Christian HEBERT
LES CLOCHES DU PARADIS
.1.
Il fait froid. La neige tombe en petits flocons serrés en cette avant-veille de Noël, tapissant la capitale d'une fine pellicule blanche, peu épaisse certes, mais bien assez suffisante aux gamins pour lancer des boules de neige aux passants chics des beaux quartiers.
Dans la nuit blanche et humide, à l'abri des regards indiscrets de la bourgeoisie se préparant à la fête, un couple de clochards a élu domicile sous le pont de l'Alma, aussi célèbre par son zouave que par ses habitants nocturnes et miséreux. Face à la Seine silencieuse, protégés des assauts du vent glacé par les lourds piliers bétonnés du pont, ils recherchent dans le sommeil la paix et l'oubli de leur misère. Allongés sur quelques cartons à même le sol en guise de lit, tout près d'un petit feu allumé en hâte entre deux patrouilles de police, couverts d'une vieille couverture délavée, sans couleur, dénichée dans une poubelle lors de leur randonnée matinale juste avant le ramassage des ordures, les deux cloches essaient tant bien que mal de se réchauffer ou tout au moins de ne pas geler, mais le froid est vif et persistant dans les courants d'air, d'abord il te chatouille les orteils et te picote les extrémités des doigts, glisse le long des bras et des jambes. Dans de grands frissons, il te caresse de sa main rugueuse et tranchante, le bas côté du dos, te glace le sang et t'engourdie le corps entier. Tu te raidis, tu claques des dents, paralysé tu attends...
- Tu roupilles encore Julot ou tu décuites ? Lança la vieille à son compagnon d'infortune dans son franc parler.
- Mm ! Mm ! Mm ! Bougonna celui-ci.
- C'est t'y pas vrai c't'homme ! Pousses ton cul un p'tit peu qu'j'y mette le mien sous la couvrante*.
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Couvrante : Couverture.
Des bruits de pas le long du quai vint interrompre les râlements de la vieille Totoche.
- Tiens qui c'est qui vient ? S'interrogea t'elle. Julot arrête de pioncé*, on vient par là...Mais tu vas l'bouger ton derrière bon sang, s'pèce d'ivrogne !
- T'arrête d'piailler* un peu Totoche, pas moyen d'fermer les mirettes* pour gamberger* au Père Noël et pis tu vas déranger les honnêtes gens de s'bas monde à croasser comme ça !
- Ecoutes y un peu Julot, on s'radine* par là j'te dis !
- Et pis ! Les quais sont à tout l'monde nom de Dieu ! Y vont pas t'filer d'artiches* pour passer non ? Et d'abord tu risques pas de t'faire piétiner, faut y être bigleux pour n' pas t'voir.
- T'as qu'ça à déballer comme conneries ? D'abord j'suis pas grosse, j'ai des formes, c'est tout.
- Ah ouais ! T'as d'beaux gigots.
- Laisse tomber tes compliments et décrasses tes esgourdes*, j'te dis qu'on vient !
En effet, une ombre, grandie par la lueur des réverbères se profilait le long du quai.
- Qu'est ce qui nous veut c'ui là Julot ?
- P'tête ben qui s'baguenaude* Totoche...
- A c't'heure ?
L'inconnu approcha silencieusement, puis sauta dans la Seine sous les yeux horrifiés des deux compères.
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Pioncer : Dormir. Piailler : Crier. Mirettes : Yeux. Gamberger : Rêver.
Se radiner : Venir. L'artiche : L'argent. Décrasser ses esgourdes : Ecouter.
Se baguenauder : Se promener.
- Julot y s'est j'té d'dans ! S'écria Totoche.
- J'l'ai ben vu faire mais que veux tu qu'j'y fasse ?
- Ben saute dans l'eau, repêche le !
- T'sais bien qu'sais pas nager Totoche, répondit Julot. Et pi si veux mourir, laisse le faire, c'est pas mon histoire.
Un grand silence questionna la nuit quand soudain l'inconnu réapparut sur le quai en hurlant des injures à la Lune.
- Il est même pas mouillé ? S'écria Totoche étonnée.
- Il est même pas noyé ? Répliqua Julot encore plus étonné.
- Qui c'est qui m'a mit s'raffiot* juste ou j'veux m'suicider ? Rouspétait l'inconnu à voix haute.
Totoche l'interpella.
- Qui es-tu ? S'écria t'elle.
- Tiens j'suis pas tout seul ? Se questionna l'inconnu en se retournant.
- Ben oui qui tu es ? Insista Totoche.
- Qui ? Moi ? Repris le jeune homme.
- Non l'Pape, navet ! Tu vois quelqu'un d'autre que nous trois dans c't'hôtel de la fauche* ? Lui cria Totoche.
- Heu ! Non ! répondit l'inconnu en regardant autour de lui.
- Alors ton blase* ? Redemanda la vieille.
- Pierre Margowsky, Pierrot d'Belleville si tu préfères.
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Un raffiot : Un bateau. Un hôtel de la fauche : Un quartier mal fréquenté. Ton blase : Ton nom. Calencher : Mourir.
- Oui j'préfère. Pierrot d'Belleville, pourquoi tu veux calencher* ? Poursuivit Julot.
- J'en ai marre de c'te vie.
- Tu veux un coup d'rouquin* avant d'décoller* ? P'têtre qu'on peut t'aider à pas l'faire, proposa Totoche.
- Pour le canon j'veux bien mais pour le reste je n'pense pas qu'tu pourras changer mon idée.
- Pose ton cul sur la couvrante, c'est pas du grand luxe m'enfin viens profiter un peu de not'feu. Totoche pousse un peu que mossieur s'assoit !
- Tiens met toi là petit et raconte nous un peu ton histoire, demanda Totoche. D'où tu viens ? T'es pas d'la cloche, t'es bien trop jeune.
- Pis t'es sapé comme un prince, rajouta Julot.
- Tu crois qu'il y a un âge pour patauger dans la merde ? Depuis tout p'tit j'suis d'dans. Mes nippes ne sont que de la pacotille comme mon petit chez moi d'ailleurs, une chambre de bonne à Belleville d'où mon surnom. Pas zonard exactement, plutôt traîne latte*, j'vadrouille à gauche, à droite pour quelques turbins au black que j'ne paume pas les ASSEDIC. Ma vieille est partie r'joindre ses aïeux du temps qu'j'ai pas connu l'jour où j'ai pointé ma tronche dans c'Monde.
- Et ton paternel ? Demanda Julot.
- J'sais pas qui s'est tu penses, le dégonflé n'allait pas s'mettre dans la mouise avec un mouflet sur les bras. Non, pas bête le vieux ! Y s'est tiré avec l'oseille et m'a laissé dans la Grande Maison.
- L'Assistance ? Repris Totoche.
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Un coup de rouquin : Un verre de vin. Décoller : Se suicider.
Un traîne latte : Un vagabond.
- T'appelles ça comme tu veux, pour moi c'est un avant goût d'la prison et puis l'jour de mes dix huit printemps, m'ont dit de partir. La réinsertion dans la vie active qu'ils appellent ça...Aujourd'hui j'en ai vingt quatre et j'suis comme le jour où j'suis venu au monde, orphelin de père, de mère et de la vie. M'enfin, j'pleure pas sur mon sort, ce ne s'rait qu'ça, je supporterais encore !
- Y'a autre chose ? Demanda Julot.
- Quoi dont si c'n'est pas indiscret ? Continua Totoche.
- Ben...J'suis amoureux !
- Amoureux ! Et c'est pour ça qu'tu veux crever ? S'étonna Julot.
- Oui la p'tite est du Grand Monde...
- Elle est amourachée d'toi aussi ?
- Hélas oui Totoche et c'est bien là le drame. Son daron* est directeur de banque.
- Et alors ? Demandèrent Totoche et Julot.
- Alors !!! On ne mélange pas les torchons et les serviettes. Demain j'suis invité par ce bourgeois à prendre le thé...
- Le thé ! S'écrièrent en duo nos deux clodos.
- Et oui, le thé, le réveillon et tout l'tralala qui s'en suit !
- Ils savent c'que t'es ? Où tu crèche ? C'que tu fais ?
- Bien sûr que non...Tu vois la p'tite s'pointer vers son vieux en lui disant : Papa j'suis amoureuse d'un mégoteur* de Belleville, chômeur de son état et pupille de la Nation par-dessus le marché ! Non, j'ai mentit à ma belle, c'est ce qui me désole. Je lui ai dit qu'mon vieux était médecin, qu'ma vieille élevait mon frolot et que moi j'étais étudiant en langues étrangères, vous voyez l'topo !
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Son daron : Son père. Un mégoteur : Un minable.
- J'vois pas pourquoi tu t'fais du mouron p'tit gars, dit Totoche, la fillette t'aime, dit lui la vérité, elle comprendra.
- La môme t'as déjà astiqué l'pontife* ? Demanda Julot sans gêne.
- JULOT ! S'écria outrée Totoche.
- Ouais, nous avons déjà eu des rapports sexuels, répondit sans fausse modestie Pierrot. C'qui m'inquiète, ce n'est pas de dire la vérité à Sophie, c'est son nom, elle comprendra sûrement, mais pour le coup de mes parents, y'a une couille dans les nouilles !
- Pourquoi ? Demanda Totoche.
- Parce que...Je dois mi pointer chez ces gens avec mes vieux !
- Ah !
Pierrot regarda alors les deux vagabonds en esquissant un petit sourire, une lueur d'espoir se reflétait dans ses grands yeux verts, une idée géniale germait dans son esprit.
- Pierrot, pourquoi tu nous r'luques* comme ça ? Demanda intrigué Julot.
- Tu m'la coince* ! Rajouta Totoche.
- Je crois que...J'ai une idée, répliqua Pierrot.
- Et...Laquelle ? Interrogea timidement Totoche.
- Bien sûr...C'est vous !
- Nous ??? Quoi nous ? S'écrièrent en duo Totoche et Julot.
- Oui, vous...Vous êtes mes parents !
- Un ? Quoi ? Qui ? Nous ?
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Astiquer le pontife : Faire une fellation. Nous reluquer : Nous regarder.
Tu m'la coinces : Tu me fais peur.
- Ouais ! Ouais ! Répondit Pierrot en mimant la future scène, je vous présente cher Monsieur mes parents, Monsieur et Madame Jules De Belleville
- Mon...Monsieur...Et...Ma...Dame de Belleville, bégaya Julot.
- C'n'est pas possible ! S'écria la vieille.
- Pourquoi Totoche ? Il faut m'aider, je t'en prie.
- Mais on t'connait pas...On pieutait* tranquille dans not'plumard* de carton...Toi t'arrives, tu veux prendre un bain de minuit, tu nous réveilles, tu nous déballes ta vie qu'on s'en fout...Et pis faut qu'on soit tes vieux !...T'as vu nos frusques ! T'crois pas qu'un réparateur de macchabées* s'bagotte* avec un bénard* à s'noyer d'dans attaché par une bigote*, un costard taillé sur mesure dans l'atelier d'Emmaüs...Mon Julot sait même pas dire bonjours sans argoter. Pis tu nous vois bouffer dans des auges en faïence, des couverts en argent qu'on a qu'une gamelle de faillots pour deux d'temps en temps et quelqu'sardines en boîte quand l'Bon Dieu veut bien nous en donner par bonté ou par charité.
- Vous seuls pouvez m'aider, j'vous en prie Totoche, et toi Julot...
- Non et non ! Dit Totoche d'un ton ferme et résolu, mon cul n'boug'ra pas de c'te place ci !
- Bon ! Répondit désolé Pierrot. Vous avez sans doute raison...Merci pour le rouquin...Adieu !
Pierrot se leva tristement et s'approcha du quai de la Seine prêt à s'élancer.
- Où tu vas ? Demanda Julot.
- Qu'est ce que tu fais ? Continua Totoche.
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Pieuter : Dormir. Plumard : Lit. Réparateur de macchabées : Médecin.
S'bagotter : S'habiller. Un bénard : Un pantalon. Une bigote : Une ceinture.
- Finir ce que je suis venu faire, répondit Pierrot.
- Tu vas pas d'balancer d'vant nous tout d'même ? Reprit Totoche.
- Totoche ! S'exclama Julot, on peut pas laisser faire.
- Y fait c'qui veut, répondit déterminée Totoche. On va s'attirer des embrouilles aussi sûres que j'm'appelle Totoche.
- Mais r'garde le...L'est si triste...Y r'semble à un clébard d'la SPA.
Après quelques minutes d'hésitation, Totoche se plia aux arguments de son Julot.
- Pourquoi nom du Barbu*, qu'tu nous envois toujours des emmerdes ?...Pierrot, ramène toi là, c'est d'accord !
Pierrot ne se fit pas prier, il revint en courant vers ses deux nouveaux compagnons...Heu ! Vers ses parents adoptifs devrais-je dire.
- Merci Totoche, merci Julot !
- Arrête tes courbettes, lui dit Totoche, et quoi qui faut qu'on fasse maint'nant ?
- Je vais prévenir Sophie. Ensuite on va chez moi qu'on répète un peu la scène pour demain.
- Tu vas lui dire...Ce que tu...Et nous ??? Demanda Julot.
- La vérité Julot...J'vais lui dire la vérité. Elle seule peut nous donner des cours de bourgeoisie. Et puis selon sa réaction, elle me prouvera son amour, tu comprends Julot ?
- Ben...Heu !
- Attendez moi là, je téléphone et on y va.
- Non je n'peux pas attendre, lança Totoche ironiquement, j'ai mon avion à prendre. Où veux tu qu'on aille ? Chez le Président de la République ? Désolé j'ai r'fusée son invitation !
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Nom du Barbu : Nom de Dieu.
Une dizaine de minutes plus tard, Pierrot fut de retour.
- Emballez vos fringues, on va chez moi, Sophie nous y rejoint.
- Chauffeur, prenez mes malles siou' plait, lança Totoche. Julot dans quelle galère qu'on se fout ?
- Remise ta bavarde* Totoche, j'sens qu'on va bien s'poiler*, repris Julot.
- Si tu l'dis, p't-être ben qu'c'est vrai, répondit Totoche. Et ta mignonne Pierrot ? Tu l'as mise au parfum au bigophone ?
- Non pas encore, chaque chose en son temps. Je lui ai dit que j'avais une chose importante à lui avouer. Elle saute dans sa voiture et elle arrive d'ici une demie plombe.
- Tu claques du doigt et elle accourt !
- La classe Totoche, la classe !
- Et nous on y va comment à Belleville ? A pinces ? Demanda Julot.
- En métro pardi, répondit Pierrot.
- Faudrait y truander les gars du « dur* » pour passé à l'½il, questionna Totoche.
- Faudrait y qu'tu sois honnête pour pas l'faire ? Répliqua du tac au tac Julot.
Les trois amis s'engouffrèrent dans le métro en direction de Belleville. Quelques pèlerins déambulaient dans les longs couloirs, mais rien à voir avec le surpeuplement des heures de pointes. Faut dire que la nuit était déjà bien entamée, de ce fait ils se réservèrent un wagon pour eux tout seul et en première classe s'il vous plait.
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Remise ta bavarde : Tais toi. Se poiler : S'amuser. Le dur : Le métro.
- J'vous ai raconté ma vie mais je n'connais pas la votre à part votre blaze, qui êtes vous au fond tous les deux ? Demanda Pierrot.
- T'es d'la flicaille p'tit gars ? Répondit la vieille, agressive.
- Oh non ! J'demandais ça pour passer l'temps...J'aimerais quand même connaître ceux qui seront mes parents pour l'occase...
- T'es pas culotté mon bonhomme ! On t'a rien demandé nous ! S'écria Totoche.
- Bon, ne l'prend pas sur ce ton Totoche, oublie c'que j'ai dit...
Le métro filait dans les entrailles de la Capitale. Après quelques minutes de silence, Totoche reprit la parole, un peu gênée de s'être emportée tout à l'heure.
- Mon vrai blason c'est Rosemonde Langlois. Mon Julot m'a toujours appelé Totoche, y m'dit qu'c'est un mot d'amour pour lui...
- C'est vrai, coupa Julot, c'te bonne femme, j'l'aime comme la prunelle de mes yeux. Un p'tit peu emmerdante comme toute les donzelles, mais sans elle j's'rais p't-être sur le boul'vard des allongés* à c't'heure où j'te cause...Ah oui, j'l'aime la Totoche !
- Tais toi mon Julot, tu m'fais chialer comme une madeleine, r'garde ma trogne*.
Fallait les voir ces deux manchards, main dans la main, à déballer leurs amours parmi leurs guenilles et leur crasse, à vous déchirer le c½ur.
- Mais comment t'es arrivée à faire la cloche Totoche ? D'où tu viens ? Y'a longtemps qu'tu crèches sous l'Alma ?
- C'est une grand histoire Pierrot...T'étais même pas en projet d'fabrication !...Pendant la guerre, j'tenais un troquet au pied d'la Butte avec maman. J'devais avoir la douzaine en 40. Mon dab* fut arrêté par les chleux à la Cliche*. Des trucs pas catholiques qu'il trifouillait avec la résistance, c'était un héro l'père Langlois, un héro qu'un collabo a donné à la Gestape. L'es partis par l'premier train à Autschwitz...L'aurait mieux fait d'y rester là bas plutôt que d'crever comme il a crever...Abandonné comme un chien, ils l'ont mis aux oubliettes à la Salpet'*à son retour. Il a trépassé en 49...Les croques se sont pas brisés les reins en portant sa redingote de sapin*, 45 kilos tout habillé qu'il pesait le vieux...Maman l'a rejoint en 55 au Père La chaise. La tuberculose qu'ils disaient les toubibs, c'est l'chagrin et l'turbin qui l'ont allongée oui ! Alors j'ai repris l'caberlot* avec Dédé, un zig* qu'est devenu mon mari...J'étais belle à c't'époque là, notre taf tournait bien. La belle vie quoi, sauf que Dédé flambait beaucoup, y paumait souvent, touchait rarement...J'me suis fait planter un marmot et l'pauv' Dédé s'est tiré avec une jeunette qu'avait du blé et m'a laissé avec le mouflet, le troquet et les ardoises jusqu'au jour où l'père presseur* est v'nu m'saisir. Les charognes m'ont foutu à la lourde de chez moi en 65. J'ai fait des p'tits boulots, mich'tonnée* à Pigalle. Mon gamin me fut r'tiré parce que j'pouvais pas l'élever, une idée du gobilleur*. Je n'l'ai pas r'vu depuis...
Totoche marqua un temps d'arrêt dans le triste récit de sa vie, les yeux dans le vague, perdue dans ses douloureux souvenirs, enfin elle se ressaisit et continua...
- Ensuite j'ai squattée un peu à Menilmuche*, la flicaille m'a chassée et j'suis sous l'Alma d'puis trois, quatre ans. Plus d'loyer, plus d'impôt, pas d'sou, pas d'soucis. Pis mon Julot est arrivé.
Pierrot écoutait sans rien dire, le c½ur serré, un sentiment d'amertume en vers cette société et d'amour en vers cette femme réduite à mendier pour survivre, lui transperçait le corps et l'âme, comme un fer de lance aiguisé par les rupins de ce Monde. Julot à son tour narra ses mésaventures qui constituaient son unique et misérable existence.
- J'ai connu la Totoche en décrassant le carré* d'Fleury. Totoche m'a invité à sa table parce que j'savais pas où aller, elle a fadé* ses cartons, sa couvrante et pis j'suis toujours avec.
- T'as plongé pourquoi Julot ?
- Cause d'un chat !
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Boulevard des allongés : Cimetière. Ma trogne : Ma figure. Mon dab : Mon père. La Cliche : Clichy. Salpet : Salpetrière. Redingote de sapin : Cercueil.
Un caberlot : Un bar. Un zig : Un individu. Le père presseur : Le percepteur. Michetonner : Faire le trottoir. Le gobilleur : Le juge. Menilmuche : Mesnil montant. Décrasser le carré : Sortir de prison. Fader : Partager.
- Un matou ?
- J'te l'dis ! Comme la goualante de la Grande Fréhel, tu connais ?
- « Un chat qui miaule », ouais je connais, répondit Pierrot.
- Ecoutes y mon histoire...J'étais avec un poto d'Paname* qu'es toujours en cabane d'ailleurs. Au ballon ou p't-être aux champs d'oignons*, j'sais pas ? Il a plongé pour récidive qu'ils disent...M'enfin c'est pas mon problème...On visitait une villa de rifflards* en banlieue, y'avait pas un bruit, dans l'ambiance quoi ! Quand s'putain d'greffier s'est foutu dans mes guiboles en gueulant sa mère tout c'qui savait. La loupiote s'est allumée et là j'ai roulé un palot à un canon d'flingot*. Le rupin qui créchait là n'était autre que le commissaire divisionnaire. On l'avait pas large, tu peux m'croire. Alors tu penses après son pitch, il a bigophoné à ses barbouzes, puis les bracelets, le panier à salade et la maison j't'arquepince*...Cinq ans qui m'a filé c'te juge de pacotille à Fleury. J'suis sortis y'a à peine trois Noëls.
- Voilà p'tit, tu sais tout sur nous. Tu vois, pas d'quoi pavané. Tu veux toujours qu'on soit tes vieux ? Demanda Totoche.
- Et comment ! Sans problème, répondit Pierrot. Nous arrivons...
- Les emmerdes aussi, rajouta Julot, mate un peu c'qui vient à l'autre wagon.
- Merde le contrôleur de mes deux, savez-vous courir les amis ? Lança Pierrot.
- J'cours plus à mon âge Pierrot, mon palpitant est encrassé. Laisse moi faire, tirez vous du wagon à la prochaine station, commanda la vieille.
Totoche s'approcha du contrôleur de la RATP avec ses guenilles et son éternelles bouteille de vieux rouge qui tâche dans sa poche et s'adressa à lui avec toutes les courbettes que comprend la noblesse.
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Poto de Paname : Copain de Paris. Le champs d'oignons : Le cimetière. Les rifflards : Les riches. Un flingot : Un fusil. La maison j't'arquepince : La maison d'arrêt.
- Bonjour mon beau mossieur ! Joyeux Noël, vous n'avez pas cent balle pour une pauv'vieille cher mossieur ? Une petite pièce, rien qu'un petit sou ?
- Sort de là la vieille ! Répondit celui-ci sans ménagement. Je suis en service, va faire la manche sur le trottoir mais pas chez moi !
- Chez toi mon beau mossieur ? Tu crèches aussi dans l'métro ? Qui se ressemble s'assemble alors, répondit ironiquement Totoche.
- Je travaille madame, poursuivit le contrôleur en rajustant sa casquette sur son crâne pour bien montrer ses étoiles...Tiens voilà dix francs et déguerpie, que je ne te vois plus traîner dans les rames, ni toi, ni tes deux compères qui s'impatientent là bas.
- Mes deux ?...
Totoche étonnée remercia son hôte sans en rajouter. Le contrôleur avait remarqué le manège de ces trois vagabonds pour économiser un ticket. Es-ce l'odeur dégagée par la vieille Totoche, la pitié ou la bonté et la générosité de l'homme, en cette période de festivité, qui lui dicta la marche à suivre en vers ces trois miséreux filous ? Du reste les trois amis ne se firent pas prier et disparurent dans la nuit, libres et sans ennuis. Totoche avait même gagnée dix francs, quoi demander de plus. Dix francs, une fortune pour les déshérités.
La chambre de bonne de Pierrot se trouvait à quelques pas de la station du Métropolitain. Une vieille mansarde en haut d'un immeuble de quatre étages aussi vieux que le quartier sans doute. La logeuse devait dormir vu le calme qui régnait dans les couloirs, elle interdisait à ses locataires de recevoir du monde et exerçait son métier avec amour. Personne, aucun colporteur, représentant ou autres, n'osaient ou ne pouvaient passer le pas de la porte d'entrée sans automatiquement passer par la loge, quiconque, héroïque fut-il, s'aventurait dans les escaliers sans montrer patte blanche était rembarré immédiatement, d'abord après sommations, puis à grands coups de balais et d'injures aux plus courageux, sans autre forme de procès. Le mot « Porte à porte » était banni du vocabulaire et inexistant dans le dictionnaire de la mère Monique, célèbre dans tout Belleville pour ses majestueux coups de gueule. Totoche et Julot avertis, suivirent Pierrot dans les escaliers, dans un silence macabre, l'ascenseur n'ayant pas encore fait son apparition dans cette bâtisse du début du siècle. Ils pénétrèrent dans la chambre, une petite pièce carrée, bien rangée, propre avec un lit d'une place sous la fenêtre qui dominait les toits parisiens.
Dans un recoin de la chambre, caché par un paravent de bois vernis, un petit lavabo blanc en porcelaine d'époque, devait servir pour la toilette et la vaisselle. Sur la table en bois, un réchaud de camping où reposait une casserole emplie de café attira l'attention de Julot.
- Tu nous offres un jus ? Demanda t'il.
- Bien sûr, t'en bois un Totoche en attendant Sophie ?
- Oui. Dis moi, ta fillette ne craint pas avec ta logeuse ?
- Non, elle connaît la maison.
- Ah bon !...C'est chouette chez toi, continua Totoche, t'as l'eau courante, l'électricité, un palace quoi !
- Ce n'est qu'un petit meublé Totoche, répondit Pierrot.
- C'est toujours mieux que l'pont d'l'Alma, rajouta la vieille sans plainte, aucune.
- Ca oui, répondit le jeune homme un peu gêné.
- Pierrot...Tu te saboules* dans le machin là-bas ?
- La petite toilette oui, il y a une douche et les water-closets sur le palier...T'inquiète, la douche tu vas y goutter...Tiens on marche dans les escaliers, ce doit être Sophie.
En effet, trois légers coups sourds frappés avec assurance à la porte, annoncèrent la présence d'un visiteur. Pierrot ouvrit la porte, une jolie jeune fille pénétra dans la petite chambre avec un léger recul en apercevant les deux cloches déguster leur café.
- Tu n'es pas seul Pierre ?
- Entre je vais t'expliquer. Assied toi.
- A côté de ...Quelle est cette odeur ? Je me permets d'ouvrir la fenêtre.
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Se sabouler : Se laver.
- Oui, bien sûr Sophie...Met toi sur le lit...Veux-tu un café ?
- Un thé si tu as ?
- Un thé !!! s'écrièrent en ch½ur Julot et Totoche.
La jeune fille rougissante balbutia...
- Bien quoi ?...Je...J'ai dit quelque chose ?...
- Non Sophie, repris Pierrot pour sauver la situation, je prépare ton thé.
- Explique moi Pierre, qui sont ces...Gens ? Des amis à toi ? Pourquoi m'as-tu demandé de venir ici à cette heure tardive, nous nous étions donné rendez vous demain seulement.
- Heu !...Je t'explique...Tiens voilà ton thé.
- Pierrot...P't-être ben qu'on va s'sauver ! Dit Julot sentant le malaise venir. Tu viens Totoche...
- Non, attendez, restez, repris le jeune homme, je vous en supplie.
- Tu m'expliques Pierre oui ou non ? Demanda impatiente Sophie.
- Voilà...Heu ! Par où commencer ?...Pierre Margowsky c'est mon nom.
- Je le sais Pierre, il est écrit sur la boîte aux lettres. Tes amis te surnomment Pierrot de Belleville, qui fait un peu vulgaire cependant, mais où est le problème ?
- Heu ! Tu l'savais...Bon, je continus...Mes parents...C'est...Enfin non...Ils sont...Heu !...Et moi je ne suis pas étudiant...Je suis...C'est un métier qui m'aurait plus...M'enfin je...
- Viens en au fait Pierre, je ne comprends absolument rien à ton charabia et n'ai nullement envie de jouer au puzzle ce soir.
- Ecoute chérie, reprit Pierrot, ne me complique pas la tâche, ce que j'ai à te dire est très compliqué alors ne me coupe pas la parole s'il te plait.
- Tu ne m'as toujours rien dit mon pauvre Pierre, tout au moins de compréhensible.
Julot voyant la situation s'envenimée prit la parole avant que l'orage ne devienne déluge et puisque la vérité devait être faîte, il l'a fit à sa manière.
- On est ses vieux, petite mademoiselle ! Enfin pas au quart de poils...On les cambute*...Pierrot nous a jaboter* de...
- Cela suffit ! S'écria Sophie en colère, je ne comprends absolument rien à ce qu'il dit celui là. Y'aurait-il une personne suffisamment intelligente ici, susceptible de me dire une bonne foi pour toute ce que je fiche parmi vous à cette heure ?
Totoche à son tour prit la parole afin d'éclaircir le mystère.
- Ah ! Ces bonshommes, pour l'baratin y s'connaissent mais pour parler aux dames c'est tout autre chose !
- Enfin de bonnes paroles, souffla Sophie.
- Voilà, moi j'vais vous causer petite demoiselle, reprit Totoche. Pierrot n'est pas étudiant, ni en langue, ni en rien. Il est chômeur...
- Chôm....Sans emploi ? Tu ne m'as pas fait déplacée pour cette broutille ?
- Chut ! Laissez moi terminer petiote. Ce môme nous a demandé à c'qu'on soit ces vieux...Enfin ses parents, demain, d'vant mossieur vot'père...
- Comment ? Vous ! Ses parents...Mais ?
- Pierrot est un gosse de la DDASS jeune fille, rajouta Julot, un numéro...Un matricule...
Pierrot, dans son coin, n'en menait pas large, s'il aurait pu se glisser sous son lit, sûr qu'il l'aurait fait, Totoche finit son café sans plus se soucier de la réaction de la jeune fille. Julot alluma un vieux mégot qui traînait dans le cendrier quant à Sophie, elle restait immobile, bouche bée, comme si le ciel venait de lui tomber sur la tête. Faut dire que la vérité, ce soir là, n'était pas bonne à entendre.
Après quelques minutes nécessaires pour recouvrer ses esprits, Sophie rompit le silence.
- Pourquoi, mais pourquoi m'as-tu menti Pierre ?
- Je ne sais pas Sophie, j'avais peur de ta réaction et puis la honte, l'humiliation pour toi et ta famille...Tu comprends ?
- Non Pierre, je ne comprends plus !
- Je t'aime tellement, je ne voulais pas te perdre.
- Tu m'aurais menti comme cela pendant combien d'années ? Interrogea Sophie.
- Le temps qu'il aurait fallut.
- Et qu'allons nous faire maintenant ? Continua t'elle.
- Comment qu'allons nous faire ?
- Tu oublis que demain mes parents t'attendent avec les tiens, tu perds vite la mémoire mon pauvre Pierre.
- Bien...Les voilà ! S'exclama Pierrot en désignant les deux compères.
- Ca ! Eux !...Ces gens là !
- Ca ! Ca ! Ca ! Ca ! Hurla Totoche, je ne vous permets pas petite...
- Calme toi Totoche, supplia Pierrot.
- Ton palpitant ! Rajouta Julot.
- - J'vais pas m'laisser insulté par une gosse de rupin qu'a même pas l'respect des anciens ! Repris Totoche en criant de plus belle.
- Sophie ne voulait pas dire ça !
- Elle l'a dit quand même !... Ca! Ca! Ca! T'entends Julot la môme ? Et t'ouvres même pas ton clapet ! Elle pourrait pisser sur ta godasse, tu lui tendrais l'autre...Non de non ! J'vais t'la faire rentrer la politesse dans ton crâne...
- De quel droit osez-vous me parler ainsi madame ? S'écria à son tour Sophie pour se défendre.
- Je vous en prie, ne vous engueulez pas, supplia Pierrot, ma concierge !
- Oh ! Non Pierre, cette vieille femme n'en vaut pas la peine, je rentre de ce pas chez moi. Adieu Pierre !
- Pas question petiote !
Totoche barra le chemin de la jeune fille qui s'apprêtait à sortir...
- Tâche d'entraver* ce que je vais te dire, ouvres grandes tes étiquettes, tu chialeras sur ton sort quand j'aurais fini d'causer. Pigé !
- Pierre ! Tu ne dis rien ? Mais dit quelque chose, sanglota Sophie.
- Non Pierrot ! C'est moi qui cause, ordonna la vieille. D'abord mad'moiselle, ton prince charmant a voulu se j'ter dans la Seine, sous l'pont d'l'Alma. Trépasser par amour...C'est beau ça non ?
Sophie se calma sur ces paroles si poignantes et regarda son Pierrot avec un air étonné et affolé. Totoche poursuivit sa leçon de morale.
- Moi et mon Julot, même si nos dégaines n'sont pas présentables, même si on r'semble à des épouvantails qu'vous plantez dans vos jardins, nous au moins on n'fout pas la trouille aux pigeons d'Paname. Si on est clodo, c'est parce que la société, ta Société petite, nous rejette. La misère, on ne la cherche pas, c'est elle qui nous poursuit. Devant ce fléau tu peux pas t'cacher, elle te prend par surprise...Un jour tu r'gardes tes pinceaux* et t'aperçois qu'tes pompes crient famine, mais t'as pas d'sou pour en racheter, puis c'te misère te r'monte le long des gambettes, et pis tu n' te laves plus... Et pis tu n' te changes plus...Et pis tu n' bouffes plus...C'est comme la gangrène qui t'ronge à p'tit feu. Tout ça parce qu'un jour des messieurs bien nippés te volent ton chez toi et tu t'retrouves à la rue...Un clébard on l'fout à la fourrière, un gosse à l'Assistance, un vieux à l'hospice, mais quand t'as pas l'âge on t'laisse dans ta merde...Y'en a qui vendent leur cul pour se tirer d'affaire, d'autres qui pillent les vieux, moyen plus facile, et les plus honnête font la manche pour s'payer un quignon d'pain, souvent le seul repas du jour pour pas crever comme un rat dans les égouts...Personne s'occupe de savoir si tout va bien, pis un jour le palpitant te lâche et tu t'retrouves à bouffer les pissenlits par la racine, seul...Toujours tout seul...Jusque dans l'trou...C'est ça not'vie petiote, tu t'lèves avec le Soleil et tu prie l'Bon Dieu, si y'en a un, de pas le voir s'coucher...Les bourges peuvent tout nous piquer, mais pas not' dignité...Non, pas ça !
Le visage buriné de la brave vieille bonne femme s'assombrit, une larme coula sur ses joues desséchées avant d'être prise d'une quinte de toux. Totoche cracha son sang dans le petit lavabo. Julot apeuré regarda sa vieille compagne, jamais il ne l'avait entendu parler ainsi avec tant de colère et de haine. Une belle leçon de morale qui décidera de l'avenir. La main de Sophie avait rejoint celle de Pierrot. La pauvre Totoche crachait tout ce qu'elle pouvait, le lavabo blanc était devenu rouge de sang ou de vin rouge ? La porcelaine blanche avait à présent une apparence de granit rose. Julot se leva.
- Ne te mets pas dans c't'état la vieille, viens on rentre à la maison, ton Julot est là...
- Oui Julot, répondit Totoche entre deux quintes de toux, on s'en va, on a rien à faire ici...Désolé Pierrot pour le lavabo.
- Attendez !
Totoche, Julot et Pierrot se retournèrent sur ce cri de détresse lancé par la jeune fille en larmes.
- Je...Je m'excuse de vous avoir blessée...Je ne savais pas...Mille excuses madame...Un tel mensonge m'a complètement retourné.
- Vous l'aimez le Pierrot ? Demanda Totoche calmement.
- Bien sûr que je l'aime.
- Alors le mensonge s'effacera aux fils des ans, rajouta la vieille.
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Cambuter : Remplacer. Jaboter : Demander. Entraver : Comprendre.
Les pinceaux : Les pieds.
Pierrot sortit de sa tristesse, de son silence et de la pénombre. Avec les bonnes paroles prêchées par Totoche, tout devrait s'arranger à présent.
- Pardonne moi Sophie !
- Je t'aime tellement mon Pierre, répondit celle-ci.
- Demain j'irais tout dire à tes parents.
- Non ! Surtout pas. Tu as monté ce canulars, allons y jusqu'au bout, nous ne pouvons plus reculer, tu ne connais pas mon père, cela se voit. Il est à cheval sur les principes. Il sait déjà que ton père est médecin, que toi tu étudie les langues étrangères, je ne peux absolument pas lui dire la vérité maintenant, mon père te tuerais et moi je prendrais le voile afin de passer mon ennui, ma solitude et mon remord de t'avoir perdu pour toujours. Et puis...Tes amis méritent une journée digne d'un jour de fête. Madame, Monsieur, encore mille excuses, mais acceptez...Faîtes le pour Pierre si vous ne le faîtes pas pour moi.
Totoche hésita un peu avant de donner sa réponse. Quant à Julot lui, il suivrait sa vieille...Où qu'elle soit, il était...Où qu'elle aille, il allait.
- Nous acceptons, décida Totoche.
- R'luquez not'dégaine ! Et pis on s'niffe pas la rose, rajouta Julot.
- Demain matin vous aurez ce qu'il faut pour paraître plus présentable. Ce sera votre cadeau de Noël, mais pour l'heure, une bonne douche ne peut vous faire de mal.
- Une douche ! S'écria Julot.
- Bien entendu, répondit Sophie, vous n'allez pas enfiler des vêtements propres sur votre saleté !
- Mais j'vais crever dans l'dos* de c'temps qui fait raousse* mam'zelle !
- Ne vous inquiétez pas monsieur Jules, le savon n'a jamais tué personne.
- Mézigue* si ! J's'rais p't-être le preum's sur la liste.
- Demain matin je vous donnerais également des cours d'élocutions et de bonnes manières, un médecin doit être impeccable jusqu'au bout des ongles...
Julot râlait dans son coin en regardant ses ongles. Sophie continua sans se soucier de son mécontentement.
- Je dois partir à présent...Pierre, surveille leurs toilettes, je m'occupe de leurs vêtements.
- Ne t'en fais pas ma chérie, ils seront nickels comme des Louis d'or. A demain.
Après une courte nuit passée dans la chambrette de Pierrot de Belleville, sous une couverture dépliée en hâte sur le sol, le grand jour arriva. A la première heure, après une bonne tasse de café bien chaud trempée par deux grandes tartines beurrées, Pierrot ordonna à ses deux compagnons de prendre la douche afin de désinfecter et désinsectiser ces pauvres corps où la crasse s'est emmagasinée depuis plusieurs semaines déjà, où les puces ont élues domicile. Sans faire de bruit pour ne pas alerter la logeuse, Totoche fut la plus courageuse, elle ressortie blanche comme un cachet d'aspirine, dans la robe de chambre bleue marine du jeune homme, les cheveux lavés, démêlés, parfumée de la tête aux pieds avec l'après rasage de son hôte. La fierté de Julot était à l'abandon, maudissant ce moment où Totoche lui cria :
- A ton tour mon Julot !
- T'es sûre Totoche ?
- Si j'suis sûre ! Allez oust, sous la flotte comme tout l'monde, pis t'enfil'ras c'machin là quand tu t's'ras astiqué, n'oublis pas les ratiches*, enfin c'qui t'en reste. T'as entendu la mignonne, faut qu'tu sois tout neuf qu'les aminches d'la chine* ne te r'connaissent pas. Pigé mon Julot ?
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Crever dans l'dos : Etre malade. Raousse : Dehors. Mézigue : Moi.
Les ratiches : Les dents. Les aminches de la chine : Les amis de la manche.
- A poil ? Demanda celui-ci.
- Tu n' vas pas t'laver avec tes loques non ! Lui lança la vieille.
- Vos frusques vous les mettrez dans le sac poubelle sous l'évier, vous n'en aurez plus besoin, dit Pierrot.
- Nos frusques !...A la poubelle ! S'écria outré Julot.
- Ils ne valent pas un pet d'lapin, répliqua Pierrot, t'inquiète, tu en auras des tous neufs.
- Puisqu'on t'dit d'bazarder tes r'luques, bazarde les ! Même l'Abbé Pierre, c'te Saint Homme, n'en voudrait pas pour saper ses pauvres ouailles. Fais confiance au fiston, rajouta Totoche.
- Merci Totoche, fit le jeune homme flatté.
- Confiance ! Confiance ! répondit celle-ci en croisant les doigts en signe d'espérance.
Julot continuait à bougonner sous la douche lorsque Sophie arriva, les bras chargés de colis.
- Bonjour ma chérie, que ramènes-tu de beau ? Demanda Pierre.
- Bonjour tout le monde, répondit Sophie. Il en manque un, où est-il ?
- Sous la douche, tiens regarde le arriver.
Julot, en pyjama rayé, pénétra dans la chambre sans se soucier de la présence de la jeune fille, il grognait comme un matou mouillé.
- Purée d'Père la Tuile ! M'faire dépoiler comme un bloche*, sabouler comme un lardon* tout rose, me frusquer d'un linceul de taulard qu'j'sais même pas à quoi ça sert, dans quelle galère tu t'es fourré mon Julot ?
- Arrêterez-vous une minute de vous plaindre ? Lui lança Sophie.
Un bloche : Un ver de terre. Un lardon : Un bébé.
- Hun ! Qui qu'c'est qui m'cause ? S'écria Julot en ôtant la serviette de sa tête. Vous mam'zelle ici ?
- Oui, c'est bien moi monsieur Jules, stoppez un peu de ronchonner comme la concierge.
- Ben ! Heu ! Je...
- Ca suffit ! Prenez ce colis, il est pour vous, celui-ci pour vous madame Totoche. Passez ces vêtements que je les retouche s'il le faut.
- Merci mademoiselle, s'écria Totoche toute émue, remercie la jeunette Julot...
- Merci la jeunette ! Répondit celui-ci.
- Les remerciements se feront plus tard, changez vous.
Julot et sa dame se changèrent derrière le paravent. Pierrot n'en pouvait plus de pouffer en les voyant s'agiter comme des gamins, les yeux écarquillés devant leur bas de laine au pied de l'arbre de Noël. Totoche sortie la première de derrière le paravent. Une robe mi longue bleue marine sur des collants noirs, un chemisiers blanc sur des sous vêtements de soie blanche, un petit gilet de laine, bleu également appareillé à la robe, changea la cloche de l'Alma en une élégante sexagénaire de la « basse » bourgeoisie. Totoche fut aux anges lorsqu'elle enfila une paire de bottes et au Paradis quand elle sortie du deuxième paquet, un magnifique manteau en poil « d'acrylique », accompagné de sa toque.
Les yeux humides valaient tous les remerciements du monde, Sophie lui fit comprendre avant que la vieille n'ouvre la bouche, la jeune fille lui mit délicatement un doigt sur les lèvres.
- Chut ! Vous êtes superbe Madame de Belleville.
Lorsque Julot parut à son tour, ce fut un fou rire général qui éclata dans la petite chambre. Le pauvre vieux tout débraillé avait boutonné sa chemise de travers, la braguette de son pantalon remontée de moitié laissait sortir le pan de sa jaquette blanche. Les chaussettes descendues aux ras des souliers lui faisaient comme des guêtres. Il tenait dans la main sa cravate et s'exclama, parmi les rires, sans aucune gêne :
- Qui qu'c'est qui peut m'faire un n½ud à ma pendante* ?
- Mon Julot, regarde toi comment t'es mis !
- C'est trop bath* pour mézigue.
- Non vous êtes superbe monsieur Jules, repris Sophie, reboutonnez votre chemise correctement, remontez vos chaussettes et votre braguette, descendez votre pull et attachez votre veste et tout sera parfait, je vous noue votre cravate, regardez il y a encore un paquet pour vous.
- Pour moi ?...Mais...
- Ouvre le ! Lui dit Pierrot.
Julot s'exécuta. A l'intérieur il trouva un magnifique par-dessus fourré, pour les longues nuits d'hiver, et une casquette à petits carreaux digne des turfistes amassés sur les champs de courses, le dimanche après midi, à Longchamp ou ailleurs.
- Non d'un cabot ! Des fringues de coulisse* aussi blanche qu'la misère est noire, une liquette qui r'niffle la lavourne* à bout d'pif, un costard qu'on dirait un boss, des écrases merde*, un pardeuss et une gaspette* de bisness, c'est chérot tout c't'attirail ?
- Ne vous occupez pas du prix monsieur Jules, dit Sophie.
- Quand même la môme, vous êtes le Père Noël !
- Et vous mes futurs beaux parents. Et pour faire honneur à vos habits, nous allons apprendre des à présent les bonnes manières. Il est onze heures, je vous emmène dans un petit restaurant à Saint Cloud près de chez mes parents. Il vous faut oublier votre vie passée. A cette seconde vous êtes Monsieur Jules de Belleville. Ce soir à 17 heures, attention à vos répliques, à vos manières. Si mon père ne vous interroge pas, ne dîtes rien surtout. Rien ne sert d'entamer la conversation. Soyez polis, courtois et discret.
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Une pendante : Une cravate. C'est bath : C'est bien. Des fringues de coulisses : Des habits de fête. La lavourne : La lessive. Des écrases merde : Des souliers. Une gaspette : Une casquette.
Les quatre personnes s'engouffrèrent dans la petite auto de Sophie qui continua ses recommandations durant tout le trajet. Enfin, ils arrivèrent au restaurant.
- Surtout suivez mes conseils et pas un mot, demanda Sophie.
- Tiens toi droit Julot, traîne pas la savate, tu es dans un endroit chic ici, rajouta Pierrot.
- Oui mon adjupète ! Répondit celui-ci en se mettant au garde à vous.
- Ecrase là ! lança Totoche à son Julot en lui assénant un coup de sac à main dans l'arrière train.
Totoche suivait les recommandations de sa bonne fée à la lettre comme une petite fille modèle devant son professeur. Quant à julot, la patience devait armer la jeune fille, il s'avérait plus difficile à lui inculquer les bonnes choses de la vie...Heu ! De la vie mondaine...Politesse, vouvoiement, respect, courbettes et tout ce qui s'en suit. Ce que craignait Pierrot, dans le restaurant, ne tarda pas à venir. Le père julot aussi bien sapé fut-il, ne faillit pas à ses habitudes rurales, mais chut ! Ecoutez plutôt...
Les quatre amis s'étaient attablés dans un coin du restaurant, un peu à l'écart et en dehors des regards indiscrets des autres clients. Un garçon de salle vint leur ôter leurs manteaux pour les mettre au vestiaire, chose coutumière de ce restaurant. Première gaffe du julot, le pauvre employé tendit la main pour recevoir la redingote du vieux, il fut rembarré sans ménagement.
- Monsieur, votre manteau s'il vous plait !
- Y veut m'piquer mon pardeuss s'pèce d'apache ! Flibustier* ! Bricolo* ! Faut qu'tu m'gambilles sur l'baigneur* si tu veux mon pardeuss.
- Mais...Monsieur...Bégaya le pauvre garçon rouge de confusion.
- Monsieur Jules, donnez votre manteau à ce jeune homme, ordonna Sophie, vous le récupérerez à la sortie.
- Mais mam'zelle !...Tiens arcan et torche le bien* mon redingo !
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Apache, Flibustier : Voleur. Bricolo, arcan : Bandit. Gambiller sur le baigneur : Passer dessus. Torche le bien : Prends en soin.
Le garçon disparut derrière ses vestiaires pour ne plus apparaître à la table des quatre convives.
- Un apéritif monsieur Jules ? Demanda la jeune fille.
- Oui mam'zelle.
- Totoche ?
- Oui !
- Pierre ?
- Aussi Sophie.
Le maître de maison apporta lui-même l'apéritif, peut-être pour voir de quoi avait l'air cet énergumène, Julot en l'occurrence, qui se permettait d'insulter son personnel, notamment le garçon du vestiaire.
- Vous pouvez disposer mon ami ! Lui sortit fièrement Sophie.
L'homme se courba devant la jeune femme et disparu dans le fond de son restaurant. Julot s'apprêtait à avaler son verre de Pastis d'un trait, Sophie l'arrêta dans son élan.
- Doucement monsieur Jules. Un apéritif se déguste comme toute boisson.
- Ah ! Lança ahurit Julot.
- Et puis lever votre auriculaire, celui-ci ne doit pas toucher le verre s'il vous plait.
- Mon quoi ?
- Votre auriculaire...Votre petit doigt !
Totoche écoutait avec intérêt et sans broncher les conseils de Sophie. Julot eut plus de difficulté à saisir et admettre le pourquoi de ces frasques. Enfin il s'exécuta et tous ce qu'il prit en main désormais, fut pincé délicatement entre l'index et le pouce aidé parfois du majeur, mais l'auriculaire restait à des lieux en retrait de ses autres doigts.
Un second garçon de salle présenta la carte des menus, Sophie choisit pour tout le monde pour éviter le pire. Le repas se déroula sans trop d'anicroches, un petit détail néanmoins, la nappe de flanelle rose ainsi que la serviette de Julot, encore lui, ressemblaient à des tableaux de l'un des Maîtres de l'art abstrait. Des tâches de vins, de sauces, de moutarde, illustraient parfaitement le repas gastronomique qu'il venait de s'engloutir. Les assiettes des deux cloches reconverties étaient aussi vides que le fond de leurs poches, pas une miette de pain ne restait sur la table à croire que le nombre des repas pris ces derniers jours, se comptait sur les doigts de la main.
Au moment du café, Sophie expliqua le topo de cette soirée chez les futurs beaux parents de Pierrot.
- Bien passons aux choses sérieuses maintenant. Dans trois heures à peine nous serons chez mes parents. Vous monsieur jules, vous êtes médecin, vous exercez à Belleville. Madame Totoche vous vous appelez désormais Madame de Belleville, vous êtes femme au foyer. Toi Pierre, tu es étudiant en langues, en première année de Fac, jusqu'ici tout va bien ?
- Ouais mam'zelle ! Répondit Julot.
- Vous croyez qu'on n'va pas gaffer ? Demanda Totoche inquiète.
- Il n'y a pas de raison, tout devrait se passer pour le mieux, rassura Pierrot.
- Le plus important c'est le premier contact, la première rencontre, les présentations surtout, poursuivit Sophie, ensuite, pendant le dîner, le vin aidant, le moindre écart passera inaperçu. Mon père ne va pas hésiter à vous questionner sur votre vie, votre travail, vos relations, sur vos biens, nous essaierons, Pierre et moi, de répondre au maximum à votre place, ce ne sera pas facile mais il le faudra. Monsieur Jules surtout n'ouvrez pas la bouche sans y être invité...
- Promis ! Juré ! Craché ! Muet comme un rétamé*, s'écria Julot.
- Cause comme ces Messieurs du Grand Monde Julot, réprimanda Totoche.
- Heu !...Promis ! Juré ! Glavioté ! Muet comme...Comme un mortibus !
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Un rétamé : Un mort.
- Ca va Julot ! Dit Pierrot désespéré, continu Sophie s'il te plait.
- Oui votre langage laisse à désirer monsieur Jules, mes parents auront du mal à vous comprendre.
- J'fais c'que j'peux ! Répondit Julot, mon école est celle de la rue, de la taule, pas celle des dollars.
- Bien, bien ! Madame de Belleville, mon père va vous baisez la main pour vous saluer. En entrant, il faudra la tendre sans ôtez vos gants. Monsieur Jules pareil pour vous...
- Quoi ? Votre daron va m'sucer la paluche ?
- Non, bien sur que non, c'est à vous de baisez la main de maman, un simple effleurement de vos lèvres sur le dos de sa main.
- J'préfère ! Reprit Julot soulagé.
- Ensuite vous entrerez dans le grand salon ou Madame Albertine, la bonne, vous demandera vos manteaux.
- Faut 'core s'dépoiler ? S'écria à nouveau Julot, la gaspette itou ?
- Oui monsieur Jules, la casquette aussi !
- Qu'est ce que c'est que c'te monde ou faut tout l'temps s'dépiauter, s'repiauter ? Se demandait Julot.
- La bourgeoisie Julot, la bourgeoisie, lui répondit Totoche qui semblait tout saisir.
- Monsieur Jules, je vous prie d'arrêter de m'interrompre s'il vous plait, reprit Sophie, nous prendrons le thé au coin du feu. Savez-vous jouer aux Echecs ?
- Aux Echecs ? Non.
- Au Poker ? Au Bridge ?
- Non plus.
- A quoi dont alors ?
- J'tape la Belotte d'temps en temps 'vec les frangins d'Paname.
- La Belotte ! Oui enfin...Mon père vous fera visité la propriété et vers vingt heures nous passerons à table, après l'apéritif. A minuit nous allons à la messe.
- A la messe ! S'étonnèrent Julot et Totoche dans un duo exemplaire.
- Bien sûr, n'êtes vous pas croyants ? Demanda Sophie.
- Es ce qu'il fait quequ'chose pour nous le Barbu ? Demanda amèrement la vieille.
- Il vous a envoyé à moi, répliqua Sophie.
Totoche et Julot ne surent quoi répondre à cette affirmation. Sophie reprit donc ses explications. L'heure tourna bien vite et bientôt il fallut prendre l'auto en direction de Saint Cloud. Plus la voiture approchait du but, plus nos deux amis d'infortune se tassaient sur la banquette arrière sans mot dire.
- Heureusement qu'il n'y a pas cent bornes à faire les amis, j'aurais été obligé de démonter la voiture pour vous retrouver à l'arrivée, blagua amusé Pierrot.
- Du cran messieurs dames, continua Sophie, « mes beaux parents » seraient-ils du genre courageux mais pas téméraire ?
- Etes vous sûre qu'il faut qu'on y aille ? Demanda Totoche.
- Il est trop tard pour faire marche arrière, répondit Pierrot.
La pâleur de Julot, rasé de très près en ce jour de circonstance, fit frémir la brave Totoche.
- Ca n'va pas mon Julot ?
- Non Totoche, répondit celui-ci.
- Mon vieux, t'y vas pas être malade ?
- J'préférerais être dans mon pucier* à c't'heure qu'il est plutôt qu'm'enfourner chez ces viocs*.
- Monsieur Jules, je vous en prie ! Reprit Sophie.
- J'me rabine* mam'zelle mais j'suis pas relaxe...Faudrait y qu'j'm'appelle Bébel pour faire du cinoche comme ce soir, mais j'suis qu'Julot !
- Tout ira bien monsieur Jules, vous verrez...Nous arrivons.
La voiture pénétra dans un grand jardin entouré de hautes grilles en fer forgé noir. Des haies de troènes impeccablement taillées bordaient l'allée centrale menant à une magnifique villa en molière. Les murs étaient recouvert de lierres, laissant apparaître des dizaines de fenêtres aux deux étages que composaient le manoir. Sur le perron de cette somptueuse demeure, reposaient depuis des décennies des vasques et des amphores en terre cuite, emplies de fleurs saisonnières, recouvertes d'une fine pellicule de neige. Sur la pelouse verte et blanchâtre, un peu plus loin, tout près d'une verrière, un salon de jardin abrité sous une bâche de plastique transparente attendait les beaux jours. Une statue entièrement nue, posée dans un coin de la propriété, ne passa pas inaperçu du Julot.
- Elle doit se peler l'cul la pauvrette ? Dit-il en ricanant.
- Que c'est beau chez vous mam'zelle Sophie, continua Totoche, que c'est grand !
- Oui bien trop grand, répondit Sophie d'un air désolé. Nous voici arrivés. Monsieur Jules de la tenue s'il vous plait et courage, mes parents n'ont jamais dévorés personne.
Sophie pria ses invités à pénétrer dans le grand vestibule. Une voix venant d'une pièce voisine située face à l'entrée, le salon sans doute, fit tressaillir Totoche et Julot. Pierrot n'était pas si fier non plus.
- Sophie, c'est toi ma chérie ?
- Oui papa.
Quelques secondes après, une femme d'une soixantaine d'années révolues, arriva à grandes pompes dans le couloir et tendit la main pour libérer de leurs effets les invités. Julot, bête et discipliné, ne trouva pas mieux que de baiser cette main tendue. La vieille dame confuse se retira.
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Un pucier : Un lit. M'enfourner chez ces viocs : Allez chez ces vieux. Se rabiner : S'excuser.
- C'est Albertine, la bonne, monsieur Jules, chuchota Sophie, donnez votre manteau, je m'en occupe.
- Pouvais pas l'savoir ! Répliqua le vieux.
Sophie poussa ses invités dans le salon. Un homme, assez fort de corpulence, fumait le cigare près d'une grande cheminée dont les bûches crépitaient.
- Bonjour papa, s'écria la jeune femme.
- Bonjour ma chérie, entrez messieurs dames je vous en pris.
- Je te présente papa...Voici Pierre et ses parents, Monsieur et Madame de Belleville...Mon père.
- Bonjour cher monsieur, dit Pierre.
- Monsieur ! Dit à son tour Totoche en tendant sa main.
Le baiser de main laissa toute émue la pauvre Totoche. Quand à julot, il fit des courbettes à n'en plus finir, balayant le plancher avec le peu de cheveux qui lui restaient sous l'½il interloqué de Monsieur Dubois Martin, père de Sophie.
- Relevez vous cher ami, pas de simagrées dans ma maison je vous prie, surtout entre personnes du même rang.
Julot ridiculisé se releva et dit à son tour pour détendre « son » atmosphère :
- Bien entendu cher ami, la classe dedans, les simagrées dehors !
Pierrot pouffa de rire. Totoche, toujours pas remise de son baise main, restait perplexe. Monsieur Dubois Martin regarda par-dessus ses lorgnons, le sourcil froncé, cet énergumène qui de son large sourire simplet, faisait apparaître les trois dents rescapées de quelques bagarres entre gueux pour une place de couverture ou un quignon de pain. Sophie intervint pour soulager la situation.
- Maman n'est pas là ?
- Elle se prépare ma chérie, lui répondit son père, puis se tournant vers Julot, vous êtes médecin m'a dit ma fille n'est ce pas ?
Julot n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche, Pierrot répondit à sa place.
- Oui Jul...Heu ! Mon père est médecin à Belleville.
Monsieur Dubois Martin s'adressa toujours à Julot qui se contentait de faire des signes de la tête puisque Pierrot se chargeait de la parole.
- Avez-vous une nombreuse et fidèle clientèle ?
- Oh oui, papa est très connu à Belleville.
- Vous exercez depuis longtemps à Belleville ? Insista le monsieur.
- Depuis toujours, répondit Pierrot. Nous avons posés les valises j'avais à peine trois ans.
Monsieur Dubois Martin se tourna alors vers Pierrot.
- Jeune homme votre père ne peut-il répondre lui-même ?
- Oh si bien sûr Monsieur, excusez moi...Hun papa ! Tu peux répondre ?
- Oui je...
- Vous voyez Monsieur, mon père peut répondre.
- Assez ! S'écria le bourgeois.
La tension s'apaisa lorsque la voix de cantatrice, ô combien charmante de Madame Dubois Martin, pénétra dans le salon.
- Ma chérie, où est ton galant ? Serait-ce ce charmant jeune homme si timide que je vois là-bas ? Bonjours mon petit, vous êtes très élégant, j'espère que vous nous donnerez de beaux petits enfants...
- Je t'en prie Eléonore, repris Dubois Martin père.
- Maman je te présente Monsieur et Madame De Belleville, les parents de Pierre.
- Enchantée, ravie de faire votre connaissance. Mais le petit ne vous accompagne pas chère madame ? Demanda Dubois Martin mère à Totoche.
- Le petit ?...Heu ! Non...
- Non, mon petit frère est aux sports d'hiver, répondit Pierrot.
- Oui, c'est ça, il est au ski...Rajouta Totoche.
- Veuillez vous asseoir chers amis, nous allons prendre le thé au coin du feu avec le froid polaire qu'il fait à l'extérieur, cela ne peut nous faire que du bien...Albertine, servez nous le thé s'il vous plait. Je me languissais de faire votre connaissance messieurs dames, votre rejeton est charmant, il vous ressemble un peu d'ailleurs Monsieur De Belleville et...
Madame Dubois Martin continua sa parlotte. Cette petite bonne femme habillée d'une longue robe de soirée en satin rouge, maquillée à la Salvador Dali, avait un baratin à vous couper le souffle, ce qui soulageait nos amis, tant que cette bonne femme causait, eux au moins ne risquaient pas de gaffer sur leurs véritables identités.
Albertine servit le thé. Julot un peu gêné prit la parole, coupant le sifflet à la dame, s'adressant à la bonne :
- Un p'tit noir pour moi s'iou plait !
La pauvre Albertine interloqué laissa tomber la tasse qu'elle tenait dans la main et tous les regards se fixèrent sur cet effronté qui osait réclamer un café à l'heure bénite du thé. Faut dire que Julot n'avait pas reçu l'éducation à l'anglaise, sa bonne école fut celle des comptoirs des bougnats de Paname. Il ne se démonta pas pour autant et continua...
- Ben quoi ! Je supporte pas le thé, j'vais pas en boire, ça m'ballonne la cantine* et m'fais r'filer la came*.
Du haut de son mètre soixante dix déplié, les yeux tout ronds, la grimace masquée par sa moustache épaisse, Dubois Martin père questionna Julot du regard. Pierrot intervint.
- Excusez mon père. Il a l'habitude' de causer en jargon médical. Il voulait dire que le thé le rendait malade...C'est cela papa ?
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Ballonner la cantine : Avoir mal à l'estomac. Refiler la came : Vomir
- Oui mon gars, répondit Julot.
La pauvre Albertine amena une tasse de café à Julot et s'enferma dans sa cuisine, seul endroit où elle avait la paix. La patronne de la maison reprit la parole, rester plus de cinq minutes sans tchatcher était pour elle un vrais calvaire et une condamnation à mort certaine.
- Alors chère Madame De Belleville, vous élevez votre petit dernier ?
Totoche répondit par l'affirmatif en hochant la tête de bas en haut.
- Comment se prénomme t'il ce petit chéri ?
La vieille regarda Pierrot inquiète de sa réponse et sortit le premier prénom lui passant à l'esprit.
- Dédé.
- Dédé ? André voulez-vous dire ? Reprit la bonne dame.
- Oui, c'est ça... Répondit Totoche.
- Avez-vous une nourrice ?
- Heu ! Non. Répondit la vieille.
- Vous avez une bonne à votre service tout de même ? Continua Eléonore.
- Heu ! Non. Répondit Totoche.
- Sans bonne et sans nourrice, mais comment faites-vous ? Je vous admire chère Madame...Madame ?...Madame ?
- Oui Madame ! Balbutia Totoche.
- Puis-je vous appelez par votre prénom ? Moi c'est Eléonore et vous ?
- Heu ! Toto...Rosemonde !
- Bien Rosemonde, laissons les hommes entre eux, venez visiter mon humble demeure.
Totoche regarda son thé qu'elle n'avait pas commencé, Sophie lui fit signe de suivre sa mère. Les trois hommes restèrent ensemble dans le salon.
- Un cigare Monsieur ? Demanda Dubois Martin à Julot en lui présentant un magnifique coffret en bois nacré de Chine.
- Mézigue c'est Julot...Enfin Jules et vous ?
- Bruno. Un cigare alors Jules ? Ils viennent directement de havane par colis spéciaux.
- Purée l'barreau d'chaise ! S'exclama Julot qui porta le cigare directement à ses lèvres.
Bruno le huma, l'humidifia, coupa l'embout à l'aide de sa pince avant de l'allumer. Julot le regardait faire, impatient de fumer le sien. Il tira une bouffée qui le fit tousser à rompre ses cordes vocales. Rien à voir avec les mégots ramassés sur le macadam des grands boulevards.
- Nom d'une jaquette flottante* ! c'est un machin à décongeler les macchabées...
- Mon père veut dire le cigare est parfait, repris Pierrot.
- S'il est bon ? Je le veux Jules, poursuivit Bruno, sans parler argent, chaque pièce de ces succulents cigares vaut la bagatelle de cent nouveaux francs.
Julot faillit tomber en syncope.
- Cent balles ! Plus chérot qu'la bigornette* !
- Que dit-il Pierre ? Demanda Dubois Martin.
- Oh rien d'important, toujours son métier, répondit Pierrot...Papa, peux-tu parler français s'il te plait, le Monsieur ne te comprend pas ?
- S'cuse moi mon gars.
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Nom d'une jaquette flottante : Nom de Dieu. La bigornette : La drogue.
- Et vous jeune homme, reprit le bourgeois, vous êtes dans les langues ?
- Il colle les timbres à la poste, coupa Julot en ricanant.
- Jul...Papa ! J't'en prie.
- Bien, bien, j'dis plus une broquille* fiston. Cause avec mossieur, moi j'me poudre le pif* avec c't'herbe de havane, répliqua Julot.
- Monsieur fait de l'humour ! Dit agacer Bruno.
Pierrot se tourna vers lui en répondant à sa question.
- En effet, j'étudie les langues.
- Do you speak english? Habla espanol? Parla italiano? Deutch?
- Comment?
- Oui parlez-vous anglais? Espagnol? Italien ? Allemand ?
- Pas exactement non !
- Le russe ? L'arabe ? le Chinois ?
- Non plus...
- Le grec ? Le latin ?
- Non, répondit Pierrot. J'étudies plutôt le...heu ! Les dialectes, oui c'est cela, les dialectes.
- Les dialectes ? S'exclama étonné Bruno.
- Ben oui...Le javanais, le verlan, l'argomuche*, le breton.
- Et ou parles t'on ces dialectes jeune homme ? Demanda intéressé mais surtout intrigué Bruno.
- Heu !...Un peu partout.
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Une broquille : Un mot. Se poudrer le pif : Se droguer. Argomuche : Argot boucher.
- Le javanais à l'île de Java ? Le breton en Bretagne ? C'est cela jeune homme ?
- C'est cela Monsieur, c'est cela même.
- Et le verlan, Et l'argotruche ? Demanda Dubois Martin persistant, sûr de laisser Pierrot sans réponse.
- Et bien, l'argomuche et non l'argotruche se parle ?...Heu ! Se parle ?...C'est un dialecte zoulou !
- Et le verlan, un dialecte pygmée je suppose ? Reprit Dubois Martin dupé.
- Tout à fait Monsieur, dit Pierrot soulagé de ses réponses.
- Mm ! Mm !...Et cela vous servira plus tard jeune homme ?
- Bien entendu Monsieur...Mon métier de grand reporter demande d'énormes connaissances en dialectes.
- Et vous ne connaissez pas l'anglais ?
- Chaque chose en son temps Monsieur...Les dialectes d'abord, l'anglais ensuite, répondit Pierrot pour ne pas contrarier Dubois Martin.
- Pouvez-vous me donner un exemple de...Zoulou, enfin d'argotruche, demanda celui-ci méfiant.
- D'argomuche Monsieur, d'argomuche...Que voulez vous que je vous dise ?
- Heu ! Je ne sais pas moi...La bonne servira l'apéritif dans une heure par exemple, cita Bruno.
- Bien, répondit Pierrot en prenant un petit accent africain afin de convaincre son futur beau papa, l'brasseuse fadera l'père nifflard dans un tour !
- C'est du zoulou ?
- Oui Monsieur, de l'argomuche de zoulou !
- Comment dîtes vous ? Insista Bruno, l'brasseuse fadera...
- ...L'père nifflard dans un tour ! Continua Pierrot.
- L'brasseuse fadera l'père nifflard dans un tour ! Repris Dubois Martin fier de connaître une phrase en « zoulou ».
Cette phrase ne rentra pas dans l'oreille d'un sourd, Julot enfumé par son cigare intervint.
- On va s'biberonner* l'apéro, c'est chouette !
- Votre père comprend l'argotruche de zoulou ? Demanda étonné Bruno.
- Heu...Oui ! Papa était médecin sans frontière en Afrique avant Belleville d'où mon amour pour ces dialectes...Vous comprenez ?
- Oui, oui, je comprends, il faudra nous conter votre épopée en Afrique Jules pendant le repas.
- En Afrique ?
- Oui papa vous dira tout ça tout à l'heure, n'est ce pas papa ? Interrogea Pierrot dans l'embarra.
- Oui, oui en Afrique...Tout à l'heure, répondit Julot.
- J'aurais besoin de vos services aussi Monsieur Jules, pas dans l'immédiat, mais si vous pouviez m'ausculter un peu, j'ai des douleurs dans le dos, des douleurs insupportables, demanda le bourgeois.
- Mon père n'a pas sa trousse Monsieur, répliqua Pierrot, soudain apeuré d'un tel mensonge grandissant au fur et à mesure de la conversation.
- Pas b'soin d'valoche, ni d'bistouri, un bon toubib ne s'sert que d'ses paluches, reprit Julot plongeant les deux pieds en avant dans cette rocambolesque histoire.
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Se biberonner : Boire.
- Dialecte zoulou ou jargon médical ? Demanda, malicieux, Dubois Martin.
- Jargon médical, répondit le jeune homme désespéré d'une telle supercherie.
Les trois femmes retrouvèrent les hommes dans le salon après la visite des différentes pièces de la maison.
- Alors mon cher, lança Madame Dubois Martin à son époux, comment se portent nos invités ? Mais ils n'ont rien à boire, un autre thé Madame Rosemonde ? Monsieur Jules un café ?
- Non merci, répondit Totoche.
- Moi j'veux ben un autre jus !
- Vos désirs sont des ordres cher ami, reprit Eléonore, je sonne Albertine.
Pendant que madame discutait avec ses invités et son mari, Sophie s'approcha discrètement de Pierrot et lui parla à voix basse.
- Alors comment était mon père avec Monsieur Jules ?
- On est dans la m..., ton père semble septique sur nos origines et nos différents boulots. Et puis cette histoire d'Afrique...
- D'Afrique ???
- Chut, je t'expliquerais ! Et puis il a demandé à Julot de l'ausculter.
- Et alors ?
- Julot a accepté pardi, espérons que d'ici là ton père oubli...Et ta mère avec Totoche ?
- Madame Totoche n'a pu placer un mot avec maman, tant mieux pour une fois que je ne lui demande pas de se taire.
- Je crains pour le repas, ton père n'arrête pas de nous questionner.
- C'est normal, mais je pense qu'il se calmera avec le vin. Voilà Albertine, revenons près d'eux.
Les deux tourtereaux revinrent près du groupe, Albertine apporta le café de Julot, un peu hésitante il est vrai, pour éviter toute catastrophe à l'approche de cet homme. Celui-ci d'ailleurs s'en donnait à c½ur joie en provoquant la pauvre bonne. En la voyant arriver avec son plateau à la main, son petit tablier blanc sur les hanches au dessus de sa robe noire, il ne puit s'empêcher de lui dire :
- Madame Albertine, votre cache frifri est crado*, vous ouvrez souvent les écluses* ?
- Jules !... Papa ! S'écria Pierrot.
- Julot ! Ajouta Totoche.
- Monsieur Jules ! Continua Sophie.
- Du zoulou ? Demanda Dubois Martin.
- Qu'il est drôle ! S'exclama Madame.
La pauvre bonne ne savait que faire. Les paroles de Julot n'avaient pas été comprises de tous bien entendu, mais Albertine les avait elle comprise ? Madame Dubois Martin intervint afin de renvoyer sa bonne à ses fourneaux.
- Disposez Albertine, posez le café sur la table et disparaissez !
- Oui madame, répondit celle-ci.
Julot rigolait dans son plastron, il prit sa tasse de café et sa cuillère en ayant soin de lever les deux auriculaires, s'adressant à la bonne d'une façon très snob et digne d'un bourgeois, à la surprise de Totoche, Pierrot et Sophie...
- Merci chère Madame Albertine ! Faites, faites...
Madame Dubois Martin intervint auprès de Julot.
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Votre cache frifri est crado : Votre cache sexe est sale. Ouvrir les écluses : Aller aux toilettes (Uriner).
- Vous êtes un drôle de bonhomme Monsieur Jules. Mon époux m'apprend que vous étiez médecin en exercice en Afrique ?
- Oui m'dame !
Totoche regardait son Julot toute surprise. Sophie ne comprenait plus rien et préférait se taire sans contredire ses parents. Eléonore continua.
- Les cases ? Les nègres ? Les tribus ? La jungle ?
- Oui m'dame ! Les éléphants, les lions, les kangourous...
- Les kangourous ? En Afrique ? S'exclama Bruno Dubois Martin.
- Heu...Oui ! Répondit Julot un peu gêné de sa réponse, il regarda Pierrot tassé dans le fauteuil puis rajouta...Ouais, y'a des guignols, des bamboulas qui en f'saient leur beefsteak...
- De la contrebande ?
- C'est cela d'la contre...Machin.
- Entre l'Australie et l'Afrique ? Demanda Dubois Martin.
- Ben oui !...D'la contrebûche entre les bananes et les kangourous.
- Vous y étiez aussi chère Madame Rosemonde ? Demanda innocente Eléonore.
- Heu !
- Ouais, ouais, repris Julot Totoche m'file le train* partout...
- Totoche ??? S'écria Bruno.
- Oh non ! Pensa Pierrot dans son coin.
Sophie restait stoïque, elle écoutait les mensonges plus gros les uns que les autres, sans broncher. Julot repris ses aventures imaginaires.
- « Totoche », ouais, c'était l'blaze qu'lui donnaient les zoulous.
- Et dans quelle région africaine étiez-vous ? Demanda Dubois Martin sceptique.
- Toute l'Afrique, j'ai mater tous les noircicauds qui s'trouvaient sous mes arpions*.
- Qu'est ce qu'il a dit ? Demanda Eléonore Dubois Martin.
- Du zoulou ! Répondit Bruno.
- Non, c'est du jargon médical, reprit Pierrot, ravit de contredire son « futur » beau père. Cela veut dire qu'il a soigné tous les africains.
- Ah ! S'exclama Bruno.
Eléonore insista sur ce séjour en Afrique relaté par Julot. Totoche ne causait pas trop, quant à son compagnon, il se faisait un malin plaisir à baratiner au maximum ces bourgeois. Les deux jeunes amoureux se taisaient dans leur coin de peur d'envenimé la situation ou tout simplement parce qu'ils plongeaient avec délice et s'intéressaient également aux aventures extraordinaires imaginées avec talent, narrées avec tant de convictions et de vérités par leur fabuleux complice.
- Avez-vous fait des safaris ? Demanda Eléonore.
- Des quoi ?
- Des safaris ? Des chasses aux éléphants par exemple ?
- ...Des baises en ville à pattes* ma p'tit dame !
- Comment ? Demanda le Monsieur.
- Mon père veut dire des crocodiles, reprit Pierrot servant d'interprète.
- Des crocodiles ! Oh ! S'écria Eléonore.
- Oui ma p'tite dame, des crocos, des vrais de vrais, si je mens j'vais en enfer !
_____________________________________________________________Filer le train : Suivre. Les arpions : Les pieds. Un baise en ville à pattes : Un crocodile.
- Racontez moi s'il vous plait Jules, vous êtes si fascinant, mon époux n'a pas été plus loin que la Creuse, lança Eléonore avec un soupçon de regret et de mépris en vers son mari.
- Mais chérie ! S'écria celui-ci.
- Maman, tu ne vas pas recommencer, repris Sophie.
- Je continus, poursuivit Julot en se levant pour mieux mimer sa chasse aux crocodiles...Alors voilà, j'étais pager* avec ma Totoche dans une guitoune, on s'trifouillait l'pipi*, m'enfin on f'sait des choses pas bonne à dire dans c'te société...Raousse, mes cinq boules de neige pionçaient autour du rif* quand j'ai r'çu un coup d'bigorneau* d'un toubib du pat'lin d'à côté, on avait besoin d'mézigue. J'dis pat'lin d'à côté séparé d'cinquante bornes quand même. J'ai pris mes cliques et mes claques, ma Totoche, mes négros, pis on est partis soigner l'pépé qui déposait l'bilan* dans son padock, l'pauv'vieux ! Pis là bas y'a pas d'pharmaco hein ! Fallait s'grouiller d'emmener les pilules à ressusciter les crevards*, les coupes chiasses, les piquouzes, la lilipionçette* et toute la panoplie. On est monté dans les charrettes, deux qu'y en avaient, pis on s'est sauvé...J'avais quand même agriffer* un flingot, on sait jamais dans la brousse avec les bestiaux...J'ai ben fait d'ailleurs, parce que arrivé à la flotte, un putain d'sac à main à pattes* a chargé les guimbardes*...Les négros ont gueulés à ravaler leur dentier. La Totoche était sous la banquette...J'ai pris mon flingot, aligné puis canardé...Boum ! Boum ! Boum ! J'ai d'abord descendu un p'tiot, mais ces bestiaux c'est comme la poulaille* ou les bicots, t'en touche un, y s'radine à dix avec les cousins, les cousines, les frangins, les frangines...Y z'ont chargés la caisse des mal blanchis, tu les aurais vu jouer des guiboles*, piquer un cent mètres pour planquer leurs côtelettes...J'restais seul avec ma Totoche, face à ces bottes en skaï...Elle était courageuse la Totoche, elle basardait tout se qu'elle trouvait à travers leur tronche...Pis j'ai réaligné mon flingot et boum ! J'ai fait un carton sur l'plus mastock*...C'était sûr'ment l'chef, les autres quand ils l'ont vu s'ratatiner et boire la goutte, se sont tirés sans nous remercier. Là les jus d'réglisses* sont rev'nus, j'leur ai dit de l'sortir du bain avant qu'il rétrécisse. Le bouillon était rouge de résiné*, j'avais visé entre les deux calots. Décalottée qu'elle était la bête. C'était un sacré mastos...Il avait une paire de roubignoles ma p'tite dame, j'vous dis qu'ça ! Et une arbalète à dégonfler une montgolfière le salaud !
- Papa évite les détails, interrompit Pierrot.
- 'Scusez moi m'dame, reprit Julot en s'adressant à Eléonore.
- Continuez, continuez, je suis fascinée, qu'avez-vous fait de ce crocodile Monsieur Jules ?
- On se l'ait mis dans l'congélo pour le grailler * plus tard...Sans baratiner, avec sa p'lure on a pu faire la toile d'emballage et la boîte du vieux crabe qu'avait calancher* avant qu'on arrive au pat'lin d'à côté pour l'soigner.
- Fantastique ! Superbe aventure, je n'ai pas tout compris par contre, dit Eléonore Dubois Martin.
- Vaut mieux maman, murmura Sophie.
- Pouvez-vous nous narrer une autre de vos aventures Monsieur Jules ? Demanda la dame.
- Tout à l'heure ma chérie, reprit Bruno, nous allons prendre l'apéritif.
- Je suis subjuguée par votre courage Monsieur Jules, s'exclama Eléonore.
- Vous savez m'dame, dit Totoche ébahit par l'imagination de son homme, Julot cravate...Heu ! En rajoute un peu.
- Et vous n'avez pas eu peur ? Demanda Bruno à la vieille Totoche.
- Peur ! Moi ! Pas du tout, j'en ai vu d'autres avec mon Julot.
- Dites ! Dites Madame Rosemonde...Heu ! Totoche...Je peux ?
- C'est comme ça que j'm'appelle.
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Se pager : Se coucher. Se trifouiller l'pipi : Faire l'amour. Le rif : Le feu. Un bigorneau : Un téléphone. Les crevards : Les mourants. Déposer le bilan : Mourir. La lilipionçette : La morphine. Agriffer : Prendre. Un sac à main à pattes : Un crocodile. Les guimbardes : Les voitures. La poulaille : La police. Jouer des guiboles : Courir. Mastock : Gros. Les jus de réglisse : Les nègres. Le résiné : Le sang. Grailler : Manger. Calancher : Mourir.
- Totoche, raconte à ces messieurs dames le jour où t'as bastonnée trois jeunes trous du cul à Menilmuche, demanda Julot.
- Menilmuche ? C'est où ça ? Demanda Eléonore.
- En Afrique, toujours, répondit Julot.
Julot voulait faire allusion à la rouste que Totoche avait administrée à trois jeunes zonards intéressés à ses quelques billets gagnés à la sortie de la messe un dimanche matin à Ménilmontant. Totoche pris dans le jeu de Julot poursuivit ses rocambolesques aventures « africaines ».
- C'était quequ'jours après l'empaquetage du croco...Tu t'souviens mon Julot ? J'faisais mon marca, enfin mon marché dans un bled, Menilmuche. J'achetais une citrouille, j'm'en souviens comme si c'était hier...
- Une citrouille en Afrique ? S'exclama Bruno.
- M'enfin ça y r'semblait, continua Totoche sans se soucier de l'incrédulité de Monsieur Dubois Martin, quand soudain j'sentis une main trifouiller mon sac à bouffes. Je m'suis retournée et là j'vis trois peignes culs aussi bronzés qu'un ramassis d'colombins*...
- Un ramassis de colombins ? C'est du zoulou ? S'interrogea Monsieur Dubois Martin.
- Ouais et vous z'aller pas m'couper l'sifflet dans ma parlotte à chaque fois sinon j'dépose ma chique*, s'écria Totoche.
Pierrot et Sophie se lamentaient dans leur coin, comment allait finir cette mascarade, ce gigantesque mensonge, monté de mains de maîtres par les deux cloches.
- Oui tais toi un peu ! S'écria à son tour Eléonore à son époux, laisse Madame Totoche causer, tu ne comprends rien au zoulou alors s'il te plait, chut !
Rembarré comme il le fut, Monsieur Dubois Martin se tue jusqu'à la fin de l'extravagante histoire de la brave Totoche. Celle-ci repris son résumé...
- Ou j'en suis maint'nant ? Il m'a coupé l'robinet c'ui là qu'sais plus où j'en suis !
- Un ramassis de colombins Madame Totoche, lança innocente Eléonore.
- M'ouais, alors j'vois ces tronches de boules de suif s'dilater la rate* 'vec leur boîte à ratiches* à faire tomber les mouches, trifouiller mon sac pour piquer mon flouze...Mon sang n'a fait qu'un tour...J'en ai choppé un par les esgourdes*, le deuxième par les douilles* qui perd encore ses plumes 'jourd'hui et le troisième j'lui ai filé un coup d'saton* dans les valseuses qu'il a guincher toute la nuit la musette des peines à jouir*...J'l'ai amputé d'la défonceuse* l'pauv'type, y doit r'filer d'la bagouse* à l'heure qu'il est l'nègro.
- Vous avez bien fait Madame Totoche, félicita Eléonore.
- Si nous revenions à nos jeunes tourtereaux, voulez-vous, lança Bruno harassé et jaloux de ces aventures exemplaires. Pensez-vous vous fiancer ?
- Je ne sais pas papa, l'avenir en décidera, répondit Sophie dans le doute.
- Pourquoi nous parles tu de fiançailles, repris Eléonore, à notre époque les jeunes ne se fiancent plus, que tu es vieux jeu mon pauvre ami.
- Vieux jeu où pas, il y aura des fiançailles avant le mariage, un point c'est tout, reprit rouge de colère Bruno. Et vous jeune homme, s'adressant à Pierrot d'un ton sec, avez-vous connu l'Afrique ?
- Heu ! Moi ?...Mon père...Enfin mes parents se sont installés en France, j'étais tout petit.
- Et pensez-vous repartir un jour là bas ? Insista t'il.
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Un ramassis de colombins : Les excréments. Déposer sa chique : Se taire. Se dilater la rate : Rire. La boîte à ratiches : La bouche. Les esgourdes : Les oreilles. Les douilles : Les cheveux. Un coup de saton : Un coup de pied. Les valseuses : Les bourses. Les peines à jouir : Les impuissants. La défonceuse : La verge. Refiler de la bagouse : Devenir homosexuel.
- Non, je ne crois pas monsieur, répondit Pierrot.
- A quoi vous sert vos études et l'apprentissage de ces dialectes africains alors ? Lança triomphalement Bruno Dubois Martin.
- Je...Heu !...Et bien...Je comptes faire des reportages dans ce pays, mais de là à m'y installer...L'eau coulera encore et encore sous les ponts.
- Ah ! Très bien, répondit un peu déçu Bruno.
La bonne vint interrompre la conversation.
- Monsieur et ses invités passeront à table à quelle heure ?
- Bientôt Albertine, bientôt.
- Monsieur me permet d'allumer la dinde ?
- Oui Albertine, faite, faite.
- Monsieur boira du vin rosé ou du vin rouge avec les viandes ?
- Du rouge Albertine, du rouge.
Julot prit à son tour la parole en s'adressant à la brave Albertine.
- Madame peut me montrer les water-closets, si madame veut bien m'accompagner.
Sophie et Pierrot pouffèrent ainsi que Totoche et Eléonore. Quand à Monsieur Dubois Martin, lui, ne le voyait pas du tout du même ½il, le sourcil plissé derrière ses lorgnons, il intervint auprès de sa bonne.
- Albertine, montrez les toilettes à Monsieur De Belleville et disparaissez dans votre cuisine et vous Monsieur, ne troublez plus ma bonne.
- J'demandais les wawas Monseigneur ! Mon poisson a besoin d'changer d'eau.
- Des wawas ?
- Du zoulou Monsieur, du zoulou !
- Nous allons passer à table si vous le voulez bien, repris Dubois Martin vexé de l'impertinence de Julot.
Dans la salle à manger, la table était dressée depuis le début de l'après midi. Totoche fut émerveillée de la beauté des assiettes et des couverts. Tout étincelait sur cette nappe de flanelle blanche. Devant chaque chaise étaient alignés, au centimètre près, deux assiettes de faïence, ciselées à l'or fin, posées délicatement l'une dans l'autre, trois verres à pieds en cristal de Venise par ordre décroissant de hauteur, trois fourchettes, trois couteaux de différentes grandeurs, une petite cuillère en argent massif déposée soigneusement entre les verres et les assiettes. Dans le plus grand verre, une serviette brodée blanche était pliée en forme de rose, et sur la droite de chaque duo d'assiettes, un petit cheval au galop en argent massif sans doute, devait servir de repose couteaux. Ce qui subjugua le plus la brave Totoche, c'était le magnifique lustre de cristal qui brillait de mille feux au dessus de la table et dessinait sur le mur de crépis blanc d'une propreté inouïe, des formes fantomatiques. Et ces tableaux d'artistes, ces toiles de maîtres, hors de prix, sans un poil de poussière, ces bibelots, tous aussi jolis les uns que les autres, posés au carré sur l'unique meuble de la pièce, un buffet rustique en chêne qui couvrait un pan entier de mur.
La pauvre vielle qui ne connaissait que les cageots de légumes en guise de table, les papiers journaux pour unique nappe, les gamelles en fer blanc ou les conserves ouvertes avec les moyens du bord pour toute vaisselle, les modestes repas avalés d'un trait, en hâte à la lueur des réverbères, resta quelques minutes paralysée d'admiration et n'osait pénétrer dans cette véritable caverne d'Ali baba. Sophie s'approcha d'elle et lui murmura.
- Entrez Madame Totoche.
- Que c'est beau petite ! Tes parents sont si fortunés ?
- Hélas oui Madame.
A cette réponse si nostalgique, Totoche regarda la jeune et jolie fille, si malheureuse d'une telle fortune parentale. Pierrot assista à la scène et se glissa entre la vieille et Sophie. Il les pris chacune par un bras et les invita à pénétrer dans la salle à manger ou les Dubois Martin étaient déjà installés. La jeune femme repris le dessus de son cafard passager et pria Totoche, toute émue de tant de beauté, de s'asseoir en face d'elle. Pierrot à sa gauche et les maîtres des lieux à chaque bout de table. Une place était vide entre Totoche et Eléonore, celle de Julot qui n'avait pas encore réapparu des toilettes.
- Nous allons attendre Monsieur Jules avant de faire venir les plats, dit Eléonore.
- Pourquoi il n'est toujours pas revenu des toilettes ? Interrogea Bruno.
Les minutes passèrent, toujours pas de Julot...
- J'espère qu'il n'est rien arrivé à ton père, Pierre ? Demanda Sophie.
- Ca devient inquiétant, cela fait bien dix minutes qu'il est aux c...Toilettes ?
- Se serait-il perdu celui là ? Lança méchamment Bruno Dubois Martin.
- Je t'en pris, soit correcte Bruno, reprit Eléonore, Monsieur Jules ne connaît pas la maison.
- Inutile de connaître la maison pour revenir des toilettes, répondit celui-ci.
- Va donc voir mon ami au lieu de ronchonner envers sa personne.
Bruno ne répondit pas à cette remontrance d'Eléonore, il sonna la bonne qui accourut quelques minutes plus tard.
- Albertine, avez-vous vu Monsieur De Belleville ? Lui demanda t'il.
- Non Monsieur, j'ai déposé Monsieur devant la porte des toilettes.
- L'avez-vous vu ressortir ? Continua le maître de maison.
- Je ne sais pas Monsieur, j'ai rejoint la cuisine ensuite, répondit Albertine.
- Je m'en doute ! Reprit Madame Dubois Martin, Albertine n'est pas payer pour faire le peloton devant la porte des toilettes cher ami, soyez logique si vous n'êtes pas assez intelligent...Tournez votre langue dans la bouche avant de causer et d'accuser les gens.
- Je n'accuse personne Madame Dubois Martin, repris Bruno fou de rage, je constate, je constate !
- Vous constatez ! Et quoi dont constatez vous ?
- Je constate qu'un de nos invités a disparu.
Pierrot inquiet s'adressa à voix basse à Sophie.
- Pourquoi se vouvoient-ils maintenant ?
- Ils se disputent mon chéri, chut !
- A cause de Julot ? Demanda Totoche désolée.
- Non madame, répondit Sophie, ne vous inquiétez pas, ça ne dure jamais longtemps, laissez faire.
Les trois amis écoutèrent donc cette petite querelle passagère sans broncher entre la bonne, habituée d'une telle situation après vingt années passées au service des Dubois Martin et des deux maîtres de maison qui se chamaillaient régulièrement, seuls ou en publique comme ce soir là.
- Si vous preniez soin de vos invités au lieu de les soupçonner et de les jugez Monsieur, continua Eléonore.
- Ce n'est pas mon rôle de surveiller les pas et les gestes des étrangers de cette maison et de plus ce ne sont pas « Mes » invités, ce sont les votre Madame !
- Quel toupet ! C'est quand même bien vous qui vouliez rencontrer le garçon que fréquente votre fille Monsieur ?
- C'est exact je le reconnais, mais ce n'est pas moi qui les ai invité à partager notre repas de Noël Madame !
- Je ne suis pas une sauvage moi, Monsieur !
Comme dans une partie de tennis, les têtes de nos invités se promenaient de gauche à droite de la table selon qui des deux ennemis intimes avaient la parole. Sophie se leva d'un bond en frappant du poing sur la table.
- Cela suffit ! Quand cesseront vos jérémiades ?
- Mais ma chérie ??? Lancèrent pantois et en duo les deux adversaires.
- Vous n'avez pas honte de vous chamailler devant le monde, de vous tirez les cheveux comme des malfrats...Belle renommée pour les Dubois Martin ! Au lieu de savoir qui a fait quoi, cherchez donc Monsieur De Belleville...Nom d'un...Nom d'un...Nom d'un roubignol de curton* !!! Oh excusez moi !
- C'est du zoulou ma petite ? Demanda intrigué son père.
Sophie rougit à exploser. Totoche applaudit la chute de cette réponse et Pierrot éclata de rire sous l'½il médusé de Monsieur Dubois Martin. Madame quant à elle, chercha la signification de cette expression : « Un roubignol de curton ».
- Je demanderais à Monsieur Jules quand il réapparaîtra, se dit-elle.
Albertine qui avait disparue dans ses fourneaux durant la bataille de ses patrons, revint en courant dans la salle à manger, la respiration haletante...
- Monsieur ! Monsieur !
- Qu'y a-t-il ?
- J'ai...J'ai...Retrouvé Monsieur...
- Bien parlez Albertine ?
- Si Monsieur...Veux bien me suivre...Monsieur est coincé dans...Dans les toilettes.
- Comment ? Vous dites Albertine ? Répliqua Eléonore.
- Monsieur frappe à la porte des toilettes en hurlant Madame.
- Oh non ! S'écria Pierrot en portant sa main au front en signe de découragement.
- Restez là Mesdames, Commanda Bruno, jeune homme venez avec moi...
- Je vous suis, répondit Pierrot.
En effet quelqu'un était bien enfermé dans les toilettes. Ce ne pouvait être que Julot qui maugréait à l'invisible sa fâcheuse position. Un dictionnaire ne suffirait pas pour noter tous les jurons entendus ce jour là durant l'emprisonnement du père Julot.
- Ca va Jul...Heu, papa ?
- Oui fiston...Mais j'crève la d'dans ! Quel est la tête de piaf qu'a fichu une serrante* déglinguée ?
- Que dit-il ? Demanda Bruno à Pierrot.
- Non, non, rien, répondit celui-ci, il veut sortir de là c'est tout.
- Magnez vous l'trouffion*, d'puis trois plombes qu'suis dans c'pot à merde, j'commence à tomber dans les bégonias*.
- Que dit-il ? Redemanda Bruno.
- Il dit qu'il se plait là dedans mais qu'il voudrait voir autre chose.
- Bon sang, je n'arrive pas à décoincer la serrure, avec ses manies de mettre des blindages partout, de quoi a-t-elle peur ? Se demanda Bruno en causant de son épouse.
- Qu'allons nous faire Monsieur ? Interrogea Pierrot.
- Nous allons défoncer la porte, cria t'il à Julot, mettez-vous dans le fond des toilettes.
- Purée ! J'peux coller l'papier au mur les yeux fermés tellement j'connais ces chiottes, grommelait Julot du fond de son cachot.
- Allez y jeune homme, défoncez moi cette porte, ordonna Bruno Dubois martin, je ne peux vous aider, mon dos ne le supporterais pas.
Pierrot ne se fit pas prier, au bout de quatre coups d'épaule, le loquet de la porte céda, délivrant le pauvre Julot de sa fâcheuse posture.
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Une serrante : Une serrure. Se magner le troufion : Se dépêcher. Tomber dans les bégonias : S'évanouir.
- L'était tant ! J'avais plus une tune pour l'bigophone ! S'écria t'il.
- Comment ? Demanda Bruno.
- Rien ! Rien ! Y pige que dalle c't'oiseau, chuchota le vieux Jules.
Les trois hommes revinrent dans la salle à manger où les attendaient impatientes les trois femmes. Julot fut hué amicalement, ce qui détendit un peu l'atmosphère de ces dernières minutes. Après tout ce soir était jour de fête, alors autant en rire.
- Albertine, servez s'il vous plait, ordonna le bourgeois, tenez Monsieur, gouttez moi ce petit vin blanc d'Autriche pour vous remettre de vos émotions. Vous m'en direz des nouvelles. C'est un ami autrichien, un confrère qui m'en a fait cadeau lors de sa visite à Paris. Si cela vous intéresse, après dîner je vous montrerais ma cave, de nombreux grands crus s'y trouve, certains ont plus de vingt ans d'âge, une valeur inestimable...Vous appréciez le bon vin j'espère ?
- Oh oui ! Répondit Julot, l'pinard s'est ma spécialité, pas l'Préfontaine en plastoc, mais du bon bromure qui vous étripe le gosier, là Mmm ! Slurp !
- Gouttez moi dont celui-ci.
Julot ne se fit pas prier, il porta son verre aux lèvres comme un connaisseur, but une bonne gorgée de ce vin blanc d'Autriche et se lava les quelques dents qui lui restaient avec, pendant quelques secondes, puis avala d'un trait le reste du verre.
- Alors ? Demanda impatient Bruno.
- On l'sent passer l'pivois savonné* !
- Le pivois ???...Voyez comme il colle au palais, regardez sa robe, sa couleur, humez son odeur...
Julot mimait les gestes de Dubois Martin pour ne pas le contredire et avala son deuxième verre tout comme le premier. A vrais dire la différence qu'il faisait entre un blanc, un rouge et un rosé, ne tenait plus de la couleur que du goût. La robe, l'odeur et autres appellations des ½nologues n'avaient aucune importance pourvus que cette substance, ce liquide de vie, n'est-il pas le sang du Christ dans la Bible, le fasse décoller et planer loin de son petit monde tout gris qu'il côtoyait chaque seconde de sa misérable existence.
Le premier plat fut servit, des douzaines d'huîtres attendaient béantes de se faire engloutir par ces bouches affamées. Totoche et Julot se jetèrent sur ces coquillages telles des mouches sur un pot de confiture. C'eut été un outrage, voir un crime, d'interroger ces deux cloches durant le court instant que dura leurs assiettes. Madame Dubois Martin n'avait pas avalé trois huîtres que Julot gobait la dernière de sa douzaine. Faut dire aussi qu'il ne s'embêtait pas à décoller l'animal de sa coquille avec le couteau à huître, de presser un zeste de citron dessus, de tartiner un petit toast chaud de beurre, perte de temps inutile, il aspirait l'huître avec de grands slurp d'appréciation entre deux gorgées de vin d'Autriche. Il attaqua les toasts beurrés après les coquillages. Totoche, un peu moins rapide, dégustait, tout aussi salement, ses huîtres, sans un regard sur les maîtres de maison atterrés d'une telle tenue incorrecte, surtout Monsieur Dubois Martin qui était à cheval sur les principes de la bourgeoisie. Quand à son épouse, elle se dit qu'après toutes ces années passées dans les contrées sauvages d'Afrique noire, il était bien normal d'oublier les bonnes manières. D'ailleurs elle prit le même chemin d'imiter ses deux invités, pour les dernières huîtres restantes, en aspirant goulûment les mollusques sans autre forme de procès.
Le deuxième plat fut servit, Foie gras du Périgord sur canapé de salade verte, arrosé d'un Château Rothschild. Totoche refusa de goutter le foie gras, se sachant fragile du foie, cirrhose oblige, mais accepta volontiers un verre de bon vin. Julot, lui, qu'importe sa cirrhose, son cancer, son sida ou son palpitant, se jeta sur son assiette sans demander son reste.
- T'en boulotte* pas ma Totoche ? Il est meilleur que celui en boîte de chez « Olida » !
Bien entendu le pauvre vieux confondait, ou ne faisait aucune différence entre le pâté de foie en conserve à dix francs maximum dans les super marchés et celui qu'il avait dans l'assiette à mille deux cent francs le kilo chez les gastronomes professionnels du sud est.
Boudins blancs truffés, flambés à l'Armagnac. Les deux cloches écarquillaient des yeux de caméléons à la vue de tous ces plats succulents, préparés avec amour par la brave Albertine, défilés sur la table. Le père Julot, plus sans gêne que lui, tu meurs, ne prêtait guère d'attention aux regards qui le fusillaient à l'arrivée de chaque plat. Totoche, plus terre à terre, savait trop la différence entre ces deux mondes qu'ils côtoyaient ce soir là. Celui de la misère et de la richesse, des crèves la faim et des gaspilleurs, entre le noir et le blanc, entre le fer et le velours, entre les chiffons et les dentelles. Ce rêve éveillé qu'ils vivaient à cet instant n'était qu'aléatoire, il s'éteindra à un moment précis, lorsque ces gens bien intentionnés l'auront décidé. Deux pions sur un échiquier, deux quilles dans un bowling que le joueur dégomme selon son adresse, son agilité et sa volonté. La vieille savait que demain, elle et son Julot, allaient retrouver la rue, les cartons, la crasse, le froid, la faim et la manche. Elle se sentit soudainement malheureuse, non pas qu'elle reniait sa vie vagabonde, loin de là, jamais l'on a vu des clochards manifester leur pauvreté, se plaindre de quoi que se soit, non, mais prendre tant de bonheur et de joie en quelques heures et tout perdre en l'espace de quelques secondes était trop bête et très dur à assumer surtout pour son compagnon de déroute, son Julot qu'elle aimait tant, son homme qui se laissait aller au jeu malsain de l'argent impalpable, intouchable, un trésor fictif offert sans arrières pensées, une récompense au rôle ingrat qu'il fallait jouer et assurer malgré tout pour sauver un amour impossible entre deux enfants innocents, victimes des adultes, de la société, de la différence de deux classes sociales, la richesse et la pauvreté, tout simplement victimes de la vie.
La vieille ruminait tout cela dans sa tête, personne, trop pris à déguster leur boudin blanc truffé, ne se souciait de sa tristesse, de sa détresse passagère. Seule Sophie lisait les pensées déroutantes de Totoche. Seule Sophie savait. Seule Sophie comprenait. Elle lui fit savoir par un sourire angélique de petite fille toute aussi malheureuse qui toucha, qui blessa le c½ur de mère de la pauvre vieille et pour toute réponse à ce sourire forcé, Totoche versa une larme sur ses joues rugueuses, passée inaperçue de l'assemblée.
Ces minutes de lassitude furent coupées par l'arrivée d'un quatrième plat qui fit sursauter la vieille dame. Dinde de Noël dans sa purée de marrons. Un gigantesque volatile, doré à souhait, fumant de toute sa saveur, truffé d'une épaisse purée de marrons dont l'odeur appétissante vint lécher les babines et les nasaux de Julot, fut déposé au centre de la table.
- On s'l'attaque la cocotte les amis ! S'écria gaiement Julot, r'gardez là, bien rôtie d'cuire, ses gigots à faire bander un chevalier d'la manchette.
- On y va, on s'l'attaque Monsieur Jules, reprit Eléonore en essayant de causer « zoulou ».
- Je t'en prie Eléonore, parle français, lui lança médusé Bruno.
- Tu ne sais pas t'amuser mon cher, Monsieur Jules apprenez moi cette langue, cela m'amuse...
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Le pivois savonné : Le vin. Boulotter : Manger.
- Ben ma p'tite dame, c'n'est pas trop glandilleux*...Quoi qu'j'vous apprends ?
- Tout Monsieur Jules, tout ! D'abord expliquez moi la signification de cette phrase : « Nom d'un roubignol de curton » ?
- Maman ! S'écria Sophie.
- Bien quoi ? Je voudrais savoir.
- Vous débutez fort p'tite madame, continua Julot en souriant.
- Mon Dieu ! Se lamenta Bruno, où allons nous si ma femme parle le « zoulou » ?
La dinde fut découpée en six morceaux par les soins de Julot, ses doigts étaient plus gras encore que le plat de sauce et je ne vous parle pas de la nappe blanche...Heu ! Qui fut blanche, a présent, une imitation parfaite d'un chiffon après une vidange d'huile moteur de voiture recouvrait la table. Ceci dit, la volaille ne fit pas long feu dans les assiettes, ni la purée de marrons d'ailleurs. Il est inutile de faire allusion aux bouteilles de vin qui en aucun cas n'auraient pu tourner en vinaigre vu la vitesse de descente des fêtards. La Totoche, après son petit coup de cafard, retrouva le sourire, l'alcool aidant et sa gouaille de Titi parigot, enfin de Madame De Belleville pour la circonstance. Même le père Dubois Martin, dont le scepticisme sur l'authenticité des faits relatés par Julot le rendait fou de rage, plaisanta avec ses invités.
-Plateau de Berger- La pauvre Albertine, vaillante malgré son âge, n'arrêtait pas un instant ses allez et venues entre ses fourneaux et la salle à manger, à croire qu'elle était montée sur patins à roulettes. Le plateau de fromages composé de dix espèces différentes, fit le tour de la table. Entre Totoche et Julot, qui raffolaient de ces délices régionaux, denrées si rares pour ces pauvres gueux, le deuxième tour de service, le « rab », devint impossible.
- Si vous n'appréciez pas le fromage ou si l'un d'entre eux ne vous convenait pas, faites le savoir, lança amèrement Bruno aux deux acolytes en regardant le plateau vide.
- Quel est cui'ci ? Demanda Totoche ironiquement.
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Glandilleux : Difficile.
Bruno fou de rage ne répondit pas à cet affront et baissa les yeux dans son assiette.
- Du crottin de chèvre, répondit toute candide Madame Dubois Martin.
- Et c'calandos là ? Continua Julot.
- De la Tomme de Savoie, repris naïve Eléonore.
- Et c'morceau ? Montra Pierrot d'un ton moqueur.
- Du Brie de Meaux, répondit Madame.
- Et celui-ci maman ? Continua Sophie prit dans le jeu de ses amis.
- Du Pyrénées, répondit encore Madame Dubois Martin, fière de montrer ses connaissances fromagères aux invités et elle continua l'énumération des dix fromages...Celui-ci c'est du Carré de l'Est, celui-ci de l'Emmental, celui-là du Camembert de Normandie, quelques portions de Six de Savoie, celui-là du Bleu de Bresse et enfin du Boursin aux noix.
- Et c'picrate ? Demanda Julot.
- Ce quoi ? Demanda Madame.
Julot montra la bouteille sans répondre, les yeux plongés dans ses fromages.
- Le vin est du domaine de mon époux.
- Du Pommard 1990, répondit Bruno. A propos de vins Jules, j'ai appris par hasard que certains de vos confrères prescrivaient du bon vin pour les problèmes de circulation sanguine, est-ce exact ou c'est simplement un canular de publicitaires payés pour vendre du vignoble ?
Julot ne du pas tout saisir la question posée, mais il répondit par l'affirmatif.
- Le pinard est obligatoire m'sieur ! Ca vous décrasse les boyaux, pi quand tu te les pèles, une bonne bourre* réchauffe un bonhomme.
- Vous-même, en prescrivez-vous à vos patients ?
- Un à deux biberons par jour au temps jaune* 'vec une p'tite gnole de sirop des îles* en hivio* et tu carbures à cent à l'heure.
- Je m'excuse, je n'ai pas tout saisie votre réponse, demanda Eléonore.
- Mon père veut dire qu'il prescrit deux verres de vin par jour en été et un petit verre de rhum en plus l'hiver pour empêcher les engelures et les malaises cardiaques dues au froid, expliqua Pierrot.
- Etes-vous généraliste dans votre sinécure ou spécialisé dans une certaine médecine ? Demanda curieusement Bruno.
- J'suis toubib c'est tout ! répondit ahurit Julot d'une telle question.
- D'accord, mais je veux dire, insistait Dubois Martin, médecin en quoi ? La médecine est une science grandiose, de multiples points précis la composent, cardiologie, ostéopathie, gastroentérologie...
- Ecologie ! Lança Totoche.
- Je vous en prie Madame de Belleville, soyons sérieux...Alors Monsieur Jules ? Gynécologie ? Cardiologie ? J'en passe et des meilleurs...
- C'est ça, c'est les meilleurs, répondit Julot sans se dérouter pour autant.
- Comment cela les meilleurs ?
- J'me suis pas radiné chez vous pour effeuiller l'turbin M'sieur ! Lança le vieux Jules le nez dans son assiette.
- Comment ? Répliqua Dubois Martin faisant mine de ne pas entendre.
Pierrot, sous la table, asséna un léger coup de pied à Julot pour lui faire comprendre de répondre, une connerie si nécessaire mais le gros bourgeois buté comme un turc attendait une réponse. Julot releva la tête et lança à son interlocuteur, dans l'étonnement général et de son propre étonnement d'ailleurs :
- Toubib en pestouillards !
Comprenez médecin en malchanceux. Totoche et Pierrot qui comprenaient la langue verte, ouvrirent des yeux tout ronds.
- En pestouillards ? Repris Dubois Martin persistant, mais dans quelle catégorie classez vous cette médecine ?
Madame Dubois Martin, moins sotte qu'elle en a l'air, voyant l'embarras et la gêne de son invité intervint auprès de son époux.
- Tu nous agaces avec tes questions professionnelles, puisque Monsieur Jules te dit qu'il est médecin en pestouillards, c'est qu'il est médecin pestouillards, un point c'est tout ! Quel intérêt de savoir les origines, les symptômes, les méthodes de guérisons de cette maladie ? Tu n'y connais rien en médecine...Es-ce que Monsieur Jules te demande la valeur du dollar ? Le coût du change ? Les devises ? Les travellers et tous les aléas de l'argent ?
- Ca craint pas ! Murmura Totoche.
- Es-ce que Monsieur Jules cherche à savoir la différence entre un écu, un Napoléon et un Louis d'or ?
- Un sou est un sou ! Marmonna Totoche.
- Es-ce que Monsieur Jules te demandes les taux d'intérêts mensuels d'un compte épargne ? Les plus valus ?
- Faudrait-y savoir c'que c'est ! Chuchota Totoche.
- Es-ce que Monsieur Jules te dem....
- Oh ça va Eléonore ! Cria Bruno Dubois Martin, parles dont de tes dentelles, de tes magasins, de tes potins de bonne femme mais je t'en prie ne te mêle surtout pas de la conversation des hommes ! Ai-je raison monsieur Jules ?
- Heu !...Oui...Non...Je sais pas !
- Si nous passions au dessert papa, il est déjà onze heures, ne tardons plus pour la messe de minuit, proposa Sophie pour interrompre cette stupide querelle.
- Prenons le café, nous dégusterons le dessert au retour avec le champagne.
Albertine servit donc le café avant de se préparer pour la messe de minuit. C'était la coutume dans la maison des Dubois Martin, la bonne assistait avec la famille aux manifestations religieuses. Faut dire qu'Albertine, après vingt cinq ans de bons et loyaux services chez ces gens là, faisait partie intégrale des murs de la maison. N'avait-elle pas sa chambre d'ailleurs au rez de chaussée près de la cuisine. Et puis manquer un office religieux, surtout en ce jour saint de la naissance du Christ, fut un blasphème en vers l'Eglise pour cette vieille femme qui regrettait, avec les années en plus, sa vocation première : S½ur au diocèse des Côtes d'Armor. Mais l'amour de la bonne chaire l'éloigna du célibat et donc forcément de la vie religieuse. Elle passa devant Dieu pour le meilleur et pour le pire dans les années quarante. Son époux décédé en 70, elle entra chez les Dubois Martin pour ne jamais en ressortir. Elle lavait, repassait, faisait le ménage malgré son âge, la cuisine et même les courses avec le jardinier une fois par semaine. En récompense, outre son salaire, ses « Maîtres » lui accordait quelques concessions, un loyer vraiment désuet, si je me le permettais, je parlerais du franc symbolique, aucune note de nourriture, ni frais de blanchisserie. Elle menait sa petite vie simplement, tranquillement. Heureuse ?...Peut-être !
Sophie l'adorait pour être sa confidente les jours de cafards et puis la vieille Albertine lui avait enseigné avec brio le catéchisme et transcrit sa Foi et son amour dévoué pour la religion chrétienne. Sans être adorateurs du Seigneur, ni endoctrinés dans l'Eglise, les Dubois Martin étaient néanmoins de bons pratiquants. Ils allaient pour ainsi dire régulièrement prier le dimanche matin et les jours de circonstances, Pâques, Noël, etc....Et leur manie, sans parler de hobbies, n'enchantait guère le père Julot pas plus que la brave Totoche. Mais comme disait l'autre : « Obligations obligent ! ». Pour ne pas décevoir les bourgeois, il fallait se soumettre aux ordres sans broncher...Tel avait dit Monsieur, tel fallait obéir !
Julot n'avait, ou alors dans sa plus tendre enfance, jamais franchit le seuil d'une église. Ni pour prier, ni pour se confesser et encore moins pour visiter les lieux. Aucun prêtre, abbé, curé, dans toute la France profonde et dans la capitale ne connaissait le Sieur Jules Marnet. Même les archives ecclésiastiques et les reliques baptistaires des années suivant sa naissance avaient bannis à tout jamais l'illustre Julot. Savait-il lui-même la différence entre un protestant et un catholique ? Je ne le penses pas et s'était le moindre de ses soucis.
La Totoche en connaissait un peu plus sur le monde religieux. Enfant, elle lisait la Sainte Bible, bien avant la guerre, mais très vite son éducation fut basée exclusivement sur les livres de comptes du petit bar tabac que tenait sa pauvre mère et compter les recettes, additionner, soustraire les ardoises et les commandes, diviser, multiplier étaient ses prières quotidiennes du soir durant de longues années. A l'inverse de Julot, elle respectait quand même le Bon Dieu en se disant que si le Bonhomme l'avait mis sur le pavé dans la vie, c'était sans doute pour lui réserver une place au soleil dans l'Autre Monde et que le tri des mortels s'avérait extrêmement difficile pour lui, qu'il fallait respecter sa volonté : « Souffrir dans sa vie de mortel pour s'épanouir dans son trépas éternel ! » Telle était sa devise qui l'aidait dans les moments les plus difficiles de l'Existence.
Ceci dit, le petit groupe se préparait pour l'église. Dubois Martin décida de faire monter les De Belleville dans sa Mercedes et laissa les enfants et Albertine partir dans la petite voiture de sa fille. Ce qui fut dit, fut fait. Totoche et Julot s'installèrent confortablement à l'arrière de la grosse auto et les voilà partis sur la route. Quelques kilomètres seulement reliaient la demeure cossue à celle du Bon Dieu. Une foule assez dense de fidèles et de curieux se massait déjà dans le parvis et se précipita aux meilleures places à l'ouverture des lourdes portes.
Nos sept personnages occupèrent deux rangées de bancs sur le côté de la nef, légèrement en retrait de l'Autel. Monsieur et Madame Dubois Martin devant avec Albertine et Julot, Totoche et les jeunes tourtereaux derrière eux. La porte se ferma. L'orgue résonna accompagnant les enfants de ch½urs dans une cantate religieuse. La messe commença, les ennuis aussi...
Le prêtre, comme le veut la coutume, demanda à ses fidèles de se lever, l'assemblée s'exécuta sauf un pèlerin : Julot. Pierrot lui cogna du coude, le temps de compréhension, la foule se rassied, Julot se leva et ce petit manège désordonné tourna plusieurs fois. Julot épuisé de se lever, de s'asseoir, de se relever, de se rasseoir en décadence, s'exclama haut et fort :
- Y sait c'qui veut l'radis noir* ? Je m' dépagnote* ou j'me colloque* ?
Le prêtre le mitrailla du regard. Toutes les têtes des badauds se tournèrent de son côté dans un grand « chut ! » de mécontentement. Toute, sauf la bonne Albertine, plongée dans ses pensées. L'homélie reprit. Julot se jura de ne plus se lever. Il tint ses promesses et resta vissé sur son banc, les pieds sur le prie-dieu à contempler les statues, les vitraux et gober les mouches au passage. Là n'allait pas s'arrêter ses élucubrations, loin de là. Au moment des offrandes, lorsque le berger passa dans l'allée centrale avec un mouton bien vivant, vrai de vrai, il ne puit s'empêcher de tapoter les gigots de l'animal et de gueuler plus fort que celui-ci :
- Quels beaux beefsteaks ! J'm'en f'rais bien mon p'tit déj' de c'te tas d'laine !
Le prêtre l'ignora cette fois et continua ses incantations en vers le Seigneur qui devait se bidonner sur son crucifix de voir un tel énergumène dans sa maison. Dubois Martin restait de marbre, n'osant se retourner sur cet homme qui était cependant son invité. Son honneur de bon chrétien était en jeu, son honneur tout court d'ailleurs.
La messe se poursuivit, les chants, les bonnes paroles, les prières. On oubliait presque les quelques désagréments provoqués par ce diable de Julot en ce début de messe jusqu'au moment fatidique ou celui-ci fut pris d'un terrible hoquet à faire écrouler la Tour de Pise. Cela aurait pu passer inaperçu ou tout au moins être pardonnable s'il n'y rajoutait pas de commentaire assez scabreux.
- Hic ! 'Scusez moi ! C'est les glaires en coquille*...Hic ! Ca c'est l'décapant* !... Hic ! Excusez moi encore, c'est la bidoche...Hic ! L'coulant qui rend ses comptes.
Trop, ce fut trop pour Dubois Martin qui se retourna rouge de colère et de honte. Julot se tue soudainement avec un petit sourire narquois. La vieille Albertine n'assista pas à la scène, son esprit devait guincher avec Jésus, les yeux rivés sur son missel. Le serviteur de Dieu poursuivit son top 5O religieux, des refrains entonnés par les groupies du Bon Dieu repris en ch½ur par les bêlements du mouton de la crèche vivante. La parfaite basse cour biblique était réunie dans l'enceinte de l'église sur des airs de berceuse à assommer le plus gros des pachydermes. Il n'en fallut pas plus pour Julot et Totoche, épuisés par leur journée bourgeoise, par le festin gastronomique, que dis-je, pantagruélique, pour s'endormirent comme des enfants sages malgré les larsens de l'orgue et les canards de la chorale improvisée des bigotes et lorsque les chants se turent, pour laisser place aux murmures de la prière, deux ronflements montèrent, innocents, chatouiller les anges en haut du clocher. Les deux pauvres travestis s'en donnaient à c½ur joie de leur concert de gorges et de narines. Le curé, ce soir là, du être soulager lorsque le son des cloches de sa paroisse, annonçant l'avènement et la fin de la messe, tintèrent dans la froide nuit neigeuse. Pierrot secoua ses deux compagnons qui dormaient comme des loirs, à poings fermés, malgré l'air glaciale qui régnait dans les murs de l'église.
- Quelle belle messe, se dit Albertine, sortit de son euphorie.
Dubois Martin regagna son véhicule sans un mot. Quant à Madame, elle partagea l'humour de Julot.
- Un peu barbant ce prêtre n'est ce pas Monsieur Jules ?
- Du Con la Joie, répondit celui-ci.
- Nous rentrons boire le champagne et manger la bûche, rajouta Eléonore.
- Un instant, s'écria Totoche. Pierrot passe moi cent balles c'te plait, j'le mérite bien...
- Ouais tu le mérites, mais que vas tu en faire ?
- Z'yeutes là bas...
Pierrot regarda dans la direction indiquée. Des gens bien sapés, mis sur leur 31, chapeaux haut de forme, baise en ville en bandoulière, parapluie ouvert pour les messieurs, manteaux de fourrure sur de longues robes couvrant des bottillons à fins talons pour les dames, passaient sans scrupule, sans même un regard, sans honte, devant un vieillard usé, emmitouflé dans une vieille couverture râpée, la main violacée, gelée de la tendre dans l'espoir d'une petite pièce. Sophie eut un choc. Julot baissa la tête.
- Nous partons ! Nous n'avons pas le temps de nous attarder sur ce vaurien, s'écria, ingrat, Bruno Dubois Martin.
Totoche se retourna, s'approcha du bourgeois, le fixa de ses deux grands yeux noirs plein de haine, de mépris et de tristesse.
- Qui de vous deux est le plus heureux ? Demandez à votre miroir, lui lança t'elle de sa voix enrouée et railleuse dans un français parfait.
Dubois Martin ne répondit pas, il monta dans son auto, vexé d'un tel affront et devant sa famille en plus. Sophie tendit un billet de deux cent francs à Totoche.
- Allez lui donner Madame Totoche.
- Dieu vous l'rendra petiote, répondit la vieille en crachant par terre, signe de jurement et de promesse.
Totoche déposa le billet de banque dans la poche de l'infortuné, lui ferma sa main raidie de froid, passa son écharpe de laine autour pour la réchauffer un peu. Ensuite elle ouvrit la porte cochère et l'installa à l'abri de la brise et de la neige.
- Tiens, prend mes cibiches* et ces allumettes.
- Merci m'dame, joyeux Noël, ne cessait de répété l'inconnu.
- Chut ! On est d'la même branche mon gars, lui répondit Totoche avant de retrouver les Dubois Martin.
Déjà le moteur de l'automobile de Bruno vrombissait. Les deux miséreux, sans rien dire, montèrent à l'arrière de la voiture de Sophie. Albertine prit donc place dans la Mercedes de ses patrons.
De retour à la propriété, le bourgeois donna l'ordre d'oublier ces petits incidents de l'église et de rire et s'amuser en dégustant la bûche et le champagne millésime. Mais le c½ur de Totoche n'était plus de la fête. Julot, trop naïf, garda son éternelle bonne humeur. Il devait quand même, tant bien que mal, se résoudre à assumer son rôle jusqu'au bout. Le maître des lieux était Bruno Dubois Martin, les De Belleville seraient les serviteurs. Eléonore, qui gardait le silence depuis sa sortie de l'église, offrit l'hospitalité de la nuit à ses invités. En fonction de l'heure tardive, Pierrot accepta sans demander l'avis à ces parents fictifs, d'ailleurs n'avait-il déjà donné rendez-vous à sa belle lorsque le marchand de sable aurait déversé ses lests de sommeil sur les paupières des habitants ?
Les festivités de ce réveillon finirent sur deux coupes de champagne dont les bulles laissèrent un goût amer sur le palais de Totoche, un goût d'hypocrisie et de dominance de la part de ce bourgeois, Bruno Dubois Martin. La brave femme songeait déjà à ses réactions lorsqu'il apprendra la vérité, parce qu'un jour il saura, un jour il connaîtra la supercherie de ce soir de Noël. Un mensonge ne peut se conserver une existence entière et Totoche ne pourrait vivre avec ce terrible secret sur le c½ur. Madame Dubois Martin, malgré son air « fofolle », semblait plus ouverte sur les alinéas de la vie, plus sensible aussi sur les malheurs d'autrui. Acceptera t'elle plus aisément ce canular qui grossissait un peu plus chaque seconde ? Totoche se résolue de lui parler seule à seule, femme entre femme, dès le lendemain matin et elle s'endormie sur cette sage décision dans l'immense lit d'époque où Julot, noyé dans les couvertures et la couette en plumes d'oie, dormait du sommeil du juste piqué par la mouche Tsé-tsé de la bouteille.
On peut dire que le père Julot profitait de la situation sans se poser de questions. La vie l'avait bien trop rembarrée dans les profondeurs de la décadence, mis au rancard de la mondanité dès son enfance. Aujourd'hui il rattrapait le temps perdu, jouant de l'occasion, de la fortune des Dubois Martin. « Prend ce que la vie te donne au jour le jour sans te soucier du lendemain ». Il ne se privait pas, sachant très bien que toutes bonnes choses ne durent qu'un temps. Si les bonnes fées avaient envoyé Pierrot sur son chemin en cette période de fête, il ne fallait surtout pas les contrarier ni les décevoir, une telle occasion, une telle aubaine, une telle chance ne se reproduira rarement ou jamais dans son existence de raté de l'humanité, de reclus de la société, d'un zéro dans un ensemble de quotients intellectuels dit élevés, d'une brebis galeuse dans un troupeau de petits moutons, en quelques mots, d'une merde sur le tapis de l'évolution.
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Une bonne bourre : Une bonne cuite. Le temps jaune : L'été. Du sirop des îles : Du rhum. L'hivio : L'hiver. Un radis noir : Un curé. Se dépagnoter : Se lever. Se colloquer : S'asseoir. Les glaires en coquille : Les huîtres. Le décapant : Le vin. Des cibiches : Des cigarettes.
.2.
Le premier debout fut Julot, avec une envie pressante de ...Je ne m'étendrais pas sur le sujet.
- Où qu'tu vas ? Lui demanda Totoche.
- Changer l'poisson d'eau* ! Répondit Julot enfilant sa jaquette.
- Combien d'tour à la tocante* ? Continua la vieille.
Julot regarda le réveil posé sur la table de nuit et répondit à sa bonne femme avant d'ouvrir la porte de la chambre.
- Six plombes du mat* j'crois qu'il est.
- Tu décambutes* comme ça ? S'intrigua Totoche en reluquant son homme.
- Ben quoi j'vais qu'pisser !
- Enfile ton bénard* au moins, si tu t'fais entôler dans les chiottes comme hier au soir, la rombière* va tomber sur le poil* en matant ton service trois pièces crier au s'cour dans ton calcif*.
Julot suivit les conseils de Totoche, il enfila son pantalon et sortit de la chambre. Il se trouva nez à nez avec le Pierrot qui lui sortait de la chambre de Sophie, les godasses à la main, la chemise débordante du pantalon. Tout penaud, Pierrot balbutia :
Changer le poison d'eau : Aller uriner. Combien de tour à la tocante : Quelle heure est-il ? Six plombes du mat : Six heures du matin. Un bénard : Un pantalon. La rombière : Vieille femme prétentieuse. Décambuter : Sortir. Tomber sur le poil : Tomber dans les pommes. Un calcif : Un slip.
- Toi ? Ju...lot ?...Qu'est ce que tu fais ?
- Comme toi, j'prends l'air, répondit-il à voix haute.
- Pas si fort tu vas réveiller les Dubois machin.
- La p'tite dort bien ? Reprit le vieux en pouffant dans son plastron.
- Chut ! Ca baigne ! Fit le jeune homme avant de disparaître dans sa carrée.
- Sacré mich'ton* ! Toujours les balloches* en fête, continuait Julot dans les toilettes du premier étage, la porte grande ouverte sans apercevoir l'arrivée inopinée de Monsieur Bruno Dubois Martin.
Celui-ci marqua un temps d'arrêt devant le spectacle qui se déroulait devant lui. Le père Julot de Belleville déballant ses petites affaires en chantant « Le temps des cerises » avec en contre fond le son des chutes du Niagara se brisant dans la cuvette.
- Hein ! Hein ! Roucoulait le sieur Dubois gêné de sa présence.
- Bonjour m'sieur, lança sans le moindre gêne Julot. J'vous laisse la place.
- La...La...La porte, Monsieur Jules.
- La lourde ? Elle est là, j'l'ai pas carotter* ?
- Une porte se ferme cher ami, repris Dubois Martin du haut de sa fierté.
- Pour être coffrer comme un marlou d'la tire* ! Macache, répondit Julot en cédant sa place.
- Une porte n'est pas faîte pour les chiens Monsieur Jules, continua Bruno.
- Ca j'm'en doute, j'ai jamais vu un clébard dans les chiottes, répondit ironiquement Julot.
Un micheton : Un jeune, un adolescent. Les balloches : Les testicules. Carotter : Voler. Un marlou d'la tire : Un voleur rusé.
Dubois Martin s'enferma à double tour dans cette petite pièce de soulagement sans répondre aux calomnies de Jules, outré de son impertinence. Quand a lui, n'ayant plus sommeil, il décida d'aller empiéter dans les appartements d'Albertine, la cuisine, histoire de casser une petite croûte avant le petit déjeuner et de s'enfiler un petit remontant. Albertine était déjà dans ses fourneaux à croire qu'elle y avait passée la nuit. Julot ne se désarma pas pour autant, plus on est de fous, plus on rie, il se retrouva bien vite attablé devant un restant de bon vin de la veille et un énorme sandwich, rien à voir avec ceux préparés par la SNCF, une tranche de jambon élastique foutue entre deux morceaux de pain de mie, retenue entre eux par ce qu'ils appellent du beurre, non rien à voir, le sandwich à Julot était digne de ce nom, un casse croûte à la française où les rondelles de saucisson débordent du bon pain de campagne fariné, beurré à souhait. Notre brave ami s'en mettait plein la panse et à bon compte.
La bonne, Albertine, tournait depuis un bon moment autour de la table, avec une envie de dire quelque chose sans savoir comment s'y prendre. Elle s'installa en face du clochard reconvertit, le regarda quelques secondes dévorer son amuse gueule de Gargantua d'avant le petit déjeuner et lui lança avec nonchalance :
- Qui êtes vous réellement Monsieur ?
Julot la fixa de ses deux grands yeux de chiens battus, avec son large sourire interrogateur, arrêta de mâcher sa pitance et lui répondit flegmatiquement, la bouche pleine de saucissons.
- M'sieur De Belleville pardi !
- Non ! Repris la bonne, qui que vous soyez, usurpateur ou ami intime de Monsieur Pierre, ne vous avisez jamais de nuire à mademoiselle Sophie. Elle est déjà si malheureuse de la bourgeoisie de ses parents.
- Mais non !...L'contraire ! S'exclama Julot déglutissant sa bouchée. J'vais vous déballer la chose, d'vous à mézigue, mais une condit...Jamais balancer la cavalerie* à vos tôliers. Il en va d'l'av'nir des moutards*. Pigé m'dame Albertine ?
- Heu ! Oui. Répondit celle-ci après avoir traduit le langage de Julot.
Balancer la cavalerie : Dévoiler le secret. Les moutards : Les enfants.
- Croix d'bois, croix d'fer, si j'mens, j'vais en enfer ! Crachez par terre lui lança t'il.
- Comment ? S'étonnait Albertine.
- Ouais repiquez le serment de Mutchelle* et dîtes après mézigue en l'vant la paluche : Croix d'bois...
- Croix de bois, répéta Albertine.
- Croix d'fer...
- Croix de fer, continua t'elle.
- Si j'mens, j'vais en enfer.
- Si je mens, je vais en enfer.
- C'est bon, glaviautez* par terre maint'nant.
Julot et la bonne crachèrent ensemble sur le carrelage quand soudain Sophie entra dans la cuisine.
- Bonjour vous deux, quel est le pacte qui vous unis ? Demanda t'elle toute rayonnante de beauté.
- Heu ! Rien, répondit Julot.
- Non, rien...Pas encore ! Rajouta Albertine.
- Monsieur Jules ne me mentez pas, reprit la jeune fille.
- Monsieur Jules allait me dévoiler le secret qui vous unis tous, poursuivit la bonne, voyant l'embarra du vieux.
Sophie s'agenouilla devant Albertine, sa confidente des grands malheurs et des jours sombres, et lui prit la main.
- Je te promets de tout te dévoiler Albertine, mais pas maintenant, pas ici, les murs ont des oreilles tu le sais bien et si papa apprenait certaines vérités, il chasserait Pierre de sa maison et de ma vie, j'en mourrais d'ennuis.
- Relève toi mon enfant, essuies tes yeux, j'attendrais le moment choisis pour écouter ton histoire. Et vous Monsieur Jules, je vous remercie de votre sincérité.
Leur conversation fut close lorsque Monsieur Dubois Martin père fit irruption dans la cuisine.
- Quel est ce complot dans ma maison ? S'écria t'il fièrement...Une émeute ?
- Une révolution ! Continua Sophie. Bonjour papa.
- Bonjour ma chérie, Bonjour Albertine.
- Bonjour Monsieur.
- Je ne vous salut pas mon brave, poursuivit le bourgeois en s'adressant à Julot, nous nous sommes déjà entrevus ce matin. Je vois que vous ne perdez pas l'appétit.
- Ah oui m'sieur Dubois, remède de toubib, toujours casser la graine* avant le p'tit déj'.
- Vous pouvez servir le petit déjeuner Albertine, Madame va descendre, Monsieur Pierre est déjà à table avec Madame sa mère.
- Bien Monsieur, répondit Albertine d'un air bête mais discipliné.
On ne s'attarda pas au petit déjeuner. Chacun reprit le chemin de sa chambre pour la toilette, même Totoche et Julot. Celui-ci prit une douche sans se faire prier pour être certain de retourner à la rue propre et digne. Quand à la vieille, elle s'offrit un dernier petit plaisir. Un bon bain.
Etendue de tout son long dans la baignoire, le flacon de sel de bain mélangé à cette eau ni trop chaude, ni trop froide, formait un bain de mousse idéal à la relaxation. Elle mirait la splendeur de la salle d'eau. Tout dans cette maison, de la cave au grenier resplendissait de beauté. Les robinets étincelaient d'un doré que l'on eut cru des lingots d'or. La baignoire, la vasque, le bidet, d'un mauve pastel, sentaient la fraîcheur et tout l'amour des jolies choses du décorateur. Même les attaches des trois magnifiques miroirs, fixés sur le mur, étaient ciselées d'une fine dorure.
Le serment de Mutchelle : Le serment du silence. Glaviauter : Cracher. Casser la graine : Manger.
Totoche couverte de mousse admirait tous les détails de ce palais d'un jour. Elle vivait un rêve éveillé qui hélas devait s'achever dans la journée lorsque les enfants le décideraient. Après tout, peut-être qu'il valait mieux que toutes ces peccadilles, ces frous-frous et dentelles, ces richesses honorablement gagnées, cessent le plus tôt possible, on prend vite le goût des bonnes choses. Réaliste, elle l'était et savait très bien que le luxe n'était pas fait pour elle.
L'appel de Pierrot brisa ces moments de contemplations et de réflexions. Totoche redescendit sur terre, elle sortit de la baignoire, s'emmitoufla dans une moelleuse sortie de bain de mousseline, mauve également, sécha ses longs cheveux cendrés qu'elle ramena en chignon tenu par quelques peignes trouvés dans les tiroirs du meuble blanc. Elle osa s'asperger du parfum des quelques flacons posés sur l'étagère de marbre rose, se pouponner le visage d'un fond de teint, cachant ainsi les crevasses et les rides sur sa peau burinée, légèrement violacée due à l'alcool, au tabac, aux rudes épreuves de la rue, les intempéries, les bagarres entre vagabonds. Elle camoufla tout simplement la cicatrice que lui à léguée la misère.
Enfin prête, Totoche descendit dans le salon où l'attendaient ses amis, impatients de rentrer sur Belleville, la fête était finie, digne dans sa robe bleue marine, fière derrière son masque de dame du grand monde, avec le charme d'une sexagénaire épanouie. Les deux jeunes amoureux restèrent bouche bée sur cette transformation. Les yeux exorbités de Julot sur celle qu'il appelait avec beaucoup de tendresse, « Ma Totoche », se voilèrent. Larmes de bonheur ? Sûrement, de voir cette bonne femme après tant d'années de vaches maigres, de mendicité, de vagabondages, anarchiste en vers la société mais sans jamais se plaindre, aujourd'hui belle comme la levée du jour, devenue pour quelques heures une dame respectée et respectable. Larmes de tristesse ? Sans aucun doute, de savoir que lui, Jules Marnet, plus connu sous le surnom de Julot, cloche de son état, ne pourra jamais redonner ces quelques instants de bonheur irréels à celle qui faisait sa vie, son unique but dans l'existence. Totoche s'approcha de lui et par ces quelques mots le rassura :
- Tu vois mon Julot, j'me suis fait un p'tit raval'ment pour qu'tu sois fier de moi d'vant les aminches d'la manche.
Julot ne répondit pas. Fier, il l'était, ô que oui qu'il était fier de sa Totoche le vieux Julot.
- M'dame Dubois, reprit Totoche, j'voudrais vous causer seule à seule, c'est possible ?
- Bien entendu, venez près du feu chère amie, répondit Eléonore, nous serons plus tranquille.
- J'n'en ai pas pour longtemps.
- Madame Totoche ? S'écria Sophie intriguée par ce mystère.
Totoche se retourna sur Sophie et lui fit un simple clin d'½il qui voulait dire beaucoup avant de s'enfermer dans le coin cheminé avec Eléonore Dubois Martin. Pierrot et Sophie allèrent retrouver Albertine dans la cuisine afin de lui dévoiler la terrible supercherie. Julot resta seul avec le maître de maison.
- Qu'a voulu dire votre épouse en parlant de manche ? demanda Bruno.
- Oh rien !...Elle causait de...De...De belotte, répondit Julot.
- Ah oui !...Au fait, si vous me faisiez quelques massages Monsieur Jules, vous savez pour mon lumbago, vous m'avez promis hier. N'étant pas dans la confidence des femmes, autant en profiter.
- Dac, mon vieux ! Allons vous patiner* les arêtes...Paddockez vous sur l'pucier*, rel'vez vos frusques, j'vais vous asticotez tout ça.
Julot prit un malin plaisir a cogner sur le dos de ce malheureux Dubois Martin, plus l'un criait, plus l'autre frappait. Un massage maison dont le bourgeois ne devrait jamais oublier.
Et vas y que je te tapote le bas des reins, remonte le long de l'échine, que je te pince les bourrelets de gras double oubliés par les années, que je t'écrase les omoplates, te frissonne les côtes, que je te tasse les vertèbres et décoince les disques. Et pour clore tout ceci, une magnifique et majestueuse gifle colossale sur les miches graisseuses et rebondies du sultan de la bonne bouffe. Ce supplice dura une bonne demie heure et tout courbaturé, Bruno Dubois Martin se releva péniblement du canapé.
- Ca va mon bô Monsieur ? demanda joyeusement et ironiquement Julot.
- Ouille ! Ouille ! Ouille ! Aille ! Aille ! Aille ! Vous n'y allez pas de main morte avec vos patients.
Patiner les arêtes : Masser. Un pucier : Un lit.
Les deux femmes finirent leur confession et tout le petit groupe se retrouva devant l'arbre de Noël.
- Ma chérie, dit Bruno à sa fille, avant de raccompagnez ces gens, si tu allais voir sur l'arbre, le Père Noël t'aurait peut-être laisser un petit cadeau ?
La jeune fille s'exécuta. Un petit colis attendait, accroché au bout d'une branche. Elle ouvrit devant l'assemblée sous le sourire hypocrite de son père.
Une petite boîte renfermait une enveloppe, et dans l'enveloppe...
Sophie poussa un petit cri, accompagné d'un long soupir, agenouillée devant l'arbre, la gorge nouée de petits sanglots.
- Es-tu heureuse ma fille ? Lui lança content de lui Dubois Martin.
- Mais papa !...Je...Je ne...
- Ce n'est rien, tu me remercieras plus tard.
- Mais écoute !...
- Chut ! Tout est arrangé, ton avenir est tracé, bientôt PDG d'une succursale. Je suis fier de toi ma chérie.
- Papa, écoute moi !...Je ne veux pas partir aux Etats-Unis.
Le sieur Dubois Martin resta interloqué sans rien dire. Pierrot tremblait de tous ses membres en voyant la convocation et le billet d'avion dans les mains de sa galante. Pour une surprise ce fut une surprise. Bruno, en secret et sans l'avis de personne, s'était arrangé avec l'un de ses collègues américains pour envoyer sa fille à Philadelphie afin de perfectionner son anglais et lui apprendre les rudiments, les manigances et les magouilles de l'argent pour pouvoir, à son retour, seconder son cher papa et prendre sa succession dans la direction de son agence l'heure de la retraite sonnée. Mais pour Sophie il n'était nullement question de devenir banquière.
- Papa, je ne partirais pas là-bas que tu le veuilles ou non ! Et pour rien au monde je deviendrais banquière.
- Nous en reparlerons plus tard ma fille et tu changeras très vite d'idée tu verras, répondit le bourgeois confient.
- Non papa !
- Le sujet est clos ! S'écria t'il d'une fermeté à faire frémir Schwarzenegger.
Sophie se tue, réfugiée dans les bras de Pierrot tout penaud. L'heure du départ sonna, la mascarade prenait fin. C'eut été un soulagement pour les invités si Bruno Dubois Martin n'eut pas l'idée « géniale » de proposer ce qui suit :
- Je serais ravi de passé le nouvel an en votre compagnie. Seulement cette fois nous nous invitons chez vous, à Belleville.
- Mais ! S'écria Julot affolé d'une telle suggestion.
- Nous fêterons ensemble le départ de Sophie, rajouta Bruno.
Les trois femmes se regardèrent. Pierrot prit la situation en main.
- C'est impossible Monsieur pour deux raisons. .La première, mes parents sont absents pour la Saint Sylvestre.
- Ah ! Vous partez en voyage ?
- Dans la famille, répondit Totoche.
- En Afrique ? Lança sévèrement le bourgeois. Et la seconde raison jeune homme pour ne pas nous recevoir ?
- La seconde raison...Je vais vous la dire Monsieur. Vous n'obligerez pas votre fille à partir à l'étranger, je la kidnapperais s'il le faut, mais vous n'irez pas contre sa volonté.
- De quel droit jeune homme osez vous vous mêlez de nos histoires de famille ? S'écria en colère Dubois Martin.
- Du droit de l'amour ! Répondit Pierrot du tac au tac, j'aime Sophie et elle deviendra ma femme que vous le vouliez ou non !
- Votre femme ! Votre femme ! Votre femme ! Petit prétentieux, je suis le maître des lieux ici...
- Cela suffit ! S'écria à son tour Eléonore.
- Je donnerais ma fille à qui je le souhaite, continua le bourgeois rouge de confusion.
- Notre fille n'est pas un objet Bruno ! Elle choisira son époux elle-même, dit d'un ton résolu Madame Dubois Martin.
- C'est ce que nous verrons...Messieurs dames, je ne vous retiens pas.
Sur ce, Bruno Dubois Martin ne salua pas ses invités. Quelque chose de maléfique brillait dans son regard. On devinait dans ses yeux hautins, le scepticisme de cette rocambolesque histoire. Trop de messes basses, de points flous, de mystères faisaient de ces gens des suspects et qu'en aucun cas il ne se laisserait berner par une calomnie si minime soit-elle. Sa dignité de bourgeois, sa réputation d'honnête homme n'allaient pas être souillées par de simples menteurs.
La machine du mal qui sommeillait dans le c½ur de cet homme se mit en marche. Qu'importe le bonheur de sa fille, mais il ferait payer à ce Pierrot l'insulte de son honneur. Mais n'anticipons pas...
Ce jour là, Monsieur Dubois Martin s'aperçut du complot monté contre lui sans pour autant connaître le but, les raisons, le pourquoi, le comment ni les protagonistes de cette énigme. Son épouse lui devait quelques explications.
Le bourgeois « mauvais homme » convoqua son épouse après le départ des « De Belleville ». Le maître de maison s'installa dans son bureau de ministre face à sa femme soumise à ses ordres. Eléonore attendait les jérémiades et les remontrances lors de l'interrogatoire de son époux.
- Donne moi une explication je te pris Eléonore, que signifie cette mascarade ?
- Quelle mascarade ? Répondit celle-ci, mimant l'ignorance.
- Qui sont ces gens ? Repris Bruno.
- Ah ! C'est dont ça, doutes-tu de ces charmantes personnes ?
- Monsieur De Belleville est médecin comme moi je suis curé !
- Allez dont à confesse cher ami !
- Son épopée africaine n'est que baliverne et ce jeune homme, imposteur de son état, n'étudie pas plus les dialectes que moi le Coran ! Alors j'aimerais connaître ton opinion et à quoi jouez-vous dont toutes les trois ?
- A rien cher ami, à rien, répondit Eléonore.
- Assez de me mentir ! S'écria le bourgeois, je vois votre manège, les messes basses, les clins d'½il derrière mon dos, que signifie tout ceci ? A quoi rime ce mystère ? Serais-je trop bête pour comprendre ?
- Oh ! Calmez vous Bruno, s'exclama la dame, personne ne vous traite d'idiot, aucun mystère n'a lieu dans cette maison sinon le votre, pourquoi m'avoir caché cette histoire des USA ? Vous auriez pu demander mon avis, concerter votre fille avant de décider pour elle. Et puis que cherchez vous au juste ? Briser le bonheur de Sophie ? Serait ce la jalousie qui vous pousses à chercher le mal là où il n'y en a pas, ou votre imagination déraille t'elle ? Ces gens sont honnêtes un point c'est tout !
- Ces gens m'ont trompés, salis et vous êtes dans la confidence, vous, Sophie et peut-être même la bonne ?
- Oh ! Laissez Albertine à ses fourneaux je vous prie. Raisonnez-vous un peu puisque je vous dis qu'il n'y a pas lieu d'ameuter la CIA ni le FBI. Ces gens n'ont rien fait qui puisse vous déshonorer...Et parlons en de votre honneur !
- Le mensonge est un déshonneur, et je n'accepterais aucun usurpateur sous mon toit, aussi j'interdis Sophie de revoir ce jeune homme tant que je n'aurais eu d'explications valables. Et puis son voyage lui fera oublier ce petit dévergondé. Je lui ferais part de ma décision à son retour.
- De quel droit ? Sophie ne mérite pas un tel affront de la part de son père et j'ai mon mot à dire, moi je l'autorise à revoir Pierre de Belleville avant son départ pour les States.
- Vous autorisez ! Vous autorisez ! Occupez vous dont de vos ½uvres de charités, moi je m'occupe du devenir de ma fille...Qui porte le pantalon ?
Le ton montait dans la demeure des Dubois Martin.
- Ne montez pas sur vos grands chevaux, vous allez chuter ! Mais regardez vous mon pauvre ami, rouge de colère et de honte, ces gens ont bien plus de mérite dans leur misère que vous dans votre richesse...
- Comment ? Vous dîtes ? Vous me parlez de misère ?
- ...Vous m'éreintez ! S'écria Eléonore confuse de sa gaffe, vous discutez dans le vide, j'en ai assez de vous entendre, je monte dans ma chambre.
Bruno resta seul dans son bureau en grommelant, faisant les cents pas de long en large.
- Ces gens ont bien plus de mérite dans leur misère, m'a-t-elle dit ?...Dans leur misère ?...Leur misère ?
Il esquissa un petit sourire sournois en hochant la tête de bas en haut. Un sourire qui laissait présager le pire pour les jours à venir.
Cependant à Belleville, Sophie arrêta la voiture devant un restaurant rapide à l'enseigne américaine, elle ne pouvait quitter ses amis comme ça, bêtement, aussi décida t'elle de leur offrir un dernier repas avant de retourner à Saint Cloud, chez ses parents.
- Comment on était Sophie ? Demanda Totoche.
- Très bien...Qu'avez-vous dit à ma mère ?
- La vérité.
- Mon Dieu ! S'écria Sophie.
- J'ai fait une gourance* ? Repris, inquiète, Totoche.
- Oui et non, répondit la jeune fille sans vouloir offenser la vieille, maman ne peut tenir un secret, aussi à cette heure mon père doit être au courant de toute cette machination.
- Ah ! S'exclama désolée Totoche.
- Qu'importe, reprit Pierrot, ton père n'est pas dupe ma chérie, il s'est aperçu de quelque chose bien avant les aveux de Totoche.
- J'en ai peur et tout ceci ne va pas rester sans échos, répondit Sophie, mais cela n'a plus grande importance, je vais partir pour les Etats Unis, je ne pourrais t'oublier Pierre mais toi pourras-tu attendre mon retour dans un an ?
- Mais il est hors de question que tu partes là-bas si tu ne veux pas y aller ma chérie.
- Je ne peux aller contre la volonté de mon père sanglotait Sophie.
- Mais pourquoi ? A t'entendre, je suis presque heureux d'être orphelin...Je vais allez dire la vérité à ton père, se décida Pierrot, je me fous de sa réaction mais notre amour ne doit pas butter sur l'humeur d'un bourgeois gros et gras, baignant dans sa fortune.
- Pierre, c'est de mon père que tu parles, ai un peu de respect s'il te plait, réprimanda Sophie.
- Du respect ! Du respect ! Excuse moi ma chérie, mais je n'ai de respect qu'avec des gens dignes de mon amitié. Et lui a-t-il du respect pour nous ? A-t-il du respect pour toi ? Je ne sais même pas s'il se respecte lui-même ?
- Tu as sûrement raison mon Pierre, mais que veux-tu que je fasse ?
- Lui dire les quatre vérités et que son voyage il se colle là où je pense ! Tu es majeure Sophie, tu ne vas pas rester dans le cocon familiale toute ta vie...
- Qu'il cause bien, murmura Totoche.
- ...Dans ce cas, autant rompre maintenant et toi entre au couvent !
- Facile à dire, mais pas facile à faire mon Pierre, répondit découragée Sophie, tu ne connais pas mon père, il est capable de tout...De tout !
- Je peux jacter* ? Interrompit Julot. Moi j'me débine*. Fini pour moi de jouer les charlots d'vant cet aristo. J'tire le rideau. Au l'ver du soleil, j'prend mes gambettes et j'retourne à Paname, Totoche avec mézigue. Not' place est au trimard* pas chez les galures*.
- Mon Julot a raison, poursuivit la vieille, on n'peut plus t'aider maint'nant.
- Je sais, c'est sympa d'avoir accepté. P'têtre qu'un jour on s'reverra, répondit Pierrot.
- P't'être ben ! Mais l'plus tard...Tu verras fiston, tout finira par s'arranger, Foi de Totoche.
- Merci la vieille, t'es bien bonne.
En fin de soirée, Sophie du repartir chez elle, laissant son amour et les deux vagabonds sur le pas de la porte cochère de l'immeuble de Belleville. Pierrot offrit l'hospitalité de la nuit à ses deux amis, la concierge ne fut pas du même avis.
- Doucement dans les escaliers, la mère Monique est dans sa loge...
Pierrot n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'une tornade sortie de la loge en furie. Une gueulante pas possible, à faire écrouler les murs, déjà délabrés de la bâtisse, éclata. Le quartier venait d'apprendre que deux intrus s'étaient introduis au 28 de la rue Ramponeau, chez la mère Monique.
Une gourance : Une erreur. Jacter : Parler. Se débiner : S'en aller. Un trimard : Un vagabond. Un galure : Un bourgeois.
- Foutez moi le camps d'ici. Les visites sont interdites, vous le savez monsieur Margowsky, à la prochaine intrusion d'inconnus sans mon autorisation, je vous fiche à la porte !
- Mais madame, je pair mon loyer ! ces gens sont des amis.
- Je n'veux pas le savoir ! faut demander pour recevoir, vous connaissez le règlement.
- Mais j'vous l'demande...
- Trop tard ! seuls les parents sont acceptés et vous êtes pupille de la Nation. Je vous fais déjà une fleur en autorisant la petite demoiselle qui vient de temps en temps. Ici c'n'est pas un hôtel ni le souk. Pas d'aller et venu alors messieurs dames, la porte est là. Dehors !
- Vous n'avez pas le...
- Chut ! Coupa Totoche, nous allons partir, viens Julot on déguerpis.
- Mais attendez ! S'écria Pierrot.
Totoche et Julot redescendirent les quelques marches, la vieille jeta un regard de dégoût en vers la concierge qui baissa les yeux avant de s'enfermer dans sa loge. Pierrot les suivit dehors...
- Excusez moi les amis, revenez cette nuit quand c'te garce dormira.
- Non Pierrot, on s'tire ! remercie c'te vieille pouffiasse, pi si tu t'baguenaudes vers l'Alma un d'ces quatre, p't'être qu'on y sera, arrête toi boire un jus.
Les deux cloches s'éloignèrent, Pierrot remonta déçu et triste, en maugréant des mots austères en vers la mère Monique qui guettait derrière ses rideaux. Elle ne l'emportera pas au Paradis.
Revoilà les deux pauvres gueux allant clopin-clopant à le recherche d'un abris pour la nuit. Le froid vif engourdissait les quelques badauds errant sur les grands boulevards. Leurs compères d'infortune les regardaient d'un mauvais ½il, eux nippés comme des princes, dormir à la belle étoile paraissait louche et pas question donc de s'inviter autour d'un feu. Le temps, avec la crasse et la faim leur rendra une allure plus digne de vagabond mais pour ce soir nos deux acolytes se firent un petit nid douillet dans l'arrière cour d'un magasin restée ouverte par oubli où une quantité de cartons les protègera si c'n'est de l'humidité, au moins du froid.
C'est dans ce contexte de solitude et d'abandon, serrés l'un contre l'autre qu'ils s'endormirent d'un sommeil entrecoupé de frissons et sans doute de mauvais cauchemars.
.3.
Au petit matin, Monsieur Dubois Martin prit le chemin de sa banque accompagné de sa fille qui travaillait également dans cet établissement. La veille, une discussion assez mouvementée solutionnait l'indifférence que l'on pouvait lire sur ces visages défaits et graves de ces deux êtres. Dubois Martin était décidé coûte que coûte à mettre un terme à la liaison de sa fille unique avec ce jeune malotrus qui l'avait outrageusement humilié et trompé, quoi que ne sachant pas très bien les raisons et l'origine de la supercherie, il téléphona au service des renseignements de France Télécoms afin de connaître l'adresse et le numéro de téléphone de ce docteur de Belleville. Bien entendu la réponse fut négative, aucun médecin ne portait ce patronyme dans le quartier pré cité, ni dans la capitale d'ailleurs.
Il engagea donc un certain Monsieur Henri Grosset, grand ami de la famille Dubois Martin et détective privé à ses heures, afin d'enquêter sur ce fameux « docteur » et de sa soit disant famille, seul renseignement qu'il possédait, vu le silence de son épouse, de sa fille et de sa bonne, qui elles connaissaient pourtant la vérité.
Pour son honneur, il se devait d'aller jusqu'au bout de sa colère et faire payer ce mensonge à qui de droit mais surtout, il craignait pour sa fortune. Il pria donc sa fille, du moins jusqu'à son départ pour l'Amérique, de ne plus revoir le jeune homme jusqu'à nouvel ordre et pour plus de sécurité, il lui confisqua les clefs de sa voiture offerte le jour de ses dix huit printemps, lui interdisant également de téléphoner ou de répondre aux appels.
Sophie, ignorant les recherches entreprises par ce Monsieur Grosset, par amour de Pierre, se plia aux exigences de son tyran de père, préférant rompre maintenant malgré le mal qui lui déchirait le c½ur pour ne pas atténuer les conséquences déjà dramatiques de ce rocambolesques mensonge et ainsi diminuer les risques d'ennuis à son Pierrot, à Totoche et à Julot. Avec le temps, peut-être que l'amour triomphera ou que l'oubli remportera.
Quand à Eléonore, elle vivait ce drame sans trop se soucier du vaincu et du vainqueur, elle avait un parti pris tout simple, celui de ne pas se mêler des affaires d'autrui, trop occupée aux après midi de bridge, aux thés dansants avec ses amies de la haute société parisienne ainsi que la direction d'un club du troisième âge réservé aux retraités de la banque de son époux.
Henri Grosset passa donc sa journée et celles qui suivirent entre Saint Cloud et Belleville, il étudiait les différentes hypothèses que lui suggérait Bruno Dubois Martin, notamment la machination de ces trois vagabonds : Entrer dans la noble famille des Dubois Martin par l'intermédiaire de Sophie, qui d'un mariage ferait profiter de sa fortune son époux, Pierre Margowsky en l'occurrence ainsi que sa belle famille Julot et Totoche. Tout ce complot tramait autour de l'argent familial, Bruno en était certain. Bien résonné et c'est cette hypothèse que retint le détective privé. Il ratissa Belleville afin de mettre déjà la main sur ce jeune homme surnommé « Pierrot de Belleville ». Son résonnement se portait comme suit : les gens de la rue usant de pseudonyme sont généralement des personnes connues dans les lieux publics, des familiers de bars, commerces, marchés, etc., etc. Par déduction, notre Hercule Poirot à la française prit position d'interroger tous les cafetiers du quartier sans trop de succès d'ailleurs, beaucoup d'entres eux connaissaient effectivement Pierrot, soit, mais nombreux aussi se taisaient, les curieux étant indésirables et toujours désignés du doigt, considérés comme louches et mal appréciés dans ces endroits. Cependant l'un d'entre eux laissa échapper un indice qui n'entra pas dans l'oreille d'un sourd, Henri Grosset était sur le pied de guerre, donc à l'affût du moindre renseignement concernant son enquête.
- Si je connais l'Pierrot ? Il bosse sur le marché de temps en temps à vendre des fruits et légumes.
Sans plus tarder, notre détective se rendit sur place, au comble de la chance, ce jour était jour de marché ! Il se résolu d'inspecter discrètement tous les étalages de fruits et légumes pour ne pas ameuter les marchands et rester dans l'incognito. La persévérance paie...Le prénom de Pierrot fut cité plusieurs fois à l'un des étals. Henri Grosset se mêlant à la foule repéra, sans intervenir, le jeune homme répondant à ce surnom, puis son visage enregistré en tête, il s'attabla à la brasserie située en face du marché et attendit, devant un bon chocolat chaud, l'heure du ré emballage des étalages et le départ du suspect.
Quand vint le moment, Pierrot amena sans se douter le détective chez lui, caché derrière une automobile en stationnement, celui-ci nota l'adresse sur son calepin et sonna à la porte de la loge lorsque Pierrot disparu dans les escaliers.
- Bonjour madame.
- C'est pourquoi ? Lança la mère Monique, ici pas de représentants, ni colporteurs !
- Non je ne suis pas représentant, encore moins colporteur, répondit le détective.
- Que voulez-vous alors ? Les visites sont interdites chez moi, repris la bonne femme de son air aimable.
- Je suis détective privé. Henri Grosset.
- Et moi la baronne de Rothschild...
- Je vous assure, affirma Grosset en fouillant dans sa poche.
- Détective ? Ca existe ça ? J'croyais qu'on voyait ces gens là que dans les films...
- Et non, voici ma carte.
La concierge jeta un ½il sur la carte du détective et ajouta :
- Et que voulez-vous, Monsieur le détective ?
- Y a-t-il un certain Pierrot de Belleville logeant ici ?
- C'est écrit sur la boîte aux lettres ! Vous ne savez pas lire ?
- Pierrot de Belleville n'y figure pas.
- Pierre Margowsky ! S'écria la logeuse.
- Pierre Margowsky ? Repris Henri Grosset.
- Vous êtes sourd ? Il vient de monter, mais pour le voir vous attendrez qu'il redescende, les visites sont interdites pour tout le monde.
- Non, je vous remercie, je ne compte pas le voir, tout au moins pas pour le moment. Adieu Madame.
- Encore un qui n'sait pas c'qui veut, se dit la mère Monique en claquant sa porte.
Henri Grosset sortit de l'immeuble et téléphona à la première cabine.
- Allo ! Monsieur Dubois Martin ? Bonjour, Monsieur Grosset à l'appareil...La chasse est bonne, je connais à présent l'adresse de ce Pierre Margowsky.
- Margowsky ??? Répéta Bruno.
- Pierrot de Belleville est un surnom.
- Margowsky, un polack par-dessus le marché ! Très bien, savez vous qui sont ces Jules et Rosemonde de Belleville ?
- Pas encore, chaque chose en son temps mais l'enquête s'avère assez facile...Je ne quitte pas d'une semelle ce Margowsky, il me mènera certainement à ses complices. Je vous tiens au courant cher Monsieur.
- Bien, bien, n'hésitez pas à m'avertir s'il y a du nouveau, au revoir Henri.
Le détective raccrocha le combiné téléphonique et regagna sa planque derrière l'auto. Pierrot redescendit de sa chambre de bonne dans la soirée afin de prendre des nouvelles de son amour par le téléphone. Hélas pour lui, Monsieur Dubois Martin lui raccrocha au nez. Il essaya le lendemain matin, le surlendemain, toujours épié par Henri Grosset, en vain, le bourgeois débranchait le téléphone dans la journée et remettait la ligne en service le soir en rentrant de sa banque. Sophie désespérée refusait de défier une nouvelle fois son père en contrevenant aux ordres et discuter de ses opinions pour ne pas allez à l'encontre de nouveaux ennuis mais pourtant elle acceptait difficilement cette rupture si soudaine sans un mot, sans une explication à son amoureux. Son c½ur vacillait entre le respect de son père et l'amour de Pierre. Et l'heure du départ approchait, prévu le 4 janvier après les festivités de l'an nouveau, nous étions déjà le 29 décembre. Six jours qu'il restait. Six jours pour que tout s'arrangent. Six jours pour retrouver son Pierre. Mais où ? Mais quand ? Mais comment ?
De son côté Pierrot était bien décidé à ne pas baisser les bras, il avait une idée en tête, retourner à Saint Cloud afin de s'expliquer en tête à tête avec ce bourgeois aussi bête que riche, c'est dire l'importance de sa connerie et je suis poli, et demander la main de sa bien aimée. Mais d'abord quelques conseils de ses amis de l'Alma lui seraient de bonne augure et d'un précieux secours, aussi il se décida d'aller les retrouver suivit malheureusement par le détective privé plus buté qu'un ours.
Il lui fut aisé de retrouver la trace des deux vagabonds. A cette heure tardive de la soirée, ils ne pouvaient qu'être emmitouflés l'un contre l'autre sur le quai de Seine sous le pont de l'Alma, leur domicile d'hiver.
En effet, Julot harnaché dans son costard trois pièces de Noël, comme un chevalier dans son armure, un peu plus sale, avec une barbe éparse de quelques jours, poussait la goualante de la Grande Fréhel, de sa voix rauque, barytonné au vieux rouge, bouteille plastique d'un litre et demi à quelques balles dans les super marchés dont je tairais le nom, tandis que la vieille Totoche préparait la guitoune en faisant chauffer au bain marie une boîte de cassoulet dérobée à l'étal du même super marché, sur un petit feu de bois attisé par des cageots et du papier journal. La nuit était tombée, le froid avec. Pierrot leur fit la surprise de sa visite.
- Té la vieille ! Mate un peu qui qui vient par chez nous, s'écria le Caruso de la déglingue.
- Qu'est ce qui te trimballe par là Pierrot ? T'y viens pas pour t'balancer dans la sauce* ?
- Non rassures toi Totoche, j'viens causer un peu.
- Et ta poulette ? Demanda Julot.
- Justement, c'est d'elle que j'veux vous parler, répondit tristement le jeune homme.
- J'paris qu'tu l'as pas r'vu d'puis la grosse bouffe chez son daron ?
- Comment t'as d'viné Totoche ?
- J'ai vécue fiston. J'sens qu'ça va s'gâter encore, répondit Totoche.
- J'essais de téléphoner tous les jours depuis Noël, dans la journée ça sonne occupé et le soir on me raccroche au nez. J'crois bien qu'Sophie ne veut plus m'voir, rajouta pierrot désespéré, elle va partir chez les ricains sans même me dire au revoir.
- Dis pas ça mich'ton. C'est son dab qui la r'tient.
- J'veux bien t'croire Totoche, mais comment faire pour en être sûr ?
- Arpente le pavé* de Saint Cloud, d'vant le domicile des boss*. Essais d'voir la vioc* quand son jule est au turbin, elle a une bonne tronche la rombière, m'enfin la mère Dubois machin chose, p't'être qu'elle te causera un peu plus, conseilla Totoche.
- Ok ! J'vais à Saint Cloud...
- Chut ! Ecrasez là, s'écria soudain Julot.
- Qu'est ce qui t'arrive Julot ?
- Y'a une taupe* dans l'coin qui nous mouchte*, suis sûr !
- J'entends rien, répondit Pierrot.
- Mézigue itou* ! Mais si l'Julot l'a dit c'est qu'c'est vrai y'a quelqu'un ! Toutes ces piges* passées au gnouf lui ont mis des esgourdes* de clébards.
Les deux hommes firent le tour du bivouac. Derrière les piliers du pont, personne. Dans les embarcations amarrées à cet endroit du fleuve, personne. Dessus le pont, personne.
- T'es sûr qu'c'est pas l'rouquin* qui t'a causé ? Lança ironiquement Pierrot.
- Suis sûr qu'on nous mouch'tait p'tit. A cré* à tes abattis. J'sens comme un coup d'arnaque.
- T'inquiète pas vieux, répondit le jeune homme, personne n'a encore « baisé » l'Pierrot d'Belleville et j'pars maint'nant à Saint Cloud pour avoir une explication avec ce galure, mon futur beau papa.
- Tu r'viens nous déballer ta converse petit ?
- Ouais Totoche, j'repasse demain soir, promis juré !
La sauce : La rivière. Arpenter le pavé : Courir les rues. Le boss : Le bourgeois. La vioc : La vieille. Une taupe : Un espion. Moucheter : Espionner. Mézigue itou : Moi aussi. Des piges : Des années. Les esgourdes : Les oreilles. Le rouquin : Le vin. A cré : Attention.
Pierrot s'éloigna. Les deux cloches s'installèrent autour du feu pour déguster le cassoulet qui frémissait dans la boîte de conserve. Le vieux Julot
se sentait épié, surveillé, son intuition ne le trompait que très rarement. A force d'habitude de toutes ces années où son héroïsme dans les casses et les fric-frac des nobles propriétés payaient. La bonne époque quoi ! Une seule fois son flair lui a fait défaut, bilan : Cinq ans derrière les barreaux juste avant sa rencontre avec Totoche, alors pensez bien qu'il était sur ses gardes le vieux. Au moindre bruit suspect, au moindre regard indiscret, il bondissait comme un chien d'arrêt puis tournait en rond, faisait les cent pas, reniflait jusqu'à la découverte de sa proie. Mais ce soir là c'n'est pas Julot qui trouva son gibier, mais l'indésirable qui vint au devant des deux cloches.
- Bonjour Messieurs dame.
- ???
La brave Totoche laissa tomber la gamelle, surprise de la visite d'un inconnu à cette heure tardive de la nuit. Un faillot du cassoulet, passé en travers dans le gosier du vieux Julot, lui provoqua une toux à lui arracher les poumons et quelques crachats par ci, par là, à faire vomir le père Landru, salua l'intrus.
- Qui ?...Qui ?...Qui c'est qu'vous êtes ? S'écria Julot remit de son étouffement.
- Un ami de Monsieur Margowsky.
- Margo qui ?
- Pierrot de Belleville, vous connaissez ?
- T'es d'la flicaille ? Demanda Totoche.
- Vous connaissez ce Pierrot de Belleville n'est ce pas ? Reprit l'inconnu, il quitte à peine cet endroit.
- T'as ton carton d'poulet* ? Redemanda la vieille.
- Et les Dubois Martin, vous connaissez ? Poursuivit Grosset sans s'attarder sur les questions de Totoche.
- Donne ton blaze, déballe ton pedigree, montre moi ton image* de frère de l'attrape* et t'auras p't'être des réponses à ta chansonnette*, s'écria Totoche sans se débiner devant cet homme qui se prenait pour Dieu le Père avec ses allures d'inspecteur Javert.
- Mon identité n'a pas d'importance, moi je vous connais, vous êtes Rosemonde de Belleville dite Totoche et vous Jules de Belleville, allias Julot, les soit disant parents de ce Pierre Margowsky. Vous avez usurpé la profession de médecin alors que vous vivez dans la misère. Miséreux clochards !
- J'vas lui...
- Laisse le causer mon Julot, p't'être ben qui va déballer l'pourquoi qu'il est v'nu ce bô Môsieur, demanda sans s'inquiéter Totoche.
- Je suis venu pour en savoir plus sur votre complot.
- Complot ? Quel complot ? S'interrogea la vieille. Et pis ça va tes conneries, moi j'cause pas aux pingouins* que j'connais pas. Qui t'encarre* ici ? Qui te casque* pour nous cuisiner ?
- Monsieur Dubois Martin lui-même. Je suis détective privé et j'enquête sur votre trio de malfaiteurs qui prétendez à la fortune de ce brave homme.
- Salaud ! Enfoiré ! j'vais t'trucider la tronche, s'pèce de serinette*, s'écria Julot en s'élançant vers Henri Grosset.
Ses grosses mains de miséreux secouaient le pauvre détective privé comme un prunier. Rouge de colère et de pinard. Les injures pleuvaient. La Totoche gueulait tout ce qu'elle pouvait pour séparer les deux ennemis, puis soudain sa respiration se fit haletante, elle se tint la poitrine et vacilla dans une quinte de toux plus forte et plus glauque qu'à l'habitude, du sang mêlé à sa salive gicla de sa bouche. Julot lâcha prise en voyant sa vieille tituber. Grosset en profita pour prendre congé, les jambes à son cou il s'éclipsa tout retourné par cette altercation mouvementée et imprévue, il grommelait sa vengeance en oubliant même son chapeau.
Un carton de poulet : Une carte de police. Ton image : Ta carte. Un frère de l'attrape : Un policier. Une chansonnette : Un interrogatoire. Un pingouin : Un individu. Encarrer : Envoyer. Casquer : Payer. Une serinette : Un maître chanteur.
- On se reverra ! On se reverra ! Cria t'il aux deux manants lorsqu'il fut hors de portée des poignes de Julot.
Celui-ci déboussolé et désemparé de voir sa Totoche dans cet état ne savait que faire.
- Tiens la vieille, gerbe dans l'galure du ripoux...Ca va mieux maint'nant ?
- C'est pas jourd'hui qu'vais casser ma pipe, t'inquiète mon Julot. Te fais pas de mouron, j'ai l'battant qui tremblote un peu mais y va t'nir encore un bon moment !
- Reste pieuter sur la couvrante la vieille, mézigue j'vais m'mettre près du rif pour c'te noille.
- Wallou ! Files toi sur les toiles près d'moi mon Julot.
Le pauvre vieux s'exécuta, il se glissa sous la couverture près du feu, auprès de sa totoche. Ils restèrent ainsi quelques minutes à regarder les étoiles qui scintillaient entre deux passages de nuages noirs, sans rien dire, sans même songer à leur maigre repas interrompu par la venue inopinée de cet énergumène sans grande vertu nommé Henri Grosset, au service de sa gracieuse majesté Bruno Dubois Martin.
- Totoche tu pionces ? Demanda Julot.
- Non pas encore, répondit celle-ci.
- Ca baigne pour toi ?
- Un chouia d'mieux que tout à l'heure.
- Tu m'as foutu la chiasse t'sais la vieille.
- J'tirais pas ma crampe non plus mon vieux...T'sais, repris Totoche, c'te combine de gugusse commence à m'chatouiller les mollets !
- Mézigue itou, repris Julot.
- Va falloir que j'me mêle un peu de c't'embrouille, si les deux moutards on l'béguin l'un pour l'autre, faut y qui s'retrouve et c'est pas c'te zèbre plein la bulle de Dubois machin chose qui posera des contrecarres*. Y faut qu'j'y fourre mon nez dans c'tas d'mistoufles*...Qu'est ce t'en pense Julot ?
- J'te file le train. Où qu'tu vas moi j'y vas ! Répondit celui-ci.
- Laisse rappliquez l'môme de Saint Cloud qui débagoule* c'qu'il a zieuté chez l'rupin et j'te jure qu'on va s'poiler*, foi de Totoche.
Cependant à quelques kilomètres de Paris, chez les Dubois Martin, tout était éteint. Pierrot aurait une sérieuse discussion avec le maître des lieux quitte à passer la nuit dans le jardin malgré le froid, mais il reverrait Sophie afin de l'entendre dire de vive voix que leur amour était rompu entre eux deux. Il s'installa dans la verrière, derrière la maison, à l'abri des courant d'air, parmi les roses et les semis divers en gestation durant l'hiver. Son attente allait porter ses fruits puisque vers 7 heures 30, le lendemain matin, le gros bonhomme sortit de la maison accompagné de sa fille comme à l'accoutumé pour se rendre à la banque au c½ur de la capitale. La mine grave du pacha, l'air triste de Sophie paralysa quelques secondes Pierrot, mais il se ressaisit, prenant son courage à deux mains, il s'immobilisa sur le petit chemin, barrant ainsi le passage de l'auto s'apprêtant à quitter la grande demeure.
- Qu'est ce qu'il vient faire chez moi ce petit rigolo ? S'écria Dubois Martin surprit par l'audace du jeune homme.
- Papa, laisse le je t'en prie, supplia Sophie.
- Toi tu restes à l'intérieur, je vais lui botter les fesses à ce petit voyou.
Bruno sortit en furie de son auto. Sophie, la tête dans les mains pleurait à chaudes larmes.
- Fiche le camps de chez moi, hurla Bruno, ou j'appelle la police, Bandit ! Brigand !
- Je veux juste vous parler Monsieur, répondit Pierrot calmement.
- Et moi je ne veux rien entendre d'un vaurien, d'un menteur et d'un escroc.
Des contrecarres : Des empêchements. Des mistoufles : des ennuis. Débagouler : Raconter. Se poiler : Rigoler.
- Pourquoi m'insultez-vous ? Demanda le jeune homme, je veux simplement connaître les raisons de cette interdiction de revoir votre fille.
- Ma fille n'est pas faîte pour un vendeur de légumes à deux sous ! Et puis c'est ma fortune que tu vises chenapans, mais toi et ta bande de...De...De « Zoulous », finirez tous en prison je vous l'assure.
- Quoi votre fortune ? j'aime Sophie et je veux l'épouser. Votre pognon vous pouvez l'emporter dans votre caveau, j'en ai rien à foutre ! Et tant que je n'aurais pas eu une discussion avec Sophie, je ne quitterais pas votre maison ! Hurla décidé Pierrot, Vous pouvez me rouler dessus si ça vous chante, je ne bougerais pas...J'attends !
Bruno Dubois Martin remonta dans son véhicule et démarra, prêt à s'élancer sur Pierrot qui faisait toujours barrage de son corps avec sa dégaine de Lucky Luke, sous les yeux à demis ouvert de Madame Eléonore Dubois Martin penchée à sa fenêtre, se demandant d'où provenaient ces éclats de voix.
- Il veut jouer les fins limiers avec moi, attend, il est ici dans ma propriété, légitime défense donc, grommelait le bourgeois.
- Non papa, tu ne vas pas faire cela ! S'écria à son tour Sophie.
- Ne t'occupe pas de ça toi ! Lança méchamment Bruno à sa fille, c'est une histoire entre ce malfrat et moi.
- Non papa ! J'ai tenue ma promesse, je n'ai pas revue Pierre, ni même téléphoné comme tu me l'avais demandé, s'il est ici aujourd'hui c'est de ta faute. Pierre m'aime et je l'aime aussi, tu ne m'empêcheras pas de lui parler.
- Sophie reste ici !
La jeune fille sortit de l'auto en claquant la portière sous l'½il stupéfait de son père. Elle s'élança dans les bras de son galant et le fixa dans les yeux en retenant ses larmes pour trouver la force nécessaire à prononcer ces paroles :
- Mon chéri je t'aime, si tu m'aimes aussi, pars et ne reviens plus ici. Les choses s'arrangeront d'elles mêmes. Je dois causer une bonne fois pour toute à mon père et le décider à accepter notre union, mais pour l'instant disparaît.
- Et ton voyage aux Etats-Unis ? Dans cinq jours tu t'envoles pour un an et tu me demandes de ne plus te voir cette semaine ! Non Sophie, je veux être à tes côtés, je veux être une sangsue, je veux t'aimer avant ton départ.
- Il n'y aura pas de voyage ! Je ne pars pas Pierre.
- Et ton père ?
- Je suis majeure et vaccinée, tu me l'as assez répété mon chéri. Je ne veux pas de son voyage, je ne veux pas de sa banque ni de son argent. Je te veux toi et rester moi même, fidèle à tes côtés avec plein d'enfants dans notre maison. Je veux vivre pleinement sans être aux ordres de qui que ce soit et surtout pas de mon père. Alors va, disparaît, je te contacterais d'ici à cinq jours.
- Mais si ton vieux refuse ? Insista inquiet Pierrot.
- Alors je prendrais mes responsabilités.
Sophie embrassa tendrement sur les lèvres son amour, sous le regard médusé de son paternel recroqueville derrière le volant de son auto. Pierrot tout penaud et quelque peu rassuré regarda une dernière fois sa bien aimée ainsi que cet homme dont le mépris et le dégoût lui prodiguaient des envies morbides de le voir coucher entre quatre planches étouffé par des liasses de billets de banque et pour honorer sa présence en ces lieux maudits, le jeune homme, les yeux noirs de haine, mêlés à ceux rouges de colère de Bruno Dubois Martin, cracha sur le capot de la grosse voiture et disparu derrière la haie de troènes qui menait à la sortie de la propriété alors qu'une voix perçante venue du balcon de la chambre d'Eléonore, fit trembler les murs de la maison :
- Qu'est ce qui se passe en bas ?
Le jeune homme rentra à Belleville, soulagé des bons propos tenus par Sophie et heureux de se coucher dans un lit douillet après sa longue nuit passée dans la verrière de son ennemi de Saint Cloud. A peine eut-il franchit le pas de la porte de l'immeuble, la mère Monique l'empoigna par le bras et le poussa sans ménagement dans sa loge.
- Expliquez-moi Margowsky, s'écria t'elle de sa belle voix railleuse de marchande de poissons dans la position du fakir, les deux bras croisés sur sa forte poitrine.
- Vous m'appelez par mon nom maintenant ? Répondit Pierrot le sourire moqueur au coin des lèvres, et vous expliquez quoi ?
- Que signifie ce petit manège ? Et qui est le vieux plouc qui vient me bassiner sur votre compte ? Continua celle-ci en déployant ses deux gros bras musclés sur les hanches.
- Qui ça ? Quelqu'un est venu vous asticotez ? S'inquiéta soudain le jeune homme.
- Ouais, hier en fin d'après midi, poursuivit la mère Monique en fronçant du sourcil. Il s'est planqué derrière la bagnole en face et vous a suivit quand vous êtes partit.
Le jeune homme se leva et regarda par la fenêtre dans la direction indiquée par la bonne femme, les trottoirs étaient déserts. La logeuse rajouta.
- Aujourd'hui je n'l'ai pas vu si c'est cela que vous r'gardez ?
- Et que voulait-il savoir ? Continua Pierrot intrigué.
- Il a d'mandé après vous, c'est tout.
- Et que lui avez-vous répondu ?
- Qu'il aille se faire voir ! Lança sans surprise la mère Monique, chez moi les visites sont interdites, ni représentant, ni colporteur...
Pierrot citait en même temps que la concierge la devise si célèbre de l'immeuble entendue maintes et maintes fois de la bouche de celle-ci. Puis ceci dit, il revint au mystérieux inconnu.
- Mais qui c'était ?
- J'en sais rien pardi ! Si je l'savais, je n'vous l'demanderais pas, répliqua du haut de ses un mètre cinquante déplié la Monique. Il m'a montré sa plaque de détective privé.
- Détective privé ? Répéta Pierrot.
- Si j'vous l'dis, c'est qu'c'est vrai !
- Ouais bien sûr...Mais comment il était m'dame Monique ? Demanda le jeune homme.
- Plutôt bel homme, avec dix ans en arrière j'en aurais bien fait mon affaire, répondit pensive la gardienne d'immeuble, il était de la même taille que vous à quelques centimètres près, les cheveux grisonnants, la cinquantaine bien sonnée, bien bâtit...Comme moi, mais lui tout en longueur si vous voyez c'que j'veux dire !
Pierrot essaya tant bien que mal à garder son sérieux en écoutant les commentaires de cette minuscule bonne femme toute enrobée de graisse, petite de taille mais forte en gueule. Celle-ci rajouta après la description du détective.
- Je n'veux pas d'histoire chez moi jeune homme ! Moi les espions, les gendarmes et les malfaiteurs dehors ! j'ai déjà donnée pendant la guerre, pigé ?
- Vous n'aurez pas d'ennuis, rassura Pierrot, mais si ce mec revenait, faites le moi savoir...Poussez une gueulante dans les escaliers par exemple, je comprendrais de suite. Vous savez si bien avertir le quartier avec votre organe de cantatrice.
- J'défends mon pain jeune homme et ma voix de cantatrice, elle t'emmerde ! Je ne suis pas une indic pour les forces de l'ordre ni une complice des forces du désordre, vos couillonnades entre vous et ce type vous les règlerez ailleurs que chez moi et prenez ça pour un avertissement, compris Margowsky ?
- Ok ! Entravé m'dame Monique, répondit Pierrot en empruntant les escaliers.
Il monta quatre à quatre les marches en essayant de mettre un nom sur celui qui aurait pu engager un détective privé sinon Dubois Martin. Il n'y avait que lui comme suspect capable de payer les services d'un professionnel de la filature. Son imagination cessa de fonctionner soudainement quand il fut sur son palier. Il s'arrêta net, immobilisé dans son élan, bouche bée, la respiration haletante après l'effort, les yeux écarquillés, exprimant la surprise, rivés sur la porte de sa chambre. Elle était entrouverte.
- J'suis sûr de l'avoir fermée hier soir, se dit-il, et la mère Monique n'a pas l'habitude d'entrer chez ses locataires...Soyons prudent !
Il poussa doucement la porte, pénétra à petits pas dans le studio, les volets étant clos, il s'avança dans le noir prêt à parer un éventuel mauvais coup si quelqu'un l'attendait à l'intérieur. Malgré la faible lueur venant du couloir, il trébucha sur un objet et s'affala de tout son long sur le plancher.
- Merde ! Merde ! Et re-merde ! Cria t'il en se relevant tant bien que mal.
Sa main tâtonna le mur à la recherche de l'interrupteur. La lumière fut. L'effroi avec...Un désordre monstre, pour ne pas dire le bordel, régnait dans la petite chambre de bonne. Bien entendu, la personne indésirable et responsable de ce bric-à-brac s'était éclipsée sans laisser d'adresse, la chambre était vide de toute vie humaine.
Les tiroirs de la commode, vidés de leurs contenus, avaient été balancés aux quatre coins de la pièce, aussi chaussettes, caleçons, chemises s'éparpillaient pêle-mêle sur le sol parmi les gamelles, les divers papiers et les morceaux de verres et d'assiettes brisées. Le peu de livres que contenait la petite bibliothèque avaient été, avec un soin méticuleux, déchirés page par page et jetés dans le petit évier de la kitchenette où l'eau du robinet coulait toujours. Le café, ainsi que les bouteilles de vin, renversés sur le tapis qui servait de descente de ce qui fut le lit. Les draps et couvertures lacérés de coups de couteau, laissaient apparaître le matelas éventré où les ressorts jouaient des castagnettes, heureux de retrouver l'air libre et les plumes de l'édredon voltigeaient encore dans la pièce sous l'effet des courants d'air pénétrant par la porte laissée ouverte. Les rideaux, confectionnés avec amour par la mer Monique, pendaient en lambeaux le long du mur tâché de café et de sauces trouvées dans le petit frigo dont la porte baillait tout ce qu'elle savait à la lueur de l'ampoule intérieure.
- Qui a fait ça Bon Dieu ? Pourtant j'n'ai rien a voler et pourquoi tout ce bordel ? Cette casse inutile ? Oh pute borgne ! Comment annoncer ça à la mère Monique ? Se questionna désespéré Pierrot.
Il scruta encore et toujours ce souk laissé par quelques énergumènes dont il jura avoir la peau, puis ses yeux se fixèrent sur une petite boîte en métal blanc étalée par terre parmi casseroles, sous vêtements et autres objets quelconques. D'un bond il se précipita dessus et l'ouvrit. Sa cagnotte de cinq mille francs dormait toujours, sans se fructifier, dans cette boîte de gâteaux secs en guise de coffre fort. Il les empocha dans son blouson de jean en ayant soin de bien fermer le bouton pression qui clôturait sa poche intérieure puis s'assied sur la seule chaise restée debout au milieu de la chambre dévastée et réfléchit tout haut.
- Mon pognon est toujours là, donc le salaud qui a fait ça n'est pas venu pour me voler mais pour casser de façon à m'intimider...Mais j'y pense, ce détective...Je crois que Dubois Martin va avoir des comptes à me rendre.
Le Pierrot resta un bon moment assit sur sa chaise avant d'affronter la mère Monique.
Bruno Dubois Martin au même moment, venait de quitter Henri Grosset au téléphone. « C'est fait, ils vont bouger maintenant ! », « Très bien, beau travail, continuez votre filature. » furent les propos échangés entre les deux hommes. Ensuite le bourgeois convoqua sa fille dans son bureau comme un directeur son employée.
- Assied toi ma fille, nous avons a discuter tous les deux. J'ai respecté ton silence ce matin durant le trajet de chez nous à la banque, maintenant il est tant de m'expliquer toute cette mise en scène. Qui est réellement ce jeune défroqué ?
- Papa, c'est de Pierre dont tu parles, ton futur gendre que tu le veuilles ou non, s'écria Sophie.
- C'est toi qui le dis, tu verras ma fille, tu reviendras vite sur tes opinions et tu me remercieras plus tard...
- Pourquoi veux tu toujours avoir raison papa ? Coupa Sophie.
- Ne m'interrompt pas, répondit le bourgeois, tu causeras à ton tour...Ce petit voyage aux Etats-Unis te fera réfléchir, Monsieur John Smith, mon collègue américain est un homme respectable et son fils, qui a ton âge d'ailleurs, a déjà une lourde responsabilité au sein de la succursale de Philadelphie. Il seconde son père au plus haut niveau.
- Que veux tu dire, interrompit la jeune femme, tu m'envois là bas afin de faire les yeux doux à cet homme que je ne connais pas ?
- Non ma fille, repris Bruno, mais tu aurais plus d'intérêts à faire les yeux doux, comme tu le dis si bien, à cet honnête homme, certainement plus intéressant que ton vendeur de légumes...
- C'est à sa fortune surtout qu'il faut faire du gringue n'est ce pas ? Continua Sophie, et puis comment sais tu que Pierre est commerçant ?
- Un camelot ma fille ! Poursuivit le père, et certainement pas le premier des petits Saints.
- C'est maman hun qui...
- Ne parle pas de ta mère, ne la mêle pas à ces histoires, reprit Dubois Martin. Alors qui sont ces gens ? Que visent-ils ?
- A quoi bon que je te dise que Pierre est toute ma vie ? Tu le renies sans même le connaître parce qu'il n'est pas fortuné. Après tout qu'est ce que cela peut faire qu'il soit marchand ambulant ? Je ne veux pas épouser un millionnaire papa ! Je ne veux pas vivre dans cette bourgeoisie où j'ai grandie, je n'ai pas le droit de condamner mes futurs enfants a vivre ce que j'ai vécue, des vouvoiement par ci, des courbettes par là, des dîners mondains, des amuses gueules aux caviars...Non ! Je veux les élever simplement comme tous les enfants du peuple.
- Tu oses cracher sur ta fortune et défier le titre de ton père ? S'écria stupéfait Bruno.
- Quel titre papa ? Répondit Sophie, ce n'est pas un titre de bourgeois capricieux, ni un blason orné d'or qui me rendra heureuse...
- Mais tu m'insultes petite effrontée ! Hurla le gros bourgeois, tes relations douteuses te donnent des ailes et des libertés indignes pour une jeune fille de bonne famille...Tes mauvaises manières sont outrageantes, oses-tu contredire ton père, petite dévergondée ? Où est-elle ta fierté de petite fille modèle ?...Jamais, avant tes fréquentations de la rue, tu n'aurais oser dire un mot plus haut que l'autre en t'adressant à moi.
- Mais papa écoute moi...Comprend moi ! S'écria Sophie en larmes. Je ne veux pas de la vie que tu m'offres, crois-tu que maman soit heureuse de vivre dans le luxe avec pour toutes occupations les parties de bridges avec les retraités de Ta banque ? C'est sûr, elle peut s'offrir tout ce qu'elle désire mais as-tu pensé qu'elle voulait peut-être connaître autre chose que sa vie mondaine ? Regarde son accueil envers Monsieur et Madame De Belleville, as-tu remarqué la joie qu'elle éprouvait et la jalousie aussi, en écoutant les récits de Monsieur Jules ? Non, tu n'as pas remarqué, trop prit à épier tes invités, à les juger avant même de les connaître...Et bien je ne souhaite pas un avenir comme celui que tu as offert à maman...
- Je t'ai dit de ne pas causer de ta mère ! Hurla, en frappant sur son bureau, l'homme bafoué par sa fille.
- Tu as dit ! Tu as dit ! Tu donnes toujours des ordres, continuait la jeune femme en tenant tête, mais je ne suis pas l'une de tes employées papa, je suis ta fille, tu comprends, Ta fille !
- C'est justement ! Un enfant doit le respect à son père...Tu feras ce que je considère de mieux pour toi, notamment ne plus revoir ce Pierre Margowsky.
- Non papa ! Répondit Sophie, et comme je vois que tu es bien renseigné sur l'identité de mes amis et bien ma décision est prise...Je vais vivre avec Pierre et si tu ne veux pas assister à mon mariage, qu'à cela ne tienne, Monsieur et Madame De Belleville seront mes uniques témoins et invités.
- Ces clochards ! tes témoins ! laisse moi rire...Si Dieu t'entendait ma pauvre petite, pouffa le père.
- Il m'approuverait papa, sûr qu'il m'approuverait, répondit la fille.
- Et où iras-tu vivre avec ce ...Ce...Ce Don Juan du pavé ? demanda le père.
- Dans sa chambre de bonne à Belleville en attendant autre chose, continua la fille.
- A l'heure qu'il est, il doit être sous les ponts, murmura le père.
- Que dis-tu papa ? Je n'ai pas entendu, demanda la fille.
- Rien, rien. Nous verrons cela dans un an, à ton retour des USA, répondit le père.
- Non papa ! S'écria Sophie.
- Quoi non ? S'interrogea bêtement le père.
- Il n'y aura pas de voyage ailleurs qu'à Belleville, repris Sophie en sortant de sa poche le billet d'avion offert à la Noël.
- Que fais-tu avec ce billet sur toi ? Tu vas l'abîmer, implora Dubois Martin père.
- Papa désolée, mais ce voyage je ne le ferais pas et ton billet d'avion voilà ce que j'en fais.
Sophie déchira en morceaux le billet d'avion et le jeta en confettis sous le regard médusé et furieux de son père, fou de rage il se leva d'un bond, renversant sa chaise et gifla sa fille en l'empoignant par le bras.
- Jamais tu m'entends, s'écria t'il, jamais tu n'épouseras ce vaurien, tu mérites mieux que ce...Ce tas de merde ! Et de mon vivant tu ne déshonoreras pas ma famille et ne saliras pas mon nom, compris ?
- Alors papa, répliqua Sophie, à ce jour, sache que tu n'as plus d'enfant et par la même occasion je te présente ma démission de ta banque. Réfléchis bien à la question de savoir qui de nous deux sera le plus malheureux ? Et si par le plus grand des hasards, tes idées changeaient, fais le moi savoir...Adieu !
La jeune fille, digne et fière, sortit du bureau en claquant la porte sous les regards interrogatifs des secrétaires qui avaient tout entendu de la discussion père fille. Quant au gros bourgeois, il resta muet et paralysé de stupéfaction devant la « perte » brutale de sa fille unique, ou plutôt devant l'humiliation qu'il venait de subir. Sophie monta dans le premier taxi passant près de la banque et s'enfuie à Saint Cloud, sachant qu'à cette heure, seule la bonne se trouvait à la maison.
Là bas, elle rassembla ses affaires, dérangea une petite valise en haut de l'armoire et y enferma ses effets personnels, quelques vêtements et sa trousse à maquillage, puis descendit dans la cuisine se confier à sa chère Albertine.
- Ma pauvre petite fille, alors ça y est tu nous quittes ?
- Oui Albertine, je m'en vais retrouver Pierre.
- C'est encore ton père qui fait des siennes n'est ce pas ? Demanda la bonne.
- Mon père ! Il n'existe plus et j'attends ses excuses pour revenir...Il m'a giflé...Et...
Sophie, qui avait jusque là retenue ses larmes, se fondit dans les bras d'Albertine, les deux femmes restèrent quelques minutes serrées l'une contre l'autre.
- Laisse toi aller mon enfant, pleure tout ce que tu veux, cela te soulagera, chuchota paisiblement et d'une douceur maternelle la brave Albertine.
- Pourquoi Albertine ?...Pourquoi papa agit-il ainsi ? Ne voit-il que l'argent pour l'avenir ? J'aime Pierre et je ne veux pas d'un Rock Feller américain pour époux !
- Tu es née dans un berceau doré ma petite fille, répondit la vieille et bonne confidente, tout ce que ton père possède aujourd'hui, il l'a créé de ses mains, à force de volonté et de courage, rappelle toi toujours que tes grands parents paternels n'étaient que paysans...
- Et fiers de l'être Albertine ! Coupa sophie.
- Soit, je suis d'accord avec toi mon bébé, rajouta Albertine, mais ton père pense vouloir faire ton bonheur en t'offrant une vie paradisiaque avec de l'argent honnêtement gagné, il t'aime et souhaite que tu ne manques de rien comme pour lui dans son enfance après le décès prématurés de ses parents.
- Mais s'il m'aime, pourquoi m'a-t-il giflé ? Questionna la jeune fille.
- As-tu été correcte avec lui mon enfant ? Répondit de sa douce voix la brave femme.
- ...Non, c'est vrai Albertine, répondit désolée Sophie, mais...Je dois partir...Mon père doit comprendre que j'existe et vu mon caractère, je suis seule à disposer de ma vie comme je l'entends. S'il est têtu, je le suis aussi, c'est héréditaire parait-il et je ne reviendrais pas à la maison sans Pierre.
- Mon enfant, fais attention à toi, donne moi de tes nouvelles, recommandai tout aussi calmement Albertine.
- Ne t'inquiète pas, répondit Sophie, je penserais très fort à toi, je t'aime tellement, tu seras mon point de ralliement avec mes parents.
Les yeux de la bonne se voilèrent, une larme coula sur ses joues ridées par les années mais elle se ressaisit et tel un guerrier prêt pour le combat, elle s'écria décidée, le poing levé de fureur.
- Ton père reviendra sur sa décision ! Il te pardonnera et tu épouseras Pierre en sa présence, je m'en occupe !
- Adieu Albertine, répondit Sophie après lui avoir baisé la joue.
La jeune fille lâcha la main de sa brave nounou et disparue dans le jardin et dans la ville.
Cependant, à quelques lieux de là, Pierrot assit sur la chaise, la seule survivante du typhon dévastateur passé dans la chambre, se leva et descendit tout hésitant à la loge de la concierge. Courageux mais pas téméraire, il toqua timidement à la porte de la loge qui s'ouvrit aussitôt à croire qu'une tornade était retenue prisonnière à l'intérieur. Pierrot eut un mouvement de recul en apercevant l'Obélix en jupon coiffée d'un panache de bigoudis multicolores, la mère Monique.
- Qu'y a-t-il pour votre service jeune homme ? S'écria t'elle.
- Heu !...Tout à l'heure, avant mon arrivée...Avez-vous vu...Ou cette nuit, vous n'avez rien entendu d'anormal ? Personne n'est monté ? Bégaya Pierrot.
- Oh vous, vous n'avez pas la conscience tranquille mon gars ! Personne n'entre chez moi sans mon autorisation, répondit sûr d'elle la concierge.
- Je ne suis pas si sûr que vous, marmonna Pierrot.
- Que voulez-vous dire ? Que je n'fais pas mon boulot ? S'écria outrée d'une telle impertinence la Monique.
- Venez constater vous-même Madame, demanda le jeune homme en indiquant les escaliers.
La mère Monique ferma sa loge à double tour et monta allègrement les quatre étages. Quelles ne furent pas son émotion et sa colère en entrant dans le petit studio de Pierrot. Elle poussa un cri d'effroi encore plus strident que les sempiternelles engueulades journalières. Elle rougit, elle blêmit, elle pâlit, elle suffoqua de rage, quelqu'un venait de bafouer sa responsabilité de logeuse. Ces vingt années et plus de loyaux services rendus à la société d'HLM venaient de s'écrouler en quelques secondes. Sa vengeance et sa haine se retournèrent contre Pierre Margowsky.
- Que veux dire ce bordel Margowsky ? Vos relations douteuses, vos sorties nocturnes ?
- Je suis encore libre de faire ce que je veux sans votre permission m'dame ! Vous n'êtes pas ma mère.
- La pauvre, je la plaint, s'écria la mère Monique en se signant.
- Et que fait-on pour mes fringues au lieu de faire la morale ? Demanda le jeune homme écoeuré par l'attitude de sa logeuse.
- C'qu'on fait ! Je vais vous dire c'qu'on va faire, répondit celle-ci, premièrement vous ne touchez à rien, deuxièmement, on descend ensemble à la loge et troisièmement on attend la police.
- La police ? Répéta Pierrot.
- Bien sûr, pour constater le vol.
- Il n'y a pas eut de vol, simplement de la casse, s'exclama le jeune homme.
- Simplement de la casse ! Simplement de la casse ! Hurla la gardienne, vous êtes gonflés jeune homme, seriez vous en conflit avec la police ?
- Non mais...On peut peut-être s'arranger autrement, répondit gêné Pierrot.
- Et vous paierez la casse ? Non ! J'appelle les flics et vous les attendrez avec moi.
La dame composa le numéro de la police sur son combiné téléphonique et quelques minutes plus tard, c'est toute une armada d'homme en uniforme et d'inspecteurs en civil qui débarquèrent de leur fourgon, sirènes hurlantes, dans ce paisible immeuble de Belleville, attroupant les badauds et les voisins, curieux en émotions fortes.
Le Pierrot, blanc comme un aspirine, rigolait jaune d'être au c½ur de cette histoire tirée d'un mauvais polar de série B. Un homme en bleu marine resta en planton devant la porte d'entrée de la bâtisse contenant, tant bien que mal, la foule qui s'amassait comme à l'entrée de l'Olympia un soir de première. Cependant l'inspecteur Benetti s'entretenait déjà avec la concierge et le jeune homme au dernier étage, sur les lieux du méfait afin de constater les dégâts et retrouver d'éventuelles empruntes sur les objets éparpillés au sol.
- D'après les premiers indices, nous avons à faire à un pro de la cambriole, dit un inspecteur.
- Aucune emprunte ? Demanda Benetti.
- Aucune, commissaire, répondit un policier, tout au moins pour le moment.
- Continuez les recherches les gars, vous madame et vous jeune homme, venez avec moi, ordonna l'inspecteur.
Ils se mirent tous les trois sur le palier de la chambre de bonne, laissant travailler les hommes de lois.
- Puisque je vous dis que l'on ne m'a rien volé, dit Pierrot afin d'éviter l'interrogatoire.
- Avez-vous fait l'inventaire de vos effets personnels ? Lui demanda le commissaire.
- Non, mais mes économies étaient planquées dans cette boîte en fer, là parterre...
- Elle est vide ! Constata le policier.
- Bien entendu, en voyant le désastre, j'ai regardé aussitôt à l'intérieur, continua Pierrot. C'est le seul pognon que j'ai alors pensez bien, j'ai pris mes précautions quand j'ai vu qu'les biftons étaient toujours là, j'les ai pris, les voleurs n'sont pas forcément ceux que l'on croit, n'est ce pas ? Dit-il en regardant la mère Monique. Les cinq mille balles sont dans ma fouille.
- Juste assez pour rembourser les dégâts, s'écria la logeuse en tendant sa main comme un manant à la sortie de la messe.
- Pas question la vieille ! Lui répondit Pierrot, ce pognon c'est le mien, j'l'ai honnêtement gagné et puis j'ai toujours payé mon loyer et les assurances en temps et en heure, adressez-vous à ses loustics, ils vous dédommageront.
- Vous entendez Monsieur le Commissaire, se plaignait la grosse dame, on loue des chambres à des gens que l'on croit honnête et voilà les remerciements...Depuis quelques temps déjà je surveille ce Margowsky, Monsieur le Commissaire, et ce n'est pas un enfant de ch½ur, croyez-moi...Toutes ces allers et venus dans les escaliers, cette jeune fille, une certaine Sophie, correcte et polie je l'avoue, puis ces vieilles personnes le lendemain de Noël...
- Ce sont mes parents ! Lança Pierrot.
- Vos parents ! Vous venez de la DDASS jeune homme, continua la mère Monique et cet homme, Monsieur le Commissaire, qui faisait le planton hier sur le trottoir d'en face, demandez lui si c'est son oncle !
L'inspecteur écoutait sans broncher les commentaires de la dame, avec son gros cigares à la commissure des lèvres, il jetait de temps à autres, de vagues regards sur Pierrot dont la physionomie changeait selon les déclarations, tantôt réjouis, tantôt inquiet, tantôt apeuré ou encore étonné. La mère Monique continuait son scénario.
- J'vous l'donne en mille, Monsieur le Commissaire, cet homme s'est présenté à ma loge comme détective privé et oui ! Détective privé. Vous ne trouvez pas cela étrange qu'un détective s'intéresse à un jeune garçon soit disant sans problème ni reproche ?
- Continuez Madame, votre histoire m'intéresse, répondit froidement le commissaire.
- Oui ce Margowsky, ce jeune malotru a quelque chose à se reprocher, c'est sûr ! Ce matin même dans ma loge, lorsque je lui est annoncé la visite de ce détective privé, il s'est levé d'un bond l'air inquiet...Il n'a pas la conscience tranquille, j'vous l'dit Monsieur.
- Mais je...Je voulais savoir qui c'était, repris Pierrot déboussolé par de telles accusations.
- Et quand je vous ai parlé de prévenir la police, pourquoi avoir refusé ? Insista la mère Monique.
- Pour...Ne pas les déranger !...Ils ont tellement à faire ces gens là, répondit Pierrot.
- Monsieur le Commissaire, ce jeune homme est un escroc et même peut-être un espion, cela ne m'étonnerais guère, poursuivit la logeuse.
- Madame, je crois que vous poussez un peu fort, dit le commissaire sortant de son silence. Vous savez que toutes ces accusations peuvent aller très loin...
- J'vous dis ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu Monsieur le Commissaire et rien de plus, répondit la Monique.
- Très bien, continua l'inspecteur, jeune homme je vous demanderais de bien nous suivre au poste de police.
- Vous m'arrêtez ! S'écria Pierrot, vous croyez cette vieille folle ?
- Je ne vous arrête pas jeune homme, reprit le commissaire d'un calme étonnant, mais simple interrogatoire d'usage afin d'établir votre déposition.
- Et mes affaires ? Je peux les prendre ? Demanda Pierrot.
- Vous serez de retour dans la soirée, répondit Benetti.
- Je n'ai pas confiance en cette vieille...Vieille toupie ! Lança Pierrot en vers la mère Monique.
- Vieille toupie ! Vieille toupie ! Répéta celle-ci outrée...Voyez Monsieur le Commissaire, ces jeunes trous du cul n'ont même plus le respect des anciens. De mon temps jamais je n'aurais osée insulter ma logeuse...Jamais !
- Votre temps est dépassé ma pauvre vieille, repris Pierrot et pi, fallait y rester dans votre temps plutôt que de venir nous faire chier dans le notre.
- Oh mon Dieu ! Voyou ! Malpoli ! Hurla la gardienne d'immeuble.
- Rentrez dans votre loge madame, commanda le commissaire Benetti et vous jeune homme ne craignez rien pour vos affaires, un gardien de la paix restera en fraction devant la porte de la chambre jusqu'à nouvel ordre. ? Veuillez me suivre.
- Ok Commissaire, je vous suis.
- Et ne revenez pas racaille ! Rajouta dans un dernier cri la mère Monique.
- Je ne vous ferais pas cet honneur, je reviens chercher mes affaires et j'me tire de votre bordel, répondit Pierrot.
- Nuance, je vous mets à la porte ! Termina la logeuse.
Un des deux agents de police resta donc en permanence devant la porte de l'ex chambre de Pierrot. Celui-ci s'engouffra dans la voiture banalisée du commissaire Benetti et le chauffeur les emmena au commissariat.
Lorsque le calme fut revenu dans l'immeuble, quelques minutes après cette « descente » de police, un taxi s'arrêta devant le 28 de la rue Ramponeau. Sophie, comme à l'accoutumée, pénétra dans l'immeuble et s'apprêtait à monter les escaliers sans montrer patte blanche à la petite fenêtre de la loge de la mère Monique. Celle-ci, pas encore remise des insultes proférées à son égard par Pierrot, sortit en trombe dans le hall en poussant la goualante des logeuses.
- Ce n'est dont pas fini ce ramdam chez moi ? Mademoiselle s'il vous plait !
- Qui moi ? Murmura, interloquée d'un tel comportement, la jeune fille.
- Vous voyez quelqu'un d'autre dans les escaliers ? Venez par ici, j'ai à vous causer.
Sophie s'exécuta, elle fit demi tour et se trouva nez à nez avec l'Hercule en jupon des bas quartiers.
- C'est y pas malheureux ça ! Repris la Monique, une si jolie jeune fille, de bonne famille sans doute, fréquenter une crapule sans aucune personnalité...
- Quelle crapule ? Demanda Sophie intriguée par l'étrange comportement de son interlocutrice.
- Ce voyou ! Cria la Monique.
- Quel voyou ? Questionna la jeune fille.
- Votre Pierre Margowsky pardi ! Répondit la vieille.
- Pierre ? Un voyou ? Depuis quand ? S'écria Sophie. Et puis de quoi vous mêlez-vous Madame ? Je fréquente qui je veux, mon Pierre ne ferait pas de mal à une mouche.
- Et bien vous pouvez faire demi tour petite si c'est lui que vous venez voir, dit d'un ton héroïque la logeuse.
- Pourquoi Pierre n'est pas là ? Demanda Sophie.
- Il n'est plus là ! Répondit la Monique.
- Où est-il ? S'inquiéta la jeune fille.
- Au poste de police et j'espère bien qu'il y restera, continua la grosse dame.
- Au poste de police ? Mais pourquoi grand Dieu ? Qu'a-t-il fait ?
- Il m'a volé cher enfant.
- C'est impossible, pas Pierre, c'est un malentendu.
Sophie dans un geste de désespoir monta les escaliers quatre à quatre afin de s'assurer de l'absence de son bien aimé suivit par la mère Monique qui hurlait tout ce qu'elle pouvait. La folle cavalcade de la jeune fille devait s'achever dans les bras de l'agent de police resté en surveillance devant le pas de la porte de la chambre du méfait.
- Hop ! Où va-t-on comme ça chère Mademoiselle ? Demanda t'il surpris.
- Excusez moi...Chez mon ami, il habite ici, balbutia Sophie, rouge de confusion.
- Hélas, il n'est point ici et vous, s'adressant à la concierge essoufflée par l'ascension sulfureuse des quatre étages, arrêtez dont d'hurler ainsi je vous pris.
- Ma...Ma...Ma...Demoiselle...Sortez de mon immeuble immédiatement, bégaya t'elle en s'écroulant sur son séant à la dernière marche.
- Oui partez jeune fille, continua l'agent de police, votre place n'est point ici et votre ami sortira d'ici ce soir du commissariat, il n'a commis aucun crime rassurez vous, bien au contraire il a été victime d'un cambriolage avec effraction.
- Cam...Cambriolé ! Hurla la mère Monique malgré sa respiration haletante, c'est un coup monté, j'en suis sûre.
- Taisez vous Madame, rétorqua l'agent.
- Et ce détective privé ? Hun ? Qu'en faites-vous ? Poursuivit la vieille.
- Cela suffit, monta d'un ton le gardien de la paix, laissez nous mener notre enquête sans accuser qui que ce soit !
- Ce Margowsky est un brigand, continua la logeuse et si vous le laissez en liberté, la police sera complice.
- Quel détective ? Je ne comprends pas, soupira Sophie.
- Partez Mademoiselle avant de vous attirez des ennuis, Monsieur Margowsky n'est soupçonné d'aucun crime et vous Madame la gardienne d'immeuble, poursuivit le policier, disparaissez dans votre loge avant que je ne vous embarque pour accusations abusives et outrage aux forces de l'ordre !
La mère Monique disparue dans les escaliers marmonnant des mots incompréhensibles dans son double menton. Sophie désemparée demanda au policier sans trop compter sur son aide cependant.
- Pouvez-vous me dire à quel poste de police vos collègues ont emmené mon Pierre monsieur ?
- Ne vous faites pas de mauvais sang jolie Mademoiselle, répondit flegmatiquement l'agent, rentrez chez vous, à son retour je lui ferais part de votre visite, il vous téléphonera.
- Me téléphoner ! Heu...Non ! Je n'ai pas le téléphone, répondit gênée Sophie.
Après avoir salué respectueusement l'agent de police, la jeune fille sortit de l'immeuble, elle appela un taxi.
- Au pont de l'Alma s'il vous plait, commanda t'elle au chauffeur.
Le taxi déposa Sophie au lieu dit. Auprès de la bonne et brave Totoche, espérait-elle trouver réconfort et amour. Seule la Totoche, toujours disponible, ouverte et à l'écoute des deux gamins qu'elle avait pris en amitié et sous la protection de son aile maternelle, pouvait donner de bons conseils. Une réciprocité d'amour unissait ce couple de vieux mendiants aux deux jeunes tourtereaux que la couleur et l'odeur de l'argent rendaient malheureux. Leur union semblait compromise, voir impossible vu la tournure tragique de cette affaire.
Sophie n'eut pas trop de mal à trouver ses deux compagnons et bien vite elle se trouva assise sur une pile de cartons autour d'un bon petit feu de bois, une tasse de café, ou de jus de chaussettes serait le bon terme, à la main.
- Accouche* nous vite le fond de c't'embrouille petiote d'puis la grande bouffe chez tes viocs*, demanda Julot.
- Ouais qu'est c'qui s'est passé ? Rajouta Totoche. Ton Roméo est v'nu chialer dans nos basques quequ'jours après Noël suivit par un loustics aux ordres de ton vieux, un détective qu'y z'appelle ça !
- Un détective ? Mon père a engagé un détective ! Je comprends à présent...Pierre est au poste de police, accusé d'avoir volé sa concierge, son appartement est sans dessus dessous.
- Chez la poulaille !!! S'écrièrent dans un duo parfait les deux cloches.
Accoucher : Raconter. Tes viocs : Tes parents.
- L'agent de garde, devant la porte de sa chambre, m'a assuré qu'il sortirait ce soir, précisa Sophie.
- Cette combine malhonnête commence a tourner vinaigre, dit la Totoche, ce soir nous prendrons une décision quand l'gamin s'pointra par chez nous. Et toi fillette, pourquoi tu viens visiter la misère ?
- Je me suis enfuie de la banque après une dispute avec papa, répondit désolée la jeune fille. Tant qu'il n'acceptera pas ce mariage, il ne me reverra pas. Mon père peut me déshériter, je n'ai que faire de son argent.
- Et les amerlocs ? Demanda Julot.
- Annulé ! Répondit Sophie, le billet d'avion offert par mon père est réduit en confettis.
- Tu l'as ?
- Déchiré, exactement, continua Sophie, ce qui m'a valut d'ailleurs une bonne gifle.
- Y t'as frappé ! S'écria Totoche.
- Ce n'est pas le plus grave, repris la jeune fille, j'ai vu briller dans ses yeux une lueur de honte, de colère et de haine, j'ai pris peur et suis partie.
- Bien joué ! Complimenta Julot.
- Et que faisons nous maintenant ? Demanda Sophie.
- Rien, on attend le Pierrot, conseilla la vieille.
Cependant chez les Dubois Martin, tel un navire tombant dans les mains des mutins, un dernier soubresaut de l'équipage tenta de réunir force et idées afin de sauver le bâtiment. L'homme de maison sonna la retraite dans son QG de bureau, assisté de son bras droit, le détective Henri Grosset, du quartier maître Eléonore Dubois Martin, son épouse, et de la « mousaillonne » Albertine. Le commandant Bruno Dubois Martin, d'un courage et d'une dignité exemplaires, fit le récit de son altercation avec sa fille, du départ précipité de celle-ci de son lieu de travail et de la disparition du taxi dans l'agglomération parisienne. Eléonore écoutait avec intérêt, entre deux sanglots, le dramatique résumé de son époux. Le détective notait sur son calepin quelques éléments, quelques indices utiles à son enquête, la bonne ne disait rien.
- Très bien Monsieur Dubois Martin, dit Grosset après quelques secondes de réflexion. Je crois savoir ou se trouve votre fille.
- Chez ce jeune voyou je suppose, coupa ce dernier.
- Non pas du tout, dans l'état où j'ai laissé sa chambre, à cette heure il doit traîner le pavé ou croupir dans un cachot, certifia Grosset.
- Où se cache t'elle alors Monsieur ? Demanda désappointée Eléonore.
- A votre avis ? Récapitulons...Elle n'est pas à la banque ?
- Non.
- Bien...Ici non plus, d'accord ?
- Heu non !
- Chez ce Pierre Margowsky, comme je vous le dis, il n'a plus de chez lui, donc par simple déduction...Quelles sont les personnes impliquées dans cette affaire outre Sophie et Margowsky ?
- Oh non ! Vous ne voulez pas dire...C'est impossible, s'écria Bruno.
- Et si hélas ! Répliqua Grosset.
- Les deux cloches...Merde ! Poursuivit le bourgeois.
- Exactement, répondit le détective et j'en mettrais ma main à couper si je me trompe.
- Ma fille sous les ponts ! Ô déshonneur ! Ô rage ! Ô désespoir ! Hurla le Shakespeare de Saint Cloud.
- Oh mon Dieu ! Sanglotait son épouse.
- Elever son enfant durant vingt ans dans la gentillesse, l'amour, le confort d'un foyer uni, d'un nid douillet où il fait bon vivre, continuait Bruno.
- Ma petite fille ! Implorait Eléonore.
- Se priver, user ses forces et sa santé dans un travail difficile et si pénible pour offrir à sa progéniture un toit chaleureux, de la viande, des légumes, du fromage à chaque repas, clamait Le bourgeois.
- Mon bébé ! Se lamentait la bourgeoise.
- Sortir en famille dans des soirées mondaines, à l'Opéra, au théâtre, être fier de son enfant...Lui offrir des cours particuliers dans les meilleures écoles qui soient, lui préparer une place de haut fonctionnaire convoitée par tant d'autres dans la banque paternelle, un voyage aux Etats-Unis qu'elle refuse, l'ingrate ! Pleurnichait Dubois Martin père.
- Misère de misère ! Pleurait Dubois Martin mère.
- Tout ceci pourquoi ? Pour apprendre que son enfant dort sous les ponts !...Et mon argent, gagné à la sueur de mon front, que des gens mal intentionnés veulent m'usurper...Je suis trahis ! Je suis bafoué ! Je me meurs !
- Du calme Monsieur Dubois Martin, résonnez-vous, lança Henri Grosset devant le désespoir du bourgeois.
- Je ramènerais ma fille sur le droit chemin, appelons la police, s'écria celui-ci.
- La police ! Repris Grosset, il n'en est pas question.
- Je vous paie Monsieur Grosset pour m'obéir et si je décide d'alerter la police, j'alerterais la police.
- Voyons, soyez raisonnable Monsieur, il ne faut surtout pas que la police intervienne, murmura le détective.
- Expliquez vous Grosset ? Ordonna Dubois Martin, je vous écoute.
- Vous m'avez embaucher pour filer ce Monsieur de Belleville, enfin Margowsky, n'est ce pas ?...Aujourd'hui vous savez ce que j'ai découvert, mais mon titre de détective ne me donne pas le droit de pénétrer chez les gens en leur absence, surtout pour dilapider leurs biens, ceci est une faute extrêmement grave dans ma profession, l'abus de pouvoir est réprimandé et condamnable par la Loi, alors comprenez bien Monsieur Dubois Martin que pour mon intérêt et le votre, cette affaire ne doit pas s'étendre au-delà de cette maison, si la Justice sans mêle, nous sommes fichus...Et pour être franc, je ne crois pas en la culpabilité de ces gens. L'innocence de leur jeunesse et de leur amour n'est pas un crime mais pour en être certain et clore mon enquête, j'irais des demain sous le pont de l'Alma discuter avec ces gens et je ramènerais votre fille.
- Retournez-vous votre veste Monsieur Grosset ? Demanda Bruno de son air hautin.
- Pas du tout Monsieur, répondit le détective, ceci est une conclusion sur le dossier que vous m'avez confié et puis n'oubliez pas que votre fille est majeure, il est tout à fait légal qu'un enfant âgé d'une vingtaine d'années quitte le domicile parental sans aucune explication ni autorisation du chef de famille.
- Soit ! Se résigna Dubois Martin. Je vous donne jusqu'à demain soir 18 heures pour raisonner ma fille et faites en sorte que notre réveillon de la Saint Sylvestre ne soit pas perturber par votre incapacité Monsieur Grosset, votre rémunération risquerait fort d'en pâtir.
- Votre fille sera là ! Répondit sûr de lui le détective.
- Bien !...Quant à vous Albertine, vous préparerez le souper du réveillon à l'arrivée de Sophie, vous rajouterez une assiette, Monsieur grosset partagera notre repas, ainsi nous fêterons notre victoire...
- Non Monsieur ! Non et non ! S'écria la bonne qui jusqu'ici s'était contentée d'écouter sans mot dire, vous me répugnez...
- Oh !!! Se stupéfia le bourgeois.
- Laissez moi parler, continua la bonne, votre fille ne fut-elle qu'un objet que vous manipulez à votre guise ? Un chien que vous sortez pour ses besoins, selon votre convenue sans lui demander son avis ? Sophie m'a tout raconté avant de s'enfuir...Elle aime Monsieur Pierre et les noces se célèbreront avec ou sans votre consentement. Quel beau gâchis faites-vous là Monsieur. Mais acceptez dont la réalité des choses, pauvre diable ! Vous flambez avec votre fortune mais elle n'intéresse que vous, ces gamins, vous ne les achèterez pas avec quelques billets.
- Comment osez-vous ? Hurla outré Bruno Dubois Martin.
- Mon Dieu, Albertine ! Que dites-vous là ? Se lamenta Eléonore.
- J'ose dire tout haut ce que les autres, les faux culs, pensent tout bas et puis à cette seconde, je ne suis plus à votre service Monsieur. Je rends mon tablier. Vos repas, votre réveillon, vous les préparerez vous même et entendez bien Monsieur Dubois Martin, jamais votre fille ne reviendra sans Monsieur Pierre...Commencez dont à marmonner vos excuses car il faudra vous faire pardonner à genoux devant ses miséreux, devant votre enfant et devant Dieu...Ainsi soit-il, adieu !
La brave Albertine disparue dans sa carrée. La tension montait dangereusement dans la villa cossue des Dubois Martin. Le silence de Bruno, à la morale de la bonne, montrait à quel point le désappointement et la honte s'écrasaient d'un coup sur sa bêtise et sa cupidité. Venait-il enfin de comprendre la réalité ? Descendait-il subitement de son nuage de haut dignitaire de la richesse donc forcément responsable ? Et la crainte envahissante d'une faillite, d'un échec financier, d'un vol crapuleux l'emmuraient-ils dans son égoïsme et sa méchanceté avec cette manie, bien douloureuse pour ses proches, de voir des voyous à toutes les portes ? S'il fallait décrire plus simplement cet homme, l'Oncle Picsou, héros à sa façon, ferait une bonne comparaison et naturellement, inutile de le préciser, tous ses proches fussent les Rapetouts. Sa fierté et sa colère prenaient le dessus sur sa peine et on désarroi.
- Qu'elle s'en aille fichtre ! Je la mets à la porte, après tout elle a l'âge de la retraite... Et vous Monsieur Grosset, vous n'êtes point partis ? L'heure avance, à votre place j'irais de ce pas retrouver ma fille...Souvenez-vous, demain 18 heures !
- Patience Monsieur Dubois Martin, répondit le détective, une nuit à la belle étoile ne peut lui être que bénéfique, croyez-moi.
- Dans les bras de ce malotru ! A votre guise, après tout c'est avec votre argent que vous jouez, continua Bruno...Et toi Eléonore, cesse de sangloter de la sorte, tâche dont de recruter une nouvelle bonne.
- Vous me navrez Bruno ! S'écria celle-ci. Que votre fierté et votre bêtise vous fassent tomber de votre échelle. Tout ceci est de votre faute. Un pur produit de votre bassesse, fort en gueule, haut en titre et en gloire mais si petit en intelligence ! Votre dictature vous perdra mon pauvre ! Regardez en peu de temps le désastre que vous laissez derrière vous, le départ de votre fille unique, la démission de votre bonne, l'accusation de vol de ces pauvres innocents, la dégradation de l'appartement de votre futur gendre...
- Futur ?...Bégaya le bourgeois.
- Silence ! Ecoutez moi encore un peu, poursuivit Madame, j'en ai assez de vos caprices et de vos sottises...En vous épousant j'ai touchée le gros lot, mais votre argent ne remplacera jamais ma petite Sophie dans mon c½ur. Et puisque vous avez dressé un ultimatum à Monsieur Grosset, sachez que demain à l'heure dite, à savoir 18 heures, si toute cette mascarade n'a pas cessée et que tout n'est pas rentré dans l'ordre, vous perdrez également votre épouse ! Prenez ceci comme le dernier avertissement !
- Mais !...Eléonore !...Balbutia le bourgeois abattu par les événements, tu me laisses seul face à ce problème ?
- Un problème ? Diantre ! Une catastrophe, s'exclama la bourgeoise. Tu as su le créer tout seul ce problème, et bien prend tes responsabilités et je n'accepte aucun SOS. Je monte me coucher et demain 18 heures, souviens t'en !
Au bivouac des infortunés, sous le pont de l'Alma, le petit feu crépite, donnant un air de fête en colorant d'un ton orangé les parois grises et glacées des piliers en béton du pont. Le maigre repas, partagé à trois vient de s'achever et le Julot prépare déjà la paillasse pour la nuit, un carton étalé à même le sol et une unique couverture. Le vieux s'y glisse dessous, bientôt suivit par Totoche qui se serre contre lui afin de laisser une petite place à le jeune fille. Sophie hésitait un peu, puis fouilla dans son sac, elle en retira un petit fourre-tout qui renfermait un nécessaire de toilette.
- Quoi qu'tu fais 'vec c'te sacouse* petiote ? T'as ram'né ton plum* avec toi ? Demanda Julot.
- Mon quoi ? Interrogea la jeune fille de bonne famille.
- Ton pieu, répondit le vieux.
- Pas du tout mais je dois faire ma toilette avant de me coucher, y'a-t-il un robinet quelque part Madame Totoche ?
- Un robinet ? S'écria la vieille.
Les deux cloches ne purent s'empêcher de rire devant l'innocence de Sophie.
- Ai-je dit quelque chose de comique pour vous voir ainsi tordus de rire ? Demanda celle-ci rougissante.
- Tu n'as pas assez d'la Seine pour t'sabouler ? Repris Julot, p't'être ben qu'avec les colombins, les scaphandres de poche* qu'y a d'ssus, t'y vas choper la crève !
- Excusez moi, mais je ne comprend pas ce que vous me dites cher Monsieur Jules, coupa Sophie, la tête haute.
- Non petiote, repris Totoche, ici c'n'est pas un quatre étoiles ! T'es sur l'macadam Sophie, qu'ça n'sorte pas de ton crâne...J'vais t'filer des tuyaux sur la misère comme toi tu nous as cloqué* tes sermons de galurettes*.
Sophie baissa les yeux et referma l'étui de sa brosse à dent. Une petite déception se dessinait sur son visage d'ange. Mais son caractère de battante repris le dessus. Se décourager pour si peu ! Non. Elle replongea sa main dans son sac et en retira un magnifique pyjama bordé de dentelles sous l'½il moqueur mais attendrit de Julot qui ne perdait pas une miette du spectacle qui se déroulait devant lui. Il avait tout vu dans sa pauvre vie ce vieux filou, mais là, voir cette jeune fille si naïve, descendante de la cuisse de Crésus, condamnée a coucher à la belle étoile avec l'intention d'enfiler ces froufrous de nuits bourgeoise alors que le thermomètre accusait tout juste les moins deux degrés centigrade, dépassait toute les situations comiques qu'il avait assisté jusqu'alors. Totoche, comme une bonne mère, tenta de raisonner la jeune fille.
- Tu n'vas pas mettre ça sur l'cul pour pioncer ?
- Et pourquoi pas Madame Totoche ? Je ne vais tout de même pas dormir avec mes habits de la journée ?
- Goupille* c'que tu veux, mais tu vas t'cailler les miches c'te noille*.
- Ne vous inquiétez pas, j'ai déjà fait du camping vous savez étant plus jeune et je n'en suis pas morte.
- Du camping ! Du camping ! Hein ! Hein !
- C'est sûr mon père ne m'aurait pas confisqué les clefs de mon auto, nous aurions pu coucher à l'intérieur, mais là, faute d'auto...
- Y'a l'pavé ! Coupa Julot avant de sombrer dans le sommeil.
La vieille Totoche laissa faire la jeune fille à sa guise. Celle-ci se changea derrière un pilier, loin des regards indiscrets, et réapparue vêtue de son pyjama sur lequel elle avait enfilé un large pull-over pour plus de précautions, c'est vrai que le climat de cette fin d'année était rude. Mal lui en a pris de ne pas écouter les conseils de la brave bonne femme. Le froid polaire réveilla plusieurs fois dans la nuit la pauvre Sophie dont les dents ne cessèrent de jouer des castagnettes. Au fur et à mesure de ses sursauts nocturnes, alors que les longues heures s'écoulaient péniblement, elle se couvrait de vêtements à la hâte afin de se retrouver complètement habillée au petit matin.
Une sacouse : Une sacoche. Un plum : Un lit. Des scaphandres de poche : Des préservatifs. Cloquer : Donner. Des sermons de galurettes : Des cours de bourgeoisie. Goupiller : Faire. Cailler : Avoir froid. Cette noille : Cette nuit.
.4.
31 décembre, trois corps serrés l'un contre l'autre sous l'unique couverture, dormaient du sommeil du juste malgré les ronflements de Julot allongé tout près du tas de cendre du petit feu allumé la veille avec quelques journaux et quelques cageots, totalement éteint à cette heure matinale. Blottie contre la vieille, grelottant dans ses vêtements humides, le froid, le vent, la dureté de son matelas de pierre, mais surtout le retour de manivelle de la journée d'hier, extirpa Sophie des bras de Morphée. Elle se redressa d'un bond, les yeux exorbités après une nuit agitée, regarda autour d'elle, elle ne vit que les deux cloches dormir à poings fermés. Les aiguilles de sa montre marquaient déjà 8 heures 30 et toujours aucune nouvelle de son Pierrot. L'inquiétude l'envahit. Son ami fut-il emprisonné à perpétuité ? Fallut-il payer une caution pour le faire libéré ? Son père aurait-il porté plainte contre lui ? Et si...Et si... Et si...Elle secoua la vieille Totoche pour partager ses angoisses et ses craintes, celle-ci râla dans son subconscient contre cet indélicat osant la tirer du pays des songes pour la sinistre réalité de l'Existence. Elle remua quelques secondes, ouvrit un ½il, se racla la gorge d'une toux rauque et se rendormit sans autre forme de procès. Sophie enfila son manteau par-dessus son pyjama, ses pulls, ses collants, son survêtement et ses jeans, chaussa ses bottes sur deux paires de chaussettes, parée pour la journée, elle ralluma le petit feu afin de chauffer le café lorsque soudain elle entendit, malgré le brouhaha de la ville en éveil, des bruits de pas le long du quai.
- Pierre ? S'interrogea t'elle.
Laissant tomber le feu et le café, elle courut à l'encontre de la silhouette se dessinant à la lueur des réverbères mais s'arrêta net en apercevant, emmitouflé sous son chapeau, son cache nez remonté au bas des yeux, le col de son pardessus relevé, le visage d'Henri Grosset, qu'elle connaissait pour l'avoir à plusieurs reprises aperçu au côté de son père.
- Vous ici Monsieur ? Balbutia t'elle étonnée.
- Et oui mademoiselle, répondit le détective.
- Et que venez-vous faire par ici à cette heure et par ce temps ? demanda Sophie intriguée d'une telle présence.
- Votre père m'envoie vous chercher, expliqua Grosset, alors veuillez me suivre jusqu'à ma voiture sans chercher à fuir, ni faire d'histoire s'il vous plait.
- Vous suivre ! Il n'en est pas question, répondit la jeune fille, c'est dont vous que mon père a payé pour surveiller mes faits et gestes ? Vous le fameux détective dont l'art est de s'immiscer dans la vie des gens pour tout briser, anéantir. Vous le Sherlock Holmes parisien, as de la filature, plus escroc qu'honnête, plus bandit que vos victimes...
- Chut !
- Le nouveau Robin des Bois, détrousseur des pauvres pour lécher les bottes aux riches...
- Assez de votre impertinence jeune fille ! Cria Grosset.
- Et combien mon père vous paie t'il pour briser mon bonheur ? Continua Sophie.
- Assez pour que je vous ramène de gré ou de force mademoiselle, répondit le détective.
- Et de quel droit venez-vous empiéter sur ma vie privée ? Je suis majeure et la richesse de mon père je la laisse aux bandits de votre espèce Monsieur. Je ne vous suivrais pas !...Vous devrez me bâillonner, me ficeler, m'assommer pour me ramener, hurla Sophie.
- Si ce n'est que cela mademoiselle, répondit Grosset, aucun problème, j'ai ce qu'il faut.
En disant ces mots, le détective sortit de sa poche une paire de menottes et empoigna la jeune fille qui n'eut pas le temps d'esquisser la grosse main velue se posant déjà sur sa bouche. Elle ne puit se débattre, ni hurler, la force d'Henri Grosset était bien supérieure à la sienne. Malheureusement, la partie était perdue pour Sophie, aucune solution ne fut possible sinon accepter, contre sa volonté, le retour au domicile paternel. La bonne étoile brille toujours, parait-il, quand il s'agit de défendre une cause humanitaire et honnête, cette histoire ne fut-elle pas dans ces règles ? « Défendre des miséreux contre le Pouvoir de l'argent ! », oh que si ! Et c'est sans doute pour cela que les bonnes fées veillaient sur la destinée de Sophie...Elle se voyait déjà perdue, Henri Grosset triomphant, la tenait fortement d'une main ferme sur la bouche pour lui faire bâillon, serré contre sa poitrine, et de l'autre main, il essaya de lui passer les menottes lorsque soudain deux poings sortis de la pénombre empoigna le détective, libérant ainsi la jeune fille, bousculée par son sauveur.
- Pierre !
Le détective ne compris pas sur l'instant ce qui lui arrivait, il reçut un violent coup de poing sur la mâchoire qui l'allongea sur le pavé trempé des quais de Seine. Il se releva avec peine, rajusta son n½ud de cravate sous son pardessus, recoiffa son chapeau sur la tête et leva les yeux vers cette brute qui venait de lui faire goutter le macadam parisien. Pierrot se tenait sur la défense, en garde comme un boxeur prêt à parer la réponse du puching-ball, Grosset en l'occurrence. Celui-ci, calmement, tira un mouchoir de sa poche, essuya le petit filet de sang ruisselant à la commissure de la lèvre inférieure et dit flegmatiquement à son agresseur.
- Nous sommes quitte Monsieur Margowsky !
- Quitte ? Tu rigoles fripouille ! Ceci n'est que l'appéro pour avoir bousculé ma gonzesse, voici l'entrée maintenant pour la casse de ma piaule...
En disant ces mots, le jeune homme balaya une droite au détective qui tituba sans tomber.
- Allez défend toi flibustier ! cria en colère le Pierrot.
- Prend garde petit, je n'ai aucune intention de me battre avec toi, mais si tu insistes de trop, tu le regretteras, répliqua calmement Grosset.
- Salaud ! bats toi j'te dis, persista Pierrot, tiens ça c'est le plat de résistance pour les heures passées au gnouf.
Henri Grosset s'étala une seconde fois sous le direct de Pierrot. Cette fois-ci il retroussa ses manches quand il fut sur ses jambes. Sophie avait disparue pour alerter les vagabonds.
- Tu l'auras voulu petit con, dit-il en ajustant son poing en pleine face de Pierrot, ceci c'est le désert !
Pierrot eut du mal à se relever. Le nez ensanglanté, il se remit en position de défense prêt cette fois à encaisser d'autres coups de son ennemi. Le détective voyant la persistance du jeune homme pour le combat, ne pu que revenir au front, puisqu'un coup ne lui avait pas suffit pour abandonner cet affrontement, un second, plus fort, plus violent, viendra peut-être à bout de la soif de vengeance de Pierrot. Il ôta son pardessus, serra les poings, aligna son bras mais fut arrêté dans son élan par le vieux Julot qui retrouva la verve de ses vingt ans dans cette petite bagarre. La Totoche encourageait son Julot en hurlant de sa voix railleuse à s'arracher les poumons. Sophie suppliait les trois hommes pour l'arrêt immédiat des hostilités, un combat qui tournait maintenant au ridicule et se transformait en lynchage pur et simple du détective. Sophie se positionna entre les trois adversaires au risque de prendre elle aussi quelques coups.
- Cessez donc se massacre stupide ! N'avez-vous pas honte, deux contre un ! Et l'égalité qu'en faites-vous dans tout ça ? Ne croyez-vous pas que ce serait plus honnête et plus humain de causer sérieusement autour d'un bon café et connaître les projets de mon père à propos de l'avenir ? La violence n'arrange en rien les problèmes, elle en crée de nouveau bien au contraire. Alors cela suffit de vous battre comme des chiffonniers, mettez vos mains dans les poches, gardez vos jurons au fond du c½ur et parlons !
La Totoche applaudit cette intervention courageuse de Sophie. D'un commun accord, une trêve fut décidée entre les protagonistes de ce combat irrégulier. Aux femmes à présent de soigner les petites blessures, sans gravitées, lèvres éclatées, pommettes rougies, yeux bleuis, nez suintants
- Votre père m'a chargé de vous ramener avant 18 heures aujourd'hui afin de ne pas gâcher son réveillon de la Saint Sylvestre, sinon...
- Sinon quoi Monsieur Grosset ? Demanda Sophie.
- Sinon la police mettra son nez dans cette affaire, répondit le détective.
- Les flics sont déjà sur le coup, ma nuit au poste en est la preuve, repris Pierrot, et c'est sans doute ce Dubois Martin qui vous a commandité de fouiller ma piaule ?
- Exactement jeune homme, répondit en baissant les yeux Grosset.
- Allez crache le morceau, pourquoi ? S'excitait le jeune homme.
- Pour se venger de votre mensonge, lâcha le détective.
- Comment cela ? Demanda Sophie.
- En dévastant...la chambre de Monsieur Margowsky...sans rien voler, expliqua le détective en hachant ses phrases par plus de honte que de peur, la PJ se serait intéressé à cette affaire...Vous accusant de tentative d'escroquerie aux assurances et puis la logeuse n'a-t-elle pas porter plainte contre vous pour détérioration de matériel Margowsky ?
- Non Monsieur ! Répondit Pierrot, sur les conseils de l'inspecteur machin truc, elle a portée plainte contre X...
- Contre X ? Répéta inquiet Grosset.
- Oui, elle vous a repérée tournant autour de l'immeuble juste avant le casse et puis ne lui avez-vous pas demander après moi ?
- Si, si, reprit le détective les yeux fixés sur le pavé verglacé.
- Mais pourquoi avoir fait tout ce cinéma ? Demanda Sophie.
- Avec toutes les charges contre Margowsky, continua Henri, votre père espérait vous voir revenir dans le droit chemin et plus fréquenter ce voyou mademoiselle.
- Le salaud ! Pensa tout haut Pierrot.
- Et votre garde à vue...Monsieur Margowsky ? Demanda hésitant le détective pris à son propre piège.
- Ben...Y'a Colombo qui m'a bassiné, un certain inspecteur Beni...Betti...
- Benetti ?
- C'est ça ouais, un rital dans la police française, m'enfin ! Repris Pierrot, il m'a posé des questions sur mon emploi du temps, mes fréquentations, mon boulot, tout l'tralala quoi !
- Et sur notre affaire plus précisément ? S'inquiétait le détective.
- Ouais aussi ! Continua le jeune homme, mais heureusement que la mère Monique n'a pas déposée plainte contre moi sinon j'y s'rais encore au trou à c't'heure et vous Grosset vous auriez gagné la partie, mais pas d'chance pour vous, ce Benetti s'intéresse beaucoup plus au commanditaire du fric frac qu'à la victime.
- Tu as parlé de mon père Pierre ? Demanda affolée Sophie.
- Tu m'prends pour qui ma chérie ? Répondit Pierrot, je ne moufte pas si facilement aux poulets et puis je n'avais aucune preuve contre lui avant l'arrivée de Monsieur Grosset. Maintenant que tout est mis au clair, p't'être ben qu'j'vais allez trouver ce Colombo et tout raconter...
- Tu n'peux pas faire ça mon amour, supplia Sophie, malgré tout c'est mon père, tu lui ruinerais sa carrière.
- La demoiselle a raison Margowsky, rajouta le détective.
- Vous craignez pour la carrière du bourgeois ou pour la votre Sherlock Holmes ? Ironisa Pierrot.
Le détective confus et déboussolé par la tournure tragique de cette histoire baissa les yeux. Les deux cloches silencieuses jusqu'à présent intervinrent inquiètes elles aussi pour leur situation. Tout ce petit groupe, la Totoche, le Julot, Sophie, Pierrot, le détective Henri Grosset et le Dubois Martin, n'étaient-ils pas assit sur un baril de dynamites et qu'au moindre faux pas, l'explosion leur serait fatal ?
- Et nozigues*, quoi qu'on fout dans l'topo* ? S'écria Totoche. Y nous en veut aussi qu'on a été grailler dans son palace c't'asticot ? Qu'on s'est payé sa fiole* 'vec nos conneries d'chasse aux noircicauds ?
Nozigues : Nous. Le topo : L'affaire. Se payer sa fiole : Se moquer de lui.
- Si ce ne fut que cela, répondit Grosset, il vous accuse vous et votre compagnon de viser sa fortune par l'intermédiaire de Monsieur Margowsky. Mademoiselle Sophie est l'unique héritière de son empire et selon lui son mariage avec un roturier entraînerait sa ruine.
- Comment mon père peut-il penser cela ? Comment peut-il agir ainsi ? Se lamentait Sophie.
- Depuis votre visite au repas de Noël, reprit Grosset, ne vous êtes vous pas fait passer pour les parents de Monsieur Margowsky sous le pseudonyme de De Belleville ? N'avez-vous pas usurpé Monsieur Jules Marnet, le titre honorable de médecin ? Monsieur Margowsky, n'avez-vous pas déclaré être étudiant en langues étrangères à mademoiselle Sophie ? Tous ces mensonges cumulés, ces énigmes, toutes ces substitutions d'identités, ces cachotteries, ont laissés une suspicion et un doute dans l'esprit de Monsieur Dubois Martin entraînant sa méfiance auprès des miséreux qui pour lui tournent tout autour de son porte monnaie.
- Y peut crevé avec son blé ! Hurla Julot, on est pénard mézigue et la vieille et pis c'est pas nous qu'on a commencé c't'embrouille, c'est l'môme qu'a voulu s'trucider pour la petiote, fallait-y l'laisser boire la goutte* ? On a filé qu'un coup d'paluche, ils ont l'béguin Mossieur l'soudeur à blanc*.
- Je voudrais bien vous croire, repris Grosset, mais hélas il me paie pour faire mon enquête et rapporter vos faits et gestes.
- Est-ce qu'on a la dégaine malhonnête ? Répliqua Totoche.
- Non...Je ne crois pas, répondit le détective après quelques secondes d'hésitation, mais vous savez, l'habit ne fait pas le moine.
- Vous êtes l'avocat du diable Monsieur Grosset ! Continua la jeune Fille. Vous transformez des innocents en coupables en construisant de fausses preuves, c'est cela votre travail ? Et mon père vous paie pour cette sale besogne, c'est une honte.
Boire la goutte : Se noyer. Un soudeur à blanc : Un faux policier.
- T'es qu'un pingouin ! Injuria Totoche, une balance qui flinguerait père et mère pour les pesettes.
- Appelez cela comme vous voulez, répondit impassible le détective.
- Et pourquoi vous nous déballez tout ça, demanda Pierrot, à nous qu'on n'a pas de dollars à vous offrir, à croire que vous jouez un double jeu ?
- Parce que l'ultimatum a lieu à 18 heures et passée cette heure, vous serez tous dans la merde en restant poli, et moi avec, si je veux toucher mon cachet, je dois ramener impérativement mademoiselle Sophie chez ses parents. Je suis un privé et ce n'est pas l'Etat qui me nourrit mais le client, quel qu'il soit et quelle que soit ses convictions, lança le détective.
- Et qui vous dit que j'accepte de vous suivre ? Repris Sophie, vous êtes si sûr de vous Monsieur le détective privé !
- Faudrait être folle pour refuser, répondit Grosset.
- Si la petiote décide d'planter la tente chez nous, elle restera ! S'écria la vieille.
- Nous sommes tous dans cette galère après tout, continua Pierrot, ensembles nous avons provoqués la colère de cet homme, déclarés la guerre, ensembles nous la continuerons.
- Et faut pas s'frotter de trop à Julot, lança celui-ci pour ne pas être en reste, si l'rupin veut v'nir s'la donner, je l'attend !
- Merci mes amis, repris Sophie. Et vous Monsieur Grosset, reprenez le chemin de Saint Cloud et dites à mon père que nous n'avons besoin d'aucun commissionnaire, qu'un face à face serait plus futile et plus correcte de sa part pour faire ses excuses...Précisez bien surtout que mon retour aura lieu, Pierre à mon bras ou pas du tout !
- Mais...mademoiselle ! S'exclama Grosset, vous devez venir... N'avez-vous pas eu votre dose de problèmes ? Vos acolytes n'auraient donc aucune importance à vos yeux pourvus que vos caprices soient exaucés ?
- Que voulez-vous dire ? Interrogea perplexe la jeune fille.
- Imaginez le déroulement de l'affaire suite à votre refus d'obtempérer, expliqua le détective, la police interviendra quelques minutes après 18 heures, vos amis seront placés en garde à vue pour au moins 48 heures, le temps nécessaire à votre père de porter plainte pour tentative d'escroquerie sur l'héritage, de réunir des preuves et des témoins, de prendre un bon avocat et le jour du jugement les jurés trancheront en faveur de l'argent et vos amis seront condamnés à une peine supérieure ou égale à dix ans de prison, c'est ce que vous voulez ?
- Bien...Je...Balbutiai Sophie.
- Arrête ton char bleusaille ! Intervint Totoche.
- Laissez moi finir Madame, coupa Grosset, et vous mademoiselle, votre père vous enverra aux Etats-Unis afin d'épouser le fils de son richissime collègue philadelphien, pendant que vos « Branles misères » croupiront à Fleury-Mérogis ou ailleurs !
- C'est de nous qu'vous causez espèce de salaud ? Hurla Pierrot. Sophie ne te laisses pas convaincre par ses mensonges...
- Non jeune homme, je n'ai pas l'habitude de mentir comme certains, se défendit Grosset.
- Il n'y a aucune preuve contre nous, continua Pierrot et je suis prêt à signer un contrat à notre mariage renonçant à toute la fortune de mon épouse en cas de malheur, son pognon qu'il se le garde et qu'il pourrisse en enfer et vous avec Grosset !
- Cela n'arrangera rien à la chose, repris le détective, la machinerie est en route et des têtes tomberont, déjà savez-vous mademoiselle que votre chère et tendre bonne a remis sa démission ?
- Albertine ? Démissionnée ! S'exclama Sophie.
- Ce n'est pas tout, poursuivit Grosset, Madame votre mère menace également de quitter le domicile conjugal l'ultimatum passé...Voyez-vous ma pauvre, vous mettez tout le monde dans l'embarras avec vos caprices d'enfant gâtée, redescendez sur terre, votre bonheur ne se trouve certainement pas sur le pavé du pont de l'Alma.
- Monsieur ! Dit Sophie d'un ton décidé, cette gâterie dont vous m'accusez vient de mon père, l'hérédité de la bourgeoisie. Plaignez-vous auprès de lui si vous avez l'audace et le courage...En ce qui concerne ma décision, vous suivre serait céder à ce chantage odieux proféré par mon père, donc une seule solution pour lui montrer ma détermination...Je reste ! Adieu Monsieur.
- Déballe bien not'converse à c't'asticot de peigne cul, termina Julot au départ du détective.
Henri Grosset revint bredouille au domicile de son « employeur » et client. Je vous laisse imaginer à votre convenance la stupéfaction et la colère de Bruno Dubois Martin, insulté une fois de plus dans sa fierté et son honneur par l'absence de sa fille. Le détective rendit ses comptes, résumant cette visite inopinée, inespérée et mouvementée sous le célèbre pont Parisien. Il s'attarda sur les détails, sur les risques encourus courageusement, sur ses blessures occasionnées par cette intrusion dans le camp de l'ennemi espérant peut-être ainsi adoucir l'humeur du bourgeois et se faire pardonner de cette défaite. En vain, qu'importe la gravité des lésions, de son état général et de toutes les facéties de cette brève rencontre, Bruno avait donné un ordre, le détective avait manqué à son devoir et raté l'enquête, de plus il s'était ridiculisé devant les malfrats en se pliant aux exigences de Sophie. Cela n'allait pas se passer sans répercutions.
- Nous retournons là bas tous les deux ! Hurla Dubois Martin, ces vauriens vont voir de quel bois je me chauffe !
- Cela est inutile Monsieur, balbutia Grosset.
- Inutile pour vous minable ! Rétorqua Bruno, vous allez voir comment une enquête aboutie chez les Dubois Martin et prenez en de la graine !
Il ordonna et laissa des consignes à son épouse qui se languissait, enfouie dans le fauteuil face à la grande cheminée du salon, à savoir :
Primo : Attendre dix huit heures précise avant de donner l'alerte aux forces de l'ordre si toutes communications étaient rompues entre Saint Cloud et le pont de l'Alma. Sans nouvelle de qui que se soit voudrait signifier, danger. Avertir notamment l'inspecteur Benetti chargé du dossier Margowsky ou plus exactement de l'effraction commise dans la chambre louée par la mère Monique.
Deusio: Lancer dans cet engrenage infernal l'avocat de la famille, Maître Lévy, afin qu'il tranche et conseil Bruno Dubois Martin sur les accusations à pourvoir afin de traîner en Justice les De Belleville alias Totoche, Julot et Pierrot, qu'ils répondent de leurs faits et gestes devant un Tribunal compétant qui les conduira en prison.
Tertio : Retenir la bonne le plus longtemps possible dans ses quartiers en essayant de la raisonner et de la convaincre à reprendre son service pour préparer le fameux repas de fin d'année.
Le maître de maison, par sa prévenance, avait toutes les chances ou presque de son côté. Sur ce, après un petit repas avalé en hâte dans la cuisine, les deux hommes se rendirent, à bord de la grosse voiture, au 8 éme arrondissement de Paris, au pont de l'Alma.
Entre temps, au bivouac des infortunés, seule la cendre froide du petit feu et les cartons étalés sur le sol, dénonçaient une ancienne présence humaine datant de quelques heures seulement, mais pour l'instant, les quatre amis avaient désertés cet endroit. Sophie affamée et affaiblie par sa première nuit passée à la belle étoile décida de prendre un petit repas chaud au premier restaurant, le moins cher, accompagnée bien entendu par ses acolytes. Henri Grosset guida le bourgeois jusqu'au campement.
- C'est ici ? Demanda celui-ci.
- Oui c'est ici mais il n'y a plus personne, répondit le détective.
- Je le vois bien ! Répliqua Dubois Martin et où sont-ils à votre avis monsieur l'incapable ?
- Partis déjeuner sans doute, nous allons les attendre, repris Henri Grosset.
- Déjeuner ! Sur le compte de ma fille, s'écria Bruno, il dilapide déjà notre fortune sans être mariés, Grand Dieu ! Il faut réagir, bougez vous un peu Monsieur Grosset, nous n'allons pas rester planter dans ce trou à rats alors que mon portefeuilles est à la merci de ces voleurs ! Sophie se fait dévaliser par votre faute, il faut les retrouver impérativement...
- Du calme Monsieur, repris le détective, ils vont revenir.
- Comment en êtes vous si sûr Grosset ? S'ils décidaient de coucher à l'hôtel cette nuit, Sophie saura t'elle leur refuser ? Hurla le bourgeois dont l'avarice faisait peine à voir, et nous deux aurions l'air plutôt ridicule à monter la garde sous un pont par ce temps en ce jour n'est ce pas !
- Ils reviendront, je vous le promet, répondit calmement le détective, je prend tout sur moi, faites moi confiance.
- Vous faire confiance ! S'exclama Dubois Martin, ne deviez-vous pas revenir avec ma fille ce matin ? Vous avez bafoué ma confiance en manquant à votre devoir. Regardez ou cela me mène aujourd'hui, obligé de me déplacer moi même, c'est une honte...Vous faire confiance ! Prouvez moi maintenant, si vous en êtes capable, qu'ils reviendront dormir au même endroit Monsieur le détective.
- Ne serait-ce qu'un court instant, ils reviendront parce que Sophie sait pertinemment que vous ne resterez pas les bras croisés sur le perron de votre maison à attendre...Elle connaît vos réactions a un tel affront, vous avez trop d'honneur devant ces misérables pour rester cacher, en silence, vous êtes un homme de terrain Monsieur Dubois Martin, un véritable guerrier faisant front à l'ennemi, loua Grosset pour adoucir l'humeur de son client.
- Vous le pensez vraiment ? Murmura flatté Bruno.
- Je le pense, répondit Grosset et puis d'ailleurs ne dit on pas que tout animal retourne toujours vers ses maîtres et son logis ?
- Heu !...Oui...On le dit, continua le bourgeois fier des compliments. Vu sous cet angle, vous avez certainement raison Henri, nous allons donc les attendre ici...Mais qu'ils se dépêchent, les aiguilles de ma montre tournent et l'heure fatidique n'est plus très loin.
- Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ! Moralisait Henri Grosset, heureux d'avoir marqué un point devant le bourgeois.
En effet, la patience paie. Bruno Dubois Martin arpentait le quai de Seine de long en large depuis maintenant bientôt une heure, suivit dans ses talons par son fidèle serviteur, le dévoué Henri Grosset. Les deux hommes emmitouflés dans leur gabardine, les mains dans les poches, le col relevé, la tête à demie enfoncée dans leur chapeau respectifs, sautillaient pour se chauffer les pieds à défaut du corps entier. La valse des frigos battait son plein lorsque les quatre protagonistes tant attendus apparurent en haut du pont. « Le Maître et son valet » se cachèrent derrière le pilier de béton pour les laisser approcher jusqu'à leur portée et les assommer par l'effet de surprise.
Sophie aperçue, stationnée à l'intersection du pont et de la route longeant la rive, la grosse auto noire de son paternel, elle en fit part à ses amis qui courageusement, têtes baissées, foncèrent au bivouac, Totoche en première, maugréait déjà des injures suivit de près du père Julot dont les manches retroussées de sa veste, pour plus d'aisance en cas d'empoignade, faisaient apparaître, incrustés dans la chair de ses avants bras durcis et ridés par les années, deux tatouages délavés, sur celui de gauche, une pensée fleurit sur des souvenirs d'adolescences tourmentée par cette période noire de la guerre, dont le Julot, héro de la résistance était alors un jeune homme respectable et respecté. Une époque figée dans sa mémoire, gravée à l'encre du sang de ses veines, à jamais immortalisée par ces trois mots : « A la chance », du temps de sa splendeur, de ses presque dix huit ans, du temps de sa vie d'homme tout simplement. Le second tatouage, plus petit celui-ci et plus intime aussi sur l'avant bras droit, représentait une clef dessinée avec talent juste au dessous d'un nom et d'une date dont je laisse le soin a chacun d'interpréter ce motif selon son imagination : « Fleury 23 avril 1961 ». Telle était l'inscription.
A quelques mètres derrière Julot, au bras de son galant, malgré la peur qui l'envahissait, Sophie marchait néanmoins d'un pas décidé vers son père, debout, les bras croisés, raide et dur comme les piliers du pont. Le détective se tenait à l'écart décidé à ne pas intervenir durant cette altercation du père et de la fille. La Totoche stoppa sa course effrénée à quelques mètres de Dubois Martin, Julot sur ses gardes, prêt à cogner si nécessaire la talonnait. Quand à Sophie, elle resta collé au bras de Pierrot légèrement en retrait des deux cloches.
La vieille, les yeux rivés dans ceux du bourgeois se mit sur la pointe des pieds pour tenter d'égaler sa hauteur avec celle de son ennemi qui restait impassible et silencieux.
- Comme on s'retrouve ! Lui dit-elle.
Dubois Martin fit mine de ne pas entendre, il s'adressa directement à sa fille d'un ton autoritaire comme à l'accoutumée.
- Nous rentrons Sophie !
La jeune fille regarda Pierrot, lui serra la main encore plus fort, ses yeux pétillaient de colère et de la colère elle en avait suffisamment pour puiser le courage nécessaire à répondre négativement aux ordres de son père.
- Nous ? Lui demanda t'elle, Pierre et moi ?
- Cesses tes plaisanteries stupides ma chérie, répondit le bourgeois, tu m'as très bien compris...Tu vois ma gentillesse et ma compréhension domine encore une fois mes états d'âme, je suis prêt à pardonner ta désobéissance, fermer les yeux sur tes mensonges. Je chasse de mon esprit ces gens sans autres procédures nuisibles à leur liberté si tu rentres immédiatement à la maison.
- Papa, tu me fais encore du chantage et je ne l'accepte pas, repris Sophie. Ces gens n'ont rien à se reprocher sinon leur délicatesse et leur obligation d'aider leur prochain.
- Et a voler les honnêtes gens ! rajouta dans un sursaut de colère Bruno.
- Oublis dont ta fortune pour une fois, continua la jeune fille, ma vie je la conçois auprès de ceux que j'aime. Pierre sera mon futur mari que tu le veuilles ou non. Je ne suis plus une enfant et n'ai aucun besoin de ton consentement pour l'épouser. Et saches que je dirige mes sentiments, mes envies, mes amours moi même, comme toi tes affaires.
- Sophie à raison Monsieur, poursuivit Pierrot, je vous le demande une dernière fois, acceptez moi comme je suis!
- Jamais ! Hurla Bruno, ce n'est pas ma fille que tu désires mais mon argent, j'en suis sûr.
- Papa je t'en prie, essais de comprendre, supplia sa fille, Pierre en a que faire de ton argent.
- Je te déshérite ! Cria Bruno.
- Et bien déshérite moi, répéta Sophie, nous vivrons d'amour et d'eau fraîche.
- Je te déshonore ! Hurla Bruno.
- Déshonore moi ! D'ailleurs mon seul honneur à présent est de porter le nom de Pierre, madame Sophie Margowsky, dite Sophie De Belleville ! cela sonne bien non ? Ironisait la jeune fille.
- Je te châtie ! Piaillait Bruno.
- Châtie moi ! Repris Sophie, ma seule et unique ambition est de fonder une vrai famille, sans aide de quiconque. Si nos deux salaires ne suffisent pas à faire bouillir la marmite, nous ferons des heures supplémentaires.
- Je te congédie de la banque ! Je te coupe les vivres ! Menaça dans un dernier souffle de haine et à court d'arguments le bourgeois. Tu verras qui de nous deux gagnera ?
- Je ne joue pas papa ! Tu me désoles, s'exclama tristement Sophie avant de se taire définitivement.
- Monsieur, repris à son tour Pierrot, comme je l'ai dit ce matin à votre larbin, je suis d'accord pour vous signer un paperasse stipulant mon refus à votre succession, je renonce à votre fortune et Sophie ne veut aucune dote pour notre mariage. Vos titres, votre gloire, votre banque, je m'en bats les cacahuètes. Et si cela peut vous faire plaisir, à la seconde qui suivra notre oui réciproque, vous n'entendrez plus jamais parler de moi. Sophie vous visitera seule, Sophie vous écrira, vous téléphonera sans une fois prononcer mon nom, je vous le promets !
- Les promesses d'un menteur ne valent pas leur pesant d'or ! Répliqua, buté comme un ours, têtu comme un âne, Dubois Martin.
- Mais merde ! Que cherchez-vous alors ? S'énerva Pierrot. Que voulez-vous ? Un lèche bottes ? Un baise main ? Que j'tombe à vos genoux suppliant votre pardon ? Que j'rampe devant vous comme ce Grosset ?
- Je ne veux pas de vous dans ma famille tout simplement ! répondit le bourgeois déterminé, ni de vous, ni de ces souillons en charpies, es-ce clair ?
Totoche, jusque là attentive et muette à la conversation du père et de la fille, ne puit s'empêcher d'intervenir à ces derniers mots, la colère lui monta au nez, ses yeux mitraillèrent cet homme répugnant, ce salaud bafouant la cause de la misère. Elle cracha par terre et bouscula le géant qui se dressait devant elle. Julot se tenait sur ses gardes, prêt à bondir au premier mauvais geste mal placé du colosse sur la vieille dame. Quand au détective, s'il aurait pu se glisser dans un trou de souris, je pense qu'il n'aurait pas hésité un instant a s'y fourrer.
- Ces souillons que vous gueulez si fort vous emmerdent mossieur l'aristo ! Vous voyez ces paluches, lui montrant ses mains, ce sont les pognes de la misère qui triment toute une foutue vie pour finir sur l'carreau a entret'nir des fricotins* comme vozigue, et ces arpions j'vais vous les mettre dans la gueule si vous traînez la mistoufle dans la merde !
- Mais de quel droit osez-vous me causer sur ce ton ? S'écria indigné Bruno.
- Du même droit qu'le votre ! Repris Totoche, et pis vous allez y goutter d'la misère c'te noille, à not'tour d'vous inviter à not'table pour la fête du père Sylvestre ! C'est c'que tu voulais à Noël, partager la bouffe du grand jour et ben tes désires sont des ordres mon bô mossieur ! Pose ton cul sur les cartons.
- C'est impossible Madame, mon épouse m'attend à la maison, répondit inquiet Bruno.
- Elle comprendra la situasse* et pis p't'être ben qu'on va la voir s'radiner après six plombes 'vec quequ'amis d'la poulaille* ?
- Sophie, tu ne vas pas laisser ton père se faire insulter de la sorte, implora le bourgeois.
- Ce n'est pas une insulte papa, répondit Sophie, mais une invitation. Madame Totoche et Monsieur Jules te font les honneurs de leur dernière boîte de cassoulet, tu ne peux pas refuser.
- C'est un enlèvement ! Un odieux chantage ! Grosset...faites dont quelque chose, après tout vous êtes détective, à vous de nous délivrer de ces mains infâmes.
- Qu'est ce qu'elles ont mes paluches ? Se demanda Julot qui ne saisissait pas toutes les nuances de cette discussion assez scabreuse.
Les fricotins : Les riches. La situasse : La situation. La poulaille : La police.
- Cessez de vous plaindre Monsieur Dubois Martin, répondit le détective sortant de son trou. Cette expérience vous fera peut-être réfléchir sur l'avenir.
- Comment ! Vous aussi contre moi ! retournez-vous votre veste, changez-vous de camps Grosset ? S'exclama le bourgeois, traite ! Assassin !
- Mon métier consiste à chercher la vérité et défendre le juste du mauvais, je ne crois pas me tromper en faisant pencher la balance de la Justice en faveur de ces gens Monsieur Dubois Martin. Je suis partisan de la bonne cause et mon enquête, après maintes péripéties, m'a mener à la conclusion suivante : Ces gens sont l'innocence même. Leurs propos tenus sont sincères. Votre fortune, ils en n'ont que faire, Mademoiselle Sophie et Monsieur Pierre s'aiment, c'est éloquent. Le seul crime de ses vrais faux parents, Madame Rosemonde Langlois et Monsieur Jules Marnet allias Monsieur et Madame De Belleville est peut-être d'avoir un trop bon c½ur, en voulant éviter un drame, à savoir le suicide de ce jeune homme, ils se sont attirés les pires ennuis...Vous devez l'admettre Monsieur, vous avez perdu !
- L'admettre ! Perdu ! je suis trahi, pris en otage, insulté, cela ne vous suffit pas Grosset pour me donner raison ? Hurla Bruno.
- Vous avez tort Monsieur, continua Pierrot et je le prouverais. Considérez-vous comme un otage si vous le désirez mais vous boufferez avec nous ce soir, votre réveillon vous le ferez sur le pavé !
- Pas pour longtemps, croyez moi, la police sera là dans peu de temps, mon épouse exécutera mes ordres et vous pourrirez tous en prison.
- Justement, je les attends les flics, répondit Pierrot, j'ai enfin retrouvé la trace du boss, commanditaire de l'effraction et du saccage de mon appart...Vous, Monsieur Dubois Martin !
- Aucune preuve ! S'écria celui-ci.
- Un témoin...Lui, Monsieur Henri Grosset, montra Pierrot.
- Vous n'allez pas faire ça Grosset ? Demanda effrayé Bruno.
- S'il le faut ! Répondit le détective.
- Voulez-vous ma ruine ? Vous n'avez pas le droit, hurla le bourgeois. Au secours ! Au secours !
Dubois Martin donna dans l'Opéra avec sa voix de baryton afin d'alerter les passants. Sa mauvaise posture devenait très inquiétante mais tout n'était pas encore gagné pour les jeunes gens.
- Basta ! Stoppe ta romance goualeur* ! Folqueux* ! Ou c'est mézigue qui va t'la colmater*, s'écria Julot à son tour.
- Monsieur Jules s'il vous plait, dit à voix basse Sophie, le c½ur gros de devoir agir ainsi avec son père, je vous en prie, ne traînez pas papa dans la boue plus que de raison, je vous le demande...
- La p'tite a raison Julot, ajouta Totoche, poireautons jusqu'à la visite des barbouzes sans s'monter la bourriche !
- Dac ! J'capitule, répondit Julot, puis s'adressant au bourgeois, si mon bô mossieur veut s'donner la peine de poser son cul sur la couvrante ou p't'être ben qu'y veut une cadière* ?
- Laisser moi partir, je vous en conjure pour éviter tout ennui supplémentaire. Sophie, ma fille, reprend toi, pense à ta pauvre mère qui se languit de ton absence...Elle qui rêvait d'un gendre intelligent, distingué, digne de notre nom, qui espérait un beau et grand mariage à l'église de Saint Cloud, dans ta robe blanche d'organdi avec une traîne de plusieurs mètres dans laquelle tu serais la plus jolie, des centaines d'invités s'inclinant à ton passage, pour un jour devenir Sissi Impératrice de Saint Cloud. Tu ne peux la décevoir ma chérie.
- Je ne la décevrais pas papa, continua Sophie, l'église, la robe, mon prince charmant, tout y sera à l'exception des invités de Pierre, deux personne seulement.
- Laisse le temps au temps ma fille, repris Bruno, plus tard tu comprendras peut-être.
Un goualeur : Un chanteur. Un folqueux : Un maître chanteur. Colmater : Faire taire. Une cadière : Une chaise.
- Non papa, il n'y aura pas de plus tard, le mariage est programmé pour le 12 février, je voulais vous en faire la surprise ce soir à minuit, mais vu les circonstances !
- Ma pauvre fille...Tu désenchanteras, balbutia le bourgeois au bord de la syncope.
Les aiguilles au cadran de l'attente tournèrent lentement, les secondes furent des minutes, les minutes des heures. Bruno Dubois Martin espionnait sa montre toutes les cinq minutes avec un soulagement lorsque 18 heures, l'heure cruciale, sonna à son poignet.
- Il est encore temps de réfléchir, dit fièrement Bruno à ses ravisseurs, les bureaux de la police doivent être en effervescence à cette heure, encore quelques toutes petites minutes de patience et fini pour vous la liberté. A votre place...
- Vous n'êtes pas à notre place, répondit Pierrot.
Les quatre amis n'avaient pas l'air de trop s'inquiéter sur cette affirmation non confirmée du bourgeois. Ils se regardèrent sans rien dire, c'est tout.
Cependant à Saint Cloud, le calme régnait dans la grande maison des Dubois Martin, Madame était affalée dur le divan du salon avec sa bonne, la brave Albertine qui n'avait toujours pas ré enfilé son tablier. Un long discours entre les deux femmes fit oublier l'heure fatidique. Un sermon qui dura et dont Madame Dubois Martin, qui l'eut cru ? Fut la sermonnée. Elle écoutait sans broncher, avec intérêt ce que la bonne avait sur le c½ur et c'est qu'elle en avait à dire Albertine, sans l'entrecouper de ses boniments de bourgeoise, bien au contraire. Entre la lueur du feu de la cheminée et le clignotement des guirlandes électriques décorant le sapin de Noël, la vieille dame distingua nettement les yeux pétillants et humides de sa patronne, Eléonore Dubois Martin pleurait. Des larmes d'inquiétudes certes, des larmes de honte sûrement. C'est aux alentours de 19 heures 30 que ce petit colloque féminin cessa. La bonne regagna ses fourneaux. Eléonore sortit de son gros vaisselier en chêne massif, dans la salle à manger, deux assiettes, deux verres, deux fourchettes, deux couteaux, deux petites cuillères et deux serviettes blanches brodées aux initiales du nom familial. Elle alluma les deux chandelles posées sur la table, un dîner en tête à tête se préparait...Mais qui était dont l'invité ?
La dame de maison descendit ensuite à la cave, un geste qu'elle n'avait pas fait depuis très longtemps, à vrai dire même peut-être jamais et en remonta une bonne bouteille de Moët et chandon de la collection personnelle de son époux qu'elle glissa dans le sot à champagne en argent emplis de glaçon sur la table. Puis se servit un bon verre de Brandy qu'elle but d'un trait et un second pour trinquer avec l'inconnu.
- Voilà quelques amuses gueules pour l'apéritif Madame, dit Albertine, un plat de petits toasts à la main.
- Merci Albertine, prenez place je vous prie, dînons ensembles et trinquons à la nouvelle année, après nous nous occuperons de Monsieur...Je vous suis reconnaissante de m'avoir ouvert les yeux sur la détresse de Sophie.
- Vous savez Madame, mademoiselle Sophie est un peu ma petite fille, je l'ai vu naître, je l'ai changée, langée, nourrit au biberon et élevé comme mon propre enfant lorsque Madame était absente. Personne n'a le droit de lui faire du mal et surtout pas son père. C'est une brave petite et Monsieur Pierre est un bon petit gars, je me suis renseigné auprès de ses amis de Belleville, sa situation je sais n'est pas très confortables actuellement, mais l'amour domine toujours sur les soucis financiers et ça ne coûte rien à Monsieur votre époux de leur donner un petit coup de pouce pour cadeau de mariage.
- Exactement Albertine et rassurez-vous, je me charge personnellement de ce mariage. Et je pense que cette nuit passée à la belle étoile remettra les idées en place à Bruno.
Effectivement, la nuit devait être très longue pour le bourgeois et son acolyte de détective, entre la brise, le froid, l'inquiétude, l'attente et la colère.
- La bigorne* s'est y paumée mon bô mossieur ? Lança ironiquement le vieux Julot.
- Ou vot'bergère qu'a oubliée la commission ? Pouffa Totoche.
- Vous ne perdez rien pour attendre ! Bande d'escrocs, ils vont venir, répliqua Bruno, confiant malgré tout.
- Il est bientôt 21 heures, interrogea Grosset tout penaud dans ses basques.
La bigorne : La police.
- Vous êtes bien placé pour savoir mon cher Grosset que les démarches administratives sont toujours très longues a se mettre en route, surtout un soir de réveillon, répondit le bourgeois sans se laisser prendre au piège de l'angoisse.
- Et qu'les poulets n'sont jamais pressés, poursuivit Pierrot pour faire monter la tension entre les deux prisonniers.
- Papa je crois que tu vas passer la nuit avec nous, maman a du comprendre le fond de cette stupide histoire, continua Sophie, et du reste elle te fait sûrement confiance, me sachant à tes côtés, elle n'a rien à craindre.
- Petite effrontée ! Lança méchamment Bruno, comment tu oses...
- Chut ! Tu verras les premières heures sont les plus difficiles, poursuivit la jeune fille, mais le corps s'habitue vite à l'air glacial et au bitume.
- Il est hors de question que je dorme sur le pavé ma fille, repris le bourgeois, dans une demie heure si personne ne nous a délivrés, je m'en vais et aucun de vous ne m'arrêtera à moins de m'assommer ou me trancher la gorge.
- No problème ! Répondit Julot l'½il coquin, jouant à faire passer son opinel d'une main à l'autre pour intimider l'ennemi.
- Mon cher beau papa, continua Pierrot, avec la permission de votre fille, je me porte volontaire pour vous ficeler comme un vulgaire saucisson.
- Attend Pierre ! Un instant veux-tu, hésita le jeune fille, papa, promet moi de ne pas t'enfuir...
- Des promesses !...A des charlatans...des bandits...Jamais ! Tu m'entends, jamais !
- Je vous le promet moi mademoiselle, murmura Grosset, inquiet de devoir passer la nuit pieds et poings liés.
- Traître ! Vous capitulez avec ses brigands Grosset ! Hurla Bruno, vous ne valez pas mieux que cette racaille, soyez digne au moins, faites honneur à l'héroïsme...
- Si vous appelez cela de l'héroïsme, couché à la belle étoile attaché à un lampadaire pour défendre une cause qui n'en vaut pas la chandelle, là, je démissionne Monsieur.
- Désolée papa, mais je suis obligée, à contre c½ur, d'accepter la solution de Pierre...Vas y mon chéri, ordonna Sophie, attache les, mais vas y doucement.
Dubois Martin se débattit quelques secondes mais la force de Julot qui le maintenait eut raison de sa rébellion et c'est avec un malin plaisir que Pierrot ôta l'écharpe autour du cou de son futur beau père et lui passa autour des poignets, derrière le dos, en serrant le n½ud assez fort pour qu'il fut impossible de le dénouer tout seul. Une légère crispation faciale du à la douleur occasionnée, prouva à quel point le bourgeois avait les poings liés. Un morceau de chiffon mouillé fit une bonne lanière pour ses pieds. Le détective, abattu par tous ces événements, n'éprouva aucune résistance, il tendit lui-même son écharpe à Pierrot. Même s'il s'était apparemment rangé dans le camp des kidnappeurs, la confiance en lui n'était sûrement pas au point le plus haut.
- Vous n'avez pas le droit de nous traiter ainsi, criait le bourgeois, si la police arrive vous serez pris en flagrant délit de kidnapping et vous finirez vos jours en prison.
- Ne gueule pas ou j'te colmate le clapet 'vec le canard qu'y a à tes pinceaux ! Cria encore plus fort et menaçante la Totoche.
Bruno Dubois Martin se tue, il regarda sa fille d'un air hautin et dédaigneux.
- Excuse moi papa, je suis obligé de faire cela pour que tu comprennes...
Sophie se pencha sur son père, plongea sa main dans la poche du pardessus et en retira les clefs de l'automobile stationnée au dessus du pont et la mit précieusement dans la poche de son jeans.
- Tu me le paieras petite garce ! Menaça entre ses dents l'homme déchu.
La jeune fille regagna sa place sur son carton au côté de Pierrot avec un petit pincement au c½ur, mais le jeune homme la rassura bien vite avec un tendre baiser sous les yeux arrogants du roi découronné qui seul, restait assit sur son carton.
Les deux cloches s'endormirent sans se faire prier. Le détective, nantit de ses liens, eut du mal à trouver le sommeil mais la fatigue l'emporta également au bout d'une petite heure. Le bourgeois s'allongea enfin quand il entendit ronfler toute cette petite colonie de malfaiteurs, il n'y avait rien à faire pour tenter de s'échapper sinon attendre l'éventuelle descente de la police. Il se tourna et se retourna sur son carton, ses poignets lui faisaient souffrir, une question lui trottait dans la tête, son épouse avait-elle mis sa menace à exécution, à savoir quitter le domicile conjugal après 18 heures sonnées ? Dans ce cas personne, absolument personne ne viendrait les délivrer, il ne fallait pas compter sur la bonne et du côté du détective, célibataire endurcit, aucun de ses proches ne s'inquiéteraient de son absence prolongée. Donc l'insomnie de cette nuit du 31 décembre au premier janvier n'était pas seulement du à la dureté de sa couche, ni au froid, son pardessus, ses pulls, ses caleçons longs et ses pantalons le protégeaient très bien des courants d'air, mais la honte, l'humiliation et l'attente des secours qui ne viendraient peut-être jamais l'empêcha de fermer l'½il. Il entendit au loin sonner au gong d'une horloge les douze coups de minuit suivit aussitôt d'un concert de klaxons sur le pont et le boulevard longeant la rive. Des cris, des chants, des trompes s'élevèrent dans l'aube naissante de la nouvelle année. Il aurait voulut hurler, avertir les badauds et les fêtards de sa mauvaise posture mais se ravisa, se rappelant la menace de la vieille Totoche. Enfin, vers les trois heures du matin, lorsque la liesse de la foule laissa place au silence, quand les derniers noctambules s'engouffraient dans les bouches du métro, lorsque le froid redoubla d'intensité, les paupières lourdes de fatigues du bourgeois se fermèrent sur la sinistre réalité pour le pays des songes...Ou des cauchemars.
.5.
- Que personne ne bouge, c'est un ordre ! Police !
Telle fut la phrase gueulée par l'inspecteur Benetti, dont les origines italiennes lui avait léguée une voix chaude et forte de ténors, qui fit sursauter les dormeurs de l'Alma. Tirés précipitamment de leur sommeil, Totoche et Julot grognaient toutes les injures possibles et inimaginables, apprises à l'enseignement de la rue, à l'encontre de ces agents en uniforme venus en renfort les secouer, matraques aux poings, prêt à cogner.
- On se lève, les mains sur la tête, les jambes écartées, vous aussi mademoiselle, ordonna le Colombo de la police française.
- Non, c'est ma fille ! S'écria Eléonore Dubois Martin qui participait à cette razzia matinale sur le bord de la Seine.
- Maman ? Toi ici ? S'étonna Sophie.
- Oui ma chérie...Monsieur le commissaire vous pouvez laisser ma fille, elle n'a rien à voir dans cette histoire, demanda la bourgeoise.
- Il n'en est pas question maman ! Se fâcha la jeune fille. Fouillez moi également Monsieur l'agent, je suis la seule responsable du kidnapping de mon père.
- Mais ma chérie ? Bégaya Eléonore surprise.
- Fouillez tout ce joli monde j'ai dit, ordonna Benetti.
- C'est à cette heure ci que tu arrives, s'énerva Bruno Dubois Martin à son épouse, je t'avais dit dix huit heures hier soir pas à neuf heures ce matin !
- Hier au soir je réveillonnais mon cher et avec Madame Albertine ne vous déplaise ! Répondit ironiquement la grande dame.
La rage montait dans le c½ur de cet homme, les joues rougissantes, les yeux foudroyants, le léger tremblement de sa lèvre supérieure, le froncement des sourcils, les dents serrées sur une bouche entrouverte, la crispation des muscles, les poings serrés, des signes de fureur qui ne trompent pas, mais il se ressaisit devant les forces de l'ordre, la colère ne pourrait qu'envenimer les choses et être néfaste à son égard, et d'une voix douce, suppliante même, il s'adressa au commissaire.
- Pouvez-vous me détacher ? Voyez comme ces malfrats m'ont ficelé Monsieur le commissaire. Mes poignets sont presque ensanglantés.
- Presque ! Répéta Benetti.
- Je suis courbaturé de partout, continua Bruno.
- De partout ! répéta encore l'inspecteur.
- J'ai froid, je suis affamé, meurtris, Monsieur le commissaire, se plaignait le gros bourgeois.
- Depuis combien de temps êtes vous retenu en...Heu !
- En otage ! Monsieur le commissaire, en otage, le mot n'est pas trop fort...Depuis hier soir...Aux mains de ces bandits, sous leur menace, leur pression et ma fille en est l'investigatrice, je vous prie de me croire Monsieur le commissaire, qu'on les jette en prison...Ma fille avec, ils ne méritent que cela !
- On se calme Monsieur Dubois Martin, poursuivit le commissaire, vous allez tous nous suivre au poste pour vos dépositions afin d'éclaircir cette histoire.
- Mais ce sont eux les bandits ! S'écria Bruno, ils n'ont rien de normal ces gens...Regardez cet homme, il se fait appeler Julot, se dit médecin et en plus il est armé !
- Armé ? Demanda Benetti.
- Nous avons trouvé cet Opinel dans sa poche commissaire, montra un agent, rien de bien dangereux et non interdit par la Loi.
- Pourquoi ce couteau ? Monsieur Ju...Lot, c'est cela ?
- M'oui m'sieur ! Répondit le vieux, c'est pour suriner l'bourge pardi !
- Ne jouez pas au plus malin avec moi, continua Benetti.
Julot ne répondit pas. Valait mieux, vu son passé, éloigné certes d'ancien repris de Justice, la récidive, dans cette accusation grossière de rapt, lui pendait largement au cou.
- Je suis de la maison en quelque sorte Monsieur Benetti, voici ma carte, Henri Grosset, détective privé, je suis ici pour enquête. Entre confrère vous pouvez m'appeler Henri si vous le désirez.
- Pas de familiarité avec moi et puis je vous connais Monsieur Grosset, dit le commissaire.
- Tous les honneurs sont pour moi, répondit flatté le détective.
- C'est dont vous le casseur de Belleville ? Ce jeune homme là-bas, Monsieur Margowsky, a déposé plainte dans nos locaux pour l'effraction de son appartement et acte de vandalisme commit au 28 rue Ramponeau. Quelque chose a rajouter ? Demanda Benetti.
- Heu ! Non...Sinon que j'exécute les ordres de mon client, se défendit Grosset.
- Et je suppose que votre client est Monsieur Dubois Martin, otage de sa propre victime...Une sale affaire à démêler n'est ce pas Grosset ?
- Oui commissaire, répondit celui-ci.
- Ces gens n'y sont pour rien Monsieur, laissez les partir, demanda Sophie en désignant Totoche et Julot.
- C'est exact Monsieur, continua Pierrot. Je suis seul coupable, je les ai mêlé contre leur gré à cette histoire, ils ne voulaient pas, je les ai forcé en menaçant de me suicider devant leurs yeux.
- Menteur ! Hurla Bruno, ces vieux clochards sont du complot, coupables de tentative de vol ! D'usurpation d'identités et de séquestration...Cela ne vous suffit pas pour les enfermer commissaire ?
- Vieux schnock, t'écrases ton claque merde ou j'te fous une raclée, hurla à son tour Julot.
- Laisse le causer mon Julot, j'vous accompagne au lardu* m'sieur l'sondeur*, j'veux l'voir chambrer* au gnouf c't'asticot. Il est ben trop fier pour être honnête.
- Ne vous inquiétez pas Madame Rosemonde, tout devrait s'arranger, je m'en porte garante, affirma Eléonore.
- Grand Dieu ! Tu me trompes également, toi, mon épouse ! Hurla de plus belle Bruno. Mais c'est le ciel qui me tombe sur la tête ! Tout d'abord ma fille complote contre moi, j'engage un détective, il retourne sa veste et témoigne en faveur de ces misérables, ma bonne qui fiche le camps le soir de la saint Sylvestre et maintenant ma propre femme qui prend partie de mes ravisseurs ! Mais c'est un scandale ! Une honte ! Vous déshonorez la famille ! Vous salissez mon nom !
- Silence ou je vous coffre pour nuisance...Allez embarquez moi tout ce charmant petit monde, ordonna Benetti à ses hommes.
- Non, je ne vous suivrais pas, insista Bruno, vous ne savez pas qui je suis...
- Un banquier ni plus ni moins, avec une forte tête en plus, allez grimpez ! Répondit intransigeant le commissaire.
- J'ai des relations Monsieur ! Je vous ferais tomber...Réduit à la circulation, s'époumonait inutilement Dubois Martin.
- Des menaces ! Qu'on lui passe les menottes !
- Lâchez moi ! Ôtez vos sales pattes de mon pardessus ! J'ai mon auto stationnée sur le pont...Lâchez moi !
- La fourrière s'en occupe.
Le lardu : Le commissariat. Un Sondeur : Un inspecteur de police. Chambrer : Enfermer
Benetti eut le dernier mot. Trois agents furent indispensables pour faire monter Bruno Dubois Martin dans le fourgon, qui se débattait tant qu'il pouvait. Henri Grosset et les deux jeunes tourtereaux attendaient bien sagement à l'intérieur. Julot suivit le bourgeois en sifflotant « le temps des cerises », comme un acte routinier et s'installa à la droite du gros bonhomme qui piaillait toujours et la colère de celui-ci fut à son paroxysme lorsque la Totoche s'assit calmement à sa gauche. Encadré de par et d'autre des deux gangsters responsables de son arrestation, surveillé de deux policiers en arme comme l'ennemi public numéro un, les poignets menottés, quelle belle journée du premier de l'an pour cet homme sans histoire, ce Saint au casier judiciaire vierge, ce banquier modèle à la vie claire comme de l'eau de roche qu'on lui aurait donné le Bon Dieu sans aucune confession.
Le car de police, escorté de deux véhicules dont une voiture banalisée, celle de Benetti, se fraya aisément un passage dans la circulation fluide de cette heure matinale de ce jour férié, jusqu'au commissariat de Belleville sans avoir besoin du klaxon deux tons, seuls les gyrophares éclairaient par intermittence les façades des maisons et des magasins, tous rideaux tirés, dans le jour naissant de cet hiver rigoureux.
Eléonore, dans son auto, suivait le convoi cellulaire, la vitesse ne l'impressionnait guère dans ces instants mémorables, attrayants, ô combien angoissants où le suspens tenait en haleine les protagonistes de cette rocambolesque aventure.
Une cage grillagée au milieu d'une pièce accueillit le petit groupe, Henri Grosset échappa à l'internement provisoire dans ce cachot ouvert à la vue de tout le monde. Il fut le premier convoqué dans le bureau de Benetti où Madame Dubois Martin était invitée comme témoin. Un agent ôta les menottes de Bruno avant de le pousser derrière les barreaux, bouclé à double tour en compagnie de Sophie, Pierrot, Totoche et Julot, ainsi qu'un jeune autre détenu, sans domicile fixe sans doute, vu la dégaine crasseuse de ses vêtements, les cheveux ébouriffées, assis par terre la tête reposant sur ses genoux. Par moment, il relevait la tête, regardait autour de lui avec des yeux vides, cernés, exorbités. Un sourire bête déchirait son visage d'adolescent juvénile, si pâle, absent du monde alentour, il devait avoir approximativement dans les dix sept ou dix huit ans, pas beaucoup plus, mais, la dose d'excitants ingurgitée dans la nuit le vieillissait d'une dizaine d'années, puis reposait sa tête blonde sur ses jambes si frêle et replongeait dans sa somnolence artificielle où quelques sursauts venaient troubler sa paix dérisoire, agitant son corps comme un pantin désarticulé. Triste exemple de la faune nocturne qui hante hélas tous les commissariats parisiens et d'ailleurs. Triste compagnon de cellule de Dubois Martin qui hurlait, bouillait, insultait, rageait sous la surveillance de deux gardiens impassibles à ses propos provocateurs tenus et gueulés. A croire que l'habitude engendre l'indifférence et la tolérance, deux choses essentielles et primordiales dans les rangs de ceux qui font respecter l'ordre, la Loi et le bien de chacun.
Au bout de quelques longues minutes, un agent pria Sophie et son fiancé à pénétrer dans le bureau du commissaire. S'en fut trop pour Bruno Dubois Martin. Abattu d'une agitation inutile, éreinté d'avoir pousser la chansonnette des jurons un peu trop haut, las d'être enfermé dans une cage, honteux, lui le digne directeur d'une agence bancaire, de se faire menotté, emprisonné comme un animal avec pour voisinage deux clochards et un jeune paumé plongé dans la drogue, sans classe ni vertu. Dans un dernier relent de survie, dans une ultime tentative de sortie, il supplia le policier.
- S'il vous plait Monsieur l'agent...J'oublie tout...J'efface tout de ma mémoire, mais par pitié, je ne vous demande pas la lune mais simplement de ma changer de cachot, si vous ne pouvez me rendre la liberté dans l'immédiat, acceptez ma requête, je ne puis supporter plus longtemps la vision et l'odeur de ces...Ces poivrots, cause de mon déshonneur !
La vieille Totoche entendit ces mauvais propos prononcés à leurs égards. Son sang ne fit qu'un tour, elle se leva d'un bon et assena le bourgeois d'une multitude de coups de sac à main offert à la Noël par Sophie. De sa voix railleuse à l'accent de Paname, elle gueulait à s'arracher les poumons, soutenue par les cris de son compagnon d'infortune.
- Vas y ma Totoche ! Cogne le c't'asticot ! Fout le sur l'tapis !
Les gardiens s'amusaient de cette scène inédite, véritable numéro de cirque, un gros et gras bourgeois passé à tabac par le sac à main d'une vieille bonne femme ! Fallait le voir pour y croire. Une petite querelle « de trottoir » sans conséquence grave pour l'avenir...Et pourtant ?
Le fou rire général était déclenché dans le commissariat principal du 20 éme arrondissement où Madame Eléonore Dubois Martin avait demandé de l'aide très tôt ce matin sachant que Benetti était chargé de l'enquête concernant l'affaire du casse de la chambre de Pierrot. Les coups de Totoche, les plaintes du bourgeois, les olés de Julot, les rires des uns, les cris des autres alertèrent le commissaire qui sortit promptement de son bureau avec autour de lui Eléonore, Sophie, Pierrot et Grosset.
- Arrêtez tout de suite, on ne s'entend plus dans ce bordel, cria t'il encore plus fort.
Le jeune drogué releva la tête avec toujours ce faux sourire qui décidemment dépareillait sur sa panoplie de junkie. Un silence étrange pesait maintenant sur le commissariat, un silence qui fit résonner la quinte de toux soudaine de Totoche, comme venue des enfers. Une toux sèche, forte qui lui racla la gorge à lui arracher les entrailles. La pauvre vieille lâcha son sac à main, porta ses mains à la poitrine, des gerbes de sang mêlées à la salive giclaient de sa bouche à chaque expiration. Elle se plia, tituba, vacilla. Julot l'allongea sur le banc de bois scellé au sol.
- Ouvrez cette porte, vite ! Ordonna Benetti.
Un policier exécuta l'ordre sur le champ, Sophie se précipita sur la pauvre vieille qui suffoquait entre deux convulsions. Le commissaire téléphona aussitôt aux pompiers. Le bourgeois, comme pour se faire pardonner, ôta son pardessus et couvrit le corps maladif de la malheureuse, Pierrot lui fit un oreiller avec son blouson roulé en boule tandis que Julot, impuissant, caressa les joues rugueuses et ridées devenues blanches comme un linceul de Totoche. Les yeux larmoyants, il dit au commissaire entrant à son tour dans la cage d'acier.
- Quand elle pique sa rogne la vieille, elle glaviote toujours du raisiné*, d'puis belle lurette maint'nant !
- Les pompiers ne vont pas tarder, ne vous inquiétez pas, répondit Benetti, gêné de la tournure tragique de ce fait divers.
Agenouillés devant la vieille dame, Pierrot et Sophie, tels deux enfants en prière, retenaient leurs larmes pour ne pas l'effrayer plus qu'elle ne le fût déjà. La jeune fille lui prit tendrement la main. Totoche la lui serra, inclina légèrement sa tête vers les jeunes gens, son visage révulsé, crispé de douleurs, cherchait encore une expression naturelle, ou trouvait-elle la force de sourire malgré la souffrance qui paralysait son corps ?
- On va gagner...On va gagner les enfants, murmura t'elle avant de perdre connaissance.
Lorsque les secours arrivèrent, ils ne purent que constater l'inconscience de la pauvre dame. Cette alerte était donc plus sérieuse et plus alarmante que les précédentes. L'inspecteur Benetti renvoya Bruno Dubois Martin à son domicile avec la consigne de ne pas quitter le département jusqu'à nouvel ordre, puis se rendit à l'hôpital accompagné de
Glaviauter du raisiné : Cracher du sang.
Julot, de Pierrot et de Sophie. Grosset regagna sa tanière sans demander son reste. Il échafaudait quand même quelques astuces pour se faire régler, dans les plus brefs délais, la note de ses honoraires auprès du bourgeois, son enquête était à présent close et les services d'un détective privé, même des plus ringards, se paient à coups de milliers de francs.
Que l'attente fut longue dans les couloirs du service des urgences de l'hôpital. Malgré ce jour férié, Sophie due remplir les documents administratifs nécessaire à l'hospitalisation et à la prise en charge de Totoche. Sous les conseils du commissaire Benetti, les frais d'hôpital devraient être réglés par la famille Dubois Martin. Bruno n'était-il pas, indirectement bien sûr, responsable de cette tragédie ? Julot, qui connaissait à peu près les réponses aux renseignements demandés, prêtait main forte à la jeune fille.
Nom : Langlois
Prénom : Rosemonde
Adresse : Néant
Date de naissance : Aux alentours de 1930
Lieu de naissance : Paris
Numéro de Sécurité Sociale : Néant.
Depuis le temps que la brave Totoche n'avait pas mis les pieds chez un employeur, elle était à tout jamais bannie de la liste des assurés sociaux de la Caisse Primaire d'Assurances Maladies. Et d'autres services de ce grand labyrinthe qu'est l'Administration l'ignoraient totalement, tels que Caisse de retraite, Bureau de vote, Caisse familiale, Assurances diverses, Banques, j'en passe et des meilleurs. Faisait-elle seulement partie de la démographie française ?
Julot faisait les cent pas entre le distributeur de boissons chaudes et le grand mur blanc, plutôt délavé, de la salle d'attente. Il arpentait de long en large ce vieux sol carrelé dont les motifs s'effaçaient au fil du temps. Il errait dans cette pièce, refuge et témoin de tant d'angoisse, de désespoir, de tristesse, de larmes, de rires et de joies aussi, tous les atouts coutumiers qu'un hôpital puisse apporter en sentiments pour les familles d'un blessé ou d'un malade. Il sursautait à chaque ouverture de la grande porte battante dont sur les vitres teintées étaient inscrit en grosses lettres rouges ces trois mots : Urgence, accès interdit, où médecins, infirmières, brancardiers, internes, femmes de service, allaient et venaient au gré de leur travail. Qui passait comme un coup de vent un stéthoscope autour du cou ? Qui roulait des chariots supportant différents appareils médicaux ? Qui poussait des brancards où des corps allongés, recouvert d'un drap blanc, étaient destinés à la salle d'opération ? Qui encore, s'afférait dans une chambre avec un balai, une serpillière, un haricot à la main ? Une vraie fourmilière d'hommes en blanc s'agglutinant dans l'enceinte de cet établissement avec un but unique et essentiel, sauver des vies humaines.
Le pauvre Julot ne différenciait pas les services de ces gens là, tout être humain sapé de blanc était membre de l'hôpital donc en mesure de connaître et de donner des nouvelles sur l'état de santé de sa Totoche. Il les agrippait donc tous un par un, les interrogeant, les suppliant et grognant à chaque réponse négative. Qu'il était triste à voir ce vieux bonhomme désappointé. Puis enfin la silhouette d'un médecin s'immobilisa dans l'encadrement de la porte. Un mètre quatre vingt de muscles, un visage tout frais rasé avec quelques coupures éparses due au feu du rasoir, des yeux, encore encrottés d'une nuit qui fut courte et certainement arrosée de champagne, exprimaient un désappointement certain. Pour sa première urgence depuis la prise de son service en ce premier janvier, le cas Langlois ne fut pas des plus brillants. Il s'approcha du petit groupe.
- Vous êtes la famille de Madame Langlois ? Dit-il d'une voix douce et rassurante.
- Ouais ! S'écria Julot devançant ses compagnons.
- Y'a-t-il un certain Monsieur Julot, parmi vous ? Demanda le chirurgien.
- C'est mézigue ! Répondit l'intéressé.
- Madame Langlois vous demande, deuxième porte à droite, je vous en prie, indiqua l'homme en blanc.
Julot ne se fit pas prier, il s'enferma dans la chambre de réanimation avec sa bien aimée
- Docteur, c'est grave ? Demanda Sophie inquiète.
- Vous êtes ses enfants ? Répondit le médecin, secret médical oblige.
- En quelque sorte oui, rajouta Pierrot.
- Commissaire Benetti, parlez sans inquiétude, Madame Langlois est sous ma responsabilité, dévoila le policier en présentant sa carte tricolore.
- Elle a repris connaissance mais son cas est jugé très critique, poursuivit le médecin, elle nous a fait une hémorragie interne, le c½ur est très fatigué, ses organes vitaux, fois, poumons sont dans un triste état vous savez...
- Le cancer ? Lança Sophie sans laisser le temps au médecin d'expliquer la maladie.
- Elle le traîne depuis un bon nombre d'années, repris celui-ci, l'alcool, la mauvaise nutrition, le tabac n'ont rien fait pour l'enrayer, bien au contraire, il est aujourd'hui général et malheureusement en phase terminal.
- Il n'y a pas d'espoir ? Rien à faire ? Demanda Pierrot en connaissant déjà la réponse.
- Attendre, elle est inopérable, répondit le médecin.
- Combien de temps docteur ? Une année ? Un mois ? Un jour ? Une heure ?
- Quelques minutes...quelques secondes, Dieu seul le sait mademoiselle. Veuillez m'excuser je dois retourner à mes patients, je suis désolé, termina t'il.
- Merci...Merci docteur.
Dans la petite pièce à l'odeur d'éther, où aucune fenêtre ne laissait pénétrer la lumière du jour, la Totoche, nue sous un draps blanc, reposait calmement dans un lit aux vulgaires montants de ferraille, parmi les flacons de perfusions, les appareils électriques dont les électrodes branchés sur son corps devaient sans doute la maintenir en vie. Sa respiration saccadée, glauque, râpeuse, rompait le silence lourd de cette chambre calfeutrée où la chaleur devenait étouffante pour un homme bien portant comme Julot. Elle avait le visage jaunâtre, froid mais lisse cependant, les rides accumulées depuis tant d'années d'errance disparaissaient au fur et à mesure que le goutte à goutte pénétrait dans son corps meurtrit, le gonflement de la peau effaçait les cernes violacées sous ses deux grands yeux ouverts, d'un bleu délavé par un léger voile, sur ses pupilles dilatées. Elle fixait son homme, son frère, son compagnon de galère, son alter ego, son Julot. Julot à la mine décomposée par sa souffrance intérieure. Julot à l'éternel sourire, brisé sur l'agonie de sa complice. Julot tout penaud, dont la bonne humeur communicative s'enfuyait et se perdait déjà dans les regrets du passé si proche cependant, mais déjà souvenirs.
- Approche le vieux ! Murmura Totoche d'une voix caverneuse, sortie d'outre tombe, qui n'était plus la sienne...J'te fous la frousse 'vec tous ces tuyaux dans l'pif !...Y m'ont saigné les docs...Même dans les abatis y m'ont piqués...A la lilipionçette*...Dis moi mon Julot, es-ce que j' ressemble déjà à une viande froide ?
- Jabote* pas comme ça la vieille, t'es pas encore refroidie, tu vas t'rambiner*, j'te l'dis, tenta vainement de rassurer Julot noyé de larmes.
- Wallou* mon Julot, pas c'te fois !...Tu t'es tapé un bout d'chemin avec moi...Je n'ai pas toujours été chouette hein ? Ni une belle pièce pour tézigue mais j'suis heureuse d'calancher* en sachant qu't'es toujours là...
- Chut ! Ecrase là, t'es pas 'core dans la boîte Totoche, repris Julot en ravalant ses sanglots.
- J'esgourde* déjà...L'darraque* du croque et...La jase* du...Du curton.
Totoche parlait plus lentement, plus doucement déjà. Elle s'éloignait. Elle s'éteignait. Julot effondré serrait plus fort sa main pour tenter désespérément de la retenir sur cette Terre qui n'avait pas toujours été chique, ni très belle pour eux deux. Mais malgré la misère, l'indifférence, la Loi du plus fort dans cette jungle de déshérités, ils aimaient la vie et c'est une injustice de la part du Bon Dieu de décider du départ prématuré de la bonne et brave Totoche. C'est ce que pensait Julot, mais à quoi bon penser ? A quoi bon prier dans ces moments dramatiques ? Rien ne pourra arrêter le cycle de l'Existence. Rien ne pourra changer la destinée ce ceux que l'on aime.
- Julot ! Julot ! T'es là ? Chuchotait la vieille.
- Où tu veux qu'j'y sois? J'suis où tu es ma Totoche, répondit effrayé le vieux.
Lilipioncette : Morphine. Jaboter : Parler. Rambiner : Guérir. Wallou : Non. Calancher : Mourir. Esgourder : Entendre. Un darraque : Un marteau. La jase : La prière.
- Julot...J'veux pas qu'on m'fiche dans l'trou 'vec des macchabées qu'je connais pas...Dis leur Julot...Dis leur que j'veux pas...Y faut m'riffauder*...Y faut qu'mon casaquin* soit cramer...Que je n'laisse pas d'trace dans c'putain d'Monde...Et j'veux pas emmerder les gens 'vec tout l'tralala...T'entends mon Julot ? T'entends ?
Bien sûr qu'il entendait le Julot et ne puit répondre que par un timide oui aux dernières volontés de la Totoche.
- Julot, mate dans la fouille d'mon baise en ville...Prend l'tire jus*...Offre c'qu'il y a d'dans aux mômes, ce s'ra not'cadeau d'mariage...
Julot s'exécuta. Il retira du mouchoir un petit médaillon munit d'une chaîne, en or sans doute. Une reproduction de la Vierge et l'Enfant était gravé sur le côté pile de la médaille, sur le côté face, un prénom et une date y figuraient : Rosemonde 1927. Quel beau souvenir de la vie passée de Totoche représentait ce bijou, un cadeau de baptême car la vieille avait été baptisée à n'en pas y croire d'après les propos tenus en vers et contre l'Eglise.
- Ca vaut des tunes c'truc là ? S'écria Julot.
- Plus dans l'palpitant qu'dans la fouille ! Répondit faiblement Totoche.
- J'leur refil'rait la vieille, promis juré !
Totoche marmonnait des phrases incompréhensibles, des mots imperceptibles tellement sa voix se transformait en chuchotements et en murmures. Julot du tendre l'oreille tout près de la malheureuse pour entendre ses dernières paroles.
- Julot...Je pars, balbutia t'elle.
- Restes y 'core un chouia ma Totoche, suppliait le pauvre homme, pas encore la vieille...Mézigue, j'ai besoin d'toi...
Riffauder : Brûler. Un casaquin : Un corps. Un tire jus : Un mouchoir.
Julot se cramponnait désespérément au bras de totoche, essuyant ses larmes sur la manche de sa veste.
- A...dieu Julot...Adieu !
Dans son dernier souffle, Totoche eut encore la force de sourire une dernière fois à son vieux compagnon de bohème qui ravala difficilement sa peine dans d'interminables et insoutenables sanglots. C'est une partie de lui-même qui disparaissait à tout jamais avec la mort de Totoche. Il enfourna le petit médaillon dans le mouchoir et empocha le tout dans son veston. Il déposa un dernier baiser sur le front de la défunte et sortit comme un automate de la « chambre mortuaire » pour rejoindre dans la salle d'attente Sophie, Pierrot et le commissaire.
La parole fut inutile. Tout ce petit monde comprit aussitôt en voyant ce pantin désarticulé, méconnaissable, la mine défaite par des yeux rougis s'égarent dans le vide, marcher à tâtons comme les vieillards de l'hospice voisin, le douloureux aboutissement de cette sombre histoire.
En quelques minutes, la peine avait fait surgir les séquelles de la vieillesse dans le corps meurtrit de Julot, dont la pâleur faisait emprise. Le médecin constata le décès et revint dans la salle d'attente en hochant la tête de droite à gauche avec un léger pincement aux lèvres comme signe de désespoir. Les deux jeunes gens baissèrent les yeux, Sophie blottit dans l'épaule de Pierrot. Le commissaire resta perplexe sur le déroulement de cette affaire, à quoi bon importuner plus longtemps ces braves gens en remuant le couteau dans la plaie, il s'éclipsa de la salle, de l'hôpital sans rien rajouter et gagna Saint Cloud et le domicile des Dubois Martin.
Le bourgeois était attablé en compagnie de son épouse lorsque l'homme de Loi sonna à la porte d'entrée. Faut dire que midi avait sonné depuis quelques minutes déjà et fin gourmet qu'il était, adorateur vénéré de bons repas, Bruno cru bon rattraper son réveillon de la saint Sylvestre passé involontairement dehors. Albertine, réengagée au service des Dubois Martin depuis la discussion de la veille avec la maîtresse de maison, alla ouvrir. Elle ne fut pas plus choquée quand l'inconnu se présenta comme commissaire de police, le choc survint un peu plus tard...
- Veuillez patienter dans le salon, je préviens Monsieur de votre visite, dit-elle à Benetti.
- Et que fait Monsieur ? Demanda celui-ci.
- Il déjeune ! Avec toutes ces histoires d'hier soir, Monsieur déjeune ! Répondit avec un air de dégoût Albertine.
- Etes vous au courant des faits qui se sont déroulés cette nuit ? Questionna le commissaire.
- Que Monsieur fut retenu en otage par sa fille ? Bien sûr, c'est moi-même qui conseilla Madame de ne vous avertir seulement ce matin, avoua la bonne, vous et seulement vous Monsieur Benetti. Une nuit sous le pont de l'Alma n'a jamais tué personne, la preuve Monsieur n'a pas perdu l'appétit.
- Oh que si, hélas ! Chuchota dans ses moustaches le commissaire.
Albertine se présenta dans la salle à manger où Bruno Dubois Martin se ventait déjà, auprès de son épouse indifférente, du valeureux courage dont-il a fait preuve lors de son héroïque aventure du Nouvel An.
- Monsieur, il y a un certain commissaire qui voudrait vous entretenir dans le salon, annonça la bonne.
- Un commissaire ? De police ? Qui est-il ? Que me veut-il ? Cette histoire n'est dont pas classée ? S'étonna Bruno.
- Et non Monsieur Dubois Martin ! Répondit Benetti en pénétrant dans la salle à manger avant d'y être invité.
- Vous ? Ici ? Déjà ? S'exclama le bourgeois, voyez vous je n'ai pas quitté mon domicile, ni le département...Albertine, servez un verre de vin à notre cher commissaire...Avez-vous déjeuné Monsieur Benetti ? Voulez-vous partager notre maigre repas ?
- Non merci, je viens pour tout autre chose, répondit gravement le commissaire.
- Et que venez vous m'annoncer ? L'arrestation définitive de ces escrocs j'espère ? Ironisait le bourgeois.
- Madame Rosemonde Langlois dite Totoche est décédée à l'hôpital il y a à peine une demie heure.
Cette fois ce fut le choc pour Albertine. Elle lâcha la bouteille de vin qui se brisa sur la table répandant son contenu sur la belle nappe de dentelle blanche. Eléonore soupira un long moment avant d'éclater en sanglots la tête entre les mains. Seul le bourgeois Bruno Dubois Martin restait de marbre et inébranlable, aucune réaction, ni surprise ne l'affecta à l'annonce de cette terrible nouvelle.
- Paix à son âme !...Albertine, épongez moi cette nappe, regardez moi ça ce gâchis et toi Eléonore cesse de couiner comme si tu avais égarer une de tes parures...Excusez les Commissaire, elles sont très sensibles aux malheurs des autres. Je vous sert un autre verre, installez-vous le temps de descendre à la cave chercher une autre bouteille, répondit Bruno.
- Pas la peine, continua Benetti. Réalisez-vous vraiment votre position Monsieur Dubois Martin ?
- Ma position ? Elle est toute simple Monsieur le commissaire, une de mes ennemies jurées a rejoint l'autre monde voilà tout !
- Non Dubois Martin ! A votre place je me méfierais, poursuivit Benetti, essayant de décrocher un soupçon d'anxiété, de tristesse ou de remord à cet homme impassible. Il y a mort d'homme, une pauvre femme a laissée sa vie par vos caprices de pacha.
- Elle était malade...Vous n'allez pas m'accuser de meurtre tout de même ? Répliqua Bruno tout souriant.
- Il n'y a pas meurtre, affirma le commissaire.
- Où est le problème alors ? Continua Bruno en se frottant les mains, faudrait-il plaindre ces bandits ? Ces clochards ? Ces traînes savates ?
- Gardez en bouche ces propos désuets Monsieur, c'est un conseil, ordonna le policier.
- Est-ce un crime d'appeler par leur nom ces gens Monsieur le commissaire de police ? Si oui, plaignez-vous auprès des créateurs de la langue française, pas chez moi, plaisantait le bourgeois.
- Cessez vos plaisanteries de mauvais goût qui se passent de commentaire, dit en bouillant Benetti.
- Vous êtes le représentant de notre police ? Prouvez-le ! Faite la différence entre un honnête homme que je suis et une bande de charognards, insistait Bruno.
- Votre morale est dépourvue de bon sens et si vous ne vous taisez pas immédiatement je vous poursuis en Justice se fâcha Benetti.
- Quelle faute ai-je commis ? Demanda perplexe Dubois Martin.
- Insubordination !...Mais justement, je viens au but de ma visite. Je vous accuse d'être l'investigateur de toute cette comédie. Le commanditaire de l'acte de vandalisme survenu dans la chambre de Monsieur Margowsky louée par Madame Monique Polichon qui a d'ailleurs portée plainte contre vous.
- Avez-vous des preuves ? Des témoins pour avancer de telles hypothèses ? S'inquiéta soudain Dubois Martin.
- Madame Polichon a formellement identifié en la personne de Monsieur Henri Grosset, l'individu rodant autour de son immeuble et épiant Monsieur Margowsky.
- Et alors ? S'étonna Dubois Martin, ce n'est pas une preuve.
- Henri Grosset est passé aux aveux et reconnaît être l'auteur de ce fait mais sous vos ordres Monsieur Bruno Dubois Martin, accusa le commissaire.
- C'est tout ! Soupira Bruno.
- Votre épouse, ici présente, a déclarée solennellement avoir entendu votre conversation téléphonique, vous avez dit textuellement à votre interlocuteur, à savoir Monsieur Grosset, ce qui suit.
Le commissaire sortit un petit carnet de notes de sa poche et reprit :
- « Cassez tout, brisez tout sans vous faire repérer, qu'il se retrouve à la rue ce salaud, ma fille me reviendra ! » Votre compte est bon Monsieur Dubois martin dit triomphalement Benetti.
- Toi ? Eléonore tu m'as fait ça...Tu m'as trahis ! Je suis, perdu ! Se lamenta soudainement le bourgeois.
- Silence ! Continua Benetti, nous avons passé un accord avec votre épouse contre la vérité et je tiens mes promesses, tout dépend de vous à présent, sinon...
- Sinon ? Répéta hébété Bruno.
- Sinon je redeviens le policier bête et méchant faisant mon devoir de policier discipliné, haussa le ton Benetti.
- Et vous...Vous demandez combien pour passer l'éponge ? Demanda à voix basse le bourgeois.
- Vous cherchez les pots de vin en plus ! Corruption d'un fonctionnaire des forces de l'ordre ! Sermonna Benetti.
- Mais je...J'ai cru comprendre...
- Chut ! Continua le commissaire, avec la permission de Madame, le 12 février vous célébrerez le mariage de votre fille et de Monsieur Pierre Margowsky.
- Quoi ! S'écria Bruno.
- Ce n'est pas tout, poursuivit le commissaire, dans le contexte actuel des choses, et ce n'est pas Madame Dubois Martin qui me contredira, vous prenez à votre charge les frais d'hôpital et malheureusement d'obsèques de cette pauvre femme sans ressource et sans famille.
- Heu !
- Ce n'est pas fini, repris Benetti, j'oublis cette histoire, je décide Madame Polichon, la logeuse, à retirer sa plainte contre vous si vous vous engagez formellement à la dédommager à l'amiable, tout au moins à couvrir les frais que ses assurances ne prendraient pas en charge.
- Misère ! Hurla Bruno.
- Et pour finir, n'omettez pas de payer les honoraires et les services de Monsieur Henri Grosset, termina le commissaire.
- Je suis ruiné ! Accablé ! Trompé ! Pleurnichait Bruno Dubois Martin.
- Pas du tout mon chéri, répliqua Eléonore dont l'innocence faisait son charme et le malheur de son époux. En vendant ta limousine, tu auras largement de quoi régler tes dettes sans toucher à ton compte en banque.
- Vas-tu te taire, vipère ! Je te hais ! Tu me déshonneur, tu ne vaux pas plus que ta fille, avec votre manie de distribuer et de lapider notre fortune avec les premiers venus ! Gueulait, et le mot n'est pas trop fort, le bourgeois. Et si je refuse ?
- Dans ce cas, je vous conseille d'avoir un bon avocat et j'aurais l'immense plaisir à vous embarquer au poste. Quelques années de prison vous ouvriront peut-être les yeux sur le monde qui vous entoure Monsieur, menaça le commissaire.
- Allez au diable ! Qu'on me laisse seul, j'ai besoin de réfléchir, après tout c'est mon argent, lança Bruno.
- Soit, 24 heures de réflexion, cela suffit, continua Benetti, vous savez ou me trouver, passé ce délai, la grande roue de la justice s'ébranlera à votre tort...Au revoir Monsieur et bon appétit !
- Tel est pris qui croyait prendre ! rajouta Albertine avant de regagner ses fourneaux.
Eléonore raccompagna le commissaire Benetti sur le perron, alors que Bruno claqua violemment la porte de son bureau où il se réfugia pour réfléchir au calme.
Décidemment, les surprises s'accroissaient dans la noble demeure des Dubois Martin. D'abord il y eut la démission de la bonne suivit de sa réintégration après son tête à tête avec Eléonore, puis la disparition du maître des lieux dans la journée du 31 décembre, ensuite sa libération le premier janvier au matin, la visite inopinée du commissaire de police à l'heure du déjeuner, les accusations portées contre le bourgeois par ce dit commissaire soutenu dans ses propos par l'épouse et le détective privé Henri Grosset. Il y a maintenant quelques trois bonnes heures, le retranchement volontaire de Bruno, enfermé dans son bureau et à la seconde où je fais l'inventaire de ces quiproquos, la sonnette de l'entrée retentit...Le bourgeois ne bougea pas de sa « prison ». Eléonore, assoupie dans sa chambre à coucher après tant d'émotions, n'entendit pas la sonnerie. Trois ombres floues se dessinaient derrière les carreaux dépolis de la porte d'entrée. Albertine se précipita pour ouvrir et resta en stupéfaction, comme un chien d'arrêt devant son gibier, à la vue des trois personnages se présentant sur le perron.
- Bonjour Albertine, dit l'un d'eux d'une voix si douce, si triste, si désemparée, couverte de regrets avec un soupçon d'amertume cependant.
- Toi ? Vous ? Ici ? Doux Jésus ! Balbutia surprise la bonne, entre ma petite fille, fais entrer tes amis, je vous en prie...Laisse moi te regarder...Dans quel état tu es ! Sale, décoiffée, pâlotte...
- Albertine, je suis si triste, éperdue, sanglota Sophie en se jetant dans les bras de sa chère nounou.
- Vas y pleure, cela te fais le plus grand bien, tout va s'arranger mon enfant, rassura tendrement Albertine avant de regarder Julot...Je suis désolée Monsieur Jules pour Madame To...
Le pauvre vieux baissa les yeux sans répondre. Je suis désolé, il est désolé, nous sommes désolés, tout le monde fut désolé, mais la désolation n'a jamais ressuscité un cadavre !
- Mes parents sont là ? Demanda la jeune fille, retrouvant son courage.
- Ta mère est dans sa chambre, elle se repose, ton père est enfermé dans son bureau depuis la visite du commissaire, répondit Albertine.
- Et que fait-il dans son bureau si ce n'est pas indiscret ? Interrogea Pierrot.
- Il réfléchit ! S'exclama la bonne. Veux tu que je le prévienne ma chérie ?
- Non Albertine, pas encore ? Je vais réveiller maman. Peux-tu t'occuper de mes invités ? Rajouta Sophie.
- Bien entendu...Venez avec moi dans la cuisine Monsieur Pierre et Monsieur Jules, un bon café vous fera énormément de bien et nous serons bien mieux chez moi que dans cette maison malsaine, répondit Albertine.
Les deux hommes suivirent donc la vieille bonne. Sophie monta les grands escaliers menant aux chambres à coucher. Elle toqua légèrement la porte de celle de ses parents pour ne pas réveiller sa mère en sursaut. Aucune réponse ne se fit entendre, la jeune fille pénétra à tâtons dans la pièce, Eléonore était endormie sur le lit, elle dormait paisiblement recouvert d'une mousseline de soie blanche. Sa longue chevelure blonde, décolorée au fil du temps de quelques mèches argentées, éparpillée sur l'oreiller lui faisait comme une auréole autour de son visage. Etait-ce une Sainte qui sommeillait sur ce grand lit carré ?
La jeune fille s'assied au coin de l'épais matelas et contempla la beauté naturelle, pour une fois sans maquillage, sans far, sans rimmel, sans rouge, d'une quinquagénaire qu'était devenue sa mère. Elle resta comme cela, muette, immobile, à décrire les formes, les rondeurs, à se souvenir de son enfance pas si lointaine au côté de cette femme qu'elle adorait plus que tout au monde, sa maman. Sa rêverie dura quelques minutes, puis revenant à la réalité elle approcha son visage auprès de celui ensommeillé de sa mère, souffla sur les mèches de cheveux tombant sur les yeux clos, un souffle de tendresse comme la brise frissonnant les épis dans un champ de blés, puis d'une voix douce, un murmure dans le silence calfeutré de la chambre, elle chuchota au creux de l'oreille de sa mère.
- Maman, c'est moi, je suis revenue.
Un tendre baiser de la fille sur la joue rose de la mère fit frémir le corps tout endormis. Eléonore ouvrit avec peine les yeux et le nuage du réveil difficile dissipé, les adultes s'étreignirent non sans larmes, larmes de joie des retrouvailles, larmes de regrets d'une complicité maladroite, larmes de peine d'un dénouement tragique et larmes de honte d'un agissement stupide.
- Tu es venue seule ma chérie ? Demanda Eléonore.
- Non maman, Pierre et Monsieur Jules sont avec Albertine dans la cuisine, répondit la jeune fille.
- Et pour combien de temps restes-tu parmi nous ? Se désolait déjà la mère.
- Tout dépend de toi et de papa, si Pierre et Monsieur Jules sont acceptés, nous resteront la nuit et demain à la première heure nous chercherons un appartement pour ne pas vous embêter plus longtemps tandis que Monsieur Jules reprendra son errance comme il le désire après l'enterrement, dit plein d'enthousiasmes Sophie, et que vous le vouliez où non, le mariage se célèbrera le 12 février.
- Oh ma chérie ! Bien sûr je le désire, répondit avec toute son affection Eléonore, si tu crois que Pierre fera ton bonheur, je l'accepte pour gendre.
- Et papa ?
- Ton père ! Monsieur Benetti s'en est occupé, crois moi tout se déroulera selon ton désir, poursuivit Madame Dubois Martin, et je vous offres l'hospitalité à vous trois pour la nuit mais dit moi, ton Pierre ne peut-il récupérer son appartement à Belleville ?
- Non maman...Ton cher époux, mon père, l'a fait mettre à la porte, d'ailleurs tu lui diras à ce cher Monsieur, directeur de banque, que sa secrétaire est en congé maladie pour une semaine, s'il a l'intention d'envoyer un contrôleur de la Sécurité Sociale, qu'il précise bien que je suis sans domicile fixe, un vagabond si tu préfères.
- Ne parles pas ainsi de ton père ma chérie, dit tristement Eléonore désolée d'un tel comportement si ridicule entre père et fille.
- Excuse moi maman, je suis si bouleversée, si perturbée de la dimension qu'à pris cette histoire et j'ai si peur de la suite, repris Sophie...Je descends prévenir mes amis.
- Je t'accompagne ma chérie.
Les deux femmes retrouvèrent les hommes dans la cuisine. Albertine leur servit une tasse de café et Pierrot aborda le lourd sujet, ô combien douloureux mais primordial, des obsèques de la pauvre Totoche. Eléonore rassura le vieux Julot dont son silence montrait à quel point cette disparition si brutale l'avait éprouvé. Le ciel pouvait à présent lui tomber sur la tête, il s'en fichait comme de l'an 40. Sa vie devenait inutile, seul l'amour et l'aide des deux jeunes gens le retenait sur cette Terre. Son corps faisait acte de présence mais son esprit vacillait déjà dans des pensées morbides entre le rêve et le cauchemar sur cet autre monde où la Totoche avait trouvé refuge et la paix du repos éternel. Pour cet homme, de quoi demain sera-t-il fait ?
- Ma chérie as-tu vu ton père ? Demanda Eléonore, rompant ainsi ce sinistre silence.
- Non maman, pas encore, répondit Sophie, crois-tu qu'il veuille me revoir après cette pénible journée ?
- Toque à son bureau, on a rien sans rien, fais le premier pas, conseilla la mère.
La jeune fille écouta ce sage conseil, elle cogna timidement sur la porte du bureau, aucune réponse. Elle frappa un peu plus fort, un imperceptible râle se fit entendre à l'intérieur, un sanglot sortit des profondeurs du désespoir. Sophie colla son oreille à la porte, c'est sûr Bruno Dubois Martin pleurait...
- Papa ! Ouvre moi, c'est Sophie, murmura t'elle d'une plainte langoureuse...Pierre et Monsieur Jules m'accompagnent. Papa...Oublions tout, je t'en supplie ouvre moi et discutons...Papa !...Papa, je t'aime...
Bruno resta impassible aux douloureux gémissements de regrets et de pardon de sa fille où tout au moins voulait-il le faire croire, même dans ces moments d'intenses émotions, sa dignité prenait le dessus sur ses sentiments et son amour paternel, son honneur d'honnête homme bafoué le rendait déjà malade, alors s'avouer vaincu l'aurait entraîner « les deux pieds devant » !
Sophie n'insista pas, elle retourna désolée dans la cuisine et se jeta en pleurs dans les bras de sa mère.
En fin de soirée, avant le repas, Eléonore tenta à son tour de raisonner et faire sortir son époux de son retranchement volontaire, en vain. Elle se heurta contre un mur. Seul des bruits de pas, de longs soupirs, d'ouverture et de fermeture de portes de placards, des grincements de tiroirs, de livre que l'on feuillette, avouaient une présence humaine dans le bureau, mais de parole, aucune. Aucun mot du patriarche. Le repas fut servit sans Bruno, fait exceptionnel car l'art culinaire était sacré dans cette demeure, Albertine déposa néanmoins un plateau bien garnit de nourritures sur un tabouret devant la porte du bureau.
- Monsieur est servit ! Cria t'elle au mur.
22 heures 30. Alors que Julot dormait dans le salon, le préférant de loin à la chambre d'ami où il avait passé sa première nuit en compagnie de Totoche la veille de Noël, alors qu'Albertine, après sa vaisselle, plongeait dans la lecture d'un gros bouquin mystique après sa prière quotidienne dans ses appartements, alors que les deux jeunes gens, enlacés l'un contre l'autre, trouvaient le sommeil du juste, Eléonore implorait une nouvelle fois son mari à sortir de sa pénitence. Sans plus de résultat, elle remonta se coucher déçue et découragée.
Minuit passé, Sophie fut prise à son tour de remords, elle s'échappa des bras de Pierrot, enfila une petite laine et dans le noir descendit le grand escalier en tâtonnant le mur, comme une aveugle, pour ne pas chuter. Un filet de lumière filtrait dessous la porte close du bureau. Bruno ne dormait pas. La jeune fille désespérée approcha, distingua dans l'obscurité le plateau de nourriture, sur le petit tabouret, qui n'avait pas été entamé, la bonne soupe chaude était réduite à un bouillon de légumes archis froid. Elle voulut toquer à la porte mais elle entendit la voix de son père discuter au téléphone avec un inconnu. Elle ne puit entendre ni comprendre correctement la conversation et du attendre quelques longues minutes, que son père raccroche le combiné, avant de manifester sa présence. Elle le pardonna, le supplia, l'implora de la laisser entrer et discuter en tête à tête, sans témoin, sans personne qui puisse déformer leurs explications. Sans succès. Une statue de marbre ne répond pas, ne parle pas, ne réagit pas, telle est la comparaison que l'on peut faire en décrivant le mutisme de Bruno Dubois Martin et son indifférence en vers l'inquiétude des siens, à une exception : L'homme domine la pierre par son intelligence, domination précaire certes ! Mais domination tout de même.
Une ultime tentative de raisonnement eut lieu à deux heures et trente six minutes précisément, mais cette fois ci, une surprise attendait Eléonore. Aucune lumière ni aucun bruit ne filtrait de l'intérieur du bureau. Dans l'obscurité totale, la femme chercha l'interrupteur électrique mural de l'entrée. La lumière fut, Eléonore cligna des yeux, éblouit par ce flash si soudain puis son regard se porta sur le plateau de nourriture toujours intact. Un morceau de papier blanc plié soigneusement en quatre, déposé debout entre l'assiette et le verre, retint son attention. Elle ouvrit la feuille et voilà textuellement ce que Bruno avait noté, certain de sa découverte, si ce n'est d'Eléonore, par Albertine, debout quotidiennement aux alentours de six heures trente.
Le 02 janvier. 1heure15 minutes.
Rendez vous toutes et tous à 8 heures précises, au salon où dort Monsieur Jules. Bruno Dubois Martin.
Eléonore épingla ce message au tableau de service dans la cuisine en ordonnant par écrit à sa bonne le réveil général de toute la maison à 7 heures et qu'aucun retard ne serait toléré à l'heure décidée par son époux. Puis elle remonta se coucher moins inquiète et moins tourmentée.
7 heures 30. Alors que les faibles rayons de Lune tentaient une dernière percée au travers les nuages épais et neigeux, le Soleil s'offrait une grâce matinée hivernale bien méritée à l'aurore de ce 2 janvier. La nuit pesait encore lourdement sur la nature et sur les paupières des hommes qui émergeaient lentement de cette dernière semaine de fêtes et de folies, de bons repas aux bonnes bouteilles, entre Noël et la Saint Sylvestre. Mais pour chacun de nous, ces frasques, ces plaisirs et ces solitudes furent désormais le patrimoine des souvenirs, un nouveau chemin se traçait déjà avec des habitudes qu'il ne fallait pas négliger, le travail en prime abord. Trois cent soixante cinq jours de mystères, de découvertes mêlés de rires, de larmes, de bonheur, de malheur, tous les agréments qui forment l'Existence.
Dans la villa des Dubois Martin, la bonne fit son office en réveillant tout ce petit monde à l'heure dite. Eléonore patientait déjà en chemise de nuit dans le salon où sa présence n'avait, en aucune façon, gêné le vieux Julot qui s'enroulait dans la couette sur le divan. Sophie et Pierrot, intrigués d'un réveil si matinal pour un lundi, jour de la fermeture de la banque paternelle, s'en prenaient à la pauvre Albertine qui leur donna bien vite la raison d'un tel remue-ménage. L'ordre affiché au tableau de service signé de la main d'Eléonore ainsi que le petit mot émanant du Maître de maison, Monsieur Bruno Dubois Martin, toujours prisonnier volontaire dans son bureau, bouleversait la matinée.
La sonnerie de l'entrée retentit une première fois, Monsieur Henri Grosset, invité surprise, était surpris lui-même de la convocation téléphonique faite hier au soir par Bruno, sans aucune explication, simplement l'heure du rendez vous. Albertine servit rapidement le petit déjeuner qui fut tout aussi vite avalé par les invités de Bruno, impatients et curieux de connaître l'intention de celui-ci.
A 7 heures 45, Eléonore, Sophie, Pierrot, Julot et Grosset se tenaient dans le salon à s'interroger du regard tandis que la bonne allait ouvrir la porte d'entrée dont la sonnette venait de tinter une seconde fois. L'inspecteur Benetti se présenta sur le même ordre du bourgeois que le détective. Que signifiait donc cette mascarade ? Quelle révélation importante méritait un tel branle bas de combat dans cette maison en ce lundi matin ? Quel fait nouveau valait ce conseil mystérieux, cette réunion entre tous les protagonistes de cette affaire ? Seule la mère Monique, concierge et ex logeuse de Pierrot, manquait à l'appel. Sa présence n'était donc pas nécessaire à l'entretien organisé par le Maître des lieux ? Chacun scrutait, qui sa montre ? Qui la grande horloge près de la cheminée où le balancier semblait basculer de gauche à droite au ralentit ? Puis les huit coups de 8 heures tintèrent à la seconde exact où la grande aiguille de fin laiton ciselé, travaillée avec minutie piétinait sur le chiffre douze. L'heure de délivrance avait enfin sonnée, Bruno entra dans le salon, décoiffé, pas rasé, son costume de la veille chiffonné, sa cravate froissée, la mine décomposée d'un noctambule ayant veillé tard. Il tenait à la main quelques feuilles de papier noircies de sa fine écriture. Il salua l'inspecteur d'une secousse de la tête accompagné d'un clignement des yeux cernés, mais resta indifférent aux autres personnes présente dans la pièce.
Albertine allait s'éclipser dans sa cuisine lorsque la voix grave et autoritaire de Bruno l'intercepta dans sa fuite.
- Restez Albertine, cela vous concerne également.
La bonne se plia aux exigences de son patron et s'assied sur le divan auprès de Sophie, Pierrot s'affala aux côtés de sa bien aimée, Eléonore sur le fauteuil tandis que l'inspecteur, le détective et Julot restèrent debout, un peu en retrait de la cheminée, face au bourgeois assit sur le bord de la table basse en marbre de granit rose de La Clarté où il étala ses notes. Il aligna ses petites lunettes rectangulaires sur le nez et pris la parole.
- Je tiens à vous remercier, vous Monsieur Grosset de votre présence mais surtout Monsieur Benetti d'avoir accepté mon invitation si tardive, il va de soit, veuillez me pardonner de mon appel téléphonique de cette nuit, mais je souhaitais vous avoir comme témoin aux résolutions prisent après maintes réflexions dont je vais vous faire la lecture. A vous Monsieur le commissaire de trancher, d'approuver où de contester les solutions que j'ai trouvé aux problèmes. Vous êtes seul juge compétent parmi nous.
L'inspecteur Benetti donna son accord d'un simple signe de la tête, Bruno commença sa plaidoirie.
- Primo ! Je regrette profondément, cher Monsieur Jules, la mort prématurée de votre compagne. Elle était bien malade et se savait condamnée. Paix à son âme...
- Vous l'avez escarpée* ! S'écria le vieux inconsolable, t'es qu'un chourineur* !
- Chut ! Du calme Monsieur Marnet, coupa l'inspecteur, votre colère, même si elle est juste, ne fera pas revenir la pauvre Madame Langlois...Poursuivez Monsieur Dubois Martin.
- Merci...Je comprends votre douleur et je compatis, repris Bruno, de ce fait je pardonne vos accusations mal à propos...Aussi, ai-je décidé de régler des aujourd'hui les frais d'hôpital et vous promets des obsèques solennelles pour...To...Totoche. Avez-vous une concession ? Un caveau familial dans un quelconque cimetière ?
- Inutile papa, répondit Sophie, selon sa dernière volonté, Madame Totoche sera incinérée et ses cendres dispersées sur la Seine.
- Bien, très bien, continua le bourgeois satisfait d'une telle aubaine, des paperasses administratifs à établir en moins...
- Du pognon a économiser en plus ! Lança sévèrement Pierrot.
Le bourgeois fronça le sourcil mais ne répondit pas à cette calomnie mal placée et poursuivit son débat.
- Bien, un sujet de traiter, arrangé et classé. Rien à dire Monsieur Benetti ?
- Rien, continuez.
- Secondo ! En ce qui concerne le cas de Monsieur Grosset, notamment ses honoraires...Il était bien stipulé sur note contrat, le paiement de 50 % au début de l'enquête pour vos frais personnels, téléphone, essence et tout ce qui s'en suit et les 50% restant, à la fin de l'enquête si je ressortais gagnant de cette sordide affaire, n'est-ce pas ? Et j'insiste sur le si !
- Bien...Heu ! Balbutia Grosset.
- Oui ou non Monsieur Grosset ? Avez-vous signé ce contrat oui ou non ? L'avez-vous lu seulement ? Insista Bruno.
- Oui, mais mon enquête a été relativement positive, se défendit Henri Grosset.
- Pouvez-vous m'indiquer le positif Henri ? Continua le bourgeois.
- J'ai retrouvé la trace de ces malfaiteurs, découvert leurs véritables identités, je vous ai conduit à leur tanière, énuméra le détective.
- Oui en effet, repris Bruno, j'ai même goutté du pont de l'Alma le soir du Nouvel An par votre incompétence et vous n'avez pas bronché ni levé le petit doigt pour nous sortir de cette prise d'otage, tout au contraire, vous preniez presque partie de ces gens !
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Escarper : Assassiner. Un chourineur : Un assassin
- Que vouliez-vous que je fasse ? Interrogea le détective.
- Jouez de votre titre de détective pour raisonner ces esprits détraqués et ramener ma fille à la maison sans envenimer la situation. Non, je fus obligé d'intervenir moi-même, d'inventer tout un stratagème pour nous sortir de ce faux pas.
- Mais...Vous n'avez rien fait ! S'exclama Grosset.
- Taisez-vous, hurla Bruno, honteux de la vérité, aussi je vais vous régler simplement 40% des 50 initialement prévus. J'ajoute également, pour ne pas me montrer avare, une prime de risque mais sachez que je suis mécontent de vos services et la publicité en votre égard Monsieur Grosset, sera plutôt négative de ma part.
- Monsieur l'inspecteur ! Se lamenta Grosset en se tournant vers Benetti.
- Chut ! Répondit celui-ci avec un léger sourire au coin des lèvres, vous n'avez pas tout perdu.
Monsieur Bruno Dubois Martin mis de l'ordre dans le dossier posé sur la table, se frotta les mains et repris la parole dans le silence de ses hôtes.
- Tercio ! C'est à vous Albertine que je m'adresse à présent. Vous m'avez soumis votre démission l'autre jour, je pardonne votre coup de tête et votre colère du moment mais surtout, j'ai pitié de votre âge et suis reconnaissant de tous les bons et loyaux services témoignés durant toutes ces années parmi nous. Soyez réaliste Albertine, sortie de chez nous, où irez-vous ? Vous faites partie intégrante de la maison, de la famille, aussi je suis dans l'obligation de refuser votre démission.
- Monsieur, j'ai ré enfilé mon tablier avant d'avoir votre avis, poursuivit la bonne, je suis désormais au service de Madame, plus du votre.
- Encore un caprice de bonne femme tramé derrière mon dos. Mais qu'à cela ne tienne, vous ne quitterez pas cette demeure, sinon les pieds devant, l'affaire est close !
Albertine observa Eléonore qui lui sourit puis se rassied sans plus rien dire.
- Quarto ! Reprit Bruno, venons en à l'affaire la plus importante et responsable de ces quelques quiproquos de ces derniers jours. Le mariage. Sophie, je te demande pour la dernière fois et devant témoins, as-tu bien réfléchie ? Sache que chez les Dubois Martin, divorce et séparation sont des mots bannis de notre vocabulaire. Si tu te maries ma fille, c'est pour la vie et notre porte ne servira en aucune façon de refuge ou de bureau des pleurs au moindre nuage dans ton ménage.
- Tout est réfléchi papa, j'aime Pierre et je le veux pour époux, répondit sûr d'elle la jeune fille.
- Mais la différence de classe, de niveau de vie, de langage, t'indiffère, insista Bruno.
- J'aime Pierre tel qu'il est, affirma Sophie, eut-il été autrement que je n'aurais peut-être rien éprouvé en son égard. Son côté gavroche, naturel, spontané, innocent, font son charme et sa gentillesse, je n'en demande pas plus, l'argent entretient le bonheur du couple certes, mais ne le créé pas. Papa c'est tout réfléchi, je serais sa femme !
Pierrot ne savait plus trop où cacher son gêne après de tels compliments, il se tassa sur lui-même, la tête rentrer dans les épaules, les joues rougissantes d'émotions. Bruno lorgna par-dessus ses lunettes les deux jeunes gens, hésita un peu puis repris un peu déçu quand même.
- Soit !...J'accepte le mariage. Pourtant j'avais rêvé d'un gendre un peu plus...
- Un peu plus quoi Monsieur ? Demanda du haut de sa fierté Pierrot.
- Un peu plus...Enfin plus...Possédant quelques...Un peu plus, bégaya le bourgeois.
- Un peu plus riche ! Un peu plus honnête ! Dit en élevant la voix le jeune homme. Sachez Monsieur que la modestie est un honneur quand elle est bien gérée et partagée. Mieux vaut avoir cent balles en poche et en faire profiter les malheureux que des millions dans un coffre et en faire profiter les banquiers de votre espèce ! La récompense en sera deux fois plus grandiose. Le sourire d'une cloche est sans aucun doute sincère, celui d'un pacha sincèrement douteux.
- Je...Je n'ai pas voulu dire cela jeune homme, rétorqua honteusement Bruno.
- Votre pensée est si forte que tout le monde ici présent l'ont entendu, allez continuez votre discours de sourd, répondit Pierrot.
- Oui je continus...Voyez que l'avarice est le moindre de mes soucis puisque je vous offre, à tous les deux, notre appartement du IX éme arrondissement.
- Nous offre papa ? Tu veux dire que l'appartement est à nous, s'étonna Sophie.
- Monnayant un modeste loyer de mille cinq cent francs mensuel au lieu des deux mille cinq cent habituel, répondit si tôt le bourgeois, les charges non comprises bien entendu. Cela tombe bien puisque Monsieur Margowsky est à la porte de chez lui...
- La faute à qui ? Lança Pierrot.
- Je reconnais mon erreur et celle de Grosset, répliqua Bruno et je fais réparation en vous offrant cet appartement à bas prix.
- Et qui paiera la casse chez la mère Monique ? Interrogea le jeune homme.
- Les assurances par bleue ! Elles servent à ça non ? Répondit Bruno.
- Sachez que cette dame a porté plainte contre X pour effraction et dégradation de biens mobiliers et tant que cette plainte n'est pas levée, vous faites l'objet d'une condamnation pénale étant reconnu coupable, vous serez poursuivit en Justice et mon devoir de policier est de vous arrêtez Monsieur Dubois Martin.
- J'irais trouver cette dame en votre compagnie Monsieur Benetti, continua Bruno, avec quelques billets sa plainte ne vaudra plus grand-chose.
- Je l'espère pour vous, dit l'inspecteur.
- Revenons à nos moutons voulez-vous ? Poursuivit Bruno, donc tu pourras emménager des demain ma fille si tu le désire.
- Oui ma chérie, rajouta sa mère, tu emporteras les quelques meubles et le grand lit dans le grenier, ils sont encore potable pour débuter dans la vie...
- Il n'en est pas question ! Coupa furieux Bruno. Ces meubles font partie de cette maison.
- Mais enfin Bruno ! Ce mobilier ne nous sert plus depuis des lustres, depuis la mort de ta pauvre mère, Dieu est son âme ! Lança indignée Eléonore.
- Justement, ce sont des souvenirs de famille et je préfère les savoir pourrissant dans le grenier que de les voir s'égarer à droite, à gauche.
- Ils ne s'égareront pas, continua Eléonore tenace, puisque c'est ta fille qui les emprunte et puis ta mère aurait souhaité les lui offrir.
- Non et non ! Hurla fermement son époux, je refuse catégoriquement.
La jeune fille chuchota à l'oreille de sa mère, mais bien assez fort quand même pour que ses paroles fussent audibles de son père.
- Ne t'inquiète pas maman, j'ai assez d'argent pour m'acheter autre chose que des reliques.
- Autre chose ! Des reliques ! Reprit troublé, rouge de confusion et de colère le gros bonhomme, cela suffit, cessez vos jérémiades, vos remontrances et vos messes basses...Pour l'appartement, le dossier de location est prêt sur mon bureau, vous viendrez le signer tout à l'heure à la remise des clefs et soyez satisfait, je ne vous demande pas deux mois de loyers pour la caution en plus du loyer en cours, vous êtes jeunes et je sais ce que s'est d'emménager dans un nouvel appartement.
- Excusez moi de vous interrompre à nouveau, coupa Pierrot, nous feront l'état des lieux dans la foulée je suppose ?
- L'état des lieux ? Quel état des lieux ? S'emporta Bruno Dubois Martin, n'avez-vous aucune confiance ?
- Je n'ai confiance qu'à ce que je vois et puisqu'il faut payer, s'il y a des travaux à faire, vous les ferez avant notre signature, expliqua le jeune homme.
- Monsieur Margowsky a parfaitement raison, jugea l'inspecteur Benetti, l'état des lieux d'une location ou d'une vente d'un appartement ou d'une villa, fait partie des conventions de l' immobilier et vous ne pouvez vous dérober à la règle, vous devez vous soumettre aux exigences, ô combien recommandées, des nouveaux locataires.
- D'accord, nous nous rendrons là bas dans l'après midi, répondit dignement Bruno...Je...Peux poursuivre ?
- Faites, faites m'sieur ! Lança Pierrot fier d'avoir marqué un point.
- Pour le mariage, je suppose que votre famille Monsieur Margowsky, ne dispose pas d'une petite fortune afin de faire part égale avec moi pour les frais ? Demanda hautin Dubois Martin.
- Ma famille ?...Vous l'avez devant vous ! Elle ne va pas vous ruinée, répondit avec arrogance Pierrot.
- Je vois, je vois. Je me sacrifies donc, avec toute la générosité qui caractérise un Dubois Martin, a régler tous les frais du mariage. Après tout vos invités, comme vous le dites jeune homme, ne vont pas me ruiner, considérons ce mariage plutôt comme une réunion de famille ni plus ni moins.
Pierrot bouillait de rage, Sophie lui serrait la main comme un étau retenant son envie de flanquer son poing sur le nez de ce gros et gras bourgeois, indigne de sa fortune, indigne de sa famille, indigne des Hommes. Celui-ci continua ses élucubrations sans honte et sans regret.
- Nous célèbrerons cette union le 12 février en l'Eglise de Saint Cloud, le repas se fera ici. Albertine vous serez aidée par un traiteur. Eléonore tu t'occupes de publier les bans et les cartes d'invitations.
- Aussi de la toilette et de la robe de ma fille, rajouta celle-ci.
- Cela n'a pas trop d'importance, cru bon d'ajouter Bruno en quittant le salon, petit moyen, petit mariage, petite toilette !
- Et petit poing dans sa grande gueule, murmura entre ses dents Pierrot retenu cette fois ci par le commissaire Benetti.
- Du calme jeune homme, lui dit-il, il a perdu et sa défaite le fait agir aussi méchamment que sa bonté peut-être grandiose. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage, ne l'oubliez pas.
Pierrot regarda l'inspecteur Benetti qui lui fit un clin d'½il de complicité et sans doute d'amitié. Son visage alors s'éclaira et il retrouva son calme, sa sagesse et sa sérénité habituelle. Le débat fut clos sur ces paroles dotées de bon sens. Henri Grosset toucha son chèque moins les dix pour cent, mais la prime de risque couvrait largement la somme prévue dans le contrat. Albertine retourna à ses fourneaux, Eléonore à son secrétaire pour établir la longue liste des invités. L'inspecteur Benetti salua tout ce petit monde et regagna son commissariat où un travail routinier l'attendait.
Dans l'après midi, Dubois Martin conduisit les deux jeunes gens dans l'appartement quasiment neuf et ensembles ils signèrent le contrat de location. Julot enfermé dans son silence et son deuil suivait comme un automate son fils adoptif Pierrot de Belleville alias Pierre Margowsky. Au retour, Bruno s'arrêta aux Pompes Funèbres afin de régler cette pénible et douloureuse affaire, les obsèques de la pauvre Totoche. Sophie accompagna son père et servit de porte parole entre le vieux Julot et l'employé du magasin. Le vieux clochard lui fit quelques recommandations, ni fleurs ni couronnes. Pas d'église, pas de curé et pas de cimetière.
Quelques minutes s'écoulèrent et Sophie revint frapper au carreau de la grosse voiture avec une autre question pour Julot.
- Venez choisir le cercueil au moins Monsieur Jules.
- Non. Choisis toi. Agriffe* l'moins chérot. T'sais pour riffauder la chaudière pas b'soin d'une boîte de fricotins*, répondit lascivement le vieil homme.
- Et pour l'urne ? Ajouta Sophie.
- Kif kif ! P't'être ben qu'un sac en plastoc f'ra l'topo. T'sais qu'les rabs* j'les fous à la baille, alors boîte à vote où pas !
Agriffer : Acheter. Les fricotins : Les riches. Les rabs : Les restes.
Sophie rapporta le choix de Julot au « croque morts ». Elle choisira elle-même le cercueil et l'urne funéraire parmi l'étendu de la panoplie entreposés dans les sous sols du magasin. Une galerie souterraine sinistre et impressionnante, un musée macabre exposant des pièces uniques, de véritables ½uvres d'art, d'une beauté exemplaire. Lustrés, dépoussiérés, frottés avec soin, chouchoutés avec dévotion et amour, étincelants sous les feux des projecteurs tamisés, certains cercueils de cette collection inédite atteignaient des prix exorbitants. Des italiens, au bois vernis, ciselés, sculptés, étaient jolis et acceptables pour toutes les bourses. D'autres, américains, plus sobres, plus épais, plus lourds mais tout aussi beaux, dont la forme variait légèrement à celle normalisée étaient un peu plus onéreux, des français, des anglais, de nombreuses nationalités se confondaient dans ce capharnaüm du marché de la mort.
C'est également une forêt de cercueils aux espèces de bois différents qui se dressait dans ce sanctuaire funèbre. Les uns taillés dans du bois de rose où de merisier, bois clairs et assez léger, d'autres un peu plus lourd, en chêne, en acajou, tous cirés et vernis. Des plus petits peints en blanc ou en rose, taillés dans du pin, scrupuleusement réservés aux enfants, impressionnaient et mettaient mal à l'aise le visiteur.
Dans le rayon du sur mesure, le choix était tout aussi vaste. Des plus longs, des plus courts, des plus larges, des plus épais, variaient l'exposition. Zingués ou non, selon le désir de la famille et la destination du corps. Le choix des motifs, des tires fond, des poignées, quatre à six selon la forme du cercueil et le poids de la dépouille, différenciait également le prix de ces coffres mortuaires. De la simple croix de bois rajoutée et clouée sur le couvercle à celle en acier doré, ciselée, travaillée. De la vis de menuisier pour la fermeture au tire fond en forme de fleurs de Lys. Des quatre planches nues à celles sculptées tout autour du catafalque, chemin de croix, Saintes et Saints, toutes scènes de la Bible confondues, déterminaient la valeur de cet ultime présent offerte par la famille du défunt.
L'intérieur de ces boîtes, recouvert d'un habillage de satin brodé ou de soie dont la palette des couleurs assorties aux coussins du linceul s'étalant du blanc maculé au bleu pastel en passant par le champagne, le rose et le mauve, offraient toute une gamme de produits disponibles à toutes les classes de la Société.
Bruno laissa libre choix à sa fille, qu'importe le prix, il devait bien cela à la pauvre Totoche. Sophie, après quelques hésitations, s'arrêta sur un cercueil tout simple destiné à la crémation. L'urne fut d'une élégance sobre et digne, sans insigne religieux particuliers étant donné la croyance, plutôt précaire et les dernières volontés de la défunte. Les obsèques, rendues officielles, furent fixées au mercredi matin.
Il pleut sur la capitale et ses environs en cette pénible journée. Le temps semble avoir prit le deuil et c'est des larmes de pluie qui coulent sur les carreaux embués de la morgue de l'hôpital. Sophie avait demandé la veille, aux employés des Pompes Funèbres, de revêtir le corps de totoche du tailleur bleu marine offert pour le réveillon de Noël, lavé, repassé et amidonné bien entendu et de pratiquer une petite toilette pour embellir son visage et ôter son masque de misère à l'occasion de son dernier voyage. Ce fut fait, la mise en bière également et dans le reposoir, Totoche était certainement la plus jolie, sereine, un léger petit sourire à la commissure des lèvres, drapée dans un linceul bleu ciel, la couleur de ses yeux.
Les deux jeunes gens soutenaient le pauvre Julot, inconsolable, décidé à l'accompagner jusqu'au bout, l'admirant une dernière fois avant la fermeture du cercueil. Ce recueillement dura des minutes bien trop courtes selon l'avis des amis de la défunte. Le commissaire Benetti fit une brève apparition afin de saluer la dépouille de Totoche. Bruno Dubois Martin, caché derrière de grosses lunettes noires, tentait de camoufler sa peine. Eléonore éparpilla des pétales de roses rouges autour du visage de la vieille dame pour rendre moins triste cet ultime adieu et à défaut de curé, Albertine se chargea de réciter les prières et d'entonner quelques cantiques en la circonstance mais des traditions inutiles aux yeux des deux cloches.
- Mademoiselle, pouvons-nous fermer le cercueil ? Demanda le Maître de cérémonie.
- Quelques secondes encore s'il vous plait, répondit Sophie.
Un par un, sans hystérie, dignement les six compères défilèrent devant le corps. Julot d'abord, il déposa un tendre baiser sur les lèvres roses et froides de sa compagne entre deux reniflements dus au chagrin. Puis Albertine se signant, se re-signant du signe de la croix, psalmodiant des incantations incompréhensibles, suivit de Sophie soutenue par Pierrot ou Pierrot soutenu par Sophie, qu'importe, le chagrin et la tristesse étaient de même pour tout le monde. Eléonore caressa le front de totoche en guise d'adieu. Mais celui que l'on remarqua le plus, fut certainement Bruno. Il se prosterna, s'inclina devant le corps inerte, posa sa main sur celle de Totoche et d'un chuchotement presque inaudible dit dans l'étonnement et la douleur des autres :
- Pardon Madame, pardon !
- Viens papa, sortons pour la fermeture du cercueil, murmura Sophie émue par la réaction de son père.
On Procéda à la fermeture. Julot y assista avec Pierrot, puis aux ordres du Maître de cérémonie, les quatre porteurs empoignèrent le cercueil et le montèrent à l'épaule et dans un pas cadencé, sortirent de la morgue suivit des fidèles. Le cercueil disparut dans le fourgon et chacun regagna son véhicule. Julot prit place à l'arrière de l'auto de Sophie et la bonne dans la grosse voiture de ses patrons et le convoi funèbre s'ébranla lentement vers le crématorium.
- En dernier hommage à Madame Langlois, nous allons observer une minute de silence.
Des paroles prononcées par le Maître de cérémonie devant le cercueil arrivé à destination. Une minute de silence presque insoutenable, entremêlée de sanglots des uns et des autres. Puis le cercueil déposé sur un chariot disparu dans les sous sols du bâtiment renfermant les fours crématoires. Bruno salua et remercia comme il se doit les employés des Pompes Funèbre. Pour eux le travail était terminé, mais la cérémonie continuait. Un peu plus d'une heure après la crémation, un homme remettait l'urne contenant les restes de la vieille Totoche à Julot. Et c'est sous le pont de l'Alma que le voyage prenait fin. Julot déversa les cendres dans l'eau trouble de la Seine. L'urne de bois lestée de grosses pierres coula à pic et c'est ainsi que s'acheva la longue et triste existence de Rosemonde Langlois dite Totoche.
.EPILOGUE.
Le 12 février. Les obsèques de Totoche étaient déjà loin mais personne n'oubliait cette terrible journée. La vie continuait cependant avec ses hauts et ses bas, ses bonheurs et ses malheurs quotidiens. Aujourd'hui le noir cédait sa place au blanc dans le c½ur et la tenue des jeunes amoureux.
La maison de Saint Cloud s'ébrouait de toute part depuis la veille, entre le va et viens des livraisons de fleurs et le ballet incessant des invités saluant la famille Dubois Martin avant de regagner leur hôtel tout proche, loué à l'occasion en totalité ou presque.
Sophie était revenue chez ses parents depuis deux jours, laissant seul son fiancé dans l'appartement parisien. Selon la coutume, respectée à la lettre par les Dubois Martin, le prétendant ne devait pas voir la robe de sa future épouse avant le mariage, puisque mariage il y avait en ce jour de février.
Albertine, aidée d'un traiteur, terminait le buffet froid succédant au vin d'honneur. Les décorations des plats, de la maison, l'installation de la sonorisation pour l'ambiance musicale, tout étaient fin prêt pour cette grande et belle fête. A présent, chacun pouvait préparer sa toilette dans les chambres respectives. Ordres étaient donnés aux invités de se réunir à présent en la Mairie de Saint Cloud.
Qu'elle était belle la mariée sur le parvis de l'Hôtel de Ville au bras de son père, attendant son fiancé qu'un ami était partit chercher en auto. Dans sa robe d'organdi, coiffée d'un petit bibi de feutre blanc recouvert d'un voile moucheté de petites roses blanches lui tombant sur son visage d'ange, des paillettes dans les cheveux rassemblés en chignon. Trois petites filles vêtues de même, robe blanche tachetée de jolies fleurs bleues, tenaient la longue traîne, s'étalant comme un tapis de soie sur les marches de la Mairie. Si les années de bonheur des jeunes mariés devaient se compter sur la longueur de la traîne, je crois bien qu'une vie entière ne suffirait pas à combler tous ces instants de plaisirs. Enfin Pierrot se présenta, beau comme un pape dans son costume noir, n½ud de papillon strict dessus sa chemise de flanelle blanche offert avec ses économies sauvés in extremis du fric frac de sa chambre de bonne de belleville.
Cependant malgré leur beauté, malgré la joie des invités, malgré leur victoire remportée sur Bruno Dubois Martin, quelque chose ou quelqu'un manquait dans le décors de ce grand jour inoubliable gagné après tant de galère et maints efforts. Comme la présence des deux cloches de l'Alma aurait soulagé les deux jeunes gens de leurs craintes, leurs inquiétudes et fait de ce moment, le plus important de leur vie commune. Mais voilà Julot s'était éclipsé depuis les obsèques douloureuses de Totoche. Comme envolé. Disparu. Pierrot essaya à plusieurs reprises de retrouver la trace de son père adoptif, mais le pont de l'Alma était désert, seuls quelques cartons traînaient encore pêle-mêle sur le quai humide de la Seine. La petite enquête de l'inspecteur Benetti, appelé à la rescousse, n'apporta aucun élément nouveau. Ni hôpitaux, ni morgues, ni hospices, ni prisons alentour ne recueillit le vieux clochard. Hélas il fallut se rendre à l'évidence, Julot avait bel et bien disparu de la circulation.
L'adjoint au Maire invita les deux futurs jeunes époux à pénétrer dans la salle de mariage, bien trop étroite pour accueillir tous les invités. Qu'importe, la séance de signatures ne dura que quelques minutes et la cérémonie religieuse avait bien plus d'importance aux yeux des Dubois Martin que les formalités d'usages de l'Etat Civil Municipal.
Les lourdes portes de l'église s'ouvrirent enfin au long cortège. Le prêtre accueillit la famille et sur l'air de « La marche nuptiale », Sophie pénétra fièrement au bras de son père dans la maison du Bon Dieu, suivit des témoins et des proches. Pour clore le défilé, Eléonore avait tenue a accompagner elle-même son gendre jusqu'à l'Autel. Lorsque tout le monde fut rentré, la musique cessa, la messe débuta. Une messe qui dura, dura pour le plus grand plaisir de la bonne et brave Albertine qui bien entendu était aux premières loges au concert de monsieur le curé. Tout se passa pour le mieux entre les prières, les chants, les consentements mutuels, la bénédiction des anneaux. On dit même, parait-il, qu'au moment de la passation des alliances, Dubois Martin père laissa échapper une petite larme d'émotion sur ses grosses joues roses de bourgeois bien en chair. Puis les cloches sonnèrent à toute volée en ce samedi matin. La cérémonie religieuse céda sa place à la séance de photos après la jetée de riz traditionnelle à la descente des marches du parvis de l'église.
Désormais la demoiselle Sophie Dubois Martin n'existait plus qu'en souvenirs. Madame Sophie Margowsky sortait vainqueur de cette union si pénible à obtenir.
- Allons tous à la maison pour le vin d'honneur et l'ouverture des cadeaux, suggéra Eléonore aux invités.
Personne ne se fit prier et dans un concert de klaxon, le cortège quitta l'église pour la demeure des Dubois Martin. Le Champagne coula à flot dans les coupes. Cependant les deux jeunes époux déballèrent les nombreux cadeaux, fleurs et mots de félicitations éparpillés sur la table sous, les rires et les applaudissements de la famille et des amis. Une petite fille tout de blanc vêtue, cousine de Sophie, approcha du couple ébahit par tous ces présents et s'adressa à Pierrot.
- Il y avait quelqu'un dans l'église qui demandait des sous, dit-elle.
- Oui, c'est la quête du curé petite, répondit Pierrot, occupé à déballer un service de casseroles en cuivre.
- Non Monsieur Pierre, je connais les gens qui ont fait la quête avec leur petit panier d'osier, lui, il tendait la main et ses yeux brillaient quand vous avez dit oui devant l'Autel.
- Un mendiant ? Un pauvre homme n'ayant n i fortune, ni domicile, continua Sophie, lui as-tu donné quelques sous ?
- Dix francs que j'ai mis dans sa main sale, il m'a remercié et est sortit de l'église sans bruit, poursuivit la petite fille.
- C'est très bien ma grande, Dieu te le rendra, complimenta sophie.
- Il y a autre chose, reprit la fillette.
- Et quoi qu'il y a ? Demanda Pierrot.
- Ce monsieur nous a suivit jusqu'à la maison.
- Tu veux dire qu'il est parmi nous ? Interrogea Sophie.
- Il y était, mais il a du partir, il m'a donné cela pour vous deux.
La petite fille sortit de sa poche un petit paquet, une petite boîte d'allumettes enveloppée d'un petit papier blanc griffonné d'une écriture tremblante. Pierrot déplia le papier et lu de tête les quelques lignes écrite avec application et amour, puis ouvrit la boîte.
D'un geste désespéré, il se précipita dehors, bousculant quelques invités, renversant deux ou trois verres au passage sous les yeux interloqués des Dubois Martin. Pourquoi un envie si pressante de sortir ? Dans sa hâte Pierrot oublia le petit papier blanc posé parmi les papiers d'emballage des cadeaux sur la belle table fleurie. Sophie s'en accapara et lu à son tour ces quelques lignes :
Soyez heureux pour la Totoche
Adieu mes enfants.
Julot.
Quelques mots que Julot avait copiés et recopiés maintes et maintes fois d'après un modèle écrit par un cafetier à la terrasse d'un café. A son tour Sophie sortit rejoindre son jeune époux sur le trottoir.
- L'as-tu vu mon chéri ? Lui dit-elle.
- Non et c'est bien dommage car je crains ne plus le voir à présent, se désola Pierrot.
- Ne te lamente pas Pierre, un jour nous le retrouverons, le Monde est si petit pour ceux qui s'aiment, assura la jeune femme.
- Tu as peut-être raison...L'important c'est qu'il soit venu, même incognito et puis d'ailleurs Totoche est déjà, parmi nous, regarde.
Pierrot tendit la petite boîte d'allumettes à sa femme. Ce qu'elle renfermait avait bien plus de valeur sentimentale que financière. La vieille Totoche avait voulu céder le seul bien qui lui appartenait dans sa vie ratée de misérable à ces deux jeunes mariés, ses enfants qu'elle chérissait. Elle leur offrit son c½ur, son âme, son amour dans ce petit médaillon de baptême qu'elle remit à Julot sur son lit de mort. Chose promise, chose due, le vieil homme venait de faire son devoir, de respecter la dernière volonté de sa compagne. Désormais il n'avait plus lieu de rester dans la vie de ces deux jeunes époux. Il s'éclipsa sans bruit, sur la pointe des pieds, disparu à tout jamais.
Cependant, si un jour vous passez par le pont de l'Alma, tendez bien l'oreille, écoutez dans le silence de la Seine, l'écho de la mémoire de ces deux énergumènes Totoche et Julot. Levez les yeux vers le ciel parisien et vous y verrez peut-être, les deux cloches au Paradis.