause d'un nouveau départ, ils espèrent tant trouver la clef du mystère, résoudre cette énigme au plus vite et récupérer Damien pour lui reconstruire un semblant d'existence, tous ces espoirs valent bien encore quelques heures d'attente.
Denise, impatiente, se ronge les ongles sur la route les menant au domicile des Tonin. 18 heures 30, la voiture stationne sur le parking en bas de l'immeuble, le couple Landry monte les escaliers lentement afin d'atténuer leur demi heure d'avance et surtout se ressaisir, car la crainte d'un nouvel échec les rendent nerveux.
Troisième étage, porte 306, un nom sous la sonnette : Monsieur et Madame Roger Tonin et leur fils.

- C'est là ! Dit bêtement Denise.

- Sonnons ! Répond timidement Jean Louis.

A la première sonnerie, la porte s'ouvre, madame Tonin, autant impatiente que les Landry, crue bon d'attendre derrière celle-ci afin de ne pas faire patienter ses invités.

- Bonjour messieurs dames, entrez je vous en pris...

- Bonjour madame, Jean Louis Landry, mon épouse Denise... Excusez-nous pour tous les désagréments que nous vous causons, surtout réveiller les mauvais souvenirs de ces derniers jours mais vous devez comprendre...

- Pas d'excuse monsieur, coupe Marthe, ces souvenirs ne sont pas prêt de s'effacer, veuillez entrer, mon mari est par là...Roger, voici messieurs dame !

- Bonjour monsieur, salut courtoisement Jean Louis, mon épouse Denise.

- Enchanté...Roger Tonin, Roger sera plus simple, ma femme c'est Marthe...Surtout soyez à l'aise chez nous. Nous sommes tous plongés dans le désarroi et la tristesse...Osez me poser toutes les questions que vous souhaitez, même si cela me fait du mal mais il faut retrouver Damien. Nous vous aiderons autant que l'on pourra...Je lui dois bien ça après tout, marmonne Roger d'un ton accusateur.

- Vous êtes gentil monsieur, mais à, qui le devez-vous ? Demande intrigué Jean Louis.

- Au petit ! Répond désemparé Roger Tonin.

Denise et Jean Louis se regardent étonnés d'une telle réponse, Roger, mal à l'aise, prend soudain conscience qu'une explication devient nécessaire.

- Asseyez-vous, dit-il, Marthe va nous servir l'apéritif...Voici le récit de ce que j'ai vu, entendu, tenter de faire pour le gosse...L'enfer, l'horreur et la mort...Je n'ai jamais vu une telle hécatombe en un instant, même en Algérie. Je souhaite de tout mon c½ur que le petit soit sain et sauf, croyez-le, mais vous savez...

L'apéritif est servit, Roger rentre sitôt dans le vif du sujet, il débute son histoire depuis son installation au camping. Un récit bouleversant, d'un réalisme poignant, dur à entendre pour les Landry tout aussi difficile à narrer pour le témoin. Sans nul doute, Marthe et Roger vouaient une grande sympathie pour la famille Raynald et une certaine complicité unissait les deux garçons Maxime et Damien.
Cette aventure décrite avec tant d'émotions est entrecoupée de sanglots, de mélancolie et d'instants de silence respectés par les invités. L'apéritif achevé, Marthe sert le repas. La discussion continue dans une espèce de recueillement, Jean Louis et Denise écoutent avec intérêt la dernière partie du récit, la plus importante peut-être mais aussi la plus cruelle, l'épisode justifiant leur visite de ce soir, décisif pour les recherches à venir. Roger narre son retour au camping après l'explosion fatale.

- J'avançais lentement sur la nationale, nous partions pour Monaco, le soleil tapait dur, les enfants à l'arrière se racontaient leurs bêtises de la veille à la soirée costumée organisée par les animateurs du camping...Tu te souviens Marthe, ils rigolaient à tout va... Qu'ils étaient heureux !...Puis un quart d'heure environ après notre départ, nous avons entendu l'énorme explosion venant de derrière nous. Ma femme et les deux enfants se retournèrent et virent une épaisse fumée noire s'élevée en forme de champignon au loin dans le ciel. Je la vis aussi dans mon rétroviseur et la situais au dessus du camping. Sans rien dire, nous nous sommes regardé ma femme et moi. Les gamins se sont tus soudainement et j'ai fais demi tour par acquis de conscience. L'instinct sans doute. Je ne peux l'expliquer mais une voix intérieure me répétait qu'il venait de se produire une chose effroyable au « Méditerranée », je ne fus pas le seul d'ailleurs à faire demi tour, trois où quatre automobilistes me précédaient et d'autres suivirent...Arrivé au terrain, les gens couraient de partout en hurlant...Des voitures brûlaient...Mais le pire se déroulait dans le camping...L'horreur ! ...Les premiers véhicules de secours tentaient de se frayer un passage dans le carambolage afin de pénétrer dans le terrain. Pompiers, gendarmes, police nationale et municipale arrivaient en toute hâte et sans cesse sur les lieux de la catastrophe...Ensuite, je ne sais pas ce qui c'est passé dans sa tête, mais Damien à ouvert la portière...Je n'ai pas pu le retenir...Tout c'est déroulé si vite...Damien enjamba les gravas du mur d'enceinte écroulé...Le temps de débouclé ma ceinture de sécurité et d'ouvrir ma portière, il avait déjà disparu en courant à l'intérieur du terrain en évitant les épaves brûlantes des autos...Je ne le voyais plus parmi la foule de gens hébétés et la fumée...Je l'ai appelé, il ne m'entendait plus...Par la suite, j'ai appris la mort de ses parents et de sa petite s½ur, carbonisés dans le brasier...Bon Dieu ! Mourir si jeune...

- Qu'avez-vous fait en voyant s'enfuir Damien ? Demande Denise.

- J'ai ordonné à Marthe et à Maxime de restés dans la voiture...C'est en pénétrant à mon tour dans le terrain que j'ai compris l'ampleur du désastre...La fumée qui vous étouffe, les yeux qui vous piquent, la gorge qui vous irrite, la peau qui vous brûle...Vous toussez, vous pleurez, vous titubez...Vous mourrez !...Et ces gens qui vous bousculent, qui vous supplient de les aider...Les explosions qui vous jettent à terre...Les corps maculés de sang traînés dans la poussière...Malgré tout ça, je ne pouvais pas laisser le petit dans cet enfer, j'ai eu l'idée d'aller directement à l'emplacement de la caravane des Raynald, c'est là-bas que j'ai entendu Damien pour la dernière fois...Il cherchait ses parents...Je l'entendais mais ne le voyais pas...Cette petite voix cassée, lançant des appels désespérés entrecoupée de quintes de toux due à la fumée...Maman ! Papa ! Eve ! criait-il...Pauvre môme...Des cris perçant sortis de ses entrailles déchirées, de son c½ur meurtri...Ces pleurs d'enfant qui donnent la chair de poule, comme un chien hurlant à la mort à la disparition de son maître...Il hurlait et je ne pouvais rien faire...Comprenez...Sa voix sortait de nulle part...Il faut me comprendre...Le feu, les gens...Les ombres, les cris, les pleurs, les morts, tout cela m'empêchaient d'avancer...J'étais paralysé, paniqué...Mes jambes se dérobaient...J'ai rebroussé chemin alors...Damien à périt par ma faute !

- Calme toi Roger, calme toi, le rassure Marthe.

- Non Roger, ne vous accusez pas, continue Jean Louis, la seule faute que vous ayez commise est d'avoir laissé votre famille dans la voiture et puis être trop sensible à la douleur des autres n'a jamais été un crime, n'importe quel homme sensé aurait agit ainsi.

- Je ne l'ai pas sortis de cette fournaise Jean Louis ! Où est donc le sens du devoir ? Quel lâche que je fais n'est ce pas ? Où est dont mon courage ?

- Le courage !...Quel courage ? S'écrit Jean Louis, se sacrifier ? Inscrire son nom sur la liste des victimes, ô combien trop longue déjà ? Faire une veuve de votre femme et orphelin votre fils ? C'est cela le courage ? Briser trois vie pour jouer les héros ? Non et non ! Je comprends très bien votre impossibilité d'agir...Et puis le corps de Damien n'a pas été retrouvé, rien ne prouve sa mort ! Aucune preuve...

- Aucune, Jean Louis ! Reprend Roger, mais comprenez...Il y a eu des explosions à la chaîne, toutes les bouteilles de gaz des caravanes ont sautées...A chaque explosion, des gens tombaient devant mois, foudroyés, déchiquetés sans que je puisse les aider...Impuissant devant la mort des autres...Dans cette apocalypse, j'ai fait demi tour, Jean Louis, je suis retourné à la voiture laissant le gosse à son triste sort et nous sommes partis nous réfugier loin des regards accusateurs avant de regagner Paris...J'ai lâchement abandonné l'ami de mon fils...Votre neveu !

- Assez ! Assez ! Assez ! Tempête amèrement Denise. Vous n'y pouvez rien Roger, personne ne vous accuse...Déculpabilisez-vous une bonne fois pour toute bon sang !

- Excusez-le Denise, mais mon mari souffre depuis ce drame affreux, il ne dort plus de peur de faire le même cauchemar. J'ai du envoyer Maxime chez ses grands parents pour le reste des vacances scolaires, il devenait irascible avec lui. Ce soir, parler lui fait du bien.

- C'est vrai, cela me réconforte, rétorque Roger, mais nous ne sommes pas plus avancés sur l'endroit où peut se cacher Damien ?

- A vrai dire...Non ! Se désole Denise. Mon frère et sa famille fréquentaient-ils d'autres personnes dans ce camping, un voisin par exemple susceptible d'avoir emmené Damien ?

- Il y a bien les Van Den Bosche, peut-être, répond Marthe.

- Les Van Den Bosche ?

- Un couple de retraités.

- Et où habitent ces gens là ? Demande Denise

- En Belgique, répond Marthe.

- Et bien partons en Belgique ! Se précipite Denise prête à tout.

- Calme-toi chérie, ne soit pas si impulsive, reprend Jean Louis plus lucide, tâchons de savoir d'abord si ces braves gens sont toujours de ce Monde !

- Très simple, dit Marthe, j'ai gardé la liste des noms des victimes parue sur un quotidien régional deux jours après l'explosion. Elle est incomplète mais peut-être que...La voici !...V...Van Damme...Van Den Berghe...Van Den Bosche ! Voilà...Famille Van Den Bosche, Jacky et Marieck...C'est eux...Mon Dieu ! Je n'ai même pas songé à savoir leurs destinés avant ce soir, je suis impardonnable...Jacky et Marieck sont morts...Des gens si charmants, si gentils !

- Bien voilà une piste close...Où chercher à présent ? Dit d'un ton désolé Jean Louis.


Dure mais réelle conclusion hélas, Où chercher ? Une question qui se pose et se posera encore mainte et mainte fois. A ce jour toutes les recherches entreprises sont demeurées vaines. Au bout de quelques semaines, les Landry désespérés rentrent à Caen. Seul, à présent, l'avenir décidera du sort du petit Damien. De temps en temps Jean Louis et Denise téléphonent à l'hôpital où à la gendarmerie varoise, au cas où de nouveaux éléments, quelques indices, aussi minimes soient-ils menant sur une nouvelle piste, rouvriraient l'enquête. Mais si les Landry ne baissent pas les bras et espèrent toujours, il n'en est pas de même pour l'administration qui a, semble t-elle, abandonné l'affaire du petit Raynald.
Seul les Tonin manifestent leur présence et leur soutien en téléphonant régulièrement à leurs nouveaux amis caennais. Il est hors de question pour Roger de renoncer, une seconde fois, à sauver Damien tant que des preuves fondées et sérieuses, de source sûre, annonçant la mort du petit garçon ne lui sont pas présentées officiellement.
Denise et Jean Louis cessent quelque peu le combat, une trêve de quelques mois, car l'angoisse et le désespoir prennent le dessus sur la banalité de leur vie, le visage de l'enfant hante jour et nuit leur conscience et les insomnies s'accumulent.

L'avis de recherche lancé par les autorités après la tragédie, n'a pas porté ses fruits, le portrait du gamin reste cependant placardé dans toutes les gendarmeries et Mairies françaises, sans plus de succès. Damien Raynald est officiellement porté disparu depuis le 11 juillet.








Le pays se remet lentement de la catastrophe, après avoir enterré ses morts, la vie reprend son cours quotidien. Pour les familles touchées de près par le tragédie, commence l'infernale attente des indemnisations. La guerre des assurances est déclarée à coups d'accusations pour trouver les responsables car comme pour n'importe quel accident, il faut un coupable qui portera le chapeau. Ici, la fatalité peut avoir une grande part de responsabilités mais ce n'est pas elle que l'on jugera, elle ne paiera pas les pots cassés. Qu'importe l'accusé, son argent ne fera pas ressusciter les trois cent morts de ce tragique après midi d'été varois, son emprisonnement n'ôtera pas le traumatisme des témoins du drame, cette tragédie restera à jamais gravé dans les mémoires, une plaie ouverte sur un corps mutilé physiquement et psychiquement et ce ne sont pas les dizaines de millions de francs versés à Paul, Pierre où Jacques qui panseront la cicatrice d'une victime puis ces centaines d'orphelins, compenseront-ils la perte énorme d'un parent par quelques billets de banque ? Non, je ne le pense pas...As t-on déjà vu un gamin appeler ces morceaux de papier de fortune : Papa ! Maman !

En ce début d'année, six mois après l'hécatombe du « Méditerranée », malgré l'arrêt définitif des recherches par les autorités, Marthe Tonin téléphone aux Landry.

- Allo, Denise? Bonjour, c'est Marthe.

- Oui bonjour Marthe, répond celle-ci.

- Toujours rien à propos du petit ?

- Hélas non, toujours rien, s'exaspère Denise, pensez bien, vous aurez été la première prévenue...

- J'ai une idée Denise, reprend Marthe.

- Une idée ? Pour Damien ? S'étonne Denise.

- Oui !

- Dîtes la vite Marthe, je vous écoutes...

- L'autre jour à la télévision, j'ai regardé une émission sur la radiesthésie, explique madame Tonin.

- La Quoi ?

- La radiesthésie, vous ne connaissez pas ?

- Si vaguement, répond madame Landry, mais croyez-vous cela utile à nos recherches ?

- Pourquoi pas ! Quoi qu'il en soit, je me suis permise, avant de vous avertir, de prendre rendez-vous chez l'amie d'une amie qui pratique cette science en professionnelle. J'espère que vous n'aurez pas d'obligation le 20 janvier ?

- Nous pourrons venir, répond Denise, mon mari doit prendre quelques jours de récupérations, mais pensez-vous...Enfin croyez-vous vraiment au pouvoir de cette voyance ?

- Je ne sais pas Denise mais d'après les différents témoignages lors de l'émission télévisée, une personne disparue a été retrouvée d'après photo trois semaines après sa disparition et ceci est un exemple parmi tant d'autres.

- Ah, oui ! s'exclame Denise.

- Oui, oui, seulement...

- Je vous écoute Marthe, un problème ?

- Non...Enfin, le prix...

- Le prix ? Et bien ?

- La séance est assez coûteuse et non remboursée par la sécurité sociale, avoue madame Tonin.

- Qu'importe le prix pourvu que mon neveu soit retrouvé. Au point où nous en sommes, je donnerais ma fortune même au plus grand des charlatans, décide Denise.

- Oui mais une séance ne suffira peut-être pas...

- Au diable l'avarice, vous-même croyez-vous aux dons de cette dame ?

- A vrais dire, je ne connais pas cette femme mais je crois en la radiesthésie, oui !

- Bien, tentons l'impossible alors, répond fermement Denise.

- Je compte sur vous le 20 janvier ?

- Sans problème, un peu avant si vous le voulez bien, le 18 où 19 janvier.

- D'accord, la chambre est toujours prête, conclue Marthe Tonin.



Le 18 janvier au soir, les Landry arrivent chez les Tonin. Jean Louis, un peu sceptique au sujet des pouvoirs extrasensoriels de la radiesthésie, s'est rendu sans trop de conviction à Paris, enfin toutes les tentatives pour retrouver Damien, même des plus farfelues aux plus insensées, sont bonnes à essayer selon lui. Une immense joie et une amitié sincère réunis à nouveau les deux couples. Maxime, l'enfant des Tonin, comme à l'habitude est envoyé chez ses grands parents. Marthe et Roger évitent de mêler leur fils aux recherches, la perte brutale de son petit camarade l'a tellement bouleversé, le choc fut terrible et le petit garçon a beaucoup de mal à s'en remettre malgré les fréquents rendez-vous chez un psychologue.

Le jour J arrive en grande pompe et le c½ur serré, les quatre amis patientent quelques minutes dans le bureau de la radiesthésiste. Une petite pièce sombre devant lui servir de salon et de bureau. Des objets divers, de toutes origines, habillent la bibliothèque, des souvenirs témoins de son tour du Monde sans doute. Ici des statuettes sculptées dans de l'ébène rappellent l'Afrique et ses grands espaces, là, des éléphants blancs, taillés dans l'ivoire, incrustés de pierreries, font penser aux Indes et ses Maharadjas. Au sol, trois poufs aux couleurs vives et de très nombreux coussins drapés de fils d'or et d'argent entourent un plateau de cuivre ciselé, posé sur un trépied de bois, soleil d'Afrique du nord. Des masques de Venise, sans regard, blancs, pendu au mur tapissé d'un papier velours uni d'un mauve reposent l'½il du visiteur. Dans une immense vasque en terre cuite, la propriétaire des lieux a confectionnée, avec goût et amour, un jardin japonais avec ses personnages minuscules, ses ponts, ses rochers, ses nombreuses cactées et l'éternel bonzaï qui domine de sa petite hauteur ce jardin modèle réduit. Des tableaux, des photos, des dessins de toutes nationalités parsèment ça et là les murs de ce capharnaüm, véritable caverne d'Ali Baba renfermant un très grand trésor plus riche en estime qu'en valeur pécuniaire.
L'unique lumière où plutôt la faible lueur, diffusée par un halogène situé dans un recoin du salon, est pâle, douce à regarder, sans agressivité pour la rétine, le tout parfumé d'encens brûlant dans un petit récipient poser sur la table. L'ambiance est âpre à cette soirée de « voyance ».
Une petite bonne femme d'une cinquantaine d'années, les cheveux grisonnants tirés en arrière pour se mêlés dans un chignon, les reçoit, elle a revêtue pour l'occasion une robe d'hôtesse brodée en satin rouge et noir, son allure mystérieuse colle bien avec son environnement mystique. En deux mots, elle explique à ses invités, où clients, ce qu'est cette science divinatoire peu connue mais reconnue comme telle : La radiesthésie. Ce don de capter des vibrations de personnes disparues afin de les localiser. Un genre de voyance sans boule de cristal mélangée d'un peu de télépathie sans contact direct avec l'inconnu recherché. De nombreux sujets ont été retrouvés grâce à ce procédé, d'autres ont été certifié vivants sans toutefois les localisés, faute de vibrations où d'images, dans un langage plus familier.
Les deux couples s'installent autour d'une table ronde, la radiesthésiste dépose en son milieu une photo de Damien fournie par Denise.

- Mettez vos mains bien à plat sur la table en faisant toucher vos deux pouces, vos auriculaires doivent toucher ceux du voisin afin de former une chaîne discontinue. Regardez et ne pensez qu'au personnage figurant sur la photo centrale. J'ai besoin de beaucoup de silence.

Et sans plus de commentaire, la dame entre dans un mutisme profond. Cette transe effraie Marthe et Denise. Jean Louis, toujours incrédule, suit du regard les faits et gestes de la dame, elle caresse à présent la photo de Damien comme un aveugle effleurant un objet, un visage, afin de l'identifier et le décrire. Seul le bruit de la grande horloge peut déranger le petit groupe, le tic tac incessant, lancinant, énervant résonne dans le silence effrayant de cette soirée d'hiver.
Soudain la dame relève la tête, les yeux fermés, elle prononce d'une voix étrange ces quelques paroles qui font sursauter les quatre compagnons :

- Je le vois ! Je le ressens ! Les vibrations sont faibles mais il est là...Vivant !

Un grand frisson fait tressaillir Denise.

- Où est-il ? Demande t'elle.

- Chut...Un homme se trouve à ses côtés, rajoute la dame, un jeune homme.

- Qui est-il ?

- Silence ! Il s'éloigne...Je ressens une vague inquiétude et une tristesse indéfinie chez cet inconnu...Les ondes m'échappent...La réception s'interrompt... Le gamin, il s'en va...Je...Désolée, je l'ai perdue.

- Mais...L'avez-vous réellement vu comme je vous vois ? Demande sournoisement Jean Louis.

- Ressentie monsieur, comme je vous sent incrédule n'est ce pas ? Répond la radiesthésiste.

- Savez vous où se cache Damien ? Questionne Denise impatiente.

- Pas encore madame Landry, nous allons le découvrir ensemble. Pour l'heure, voulez-vous une tasse de thé ? Je tenterais une nouvelle expérience tout à l'heure.

- Mais cet homme qui le tient ? S'intrigue Denise.

- Cet homme ne le tient pas madame, rassure la radiesthésiste, il le protège. Du moins ils se protègent mutuellement.

- Mais qui est-il ? Demande Marthe jusqu'ici silencieuse, serait-il possible de connaître son identité ? Son adresse ?

- Son patronyme, je ne peux pas, mais ce que je puis vous dire, reprend la dame, je ressens de la mélancolie et de la souffrance autour de lui.

- Il souffre ? S'interloquent en même temps les deux femmes.

La pause café terminée, une nouvelle expérience débute. On déploie sur la table une carte de France, la photo du gosse par-dessus. L'étrange dame reprend le récit de ses « visions » après quelques minutes de « transe » où de mise en condition.

- Il fait froid...Il neige...L'homme n'est pas seul. Une femme à ses côtés. Elle est malade, très malade. Il y a de la haine. Une chaleur bizarre plane entre eux deux...Le feu embrase l'esprit de cette femme...Un couple défait, désunit...La mort rode...Un traumatisme assassine l'âme de ces pauvres gens...Le noir est la couleur dominante. Un deuil perpétuel...Le gamin est là, dans un coin, prosterné, muet. Il subit...Ses yeux...Ses yeux !

- Qu'y a-t-il ? S'écrie Denise paniqué.

- Ses yeux sont vides, asséchés...Cet enfant ne pleure jamais...Il ne réagit plus ni à la douleur morale, ni à l'amour...Mon Dieu ! Ce n'est plus un être humain mais un pantin, un jouet que l'on trimballe derrière soi, un boulet au pied du galérien...

- Oh non, Damien ! Se lamente de douleur madame Landry.

- Chut !... Une grande maison au fond d'un parc. Une grille noire en fer forgé autour et dans ce jardin, des enfants. Damien n'y prête pas attention pas plus qu'aux hommes en blanc d'ailleurs, il va là où on le mène...Je le perd...Attend !...Attend !...Plus rien. Je suis désolée.

- Mais que veux dire tout cela ? Qu'est-il advenu de mon Damien ? Implore Denise.

- Une étrange sensation. Le gamin porte en lui les stigmates d'un passé récent qui lui a brisé le c½ur. Le mal s'est immiscé dans son cerveau meurtrit. Il a la rage en lui...Me comprenez-vous ? Demande la radiesthésiste.

- Pas trop non !

- Il est temps de m'expliquer son histoire, ce qui lui est arrivé avant sa disparition, exige la dame, je ne voulais pas le savoir avant l'expérience pour ne pas m'imprégner de son passé mais à présent vous pouvez me l'apprendre afin de comparer mes dires et ne pas m'égarer sur de fausse pistes.

- ...Ses parents ont péris brûlés dans la catastrophe du « Méditerranée » en juillet dernier, explique Marthe.

- Je comprend maintenant, la chaleur ressentie autour de ce couple perdu, la haine de cette jeune femme en vers l'enfant...C'est sûr, ce jeune couple était aussi dans ce camping lors de la tragédie, déclare la femme. Il faut faire vite, leur union est compromise avec elle le destin de Damien. Leurs jours sont comptés. Le secret de ses trois personnages se trouve au c½ur de la catastrophe.

- Et Damien ? Lance Denise.

- Le pauvre, il est la cause du malheur qui s'abat sur cette famille. Sa liberté, sa vie, sont une éternelle remise en question. Il se trouve dans un hôpital pour enfant, une pension où une maison de la DDASS, que sais-je ? Enfin, dans une maison spécialisée.

- Dans quelle ville ? Demande Jean Louis un peu moins sceptique qu'à son arrivée.

- Je ne peux vous le dire encore, répond la radiesthésiste, nous allons le découvrir ensembles mais chaque chose en son temps. Il faut, en premier lieu, cerner la personnalité actuelle du petit. Cet enfant ne communique avec personne. L'indifférence, l'instabilité, l'errance perpétuelle sont les principaux troubles de son comportement qui constitues désormais sa vie. Son existence se perd dans un abîme, si vous me comprenez...Vous aurez le plus grand mal à le ramener vers vous.

- Pouvez-vous nous dire dans quelle région il se trouve ? Insiste Jean Louis.

- Vous êtes venus me consulter pour cela et je vais vous le dire approximativement étant donné la mauvaise qualité des ondes réceptives.

La dame sort, d'un petit coffret de bois, un pendule qu'elle prend entre son index et son pouce puis ferme les yeux. De longues secondes s'écoulent avant de reprendre la parole et dépeindre les visions de ce rêve éveillé.

- Une région frontalière...Une double nationalité...Dans...L'est de la France...Non, le nord...La Belgique...Oui c'est cela, ce couple est franco-belge.

- Belge vous dîtes ? Entrecoupe Jean Louis.

- L'enfant ! Je revois l'enfant...Des disputes...Le couple se déchire...La maladie, l'alcool, les calmants...Tout est brouillé...La mort, toujours elle, rode dans cette maison, qui se trouve...

Les yeux toujours clos, la radiesthésiste déplace son pendule au dessus de la carte routière en remontant du sud est, lieu de la catastrophe, vers le nord. La chaîne en or se tend entre les doigts de la dame et le petit cône en laiton, au bout pointu, suspendu à celle-ci, comme attiré par un aimant s'immobilise au dessus d'une ville française avant de décrire de grands arcs de cercle.

- Là ! C'est ici qu'habite cette famille.

Les quatre amis se penchent sur la carte routière afin de mieux lire la ville désignée.

- Lille ? Lille ?

- Les Van Den Bosche ! S'écrie Marthe.

- Qui dont ? S'interroge la radiesthésiste.

- Dans le camping nous avions des amis communs avec les Raynald, un couple de personnes âgées, belges de Bruges, les Van Den Bosche, explique Marthe.

- Mais ils sont de Bruges et non de Lille ! Rétorque Roger.

- Et puis malheureusement, ils ont succombés tous les deux dans l'incendie, continue Denise.

- Laissez moi finir, insiste Marthe, rappelles-toi Roger, les Van Den Bosche avaient de la famille ce jour là avec eux...

- C'est exact, je m'en souviens maintenant, répond Roger après quelques secondes de réflexions.

- Lorsque nous sommes passés chercher Damien pour notre sortie à Monaco, juste avant l'explosion, il y avait là leur fille, leur gendre et leur petit fils, n'est-ce pas ?

- Oui, oui, c'est juste Marthe, je ne me souviens plus de leur nom mais il me semble bien qu'ils soient originaires de Lille, tout au moins ils y habitaient au jour maudit.

- Bien voilà, nous avançons à grands pas, poursuit Denise toute excitée à l'approche de la vérité, serait-il possible à présent madame, de nous dévoiler leur identité ? Monnayant finance, bien entendu.

- Hélas non ma pauvre dame, répond sincèrement désolée la radiesthésiste, même avec tout l'or du Monde en récompense, je ne pourrais vous dire quoi que se soit sur ces gens, je n'ai pas assez de renseignements les concernant et personne à cette table ne les connaît personnellement ?

- Après tout ce que vous nous avez révélé, leur comportement, leur démence en vers Damien, leur lieu de résidence, leur vie même, il vous est impossible de savoir leur nom ? Se questionne Jean Louis.

- Impossible monsieur Landry, reprend la dame pour s'expliquer, les révélations concernant ces gens sont dues au fait qu'ils appartiennent à l'existence de l'enfant. Damien subit les mêmes angoisses, les mêmes peurs, le même désespoir que ce couple et de l'enfant nous avons sa photographie, son signalement, son nom. Et puis ces inconnus ne sont pas membres de votre famille, j'aurais peut-être pu en savoir un peu plus avec la photo de ces personnes âgées belge, amie des Raynald de surcroît, mais personne ici ce soir n'en possède ?

- Et non !

- Ne soyez pas déçus si près du but, Lille est une grande ville certes, mais vous tenez en main un atout majeur tout de même, rassure la radiesthésiste.

- Lequel ? Demandent en ch½ur les quatre amis.

- Tous les lillois n'ont pas vécus cette catastrophe...Cet ultime renseignement vous mènera à ce couple et au petit, je vous le certifie...Un détail encore...

- Nous vous écoutons ?

- L'enfant...

- Hé bien parlez ! S'impatiente Denise.

- Damien n'est plus le petit garçon gentil et poli que vous connaissez. Il a bien changé...Cette image du passé a brûlée dans l'incendie.

- C'est-à-dire ???

- ...De ce corps blessé, de cet enfant malade, de cette enveloppe déchirée est née la haine.

- Des foutaises ! S'énerve Denise.

- Non madame, Damien vous reviendra dans un lointain avenir mais dans un lamentable état.

- Des balivernes ! Continue amèrement Denise.

- Ecoutez moi chère madame Landry, je comprend votre détresse mais ne vous torturez pas à ce point. Je ne vous cache pas la vérité, acceptez là comme telle, voyez la en face, d'énormes difficultés sèment le désordre dans la vie de ce garçon...Il a le cerveau dérangé par tous ces évènements...

- Non Damien n'est pas fou ! S'emporte Denise en frappant la table de son poing, ce qui laisse indifférente la radiesthésiste qui poursuit son discours de mise en garde.

- Fou ! Non...Il ne l'est pas, cependant la tentation du feu l'obsède. Un traumatisme qui sera très long a guérir.

S'étant calmée dans les bras de son époux, Denise reprend d'un ton plus cordial :

- Nous prendrons le temps nécessaire madame mais je vous le garantie, Damien guérira et tout redeviendra comme avant.

La dame esquisse un léger sourire de contentement.

- Je préfère vous entendre parler ainsi madame Landry, Damien guérira avec cette volonté qui vous anime et cette rage de vaincre qui vous arrache le c½ur, il peut en être autrement. Mais d'avant, comme vous le dîtes, l'image de ses parents disparus, le film atroce de cette maudite journée, ceci vous ne pourrez jamais l'effacer de sa mémoire, voilà le drame.

- Et que faut-il faire alors ?

- A force d'amour, de discutions, d'explications et d'un suivit médical, vous viendrez à bout de son calvaire, surtout ne jamais baisser les bras, ne jamais renoncer. Vous, vous engagez pour le restant de votre vie, même après sa majorité, Damien aura toujours et encore besoin de vous.

Après ces précieuses recommandations, la séance est close. La date du départ pour Lille est fixée en mi-février.
Les Tonin ne peuvent accompagner leurs amis Denise et Jean Louis, c'est donc seul que les Landry partent à la conquête d'un nouvel espoir.

Lille. La grisaille. Le froid. Une chambre d'hôtel, retenue, attend le couple Landry au centre ville. Un léger repas avalé en hâte dans une cafétéria d'un grand magasin et voici Denise et son époux rendus dans les bureaux de la DDASS de la ville. Une dame les reçoit gentiment. Elle écoute avec intérêt les raisons de la visite inattendue et inopinée de ces gens pour répondre enfin affirmativement à la question désormais usuelle depuis huit mois : - Avez-vous vu Damien Raynald ?

Un espoir, aussi court soit-il, naît dans le c½ur transit de Denise. Damien a bien séjourné ici. Les prédictions de la radiesthésiste parisienne s'avèrent donc exactes, une photo d'identité prise à son arrivée dans ce centre pour la prise en charge et l'ouverture du dossier en est la preuve, mais le petit garçon s'est échappé voilà quelques jours, la police le recherche activement.
La directrice de l'établissement publique conte en quelques mots, l'arrivée et le court séjour du gamin dans cette grande maison, unique refuge de tant de jeunesses désoeuvrées et abandonnées du Monde des adultes, privées d'amour parental, où l'identité d'un enfant, seul lien avec l'extérieur, se perd dans les paperasseries administratifs, où le patronyme se transforme en numéro. 4510 tel est le matricule, la nouvelle identité de Damien Raynald.

Il y a quelques jours, un jeune homme à triste allure, sale, avec une barbe hirsute de trois jours, les cheveux longs emmêlée, d'une maigreur saisissante, toquait à la porte de l'établissement. Il tenait par la main un petit garçon d'une douzaine d'années, farouche et sauvage, un baluchon sur l'épaule digne de la célèbre scène des Misérables imaginée par Victor Hugo, où la brave Fantine abandonne Cosette aux mains misérables des Thénardier. L'inconnu n'avait aucun papier d'identité de l'enfant, seul son nom et son prénom lui était connu.

- Et quel était ce nom chère madame ? Ose demander Denise.

- Damien, Damien Raynald ! Lui répond la directrice.

Une larme mouille les yeux bleus, cernés de fatigue et perle sur la joue pâlotte de Denise. Sans rien dire, celle-ci, serrant fortement la main de son époux, écoute la suite de l'histoire en lui laissant le soin de poser les questions.

- Cet homme a-t-il divulgué son nom ? Son adresse ?

- Il prétend s'appeler Pascal Meyer, être né en 1960 à Lille.

- Qu'avez-vous fait alors en voyant ce jeune homme et ce petit garçon ?

- Alerté le commissaire tout naturellement, c'est un ami d'ailleurs, je voulais qu'il soit témoin de cette ahurissante histoire conté avec tant de haine et tant de sincérité à la fois par ce type un peu marginal, il n'avait rein a se reprocher le pauvre, il ne séquestrait pas l'enfant, bien au contraire, il lui a sauvé la vie au détriment de la sienne...Puis il a prit congé de nous en nous laissant Damien sur ordre du commissaire.

Tout aurait pu se passer pour le mieux pour l'enfant mais son caractère difficile, sa méchanceté, son agressivité en vers ses petits camarades ont forcés la directrice à l'isoler dans une chambre de l'infirmerie, sous la surveillance continuelle de plusieurs infirmières et éducateurs compétents. Pédiatres, psychiatres, psychologues, généralistes se sont relayés à son chevet, réunissant tous leurs savoirs, leurs connaissances et leurs efforts pour redonner une certaine sécurité mais surtout énormément d'amour à ce petit garçon en état de choc visible et permanent. Avant que les autorités médicales et judiciaires ne prennent contact avec la famille, Damien échappait malheureusement à la surveillance de ses gardiens et depuis plusieurs jours, le petit garçon erre dans les rues de Lille où d'ailleurs, sans le sou, sans rien à manger, sans vêtements de rechanges. La police a bien interrogé à nouveau Pascal Meyer mais en vain. Damien Raynald fugueur, a disparu pour la deuxième fois !


Jean Louis détient entre ses doigts l'adresse du gendre des malheureux Van Den Bosche, Pascal Meyer. Il hésite avant de se rendre à son domicile. Peur de déranger cet homme à demi rongé par le désespoir mais Denise effondrée ne peut s'y résigner. La clef du mystère se trouve peut-être chez ce jeune homme, unique témoin, encore vivant, du drame de Saint Raphaël.
Les deux époux Landry se retrouvent donc bien vite sur le perron de la maison Mayer.
Un homme amaigri, vieilli, dont la pâleur se cache sous une barbe éparse, ouvre la porte. Sans présentation, au seul nom de Damien, Pascal Meyer pousse Denise et Jean Louis à l'intérieur de la maison et referme la porte.

- Asseyez-vous ! Leur ordonne t-il nonchalamment.

Le couple s'exécute. La maison parait calme, trop calme peut-être et d'une tristesse indéfinie. Un certain malaise règne en ces lieux. Une étrange sensation de ras le bol se dessine sur l'allure et la physionomie de ce personnage frustré, cloîtré dans la solitude et la honte, traînant sa vie, comme un bagnard son boulet, mutilé au plus profond de sa dignité, rescapé du camping de la mort mais assassiné par le souvenir indélébile de la tragédie. De sa voix maladive et tremblante, entre deux gorgées de whisky, sans que les Landry n'aient le temps de prononcer un seul mot, le sursitaire de la mort prend la parole.

- Damien vit toujours. Du moins il était vivant au jour où je l'ai conduit à la grande maison, là-bas !

- Mais pouvez-vous nous...

- ...Taisez-vous ! Je connais les raisons de votre visite aussi je vais vous racontez l'histoire d'un homme blessé, usé, dégoutté à jamais de la vie. Ne m'interrompez pas, vous me poserez toutes les questions désirées après ce que vous allez entendre. Il faut que vous sachiez avant qu'il ne soit trop tard...La vie n'est qu'une immense poubelle, nous en sommes les détritus que le Tout Puissant, du haut de ses Ténèbres, tient à sa merci...Il m'a jeté. Exclu. Foutu. Fini.

- Mais !...

- ...Chut ! Silence !...Je n'existe plus depuis ce 11 juillet. Six mois déjà ! Six mois...Six mois de lutte...Six mois de galère...Six mois à me morfondre sur mon cas...Six mois de combats acharnés pour sauver mon ménage, ma pauvre femme...Six mois pour rien ! Un semestre de sursis pour que dalle !...Six petits mois pour gâcher ma vie...Je maudis ce jour de juillet...Je maudis tous les mois écoulés...Je hais ce camping, le « Méditerranée », joli nom pour la mort, n'est-ce pas ?...Nous étions invités mon épouse et moi, avec notre petit garçon, par mes beaux parents afin de fêter la fête nationale belge le 21, origine de ces gens si charmants, si gentils...Mamie faisait la vaisselle...Mon beau père lisait le journal « Libre Belgique ». Ils étaient formidables et quelle complicité entre eux deux, superbe !...Ma femme et mon fils tiraient de l'eau à la pompe pour la vaisselle à une cinquantaine de mètres de la caravane. Moi et quelques amis faisions une partie de pétanque...Et puis...Je...J'ai...Il y a eu un grondement comme le roulement d'un train sur un pont...Et des cris...J'ai regardé dans la direction de ce vacarme, là j'ai vu l'engin...Le monstre de fer, écrasant les tentes, les caravanes...Les gens ! Il se dirigeait sur les toilettes et le magasin en contrebas...La foule hurlait et courait dans tous les sens pour éviter cette machine diabolique...De nombreuses personnes se sont faites piétinées dans l'instant de panique...Mon gamin eut peur, il hurlait. Ma femme ne bougeait plus, paralysée par la stupeur et l'étonnement sans doute. Elle restait accroupie à la pompe à eau qui coulait toujours...Cela c'est passé tellement vite, en quelques secondes...On a pas réalisé...Le mur...La citerne qui dévalait...Les gens...Les cris...Les pleurs...Puis l'explosion...Une boule de feu...Un nuage de fumée...Le souffle me projeta à terre...Lucas se camouflait sous mon corps...Je ne voyait plus mon épouse...D'autres explosions résonnaient autour de moi...Les flammes léchaient tout sur leur passage...Puis ce fut le ballet macabre de ces gens hébétés qui erraient dans la fumée en gémissant, en pleurant, en appelant. Certains d'entre eux étaient complètement nus...Mon fils n'a rien eu...La fumée se dissipait lentement et entre deux nuages de poussières, j'ai vu ma femme allongée sur le ventre, les yeux rivés sur la carcasse fumante et méconnaissable d'une caravane, celle de ses parents...Jacky gisait ensanglanté, le souffle l'avait projeté avec une telle violence qu'il fut tué sur le coup, il reposait sur son drapeau belge qu'il aimait tant...Marieck se tenait à genoux à ses côtés. Je l'ai prié de venir avec nous...De fuir ce camping...Annick, ma femme et Lucas se sont réfugiés à l'abris dans l'hôtel tout proche...Je les ai accompagné puis une fois ma famille en sécurité, je suis retourné là-bas chercher ma belle mère...Elle veillait le cadavre de son mari...Mais la foule, l'attroupement des curieux et surtout cette maudite fumée noire m'empêchèrent d'atteindre la caravane...Je n'ai su que bien plus tard ce qu'il lui était advenue...Son c½ur a lâché...Elle a périt dans cet enfer...C'est en revenant sur mes pas que j'ai vu le gamin cherchant ses parents. Je l'ai empoigné et serré dans mes bras, puis nous sommes sortis de ce charnier...Ce qui se passa ensuite...Notre rapatriement à Lille, toujours avec Damien qui refusait de nous quitter.

Pascal entame une seconde bouteille de whisky sous les yeux interloqués et choqués des Landry, puis reprend son ahurissante histoire.

- A la maison, tout se gâta alors...Mon épouse m'accusa à tord d'avoir sauver le petit et non sa mère. Elle le prit en grippe, son état de santé m'inquiétait, elle si douce, si gentille, si tendre, pleine de bonnes intentions en vers les enfants, la voir à présent si odieuse, si méchante, pas seulement avec Damien, Lucas en pâtit également, il souffrit aussi de sa cruauté si soudaine. Un médecin lui prescrit un traitement pour calmer et combattre sa déprime mais en vain...Un jour...Il fallut l'interner d'office dans un hôpital psychiatrique. La folie eut raison d'elle...Vous comprenez, ma femme est devenue folle ! Durant six longs mois, la lente agonie a fait des ravages, un travail dévastateur dans mon existence...De fil en aiguille, j'ai perdu mon travail, faute d'absences répétées ainsi que la garde de mon bébé...Lucas fut placé chez sa marraine en Belgique à titre provisoire, quant à Damien, personne ne savait qu'il vivait sous mon toit, lorsqu'un inconnu venait toquer à notre porte, il se cachait dans l'armoire où fuguait deux où trois jours, puis réapparaissait sale et affamé...Je le laissais faire...Me retrouver seul, comme ça, soudainement, me faisait trop mal, la présence épisodique du petit me remontait un temps soit peu le moral, vous comprenez ? Si je n'ai pas répondu aux avis de recherches lancées par la police et les journaux, c'était pour cela, ne pas me retrouver seul ! Mes problèmes me torturaient tellement et puis Damien se débrouillait tout seul, du moment qu'il avait un toit pour dormir...Ma présence l'indifférait d'ailleurs, nous n'avons jamais conversés tous les deux, je ne connais pratiquement pas le son de sa voix. Du reste, sait-il lui-même qui il est ? Je l'ai toujours comparé à un petit animal farouche, craintif, perdu, désemparé, fuyant les hommes, sursautant au moindre bruit, ne sachant plus très bien les raisons de sa présence sur cette Terre...Un jour du mois dernier, des huissiers sont venus me saisir, je ne payais plus ni loyer, ni électricité, j'ai du me séparer de Damien...Je suis parvenu malgré ses cris, ses pleurs et ses coups, a l'emmener de force dans l'établissement que vous connaissez...De là, il s'est évadé...Depuis plus rien, plus de nouvelle...Voilà l'histoire messieurs dame, la triste histoire d'une victime, à retardement, du maudit camping.

Bouches bées, l'émotion se devine sans peine sur le visage crispé et les yeux humides des Landry. Un long silence de recueillement où d'amertume suit ce récit. Que rajouté de plus ? Jean Louis et Denise en savent plus qu'il n'en faut sur cette tragédie. Seul le destin décidera l'heure et le jour des retrouvailles. Denise ne peut s'empêcher de serrer tendrement la main de ce pauvre homme déchu, anéantit. Une si courte vie gâchée par l'horreur, le désespoir, l'humiliation et la solitude.

- Voulez-vous notre aide cher monsieur ? Demande indigné Jean Louis.

- Votre aide ? A quoi bon. Personne ne fera ressusciter le bonheur crucifié. Je pense avoir la vie que je mérite, la fameuse fatalité !

- Gardez la fois, reprend Denise.

- La fois en qui ? En quoi ? A celui qui a volé l'âme des gens que j'aimais ? A celui qui m'a privé d'une vie heureuse ? Non madame, je ne crois plus qu'en cette bouteille voyez-vous. Elle est ma délivrance, ma thérapie, le seul remède qui m'aide à oublier.

- Réagissez, rien que pour Lucas !

- Lucas !...Il ne me reste qu'une image devant les yeux, un tatouage dans ma mémoire, jamais il ne s'effacera, le sourire d'un bébé, la tendresse d'une mère gravés au plus profond de mes souvenirs. Ma famille vit désormais en moi...Nous mourrons ensembles.

- Vous êtes toujours en vie, ce n'est-il pas cela le plus important ?

- Vivant !!! Que veux dire le mot vivant ? Que représente la vie lorsque la machine déraille ? Quand la folie niche dans un cerveau malade ? C'est dont cela la Vie ? Non ! Un chanteur avait proclamé voilà quelques années : « Il faut vivre où survivre », aujourd'hui je survis, voilà tout.

Denise et Jean Louis comprennent alors qu'il n'y a plus rien à faire, ni à espérer pour ce pauvre garçon, sinon prier.


A présent les recherches étaient closes, les autorités se chargeraient de retrouver l'enfant et d'en avertir les Landry. Ceux-ci prirent donc congé de Pascal, de Lille, du nord en ayant soin de donner les directives à la DDASS chargé du petit orphelin.

La famille Tonin ne retourna jamais plus sur la Côte d'Azure. Leurs vacances estivales se passaient désormais à Caen chez les Landry où dans la famille à l'étranger.

Pascal Meyer fit encore parler de lui. Un dernier appel au secours, un ultime SOS emplit de remords, de tristesse, de solitude lancé à madame Espérance qui resta sans réponse. Deux ans jour pour jour après la catastrophe du « Méditerranée », il se tira une balle de revolver, acheté la veille, dans la tête entraînant avec lui dans la mort son épouse Annick, internée perpétuelle et son petit garçon Lucas alors âgé de quatre ans.
Denise et Jean Louis eurent un pincement au c½ur et une grande douleur morale en apprenant ce triple suicide de la DDASS de Lille, mais de Damien, toujours pas l'ombre d'une trace...







































Fin de la deuxième partie.






















TROISIEME PARTIE
















Juillet, cinq ans plus tard. La sécheresse fait rage depuis le mois de janvier sur le Midi de la France. Comme chaque année, de nombreux incendies se déclarent du nord au sud, de l'est à l'ouest du Bassin méditerranéen sans épargner la Corse mais ce mois de juillet est particulièrement propice aux incendies tragiques, trop de victimes, pompiers en général, ont payé de leur vie l'acte criminel et gratuit de détraqués mentales, de pyromanes et d'incendiaires, notamment dans l'Ile de Beauté, dans les Bouches du Rhône où l'illustre montagne de la sainte Victoire tant dépeint avec amour par Cézanne, tant conté par Daudet, est partie en fumée sous l'½il impuissant des riverains.

Marseille, Cassis et ses calanques, ont été cernées par les flammes, le violent mistral propagea le feu sur Cap Canaille jusqu'aux portes de La Ciotat. Dans le Var, Toulon, Bormes les Mimosas, Nans les Pins, Trans en Provence ont servies de proies aux flammes affamées. A Hyères, plusieurs villas ont été partiellement où complètement détruites et la liste noire continue...Fréjus la Romaine, les Arcs en Provence, Draguignan. Dans les Alpes Maritime, le feu a léché les portes de Nice. On ne compte plus les dizaines de cabanons et véhicules entièrement carbonisés. En tout près de deux mille cinq cent hommes venus en renfort des quatre coins de France, ont luttés sans répit au massacre du fléau. Plus de quatre mille hectares de forêts, pinèdes et maquis sont partis en cendre. Le Bassin méditerranéen est mutilé, blessé, agonisant.

Le dernier feu en date, répertorié par les pompiers a lieu dans le triangle maudit Nans, Trans, Pourrières. Avec le violent mistral et le vent d'est qui souffle en rafale depuis cette nuit, le feu dévale les crêtes des massifs à la vitesse d'un cheval au galop. Plusieurs foyers éclatent en différents endroits. Les fumerolles qui voltigent pêle-mêle, allument d'autres sinistres qui ne tardent pas à prendre de l'ampleur malgré le ballet incessant des Fokkers, Canadairs et Bells (hélicoptère bombardier d'eau). Certains endroits de la montagne sont inaccessibles par les moyens aériens car trop dangereux, les rafales de vent auraient vite fait de plaquer un avion où un hélicoptère contre les parois incandescentes du massif. C'est donc à pied que les soldats du feu combattent ces cavités de la montagne. Des pompiers épuisés qui n'ont pas fermés l'½il depuis plus de quarante huit heures pour certains, relevés par d'autres équipes mais rappelés sur d'autres sinistres.
La fournaise s'étend des Bouches du Rhône aux Alpes Maritimes en n'épargnant ni le Vaucluse, ni le Gard ou le Var. L'île de Beauté brûle également. Tout brûle. Un immense nuage de fumée au dessus des villes meurtries engendre la colère et la haine dans le c½ur des hommes. Plusieurs pyromanes ont été interpellés et placés en garde à vue dans les locaux de la gendarmerie. Les autorités sont formelles, tous les feux de ce triste mois de juillet sont d'origine criminelle. Le plus jeune de ces adorateurs du feu, est un jeune garçon âgé d'à peine dix sept ans, interpellé et interrogé à la brigade de gendarmerie de Draguignan, soupçonné d'être l'auteur du terrible incendie des Ars en Provence où deux pompiers ont été grièvement blessés. Encadré de plusieurs inspecteurs de la brigade criminelle, ce jeune garçon à l'étrange comportement, refuse de répondre aux questions posées. Le juge d'instruction chargé du procès, essais tant bien que mal d'extraire le moindre mot de la bouche de ce dernier.

- Avez-vous allumé ces feux ?

- .../...

- Pourquoi nier les faits ? On vous a pris en flagrant délit, rajoute le magistrat.

- Pourquoi me posez-vous des questions alors ? Répond agressivement le jeune homme.

- J'ai besoin de vos aveux mon garçon, je renouvelle donc ma question, avez-vous, oui ou non, allumé ces feux ?

- ...Oui !

- Et pour quelle raison ? Continu le juge.

- .../...

- Ne t'inquiète pas mon gars, avec le temps nous connaîtront tes raisons. Quel est ton nom, ton prénom, ton adresse ?

- Vous me tutoyez maintenant ? Lance ironiquement l'adolescent au magistrat qui reste insensible à son insolence.

- Aucun papier d'identité, vu l'état de tes vêtements tu dois vivre dans un squatte ? Faire la manche ? La fauche ?... Des vols à l'étalage ? Des agressions diverses ? La prostitution ?...Evadés de prison peut-être ? D'asile ? De maison de correction ?...En fugue ? Où sont tes parents ?

- .../...

- Soit ! Libre à toi de ne pas me répondre, fais dont la sourde oreille...Sais-tu la peine encourue pour un incendiaire ? Non ? Pour ta gouverne, sache que de cinq à dix ans de prison peuvent être envisagé, la perpétuité s'il y a mort d'homme, deux de nos pompiers sont dans un état désespéré à La Timone à Marseille, ne l'oublie pas. Tu as le temps de réfléchir, cinq années derrière les barreaux minimum, cela te laissera un large moment de réflexion.

- .../...

Le jeune garçon reste cependant stoïque aux menaces du juge d'instruction.

- Après tout, n'es-tu peut-être pas responsable de ces incendies ? On peut te soigner tu sais si tu es reconnu pyromane. La pyromanie est une maladie et moi seul peux t'aider, mais j'ai besoin de ta collaboration et savoir énormément de choses à ton sujet, notamment ton nom, ton adresse, ton passé et les raisons de tes gestes...

- Tout doit brûler avant que ça recommence ! S'écrit soudain de pique le jeune garçon.

- Quoi dont ? Demande étonné le juge.

- ...La mort !

- La mort ? Explique moi...

L'adolescent baisse les yeux et se renferme dans un silence pesant. Voyant son mutisme, le juge essaie, alors, une autre procédure afin de le faire parler.

- Nous allons continuer cette entrevue en présence d'un médecin tu veux bien mon garçon ? Gardien, emmenez le prévenu, sans trop le bousculer s'il vous plait.

Le magistrat prend contact avec le docteur Feelman, éminent psychologue et reporte l'interrogatoire au lendemain matin, neuf heures.







Le jeune accusé face au vieil homme de Lois reste muet. Le docteur s'installe un peu en retrait du juge afin d'étudier les réactions, les mimiques, le comportement de l'adolescent devant les questions posées. Des questions précises préalablement élaborées entre les deux hommes avant l'audience. D'un commun accord, le psychiatre n'interviendra, dans l'interrogatoire du présumé coupable, si cela s'avérait nécessaire à son enquête médicale, déterminant les responsabilités de l'accusé dans ces incendies criminels et conclure à un acte volontaire : Incendiaire, où un acte de pyromanie, c'est-à-dire irresponsable.

Une petite parenthèse à notre histoire, mais indispensable au bon savoir de chacun, la différence existante entre le pyromane et l'incendiaire ? Deux mots synonymes me direz-vous et bien pas du tout ! La différence entre ces deux mots est aussi éloquente qu'elle peut l'être entre un kleptomane et un voleur.
Le pyromane, nous dit le docteur D.Rouve, médecin psychiatre, obéit à des pulsions pathologiques, à un désir de purification de l'esprit. Inconsciemment, il veut éliminer quelque chose, souvent à la suite d'un rapport difficile entre le père. Et c'est en allumant ces incendies qu'il éprouve la gratification où le soulagement. Mais le véritable pyromane ne représente qu'un petit groupe sur la population de 430 malades environ, les pyromanes ne sont que quelques uns qui font l'objet d'un suivi médical.
Quant à l'incendiaire, il commet lui un acte criminel correspondant à une notion de revanche, de règlements de compte, de vengeance. Au contraire du pyromane, il n'a pas de prétexte pour agir, il prend un plaisir à faire du mal autour de lui. Les sanctions sont aussi toutes différentes : Pris en flagrant délit, l'auteur d'un incendie sera obligatoirement déféré devant le parquet et fera l'objet d'une expertise médicale, tel est le cas aujourd'hui dans le bureau du juge d'instruction de notre histoire. Si le coupable est déclaré en état de démence au moment des faits, il bénéficiera d'un non lieu. –Article 64 du code Pénal qui prévoit qu'il n'y a ni crime, ni délit lorsqu'un prévenu était en état de démence au temps de l'action où lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister.
Mais si cette expertise prouve qu'il est dangereux pour lui-même où pour autrui, le préfet pourra ordonner son placement d'office dans un établissement psychiatrique. Par contre, si les experts concluent à la responsabilité entière du prévenu, il comparaîtra devant les Tribunaux et pourra être alors jugé en fonction du Code forestier où du Code pénal.
Le Code Forestier prévoit une amende de 360 francs à 8000 francs et un emprisonnement de onze jours à six mois pour ceux qui ont causé l'incendie de bois, forêts, landes, maquis, plantations et reboisements d'autrui par négligence ou imprudence. Quant au Code Pénal, il stipule que quiconque aura volontairement détruit un bien immobilier appartenant à autrui par l'effet d'un incendie sera puni d'un emprisonnement de cinq à dix ans et d'une amende de 5000 à 20000 francs. Mais si en plus le sinistre a entraîné la mort d'une personne, ce qui est le cas lorsque les sauveteurs sont tués, où une infirmité permanente, la peine encourue sera la réclusion criminelle à perpétuité.
Alors pyromanes ou incendiaires, des motivations différentes pour un résultat identique : La désolation et la mort d'une région. A bon entendeur, salut !

Après cette petite parenthèse, revenons au Palais de Justice de Draguignan. Au cabinet du juge d'instruction où l'audition du jeune accusé continu en présence du docteur Feelman.
Ignorant le médecin ou faisant mine de l'ignorer, le jeune inconnu plongé dans un mutisme certain, semble ne pas entendre les questions du juge, les yeux rivés par terre, écoute t-il seulement son interlocuteur ? Ou divague t-il dans un rêve éveillé sous l'effet d'une quelconque drogue ?

- Comment t'appelles tu ?

- .../...

- Quel âge as-tu ?

- .../...

- Dis moi seulement ton prénom...

- .../...

L'homme de Loi ne désarme pas, son dialogue de sourd se poursuit durant de longues minutes avec le prévenu.

- Pas très bavard ? Explique moi ton geste au moins...As-tu mis le feu délibérément dans la forêt ou quelques chose, une force intérieure t'y a-t-il poussée ?

- .../...

- Un geste gratuit ayant des conséquences dramatiques. Plusieurs pompiers ont été blessés tu sais, deux d'entres eux sont entre la vie et la mort, un camping évacué, de nombreuses villas détruites...Imagines-tu un instant le désastre si le feu aurait pris dans le camping ? Quel carnage aurais-tu causé ? Tout cela pour ton plaisir...

A ce moment le jeune garçon relève la tête, son regard froid croise celui du juge sous l'½il attentionné du médecin. Pris de convulsion et de tremblements, il se lève d'un bond de sa chaise, une peur panique le paralyse, debout, raidit, ses deux longs bras désarticulés dans les manches trop amples de son blouson de jeans se durcissent et se plaquent le long de son corps maigre d'adolescent à la déroute, tel un soldat au garde à vous. Ses deux grands yeux délavés mitraillent ses deux bourreaux, le juge et le médecin qui viennent inconsciemment de réveiller, dans son subconscient, des douleurs passées indélébiles jusqu'ici endormies. Le planton en alerte devant la porte intervient nonchalamment pour calmer le jeune délinquant quand le médecin l'arrête dans son élan.

- Laissez-le ! Tu as quelque chose à me dire petit ? Assied toi, respire bien fort et calme toi, je t'écoute.

Le jeune garçon se rassure un peu puis bégaye des paroles inaudibles.

- Le...Le...Mé...

- Calme toi...Doucement...Là, que dis-tu ?

- .../...

L'adolescent ferme les yeux, des sanglots lui nouent la gorge, la tête entre les mains il reprend la parole dans une agitation constante sous l'½il vigilant du policier.

- Le...Mé...Médité...rannée !

- Le Méditerranée dis-tu ? Le camping qui a brûlé il y a quelques années lors de l'explosion d'une citerne ? C'est de lui que tu nous parles ? Lui demande le médecin.

- Nous, nous éloignons du sujet, renchérit le magistrat, tu es jugé aujourd'hui pour l'incendie des Arcs en Provence et non pour une catastrophe qui date de Mathusalem !

- Ex...Excusez moi ! Répond le jeune homme se renfermant a nouveau dans le silence.

- Vous permettez monsieur le juge, interrompt le médecin.

- Faites je vous prie docteur Feelman, invite cordialement le juge, j'en ai fini avec l'accusé.
Le psychiatre et psychologue, poursuit donc l'interrogatoire.

- Petit, parlons de cette catastrophe tu veux bien ? As-tu lus les journaux relatant ce drame ?

- .../...

- Où étais-tu en juillet de cette année catastrophique ?

- .../...

- Répond moi, il en va de ton salut...Je suis ton ami et je peux t'aider.

- ...Comme...Comme Pascal ? Accuse le prévenu, il...il devait m'aider lui aussi...il m'a lâchement abandonné. Jamais il n'aurait du venir...me chercher là-bas !

- D'où petit ? D'où ? Insiste le médecin.

- De...De...De l'enfer monsieur !

- Arrête les monsieur tu veux bien, je suis le docteur Feelman et toi qui es-tu ?

- ...Damien...Damien Raynald !

- Bien voilà ! S'exclame le juge d'instruction, pourquoi cachais tu ton identité ? Es-tu recherché par la police ? Et tes parents ?

- ...Je...Je ne veux pas retourner dans vos maisons tristes, sales a...avec tous ces pauvres gosses abandonnés...La SPA est bien plus bonne avec les animaux que vos Assistances avec les enfants, répond agressivement, mais avec un certain soulagement, Damien.

- Tu viens d'un orphelinat ? Demande Feelman.

- J'y...J'y ai fait un séjour.

- Raconte moi ton histoire Damien, j'ai besoin de savoir pour t'aider, rassure le docteur.

- Mon histoire !...Elle...Elle est toute simple docteur...Mon enfance est morte...Mon avenir est compromis...Voilà mon histoire, pas de quoi bander n'est ce pas ? Rétorque avec désespoir Damien.

- Non Damien, dis moi ce que tu as sur le c½ur, libère-toi de tes souvenirs. Pleurs, cris, hurles s'il le faut, je suis à ton écoute...Je peux te soigner et te sauver la mise...Ce camping, que s'est t'il passé ?

- ...J'y étais...Ma petite s½ur y était...Ma mère y était...Mon père y était...Mes amis...Mon enfance ! S'écrit Damien en s'agitant sur sa chaise.

- Vas-y cris, soulage toi...Je te promet mon aide...

- Votre aide ! A quoi bon docteur ? Ni vous ni personne ne fera revenir ceux que j'aimais et qui me manque...Ils sont là-bas, dans cet enfer...Dans ce camping maudit...Plus jamais ils ne reviendront...L'incendie les a bouffé, calciné, vous comprenez !...Maman était là, à deux pas...Elle brûlait sans même crier...Je ne pouvais pas la toucher, Pascal m'en empêchait, il aurait mieux fait de s'occuper de ces affaires celui là...Ce jour, j'aurais voulu partir avec les miens...J'aurais voulu crever que de vivre comme j'ai vécu depuis...Tout brûlait autour de moi, les arbres, les caravanes, les tentes, les voitures, les gens !...C'est pour cela docteur, cette voix dans ma tête qui me répète sans cesse de tout anéantir par le feu avant qu'une telle catastrophe ne se reproduise...Jamais plus ! Lorsque tout sera réduit en cendre, quand la Terre ne sera plus qu'un désert noirci, qu'un cailloux calciné, les hommes pourront enfin vivre sans crainte de périr brûlé vifs...J'agis pour le salut de l'humanité. Pour sauver le Monde de l'apocalypse des flammes...Pour écarter nos enfants de l'enfer de Satan !

- Ce ne sont que des propos incohérents ! Lance outré le magistrat.

- En allumant des feux, reprend calmement le psychiatre, es-tu conscient que d'honnêtes gens peuvent y laisser la vie, tu n'y songes pas ?

- Oh si j'y pense docteur et cela me fait très mal mais le sacrifice de quelques innocents ne vaut il pas la vie à des milliers d'autres ? Il y a cinq ans, la nature, cette salope de nature n'a-t-elle pas assassinée trois cent personnes innocentes ?

- La nature n'y est pour rien Damien dans cette tragédie, explique Feelman, le camion citerne est seul responsable dans...

- Le camping se trouvait à l'orée de la forêt n'est ce pas ? Si celle-ci ne s'était pas embrasée, de nombreuses personnes auraient eut la vie sauve !

Le juge d'instruction intervient, lassé par les propos du pauvre garçon.

- Nous ne sommes pas ici pour le procès de la forêt où du véhicule mais pour juger un jeune garçon accusé d'incendie criminel, docteur !

- Excusez moi monsieur le juge, réplique celui-ci, moi je suis là pour cerner la personnalité du prévenu et je ne pense pas m'égarer sur une autre affaire que celle qui nous intéresse actuellement, c'est une suite logique. Le comportement de ce garçon, malgré son trouble psychologique, est tout à fait logique après toutes ces situations vécues.

- Soit docteur, continuez.

- Non, j'ai terminé. Puis-je vous voir seul à seul à présent ? Demande le docteur au magistrat.

- Bien entendu...Gardien emmenez le prévenu, nous reprendrons l'interrogatoire un peu plus tard.

- Je ne suis pas un assassin monsieur...Au contraire je...

Le policier fait sortir Damien qui s'agite et le ramène dans sa cellule. L'homme de sciences reste seul avec l'homme de Lois afin de délibérer sur le sort du jeune garçon.

- Votre verdict docteur ?

- Il est tout simple monsieur, ce garçon est innocent et toutes les contre expertises de mes collègues vous le prouveront...Cinq ans à vivre en état de choc permanent, sans soin, sans aide, traumatisé par la mort de ses parents et l'enfer qu'il a connu dans ce camping ont fait de lui un animal.

- C'est également mon opinion...Considérons le donc comme un pyromane n'est ce pas ? Il sera jugé comme tel, aussi je ne vois pas d'autres solutions que l'internement psychiatrique obligatoire.

- Sans aucun doute, un internement me semble la seule thérapie plausible à sa guérison. Pour son mental, il a cinq années à rattraper, son illettrisme devrait vite se rétablir, ce garçon me semble intelligent aussi avec votre permission, je souhaiterais vous soumettre une autre hypothèse.

- Soumettez donc docteur !

- Damien peut guérir rapidement. Je m'engage à m'occuper personnellement de son cas, aussi je vous demande de l'hospitaliser dans mes services.

- Dans votre clinique ? Reprend stupéfait le juge, deux hommes ont été blessés dans l'incendie qu'il a volontairement allumé, s'il n'est pas fou, certes, il est tout de même dangereux pour autrui et mérite, si c'n'est la prison vu son jeune âge et les circonstances, l'hôpital psychiatrique !

- Chez les fous ! S'écrit indigné le médecin, le condamner à perpétuité à vivre avec ses douleurs morales et psychiques qui le rongent depuis cinq années est un acte abjecte contre toute Loi humaine. Ce n'est qu'un gosse qui souffre intérieurement...Il agonise depuis cinq ans sans aucune aide, d'ailleurs il serait tant de retrouver sa famille, ses oncles, ses tantes, ses grands parents...

- Ce sera fait, la gendarmerie est sur l'affaire.

- Croyez-vous monsieur le juge que la Justice française puisse être assez cruelle pour condamner un garçon d'à peine dix sept ans, malade, dont la profonde blessure affective le pousse à commettre l'irréparable ? Un chien blessé ne va-t-il pas chercher à mordre le vétérinaire venu le soigner ? Mettez-vous à sa place, monsieur, réfléchissez à vos réactions après la perte brutale de tous ceux que vous aimez ! Damien est récupérable. Il suffit simplement de lui faire prendre conscience de la gravité de ses faits et gestes, de lui faire admettre la mort des siens, de lui ôter ses pulsions négatives et tentations criminelles, sa démence n'est que passagère. La vengeance n'est pas un remède à l'apaisement de l'esprit, j'en suis conscient, mais si personne ne lui inculque, comment voulez-vous qu'il comprenne ? Ce n'est pas enfermé dans un asile, côtoyant les débiles mentaux profonds, les fous furieux et autres paranoïaques qu'il pourra guérir, bien au contraire, l'interner s'est signer sa condamnation à mort et la peine capitale est abolie dans notre pays, je vous en conjure monsieur, laissez lui une chance.

Après un court instant de réflexion, perplexe aux arguments du docteur Feelman, le juge tranche et donne sa décision.

- Je crois en vous docteur. Vous avez certainement raison et connaissez la folie mieux que moi, s'il y a une chance autant la saisir. Je m'abaisse à vos arguments, aussi, la Justice que je représente vous confit le mineur, Damien Raynald.

- Je l'hospitaliserais dans ma clinique des demain après midi et croyez moi monsieur le juge, vous agissez pour le mieux au devenir de ce garçon.

- Non docteur, j'agis simplement en bon père de famille que je suis, voilà tout et j'espère qu'à son procès, les jurés seront de notre avis. Je vous donne des nouvelles dès que la police retrouvera sa famille.

L'audience fut close.

Le lendemain, le docteur Feelman donne ses directives au personnel de la clinique pour accueillir le jeune Damien Raynald. La Justice lui confit un malade, à la science à présent de faire son travail et réparer le cerveau tourmenté du jeune garçon à fin d'une guérison rapide et une réinsertion dans une vie normale. Tout repose maintenant sur les épaules de ce médecin pédopsychiatre. Cependant, les journalistes font de ce fait-divers une affaire nationale. Tous les quotidiens régionaux et nationaux consacrent un article sur les feux de forêts de cet été rouge en expliquant la pyromanie et citant en exemple le cas de Damien Raynald :

« Un pyromane arrêté en flagrant délit dans le Var. Un jeune garçon d'une quinzaine d'années dont l'identité n'a pas été révélée par les autorités est actuellement interrogé par le juge d'instruction du Tribunal de Grande Instance de Draguignan. Passé aux aveux, il avoue être l'auteur du terrible incendie des Arcs en Provence. D'après les premières expertises médicales du docteur Feelman, éminent pédopsychiatre, le jeune pyromane serait un malade mental victime de la catastrophe du « Méditerranée » il y a cinq ans qui rappelons-le, un jour de juillet, l'explosion d'un camion citerne au centre d'un camping de la région varoise provoqua la mort de trois cent personnes et sept cent autres furent horriblement mutilées, choquées, traumatisées. L'inconnu, placé en garde à vue dans les locaux de la gendarmerie, ferait sans doute l'objet d'un internement dans un établissement psychiatrique. »

Ce petit article, parut dans un journal parisien, n'est pas passé inaperçu de la famille Tonin. Marthe téléphone sans plus attendre à son amie Denise Landry.

- Allo Denise ! Avez-vous lu le journal ce matin ?

- Non pourquoi ? Répond celle-ci étonnée.

- On y parle des incendies du Midi, notamment celui des Arcs en Provence où deux pompiers ont été sérieusement blessés.

- Et alors ?

- L'incendiaire est incarcéré, poursuit Marthe avec le plus grand suspens.

- Que puis-je y faire ? S'agace Denise.

- Ils taisent son nom mais il s'agirait d'un jeune mineur d'une quinzaine d'années.
- Je ne vois pas où vous voulez en venir Marthe, à quel puzzle jouez vous ?

- Quel âge aurait Damien aujourd'hui ?

- Dix sept ans en décembre, mais quel rapport entre ce pyromane et Damien ? S'intrigue Denise, vous ne pensez tout de même pas que...

- D'après les journalistes, continue Marthe, qui tiennent cette information de source policière donc je suppose exacte, ils font effet du camping et de la tragédie dans leur reportage.

- Venez-en au fait Marthe, je vous en prie ne me faite pas languir...

- Cet adolescent était au « Méditerranée » en juillet de la catastrophe !

- .../...

Denise Landry répond par le silence à cette affirmation tenue par son amie.

- Allo, Denise ! Vous êtes toujours là ?

- Oui, oui Marthe...Excusez moi, j'en ai le souffle coupé...Sincèrement vous croyez que...Non ce ne peut être lui...

- Pourquoi pas Denise ? Poursuit madame Tonin sûre d'elle. La chance nous sourirait-elle cette fois ? Ecrivons au juge du Palais de Justice de Draguignan en lui expliquant toutes nos démarches et nos recherches depuis cinq ans pour retrouver Damien. Par l'indulgence et la clémence nous obtiendrons peut-être sa libération anticipée.

- Pourquoi tant de certitudes Marthe ?

- Pourquoi pas Denise ! Je suis optimiste à présent.

- Et puis même si c'est Damien, reprend incrédule Denise, qui vous dit qu'il est en prison ?

- Les journalistes pardi ! D'après leur article, le petit serait interné dans un hôpital psychiatrique, alors vous savez asile ou prison, du pareil au même !

- Chez les fous ! S'écrit soudain outrée Denise...Damien chez les fous ! Mon Dieu ! Je prends mon stylo et j'écris de suite au juge en espérant qu'il daigne me répondre. Je vous tiens au courant Marthe et merci de votre appel.

- Je vous en prie Denise...à bientôt.

Le courrier est envoyé le soir même en recommandé avec accusé de réception. L'attente de la réponse fait naître un doute de plus en plus grand lorsque le facteur passant jour après jour n'apporte pas l'ombre d'une lettre, seul le récépissé d'accusé réception revient à son expéditeur signé par le Tribunal de Grande Instance de Draguignan. Mais qui allait lire la missive de Denise ? Les minces renseignements, concernant l'adresse, écrits sur l'enveloppe suffiraient-ils à la mettre dans les mains du juge chargé de l'affaire Raynald ?
Denise, de plus en plus désemparée, veut envoyer une seconde lettre après quinze jours d'une attente insupportable, sans savoir réellement l'identité du jeune garçon arrêté à Draguignan, quand enfin le 3 août, le facteur sonne à sa porte avec un pli recommandé à la main, daté du premier août et tamponné du sceau de la poste de la préfecture du var. En hâte, elle signe le récépissé, remercie le facteur et s'assied dans le grand fauteuil de son salon. Elle décachette, toute tremblante, l'enveloppe et déplie l'unique feuille blanche pliée en trois se trouvant à l'intérieur et lis mot à mot le contenu du message soigneusement dactylographié.

« Cabinet du Docteur F. Feelman, pédopsychiatrie, psychologie, etc., etc....
Draguignan, le premier août,
Chère madame,
Suite à votre courrier du 13 juillet, adressé à Monsieur le Juge d'Instruction du Palais de Grande Instance de Draguignan, concernant l'affaire Damien Raynald, déclaré pyromane et interné par mes soins dans l'enceinte de mon établissement spécialisé, étant responsable du patient sus nommé, Monsieur le juge s'est permis de me transmettre votre courrier lui étant destiné afin de décidé des suites à données dans ce dossier. Aussi, je serais heureux de vous rencontrer dans mon bureau selon votre convenance pour la date et l'heure. Veuillez prendre contact avec ma secrétaire et fixer un rendez-vous.
Dans l'attente, accepté Madame, Monsieur Landry, l'expression de mes sentiments distingués. Votre dévoué, Docteur F. Feelman. »

Denise ne tarde pas à donner une réponse à cette lettre tant espérée. Son amie Marthe prévenue, la date du 19 août est retenue en accord avec le secrétariat de la clinique du docteur Feelman. Jean Louis et Roger ne pouvant se libérer de leurs obligations professionnelles, les deux femmes se rendent seules à Saint Raphaël où une navette d'autocar les conduit à draguignan. Elles arrivent à leur hôtel dans l'après midi du 18. Le rendez-vous est fixé au lendemain, quinze heures. Pour finir la soirée, malgré la fatigue du voyage, les deux amies, d'un commun accord, repèrent le trajet distant de l'hôtel à la clinique « Saint-Ange ».

Un petit muret de pierres taillées surmonté d'une grille de fer forgé sépare la route du parc fleuri de la clinique privée.
Quelques pensionnaires, vêtus d'un pyjama ou d'un survêtement, errent sur le gazon d'un vert printemps malgré la chaleur de l'été, parmi les fleurs, les pins parasols qui ombragent de leur feuillage dense une petite fontaine en fonte noire. Ce jardin semble être un petit paradis pour les malades. Chose surprenante, aucun d'eux ne songe à franchir le lourd portail grand ouvert. La majorité de ces malades sont âgés d'une vingtaine d'années à peine et ne laissent entrevoir aucun signe de folie apparente, ce qui intrigue et rassure quelques peu Denise. Rien en cet endroit, ni le jardin, ni la grande bâtisse aux murs clairs, ni les habitants des lieux ne laissent supposer qu'il s'agit là, d'un centre spécialisé dans les maladies psychiatriques, pas même une simple clinique d'ailleurs si ce n'est les quelques infirmières en blouse blanche qui vont de temps à autre à l'encontre d'un patient. Damien se trouve là, à portée de vue. Demain, le grand jour des retrouvailles aura eu raison de toutes ces années de cauchemars, d'incertitudes, de luttes acharnées et de recherches désespérées. Le dénouement tant attendu de cette tragédie redonnera sans doute un sens à la vie de ces deux femmes, surtout Denise Landry qui jamais ne crut en la mort de son filleul. Lorsqu'elle sombrait dans le découragement et songeait à l'abandon des recherches, chose toute naturelle, sa conscience lui remontait les bretelles pour ainsi dire et c'est de plus belle qu'elle retournait au combat, aider par son instinct maternelle, elle qui jamais ne connue le bonheur d'être mère. Tout son amour se portait désormais sur cet enfant, le fils de son frère, ce petit qu'elle avait vu naître, grandir jusqu'à la veille de ses douze ans, ce petit bonhomme qu'elle espérait serrer à nouveau contre son c½ur.

Le lendemain, en cet après midi ensoleillé de ce mois d'août, le taxi file en direction de la clinique. Au bout de la route, là-bas, le parc fleuri, l'établissement hospitalier puis les chambres, dans l'une d'elles, Damien attend. Attend Qui ? Attend quoi ? Le docteur Feelman n'avise point le jeune garçon de cette visite, le choc pourrait être trop violent pour son cerveau malade et l'attente trop longue, il croit mieux faire de laisser le temps au temps.
Denise a des frissons en pénétrant dans la salle d'attente, même un certain mouvement de recul avant de se sentir poussée par son amie Marthe qui heureusement l'encourage, l'aide dans ces moments angoissants des futures retrouvailles. La salle est vide. Le docteur doit les recevoir dans quelques minutes, de lancinantes minutes qui leur paraissent des heures.

- Marthe, je ne peux pas ! Damien est là mais j'ai peur...Peur de sa réaction, peur de le revoir...Va-t-il seulement me reconnaître ?

- Chut ! Vous n'allez pas rebrousser chemin maintenant Denise, après toutes ces années, ce serait vraiment trop bête !

- Pourra t'il retrouver un semblant de bonheur auprès de nous ? Une vie normale ?

- Le temps vous le dira, répond Marthe en prenant la main de son amie.

La porte du cabinet s'ouvre, le docteur Feelman apparaît...

- Veuillez entrer mesdames.

- Je suis Denise Landry, mon amie Marthe Tonin m'accompagne depuis cette journée inoubliable du 11 juillet.

- Asseyez-vous je vous prie. Vous étiez, je crois, madame Tonin dans le camping d'après la lettre de madame Landry ? Demande le médecin.

- C'est exact monsieur.

- Pouvez-vous me narrez en deux mots cette journée, surtout ce qui concerne la disparition de Damien.

Marthe s'exécute. Denise ne dit mot, elle écoute en silence pour la énième fois ce tragique récit, si réel et si proche cependant, malgré les années écoulées. Le médecin prend des notes, cherche t-il à cerner d'autres détails sur le drame vécut par l'enfant afin de mieux discerner les maux torturant son esprit ?

- Voilà l'histoire docteur.

- Bien !...A mon tour de vous parlez de l'enfant. Je connaissais votre existence, ô depuis peu certes, mais l'on m'a parlé de toutes vos recherches entreprises au lendemain de la catastrophe et des aboutissements négatifs, les autorités avaient perdues votre trace, voilà le drame. Quoi qu'il en soit aujourd'hui vous êtes là madame et c'est tant mieux. Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Il est de mon devoir, cependant, de vous aviser de certaines petites choses concernant votre neveu madame Landry...Le petit garçon d'avant cette date fatidique, n'existe plus. Un adolescent fragile, renfermé sur lui-même, malade, analphabète, s'est forgé dans la carcasse de l'enfant que vous avez en mémoire...Hélas pour lui, pour vous et pour son entourage, la haine engendrant le mal domine ses sentiments. Le verbe aimer n'existe plus ou presque dans son vocabulaire. Seule la torture physique et morale lui procure une sensation de soulagement et de bien être.

- Que voulez-vous dire docteur ? Demande Denise, Damien est-il devenu fou furieux ? Est-il irrécupérable ?

- Damien est violent, reprend Feelman, de caractère difficile et instable, il vous faudra beaucoup de patience et d'amour pour qu'il retrouve un certain équilibre, ses facultés mentales et peut-être son goût de vivre...Il a déjà fait d'énorme progrès depuis son hospitalisation, son agressivité disparaît peu à peu, il est plus cordiale et plus ouvert avec l'équipe médicale et les éducateurs mais le contact avec ses petits camarades reste cependant difficile et il n'est pas rare de le voir durant des heures, seul, plongé dans un livre qu'il essai de déchiffré, il a un retard cérébrale important. Votre tâche madame Landry, si vous l'acceptez bien entendu, sera de lui réapprendre l'amour des uns et des autres, de refaçonner son caractère sur le respect d'autrui, d'épanouir sa sensibilité, de combler le retard de ses études, de le sortir de sa solitude en côtoyant d'autres jeunes gens de son âge, d'apaiser son envie de vengeance, seul l'amour vous y aidera, un travail titanesque, soit, mais indispensable pour sauver Damien.

- J'assumerais cette tâche docteur, aussi dure soit-elle !

- Même au-delà de sa majorité ?

- Toute ma vie s'il le faut...J'ai entendu dire qu'il était interné chez les fous ?

- Pas du tout, répond Feelman devant l'inquiétude de Denise, Damien, comme tous les patients de cette clinique, ne sont pas fous. Ici nous ne soignons pas la folie mais les traumatismes mentales diverses, plus ou moins légers, pour certains dus à la drogue, à l'alcool, pour d'autres à la suite d'un choc psychologique, après un accident par exemple, comprenez-vous la nuance chère madame ? Que l'on arrête de dire que je soigne les dingues, c'est absolument faux ! Tous mes malades ont une grande chance de guérison...Un dernier point : Lorsque vous emmènerez Damien, si vous tenez toujours vos engagements, une petite recommandation amicale, évitez de lui parler de son passé, de ses parents, de la tragédie, attendez que ce soit lui qui vous en parle, qui vous demande, alors là, n'hésitez pas à tout lui raconter mais je vous expliquerais tout ceci en temps voulu.

- Dans combien de temps docteur ? Demande Denise lascivement.

- Tout dépend de lui...Quinze jours, un mois, peut-être plus ? Répond celui-ci.

- Et la Justice ?

- Je m'en occupe personnellement madame Tonin.

- Docteur...Serait-il possible de...

- De le voir ? Tout a fait. Vous êtes venues pour cela je suppose...Suivez moi, je me ferais un plaisir de vous guidez pour la visite de cet établissement, jugez de vous-même de la folie douce de mes malades, rien à voir avec un asile d'aliénés, ici nous n'avons pas de camisole, ni de gardiens. Comme je vous le disais tout à l'heure, la plupart de mes patients sont de jeunes garçons et filles ayant eu maille avec la justice, refusant la société actuelle, des marginaux, nombreux d'entres eux ont fait l'objet d'une tentative de suicide ou de meurtre sur la personne de leur père le plus souvent. Deux autres pyromanes partagent la chambre de Damien. Voyez-vous sur cinquante trois patients, trois seulement sont illuminés par le feu.

- Tous vos malades se côtoient ? Demande Marthe.

- Bien entendu, sous une discrète mais efficace surveillance comme vous pouvez le constatez, de nombreuses caméras espionnent les couloirs, la salle de jeux, le réfectoire, le jardin. Elles sont reliées en permanence à notre standard, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 12 mois par an, jusqu'ici aucun problème sérieux n'est à déplorer, au contraire, les jeunes se retrouvent, s'entraident, ce qui facilite leur guérison et leur réinsertion dans une vie normale. Il y a quelques exceptions à la règle, comme dans tous bons troupeaux, des brebis galeuses sèment de temps en temps la zizanie pour troubler le bon fonctionnement de notre communauté, notamment le cas d'un jeune garçon de seize ans que l'on a du isoler vu son agressivité et sa violence en vers ses camarades, tel que Damien à son arrivée.

- Et qu'a-t-il fait pour être interné dans cette clinique ?

- Coups et blessures sur l'ami de sa mère. Encore une histoire de famille désunie. Le divorce des parents est une des causes premières de la déstabilisation de l'enfant. Souvent livré à lui-même, cet irresponsable recherche alors son identité dans la drogue et l'alcool souvent lié à la violence. Il s'autodétruit pour interpeller la société d'adultes, responsable de ses problèmes. Si l'armée ne le change pas à sa majorité, il finit en général en prison comme trop de jeunes délinquants juvéniles.

- Pensez-vous docteur que l'armée joue un rôle important dans la réinsertion de ses gosses ?

- Pour certain, oui, la vie dure, le défoulement sur le terrain, la discipline devient alors des atouts majeurs pour ces jeunes refoulés de la société, après tout ils ne demandent qu'une chose, être compris et considérés chez les hommes !...Tenez, approchez vous de la fenêtre, regardez là bas ce grand jeune homme assit par terre, adossé contre l'arbre, le nez dans son livre...Le voyez-vous ?

- Oui docteur et bien ? Demande Marthe.

- C'est Damien.

- Damien, mon Dieu ! Et je ne l'avais pas reconnu, s'écrie Marthe, vous le voyez Denise ?

- Si je le vois ? Je ne vois que lui...Comme il a grandit en cinq ans !

- Depuis son arrivée parmi nous, il passe tout son temps à la bibliothèque ou dans le parc à dévorer les bouquins, veux t-il rattraper le temps perdu ?

- Pouvons-nous descendre docteur ?

- J'allais vous le proposer...Pour éviter un choc émotionnel, laissez le vous reconnaître, ne l'abordez pas directement, tout est tellement brouillé dans sa mémoire. Cachez votre joie, sachez que depuis cinq ans personne ne s'est pas vraiment intéressé à lui. Il ne sait plus ce qu'est la tendresse et surtout retenez vos larmes, il ne comprendrait pas, les larmes signifiant pour lui la haine, le mal et la mort.

- J'essaierais docteur !

Les trois personnes sont rapidement dans le jardin. Damien, les yeux rivés dans son livre ne les voit pas arriver, lorsque le docteur l'interrompt dans sa lecture.

- Comment vas-tu ce soir Damien ?

- Très bien.

- Que lis-tu ?

- Jules Verne, « L'île mystérieuse », superbe roman, une fabuleuse aventure dont le rêve m'évade un peu de cet endroit.

- Tu n'es pas bien parmi nous ?

- Oh si docteur, je ne voulais pas dire cela, je vous dois même une fière chandelle, sans vous je serais certainement chez les dingues, en tôle ou je ne sais où ? Mais tout iras encore mieux lorsque les nuages dans ma tête se seront dissipés, alors je pourrais sortir d'ici libre !

- Bien raisonné Damien.

Le jeune garçon se lève, éblouit par le soleil. Il plisse les yeux, voit les trois silhouettes sans trop les distinguer toutefois. Il met sa main en visière sur le front et son regard croise celui de Denise Landry...Elle ne peut s'empêcher de verser une larme sur ses joues rougies d'émotions malgré les recommandations du médecin. Marthe reste un peu en retrait afin de laisser savourer à son amie, la joie des retrouvailles mais surtout cacher sa sensibilité traduit par des sanglots de bonheur face à ce jeune miraculé. Damien ferme son livre sans même marquer la page, les yeux écarquillés, la bouche bée, cherche t-il à identifier ce visage de femme si familier dont le nom lui échappe pourtant ? Il s'approche lentement de la dame puis s'arrête à quelques pas pour mieux contempler cette inconnue qu'il connaît cependant.
Un lourd et long silence règne tout autour, les cigales, les oiseaux, la nature, comme par enchantement, se taisent, seuls les sanglots répétés de Marthe Tonin résonne dans le parc. Denise, immobile ne sait que faire, suivre les conseils du docteur Feelman, attendre que Damien fasse le premier pas ou se laisser emporter par l'euphorie du moment, transportée par ses sentiments et se jeter dans les bras de l'adolescents ?
Damien rompt le silence de lui-même, l'embarras de Denise s'estompe soudainement.

- Etes-vous ?

- Ta...Ta marraine Damien...Je suis venue te chercher.

- ...Ma...Ma marraine ?...Toi ?...Ici...Depuis tout ce temps ?

A cet instant précis, les sanglots de Marthe redoublent d'intensité derrière le docteur, Damien esquisse un large sourire et de sa manche de chemise essuie ses yeux inondés de larmes.
Denise tend les bras vers le jeune garçon qui se jette à elle avec tant de forces qu'elle titube et faille tomber à la renverse. Tant d'amour et de chaleur, de regrets et de bonheur se dégagent de l'étreinte de ces deux êtres entrelacés. Tant de pleurs, de rires, de joies et de soulagements après ces cinq années d'angoisse, d'absence et de silence. Le docteur Feelman se retire sans bruit. Marthe approche timidement.

- Damien...

- .../...

- Tu ne me reconnais pas mon pitchoun ?

Damien regarde étonné par-dessus l'épaule de sa tante, une lueur se fait soudain dans son esprit, des souvenirs lui reviennent en mémoire.

- Madame...Tonin ?

- Tu sais Damien, explique Denise, Marthe fut une aide très précieuse pendant ces cinq années et si nous sommes ici ce soir, c'est bien grâce à elle. Jamais elle n'a baissé les bras...Quand je sombrais dans la dépression, Marthe était encore là pour me soutenir...

- Venez que je vous embrasse madame Tonin.

- Mon petit ! S'écrie Marthe bouleversé et heureuse à la fois.

Les secondes qui suivent se passent de commentaires. Une immense joie renaît enfin dans ces c½urs meurtrit. L'émotion en cet après midi est maîtresse des lieux.

- Pourquoi avoir attendu si longtemps pour venir ?

- Nous t'expliquerons plus tard Damien...Aujourd'hui je suis là...Tu es à moi maintenant...Plus jamais je ne m'éloignerais...Je remplacerais aux mieux ta pauvre mère si tu le veux !

- Tu es la seule famille qui me reste marraine, je n'ai plus que toi au Monde...J'accepte ton offre mais tu dois attendre encore un peu...Je dois guérir...Je ne veux pas te décevoir...Je veux être digne de ton amour. Je sortirais d'ici entièrement guérit ou pas du tout. Toutes ces pulsions meurtrières dans ma tête qui me torturent, toutes ces envies de vengeance et de haine en vers le monde, tout le mal que j'ai en moi doivent disparaître, d'après le docteur Feelman, je suis sur le bon chemin, ma guérison est imminente, encore quelques semaines marraine, quelques semaines seulement...

- Je t'attendrais Damien !

























Fin de la troisième partie.






















EPILOGUE

Fin heureuse pour cette dramatique histoire. Tout est bien qui fini bien pour notre héro Damien Raynald. Un mois plus tard, il quitte la clinique du docteur Feelman pour ainsi dire guérit, et part vivre à Caen chez sa tante et marraine Denise Landry. Il retrouve également son ami Maxime Tonin, liés à tout jamais par cette tragédie dont on ne reparlera jamais.
Cet accident absurde, stupide du 11 juillet et ses suites pénibles restent cependant une date anniversaire pour les deux familles. Damien se bat aujourd'hui pour la défense de la forêt et la sauvegarde de la Nature.


Ce récit n'est pas basé sur un cas unique, de nombreuses familles françaises et étrangères entreprirent des recherches afin de retrouver l'un des leurs, victime de l'explosion. Toutes ces recherches malheureusement, ne connurent pas un déroulement et une fin heureuse comme celle-ci
Un bilan lourd, trop lourd, je ne cesserais de le répéter, pour une catastrophe que l'on aurait peut-être pu éviter mais la connerie humaine, engendrant la mort et la désolation, est toujours vainqueur dans un tel cas. Faut-il alors, en ces moments pénibles, croire à la fatalité et au destin ?

Trois cent morts, sept cent blessés et disparus. Tous, hommes, femmes, enfants sont tombés dans cet enfer, dans ce brasier où l'humain ne ressort que très rarement triomphant. Le 11 juillet 1978, ce jour là en Espagne (Date et lieu de la véritable catastrophe servant de tremplin à notre histoire), la Terre s'arrêta de tourner, ce fut l'apocalypse.
Une plaque commémorative orne certains cimetières, au dessus d'une tombe, fosse commune en terre battue où plusieurs corps non identifiés reposent désormais dans l'incognito absolue. Sur le marbre glacé de ces plaques, l'on peut lire :

« Ici repose une victime du camping maudit, rappelée à Dieu dans d'atroces souffrances le 11 juillet 1978. Priez pour elle ! »

Parmi les sept cent « chanceux », survivants, miraculés de l'enfer, huit sur dix resteront à jamais marqué à vie du signe de la mort, brûlures, défiguration, mutilations diverses, les deux autres, choqués, traumatisés, subiront hospitalisation, internement, crises d'hystéries, peurs paniques, et au pire, suicide, séquelles difficiles voir impossibles a éliminer. Voilà leur chance, échappé à la mort pour vivre caché, isolé, renfermé, montré du doigt, ridiculisé par les gens bien portant. Mort en sursis où vivant en reclus ?

Alors, si un jour vous passez à Tarragone, au camping de Los Alfaquès, ayez une pensée pour ce millier d'êtres humains, nos frères, tombés en ce début d'après midi d'un jour ensoleillé de juillet 1978, martyres innocents du camping de la mort, et dîtes-vous bien, que personne n'est à l'abri d'une telle hécatombe, ni moi, ni vous !

N'oubliez pas !


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#Posté le lundi 11 août 2008 09:17

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